The Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du clbre Pierrot
by Alfred Assollant

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire fantastique du clbre Pierrot
       crite par le magicien Alcofribas; traduite du sogdien par
       Alfred Assollant

Author: Alfred Assollant

Release Date: November 19, 2005 [EBook #17106]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)





HISTOIRE DU CLBRE PIERROT


SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules Bardoux directeur.

HISTOIRE DU CLBRE PIERROT

CRITE PAR LE MAGICIEN ALCOFRIBAS

TRADUITE DU SOGDIEN PAR ALFRED ASSOLLANT


TROISIME DITION

PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
15, RUE SOUFFLOT, 15

1885






TABLE


HISTOIRE DU CLBRE PIERROT


  I.--PREMIRE AVENTURE DE PIERROT
 II.--DEUXIME AVENTURE DE PIERROT
III.--TROISIME AVENTURE DE PIERROT
 IV.--QUATRIME AVENTURE DE PIERROT
  V.--CINQUIME AVENTURE DE PIERROT
 VI.--SIXIME AVENTURE DE PIERROT




HISTOIRE DU CLBRE PIERROT




I

PREMIRE AVENTURE DE PIERROT

COMMENT PIERROT DEVINT UN GRAND GUERRIER


Pierrot naquit enfarin: son pre tait meunier; sa mre tait meunire.
Sa marraine tait la fe Aurore, la plus jeune fille de Salomon, prince
des gnies.

Aurore tait la plus charmante fe du monde: elle avait les cheveux
noirs, le front de moyenne grandeur, mais droit et arrondi, un nez
retrouss, fin et charmant, une bouche petite qui laissait voir dans ses
sourires des dents admirables. Son teint tait blanc comme le lait, et
ses joues avaient cette nuance rose et transparente qui est inconnue
aux habitants de ce grossier monde sublunaire. Quant  ses yeux,  mes
amis! jamais vous n'en avez vu, jamais vous n'en verrez de pareils. Les
toiles du firmament ne sont auprs que des becs de gaz fumeux; la lune
n'est qu'une vieille et sale lanterne.

Dans ces yeux si beaux, si doux, si lumineux, on voyait resplendir un
esprit extraordinaire et une bont suprme. Oh! quelle marraine avait le
fortun Pierrot!

Les fes, qui sont de grandes dames, ne frquentent gure de simples
meuniers; mais Aurore tait si compatissante, qu'elle n'aimait que la
socit des pauvres et des malheureux. Un jour qu'elle se promenait
seule dans la campagne, elle passa prs de la maison du meunier juste au
moment o Pierrot, qui venait de natre, criait et demandait le sein de
sa mre; elle entra dans le moulin, pousse par une curiosit bien
naturelle aux dames.

Comme elle entrait, Pierrot cessa de crier pour lui tendre les bras.
Aurore en fut si charme qu'elle le prit sur-le-champ, l'embrassa, le
caressa, l'endormit, le replaa dans son berceau et ne voulut pas sortir
du moulin avant d'avoir obtenu la promesse qu'elle serait choisie pour
marraine de l'enfant.

Le lendemain, elle tint Pierrot sur les fonts baptismaux et voulut lui
faire un prsent, suivant la coutume.

--Mon ami, lui dit-elle, je pourrais te rendre plus riche que tous les
rois de la terre; mais  quoi sert la richesse, si ce n'est  corrompre
et endurcir ceux qui la possdent? Je pourrais te donner le bonheur;
mais il faut l'avoir mrit. Je veux te donner deux choses: l'esprit et
le courage, qui te dfendront contre les autres hommes; et une
troisime: la bont, qui les dfendra contre toi. Ces trois choses ne
t'empcheront pas de rencontrer beaucoup d'ennemis et d'essuyer de
grands malheurs; mais, avec le temps, elles te feront triompher de tout.
Au reste, si tu as besoin de moi, voici un anneau que je t'ordonne de ne
jamais quitter. Quand tu voudras me voir, tu le baiseras trois fois en
prononant mon nom. En quelque lieu de la terre ou du ciel que je sois,
je t'entendrai et je viendrai  ton secours.

Voil comment Pierrot fut baptis. Je passe sous silence les drages
dont la fe Aurore rpandit une si grande quantit qu'elle couvrit tout
le pays, et que les enfants du village en ramassrent deux cent
cinquante mille boisseaux et demi, sans compter ce que croqurent les
oiseaux du ciel, les livres et les cureuils.

Quand Pierrot eut dix-huit ans, la fe Aurore le prit  part et lui dit:

--Mon ami Pierrot, ton ducation est termine. Tu sais tout ce qu'il
faut savoir: tu parles latin comme Cicron et grec comme Dmosthnes; tu
sais l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le cophte, l'hbreu,
le sanscrit et le chalden; tu connais  fond la physique, la
mtaphysique, la chimie, la chiromancie, la magie, la mtorologie, la
dialectique, la sophistique, la clinique et l'hydrostatique; tu as lu
tous les philosophes et tu pourrais rciter tous les potes; tu cours
comme une locomotive et tu as les poignets si forts et si bien attachs,
que tu pourrais porter,  bras tendu, une chelle au sommet de laquelle
serait un homme qui tiendrait lui-mme la cathdrale de Strasbourg en
quilibre sur le bout de son nez. Tu as bonnes dents, bon pied, bon
oeil. Quel mtier veux-tu faire?

--Je veux tre soldat, dit Pierrot; je veux aller  la guerre, tuer
beaucoup d'ennemis, devenir un grand capitaine et acqurir une gloire
immortelle qui fera parler de moi in _soecula soeculorum_.

--_Amen_, dit la fe en riant. Tu es jeune encore, tu as du temps 
perdre. J'y consens; mais s'il t'arrive quelque accident, ne me le
reproche pas.... Ces enfants des hommes, ajouta-t-elle plus bas et comme
se parlant  elle-mme, se ressemblent tous, et le plus sens d'entre
eux mourra sans avoir eu plus de bon sens que son grand-pre Adam quand
il sortit du paradis terrestre.

Pierrot avait bien entendu l'apart, mais il n'en fit pas semblant. Il
n'y a pire sourd, dit le proverbe, que celui qui ne veut pas entendre.
Ses yeux taient blouis des splendeurs de l'uniforme, des paulettes
d'or, des pantalons rouges, des tuniques bleues, des croix qui brillent
sur les poitrines des officiers suprieurs. Le sabre qui pend  leur
ceinture lui parut le plus bel instrument et le plus utile qu'et jamais
invent le gnie de l'homme. Quant au cheval, et tous mes lecteurs me
comprendront sans peine, c'tait le rve de l'ambitieux Pierrot.

--Il est glorieux d'tre fantassin, disait-il; mais il est divin d'tre
cavalier. Si j'tais Dieu, je dnerais  cheval.

Son rve tait plus prs de la ralit qu'il ne le croyait.

--Embrasse ton pre et ta mre, dit la fe, et partons.

--O donc allons-nous? dit Pierrot.

--A la gloire, puisque tu le veux; et prenons garde de ne pas nous
rompre le cou, la route est difficile.

Qui pourrait dire la douleur de la pauvre meunire quand elle apprit le
projet de Pierrot?

--Hlas! dit-elle, je t'ai nourri de mon lait, rchauff de mes caresses
et de mes baisers, lev, instruit, pour que tu te fasses tuer au
service du roi! Quel besoin as-tu d'tre soldat, malheureux Pierrot? Te
manque-t-il quelque chose ici? Ce que tu as voulu, en tout temps, ne
l'avons-nous pas fait? Ne te l'avons-nous pas donn? Pierrot, je t'en
supplie, ne me donne pas la douleur de te voir un jour rapport ici mort
ou estropi. Que ferions-nous alors? Que fera ton pre, dont le bras se
fatigue et ne peut plus travailler? Comment et de quoi vivrons-nous?

--Pardonne-moi, pauvre mre, dit l'entt Pierrot, c'est ma vocation. Je
le sens, je suis n pour la guerre.

Ici la mre se mit  pleurer. Le meunier, qui n'avait encore rien dit,
rompit le silence:

--Tu peux t'en aller, Pierrot, si tu sens que c'est ta vocation, quoique
ce soit une vocation singulire que celle de couper la tte  un homme,
ou de lui fendre le ventre d'un coup de sabre et de rpandre  terre ses
entrailles. La voix des parents n'a appris, n'apprend et n'apprendra
jamais rien aux enfants. Ils ne croient que l'exprience! Va donc, et
tche d'acqurir cette exprience au meilleur march possible.

--Mais, dit Pierrot, ne faut-il pas combattre pour sa patrie?

--Quand la patrie est attaque, dit le meunier, il faut que les enfants
courent  l'ennemi et que les pres leur montrent le chemin; mais il n'y
a aucun danger, mon pauvre Pierrot, tu le sais bien: nous sommes en paix
avec tout le monde.

--Mais....

--Encore un _mais_! Va! pars! lui dit son pre en l'embrassant.

Pierrot partit fort chagrin, mais obstin dans sa rsolution. Si la
bonne fe avait piti de la douleur de ses parents, elle savait fort
bien qu'un peu d'exprience tait ncessaire pour rabattre la
prsomption de Pierrot, et elle avait confiance dans l'avenir.

Ils marchrent longtemps cte  cte sans rien dire. Enfin, aprs
plusieurs jours, ils arrivrent dans le palais du roi. L, Pierrot fut
si bloui des colonnes de marbre, des grilles en fer dor, des gardes
chamarrs d'or, et des cavaliers qui couraient au galop le sabre en
main,  travers la foule, pour annoncer le passage de Sa Majest, qu'il
oublia compltement les remontrances de ses parents.

Comme il regardait, bouche bante, un spectacle si nouveau, le roi passa
en carrosse, prcd et suivi d'une nombreuse escorte. Il tait midi
moins cinq minutes, et la famille royale, au retour de la promenade,
allait dner. Aussi le cocher paraissait fort press, dans la crainte de
faire attendre Sa Majest. Tout  coup un accident inattendu arrta le
carrosse. Un des chevaux de l'escorte fit un cart, et le page qui le
montait, et qui tait  peu prs de l'ge de Pierrot, fut jet contre
une borne et eut la tte fracasse. Tous les autres s'arrtrent au mme
instant pour lui porter secours ou au moins pour ne pas le fouler sous
les pieds des chevaux.

--Eh bien! qu'est-ce? dit aigrement le roi en mettant la tte  la
portire.

--Sire, rpondit un page, c'est un de mes camarades qui vient de se tuer
en tombant de cheval.

--Le butor! dit le roi; qu'on l'enterre et qu'un autre prenne sa place.
Faut-il, parce qu'un maladroit s'est bris la tte, m'exposer  trouver
mon potage refroidi?

Il parlait fort bien, ce grand roi. Si chaque souverain, ayant trente
millions d'hommes  conduire, pensait  chacun d'eux successivement et
sans relche pendant quarante ans de rgne, il ne lui resterait pas une
minute pour manger, boire, dormir, se promener, chasser et penser 
lui-mme. Encore ne pourrait-il, en toute sa vie, donner  chacun de ses
sujets qu'une demi-minute de rflexion. videmment c'est trop peu pour
chacun. C'tait aussi l'opinion du grand Vantripan, empereur de Chine,
du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'le de Core, et de tous les
Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basans qu'il a plu
au ciel de faire natre entre les monts Koukounoor et les monts
Himalaya. Aussi, ne pouvant penser  tous ses sujets, en gros ou en
dtail, il ne pensait qu' lui-mme.

Par l'numration des tats de ce grand roi, vous voyez, mes amis, que
la Chine fut le premier thtre des exploits de Pierrot. Il ne faudrait
pas croire pour cela que Pierrot ft Chinois. Il tait n, au contraire,
fort loin de l, dans la fort des Ardennes; mais la fe, par un
enchantement dont elle a gard le secret, sans quoi je vous le dirais
bien volontiers, l'avait, au bout de trois jours de marche, et pendant
son sommeil, transport, sans qu'il s'en apert, sur les bords du
fleuve Jaune, o se dsaltrent, en remuant ternellement la tte, des
mandarins aux yeux de porcelaine. Mais revenons  la colre du roi quand
il craignit de trouver son potage refroidi.

Au bruit de cette royale colre, toute l'escorte trembla. Le grand roi
tait d'humeur  faire sauter comme des noisettes les ttes de trois
cents courtisans pour venger une injure si grave. Chacun cherchait des
yeux, dans la foule, un remplaant au malheureux page.

La fe Aurore poussa de la main le coude de Pierrot. Celui-ci, sans
balancer, saisit les rnes, met le pied  l'trier et monte  cheval.

--Ton nom? dit Vantripan.

--Pierrot, sire, pour vous servir.

--Tu es un drle bien hardi. Qui t'a dit de monter  cheval?

--Vous-mme, sire.

--Moi?

--Vous, sire. N'avez-vous pas dit: Qu'on l'enterre et qu'un autre prenne
sa place! Je prends sa place. Toute la terre ne vous doit-elle pas
obissance? J'ai obi.

--Et la casaque d'uniforme?

Ici Pierrot fut embarrass un instant, mais la fe vint  son secours.
Elle le toucha de sa baguette: en un clin d'oeil Pierrot fut habill
comme ses nouveaux camarades. Alors le roi, qui s'tait pench vers le
fond du carrosse pour parler  la reine, se retourna brusquement.

--Sire, dit Pierrot, je suis prt.

--Comment! tu es habill?

--Sire, ne vous ai-je pas dit que toute la terre vous doit obissance?
Vous avez voulu que je prisse l'uniforme. Je l'ai pris.

--Voil un grand prodige, dit Vantripan; mais mon potage ne vaut plus
rien. Au palais, et au galop.

En une minute le carrosse, l'escorte et Pierrot disparurent, laissant
trente mille badauds stupfaits de la hardiesse de Pierrot, de sa
promptitude  s'habiller, et de la bont du grand Vantripan. Dans le
mme moment, la pluie qui tombait les fora de rentrer dans leur
famille, o tout le reste de la journe et les trois jours suivants on
ne parla d'autre chose que du nouveau page.

Pierrot tait merveill de son bonheur.

--Quoi! disait-il, en si peu de temps me voil admis  la cour, et en
passe de faire une belle fortune. Qui sait?

Au milieu de ces penses ambitieuses, on arriva au palais. Pierrot
voulut descendre de cheval comme les autres et suivre le roi pour dner,
mais le gouverneur des pages l'arrta.

--Montez votre garde d'abord, lui dit-il.

--Je meurs de faim, dit Pierrot.

--Vous rpliquez? huit jours d'arrts. Mais d'abord, sabre en main et
restez  cheval devant le vestibule; voici la consigne: Quiconque
entrera sans laisser passer, vous lui couperez le cou; et si vous y
manquez, on vous le coupera  vous-mme pour vous apprendre  vivre.

Ce disant, le gouverneur monta d'un air grave dans son appartement, o
l'attendait un bon dner avec un bon feu et d'excellent vin.

C'tait au mois de novembre, et Pierrot, chamarr d'or, mais lgrement
vtu, montait sa garde  cheval devant le vestibule. Devant lui, des
cuisines royales montaient  chaque instant une foule de plats
succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa
maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour
les matres d'htel, pour tout le monde enfin, except le dsol
Pierrot. Chaque plat laissait un parfum exquis dont taient
douloureusement excites les papilles nerveuses du malheureux page.

Les marmitons riaient en passant prs de lui, et se le montraient l'un 
l'autre avec des gestes moqueurs.

--Voil un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.

--Habit de velours, ventre de son, dit un autre.

Pierrot, mouill de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les
doigts de sa main gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les
doigts de sa main droite qui tenait le sabre, affam de plus, donnait de
bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les courtisans et la
maudite envie qu'il avait eue de quitter son pre et sa mre, et
d'entrer au service militaire.

Enfin la fe Aurore eut compassion de ses souffrances.

--Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.

Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur,
que le pauvre affam dvora en quelques minutes. Ainsi se ralisa son
rve de dner  cheval.

Comme il finissait, trois heures sonnrent. Vantripan avait dn, lui
aussi, mais beaucoup mieux, et plus  l'aise.

--Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier tage
du palais, j'ai solidement dn.

Et il dfit son ceinturon pour respirer plus  l'aise.

--Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son
regard royal sur le pauvre Pierrot.

--Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si
singulirement au service de Votre Majest.

--Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mang et bien bu, je veux que
tous mes sujets soient heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au
ministre de la guerre qui avait dn avec lui, tire ton sabre, et
dcoupe-moi ce chapon rti.

Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lana le chapon. Pierrot le reut
si adroitement qu'il fit l'admiration gnrale.

Les gens qui ont bien dn ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le
choix de leurs plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la
tournure, sont toujours excellentes.

Aprs le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des
gteaux. Finalement Pierrot dna mieux qu'il ne l'avait espr; mais il
voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui faisait pas plaisir.

--Quand je dne avec mes parents, pensait-il, le dner n'est pas friand,
mais je ne mange les restes de personne, et personne ne se moque de moi.

Cette pense indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques
minutes  peine, tant il montra d'activit, Vantripan le fit monter prs
de lui.

--Il est aux arrts, dit le gouverneur des pages.

--Est-ce ainsi qu'on m'obit? dit le roi d'une voix tonnante. Va
toi-mme prendre sa place, et garde les arrts pendant six mois.

Le gouverneur descendit la tte basse et prit la place de Pierrot au
milieu des rires de toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan
admirable.

Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit
l'arrive de Pierrot. A ses cts, dans un autre fauteuil, prs du feu,
tait assise la reine, dont nous n'avons pas encore parl, et qui tait
une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses femmes de
chambre disaient:

--Il est impossible de savoir si elle est plus mchante que bte ou plus
bte que mchante.

Derrire elle se tenait debout, tantt sur un pied, tantt sur l'autre,
la princesse Bandoline, sa fille, surnomme par les courtisans Reine de
Beaut; elle tait fort belle en effet, mais encore plus orgueilleuse,
et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de toutes les
races royales, et elle-mme, comme la plus illustre personne de cette
race. De l'autre ct de la chemine se chauffait, assis, l'hritier
prsomptif de la couronne, le prince Horribilis, laid et mchant comme
un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mre, qui ne voyait en
lui qu'un esprit gracieux et pntrant, et il effrayait d'avance ceux
qui craignaient de devenir ses sujets. Rangs en demi-cercle, les
courtisans se tenaient debout autour de la famille royale, et semblaient
attendre en bataille l'entre de Pierrot.

Celui-ci se prsenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la
cour, mais l'ducation que lui avait donne la fe Aurore le mettait ds
l'abord de plain-pied avec tous ceux qu'il voyait. Arriv  quelques pas
du roi, il s'arrta modestement.

--Approche, drle, lui dit gaiement le roi. D'o sors-tu? Je ne t'ai
jamais vu.

--Sire, dit Pierrot, le soleil ne regarde pas les hommes, mais tous les
hommes regardent le soleil.

Cette rponse fit le meilleur effet. Vantripan, flatt de se voir
compar au soleil, croisa ses mains sur son ventre avec satisfaction.
Quant  Pierrot, s'il rpondait par une flatterie, c'est qu'il ne se
souciait pas d'une rponse plus directe. Au milieu de tant de grands
seigneurs, il sentait qu'il n'aurait pas beau jeu  dire: Je suis
Pierrot, fils de Pierre le meunier et de Pierrette sa femme. Cette
gnalogie honnte, mais modeste, aurait fait rire toute la cour.
Pierrot ne reniait pas sa famille, mais il n'en parlait pas; c'tait un
commencement d'ingratitude.

Quoi qu'il en soit, ds les premiers mots Pierrot fit merveille. La
reine lui fit quelques questions et trouva ses rponses admirables. Le
prince Horribilis lui dit des mchancets qui furent repousses avec
fermet par Pierrot, mais sans qu'il ost riposter  un si dangereux
adversaire. La princesse Bandoline elle-mme daigna dtourner ses yeux
de la glace o elle se contemplait elle-mme, et aprs l'avoir considr
quelque temps au moyen d'un lorgnon  verre de vitre, elle se pencha
vers sa mre et dit assez haut pour tre entendue de Pierrot:

--Il est assez bien de sa personne, ce petit.

Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et
voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se dbarrasser de la
foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant
avec assez de bonheur, grce aux secours de la fe Aurore qui, sans se
montrer, lui soufflait toutes ses rponses.

Pour que la leon ft complte, elle voulut aider elle-mme  sa
fortune.

La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.

--Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache  notre personne sacre.
Je te donne une compagnie dans mes gardes.

--Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis n coiff. Qui m'aurait
dit cela dans la fort des Ardennes?

Il se prcipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celles de la
reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment o
Pierrot s'avanait pour la mme crmonie, il lui appliqua sur le nez
une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.

--Qu'est-ce? dit Vantripan.

--C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit
sur-le-champ Horribilis.

Pierrot n'osa le dmentir.

--A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis! dit la reine qui avait vu
donner la croquignole.

--Assez, rpondit ngligemment la belle Bandoline, qui lissait ses
cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.

--Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaill
aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?

Tout le monde le suivit, mme Pierrot, qui fit collation, et soupa avec
messieurs les capitaines des gardes.

Ds le lendemain il entra en fonction, fit l'exercice du cheval et du
sabre, et montra des dispositions admirables.

En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ta le
peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile 
rparer que ft cette perte, Pierrot s'y montra sensible: il n'tait pas
encore accoutum au bel air de la cour et aux usages du monde.

Un mois aprs l'arrive de Pierrot, le bruit se rpandit que le gant
Pantafilando, empereur des les Inconnues, sur la rputation de beaut
de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde
sait que les les Inconnues, semblables  l'le de Barataria du fameux
Sancho Pana, sont situes en terre ferme  cinq cents lieues au nord
des monts Alta, et confinent au Kamtchatka. On sait aussi que ces les
sont appeles Inconnues  cause du grand loignement o elles sont de la
mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se
prsentera peut-tre plus tard de donner sur cette gographie nouvelle
quelques dtails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien
Alcofribas. La description du magicien commence ainsi:

[Illustration]

Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes
pour communiquer ensemble:

          Hrhadhagh, mhushkhokhinhgm,
          Bhahrhat, Abbrakhadhabr.

Et en franais:

          coutez tous, petits et grands,
          Celui qui mange les petits enfants.

Revenons  la demande en mariage du gant Pantafilando. Ce grand prince
n'avait pas cru qu'elle pt tre rejete; aussi vint-il la faire
lui-mme  la tte de cent mille cavaliers qui entrrent le sabre au
poing dans la capitale de la Chine, et l'accompagnrent  cheval
jusqu'au grand escalier du palais du roi.

Par hasard, Pierrot tait de garde ce jour-l avec sa compagnie. Il fut
un peu tonn de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la
bride du cheval, pendant que le gant mettait pied  terre avec toute sa
suite. Pantafilando, remettant son cheval  un palefrenier ngre, monta
les degrs cte  cte avec Pierrot.

Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cent mille Tartares
suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrta et dit au gant:

--Sire, S.M. le roi de la Chine sera sans doute trs-heureux de vous
donner l'hospitalit dans son palais, mais il est bien difficile de
loger tous ces braves cavaliers.

--Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer
resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles.
N'est-ce pas, amis, que vous n'tes pas difficiles?

--Non, non, crirent  la fois d'une voix de tonnerre les cent mille
Tartares; nous ne sommes pas difficiles. Nous coucherons un peu partout.

--Avez-vous la gale? cria Pantafilando.

--Non.

--Avez-vous la teigne?

--Non.

--Avez-vous la peste?

--Non.

--Entrez donc!

Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le
commandement tait de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur 
la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la
consigne et t folie. C'tait mettre  feu et  sang la capitale de
l'empire. Manquer  sa consigne, c'tait se faire couper le cou, et
Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne
ft-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des
les Inconnues.

--De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil
esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays?
Aprs tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un tre plus petit que nous,
plus bavard, plus mdisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui
porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas l de quoi
massacrer des centaines de mille hommes et brler tout un pays?

A ce moment de ses rflexions, il sentit une douleur assez vive, comme
si on lui tirait les oreilles. C'tait la fe Aurore. Elle avait entendu
ce beau monologue.

--Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter l, car tu n'es pas
bon  grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouv?

          ...Parle mieux d'un sexe  qui tu dois ta mre.

--Hlas! dit le pauvre capitaine, M. Legouv s'est-il jamais trouv en
face du froce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?

--Laisse-moi faire et ne t'inquite pas des Tartares.

En mme temps elle parut en costume de dame d'honneur aux yeux du gant,
qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait tre
la fe Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d've n'taient
auprs d'elle que des cailloux bruts, compars aux purs diamants de
Golconde. C'tait une grce, une lumire, une divinit. Tout en elle
paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dore
par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et tous,
d'un commun accord, se prosternrent contre terre. Pantafilando lui-mme
en fut branl jusqu'au fond du coeur; il se sentit subitement radouci,
ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui tait
inconnue. Quant  Pierrot, il tait ravi et transport en esprit
au-dessus des plantes. Il ne craignait plus ni le gant ni personne. Il
ne craignait que de ne pas excuter assez vite les ordres de sa
marraine.

--Seigneur, dit-elle  Pantafilando, la princesse Bandoline, ma
matresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est
ravie de vous voir. Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais
avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fte et non en habit de
guerre qu'il faut venir voir sa fiance.

--Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta matresse a seulement la
moiti de ta beaut, mon coeur et ma main sont  elle; mais, sans aller
plus loin, si tu veux m'pouser, je te fais ds  prsent impratrice
des les Inconnues, et pour peu que tu le dsires, j'y joindrai le
royaume de la Chine, que mes Tartares et moi nous dvorerons en un
instant. N'est-ce pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.

--Oui, oui, s'crirent  la fois les cent mille Tartares en remuant les
mchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses
habitants.

Cette arme tait si admirablement discipline, que chaque soldat
buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait  la mme heure,  la
mme minute que tous ses camarades. C'tait un modle d'arme. Chaque
matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journe, et, en
vrit, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui et pens  droite ni 
gauche contre les ordres de son chef.

--Seigneur, rpliqua la fe en souriant, tant d'honneur ne m'appartient
pas; mais souffrez que j'annonce votre arrive  ma matresse. Et elle
disparut.

--Corbleu! dit le gant en passant sa langue sur ses lvres, comme un
chat qui lche ses babines aprs dner, comment t'appelle-t-on,
capitaine?

--Pierrot, seigneur.

--Corbleu! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard mon aeul, premier
empereur des les Inconnues, voil une jolie fille, et je veux lui faire
plaisir. Hol! trois gnraux! qu'on me suive, et que tous les autres
remontent  cheval et attendent mes ordres, la lance en arrt. Toi,
Pierrot, montre-moi le chemin.

Pierrot ne se fit pas prier. Il entra dans la salle  manger, qui tait
aussi la salle d'audience du grand Vantripan. La porte n'ayant que 60
pieds de haut, Pantafilando, qui marchait sans prcaution, se cogna le
front contre le montant suprieur. Il entra en jurant horriblement.

--Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tte de
ceux qui l'ont bti et de ceux qui l'habitent!... s'cria-t-il d'une
voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisrent en clats.

--Diable! dit Pierrot, les affaires vont mal.

Vantripan tait assis sur son trne. Sa famille tait  ses cts avec
toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les
dames s'enfuirent saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient
bien voulu suivre cet exemple; mais les portes taient trop troites
pour donner passage  tout le monde, et beaucoup furent forcs, ne
pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon coeur.

--Quel est l'officier de garde aujourd'hui! s'cria Vantripan d'une voix
mal assure.

--C'est moi, sire, rpondit Pierrot qui avait repris tout son
sang-froid.

--Quelle est la consigne?

--De couper le cou  tous ceux qui entrent ici sans permission.

--Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coup le cou  cet immense Tartare, et
pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?

Pierrot allait rpondre, le gant l'interrompit.

--Le premier venu! s'cria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de
cent mille Tartares qui n'attendent  ta porte que mon signal pour te
casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins
de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.

--Prenez la peine de vous asseoir, monseigneur, dit alors Vantripan en
prsentant lui-mme son fauteuil au gant, et excusez l'incivilit de
mes officiers qui ne vous ont peut-tre pas trait avec tous les gards
dus  votre rang. Et,  propos, seigneur,  qui ai-je l'honneur de
parler?

--Ah! ah! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais
pas, mais  ma mine seule tu as devin que j'tais un hte illustre. Je
suis le gant Pantafilando, si connu dans l'histoire; Pantafilando,
empereur des les Inconnues, souverain des mers qui entourent le ple et
des neiges qui couvrent les monts Alta; Pantafilando, qui a conquis le
Beloutchistan, le Mazandran et le Mongolistan; qui fait trembler
l'Indoustan et la Cochinchine; qui rend muets comme des poissons le Turc
et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel
souffle l'ouragan, pendant que l'Ocan demeure immobile de frayeur; je
suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.

Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul
regarda le gant sans plir.

--Voil, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses
moustaches retrousses en croc et sa voix de chaudron perc ne
m'effrayent pas.

--A quel heureux vnement devons-nous le plaisir de vous voir? dit
Vantripan.

--Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de
Beaut.

--Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'cria Vantripan. Elle ne
pouvait pas trouver un poux plus digne d'elle. Elle est  vous, avec la
moiti de mes tats.

--J'en suis enchant, s'cria Pantafilando, et la dot ne me plat pas
moins que la fiance. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu g
pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du
repos. Dans une famille bien unie, un gendre est un fils. Tout n'est-il
pas commun entre un pre et ses enfants? La Chine nous est donc commune.
Or, quand un bien est commun  deux propritaires, si l'un des deux est
paralytique, c'est  l'autre de le remplacer dans l'administration de la
proprit commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc,
moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le
gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd
fardeau; mais, avec l'aide de Dieu, j'espre y suffire.

--Mais je ne suis pas paralytique, essaya de dire Vantripan.

--Tu n'es pas paralytique! dit Pantafilando feignant d'tre tonn. On
m'avait donc tromp. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et
dfends-toi.

--Hlas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis
paralytique, tique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes tats,
mais ne me faites pas de mal.

--Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal  un beau-pre si
tendrement aim! Que le ciel m'en prserve. Vous n'avez pas d'ami plus
fidle que moi, maintenant que mes droits au trne de la Chine sont
reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? la paix, la tranquillit, le
maintien de l'ordre et le bonheur des honntes gens.

Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son pre, avait cout
ce dialogue sans mot dire; mais, quand il vit l'audace et le succs de
Pantafilando, la colre lui donna du courage, et il s'avana au milieu
de la salle.

--Tu oublies, dit-il au gant, que la loi salique rgne en Chine, et que
la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma soeur qui n'est qu'une
femme.

--Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre.
Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer cette couronne, et je te
coupe en deux d'un seul revers.

A ces mots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et
que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frmit
et courut se cacher derrire le ministre de la guerre, qui se cachait
lui-mme derrire le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de
cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le
gant dit d'un ton plus doux:

--Chinois et Tartares, puisque la divine providence a bien voulu
m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de
remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de
me jurer  votre tour fidlit aussi bien qu' mon auguste pouse, la
belle Bandoline.

--Nous le jurons, s'cria toute l'assemble avec l'enthousiasme habituel
en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.

Le gant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiance; mais
celle-ci, effraye de se voir unie  un pareil homme, ne put s'empcher
de se cacher le visage dans les mains en pleurant.

--Ne faites pas la prude ni la mijaure, s'cria Pantafilando, ou par le
ciel! je....

--Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention
gnrale.

Jusqu'ici notre ami avait gard un silence prudent. Au fond, il se
souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando rgnt sur la Chine. Que
me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nomm capitaine des
gardes, et je suis prt  me battre pour lui, s'il m'en donne le
signal; mais, s'il ne rclame pas mes secours, s'il se laisse dtrner,
s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce  moi de me faire
estropier pour lui? Si les Chinois supportent les Tartares, est-ce  moi
de les trouver insupportables? Ces rflexions lui firent garder la
neutralit jusqu'au moment o il vit pleurer la belle Bandoline. C'est
ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.

Il tait amoureux de la princesse. J'en suis bien fch, car Pierrot
n'tait qu'un paysan, et si l'on voit des rois pouser des bergres, on
vit rarement des reines pouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et
Pierrot passait toutes les nuits o il n'tait pas de garde  veiller
sur les fentres de la trop adore Bandoline. Il l'aimait parce qu'elle
tait belle, et aussi, sans qu'il s'en rendt compte, parce qu'elle
tait fille du roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot
disait:

--Je suis capitaine, je serai gnral, je vaincrai l'ennemi, je
conquerrai un royaume, et je l'offrirai  la belle Bandoline avec ma
main.

Il ne parla cependant pas de son projet  sa marraine, confidente
ordinaire de ses penses, mais elle le devina.

--Le papillon va se brler les ailes  la chandelle, dit-elle; tant pis
pour lui! L'homme ne devient sage qu' ses dpens. Ce n'est pas moi qui
ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider  la violer.

L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation en voyant cette
princesse adore sur le point de passer aux mains du gant. Dans un
premier mouvement dont il ne fut pas matre, il tira son sabre.

Pantafilando fut d'abord si tonn, qu'il ne trouva pas un mot  dire.
Puis la colre et le sang lui montrent au visage avec tant de force,
qu'il faillit succomber  une attaque d'apoplexie. Son front se plissa
et ses yeux terribles lancrent des clairs. Tous les assistants
frmirent; seul l'indomptable Pierrot ne fut pas branl. La princesse
jeta sur lui un regard o se peignaient la reconnaissance et la frayeur
de le voir succomber dans un combat ingal. Ce regard leva jusqu'au
ciel l'me de Pierrot.

--Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la Mongolie, s'cria-t-il;
prends le royaume de Npaul o les rochers sont faits de pur diamant;
prends Lahore et Kachmyr qui est la valle du paradis terrestre; prends
le royaume du Grand-Lama si tu veux; mais ne prends pas ma chre
princesse, ou je t'abats comme un sanglier.

--Et toi, dit Pantafilando transport de colre, si tu ne prends pas la
fuite, je vais te prendre les oreilles.

A ces mots, levant son sabre, il en assna sur Pierrot un coup furieux.

Pierrot l'vita par un saut de ct. Le sabre frappa sur la table de la
salle  manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la mme
facilit qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la
cave, trancha la tte  un malheureux sommelier qui, profitant du
dsordre gnral, buvait le vin de Schiraz de Sa Majest, et pntra
dans le sol  une profondeur de plus de dix pieds.

Pendant que le gant cherchait  retirer son sabre, Pierrot saisit une
coupe de bronze qui avait t cisele par le clbre Li-Ki, le plus
grand sculpteur qu'ait eu la Chine, et la lana  la tte du gant avec
une roideur telle que, si au lieu de frapper le gant au front, comme
elle fit, elle et frapp la muraille, elle y et fait un trou pareil 
celui d'un boulet de canon lanc par une pice de 48. Mais le front de
Pantafilando tait d'un mtal bien suprieur en duret au diamant mme.
A peine fut-il tourdi du coup, et, sans s'arrter  dgager son sabre,
il saisit l'un des trois gnraux qui l'avaient suivi, et qui
regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux
Tartare alla frapper la muraille, et sa tte fut crase comme une
grappe de raisin mr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la
reine et la princesse Bandoline, qui seules taient restes dans la
salle aprs la fuite des dames de la cour, s'vanouirent de frayeur.

Pierrot lui-mme se sentit mu. Tous les autres spectateurs, immobiles
et blmes, s'effaaient le long des murailles, et mesuraient de l'oeil
la distance qui sparait les fentres du fleuve Jaune qui coulait au
pied du palais. Malheureusement, Pantafilando avait fait fermer les
portes ds le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa
force:

--C'est bien fait, seigneur Pantafilando, tuez-moi ce misrable qui ose
porter la main sur mon gendre bien-aim, sur l'oint du Seigneur!

Le prince Horribilis, non moins effray, priait Dieu  haute voix pour
qu'il lant sa foudre sur ce tmraire, ce sacrilge Pierrot, qui osait
attaquer son beau-frre et aimer sa soeur.

--Lches coquins, pensa Pierrot, si je meurs ils me feront jeter  la
voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma
victoire! J'ai bien envie de les laisser l et de faire ma paix avec
Pantafilando. Rien n'est plus facile; mais faut-il abandonner Bandoline?

Tout  coup il s'aperut que sa belle princesse tait vanouie. En mme
temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait  ses Tartares de venir 
son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant
son lan, d'une main il saisit sa bien-aime par le milieu du corps, de
l'autre il ouvrit la fentre, puis s'lana dans le fleuve Jaune avec
Bandoline.

Son action fut si prompte et si imprvue que le gant n'eut pas le temps
de s'y opposer. Il vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'
la rive oppose, et l, rendre grces au ciel qui avait sauv sa
princesse et lui d'un pouvantable malheur.

Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied  terre en
mme temps et montrent dans le palais. On entendait sonner leurs
perons sur les degrs.

--Grand empereur, s'cria le premier qui parut sur le seuil de la porte,
que voulez-vous? Faut-il piller? faut-il tuer? faut-il brler? nous
sommes prts.

--Tu arrives toujours trop tard, imbcile, lui cria le gant.

En mme temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-mme et le jeta
sur le second, celui-ci se renversa sur le troisime, le troisime sur
le quatrime, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombrent les uns
sur les autres comme un chteau de cartes, tant ce premier soufflet
avait de force!

Quand ils se furent relevs:

--Prenez des barques, leur dit le gant, passez le fleuve, et courez sur
Pierrot: vous me le ramnerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je
vous couperai la tte  tous.

Ces paroles donnrent du courage  tout le monde. On se prcipita dans
des bateaux, on traversa le fleuve, on chercha la trace de Pierrot. On
ne trouva rien.

Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares
revinrent la tte basse comme des chiens de chasse qui ont manqu le
gibier. Pantafilando leur fit couper  tous l'oreille droite, et fit
jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur
apprendre  quel nouveau matre ils avaient affaire.

Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers  fliciter le grand
Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne
pouvait har sa fille, qui avait essay d'chapper au gant, et, d'un
autre ct, comment excuser une jeune princesse qui se jetait  l'eau
avec le fils d'un meunier?

Pendant ce temps, qu'taient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous
le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.




II

DEUXIME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT RESTAURE LES DYNASTIES


La fracheur de l'eau avait rendu  la belle Bandoline l'usage de ses
sens. Pierrot en profita pour lui expliquer rapidement par quelle
aventure il lui faisait traverser le fleuve Jaune  la nage d'une
manire si inconvenable et si inusite pour une grande princesse; il
termina son discours par mille protestations de dvouement.

Bandoline fit attendre sa rponse. Elle ne savait si elle devait rire ou
se fcher, rire de la dconvenue du terrible Pantafilando qui avait cru
l'pouser, ou se fcher de l'audace de Pierrot qui avait os, sans la
consulter, la jeter  l'eau; qui l'en avait, il est vrai, retire, mais
qui montrait un dvouement trop ardent pour tre longtemps dsintress.
Elle se tira d'embarras en disant que, quoiqu'il y et dans les dtails
de l'affaire quelque chose de rprhensible, cependant, en gros, elle
ne pouvait qu'tre reconnaissante  Pierrot du soin qu'il avait pris
d'elle; qu'elle acceptait l'offre de son dvouement, sachant d'ailleurs
qu'il tait offert non pas  elle seule, mais  toute l'illustre race
des Vantripan; que ni son pre, ni sa mre, ni son frre n'oublieraient
jamais ce service, et que, suivant toute probabilit, avant peu de jours
ils seraient en tat de le reconnatre dignement.

Pierrot ne rpliqua rien. Il vit bien que ce n'tait pas le moment de
s'expliquer; d'ailleurs, de la rive oppose accouraient dj les
Tartares de Pantafilando. Il baisa trois fois l'anneau magique et
invoqua la fe Aurore.

Elle parut aussitt:

--Ami Pierrot, dit-elle, tu prends l'habitude d'agir sans me consulter,
et, quand tu te trouves dans l'embarras, tu m'appelles  ton secours.
Cette confiance m'honore, mais elle commence  m'ennuyer.

--Hlas! bonne marraine, dit Pierrot se jetant  genoux et lui baisant
la main, n'tes-vous pas mon refuge ternel? Si vous me rebutez,  qui
m'adresserai-je? N'tes-vous pas la plus belle, la plus douce, la plus
aimable des fes?

--Il me flatte, dit la fe, donc il a besoin de moi. Voyons, que te
faut-il?

Ce dialogue se faisait presque  voix basse, et Bandoline, occupe prs
de l  faire scher sa robe et  gonfler sa crinoline, ne vit pas la
fe, qui tait invisible pour tout autre que Pierrot, et n'entendit pas
un mot de ce qu'elle disait.

Elle vit seulement Pierrot parler  voix basse et  genoux, et crut
qu'il priait Dieu.

--Il faut d'abord, dit Pierrot, nous mettre en sret, la princesse et
moi, car voici plus de dix mille Tartares qui passent le fleuve et me
poursuivent; puis, s'il y avait un moyen de rendre un trne  cette
belle princesse perscute?

--On verra, dit la fe; mais toi, mon cher filleul, qui fais le
chevalier errant, ne compte pas trop sur les bonnes grces de ta dame;
souviens-toi qu'elle sera deux fois ingrate, comme femme et comme reine,
car il n'y a rien de plus oublieux et de plus ingrat que les rois et les
femmes, et ne viens pas te plaindre auprs de moi de tes chagrins
d'amour.

--Ne craignez rien, adorable marraine, dit Pierrot, je ne veux aucun
salaire pour mes services; elle ne pourra donc pas tre ingrate.

--Bien, bien, cela te regarde; mais dfie-toi de cette petite personne.

A ces mots, et comme les premiers Tartares allaient aborder sur la rive,
elle enleva Pierrot et Bandoline dans un nuage et les dposa  cent
cinquante lieues de l, dans un petit bois prs duquel campait l'arme
du grand Vantripan.

Cette arme se composait de cinq cent mille Chinois qui recevaient pour
solde, chaque matin, une ration de riz et la permission d'aller boire
l'eau du fleuve Jaune qui coulait prs de l. Chaque soldat, comme il
est naturel, apportait au service de sa patrie une dose de courage et de
zle patriotique quivalente  sa ration de riz: c'est--dire qu'il
prenait le chemin de gauche quand un Tartare prenait celui de droite. Un
malheur, disait le Chinois, est si vite fait: lorsque deux hommes
belliqueux ont les armes  la main, qu'ils sont ennemis, qu'il n'y a
personne pour les sparer, il vaut mieux qu'ils se sparent eux-mmes
d'un commun accord que de s'exposer  couper la gorge  des gens qui
sont pres de famille ou qui peuvent le devenir. C'est pour cela qu'au
premier bruit de l'entre de Pantafilando en Chine, le gnral en chef
donnant le premier l'ordre et l'exemple de la retraite, ils avaient
tabli leur camp  plus de deux cents lieues de la route que devaient
suivre les Tartares.

A peine Pierrot et la princesse eurent-ils mis le pied  terre qu'ils se
dirigrent vers la tente du gnral en chef. Cet indomptable guerrier,
nomm Barakhan, tait le neveu de Vantripan, et il avait plus d'une fois
jet les yeux avec envie sur sa cousine et sur la couronne que portait
son oncle. Aussi Vantripan, avec son discernement ordinaire, l'avait,
pour l'loigner de la cour, mis  la tte de l'arme. A peine la
princesse eut-elle fait le rcit de ses malheurs et racont les exploits
de Pierrot  son cousin, que celui-ci frappa dans ses mains. Un esclave
parut.

--Qu'on appelle les gnraux au conseil, et que toute l'arme prenne les
armes!

En mme temps il se revtit des insignes royaux, et quand tous les
principaux officiers furent assembls, il prit, au grand dplaisir de
Pierrot, la main de sa cousine, et dit:

--Amis, Vantripan est dtrn; Horribilis ne vaut gure mieux. Tous deux
sont prisonniers du cruel Pantafilando. Je suis donc l'hritier lgitime
de la couronne, et j'pouse ma cousine que voici, la princesse
Bandoline, Reine de Beaut. Si quelqu'un de vous s'y oppose, je vais le
faire empaler.

--Vive le roi Barakhan Ier! cria tout d'une voix l'assemble.

La princesse Bandoline tourna sur Pierrot des yeux si languissants et si
beaux qu'il ne put rsister  leur prire.

--A bas Barakhan l'usurpateur! cria-t-il avec courage. Vive  jamais
Vantripan, notre roi lgitime!

--Qu'on saisisse cet homme et qu'on l'empale, dit Barakhan.

Pierrot tira son sabre et dcrivit en l'air un cercle. Trois ttes de
mandarins tombrent comme des pommes trop mres et roulrent aux pieds
de l'usurpateur. Tout le monde s'carta. Barakhan lui-mme sortit de la
tente en courant et appelant ses gardes. En quelques minutes Pierrot se
vit entour de six mille hommes. Personne n'osait l'approcher, mais on
faisait pleuvoir sur lui une grle de pierres et de flches.

--O me suis-je fourr? pensa ce hros. Et il se prcipita au plus pais
de la foule; mais si prompt que ft son mouvement, celui des assaillants
fut plus prompt encore  l'viter. Il se trouva le centre d'un nouveau
cercle aussi pais que le premier, aussi facile  forcer, aussi prompt 
se reformer. Heureusement il lui vint une ide. Il aperut Barakhan qui,
mont  cheval et cach derrire ses gardes, les excitait  se jeter sur
lui. Sur-le-champ, d'un bond, il saisit,  droite et  gauche, un homme
de chaque main, et, sans faire de mal  ses deux prisonniers, il les
appliqua l'un sur sa poitrine et l'autre sur son dos pour se garantir
des flches qu'on lui lanait. Aussitt les gardes cessrent de le
harceler pour ne pas frapper leurs camarades. Pierrot profita de ce
temps d'arrt, lcha le prisonnier qu'il tenait serr sur sa poitrine,
et faisant tournoyer son sabre autour de sa tte avec la force lente,
rgulire et irrsistible d'un faucheur qui coupe l'herbe des prs, il
abattit en une minute quinze ou vingt ttes parmi les plus voisines. On
s'carta de nouveau et si brusquement, que Pierrot se trouva en face de
Barakhan. Celui-ci voulut fuir, mais la foule tait trop paisse. Il
lana son cheval sur Pierrot, mais notre ami l'vita, prit d'une main la
bride du cheval, et de l'autre saisissant Barakhan par la jambe, il
l'enleva de la selle, le fit tourner quelque temps comme une fronde, et
le lana avec une telle force que le malheureux prince s'leva dans les
airs jusque au-dessus des nuages. En retombant il aperut,  droite, les
sommets neigeux du Dawlagiri, qui rflchissaient les rayons du soleil,
et  gauche les monts Kouen-Lun, qui dominent la Grande-Mandchourie et
qu'aucun voyageur n'a encore visits; mais il n'eut pas le temps de
faire part  l'Acadmie des sciences de ses dcouvertes, parce qu'au
bout de quelques minutes on le trouva fracass et bris en mille
morceaux.

A ce spectacle, un cri unanime s'leva dans l'assemble:

--Vive le roi Vantripan! Vive Pierrot, notre gnral! Vive la princesse
Bandoline! etc. Et tout le monde courut baiser le pan de l'habit de
Pierrot.

--Qu'est-ce? s'cria-t-il, tout  l'heure vous m'avez voulu empaler; 
prsent, vous m'adorez. Avez-vous menti? ou mentez-vous?

--Nous ne mentons jamais, seigneur capitaine. Nous sommes toujours les
serviteurs du plus fort. Tout  l'heure nous avons cru que Barakhan
tait le plus fort, nous lui avons obi. Maintenant nous voyons que vous
l'tes, et nous vous obissons. Qu'il soit maudit, cet usurpateur, ce
Barakhan qui nous a tromps!

--Si jamais je suis roi, pensa Pierrot, je me souviendrai de la leon.
Mais htons-nous de rassurer cette pauvre princesse; elle a d trembler
pour ma vie.

Bandoline n'avait pas trembl pour la vie de Pierrot. Elle hassait
Barakhan; elle avait, pour s'en dlivrer, demand du secours  Pierrot;
mais elle regardait la vie de Pierrot comme lui appartenant par droit
divin, ainsi que toutes les autres choses de ce monde. C'est ce que le
pauvre Pierrot, aveugl par son amour et son ambition, ne comprenait
pas.

Elle le reut avec une dignit froide, lui permit  peine de s'asseoir,
et lui commanda de mettre sur-le-champ l'arme en marche pour reprendre
la capitale de la Chine et dtrner Pantafilando. Pierrot obit en
soupirant, mais au premier ordre qu'il donna de marcher  l'ennemi,
toute l'arme lui tourna le dos.

--Lches coquins! leur cria Pierrot; et, profitant de ce qu'un des
gnraux avait le dos tourn, il l'enleva d'un coup de pied dans le
derrire jusqu' la hauteur du toit du palais. Le pauvre gnral retomba
heureusement sur ses pieds, et ta respectueusement son bonnet orn de
clochettes qui servaient  effrayer l'ennemi.

--Seigneur, dit-il  Pierrot, nous vous aimons, nous vous respectons,
nous vous craignons surtout; mais, au nom du ciel! ne nous demandez pas
ce que nous ne pouvons pas faire. Le bon Dieu nous a refus le courage;
voulez-vous que nous nous battions malgr nous?

--Magots chinois! dit Pierrot.

--Eh bien! oui, seigneur, nous sommes des magots; mais quoiqu'il y ait
des ttes beaucoup plus belles, quoique la vtre, en particulier, soit
admirablement belle et pleine d'esprit et de courage, seigneur, j'ose le
dire, je prfre encore la mienne, elle va mieux  mon cou et  mes
paules.

--Sac  papier! dit Pierrot, comment faire?

--Partons-nous? dit la belle Bandoline sortant de la tente, o elle
avait pass  se parfumer, habiller, peigner et pommader tout le temps
que Pierrot se battait et haranguait les Chinois.

--Par saint Jacques de Compostelle! pensa Pierrot, il faut avouer que je
suis bien fou: j'ai failli dj deux fois aujourd'hui me faire casser la
tte pour cette merveilleuse princesse, sans qu'elle ait seulement
daign me remercier.

Cette rflexion, aussi triste que sense, ne l'empcha pas de se
prcipiter au-devant de la princesse et d'tre prt  lui faire le
sacrifice de sa vie. C'est le propre de l'amour de se suffire  lui-mme
et de se dvouer sans rcompense.

Il faut tout dire: au fond de l'amour de Pierrot il y avait un peu
d'espoir et beaucoup de vanit. Je ferai, pensait-il, de si belles
actions et j'acquerrai tant de gloire, qu'elle finira par m'aimer. A mon
ge, encore inconnu, paysan il y a un mois, tre aujourd'hui le seul
appui d'une si grande et si belle princesse, cela n'est arriv qu' moi,
Pierrot. La fortune me devait cette gloire.

--Princesse, dit-il  Bandoline, nous partons seuls.

L'arme a peur de Pantafilando et refuse de nous suivre.

--Et vous l'avez souffert? dit-elle.

Il y avait dans ce mot et dans le regard qu'elle lana sur Pierrot tant
d'estime de son courage et tant de reproche en mme temps, qu'il faillit
tourner bride et massacrer les cinq cent mille Chinois pour les forcer
de marcher  l'ennemi; mais la rflexion le rendit plus sage, et il se
contenta de rpondre:

--Princesse adorable, pleine lune des pleines lunes, pour vous je
traverserais les mers  la nage, je dfierais le monde; mais je ne puis
faire marcher des gens qui veulent s'asseoir. Le roi Salomon dit, qu'il
est impossible de faire boire un ne qui n'a pas soif.

--Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne
vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers  la nage?
Il n'y a pas de mer d'ici  la capitale de mon pre, et s'il y en avait,
je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau
mont par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous
conduisiez cette arme au secours de mon pre Vantripan.

--Eh bien! dit Pierrot dcourag, parlez-leur vous-mme.

La belle Bandoline leur fit un discours magnifique o elle rappela les
exploits de leurs aeux; elle leur parla du danger de la patrie, de
leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rtablir sur
son trne le monarque lgitime.

Mais les Chinois firent la sourde oreille.

--Partons seuls, dit Bandoline indigne; et, grce  des chevaux plus
rapides que le vent, ils arrivrent, elle et Pierrot, dix jours aprs
dans la capitale de la Chine, o d'abord ils descendirent de nuit dans
une htellerie pour prendre langue.

Pantafilando n'avait pas perdu de temps aprs le dpart de Pierrot.
Entre autres sages dcrets, il avait ordonn que tous les Chinois se
lveraient  six heures du matin et se coucheraient  huit heures du
soir, et qu'on raccourcirait de toute la tte tous ceux dont la taille
dpassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi  ces
deux dcrets, except, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six
pouces, qui se tenaient cachs dans leurs caves de peur du bourreau.

Pierrot apprit en mme temps que sa tte tait mise  prix; mais cette
nouvelle ne l'inquita pas beaucoup. Il comptait bien la dfendre
vigoureusement. Le soir mme il alla, dans l'obscurit, placarder sur le
mur du palais l'affiche suivante:

     Au nom de Sa Majest ternelle et invincible, Vantripan IV, roi
     lgitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la
     presqu'le de Core et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs,
     jaunes, blancs ou basans, qu'il a plu au ciel de faire natre
     entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, gnral
     en chef de Sadite Majest, dfie, dans un combat  mort, le gant
     Pantafilando, empereur des les Inconnues, soi-disant roi de la
     Chine.

Une ancienne loi obligeait les prtendants au trne de la Chine de vider
leur querelle en combat singulier, et d'viter ainsi d'inutiles
massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa
force et de son courage, accepterait le combat.

Ds le matin, Pantafilando aperut l'affiche, qui tait imprime en
lettres gigantesques, et fit annoncer  son de trompe, dans la ville,
que Pierrot pouvait se prsenter sans crainte dans l'arne, et que le
combat aurait lieu  trois heures de l'aprs-midi. Si le gant
succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il tait
vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.

La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais
bientt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien
qu'aprs sa mort elle serait livre sans dfense au premier venu, elle
accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique,  quelques pas
duquel devait avoir lieu le combat.

Pierrot ne manqua pas, aprs avoir fait ses prires  Dieu, d'invoquer
la fe Aurore. Elle secoua la tte d'un air de mauvais augure et lui
dit:

--Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de
ton pre et laisser l ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera
trs-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents
et le tien propre. Crois-moi, renonce  ce combat. Ce sera pour toi, je
le prvois, la source d'une douleur cruelle.

--Dt-il m'en coter la vie, dit l'hroque Pierrot, je dfendrai ma
princesse.

--Va donc, dit la fe Aurore, et entre dans l'arne, car Pantafilando
t'attend.

En effet, le gant provoquait dj Pierrot. Tous deux taient arms: le
gant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot
d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa
force.

Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur
Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance
rencontra le manteau court de Pierrot (c'tait la mode alors) et le
dchira dans toute sa longueur. Pierrot dgrafa son manteau et se trouva
en simple pourpoint. Il prit son lan, et, d'un bond imptueux, il alla
donner la tte la premire, comme une catapulte, contre la poitrine du
gant. Celui-ci, tourdi du coup, chancela un instant, tourna sur
lui-mme et tomba en arrire. Pierrot courut  lui sur-le-champ pour lui
mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se
relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renvers et jet 
trois cents pas.

Jusqu'ici le combat paraissait gal; mais Pierrot, quoique renvers une
fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le gant, branl du
choc terrible qu'il avait reu dans la poitrine, ne se soutenait plus
qu' peine, semblable  une puissante muraille  demi renverse par la
canonnade.

--Qu'on m'apporte  boire, dit le gant.

Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en
loyal adversaire, il fit offrir du vin  Pierrot qui but, le remercia,
et lui cria:

--En garde!

Pantafilando saisit une des portes du cirque o avait lieu le combat et
la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup
et lana  son tour sa porte, qui atteignit le gant  la cuisse. Il fut
abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de
continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille  Pierrot;
mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du
gant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il
coupa la tte de Pantafilando.

Un long cri de joie s'leva de toutes parts. Tout le monde cria:

--Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!

Et la belle Bandoline, touche de tant d'amour et de tant de courage, se
leva elle-mme pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut
plus qu' trois pas, elle s'cria tout  coup avec horreur:

--tez-moi cet objet effroyable!

Le malheureux Pierrot, qui s'tait cru au comble du bonheur, se vit
rejet dans les abmes du dsespoir. Il avait oubli son oreille, aux
trois quarts dtache par le sabre de Pantafilando. C'tait cette pauvre
oreille, coupe  son service, qui avait fait pousser  la princesse ce
cri d'horreur, et il faut avouer qu'un hros qui n'a qu'une oreille
devrait se rendre justice et ne pas paratre devant les dames.

Quoi qu'il en soit,  peine Bandoline eut-elle dit d'ter cet objet
effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonn
en un instant. Les Tartares s'taient enfuis aprs la mort de leur chef.
Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamrent roi de
nouveau, lui jurrent fidlit, et Pierrot, tout saignant, alla se faire
panser chez le chirurgien.

--Mort et damnation! s'cria Vantripan en se mettant  table; ma
contenance ferme a singulirement impos  l'ennemi!

--Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montr
une me vraiment royale, et Csar n'tait qu'un pleutre auprs de vous.

--J'aime  voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vrit sans flatterie.
Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma
cassette prive.... Donne-moi du pt d'anguilles!

--Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majest, et j'ose dire que
mon dvouement....

--C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pt, morbleu! Ton dvouement
m'ennuie et tes phrases me font biller. O donc tais-tu, ajouta-t-il
au bout d'un instant, pendant le rgne de Pantafilando?

--Sire, j'imposais, comme Votre Majest,  ces Tartares par ma
contenance.

--Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majest? Tu oses te
comparer  moi, bltre?

--Sire....

--A moi, maroufle?

--Sire....

--A moi, misrable menteur?  moi, arlequin?  moi, polichinelle? 
moi?...

--Sire....

--Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voil, ajouta Vantripan, comment
je sais punir un tratre!... Horribilis!

--Mon pre?

--Va chercher Pierrot.

--Mon pre, vous n'y songez pas. Moi, l'hritier prsomptif de la
couronne, aller chercher un simple officier des gardes!

--Hritier prsomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon
assiette  la tte!

--J'y vais, mon pre, dit Horribilis.

Et il se disait en lui-mme: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette
humiliation.

Pierrot parut bientt. Il tait pans, et, franchement, les linges qui
enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.

--C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tu Pantafilando?

--Oui, sire, rpondit modestement Pierrot.

--Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me rservais d'essoriller ce
bandit de ma main.

--Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant  la mine du
grand Vantripan le jour de l'entre de Pantafilando.

--Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zle.

--Il suffit, seigneur.

--Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgr ton
tourderie, t'attacher  ma personne. Je te fais grand conntable....

--Sire!...

--Grand amiral!...

--Sire!...

--Grand chanson!...

--Sire!...

--Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu
djeuneras, dneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me
conteras des histoires.

--Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.

--Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.

--Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions  la fois.

--Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre  tout? Crois-tu
que ceux qui t'ont prcd les remplissaient mieux?

--Sire, dit Pierrot pouss dans ses derniers retranchements, o
prendrais-je le temps de dormir?

--Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il
faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidle sujet est de veiller
sur son roi, et non de dormir.

--J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fe et
de retourner  la maison.

Tant d'honneurs ne tournrent pas la tte  Pierrot. Il aurait donn de
bon coeur l'amiraut et la conntablie pour un sourire de la ddaigneuse
Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La premire fois qu'il se
prsenta  la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos
avec mpris et d'un air si offens, que le pauvre conntable en fut tout
dconcert.

--Hlas! disait-il, o est le temps o j'avais mes deux oreilles, o
Pantafilando rgnait ici, et o mon ingrate princesse chevauchait seule
avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la dfendre?

Ces rflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il
plit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientt plus que
l'ombre de lui-mme.

La fe Aurore s'en aperut: c'tait, comme nous l'avons dit, la plus
charitable personne qui ait jamais t au ciel ou sur la terre. Elle ne
donnait de conseil que lorsqu'elle tait prie de le faire, et toujours
avant l'vnement. Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le
rparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'ternel refrain
des pdants: _Je vous l'avais bien dit_.

--Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.

--Chre marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser
le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan
m'a confi le soin?

--Pierrot, dit la fe, tu n'es pas sincre. Tu ne te soucies pas
beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques,
crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en
occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se
moque de toi.

--Hlas! oui, s'cria le malheureux Pierrot, elle me mprise parce que
je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu
l'autre  son service.

--Ami Pierrot, dit la sage fe, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que
la moiti d'un nez et qu'elle et perdu l'autre moiti par quelque
accident?

--Ce n'est pas possible, rpondit Pierrot, elle a le plus joli nez du
monde, aprs le vtre, chre marraine. C'est un nez dont la courbe
aquiline....

--Je ne t'en demande pas la description, dit la fe.

Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moiti de ce nez
charmant?

--Je... le... crois... dit Pierrot hsitant.

--Tu le crois? tu n'en es pas sr. Eh bien, je suis, moi, sre du
contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu
qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisment
son parti de te voir essorill? Les hommes se vantent d'tre plus forts,
plus fermes, plus senss, plus raisonnables que les femmes; et, dans la
pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermet, de
sens et de raison.

--Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai
rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?

--C'est une autre affaire, dit la fe. Mais l'amour n'est-il autre chose
que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en
va sans qu'on sache pourquoi?

--Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout
ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me mprise.

--Pierrot, dit la fe, je te quitte; tu n'es pas d'humeur  entendre
raison ni  causer mtaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de
moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.

Le lendemain, Pierrot fut appel secrtement chez le prince Horribilis.
Il s'y rendit sur-le-champ, tout tonn d'une telle faveur, car le
prince royal ne l'y avait pas accoutum.

Horribilis le reut d'une manire si aimable que Pierrot crut s'tre
mpris sur son caractre.

--Je l'ai calomni, se dit-il, quand je le croyais mchant et stupide.
Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de
vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est trs-malheureux pour un
prince, mais d'autres se chargeront d'tre braves pour lui; et, qui
sait? ce sera peut-tre, malgr sa poltronnerie, un trs-grand prince et
un admirable conqurant.

Aprs les premiers compliments, Horribilis lui dit:

--Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours t votre
ami, et je veux contribuer  votre fortune.

--Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de frache date.
(_Haut_.) Seigneur, comment pourrai-je reconnatre tant de faveur?...

--En m'coutant, interrompit le prince. Vous n'tes pas riche, mon ami?

--Va-t-il me faire l'aumne? dit Pierrot dont la fiert commenait 
s'indigner. (_Haut_.) Seigneur, les bienfaits de votre pre ont combl
mes esprances.

--Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon pre (car
il est capricieux, mon respectable pre le grand Vantripan!) vous
privait aujourd'hui de toutes vos dignits, demain vous seriez aussi
pauvre que le jour de votre arrive  la cour.

--Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un
homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas n sujet de votre auguste
pre, et je puis offrir mes services  un roi qui les apprciera mieux.

--Et voil justement ce que je veux viter, s'cria Horribilis. Pierrot,
le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le
soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme
dfunt Blisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son
courage  un de nos ennemis! La Chine se dshonorerait par cette
ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.

Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand conntable dans ses
bras.

--Mais comment l'viter? dit Pierrot.

--Ah! voil! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout
est commun. Je veux te mettre pour toujours  l'abri des caprices de mon
pre. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.

--Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer
aux noms chinois.

--De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de
tour, et qui est toute ferme de hautes murailles entre lesquelles
courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de
chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.

--Vous me la donnez? s'cria Pierrot frmissant de joie  la pense des
belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur,
et votre gnrosit...

--Que parles-tu de gnrosit? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je
jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauv ma race et mon trne?

--C'est--dire, reprit Pierrot, le trne de votre auguste pre, qui doit
un jour vous appartenir.

--Nous ne nous entendons pas,  ce qu'il parat, ami Pierrot.

--Je le crains, pensa le grand conntable subitement refroidi.

--Je te laisse toutes les charges que mon pre t'a donnes; j'y ajoute
le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras
droit et mon premier ministre; mais  une condition: c'est que tu me
prteras ton aide pour devenir roi et dtrner Vantripan.

--Dtrner Vantripan, mon bienfaiteur! s'cria Pierrot.

--Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est tonnant,
l'ambition de ces gens de peu. coute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du
don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main
de ma soeur Bandoline?

Cette dernire offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la
belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour
l'amoureux Pierrot! Il n'hsita pas cependant.

--Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reois, comme je le
dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter
dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y
prcipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....

--D'une trahison! s'cria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand
conntable? Suis-je un tratre, moi?

--Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que
je me retire.

--Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret.
Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai
pas dnoncer  mon pre.

--Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites
pour de certaines gens. Quant  moi, je ne sais ni trahir ni dnoncer.

Et il fit un pas vers la porte.

--Pierrot! s'cria Horribilis transport de colre, il faut me suivre ou
mourir!

--Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.

Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au mme moment, le prince
frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.

--Arrtez-moi ce sclrat! cria Horribilis.

--Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.

Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne
s'amusa pas  l'attendre. Il s'lana si brusquement vers la porte qu'il
renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui
suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince
ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les cts, et l'invincible
Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mpris.

En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.

--Voil donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi
est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipre, sa fille
une.... Non, ne blasphmons pas;  quoi servent les richesses et la
puissance, grand Dieu?

--A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la
fe Aurore, qui parut tout  coup devant lui.

--Ah! c'est vous, chre marraine? dit Pierrot, vous venez  propos. Je
suis bien malheureux. Je souffre cruellement.

--De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?

--Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prdit, quand
j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hlas!
hlas! oreille infortune! cruel Pantafilando!

--Il ne t'a coup qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce
donc s'il t'avait coup la tte?

--Je m'en consolerais plus aisment, dit le mlancolique Pierrot.

--Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal
 propos dtache. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine
faon, et que cela doit faire un fcheux effet au bal.... Souffres-tu
beaucoup?

--Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.

--Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.

Tout en parlant, elle pronona deux mots magiques en touchant l'oreille
de sa baguette.

--Tiens! dit tout  coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est
rattache, je suis guri. Et il se mit  gambader dans sa chambre. Quand
il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises
et renversant les tables, il se jeta  genoux devant la fe Aurore, et
lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut
touche.

Tout  coup Pierrot sonna.

Un ngre parut.

--Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle
cravate et mon grand habit de cour.

La fe se mit  rire.

--O vas-tu, Pierrot?

Pierrot rougit.

--Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fe, je le vois dans tes yeux.
On se moque de toi, Pierrot.

--Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je
l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.

--Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?

Pierrot se gratta la tte.

--Va, mon ami, lui dit la bonne fe, je ne veux pas troubler le plaisir
que tu te proposes, va o le destin t'appelle. Je t'attends ici.

Pierrot, tout habill de soie, de velours et d'or, fit son entre en
grande pompe dans le palais de Vantripan. Il tait mont sur un cheval
noir magnifique, cousin germain du clbre Rabican, que montait la
duchesse Bradamante. Ce cheval tait si lger  la course qu'il
s'lanait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il
avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun
sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous
n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais
c'est l justement qu'est la difficult, car il ne faut pas demeurer 
la mme place plus d'un millionime de seconde; et, lourds, pais et
lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le
moyen.

Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait
l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une
permission de la fe Aurore, qui le lui avait donn, pouvait le monter.
Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de
Pierrot, fut envoy d'une ruade jusqu'au premier tage du palais, o,
fort heureusement pour lui, il entra par la fentre ouverte et tomba sur
un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre 
mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent excuter
cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avana d'un air si
rsolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troubl, tira
sa flche au hasard. Cette flche, mal dirige, rencontra, par une
fatalit bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de
la justice qui billait, et le bois de la flche s'tant cass dans
l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fich
entre les deux mchoires sans qu'il pt fermer la bouche. On entendait
sortir de son gosier des cris de rage inarticuls qui se mlaient aux
clats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.

Ces clats de rire ne durrent pas longtemps. En lanant des ruades de
ct et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et
se trouva face  face, ou, si vous voulez, naseaux  nez avec son
ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le
saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant
douze fois autour de la grande cour du palais.

--Sauvez mon fils! criait la reine.

--Au secours! hurlait Horribilis.

--A la garde! vocifrait Vantripan.

--La garde? dit Pierrot paraissant tout  coup, ah! sire, elle est loin
si elle va toujours du mme pas. Ils doivent faire au moins trente
lieues  l'heure.

--Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.

--Voil une mchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair
par la bride; mais celui-ci voyant que son matre allait lui enlever sa
proie, la lcha lui-mme en grinant des dents et en crachant un morceau
de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.

--Justice! mon pre! s'cria ce pauvre prince, justice!

--Contre qui?

--Contre Pierrot, mon pre, et contre son cheval enrag, dont je
porterai toujours les marques. Voyez plutt.

A ces mots, tournant le dos  la compagnie, il lui montra le fond de sa
culotte emport et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se
mit dans une colre furieuse.

--Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.

--Sabre et mitraille! rpondit hardiment Pierrot en criant plus fort que
le roi, qu'avez-vous  vous fcher, Majest, et  crier comme une oie
qu'on met  la broche?

--Pierrot, tu es un insolent.

--Majest, vous tes une bte.

--Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pture  mes
chiens.

--Majest, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrits, je vous mettrais en
poudre avec tous vos Chinois.

--Voyons, dit Vantripan effray, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi
as-tu  te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.

--Je me la ferai moi-mme quand je voudrai, dit firement Pierrot.

--Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.

--Que je sois calme, Majest, quand je vois votre grand nigaud de fils,
ce grand touche--tout qui a failli mettre en colre mon bon cheval?

--Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touch ce cheval,
Horribilis?

--Mon pre, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jet au premier
tage de votre palais.

          Mon bon cheval est fort mchant,
          Quand on l'attaque il se dfend.

chantonnait Pierrot dans ses dents.

--Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgr ma dfense
expresse?

--C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu viol la dfense de Pierrot?

--Ah! mon pre, s'cria douloureusement Horribilis, quel langage
tenez-vous l, vous, le roi de la Chine?

--Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'le de Core et de tous les
Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basans qu'il a plu
au ciel de faire natre entre les monts Koukounoor et les monts
Himalaya, continua Pierrot de la voix aigu et monotone d'un huissier
qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une
proclamation de monsieur le maire.

--Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice,
sois-en sr.

Horribilis sortit.

--Et toi, dit Vantripan  Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas
cru mal faire. Il est un peu tourdi, mais au fond il a bon coeur, je te
le garantis.

--A votre sollicitation, Majest, dit Pierrot, je lui pardonne, mais
qu'il n'y revienne pas.

--J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apais son grand
conntable; et maintenant, amis, mettons-nous  table.

Cette scne se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis
fit  Pierrot de dtrner Vantripan. Il est ais de comprendre si
Pierrot devait se dfier de ce prtendant  la couronne. On comprend
aussi la fiert de notre hros lorsqu'il entra dans la cour du palais,
mont sur Fendlair. Vingt pages le prcdaient, et, comme au convoi de
Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son
bouclier, l'autre ne portait rien.

Pierrot mit pied  terre dans la cour et monta lentement les degrs, la
tte haute, le regard assur, comme un vrai fils de Jupiter. C'tait
l'heure du dner. Il entra dans la salle  manger sans tre annonc. A
cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de
Chio de l'anne de la comte, et l'levant au-dessus de sa tte:

--Dieux immortels! s'cria-t-il, soyez bnis, vous qui m'avez donn 
boire du vin de Chio et  aimer un tel ami. A ma sant, Pierrot! As-tu
faim?

--Non, Majest.

--As-tu soif?

--Non, Majest.

--Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?

--J'ai  vous parler d'affaires, Majest.

Horribilis, qui tait assis  table en face de Pierrot, plit en le
voyant; il crut que Pierrot allait le dnoncer, et se leva pour fuir.

--Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question
de vous dans cet entretien.

Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.

Quand le roi eut vid ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil
brillant et plein de gaiet.

--Comme te voil beau, dit-il. Tu es par comme une chsse. Vas-tu  la
noce?

--A la mienne, dit Pierrot, oui, Majest.

--Et qui pouses-tu? sans indiscrtion.

--Majest, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrtion. Si vous n'en aviez
parl le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander
en mariage la princesse Bandoline, votre fille.

--Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne.
Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai  cette noce, et nous
dnerons pendant huit jours sans nous lever de table.

--Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui
que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?

--Qu'il ait pour pre qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque.
Est-ce que Bandoline va pouser son pre?

--Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot,
et qui tait bien aise de trouver une excuse si lgitime.

--Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.

--Majest, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la
princesse.

Bandoline tait prsente et se taisait pour la premire fois de sa vie.
En effet, cela mritait rflexion.

--Sire, dit-elle enfin, tous les dsirs de mon pre sont des lois
sacres pour moi, mais....

--Bon, dit Vantripan, voil le _mais_ ternel de toutes ces belles
capricieuses.

          Marion pleure, Marion crie,
          Marion veut qu'on la marie.

Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune,
ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop dbauch, ou trop
avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces ttes de
filles, dans ces pendules dtraques? Voyons, parle franchement, que
peux-tu reprocher  Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune?
n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauv  toi la vie et
l'honneur,  nous le trne? Que veux-tu de plus?

--Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.

--Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.

--Au mien, je le sais bien; mais cela n'empche pas qu'il ne lui reste
qu'une oreille, et qu'une oreille dpareille n'est pas belle  voir.

--Srnissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prvu cette
objection, et j'ai remis mon oreille  sa place lgitime. Daignez vous
en assurer vous-mme. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien;
maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.

La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.

--Voil, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles
sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a
t gurie si vite. Il faut qu'il y ait l-dessous quelque magie, et je
ne veux pas pouser un magicien.

--Ta, ta, ta, voil bien une autre histoire, s'cria Vantripan qui
craignait que Pierrot ne vnt  se fcher; mais il se trompait.

Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva
avec un grand sang-froid et lui dit:

--Altesse Srnissime, vous n'aurez pas le chagrin d'pouser un
magicien; mais je vous prdis, moi, sans tre un grand prophte, que
vous pouserez un chien coiff. Sire, ajouta-t-il en se tournant du ct
de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il
est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une
tourne sur les frontires de l'empire pour veiller  la bonne
administration de l'tat, et empcher l'invasion des Tartares du grand
Kabardants, frre cadet de Pantafilando.

--Grand Dieu! s'cria Vantripan, sont-ils si prs de nous?

--Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-mme au-devant
d'eux.

--Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractre mal
fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des
toffes de soie, tout ce que tu voudras; mais,  tout prix, empche-les
de venir.

--Il ne vous en cotera que du fer, Majest, dit Pierrot.

--Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tus jusqu'au dernier.

--Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.

--Bon dbarras! dit la reine.

--Vous tes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans
quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti
trs-mcontent; malgr sa dissimulation, je l'ai bien vu.

--Eh! que nous fait le mcontentement de Pierrot? dit la reine d'un air
mprisant.

--Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous,
pronnelle.

--Mais, mon pre....

--Ma fille, vous tes une chipie.

--Ma mre a raison, dit Horribilis, et....

--Quant  toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te
fasse tordre le cou comme  un poulet. Et nous, enfants, allons souper.

Toute la cour le suivit.

Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congdia sa suite et partit
 cheval avec la fe Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis,
je vous dirai dans le chapitre suivant o il alla et quel tait son
dessein.




III

TROISIME AVENTURE DE PIERROT

COMMENT PIERROT RFORMA LES ABUS ET APPRIT A BCHER LES JARDINS


La fe Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot,
plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout  fait
oubli sa msaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait
l'herbe des prs, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les
dvorent.

--Mon Dieu! s'cria-t-il tout  coup dans un transport d'enthousiasme,
que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous
rends grce de m'avoir emmen loin de cette cour, de ce gros Vantripan,
de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!

--Oh! oh! dit la fe en souriant, qu'est-il donc arriv, Pierrot?
Quelque msaventure? _Sa sotte femme! sa plus sotte fille!_ Quel langage
pour un courtisan et pour un homme amoureux!

--Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grce au ciel; courtisan,
je ne l'ai jamais t. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une
antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fentres
de cette pimbche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la
terre, s'apercevoir de ma prsence.

--Tu es donc guri, Pierrot?

--Radicalement, marraine. Je ne tenais plus  elle que par l'habitude ou
par politesse, comme un oiseau qui a un fil  la patte. Ses mpris de ce
matin ont coup ce fil, et maintenant je suis libre.

--Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions,
veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas russi?

--Je ne veux pas le savoir, marraine.

--Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas russi, parce que tu es
ingrat.

--Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.

--Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Rflchis.

--Envers ce gros roi? Il m'a combl d'honneurs, c'est vrai; mais ne
l'ai-je pas bien servi?

--Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?

--Deux millions par an,  peu prs, marraine.

--C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?

--Depuis six mois  peu prs.

--C'est--dire que tu as reu un million?

--Oui, marraine.

--Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoy  tes parents qui sont
pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Rponds; deux
cent mille francs?

Pierrot rougit et garda le silence.

--Davantage? dit la fe. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq
cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoy davantage, Pierrot? Tu es
plus gnreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents?
Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.

--Hlas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoy du tout.

--Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu
maintenant pourquoi, malgr tant de succs apparents, tu n'as pas t
heureux?

--Je le comprends, dit Pierrot.

--Et tu profiteras de cette leon dans l'avenir?

--Oh! oui, marraine.

--N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta
ngligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est ncessaire, et
je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoy.

--Oh! marraine, comment ai-je pu mriter tant de bonts? dit Pierrot en
lui baisant les mains avec tendresse.

--Tu les mriteras un jour, dit la fe. Pkin n'a pas t construit en
une heure. Tu es n vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants
des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des
gnies.

--Grce  vous et  votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.

--Grce  ma protection, si tu veux, qui t'a t plus utile encore que
tu ne penses.

--Comment donc? demanda Pierrot.

--C'est  moi que tu dois les mpris de la belle Bandoline. M'en sais-tu
mauvais gr?

--Par tous les saints du paradis! s'cria joyeusement Pierrot, je ne
sais ce que j'aurais pens hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle
me comble de joie.

--Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guri. Je lis dans
l'avenir, et je devine aisment ce que, d'aprs son caractre, tout
homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une
branche de ce grand art de la divination que je t'ai montr, et que tu
n'as pas compris parce qu'il exige des tudes profondes, un grand
dvouement  la science, une vie isole et une grande exprience du
monde. La diffrence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les
gnies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'aprs trois cent
quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, ds notre
naissance et par intuition.

--Vous tes bien heureuse d'tre si savante, dit Pierrot en soupirant.

--Heureuse! dit la fe. Crois-tu qu'on soit heureux de prvoir l'avenir?
Ah! malheureux enfant, que le ciel te prserve de ce bonheur et de cette
science!

--Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empcher d'tre aim de la
princesse?

--Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-mme,
et qu'aprs quinze jours de mariage vous auriez fait un mnage
dtestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vant
sa supriorit; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraite....

--Oh! dit Pierrot.

--En paroles, ami; mais, pour les gens dlicats, les paroles sont des
gestes. Elle se serait plainte  son pre qui t'aurait fait couper le
cou.

--Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demand la permission.

--Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais dtrn, mis en
prison, tu peut-tre; tu te serais dbarrass de ta femme et tu aurais
t roi de la Chine.

--Ce qui n'est pas  ddaigner, dit Pierrot pensif.

--Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta
vanit!

--Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si
vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient
pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je tre heureux avec cette belle
ddaigneuse?

--Supposons, dit la fe, qu'il n'y et pas de sang vers; supposons que
Bandoline et fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur
 la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes
parents? Car tu pensais, sans doute,  vivre avec ton pre et ta mre?

--Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pens.

--Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de dfrence
envers tes vieux parents, envers sa belle-mre, une meunire, et son
beau-pre, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas
vcu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.

--O marraine sage et charmante! s'cria Pierrot, aidez-moi toujours de
vos conseils, car dsormais je ne veux rien faire de moi-mme, et je me
ferai gloire de vous obir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles
aussi ddaigneuses, et faut-il que j'aime une meunire si je veux vivre
heureux avec mes parents?

--Il y a des femmes de toutes les espces, dit la fe, comme il y a des
hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que
tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande
injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, mchantes,
mdisantes, vaniteuses et occupes d'elles-mmes et de leurs chiffons du
matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes,
discrtes, attaches  leur maison,  leur mari et  leurs enfants; ta
mre, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?

--Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mre?

--Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes.
Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espce?

--Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la premire chose que je demande
au ciel tous les matins.

--Cherche et tu trouveras, dit la fe.

Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La
conversation changea de sujet. La fe se plut  instruire Pierrot de ses
devoirs envers lui-mme et envers les autres hommes, et lui dit sur ce
sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues,  mes amis!
vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.

Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour rpandre le
mensonge, est pauvre en vrits, et dans la crainte de ne pas vous
rpter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il
vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gt par le succs et
fort enorgueilli de son mrite, comprit pour la premire fois qu'il
n'tait qu'une crature faible et borne, ignorante et porte au mal;
qu'il eut honte de lui-mme et de son gosme, et qu'il se promit de
devenir un modle pour tous les hommes ns ou  natre. Au reste, vous
vous imaginez assez, sans qu'il soit ncessaire d'entrer dans le dtail
des choses, ce que devaient tre les enseignements d'une fe qui tait
la propre fille du sage roi des gnies, le grand Salomon.

Pierrot tait ravi de joie.

--Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prdicateurs vous
ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la
plupart, si ennuyeux, si pdants, si gourms, si roides! Ils mettent
tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquitent si peu de se
faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empcher de biller en les
coutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon.
Vous, au contraire, chre marraine, vous causez si bien, vous contez
d'une faon si intressante, vous avez un visage si beau et si doux, que
rien qu' vous regarder on se sent attir vers vous, et qu'en vous
coutant on croit entendre la cleste musique que les anges font devant
le trne du Seigneur.

La fe Aurore sourit.

--Mon ami, dit-elle  Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une
perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils taient tous beaux et
bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu  tre vertueux
parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-mme. Par
exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en
son nom l'autorit suprme; dis-moi, je te prie, as-tu jamais song 
faire le bonheur de tes semblables et  mettre  leur service la grande
puissance que tu as reue de Dieu?

--Pas trop, dit Pierrot.

--As-tu jamais song  autre chose qu' raliser tes fantaisies?

--Je l'avoue.

--Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici  Nankin. Commence, et
crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la
besogne.

--J'essayerai, dit Pierrot.

--Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout
ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui
voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.

A ces mots, Pierrot mit pied  terre et laissa la bride sur le cou de
son cheval. La fe en fit autant, et tous deux entrrent dans la ville,
vtus comme de pauvres plerins.

Au dtour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortge: c'tait un
riche mandarin qui allait  la campagne avec sa femme et ses enfants. Il
tait assis dans un palanquin port par un lphant. Vingt domestiques
marchaient devant lui et cartaient les passants  coups de bton. Tout
le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot,
oubliant que rien ne distingue un grand conntable mal vtu d'un autre
citoyen, continua son chemin sans s'inquiter du mandarin, sans le
braver et sans l'viter.

--te-toi de l, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un
coup de bton.

Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bton des mains de son
adversaire et lui administra la vole la plus complte qui soit jamais
tombe sur les paules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de
celui-ci, les autres accoururent et chargrent Pierrot. Celui-ci tait
si anim par leur insolence, qu'il les et assomms tous sans
l'intervention de la bonne fe.

--Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Ds le
premier accident, te voil hors de toi-mme. Souviens-toi donc que tu
n'es qu'un pauvre plerin, et non un grand seigneur.

A ces mots, Pierrot jeta le bton et se croisa les bras en regardant les
domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus
hardis.

--Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fe.

Le tumulte et les cris avaient ameut une foule nombreuse. Au fond, tout
le monde tait charm de l'action de Pierrot, mais personne n'osait
l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.

Le mandarin descendit de son palanquin. C'tait un gros homme, fort
rouge et marqu de la petite vrole, qui tait redout de tous  cause
de sa puissance et de sa mchancet. Il tait chef du tribunal suprme
de la province, et, en cette qualit, rendait des jugements sans appel.

--Qu'est-ce? dit-il en s'avanant d'un air assorti  sa dignit. Quel
est le coquin qui a os frapper un de mes domestiques?

--Ce coquin, dit firement Pierrot, c'est moi. Il m'a frapp le premier,
et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.

--Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drle et qu'on le
fasse mourir sous le bton pour son insolence.

--Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous
rpondre, ou pour avoir rendu des coups de bton  votre domestique que
vous me condamnez?

--Je crois, dit le mandarin, que cette _espce_ ose m'interroger! Qu'on
le saisisse!

Trois ou quatre domestiques s'lancrent  la fois sur Pierrot.

--Attention! dit-il, je n'ai provoqu personne et ne veux faire de mal 
qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et
numrote ses os pour les reconnatre et les remettre en place au jour du
jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur,  nous deux!

A ces mots, malgr ses cris, il saisit le mandarin par ses longues
moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le
montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place
publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tte en bas, il
le lana comme une balle, le reut dans ses mains, et le renvoya de
nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des
domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut dur quatre ou cinq
minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son lphant et partit
en disant:

--Au revoir, seigneur mandarin!

Le pauvre justicier n'avait plus la force de rpondre. La colre,
l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si lev en
dignit, et cela en vue de tout un peuple, le transportrent au point
qu'il en fit une maladie de plus de six mois.

--Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se sparant, voil une
prompte et bonne justice.

Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et
allrent se loger dans une htellerie d'assez pauvre apparence. Ils
souprent cependant avec apptit, grce  un potage aux nids
d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: Bouddah
ayant cr le ciel et la terre, inventa le potage aux nids
d'hirondelle. Si vous voulez en goter, et du meilleur, vous en
trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste  Pkin, l'un de mes bons
amis, et le plus cleste cuisinier du Cleste Empire.

Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la
ville. Il fut bientt accost par un douanier, qui, d'un air trs-poli,
suivant la coutume chinoise, l'invita  quitter ses habits et  laisser
regarder dans ses poches.

--A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.

--A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous
un semblable soupon. Mais peut-tre avez-vous, sans vous en apercevoir,
introduit dans la ville quelque denre. Dans ce cas, seigneur, vous
aurez la bont de payer les droits d'entre.

--Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!

Cependant, se souvenant des recommandations de la fe, il se laissa
fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le
douanier, se ravisant:

--De quelle toffe, dit-il, est votre manteau  capuchon?

--De grosse laine, dit Pierrot.

--Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais devin.

--Et qu'as-tu devin?

--La laine, seigneur, est dfendue dans la ville de Nankin, par gard
pour nos manufacturiers, qui fabriquent des toffes moins commodes et
plus chres. Ayez la bont de nous donner votre manteau et de payer
l'amende.

--Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas
me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu
convenable. Quant  l'amende, je ne dois pas la payer, puisque
j'ignorais la loi.

--Nul n'est cens ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.

--Pas mme les trangers? demanda Pierrot.

--Ayez la bont de me suivre, dit le douanier.

--O?

--En prison.

Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'tait un
beau jeune homme, bien fris et pommad, qui avait un lorgnon sur
l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal
trs-curieux.

--Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mgarde, tant pauvre, achet un
manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de
soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.

--Que voulez-vous, mon bon? dit ngligemment le receveur, c'est la loi.

--C'est la loi  Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la
Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.

--Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de
protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis
m'attendent en ville et veulent faire un djeuner de garons.

--Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'chauffait, ne me laissez pas
aller en prison. Peut-tre les cris d'un malheureux qu'on enferme
troubleraient votre digestion.

--Rassurez-vous, mon bon, ces choses-l sont si communes que j'y suis
tout  fait habitu.

--Monsieur, je vous en prie, coutez-moi un instant. Peut-tre un jour
vous aurez besoin de moi et vous me supplierez  votre tour. On a
souvent besoin d'un plus petit que soi.

--Qu'est-ce  dire, mon bon? dit le beau fris. Allez en prison, et ne
vous le faites pas rpter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir,
j'couterai vos rclamations.

--Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la
justice et la vengeance du ciel! s'cria Pierrot.

--Mon bon, vous m'excdez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au
cachot; s'il fallait couter tous ceux qui parlent de leur innocence, on
n'en finirait pas.

Le douanier prit Pierrot au collet.

--Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-mme au cachot, et tu y
resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la
libert des hommes! Ne sais-tu pas que la libert est plus que la vie,
et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre
quatre murailles?

Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre,
les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du
pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna 
l'htellerie.

Elle tait pleine de gens qui, sans le connatre, parlaient de lui et de
son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand
bruit. De mmoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme
qui se ft fait justice  lui-mme contre un grand seigneur. Quelque
part qu'il pt aller, Pierrot tait destin  tonner le peuple, qui ne
pouvait comprendre une fiert et un courage si peu ordinaires.

Pierrot n'tait pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous
dire, mes amis, que son pre avait t l'un des volontaires de la grande
rpublique; et ceux-l, voyez-vous, Dieu les a bnis, eux et leur
postrit, jusqu' la troisime gnration, parce qu'ils ont combattu
pour la patrie et pour la justice.

Pierrot, tonn de ce bruit, se mla parmi les groupes et eut le
plaisir, bien rare pour ceux qui coutent aux portes, d'entendre faire
son loge.

--Ah! dit un vieillard, si celui-l voulait se mettre  notre tte, il
nous ferait rendre justice.

--Et si nous prenions les armes nous-mmes et sans l'attendre? dit un
autre.

Jusque-l on avait parl fort librement; mais,  cette proposition
inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de
parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays;
quand il fut question d'agir, un silence morne rgna dans l'assemble.
Pierrot, qui tait rest jusque-l immobile et silencieux, leva la
voix:

--Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous  vous plaindre?

On se tourna vers lui avec tonnement.

--Je ne suis qu'un simple plerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un
autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous
rvoltez, vous serez punis; l'impt sera doubl, et quelques-uns d'entre
vous seront empals; c'est invitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos
plaintes au grand conntable qui est  Pkin? Il vous fera rendre
justice.

--Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a t si
maltrait hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera
justement, comme vous le disiez tout  l'heure, empaler les plaignants
pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands
seigneurs!

Pierrot fut forc d'avouer qu'il disait vrai.

--Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de
rputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intress.

--Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe
 nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?

--Attrape, dit tout bas la fe Aurore qui venait de rejoindre son
filleul.

--Puisque personne n'ose se joindre  moi, dit Pierrot, j'irai seul chez
ce gouverneur si redout, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?

--Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait dj parl, de
recevoir trop de coups de bton et pas assez de rations de riz. On nous
prend notre th de force et  bas prix, et on nous le vend dix fois plus
cher. On nous fait payer un impt sur la laine et le coton qui font nos
habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un
autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre.
Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impts runis devraient
produire dix millions  peine, et ils en produisent trente par la
cruelle industrie des receveurs, douaniers, pagers, mandarins et
gouverneurs, dont chacun veut prlever son bnfice proportionn  son
grade et au cas qu'il fait de son importance.

--En effet, dit Pierrot, cela est fcheux.

--Fcheux! seigneur plerin, dites que cela est mortel; dj nous ne
pouvons plus nous vtir et nous avons peine  nous nourrir.

--Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journe vous aurez
justice.

--Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand
seigneur?

--Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats,
saisit Pierrot par le bras.

--Suis-nous sur-le-champ, dit-il.

--O?

--Au palais du gouverneur.

--J'y allais.

--Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un
receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mles
de rendre la justice!...

A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot
sans dfense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de
leurs lances.

--Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice
sur-le-champ; mais patience, j'ai promis  la fe Aurore d'attendre
jusqu'au bout.

On le mena dans cet quipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule
immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un
moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre
sans forme de procs.

Pierrot fut mis dans une cour brle par un soleil ardent. On lui ta
son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot
demanda  boire. Les soldats se moqurent de lui et lui jetrent de la
poussire. Il avait les fers aux pieds et aux mains.

--J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.

--Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prt. Tu
boiras dans l'autre monde.

Enfin le gouverneur parut.

--C'est toi, misrable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as
jet aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui
promettais tout  l'heure  ce peuple justice contre moi?

--Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'tait
pass.

Avant qu'il ft  la moiti de son rcit:

--C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.

--Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grce 
esprer?

Cette fois, le gouverneur ne daigna pas mme rpondre et fit signe qu'on
excutt ses ordres.

Tout  coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses
fers et les jeta  la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna
abondamment. Tous les soldats se prcipitrent sur lui. Pierrot prit la
lance de l'un d'eux, l'enfona dans le corps du premier, du second, du
troisime et du quatrime, et ficha la lance en terre.

--Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voil comment on s'y
prend.

Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la
foule, qui battait des mains en reconnaissant son hros de la veille.

Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.

--Je suis Pierrot, le grand conntable, le vainqueur de Pantafilando,
dit-il, et voici comment je rends justice.

--Seigneur conntable, dit le gouverneur en se mettant  genoux et
essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand conntable, ayez
piti de moi! Hlas! si j'avais su qui j'avais la sacrilge audace de
vouloir faire empaler, croyez que mon respect....

--Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire 
plus fort que toi, tu aurais t aussi lche que tu t'es montr
insolent.

--Seigneur grand conntable, pardonnez-moi.

--Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais
voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant 
la foule.

--Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frre sous
le bton, parce que mon frre, qui tait fort distrait, avait oubli de
le saluer dans la rue.

--Est-ce vrai? dit Pierrot.

--Oui, seigneur, s'cria-t-on de toutes parts.

--Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorit royale
dont j'tais revtu? dit le gouverneur.

--C'est tout ce que tu as  dire pour ta dfense? reprit Pierrot;  un
autre.

--Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon pre.

--Pourquoi?

--Parce que mon pre, trop pauvre, ne pouvait payer l'impt, ni l'amende
 laquelle il l'avait condamn.

--Est-ce vrai? dit Pierrot.

--Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin
d'argent pour faire la guerre aux Tartares!

Beaucoup d'autres se prsentrent. Les uns avaient eu les yeux crevs,
d'autres les oreilles coupes. Le front de Pierrot se rembrunit.

--Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorit ft un acte de
clmence. C'est impossible! La clmence envers l'oppresseur est une
cruaut envers l'opprim. Qu'on l'empale!

Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos
devinrent clatants et unanimes quand Pierrot ajouta:

--A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bton  un Chinois
en recevra lui-mme le triple, dt-il en mourir. Quiconque aura mis un
Chinois en prison, sauf le cas de condamnation lgale, sera mis lui-mme
en prison autant de mois que le plaignant y aura rest de jours.
Quiconque aura condamn  mort et fait excuter un Chinois, sans ma
permission, sera lui-mme empal.

Ayant proclam ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les
qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques,
Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fe Aurore.

--Eh bien, Pierrot, lui dit la fe quand ils furent tous deux  cheval
dans la campagne, comprends-tu maintenant pourquoi je te disais d'entrer
dguis dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive  toi-mme qui
peux te dfendre, ce qui a d arriver aux pauvres gens qui sont sans
armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?

--Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et
ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir
fait justice.

--Ce n'est rien encore, dit la fe, tu en verras bien d'autres.

--Il n'est pas si agrable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un
grand royaume.

La fe sourit. Elle vit que Pierrot commenait  profiter des leons de
l'exprience.

Cependant le soleil dardait sur leurs ttes ses rayons brlants. Un vent
lger soulevait la poussire et aveuglait les voyageurs.

--Arrtons-nous un instant dans ce bois, dit la fe, et laissons reposer
nos chevaux.

Ils s'assirent au plus pais du bois, prs d'un ruisseau qui longeait
une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu
d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, tait construite une
petite maison trs-propre et trs-jolie; au-devant, dans la cour,
taient plants deux vieux tilleuls; derrire s'tendait en pente douce,
vers le ruisseau, un grand jardin ombrag avec art, non pas  la manire
de ces jardins anglais qui ressemblent  des taillis percs au hasard,
mais comme ceux de Le Ntre et des jardiniers franais, qui sont, mes
amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin
charmant, on voyait des arbres  fruit le long des carrs de lgumes, et
le long des murailles, des vignes et des pchers taient couverts de
fruits. Au fond du jardin s'tendait un grand carr de verdure, et 
ct de ce carr un petit parterre plant des plus belles fleurs de la
cration. Le carr de verdure tait bord de tous cts par des
tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une
vingtaine de vaches laitires avec leurs veaux. Ces vaches, qui
n'appartenaient ni  la race durham, ni  la race schwytz, ni  aucune
race ou sous-race couronne dans les concours agricoles, taient
pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la
colline, on voyait patre un troupeau de moutons de la plus belle
espce.

Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.

--Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi
que je voudrais vivre toujours.

La fe n'eut pas le temps de rpondre. Ils entendirent un grand bruit
dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans,
poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds
prodigieux.

En apercevant la fe, elle se jeta dans ses bras et lui cria:

--Sauvez-moi!

--Pierrot, dit la fe, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.

Pierrot, qui n'avait pas besoin d'tre encourag, s'lana au-devant du
tigre. C'tait un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires
en face l'un de l'autre: tous deux taient, l'homme et le tigre, d'une
proportion et d'une beaut de formes admirables; tous deux taient d'une
force et d'une agilit incomparables; tous deux taient puissamment
arms, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas  poigne d'or
incruste de diamants: leurs yeux taient tincelants. Des narines du
tigre sortaient des tincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir
quelqu'un  dfendre, et de montrer  sa marraine qu'il tait digne
d'elle.

Le tigre, ramass sur lui-mme comme un chat qui va sauter sur une
table, bondit tout  coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reut de
pied ferme, et sur son sabre qui s'enfona jusqu' la garde dans le
ventre du tigre. La blessure tait grave, mais non pas mortelle. Le
tigre tomba  terre sur ses pattes et voulut s'lancer de nouveau; mais
Pierrot l'avait prvenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec
la poigne la tte de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut
assomm, et que sa tte fut aplatie comme une figue sche. Il expira
sur-le-champ.

Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dgouttant de sang, revint vers
la fe Aurore et la trouva occupe  tenir dans ses bras la jeune fille
qui s'tait vanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort  l'aise
et sans la gner. Nous allons en profiter pour faire la mme chose.

Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je
suis bien en peine pour vous expliquer sa beaut en dtail. Il faut
l'avoir vue pour s'en faire une ide: c'tait quelque chose de plus
semblable  un ange qu' une personne humaine. Pierrot ne put remarquer
d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut
bloui de l'ensemble. Ses cheveux taient d'un blond cendr admirable
comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chant la beaut et
les malheurs. Sa figure tait si belle, si intelligente, si attrayante
et si douce, qu'on ne pouvait en dtacher ses regards. On n'aurait pu
dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle tait comme le soleil et
qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'taient des rayons de
grce naturelle et irrsistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il
aurait plus de plaisir  se faire tuer pour elle, mme sans qu'elle le
st et sans attendre de rcompense, qu'il n'avait jamais espr d'en
avoir en pousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.

Aprs quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuye sur
les genoux de la fe. Elle la remercia doucement; et tournant ses
regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'o il l'avait tire, et
lui sourit d'une manire si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour
obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas
un  un, mais tous ensemble, tous les tigres de la cration.

La fe Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille
rpondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait
Rosine, qu'elle habitait avec sa mre la petite maison qu'on voyait au
bout de la prairie; que la prairie mme, le bois et la colline
appartenaient  sa mre, et que cette petite fortune les faisait vivre
heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la
direction de sa mre; qu'elle avait perdu son pre quelques annes
auparavant, et que sa mre, dsespre de cette perte, tait venue
s'tablir  la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si
paisible que, depuis cinq ans, elles n'taient pas sorties de cette
petite valle.

Ce rcit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine.
C'est le rsum des rponses qu'elle fit successivement aux questions de
la fe Aurore. Il tait ais de voir que ces questions taient causes
par quelque chose de plus que la curiosit. La bonne fe n'avait que
faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualit de
fe; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de
quelques instants, fut si charm et saisi d'un si grand respect pour
elle, qu'il n'osait ni lui parler ni mme la regarder.

Elle termina son rcit en disant qu'elle se promenait seule quelques
instants auparavant, lorsque le tigre s'tait tout  coup prcipit sur
elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle
aurait srement pri sans le courage hroque de Pierrot (ledit Pierrot
se sentit plein d'une fiert sans gale); qu'il lui tardait de rassurer
sa mre, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses
remercments.

A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fe d'un air si
suppliant, et ses yeux la conjurrent tellement d'accepter l'invitation,
que la bonne fe se mit  rire, et feignit d'abord d'hsiter et d'tre
presse de continuer sa route.

--O divine marraine! s'cria Pierrot effray, cette valle est si belle,
reposons-nous ici quelques instants.

Rosine insista de son ct si gracieusement, que la fe Aurore qui, au
fond, ne demandait pas mieux, consentit  les suivre.

La mre de Rosine, qui tait loin de se douter du danger qu'avait couru
sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu tonne de
l'arrive des deux trangers. Elle les reut nanmoins avec une
politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manires de la fe,
quoique celle-ci ft vtue d'une manire fort ordinaire, qu'elle avait
affaire  une personne de distinction. Elle-mme tait une femme d'un
grand mrite, ge de quarante ans  peine, et d'une beaut qui, dans
sa jeunesse, avait d tre semblable  celle de sa fille, et qui tait
encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla 
Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre,
et fit une lgre rprimande  sa fille pour s'tre aventure dans le
bois toute seule.

Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait
jamais eu de tigre dans la fort, ni  dix lieues  la ronde, et promit
de ne plus exposer la tendresse de sa mre  de pareilles alarmes. Aprs
quelques discours de ce genre, la bonne dame servit  ses htes un repas
trs-dlicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les
viandes substantielles et pices, mais o l'on trouvait tous les fruits
du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonfl de joie,
put  peine manger; quant  la fe, qui ne vivait que du parfum des
roses et de la rose du matin, elle prit quelques fruits par politesse,
et, aprs quelques minutes, tout le monde alla au jardin.

La belle veuve prit plaisir  montrer  ses htes ce jardin dans tous
ses dtails. C'tait presque entirement son oeuvre. Quoiqu'elle ne ft
pas assez forte pour le bcher elle-mme, et que d'ailleurs ses autres
occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu
laisser  personne le soin de planter, de semer, de greffer, de
cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais dj aussi zle que sa
mre, ratissait elle-mme les alles du jardin et s'occupait du
parterre. Un jardinier bchait les carrs de lgumes et tirait l'eau du
puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout
entier sans peine. Pierrot fut si enchant de tout ce qu'il voyait,
qu'il voulut sur-le-champ se mettre  l'oeuvre, bcher et arroser. Il
quitta son sabre, dont la poigne tait enrichie de diamants, et se mit
au travail avec une ardeur qui fit sourire la fe Aurore.

--Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une
vocation dont tu ne m'as jamais parl? Tu as eu grand tort, mon ami, car
je me serais bien garde de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'
te battre,  te couvrir de gloire, et  gouverner les peuples et les
empires. D'o te viennent ces gots champtres?

--Ah! marraine, rpondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur!
que le ciel est bleu! que la valle est verdoyante et magnifique! et
qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler
les mandarins et dpaler les pauvres diables!

La fe Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot tait
 cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande
conntablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse
Bandoline. On et cru,  le voir travailler, sarcler, bcher, tracer des
lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose.
Ceci ne doit pas vous tonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une
aptitude naturelle  tout ce qu'il faisait. Il tait adroit de ses
pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son pre et
travaill souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une
pioche et d'un rteau, il se souvint de la pioche et du rteau de son
pre, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se
promnent en costume de cour, et usent leur temps  faire des
rvrences, puisqu'ils ne savent pas d'autre mtier et que les autres
hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire
ce mtier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le
voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider  son tour, et, en
quelques minutes, et sans y avoir song, cette communaut d'occupations
tablit entre eux une douce et intime familiarit qui fit penser 
Pierrot qu'en vrit bcher tait la plus belle et la plus agrable
chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bch une
fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'ternit.

Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre 
l'appel de la fe et de la mre de Rosine qui voulaient visiter les
tables, la prairie, les terres laboures et les troupeaux. Le jour
baissait, et Pierrot quitta sa bche, et sa compagne l'arrosoir avec
regret; mais Pierrot fut bien consol en voyant du coin de l'oeil que
les deux chevaux taient dbrids, dessells et enferms dans l'curie,
et que la fe Aurore ne parlait plus de partir.

Tout tait  sa place et dans un ordre admirable. Les fruits taient
rangs sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient
face  cinquante mille poires de la plus belle espce et qui fondaient
sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil
et lgrement entames par les abeilles, mais dont la blessure s'tait
cicatrise, se trouvaient  ct de pches magnifiques et savoureuses.
Encore n'tait-ce que la moiti de la rcolte. Le reste pendait aux
arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui tait fort grande, se
divisait en deux parts que sparait une magnifique haie vive. La partie
qui n'tait pas rserve au pturage tait couverte de regain
frachement coup, dont la dlicieuse odeur parfumait au loin toute la
valle. Des hommes et des femmes taient occups  retourner ce foin et
paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou
de mercenaire; car, grce  la gnrosit de la mre de Rosine et au
soin qu'elle avait de fournir  chacun un travail proportionn  ses
forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la valle.

A quelque distance de la maison s'levaient cinq ou six chaumires assez
bien bties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnte
et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur
une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais
que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier
tendait au loin ses branches deux fois sculaires. On ne voyait pas
devant les maisons ni devant les curies cet amas de fumier et
d'immondices qui salit et dshonore la plupart de nos villages de
France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des
rservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais
qui taient recouverts de pierre et de gazon. De ces rservoirs on le
transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de
la colline tait btie une glise trs-simple, de construction rcente,
dont la croix de cuivre dor se dtachait sur le bleu profond du ciel et
rflchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes
amis, que ce village tait compos de chrtiens nouvellement convertis
par un missionnaire venu de France.

Pierrot tait plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il
interrompait la conversation pour faire des questions dont il
n'attendait pas la rponse. Il marchait, il courait, allait, revenait,
sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait
par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval chapp, montait
dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se
laissait retomber  terre. La fe Aurore le regardait en souriant d'un
bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement devin la
cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.

Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda  Pierrot  quelle heure
il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en
terre, et demeura quelques instants sans rpondre. Enfin il demanda
timidement si quelque affaire presse les forait de quitter sitt une
dame qui les accueillait si bien.

--Mon ami, dit la fe, il ne faut pas abuser de l'hospitalit. C'est une
vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera;
mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander
pourquoi nous ne partons pas.

Pierrot n'osa rpondre. Il lui semblait en son me qu'il ne gnerait
personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire
pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort
habilement sa pense vritable.

--Peut-tre, dit-il  la fe, ne sommes-nous pas des htes bien gnants?
Je puis travailler  la terre, et vous avez vu vous-mme, marraine, que
je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles
puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus
pnible, qui les protge et les dfende au besoin.

--Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux tre cet homme
de confiance?

--Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confi
l'administration de la Chine tout entire!

--Et il a donn l une belle preuve de sagesse! Voil ce grand
conntable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des
opprims, qui, pour une fantaisie, laisse l son amiraut, sa
conntablie et le reste, et qui veut semer des haricots et rcolter du
foin! Voil tout le royaume  l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a
t bien accueilli dans une ferme!

--Eh bien, aprs tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu' cela, je jetterai
au vent mon amiraut et ma conntablie, et je reprendrai ma libert.

--Et tu viendras ici bcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la
belle Rosine? Sais-tu, grand tourdi, si cet arrangement lui plaira
autant qu' toi, et surtout si sa mre voudra le souffrir?

Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.

La fe Aurore eut compassion de son embarras. Elle commenait toujours
par faire des objections raisonnables, et elle finissait par cder et
par chercher des moyens de satisfaire son dsol filleul. O mes amis!
vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans
trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fe! Aussi
avait-elle t leve par Salomon lui-mme, qui l'avait faite de trois
rayons, le premier de lumire ou d'intelligence, le second de bont, et
le dernier de grce et de beaut. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui
entourent le trne de Dieu mme, et dont les anges ne peuvent soutenir
l'clat, se rencontraient en un centre commun qui tait le coeur de la
fe.

--J'ai ton affaire, dit-elle  Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te
faire retenir ici pendant huit jours, aprs lesquels tu iras reprendre
tes fonctions.

A ces mots, Pierrot, transport de joie, se mit  genoux devant la fe
et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de
reconnaissance. La bonne fe jouissait tranquillement du bonheur d'avoir
fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est rserv presque
entirement, et qu'il n'en a laiss aux hommes que l'apparence. Quant 
elle, son devoir la rappelait  la cour du roi des Gnies, et elle
partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfume du
vnrable Salomon.

Ds le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva install et
trait comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les
champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mre, et, dans
son ardeur  labourer,  fumer,  semer, il faisait  lui seul l'ouvrage
de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de
ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens
potes, et avec tant de chaleur et de sensibilit que la pauvre Rosine
s'tonnait d'avoir lu vingt fois les mmes choses sans y rien dcouvrir
de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mre
racontait une de ces vieilles histoires qui sont nes avec le genre
humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'tait la pauvre Genevive de
Brabant, condamne  mort par le tratre Golo, et retrouve dans la
fort par son mari, le duc Sigefroi. C'tait la belle Sakontala et le
roi Douchmanta gars dans les forts de lotus et de palmiers qui
couvrent les bords du Gange. C'tait le Juif errant condamn  marcher
_pendant plus de mille ans_. Le dernier jugement finira son tourment.
C'tait la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui
finit d'une faon si pathtique qu' cet endroit tout le monde versa des
larmes:

            Exempt de blme
            Il rendit l'me,
            En bon chrtien,
          Dans les bras de son chien.

--J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de
ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et
dont il faut se dfier.

Pierrot,  son tour, pri de dire son histoire, hsita quelque temps par
modestie. Il commena enfin le rcit de ses aventures, en passant sous
silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient
faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. tait-ce manque de
mmoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait compltement
oubli que la princesse ft encore de ce monde, et qu'il se souciait
d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi
qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand
il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine plit, et
il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du gant pour
la rassurer compltement.

Quoique Pierrot, par le conseil de la fe, ft devenu plus modeste, il
ne put s'empcher d'tre un peu fier de lui-mme et de laisser paratre
dans son rcit quelque chose de cette lgitime fiert; mais il fut bien
mortifi de la conclusion que la mre de la belle Rosine donna  son
discours.

--Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec
bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous
nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais
souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir
oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a t
confie, et que nous commettrions un crime envers l'tat si nous
cherchions  vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a dj quinze
jours que vous daignez prendre part  nos amusements et  nos travaux.
Il est temps que nous vous laissions aller o la gloire et la volont de
Dieu vous appellent.

Si la lune tait tombe sur la tte de Pierrot, elle ne l'aurait pas
plus tonn. Il demeura quelque temps l'tourdi du coup et ne savait que
rpondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un cong formel.
Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait
aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des
ministres aussi zls que lui pour le bien de la Chine; qu'il tait sans
exemple que les candidats eussent manqu  ces fonctions; que,
d'ailleurs, dt la Chine manquer de conntables et d'amiraux pendant un
sicle, il n'tait pas Chinois, ni oblig de remplacer tous les
ministres qui viendraient  mourir ou  tre destitus; que son unique
bonheur tait de cultiver la terre dans cette valle dlicieuse, et
qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu' la
consommation des sicles.

La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'aprs
de mres rflexions, et ne se laissa flchir ni par les supplications et
les larmes de l'infortun Pierrot, ni par le regret trop visible que la
pauvre Rosine marquait d'un si prompt dpart. Tout ce que Pierrot put
obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tourne serait
termine, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau
roi, Kabardants, frre cadet de Pantafilando, menaait dj la
frontire chinoise.

Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair,
non sans regarder souvent derrire lui, jusqu' ce qu'il et perdu de
vue la maison et la valle. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux
jours  l'embouchure du fleuve Jaune, o il devait passer la flotte
chinoise en revue.

La simplicit de ses manires et de son quipage n'annonaient rien
moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il
alla coucher dans une htellerie comme tous les voyageurs. Ds le
lendemain, sans faire annoncer sa visite  personne, il se dirigea vers
le port, et demanda  un marin, qui fumait une pipe d'opium, o se
trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit  rire, et sans
se dranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoise
de drapeaux, dore par le dehors et garnie de soie et de velours 
l'intrieur.

--Bien. Voil la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais o est l'escadre?

--L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.

Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit
conduire  cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres
taient  terre attendant l'arrive de Son Excellence le seigneur
amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut
introduit aprs trois heures d'attente.

--Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis charg par le roi
Vantripan de prvenir Votre Excellence qu'il faudra mettre  la voile
ds ce soir pour faire une descente sur les ctes de l'empereur du
Japon.

--Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.

--Seigneur, je suis charg de vous transmettre l'ordre et non de le
discuter.

--Mon cher, dit l'amiral en frappant familirement sur l'paule de
Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable
et que l'escadre n'est pas prte.

--Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.

--Oh! peu de chose, une bagatelle, en vrit, dit l'amiral en se frisant
la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes
et de l'argent.

--Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confi tout cela.
Qu'en avez-vous fait?

--D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de
Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne,
d'interroger son suprieur; de plus, que si tu me fais une autre
question, je te ferai, moi, jeter  l'eau comme une carcasse vide.

--Vous rflchirez avant de le faire, dit rsolument Pierrot.

A ces mots, l'amiral, qui dj lui tournait le dos et commenait  se
promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le
regardant fixement, vit dans ses yeux une fiert si peu ordinaire aux
officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ
et lui dit:

--C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour
t'prouver.

--La plaisanterie est mauvaise, rpliqua Pierrot, et je ne plaisante
pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des
trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on
vous a donn le commandement.

--Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur,
et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc
l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je
vais te compter sur-le-champ, et d'aller  Pkin dire au roi que tout
est en ordre, que la flotte est bien quipe et qu'elle va partir ce
soir, ou d'tre empal sur l'heure et sans autre forme de procs.

--Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.

--Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop
peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai
amass vingt ou trente millions  peine, et que dix millions de moins
font une forte brche. Veux-tu ou non?

--Je veux des comptes, dit Pierrot.

--Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.

Et il frappa sur un timbre. Six ngres parurent.

--Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le billonne et qu'on le jette
 l'eau. Qu'on apprte ensuite la barque amirale: je veux faire une
promenade sur le fleuve.

Il faisait chaud, et les fentres taient ouvertes sur le jardin.
Pierrot, sans s'mouvoir, prit un ngre de la main droite et un autre de
la main gauche et les lana dans les plates-bandes; deux autres
suivirent le mme chemin de la mme manire, et les deux derniers, se
voyant seuls, demandrent  Pierrot la grce de sauter d'eux-mmes et
sans y tre forcs, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six
ngres se relevrent sur-le-champ et coururent vers la ville.

Quant  l'amiral, il tait muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras
et lui dit:

--Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses
comptes au Pre ternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une
dernire fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?

--Je l'ai vendue, dit l'amiral.

--Et les marins?

--Je les ai congdis.

--Et l'argent?

--Il est dans mes coffres.

--C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si
dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.

L'amiral ne se le fit pas rpter. Il courut vers le port, s'embarqua,
fut pris par des pirates malais, dlivr par des philanthropes anglais,
et amen  Londres, o il a figur lors de la grande exposition
universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle
Ki-Li-Tchou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le,
c'tait dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en et
fait un pauvre sire.

Le conntable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il
rappela les marins congdis, fit construire une flotte nouvelle,
l'quipa, la pourvut de vivres et de munitions, grce  l'argent qu'il
trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tourne avec le mme
succs, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il
serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanit
et de gnrosit qui signalrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir
que depuis cette poque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint
ou se rvolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant
Pierrot.

Tout semblait concourir  son bonheur; mais le ciel lui rservait encore
de cruelles preuves. Pendant qu'il faisait bnir son nom avec
l'esprance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes
actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du
vritable amour est d'lever l'me au-dessus d'elle-mme et de lui
inspirer de nobles et sublimes penses), il apprit que Kabardants avait
enfin termin ses prparatifs, qu'il marchait  la tte de cinq cent
mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le
rappelait en toute hte pour lui donner le commandement de l'arme
chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels
nouveaux exploits et par quel dvouement Pierrot mrita la protection de
la fe Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci
par une judicieuse rflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement
traduite.

On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans
la troisime aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni
prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille
qu'un ministre arm d'un si grand pouvoir, et qui va lui-mme rformer
les abus, rendre la justice, punir les mchants et protger les faibles?
Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni
dans Vnus, ni dans Saturne, ni dans aucune des plantes qui tournent
autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense,
sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas tranger  une vertu si
nouvelle et si extraordinaire.

Voil la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.




IV

QUATRIME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES


Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot  la cour et lui donnait le
commandement de l'arme tait si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se
dtourner de quelques lieues pour voir, ne ft-ce qu'une heure, la belle
Rosine, qui tait devenue l'toile polaire de toutes ses penses et le
mobile secret de toutes ses actions. La Chine tait dans un danger si
grand, que le pauvre grand conntable remit sa visite  des temps plus
heureux. Autrefois, Pierrot n'et pas hsit un instant, dt l'tat tre
en danger par sa ngligence; mais les conseils de la fe en avaient fait
un tout autre homme. Il arriva  la cour sans tre attendu ni annonc,
suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan tait 
table, il alla se promener dans le jardin, sous les fentres de la salle
 manger, qui taient ouvertes  cause de la chaleur. Au bout de
quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands clats
de voix, et sans vouloir couter, chose dont il avait horreur, il fut
forc d'entendre le dialogue suivant:

C'taient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.

--Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait
trop attendre et qu'il devrait tre ici?

--Et comment veux-tu qu'il soit dj de retour? Il y a cinq jours 
peine que je l'ai rappel, et le courrier avait deux cents lieues 
faire. Si Pierrot avait des ailes....

--_Du zle_, voulez-vous dire, Majest, interrompit Horribilis.

Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent;
c'tait un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas
en faire l'loge. Vantripan, jaloux du succs de son fils, voulut en
avoir un semblable et demanda:

--Horribilis!

--Sire?

--Sais-tu pourquoi les marchands de tabac  priser ne font pas fortune?

--Non, sire.

--A cause de la descente d'_ne_ aux enfers.

Toute la cour se mit  rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui
d'un air triomphant.

--Le vtre est dtestable, mon pre, dit Horribilis; on le trouve dans
tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.

--Ventre-saint-Gris! s'cria Vantripan, vit-on jamais insolence
pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de
calembredaines, quelle diffrence y a-t-il entre Alexandre et un
tonnelier?

--Voil qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la
_Perse en pices_, et le tonnelier met la _pice en perce_.

--Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.

Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercrent
 leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun
cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en rponse  celui de
son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'tait un
vacarme infernal et la vritable image de la cour du roi Ptaud. Enfin,
Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal,
tout le monde se tut.

--Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?

Cette question inattendue fit rver tout le monde. La belle Bandoline
elle-mme se mit  chercher avec sa mre la solution d'un problme si
haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement
et tout le monde avec lui. Aprs quelques instants:

--Non, s'cria-t-on d'une voix unanime.

--Ni moi non plus, rpliqua le gros Vantripan.

A ces mots, ce fut dans toute l'assemble un rire inextinguible, comme 
la table des dieux d'Homre.

Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait  dire, ramena bientt
la conversation sur Pierrot. Aprs avoir fait de lui pendant quelques
minutes un loge perfide, il ajouta:

--Au reste, il est bien rcompens de sa justice, car on m'crit que
partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de
lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.

--En vrit! dit Vantripan effray.

--Oh! rassurez-vous, mon pre, il a refus le trne.

--Tu vois bien que c'est un sujet fidle et mon meilleur ami!

--Vous avez raison, sire; mais qui a refus une premire fois acceptera
peut-tre un jour, et ce retard calcul  se rendre  vos ordres
pourrait bien tre un moyen de continuer ses intrigues dans les
provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir  la
force.

Jusque-l Pierrot tait calme, mais il ne put tenir au dsir de
confondre le calomniateur; et s'lanant du jardin, au moyen des
saillies du mur, dans la salle  manger, il se trouva en face
d'Horribilis qui plit  cette vue.

--Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes
retards. En trois heures, pour vous obir, j'ai fait deux cents lieues 
cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zle?

--Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content,
parfaitement content de toi.

--Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en
abuserai plus dsormais. Je le dpose entre les mains de Votre Majest,
avec ce sabre dont elle m'a fait prsent. Qu'on le remette  un homme
plus digne que moi d'un pareil honneur.

Et, dgrafant son sabre, il le prsenta au roi par la poigne.

--Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.

--Calomnies, mon pre? demanda firement Horribilis.

--Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, hritier prsomptif, tu
m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours  me brouiller avec
mon vrai, mon seul ami. Va-t'en  cent lieues d'ici, et que je n'entende
plus parler de toi.

--Non, sire, dit firement Pierrot, Votre Majest ne doit pas envoyer
son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une
querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que
j'ai reus de vous.

--Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi
que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de mchancets que tu
seras forc de me quitter; et que ferai-je sans toi?

--Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.

--Que ta volont soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose
et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'arme et
marcher aux frontires.

--Quand partirai-je? dit Pierrot.

--Demain  midi. Avant ton dpart, je te donnerai mes dernires
instructions. Va te reposer.

Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul
avec la reine:

--A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir  un
sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.

--Vous voil, dit Vantripan, comme d'habitude, du mme avis
qu'Horribilis.

--Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez trait ce soir d'une
manire offensante et injuste.

--S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai
pas courir aprs lui.

--Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous
sommes rsolues  le suivre, ma fille et moi, et  quitter un pre
dnatur.

--Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatient.

Au fond, cependant, il se sentait branl.

--Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous
aurez la barbarie de nous sacrifier tous  un tranger.

A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon frachement pel, qui
lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit  pleurer
abondamment.

Le pauvre Vantripan commena  se regarder comme un mchant mari et un
fort mauvais pre. Il voulut consoler sa femme qui ne l'couta pas.
Aprs avoir pleur, elle se mit  sangloter, puis elle eut une attaque
de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes
les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutum  des scnes
pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En mme temps
elle tournait les yeux d'une faon effrayante.

--Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros
Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraite, battue
peut-tre.

Tout  coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur
elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait
rentrer dans son appartement. Vantripan, bnissant Dieu qui a cr
l'eau, et l'homme de gnie qui a invent les carafes, la reconduisit
doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.

--Vous donnerez  Horribilis le commandement de l'arme, dit-elle.

--Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son
lieutenant.

--J'y consens. Vous tes un bon pre et un grand roi!

--J'ai bien peur de n'tre qu'un imbcile, pensa Vantripan: je sacrifie
Pierrot  la crainte de subir la colre de ma femme. Si du moins j'avais
la paix dans mon mnage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un
mari qui ne soit aussi bte que moi en pareille occasion.

Sur cette mlancolique rflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes
amis, si ce n'est dj fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas,
est l'ami des dieux.

Le lendemain,  midi, Pierrot se prsenta au conseil.

Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrass. Il
roulait sa tabatire dans ses doigts en cherchant un exorde.

--Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?

--Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dvouement?

--Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.

--Je suis prt, dit Pierrot. Que faut-il faire?

--Veux-tu partager le commandement de l'arme avec Horribilis?

Pierrot se mit  rire.

--Sire, dit-il, la nuit a port conseil,  ce que je vois. Pourquoi
voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui
donner tout entier.

--Mon ami, dit le roi, je dsire qu'Horribilis fasse ses premires armes
sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de
sang royal obisse  un simple sujet....

--Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis
venu me mettre  votre service, vous m'avez accept, vous pouviez me
refuser; s'il vous plat aujourd'hui de m'ter mon commandement,
reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majest est sujette  revenir si
souvent sur ses rsolutions, que je ne puis gure compter sur la
continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gr
aujourd'hui qu'tre renvoy plus tard.

--Bon! dit Vantripan, le voil qui se fche. Hlas! pourquoi ne puis-je
accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma
femme et mon fils!

--Sire, dit Pierrot, je suis tranger, et par l suspect  tout le
monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.

--Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'arme?

--Le prince Horribilis, sire.

--Il se fera battre!

--Cela vous regarde.

--Il se sauvera le premier et dshonorera mon nom.

--Que puis-je y faire? dit Pierrot.

--Ami, reste avec nous.

--Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me
donnez un collgue, je ne le serai plus; si vous me donnez un matre, ce
sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne  l'arme avec moi si
cela lui plat; mais qu'il m'obisse, ou je ne rponds de rien.

--Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici
les pleins pouvoirs. Pars maintenant.

--Voil un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre
homme.

L-dessus il fit ses prparatifs, c'est--dire qu'il fit seller Fendlair
et prit un manteau de voyage. Trois jours aprs il tait au camp.

L'arme chinoise, compose de huit cent mille hommes, attendait
l'arrive des Tartares  l'abri de la fameuse muraille qui spare la
Chine du vaste empire des les Inconnues. Vous savez, mes amis, que
cette muraille a t construite pour prserver les Chinois des attaques
de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la
plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier
rempart, vous ne saurez pas mauvais gr, je crois, au vieil Alcofribas
de vous en donner une ide.

Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds
de large. Elle est seme de tours qui s'lvent de distance en distance.
Elle s'tend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de
frontire aux deux pays, tantt bornant la plaine, tantt surplombant
d'affreux prcipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui
s'ouvre du ct de la Chine, l'autre qui fait face aux les Inconnues.

Pierrot tait  peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit
semblable aux grondements de la foudre, au ptillement de la grle sur
les toits et au dsordre confus d'une foire, se fit entendre et annona
l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent
tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp,
perdus et en dsordre. Pierrot calma tout  coup cette confusion en
faisant publier que le premier qui serait trouv hors de sa place et de
son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitt
chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le gnral monta sur la
tour pour voir l'arme tartare.

C'tait un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent
mille cavaliers monts  cru sur de petits chevaux sauvages et hrisss.
Chaque cavalier tait arm d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tte
s'avanait le formidable Kabardants, le frre cadet de Pantafilando; il
tait beaucoup moins grand que son frre, et mesurait vingt pieds 
peine, mais sa force tait colossale. Il luttait sans arme, corps 
corps, avec les ours, et les cartelait de ses mains; il portait 
l'aron de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres.
Il ne tuait pas, il assommait et rduisait en poussire ses ennemis. Son
cheval, d'une taille proportionne  la sienne, et d'une vigueur
extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder
sans frmir. Kabardants tait le fils du fameux Tchitchitchatchitchof,
empereur des les Inconnues, et de la cruelle sorcire Tautrika, dont le
nom est si clbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa
mre quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait,  son
gr, soulever et pousser les nuages, voquer les vents et les
brouillards, faire paratre et employer  son service les dmons. Sa
frocit tait sans bornes; il avait massacr plus de cent mille Chinois
du vivant de Pantafilando, et de leurs ttes il avait fait construire
une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits
sombres et toiles, pour contempler les astres et voquer les
puissances infernales. Une main invisible avait grav sur son front,
pendant son sommeil, les trois lettres que voici:

[Illustration]

qui, dans le langage magique, signifient:

          TUE!

Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brler, massacrer,
exterminer. Il gorgeait, sans piti, les femmes, les enfants, les
vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il
aimait  boire leur sang tout chaud encore et frachement vers. C'tait
le monstre le plus effroyable qu'on et jamais vu.

Ce qui ajoute encore  la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il tait
invulnrable, except au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les
sabres, les lances, les flches, les balles, rebondissaient sur sa peau
sans l'entamer, comme si elles eussent t lastiques.

Tel tait ce guerrier pouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans
le coeur de tous les Chinois. Pierrot mme, au premier abord, eut peine
 soutenir sa vue; mais quand il pensa  l'opinion que Rosine aurait de
lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait recul devant le
danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardants ne l'eussent
pas fait reculer d'une semelle.

Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la
Chine. Il vit bien que son arme avait besoin de s'aguerrir, et
attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le
long des murailles et dans l'intrieur des tours, et prit soin d'exercer
ses soldats.

Horribilis arriva au camp quelques jours aprs, et demanda d'un ton
hautain pourquoi l'on n'avait pas livr bataille  l'ennemi. Pierrot
exposa ses raisons avec une fermet polie, et tout le conseil fut de son
avis.

--Mon pre, dit Horribilis, ne vous a pas envoy pour discuter, mais
pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous tes plus prudent
que brave.

Pierrot se mordit les lvres pour ne pas rpondre avec svrit; mais,
sans s'inquiter du discours du prince, il fit continuer les exercices
militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, dplora
tout haut la lchet du grand conntable, qui compromettait, disait-il,
le sort de l'tat. On ne l'couta point; mais un jour, Pierrot,
impatient, lui dit en prsence de toute l'arme:

--Seigneur, daignez vous mettre avec moi  la tte de l'avant-garde,
nous allons faire une sortie gnrale contre les Tartares.

--Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignit, que j'expose
inutilement des jours qui sont prcieux  l'tat et  ma famille. Je
vais en demander la permission  mon pre, et si Sa Majest le permet,
vous me verrez courir le premier dans la mle.

Comme on le pense bien, il se garda d'crire, et Pierrot, content de
l'avoir rduit au silence, ne lui en parla pas davantage.

Cependant, Kabardants, furieux de se voir arrt par cette muraille et
par la prudence de Pierrot, rsolut de donner un assaut gnral.
L'embarras tait grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient
escalader la muraille  cheval, et savaient mal combattre  pied.
Kabardants, aprs avoir un peu rv  cette difficult, fit fabriquer
une norme quantit d'chelles d'une hauteur de plus de cent quarante
pieds chacune, et dcida que l'escalade se ferait  neuf heures du
matin, aprs djeuner.

Au jour fix, Pierrot, averti par ses claireurs du dessein de l'ennemi,
borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait
tre de jeter des pierres sur la tte des Tartares pendant l'assaut, et
de renverser leurs chelles dans le foss. La hauteur de la muraille
tait telle qu'il n'y avait rien  craindre des assigeants si les
assigs faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcrent un petit
discours que le vieil Alcofribas nous a conserv:

Braves Tartares, dit Kabardants, montez  l'assaut sans peur. Si vous
mettez le pied sur ce rempart, la Chine est  vous: massacrez, pillez,
brlez. Je me rserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt
ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.

--Vive le gnreux Kabardants! crirent les Tartares.

Ce cri fut si retentissant et pouss avec tant d'ensemble que la
muraille en fut branle: quelques pierres tombrent des crneaux.

--Voyez, dit Kabardants, les dieux mmes sont pour vous: la muraille
s'croule pour vous livrer passage.

On applaudit de toutes parts. Le mme accident avait effray les
Chinois.

--Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les
craser que ces pierres sont tombes d'elles-mmes sur leurs ttes.

La vrit est que les pierres n'taient pas solidement lies avec du
ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait  des soldats
poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.

--Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous
attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la libert se
souviennent qu'on ne dfend qu'avec le sabre ces trois biens si
prcieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.

A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire
de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitrent et attendirent de pied
ferme le premier choc.

Kabardants dressa une chelle contre la muraille et commena
l'escalade. En un instant plus de mille chelles furent dresses et se
chargrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrire les
autres comme des fourmis noires dans une fourmilire; ils poussaient des
cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois 
leur poste.

Lorsque Kabardants fut arriv au sommet de l'chelle, il mit la main
sur le crneau et dit  Pierrot qui l'attendait:

--Ah! chien, c'est toi qui as tu Pantafilando; tu vas mourir!

En mme temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le
leva en l'air, fit perdre l'quilibre au gant et le jeta dans le foss,
les bras en avant et la tte la premire. Dans cette chute pouvantable,
tout autre et t rduit en miettes; le Tartare ne fut qu'tourdi du
coup.

--Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu
dois le savoir maintenant.

A ces mots, il prit par les deux montants l'chelle toute charge de
Tartares qui montaient derrire leur empereur, et la balana quelque
temps dans l'air, comme s'il et hsit sur ce qu'il devait faire. Tous
ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot
la poussa violemment sur une chelle voisine; toutes deux tombrent sur
une troisime, qui s'croula sur une quatrime, et celle-ci sur une
cinquime.

A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'leva un profond silence.
Les chelles tombaient les unes sur les autres, jusqu' la dernire, sur
une tendue de plus d'une demi-lieue, qui tait celle du champ de
bataille.

L'une d'elles prsentait un spectacle fort singulier: comme chaque
Tartare tenait sa lance haute derrire son compagnon, celui du premier
rang reut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il
se trouva embroch tout vif comme une alouette; le second reut  son
tour la lance du troisime, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut
le bonheur de sauter  terre avant la chute de l'chelle et de s'enfuir.

Plus de vingt mille Tartares prirent dans ce premier assaut, et de la
seule main de Pierrot. On ne s'tonnera pas de ce nombre, dit le vieil
Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille chelles, et que
chacune d'elles tait charge d'hommes jusqu'au dernier chelon; qu'il y
avait plus de cent cinquante chelons, et que tout s'croula en mme
temps. On irait mme fort au del si l'on calculait tous ceux qui
s'estropirent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras casss, ou
les jambes rompues, ou les ctes enfonces, ou l'oeil poch, ou le nez
en marmelade. Mais on conoit assez que nous prfrions la vrit  la
gloire mme de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.

C'est dj bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir,
lever, instruire un homme, aux soins qui lui sont ncessaires et  la
dpense que font les parents avant qu'il soit bon  quelque chose, qu'il
sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait  tout cela,
avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de
conqurants; et s'il y en avait encore, si quelques enrags voulaient
encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres
hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux
auxquels il faut des douches et des sinapismes.

Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut
avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais
cela ne suffit pas pour tre heureux. Il faut encore savoir les carter
avec un sabre; c'est le devoir de tous les honntes gens et de tous les
gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnte homme si l'on ne
sait pas et si l'on n'ose pas dfendre ses parents, ses amis, sa patrie
et soi-mme.

Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares,
il tait forc de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre,
dit l'vangile, prira par le sabre. Avec le temps et les enseignements
de la fe, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour
protger les faibles et les opprims; mais alors il n'hsitait jamais,
et-il d lui en coter la vie.

Aprs l'croulement des chelles, un murmure confus s'leva dans l'air
et se changea en un concert affreux de cris et d'imprcations qu'on
entendit jusque dans les gorges profondes des monts Alta. Pierrot se
croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.

Hlas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un pre, une mre
et des enfants, peut-tre! Quelle excrable folie les pousse  se jeter
sur nous comme des chiens enrags, ou comme des btes froces qui
cherchent leur pture? Dieu m'est tmoin que j'ai horreur de ces
sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans dfense,
ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas dj bien malheureux d'tre si
lches et de n'oser se dfendre? Faut-il que partout la force triomphe
de la justice?

Comme il tait plong dans ces penses, Kabardants sortit de son
tourdissement et lui cria:

--Tu m'as pris en tratre, Pierrot, mais je me vengerai!

A ces mots, saisissant un norme rocher qui s'levait prs de l, il le
lana  la tte de Pierrot. Celui-ci vita le coup, et le rocher alla
tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent crass, et les
autres s'enfuirent pouvants. Pierrot les rallia sur-le-champ et les
ramena  leur poste. Il s'attendait  une nouvelle escalade; mais les
Tartares n'osrent livrer un second assaut ce jour-l. Ils manquaient
d'chelles et voulaient ensevelir leurs morts.

En revenant dans sa tente, le grand conntable reut les flicitations
de tous ses principaux officiers. Les soldats s'criaient: Vive Pierrot!
L'illumination fut gnrale. On buvait, on chantait, on se rjouissait.
Pierrot remercia le ciel et la fe Aurore,  qui il devait tant de
gloire.

--Ah! se disait-il, il ne manque  mon bonheur que d'avoir ma marraine
prs de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!

Au moment o il formait ce voeu, la bonne fe parut. Pierrot se jeta 
ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse,
suivant la coutume.

--Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences 
comprendre et  remplir tes devoirs, je veux t'en rcompenser: donne-moi
la main.

Pierrot le fit, et au mme moment se trouva transport dans une valle
qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et
sentit son coeur battre violemment.

--Entre hardiment, dit la fe, et ne parle  personne. Je t'ai rendu
invisible. coute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.

Le soleil venait de se coucher derrire la colline, et les travaux de la
campagne avaient cess. On voyait de toutes parts rentrer les vaches,
les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine
on apprtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Dj la table
tait dresse, et la mre de Rosine surveillait ces prparatifs. Quand
tout fut termin, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la
maison, et toutes deux demeurrent en silence, coutant ce doux et
ternel murmure qui sort le soir, pendant l't, des bois, des champs et
des prairies, et qui semble tre une prire que la nature entire
adresse au Crateur. Bientt la lune parut  l'orient et claira cette
scne paisible.

La cloche de l'glise sonna l'_Angelus_, et tous les habitants du
village levrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mre
s'agenouillrent, et aprs quelques instants de mditation, se
rassirent pour regarder la vote bleue et pure du firmament, dans lequel
on voyait  peine quelques toiles.

--A quoi penses-tu, Rosine? dit la mre.

--Je pense, ma mre, au bonheur de vivre ainsi, prs de toi; au calme
dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du
bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.

--Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il
durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis
mourir....

--O maman! s'cria Rosine en se jetant dans les bras de sa mre.

--La guerre est dclare.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas
jusqu'ici?

--Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot
qui commande notre arme? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?

--Et qui t'a dit qu'il commandait l'arme?

--Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.

--Tu t'occupes donc des journaux,  prsent? Autrefois, tu ne pouvais
pas les souffrir.

Ici Rosine se trouva si embarrasse pour expliquer ce que sa mre avait
dj devin, je veux dire qu'elle ne s'intressait pas plus
qu'auparavant  la politique, mais qu'elle s'intressait fort  Pierrot,
que sa mre ne poussa pas plus loin ses questions.

Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la
fe Aurore le retint.

--Regarde, dit-elle.

En mme temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla  Pierrot que
le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus
secrtes penses; mais ce coeur tait si pur, si noble et si doux, que
Pierrot se sentit pris d'un violent dsir de se jeter  genoux devant
elle, et de l'adorer comme la plus parfaite crature de Dieu.

--Pierrot, dit la fe, voil celle que je te destine; mais il faut que
tu l'obtiennes par des travaux auprs desquels ce que tu as fait n'est
rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus
brave; que tu laisses de ct pour toujours tes intrts personnels, ta
vanit et le dsir mme que tu as d'tre applaudi des autres hommes. A
ce prix, veux-tu tre un jour son mari?

--Je le veux! s'cria Pierrot.

--Songe bien, dit la fe, que tu ne seras pas toujours heureux et
glorieux; que tu seras un jour calomni, mpris peut-tre, et qu'il te
faudra, pour supporter cette cruelle preuve, un courage plus grand
encore, plus inbranlable et plus rare que celui que tu as montr
jusqu'ici.

--Je le veux! dit Pierrot.

A ces mots, la bonne fe passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en
apert, un anneau magique constell tout semblable  celui qu'elle
avait autrefois donn  Pierrot.

--Vous voil fiancs, dit-elle.

Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit
transporter dans sa tente par les gnies soumis  ses ordres.

Le lendemain, ce hros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit
se mouvoir toutes sortes de balistes, de bliers, de catapultes et
d'autres machines de guerre que faisait apprter Kabardants. Cette vue
l'inquita beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne
tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il
voyait bien  ces prparatifs que le mur qui dfendait l'arme ne
rsisterait pas longtemps. Cependant le mal tait sans remde. Il fit
amasser une grande quantit de bois, d'huile et de rochers, pour brler
ou craser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et
les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerait dans le
camp  tirer de l'arc,  manier le sabre ou la hache. Enfin, aprs un
mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.

Un matin, toute l'arme tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux
tranaient une machine norme dont je ne vous ferai pas le dtail, parce
que le vieil Alcofribas l'a nglig, mais que les ingnieurs de
Kabardants dclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer
un chemin. Cette machine s'avana lentement jusqu'en face de la grande
muraille chinoise. A ce moment, Kabardants donna le signal: elle partit
comme une flche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'croula avec
un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.

Aussitt Kabardants et les plus braves de son arme se prcipitrent
pour entrer dans la brche. Toute l'arme chinoise poussa un cri de
terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardants mettait le pied dans
l'intrieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute
sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que
les pierres croules l'empchaient de se retirer assez vite, il jeta
promptement dans sa bouche ouverte un norme chaudron d'huile bouillante
qu'il avait fait prparer. Kabardants ferma la bouche trop tard, et,
dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile,
descendant dans ses entrailles, le brla horriblement. Il s'enfuit,
jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.

--Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.

Kabardants, exaspr, lui donna un coup de pied si violent que le
malheureux majordome fut jet  six cents pas de l, et tomba mort sur
les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient
 distance, et s'enfuyaient au lieu de rpondre  son appel. Pendant ce
temps, le malheureux empereur cuisait intrieurement, et se tordait dans
des convulsions dsespres. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et,
ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fivre et voulut lui
tter le pouls. Kabardants ouvrit la bouche et fit signe que de l
venait son mal.

--Il a trop mang, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.

Et il fit prparer un lavement; mais le malheureux prince, indign de
n'tre pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes,
et le cassa en deux sur son genou. Aprs cet exploit, tout le monde
s'enfuit, et il resta seul, maugrant, pestant contre Pierrot,
maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal  propos de
crier victoire, et ne parlant que d'corcher son ennemi. Mais laissons
ce froce empereur, et revenons  notre ami.

Il n'eut pas le temps de se rjouir beaucoup de la fuite de Kabardants
et du bon tour qu'il lui avait jou, car les gardes de celui-ci, qui le
suivaient de prs, montrent  leur tour sur la brche.

--En avant! cria Pierrot  ses soldats; et, pour leur donner l'exemple,
il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers
il abattit la tte de son voisin, et coupa l'paule droite au troisime.
Le quatrime, qui tait un guerrier renomm dans l'arme tartare pour
son courage, s'avana sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de
lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait
devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon  moiti rti, il
la passa au travers du corps du Tartare.

--Voil un dindon et une oie! dit Pierrot.

Anims par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat
devint acharn autour de la brche. Cependant les Tartares, toujours
renforcs, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui
lui russit.

Il fit jeter sur la brche une norme quantit de fagots et y fit mettre
le feu. Ds que la flamme commena  s'lever dans les airs, aucun
Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot,
n'ayant affaire qu' ceux qui taient entrs dj, et qui n'taient pas
plus de deux ou trois mille, les tailla en pices. Aucun d'eux ne voulut
se rendre.

Le jour finissait, et il tait trop tard pour tenter une nouvelle
attaque. Pierrot fit rparer la brche pendant la nuit, et les Chinois
travaillrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille tait refaite,
et qu'un monceau de cendres et le sang vers indiquaient seuls le lieu
du combat de la veille. L'incendie avait gagn les machines de
Kabardants et les avait consumes. Il fallait donc recommencer ces
pnibles travaux. L'arme tartare murmurait contre l'incapacit de son
chef, et Kabardants, furieux, tait couch dans son lit, sans pouvoir
remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles taient bouillies.

Ce second combat fit  Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On
convint qu'il avait montr un courage, une prsence d'esprit, une
habilet dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa
gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le
perdre.

Horribilis, qui s'tait bien gard de paratre durant le combat, crivit
 Vantripan que Pierrot tait seul matre dans l'arme, qu'il
distribuait tous les emplois  ses cratures, et qu'il aspirait
ouvertement au trne. Si ce prince sclrat avait os faire assassiner
Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se
charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des
soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-mme. Quoiqu'il ne
ft pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il tait si fort, si
agile, si intrpide, si adroit et si prompt  prendre un parti, qu'il
fallait tre sr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, mme
durant son sommeil.

Cependant Horribilis voulait  tout prix le faire tuer, ou tout au moins
l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'me
tait noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les
mchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien
s'appelait Tristemplte. Il tait petit, avait les yeux enfoncs sous
des sourcils grisonnants, le nez busqu et touchant presque au menton,
les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un froce gredin. Ses
yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce
coquin, qui plusieurs fois dj avait mrit la potence, et n'chappait
 la mort que par les intelligences qu'il avait avec les dmons, plut
tout d'abord  Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux
cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.

--Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!

Tristemplte sourit.

--Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est
par l qu'il faut le prendre.

Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il pronona les mots
sacramentels:

[Illustration]

qui signifient, dans la langue magique: _kara, brankara_, et en
franais: _approche, esclave_. C'est la formule usite pour voquer le
dmon.

Celui-ci parut.

--Matre, dit-il, tu m'as appel; que me veux-tu?

Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable
et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout
entire avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les
enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de
l'enfer.

Le rsultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait
perdument la fille d'une fermire, et qu'ils avaient t fiancs par la
fe Aurore. Hlas! tremblez et soupirez, mes sensibles, car de ce jour
datent les premiers malheurs de notre ami.

A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'arme avec
son confident, fit enlever Rosine et sa mre dans un nuage, par le moyen
des dmons qui obissaient  Tristemplte, et les renferma dans un
chteau revtu  l'extrieur de plaques d'acier travaill par les
esprits infernaux, et qui avait la proprit d'tre invisible.

Au moment mme o Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de
Pierrot lui serra le doigt comme s'il et t vivant, et son coeur
battit violemment sans qu'il st pourquoi. C'tait un de ces
pressentiments que Dieu envoie aux mes tendres, et qui ne leur font pas
viter le malheur. Pierrot, attrist et plein de penses lugubres, eut
recours  la fe Aurore.

La bonne fe lui apprit ce qui s'tait pass, et cherchait  le
consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de dsespoir.

--Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittes? quel besoin
avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste
absence qui les a perdues! Qui sait o elles sont maintenant? qui sait
entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir?
Prisse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma
Rosine chrie. Je pars.

--Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fe avec une douce svrit.
Tu as des devoirs plus importants  remplir.

Et comme elle vit qu'il ne l'coutait pas:

--Je sais o est ta fiance, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne
crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sr qu'aprs la
guerre je t'aiderai moi-mme  retrouver Rosine.

--Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consol.

--Je te le promets par la barbe blanche de Salomon,  qui tous les
gnies obissent.

A ces mots elle disparut.

Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brlait de finir la
guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fe pour craindre
qu'on ft aucun mal  sa fiance pendant son absence; mais il avait peur
qu'elle s'ennuyt d'tre ainsi enferme, qu'elle devnt triste, qu'elle
tombt malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il
s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu
quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil,
croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un dfaut: c'est
un petit grain de caprice; mais ce grain tait si petit, si difficile 
dcouvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de
l'apercevoir. Toutefois, c'est par l qu'elle touchait  l'humaine
nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle
qu'elle tait, Pierrot aurait donn l'empire de la Chine, des deux
Mongolies et de la presqu'le de Core pour pouvoir presser sur son
coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de
Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.

Cependant Kabardants tait guri. Ses brlures ne lui avaient laiss
qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf
zygomatique s'tait resserr et comme repli sur lui-mme, et le
malheureux prince, pour rendre  ses mchoires leur ancienne lasticit,
faisait d'pouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les
assistants. A cela et  quelques coliques prs, dont il tait
brusquement saisi lorsque par mgarde il avalait un potage trop chaud,
il dormait, mangeait et digrait fort bien. La premire fois qu'il se
brla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le matre d'htel et le
jeta la tte la premire dans une immense chaudire o cuisait le dner
des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies
de ce pauvre homme. Comme ces braies taient en caoutchouc, la dent des
Tartares eux-mmes n'avait pu les entamer. On chanta un _De profundis_
au lieu de dire les _grces_ comme  l'ordinaire, et il n'en fut plus
question.

Le lendemain, le nouveau matre d'htel, craignant le mme sort, ne
servit qu'un dner de viandes froides. Kabardants se mit dans une
colre furieuse:

--Viens ici! lui cria-t-il.

Au lieu d'obir, le pauvre cuisinier courut  la porte pour se sauver,
mais il n'en eut pas le temps.

L'empereur lui lana une javeline qui le pera de part en part et
s'enfona dans la muraille, o elle resta fixe. Tout le monde applaudit
 ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin
Kabardants trouva un matre d'htel  sa guise. C'tait un Tartare
intrpide, d'une naissance illustre, et fort estim dans toute l'arme,
mais qui ne s'tait jamais ml de cuisine. Le premier jour qu'il entra
en fonction, Kabardants remarqua qu'il se tenait toujours derrire son
fauteuil. Il lui demanda le motif de cette rserve. Le Tartare rpondit
d'abord que c'tait le devoir de sa charge; puis, comme le prince
insistait, il tira sa dague, et dclara firement que si le dner avait
t mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coup la tte 
Kabardants pour viter le sort de ses prdcesseurs.

--Ta hardiesse me plat, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dner
en paix, il ne faut pas que j'aie derrire moi un homme toujours prt 
me couper le cou. Laisse l tes fonctions et rentre dans l'arme. Je te
fais mon lieutenant principal.

Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'me de Kabardants,
et tout bas l'heureuse hardiesse du matre d'htel. Celui-ci devint
aussitt le ministre et le favori de son matre. Cette histoire, qui est
trs-vridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a
suggr  ce sage enchanteur la rflexion suivante:

Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise
sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais
que par lchet, et le lche n'inspire  personne ni estime ni intrt.

Voil, mes enfants, la rflexion du vieux magicien; si elle vous parat
bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.

Cependant ni la grandeur d'me de Kabardants, ni la hardiesse de son
favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et
cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient 
manger  l'arme tartare. Plusieurs mois s'taient couls sans qu'elle
et obtenu le moindre succs: ses provisions commenaient  s'puiser.
Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardants lui-mme
tait rduit  manger du cheval, et ce n'tait pas une bonne nourriture,
croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent invent
d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mmes du boeuf et des
poulardes  meilleur march.

Au contraire, l'arme chinoise, bien pourvue de tout par les soins de
Pierrot, aguerrie  supporter la vue et le choc des Tartares, devenait
tous les jours plus redoutable. Les plus lches dsiraient la bataille,
se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurs de vaincre. Kabardants
rugissait de colre, et se voyait pris dans un pige: il n'osait
retourner en arrire de peur d'tre dtrn par ses propres sujets,
furieux de leur dfaite, ni tenter une nouvelle escalade, aprs que les
deux premires lui avaient si mal russi. Enfin, il s'avisa d'un moyen
sr pour rtablir l'galit des forces, et combattre mme  cheval,
malgr la grande muraille.

Il fit amasser dans les les Inconnues toutes les charrettes et tous les
tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les
fit conduire au pied de la muraille, chargs de pierres normes. En peu
de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardants fit
recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement
de rochers, de sables et de terre amoncels descendait en pente douce du
sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et
permettait  la cavalerie de marcher et mme de galoper sans crainte
jusqu'au sommet de la muraille. L, on devait combattre corps  corps,
et, dans un combat de cette espce, Kabardants et ses soldats ne
doutaient pas de la victoire.

De son ct, Pierrot suivait de l'oeil les progrs de ce travail. Il fit
secrtement creuser le terrain sous l'immense amas de matriaux entasss
par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des votes en maonnerie d'une
solidit admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans
ces caves, qui taient creuses  une profondeur de prs de cent pieds.
En mme temps,  cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit
construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui
sparait les deux murailles tait destin  servir de foss o toute la
cavalerie tartare, arrivant au galop, serait force de sauter. En mme
temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait  volont abaisser
ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas
d'attaque.

Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces prparatifs de part et
d'autre. Chacune des deux armes se tenait sur ses gardes, mais vitait
d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardants crut le moment favorable.

--A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il  Pierrot.

--A l'huile, rpondit celui-ci.

A ce souvenir, l'empereur des les Inconnues fut transport de fureur et
donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares  cheval (car les
autres avaient pri de fatigue ou sous les coups de Pierrot)
s'branlrent en mme temps et coururent au grand galop sur l'esplanade
qu'ils avaient construite. C'tait un spectacle admirable et grandiose:
tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et
ces cavaliers tenant la lance en arrt et poussant des cris affreux,
jetrent la terreur dans l'me des Chinois. Pierrot s'en aperut et
donna le signal de la retraite. Ils se retirrent en bon ordre au moyen
des ponts-levis, poursuivis de prs par la cavalerie tartare, qui,
s'chauffant  cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment
o le dernier soldat chinois ayant pass, on commenait  lever les
ponts-levis.

Aucun Tartare ne souponnait le pige, Pierrot ayant cach ses travaux
au moyen de palissades qui taient dresses sur la muraille, et qui
semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois.
Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent
jetes dans le foss antrieur. Aussi les Tartares furent bien tonns
lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la
voix moqueuse de Pierrot leur crier:

--Au bout du foss, la culbute.

Ce fut en effet une culbute pouvantable. Les trente premiers rangs de
la cavalerie, lancs  toute bride, sautrent dans le foss sans pouvoir
contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis  temps,
restrent sur le bord et regardrent tristement le sort de leurs
camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd
de ttes brises, de jambes casses et de poitrines enfonces. Les
chevaux se dbattaient sur les hommes, et tous ensemble, percs de leurs
propres armes, remplissaient de sang le foss. Les Chinois roulaient sur
eux des rochers normes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas
tus du premier coup.

Au milieu de ce dsastre, l'me sensible de Pierrot fut saisie de
compassion. Il arrta ses soldats, et fit offrir  ces malheureux, qui
se dbattaient contre la mort, de leur donner la libert et la vie s'ils
voulaient se rendre. Tous acceptrent, et Pierrot leur fit jeter des
cordes au moyen desquelles on les repcha un  un: on les envoya dans
l'intrieur de la Chine, o ils furent employs  faire des routes, 
cultiver la terre et  mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient
mieux que personne.

Un seul refusa de se rendre: c'tait Kabardants lui-mme. Il tait
tomb le premier dans le foss avec son cheval; mais comme il tait
invulnrable et que ses os taient faits d'une manire plus dure que le
fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant
tomber successivement sur sa tte toute l'avant-garde de son arme.

--Sclrat, cria-t-il  Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me
tends des piges.

--Comme  une bte froce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bte que
froce. Quant  te combattre en face, j'en serais fort aise, si je
n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux  faire; mais sois sr
que cela se retrouvera.

Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'arme les
comprenait sans qu'il et besoin de parler. Il ne craignait pas de
risquer sa vie; seulement il ne savait  qui laisser le commandement
aprs sa mort. Il n'avait que du mpris pour la lchet d'Horribilis,
et aucun des gnraux chinois n'tait assez illustre par sa naissance et
par son courage pour qu'on pt lui confier le sort de l'arme. Il aurait
donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre et t termine et
que l'arme tartare et consenti  se retirer aprs la mort de son chef;
mais il fallait d'abord battre les Tartares si compltement qu'ils
n'osassent plus revenir en Chine.

Ceux-ci taient encore trs-loin de se dcourager. S'ils furent d'abord
tonns de la profondeur du foss et du triste sort de leurs camarades,
cet tonnement dura peu, et ils demeurrent sur le bord de la muraille,
ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave
Trautmanchkof, qui avait pris le commandement aprs la chute de
Kabardants, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et
ordonna de combler le foss. En entendant donner cet ordre, Pierrot
s'avana sur le parapet du rempart, et dit:

--Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de
faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre
courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix,
les deux nations seront amies jusqu' la fin des temps. Croyez-moi, une
bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.

--Va prcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas
avant d'avoir veng dans le sang de tous les tiens le malheur de nos
camarades.

En mme temps il banda son arc et tira une flche contre Pierrot.
Celui-ci fut bless lgrement  la main.

--Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang vers retombe sur vos ttes!

Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers
(car, en ce temps-l, la poudre ne servait qu' tirer des feux
d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets),
approchrent les lances  feu de la trane de poudre qui communiquait
avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit
entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille
intrieure elle-mme, derrire laquelle se tenaient les Chinois, fut
branle. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, souleve par
l'explosion, fut lance dans les airs  une hauteur extraordinaire; et,
parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares
prirent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop
jusqu' deux lieues du camp. Kabardants, qui attendait encore dans le
foss entre les deux murailles qu'on vnt le tuer ou lui rendre la
libert, fut lanc dans le camp de Pierrot, et retomba  terre sans se
faire aucun mal. Aussitt il s'lana au travers des Chinois, qui se
gardrent bien de l'arrter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le
foss et se trouva libre et du ct des Tartares. Alors, sans s'arrter
 considrer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son arme, qui
galopait en dsordre du ct des les Inconnues.

Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau foss et dblayer
l'esplanade. Mais il n'avait pas  craindre de sitt un nouvel assaut.
Ds que Kabardants reparut dans son arme, ce fut une hue universelle.
Les uns lui faisaient compliment de son adresse  sauter, et le
comparaient  une balle lastique qui tombe  terre et rebondit dans les
airs. D'autres lui reprochaient leur dfaite et lui montraient avec des
imprcations les blessures qu'ils avaient reues  son service. Les plus
chauffs parlaient de le lapider. Le gant, effray de la fureur
croissante des Tartares, s'cria, d'une voix qui dominait le tumulte,
qu'il fallait attribuer la dfaite  la perfidie de Pierrot, et non  sa
propre inhabilet; que personne ne pouvait prvoir l'existence du fatal
foss; qu'il l'avait prvu moins que tout autre, puisqu'il avait saut
dedans le premier; mais qu'il tait prt  venger son arme et lui-mme
en provoquant Pierrot  un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en
terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que
moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois
je me chauffe.

A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit
tourner en l'air comme une fronde et le lana sur une montagne voisine.
Le malheureux fut cras du coup. A cet acte de vigueur, l'arme
tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le
lendemain, toute l'arme retourna au camp, mais il ne restait plus que
les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la
nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue,
la consternation s'empara des Tartares, et Kabardants lui-mme commena
 dsesprer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trve de dix
jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, mme du
ct des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.

Cependant l'empereur des les Inconnues s'arrachait de dsespoir les
cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot  haute voix, et le dfiait de
descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot,
secrtement piqu, mais retenu par les raisons de prudence et de salut
public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas rpondre  ces cris
furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forassent les Tartares 
se retirer.

Un sige de cette espce ne pouvait durer longtemps.

Les assigs, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus
aguerris et plus confiants dans leur chef, commenaient  ne plus
redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les
Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les
rduire  une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant
leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tte, ils
allrent dclarer  Kabardants qu'ils rentraient chez eux, et que s'il
voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'arme
tait ce mme Trautmanchkof qui avait t quelques jours le favori de
l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fiert,
aspirait secrtement au trne.

Kabardants, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se
prcipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au
galop, suivis de toute l'arme, qui prit la route des les Inconnues.
Kabardants courut aprs ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui
ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes  ceux qui ne
l'taient pas. Tout  coup il entendit un grand bruit: c'tait l'arme
de Pierrot, qui, son gnral en tte, poursuivait les Tartares en
chantant ce refrain:

          C'est le chien de Jean de Nivelle,
          Qui s'enfuit quand on l'appelle.

Le malheureux Kabardants eut d'abord envie de faire face comme un
sanglier accul par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant
Pierrot piquer des deux  sa rencontre et toute son arme le suivre.

--Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, mont sur Fendlair et fier comme
Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En
mme temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues

          Car les Tartares
          Ne sont barbares
          Qu'avec leurs ennemis

Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.

Kabardants ne s'amusa pas  rpondre. Il courait  pied si vite et il
avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait dj fait plus de
vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il tait impossible de l'atteindre,
rejoignit son arme.

Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs
chefs, tous les soldats se prcipitrent  sa rencontre. Ils portaient
au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous
les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que
d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses  droite et  gauche, comme
pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait  son cavalier. Peu
 peu l'enthousiasme devint si violent et si frntique qu'on enleva
Pierrot et son cheval pour les porter  bras. Pierrot, mu de tant de
reconnaissance, ne savait comment les remercier et se drober  son
triomphe.

--Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les
partager avec Rosine!

Horribilis seul ne prenait aucune part  la joie commune. Enferm dans
sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il
avait crites  son pre. Enfin ce message si dsir arriva. Au moment
mme ou Pierrot rentrait dans sa tente, entour de ses officiers, un
courrier lui remit une dpche du roi. Pierrot la lut, et sans changer
de ton, dit  ceux qui l'entouraient:

--Sa Majest me rappelle  la cour et me charge de remettre au prince
Horribilis le commandement de l'arme.

A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut constern.

--Qu'allons-nous faire? disaient les gnraux. Si le grand conntable
nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en
une heure, tout sera fini.

Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un
profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de
Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On
s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp;
on rsolut de ne pas obir, de garder Pierrot malgr lui, de renvoyer
Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine.
De tous cts s'leva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort
Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!

A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplte et
attendit l'vnement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa
tente et s'avana dans la foule. Tout le monde s'cria: Vive Pierrot! Il
fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.

--Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends
que quelques sditieux veulent dsobir au roi et me garder malgr moi
mme! Est-ce ainsi que vous obissez aux lois de la patrie et au grand
roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son
arme, j'ai obi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne
l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas  un homme.
Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez
vaincu avec moi. Voulez-vous, en dsobissant au roi, allumer une guerre
civile, quand la guerre trangre est  peine termine? Retournez  vos
tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.

Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une
petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les
rats ont mang le manuscrit, de sorte que j'ai pu  peine en dchiffrer
quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez,
mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde loquence; car,
sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une
dernire acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans rsistance
aprs avoir remis le commandement  Horribilis.

--Ah! je respire enfin, s'cria celui-ci en recevant le cachet royal,
qui tait le signe de l'autorit de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse
sous les yeux ce rival dtest. C'est maintenant, mon brave
Tristemplte, que je vais me couvrir de gloire  mon tour et poursuivre
l'ennemi jusque dans sa capitale.

Laissons-le se bercer de ces esprances. Avant peu nous verrons les
tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute
l'arme par sa lchet. Suivons maintenant Pierrot.

Il tait partag entre deux sentiments contraires: la tristesse d'tre
enlev  ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et
la joie de recouvrer sa libert et de pouvoir venger et sauver Rosine de
ses ennemis. Pour dire la vrit, cette dernire impression tait si
forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pkin,
et que les passants le croyaient  moiti fou. Ils n'avaient pas tort:
au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?

Voyons maintenant ce qui se passait  la cour du grand roi Vantripan. Si
vous le voulez, nous remettrons ce rcit au chapitre suivant. Je me suis
un peu essouffl en courant  la suite de Pierrot sur le grand chemin,
et je vais me reposer. Suivez mon exemple.




V

CINQUIME AVENTURE DE PIERROT

COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX

I


Il y a, dit le vieil Alcofribas en commenant le cinquime livre de
l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de
l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lance  toute vapeur, plus
vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au mme instant rase
dj la plaine, plus vite que la lumire du soleil qui parcourt
quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pense de l'homme.
Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole
l'hirondelle, mais sa pense galopait encore devant lui.

Le sage enchanteur entend par l que notre ami Pierrot tait fort press
d'arriver et qu'il ne s'arrtait gure  considrer  droite ou 
gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait
bien prvu, et c'tait pour forcer Pierrot de quitter le commandement de
l'arme qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa
mre dans la forteresse invisible, garde par les esprits infernaux.
Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce dlai, crut de son devoir de
se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'tat des affaires sur
la frontire, et sa dernire victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi
infatigable que lui, courait comme si le salut du monde et dpendu de
sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout bott, tout peronn se
prsenta devant Vantripan.

Le moment n'tait pas favorable. Ce grand roi, ayant mang trop de
melon, avait mal digr et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi
fit-il une vilaine grimace quand on annona l'arrive du grand
conntable.

--Ah! ah! dit-il, le voil donc, ce rebelle. Qu'il entre.

--Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majest me pardonne ma
hardiesse, je ne suis pas un rebelle.

--Qu'es-tu donc, drle? Tu abuses de mes bonts; tu te glisses  ma
cour; je te fais grand conntable, grand amiral, premier ministre, je te
donne mon sceau royal, je te dlgue mon autorit suprme, et j'apprends
que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que
tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que
tu n'oses livrer bataille, que tu dshonores mes armes et la gloire de
mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te
rvolter contre ton prince, tu payes des soldats sditieux pour qu'ils
te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidle ou rvolt?
Rponds.

En parlant, ce grand roi s'chauffait et s'enhardissait peu  peu
jusqu' insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractre
fier et peu endurant de celui-ci, commencrent  trembler et  regarder
du ct de la porte, s'attendant  quelque scne violente. Ils se
trompaient. Pierrot rpondit avec beaucoup de sang-froid:

--Oserai-je demander  Votre Majest de qui elle a reu des
renseignements si authentiques sur mon administration?

--Et de qui, rpliqua Vantripan qui se mprit au sang-froid de Pierrot
et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets
qui soit assez fidle et courageux pour oser te dnoncer  moi et braver
ta vengeance?

--Quel est ce sujet si fidle et si courageux? demanda pour la seconde
fois Pierrot.

Vantripan s'aperut qu'il tait all trop loin et que Pierrot commenait
 s'chauffer. Il et bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer
au fond de son gosier; mais une parole chappe, dit trs-bien le
vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en libert, elle
ne revient jamais vers celui qui l'a lche. Enfin il rpondit avec
quelque embarras:

--C'est Horribilis qui m'a dcouvert tous ces abus.

--Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grce  l'honneur
qu'il a d'tre de votre sang et l'hritier de votre couronne. Je ne
supporterais pas aussi aisment d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on
produise des tmoins contre moi, et je me justifierai.

--Des tmoins, des tmoins! dit Vantripan embarrass, cela est bien
facile  dire. N'en a pas qui veut, des tmoins.

--J'en ai, moi, Majest, dit Pierrot.

Et il rendit compte de son administration d'une manire si claire, si
prcise et si loquente, que toute la cour tait dans l'admiration, et
le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son
rcit en annonant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce
fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-mme, et
l'embrassant, le fit asseoir  ct de lui.

--Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces
mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aim et je n'aimerai jamais
que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des
misrables que je ferai pendre ou empaler,  ton choix.

--Majest, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites,
mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas tre plus longtemps un sujet
de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me
retire, et je dsire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus
dvous que moi  votre service (cela est impossible), mais plus
heureux.

--Ne te retire pas, s'cria Vantripan, je te le dfends. J'ai besoin de
toi; je veux t'avoir prs de moi jusqu' mon dernier jour. Que te
manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage?
Tu me l'as dj demande. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois
quelques difficults, je suis sr qu'elle sera aujourd'hui la premire 
te prsenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?

La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agrable; mais il
tait trop tard. Pierrot tait cuirass contre l'ambition, et il se
souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort
embarrass, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la
belle Bandoline, ce qui n'tait pas poli, et il voulait encore moins
laisser croire qu'il l'acceptait.

--Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majest veut bien
me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai dsir cette alliance;
mais depuis j'ai rflchi qu'elle tait trop au-dessus des voeux et de
la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.

--De quoi te mles-tu? s'cria Vantripan, si ma fille et moi nous te
trouvons bon tel que tu es? Est-ce  toi de faire des faons? Va, va,
donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce
dans trois jours.

Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.

--Majest, reprit-il, cette alliance autrefois et combl tous mes
voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prtendre. J'ai le dessein,
aussitt que Votre Majest voudra me le permettre, de rsigner entre ses
mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me
faire fermier. J'ai des gots rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous
tonner. Paysan je suis n, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un
sjour convenable pour une si grande princesse?

--Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as
quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment
d'avoir vu ta demande refuse? Bandoline va te demander elle-mme en
mariage. Aprs cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage?
ton orgueil est-il satisfait?

--Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour
femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre
fermire?

--Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.

Si jamais on voulait peindre le comble de l'tonnement, il faudrait
reprsenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand
Vantripan lui-mme et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en
pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des
quatre-vingt-quinze dynasties qui ont rgn cent cinquante mille ans sur
la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot
tait devenue si dlicate qu'il aurait donn beaucoup pour voir finir
cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait
seul, debout, et les yeux baisss, au milieu des regards de tous. Ses
paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan
s'cria:

--Mille millions de cathdrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?

--Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermet; je
n'ai point brigu l'honneur que Votre Majest daigne me faire, et, comme
je ne puis l'accepter, je le dclare avec sincrit.

A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte
et la douleur la suffoquaient.

--O ciel! s'criait-elle, tre ddaigne par celui que j'ai ddaign si
longtemps!

Elle se leva, et, suivie de sa mre, alla pleurer  l'aise dans son
appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares;
Pierrot, premier ministre ador de tout un peuple (ce qui est si rare
pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des
gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.

--Pourquoi, disait-elle amrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il
deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je mpris?

Et son imagination s'enflammant peu  peu, elle rsolut de connatre sa
rivale pour se venger d'elle, et, s'il tait possible, l'enlever 
Pierrot.

Pendant qu'elle formait des projets si funestes  la tranquillit de
notre hros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir
convenablement du mauvais pas o il tait engag; mais il ne put y
parvenir.

--Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insult la majest royale, tu as
ddaign ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il
sur-le-champ en voyant tinceler les yeux de Pierrot) je me contente de
te bannir de ma prsence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand conntable,
ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court,
entends-tu bien? c'est--dire un homme de rien, un ingrat que j'ai
nourri de mon pain, abreuv de mon vin, que j'ai caress et rchauff
dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son
bienfaiteur. Va-t'en.

--Sire!... commena Pierrot.

--Va-t'en, va-t'en!

--Sire....

--Va-t'en! Je ne veux plus te voir.

--Sire....

--Je ne veux plus entendre parler de toi.

--Sire....

--Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans
ma capitale, ou je te fais empaler.

--Halte-l, Majest! cria Pierrot  bout de patience. Je regrette que
vous me renvoyiez aprs que je vous ai si bien et si fidlement servi;
mais s'il vous est permis d'tre ingrat, il ne vous est pas permis de
m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre
Majest aurait depuis longtemps rejoint ses anctres dans la tombe. Je
garde un souvenir trop rcent de vos bienfaits et de la confiance que
vous aviez en moi pour rpondre avec colre  une menace que vous
regretterez, sans doute, que vous regrettez dj, j'en suis sr; mais si
quelqu'un osait mettre cette menace  excution, sire, je tirerais du
fourreau, pour ma dfense, ce sabre que j'ai si souvent tir pour la
vtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunment.

A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrpide que tous les
assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'carta
avec respect, et il rentra dans sa maison.

Quand il fut parti, Vantripan respira. La fire contenance de Pierrot
lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en
plaisanterie ses dernires paroles, les courtisans firent quelques
efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son
ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.

--Voil ce que c'est, dit-il, que de mal digrer. On ne sait ce qu'on
dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parl.

Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne ft pas un fort habile homme,
il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou
bien digr, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil.
Trop gratter cuit, trop parler nuit, dit le proverbe.

En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus  ses emplois perdus,  la
colre du roi Vantripan,  la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni  qui
que ce soit; il ne pensait qu' la grande expdition qu'il allait
entreprendre pour dlivrer sa Rosine bien-aime. Il donna quelques
heures  Fendlair pour se reposer, et, congdiant ses pages et ses
domestiques avec un prsent proportionn aux services de chacun, il
partit ds le lendemain. Ds qu'il fut hors des portes de la ville, il
se sentit si heureux, il tait si sr de dlivrer Rosine, et, aprs
l'avoir dlivre, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et
btissait mille chteaux en Espagne dont la seule ide lui promettait
plus de bonheur que la ralit peut-tre n'en pouvait donner.

--Malgr ma disgrce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter
une ferme magnifique, toute semblable  celle de Rosine, mais beaucoup
plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai btir une
belle maison,  mi-cte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui
est plus gai. Elle aura deux faades, dont l'une sera tourne  l'orient
et l'autre  l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se
lve et quand il se couche. Elle sera partage en deux corps de logis de
grandeur gale, dont l'un pour la cuisine, la salle  manger, l'office,
le cellier et l'appartement de la fe Aurore; l'autre....

A ces mots, il fut interrompu dans son agrable rverie par un coup
lger qu'une main amie lui frappa sur l'paule. Il se retourna et
reconnut avec joie la fe Aurore.

--Eh bien, dit-elle, o donc vas-tu ce matin?

--Je vais chercher Rosine, dit-il.

Et il fit  la bonne fe le rcit de sa sparation d'avec le roi
Vantripan. Elle se mit  rire.

--Console-toi, dit-elle, il aura bientt besoin de tes services, et il
te rappellera.

--Je suis tout consol, rpliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler
jamais.

--C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?

--Oui, marraine.

--O?

Pierrot se gratta le front avec embarras.

--Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fe. Cette audace
confiante me plat, mais....

--_Audaces fortuna juvat_, dit sentencieusement Pierrot.

--Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mmes un grain de
prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide
et te conduire  ce chteau invisible qui tient enferme la plus belle
de toutes les Rosines de ce monde?

--Assurment, dit Pierrot.

--Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.

--O marraine!

--Point du tout. J'ai affaire.

--Hlas! dit le dsol Pierrot, je n'ai donc plus qu' mourir.

--Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avanc? Rosine en sera-elle
plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra pouser un
autre que toi.

--Hlas! dit Pierrot, je vais donc me rsigner et vivre.

--Oui, mon garon, rsigne-toi.

--Mais  une condition, marraine.

--Laquelle?

--C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu' cette forteresse
invisible.

--Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis presse.

Pierrot tira son poignard d'un air tragique.

--Puisque le cas est si grave, dit la fe en riant, ouvre les yeux,
badaud, et regarde.

Sans le savoir, Pierrot tait juste devant le pont-levis. La fe Aurore,
en le touchant de sa baguette, lui avait donn la facult qu'elle avait
elle-mme de voir ce qui est invisible de sa nature.

Le chteau devant lequel s'taient arrts les deux voyageurs tait
recouvert d'acier poli qui rflchissait les feux du soleil. Son
architecture tait admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure
aisment qu'elle devait tre, puisque l'architecte tait le dmon
lui-mme. Il n'avait rien oubli de ce qui pouvait ajouter  la hauteur
des murailles,  la solidit des grilles et des verrous,  la profondeur
des fosss, au fond desquels coulait une rivire enchante qui faisait
le tour du chteau; elle coulait continuellement, quoiqu'elle ft
circulaire et qu'elle n'et par consquent ni source, ni embouchure.
Elle avait l'air d'un chien de garde plutt que d'une rivire, et elle
en remplissait les fonctions. Sa profondeur tait immense, sa largeur
prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il tait
impossible d'y mettre le pied sans tre cuit tout vif. Au-dessus de la
surface de l'eau, les murailles extrieures s'levaient  une hauteur de
six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur  leur base.
Au sommet tait un large parapet sem, de distance en distance, de tours
d'une lvation double de celle des murailles. Chaque tour servait
d'habitation et de corps de garde  cent esprits infernaux qui se
partageaient la garde par moiti, et qui se relevaient toutes les
vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espce. D'autres
gnies malfaisants occupaient l'intrieur du chteau et en faisaient le
service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui
repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de
gazon, point d'animaux vivants. En face du chteau s'tendait une chane
de collines granitiques nues, sombres et striles, sur lesquelles
soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chane qui suivait presque
les contours de l'enceinte du chteau, avait une forme semi-circulaire,
et ses deux extrmits n'taient spares que par un dfil assez troit
qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient
s'levaient presque perpendiculairement et ne laissaient  l'homme aucun
moyen de les gravir avec les pieds et les mains.

En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut
branle.

--Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de dmons?

--As-tu peur? lui dit la fe Aurore.

--De ne pas russir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir
si je ne puis la dlivrer. Je ne veux vivre que pour elle.

--Ainsi, tu es bien rsolu  tout tenter?

--Jusqu' l'impossible, oui, marraine.

--Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon,
mon pre, m'a donn de voir, d'entendre et de lutter  forces gales
contre les mauvais gnies.

A ces mots, elle pronona des paroles magiques dont Pierrot ne comprit
pas le sens, mais dont il sentit aussitt l'efficacit. Il lui semblait
ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espce
humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il
tait comme une des puissances de l'air. La fe Aurore jouissait de son
ouvrage.

--Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est--dire pour
Dieu mme. Va combattre maintenant pour ta fiance: _Dieu et ta dame_,
c'est la devise des anciens chevaliers.

Pierrot n'eut pas le temps de rpondre: elle avait disparu.

Si l'on me demande pourquoi la fe Aurore, qui tait si puissante, si
bonne et si aime des malheureux, n'avait point dlivr elle-mme la
pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir  Pierrot seul les
chances d'une si prilleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je
n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait tre, puisque cela tait;
ensuite je vous traduirai la rponse du vieil Alcofribas  cette
objection.

     Arrire, s'crie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans
     fatigue! Arrire ceux qui veulent que les alouettes tombent rties
     dans leur bouche! Arrire les paresseux et les lches, car ceux-l
     pourront bien goter un instant les joies fugitives des sens, mais
     ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la flicit, qui
     est le partage des mes sublimes. Qui n'a pas sem ne rcoltera
     pas.

Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour
moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.

Pierrot, rest seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du
chteau, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne
trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu
affaire qu' des hommes, il aurait tent l'aventure, et, grce au
prsent de la fe Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec
succs; mais il savait bien que les dmons, qui disposaient d'armes
aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde,
viendraient aisment  bout de lui, grce  leur nombre. Il rsolut
d'essayer la ruse.

Il prit un manteau de couleur sombre et perc d'autant de trous qu'une
vieille cumoire; il se coiffa d'un chapeau de plerin, et, s'appuyant
sur un grand bton, il frappa  la porte du chteau.

A ce bruit le portier vint  la grille, et, regardant Pierrot, qui avait
l'air d'un vieillard cass par les annes, il se mit  rire.

--Passe ton chemin, lui cria-t-il  travers les barreaux, et ne viens
pas nous importuner.

--Hlas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumne au
pauvre plerin: je n'ai plus que quelques jours  vivre.

Le diable a des vices, comme le fait trs-bien observer M. Victor Hugo,
c'est ce qui le perd. A ces mots: _Je n'ai plus que quelques jours 
vivre_, le portier crut l'occasion favorable pour entraner en enfer
une me de plus, et recevoir la gratification que Satan promet  ceux
qui lui amnent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de
clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra
lentement, comme s'il avait eu peine  se traner, et demanda
l'hospitalit. Justement c'tait un vendredi, et le diable, qui dnait
d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pt froid, trouva plaisant
de faire commettre  son hte un pch mortel ds son entre dans le
chteau. Il offrit donc un sige  Pierrot et la moiti de son dner.
Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois prs
de la table (car si les portiers font bonne chre, ils sont en gnral
assez mal logs, mme en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le
diable le regardait avec des yeux brlants de convoitise. Il croyait
dj tenir sa victime, mais il avait affaire  plus fort que lui.

Au moment o Pierrot allait porter le jambon  sa bouche, il poussa
vivement du coude la bouteille de vin muscat qui tait entre son hte et
lui: elle tomba  terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier,
alarm, se baissa pour en ramasser les prcieux restes, et Pierrot,
profitant de ce qu'il tait occup et ne pouvait le voir, cacha
subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaa par un
norme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les
joues.

--Quel maladroit vous tes! dit le portier en colre, voil tout ce vin
perdu: un muscat dlicieux que j'avais justement vol hier au sommelier;
je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les
chercher  la cave.

--Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de
vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.

--Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne souponna pas la ruse,
je vais chercher du vin; continuez de manger.

Aussitt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout
entier, le jeta au chien du portier, qui le dvora en un clin d'oeil.
Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.

--Eh bien! o est le jambon? dit-il.

--Hlas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de
manger sans vous?

--Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!

A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le pch mortel de manger
de la viande le vendredi, il leva sur lui son bton, en disant:

--, qu'on me suive!

--O donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.

--Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et
froce.

--Eh! mon bon seigneur, je pense tre chez d'honntes gens et de dignes
chrtiens.

--Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le chteau de Belzbuth,
mon ami, j'en suis le gardien.

--Hlas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?

--Tu as mang du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.

Et il le saisit par son capuchon.

--O me menez-vous? dit Pierrot.

--Dans l'antre de mon souverain matre, o tu auras le temps de pleurer
ta gourmandise pendant l'ternit.

Il l'entranait de force; mais Pierrot se dgagea.

--Ah! tratre, dit-il, c'est l l'hospitalit que tu m'offres! Je te
connaissais, perfide, et je me suis dfi de toi. Je n'ai mang que du
pain.

--Pcare! dit le gardien.

En mme temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un
homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bnie par la fille
du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il
l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son
anneau constell, qui reprsente la figure du roi des gnies, ce qui est
une barrire infranchissable pour les dmons.

--Reste l, dit-il, hte perfide, jusqu' ce que je vienne moi-mme te
dlivrer.

Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte
dans le chteau.

Personne ne s'tonna de le voir et ne lui fit de questions. Les dmons,
parmi beaucoup de vices et de dfauts, n'ont pas celui de la curiosit:
celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils taient d'ailleurs
habitus  voir rentrer leurs camarades vtus d'habits vnrables
lorsqu'ils revenaient d'expditions lointaines. Pierrot passa donc pour
un des leurs.

Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.

--D'o viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.

--De faire un tour de promenade, o je me suis fort amus; mais j'ai
froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prpares?

--Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzbuth et de toute sa cour,
qui dne avec lui aujourd'hui.

--Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien.
Qu'est-ce qui cuit l dans ce pot-au-feu?

--C'est un gros financier, dit ddaigneusement le marmiton.

--Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.

Une vapeur succulente de bouilli se rpandit aussitt dans toute la
cuisine.

--Hlas! hlas! disait le pauvre financier, aprs avoir si souvent, si
longtemps et si bien dn, je sers  mon tour de pture  ces drles.

--Qu'appelles-tu ces drles? dit le marmiton en colre.

--Toi et les tiens, rpliqua le financier.

Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme
pour s'assurer que le bouilli tait assez cuit.

--Malheur  moi! cria le financier, il m'a perc les reins.

--Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse l ce pauvre
homme et ne le tourmente pas inutilement.

--Tu en as compassion? dit le marmiton tonn; tu es donc un faux frre?

--Moi, un faux frre! dit Pierrot indign. Tu ne me connais gure. Je
vois bien le bouilli, o sont les entres? ajouta-t-il pour changer de
conversation.

--Les entres sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en
lcher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite
marquise en fricasse, tendre comme la rose du matin, et que je vais
mettre  une sauce dont tu n'as pas d'ide, mon pauvre ami; car tu ne
parais pas avoir beaucoup frquent la haute socit ni la haute
cuisine.

--Hlas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi,
d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu
dois tre fort en faveur, tant si habile cuisinier?

--Moi? dit le marmiton d'un air dgag, je m'en soucie comme de cela, et
il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzbuth
tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.

Et, tournant sur lui-mme, il mit ses mains dans ses poches et fit deux
ou trois pas en levant le pied jusqu' la hauteur de son nez.

Pierrot paraissait bloui et stupfait. Il fit encore quelques questions
au marmiton, auxquelles celui-ci rpondit d'un ton de protection
bienveillante.

--Tu vois donc bien souvent Belzbuth? ajouta-t-il.

--Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son caf le matin.

--Te parle-t-il souvent?

--Tous les jours.

--Mais qu'est-ce qu'il te dit?

--Il me dit: Ote-toi de l, imbcile!

--Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est gure la peine de le voir de si prs, si
tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.

--C'est gal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les
miettes d'un roi valent mieux que le rti d'un pauvre diable.--A
propos de rti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit l
devant le feu?

--Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu
pas? on l'a rapport hier, tout saignant, du march. Il venait d'tre
frachement poignard par son frre.

--Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rti.

          Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;
            Va-t'en voir s'ils viennent,

chanta le marmiton d'une voix de fausset.

La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton
continuait sa besogne, prparant des fritures de jeunes filles, piquant
avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'picier qui avait
vendu du sucre  faux poids et de l'ocre pour du caf. Notre ami
s'introduisit peu  peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il
pourrait en tirer des renseignements prcieux.

En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mre taient enfermes
dans une tour situe  l'angle du chteau, et qu'on leur portait tous
les jours de la nourriture.

--Mais elles ne touchent  rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il
faut que le chagrin leur ait coup l'apptit, ou que quelqu'un leur
apporte secrtement des provisions par le chemin des airs, car elles
sont dj enfermes depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.

--Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.

--Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton.
N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corves? Chienne
d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance l-haut, je
suis rduit  lcher le fond des casseroles.

--Je te plains, dit Pierrot.

--Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que,
je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrass de ces pimbches qui me font
la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme
les autres. Cela m'est dfendu par ordre suprieur.

--Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fe Aurore.

--Cela fait piti, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces
pronnelles.

A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes,
rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brle et
son poil roussi.

--Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!

Aussitt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus
leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le
marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais
comme les diables entre eux n'ont point de piti, ils clatrent de
rire en le voyant la tte prise sous la casserole que Pierrot maintenait
de force, tout en vitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant
dsarm, consentit  ter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira
son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le
ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brlant et
l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses
confrres, les avait longues et velues. Ce fut un incendie aprs un
dluge. Le diable jeta de dsespoir son couteau sur Pierrot qui l'vita.
Le couteau alla percer le ventre du matre d'htel, qui regardait cette
scne en riant toujours. Aussitt il s'affaissa sur lui-mme en
retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'chappaient. Le
combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspr, prit
le pilon de marbre qui servait  broyer les pures et se jeta tte
baisse sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'vita encore;
le pilon et celui qui le portait allrent donner dans la poitrine du
chef des marmitons qui tomba renvers et sans connaissance. Peu  peu la
mle devint gnrale, et les coups tombrent si dru et si menu sur tous
les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait
frapper, ami ou ennemi.

Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi  deux mains
un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damns, et, le
faisant tournoyer autour de sa tte,  chaque coup il abattait un des
diables. Peu  peu tous s'cartrent de lui et allrent plus loin
continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte,
et prenant des mains du marmiton vanoui les clefs de la tour et de
l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiter si on le
poursuivait ou non.

Aussitt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui tait cet
tranger, cet intrus, cause d'un si effroyable dsordre. Le diable qui
commandait en chef le poste plac dans la tour la plus voisine prit des
informations, courut  la loge du portier, qui, toujours enferm dans sa
huche, o le sceau de Salomon le tenait clou jusqu' la fin des temps,
conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et
l'on arriva juste au moment o il retirait en dedans la clef de la tour,
fermait la porte et montait  l'appartement qu'occupaient Rosine et sa
mre. Les diables essayrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle
tait faite d'un mtal choisi par Satan lui-mme, et dont la solidit
tait aussi suprieure  celle du diamant que celle du diamant est
suprieure  celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les
esprits infernaux qui montaient la garde n'taient que de pauvres
diables, peu verss dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au
secret magique dont elle tait ferme. Il fallut attendre l'arrive de
Belzbuth, qui justement, devant dner en grande compagnie ce jour-l,
tait all  la chasse pour gagner de l'apptit. Ce fut la premire
nouvelle dont on salua son arrive.

--Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction,
l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce
fameux Pierrot qui me brave, ce protg de la fe Aurore, ma mortelle
ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu' demain matin.
Seulement, faites bonne garde: s'il s'chappe, vous aurez chacun trois
cents coups de fouet. A demain les affaires srieuses. Ce soir, dnons
en paix.

En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout
desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait  la chambre
des deux prisonnires. Il frappa prcipitamment  la porte. Elles
crurent entendre un de leurs gardiens et se jetrent dans les bras l'une
de l'autre en frmissant.

--C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.

A cette voix si connue, elles coururent  la porte, et, dans le premier
transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassrent
tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientt en
tristesse.

--Quel malheur! dit la mre, de vous voir ici prisonnier! Nous ne
comptions que sur vous et sur la bonne fe Aurore.

--Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'tais, madame, prs de vous
combien la prison serait douce! (Il parlait  la mre, et ses yeux
taient tourns vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais
je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volont et pour vous
dlivrer.

En mme temps il leur raconta par quelle ruse il tait arriv jusqu'
elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un
long rcit, ml de protestations d'amiti, de dvouement, de fidlit 
toute preuve. Il montra  Rosine l'anneau constell qu'il portait au
doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fe le lui avait
donn. Enfin, je ne sais s'il tait loquent, ni  quelle cole il avait
appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'aprs-midi
jusqu' trois heures du matin dura son discours, et aprs douze heures
de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnires de
l'couter.

Cependant, quand trois heures sonnrent, la mre fit signe  Pierrot
qu'il tait temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta  l'tage
suprieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la
plate-forme de la tour et se mit  contempler les toiles.

Toute la vote du ciel tait constelle, et Pierrot se livra  de
profondes mditations. Au fond, malgr son inbranlable courage, il
n'tait pas rassur sur le succs de son expdition.

--Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en
tirer.

Comme il rflchissait  la situation, il aperut en face de lui l'un
des esprits infernaux qui taient en sentinelle sur la muraille
extrieure du chteau. Ce dmon, qui tait d'une taille gigantesque, le
regardait d'un air moqueur.

--Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protge les dames
perscutes; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.

--Peut-tre, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.

--Les oreilles!  moi! dit le dmon furieux.

Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de
long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui tait sur ses
gardes, saisit la hampe de la lance prs du fer et la tira brusquement 
lui. Du ct de l'intrieur du chteau, le rempart n'avait pas de
parapet. Le pauvre dmon suivit malgr lui sa lance jusqu' moiti
chemin, et l, lcha prise. Il tomba sur le pav de la cour et se brisa
les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le
chargrent sur une civire et le portrent  l'hpital.

Ici l'on me demandera peut-tre comment il se fait que les dmons, qui
sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de
lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous
avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrass pendant
longtemps, jusqu' ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits
de sagesse, m'ait donn l'explication suivante qu'il tenait lui-mme du
vieux Milton.

Les coups que reoivent les dmons, dit-il, ne peuvent jamais tre des
coups mortels, parce que les dmons ne meurent pas; mais ils produisent
tous les effets de la mort civile: on enlve les blesss, on les porte 
l'hpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire  leurs
adversaires.

Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu' ce que le ciel, blanchissant,
lui annont le lever du soleil; il fit sa prire  Dieu, se recommanda
 la fe Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience,
l'attaque dont il tait menac. De leur ct, Rosine et sa mre
n'avaient pu dormir. Ds que le soleil fut lev, elles allrent
rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'tait une scne
dchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de
pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour
elles l'motion trop violente du combat qui se prparait.

Vers huit heures du matin, Belzbuth se leva, encore fatigu de l'orgie
de la veille, car il avait pass la nuit presque entire  boire avec
ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna
enfin le signal de l'attaque.

Les dmons taient runis dans la cour intrieure du chteau et sous les
armes. L'avant-garde tait arme de pics, de pioches et de haches pour
enfoncer la porte. Au signal de Belzbuth, six des plus braves
s'avancrent et frapprent la porte  coups redoubls. Belzbuth avait
prononc les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola
en clats, et les assaillants purent voir derrire ses dbris Pierrot
arm d'une masse d'armes qu'il avait trouve abandonne dans la tour.
L'un d'eux s'avana rsolment; mais Pierrot abaissa sa masse et
l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux
dmon en fut aplati, et que sa tte rentra dans son cou, son cou dans sa
poitrine, et sa poitrine dans son ventre.

A cet aspect, les plus fiers reculrent. Le second voulut prendre la
place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui crasa la cervelle
contre le mur. En ce moment, il tait arm de la force divine avec
laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la
porte, l'autre appuy sur la premire marche de l'escalier de la tour,
superbe, les yeux tincelants de courage et de colre, les narines
gonfles et frmissantes, il effrayait les plus braves.

--Quoi! dit Belzbuth, un homme seul pourrait nous arrter!

Et il fit un pas vers Pierrot.

--O ma marraine! s'cria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.

A ces mots, il porta  Belzbuth un coup si pouvantable, que si la tte
de celui-ci n'et pas t garantie par un casque  l'preuve de tout,
except de la foudre du Trs-Haut, il et t rduit en poussire.
Malgr le casque, il roula tout tourdi dans la poussire. Ses soldats
reculrent pouvants. La pauvre Rosine, qui de sa fentre regardait cet
effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot.
Celui-ci, transport de joie et d'orgueil, s'lana hors de la tour,
renversa  ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzbuth, lui
arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tte.

Au mme moment, Belzbuth revenait  lui. Il se pelotonna sur lui-mme,
et, roulant comme une boule, il chappa au coup que Pierrot lui
destinait.

L'ennemi tait en fuite. Pierrot rendit grces au ciel, referma la porte
de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille
dsormais de ce ct, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'tait
point pass; il n'avait que chang de forme.

Qu'est-ce que nos combats d'homme  homme, dit trs-bien Alcofribas en
cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme
contre les dmons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant,
enseignes dployes, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se
bat pendant quelques heures, et, de quelque ct que soit la victoire,
le vainqueur fait panser les blesss et traite les prisonniers avec
humanit: l'homme a affaire  l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait
seul, abandonn, contre tout l'enfer runi. S'il tombait entre les mains
de ses ennemis, il savait quelles tortures lui taient destines. Rien
ne pourrait flchir Belzbuth, l'ternel ennemi de sa race. Il le
savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et
l'enfer eussent t ligus contre lui, seul il et fait face  tout.
Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni
les dfaillances des autres hommes. Celui qui dfend la justice,
pensait-il, est invincible. Arm d'une conscience pure, il allait au
combat. Quel que ft l'ennemi, il tait sr de vaincre.

O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit
l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est
 vous.

Peut-tre croyez-vous que Pierrot tait inquiet ou malheureux dans une
lutte si ingale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous
trompez. Pierrot tait le plus heureux des hommes. Il jouissait du
bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes
choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, tait un bonheur
suprieur  tout ce qu'il avait rv. Heureux celui qui meurt pour ce
qu'il aime! Son me est anime d'un principe divin. Plus heureux encore
celui  qui l'amour inspire des actions hroques. Il est comme ces
vases consacrs o le prtre boit le sang de Dieu mme, et que l'homme
pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la
Divinit.



II


Le combat  l'entre de la tour n'avait dur au plus que dix minutes.
C'tait plutt une escarmouche qu'une bataille dcisive. Pierrot le
sentit bien, et, sans s'arrter  recevoir les flicitations de Rosine
et de sa mre, il attendit en silence et les bras croiss un nouvel
assaut.

Les diables allrent chercher des chelles qu'ils appuyrent contre le
mur de la tour, et commencrent  monter. L, il ne s'agissait plus,
comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le foss, car
les chelles, doues par Belzbuth lui-mme d'un pouvoir magique,
s'incrustaient dans le mur de manire  ne pouvoir en tre spares.
Jusque-l les diables avaient combattu Pierrot  armes gales. Le
pouvoir dont la fe Aurore avait investi son filleul le mettait  l'abri
de tous les enchantements. Sans cette prcaution, ds son entre dans le
chteau, le pauvre Pierrot, malgr son courage et sa prsence d'esprit,
et t victime des esprits infernaux.

Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du
nombre et non celui d'une puissance magique suprieure  toutes les
forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux chelles, fut saisi
d'un dsespoir sublime.

--Grand Dieu, s'cria-t-il, si telle est ta volont sainte, laisse-moi
prir, mais sauve Rosine et sa mre!

Tout  coup il reconnut le doux parfum que la fe Aurore rpandait
partout autour d'elle.

--Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec
toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de
Belzbuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.

--Courage, amis, Pierrot est  nous!

Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme,
Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le prcipita
dans la cour. Il eut le crne fracass, et sa mort rendit quelque temps
ses camarades indcis. Notre hros profita de cette hsitation pour
frapper sans relche les plus avancs. Ses coups tombaient sur leurs
ttes comme la grle sur les toits, et chacun d'eux froissait une
cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient
le pav de la cour.

Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine levait vers le ciel ses
innocentes prires.

--O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dvoue pour moi.

Son coeur battait de frayeur et de joie  chaque coup que frappait
l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer 
l'enfer mme!

Enfin, les dmons se lassrent de fournir  Pierrot de nouvelles
victimes.

--Amis, dit Belzbuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous
n'avons pas encore us de toutes nos armes. La plus terrible nous reste.
Brlons Pierrot dans sa tour.

Aussitt tous les diables entassrent du bois et des fascines, et y
mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont
ils seront dvors dans l'ternit. Elles environnrent la tour et
montrent bientt jusqu'au sommet. Cette fois tout tait fini. Le
courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.

Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un pril si cruel, mais il
faut que je vous dise ce qui tait arriv  l'arme chinoise depuis
qu'elle obissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de
laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous
parle des Chinois et des Tartares, et je suis forc d'obir.




VI

SIXIME AVENTURE DE PIERROT

OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS
PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.--FIN DE
L'HISTOIRE DE PIERROT.


Vous avez sans doute entendu parler de la clbre ville de Kraktaktah.
Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la
carte des les Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir
de guide  l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus clbre
de toutes les villes de l'Asie. Elle est compose de sept enceintes
concentriques et parfaitement circulaires, dont voici  peu prs le
plan:

[Illustration]

Au centre tait le palais de Kabardants, empereur des les Inconnues,
dont Kraktaktah tait la capitale. Autour du palais taient rangs, dans
un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les
chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar tait une chambre o
logeait ple-mle et couchait sur la paille toute la famille du
propritaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier tait
assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour
chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se
faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et
les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens
dlicats et dsoeuvrs, mais un homme ne doit se servir que de ses
mains; quand il a dn, il les essuie  sa barbe, ou, s'il n'en a pas, 
celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette
avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages
dont on s'encombre aujourd'hui ds qu'on veut aller en voyage.

Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le
dsir de blmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette
description de la capitale de l'empire des les Inconnues n'est pas un
hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui
cherchent  plaire  leurs lecteurs plutt qu' les instruire.
Alcofribas, mes amis, n'tait pas de ce caractre. C'tait un vieux
magicien trs-savant, trs-austre, et qui se souciait de la vrit
beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout
de quarante ans, les plus clbres sont oublis; mais la vrit demeure,
elle est immortelle comme Dieu mme. D'aprs ce principe, il ne dit que
ce qui peut contribuer  la dcouverte de la vrit; tout le reste lui
est tout  fait indiffrent.

Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, aprs avoir djeun et
pans les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires
publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle
qui veillait sur le palais de Kabardants, et qui dominait de l tout le
pays, s'cria: Voil nos gens qui reviennent. En mme temps, on
distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.

On fut un peu tonn de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait 
ce qu'ils ramneraient un immense butin, la Chine tant le plus riche et
le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils
revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mmes perdu leurs
bagages, et l'on devina la triste vrit. Enfin, chaque soldat ayant
dfil  son tour, on vit avec pouvante que les trois quarts manquaient
 l'appel, et que ceux qui survivaient taient en fort mauvais tat.
Aussitt il s'leva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou
leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait
s'entendre. Kabardants, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs
de sa dfaite, dclara qu'il couperait le cou sur-le-champ  tous ceux
qui ne garderaient pas un silence absolu.

En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des
poissons.

Cependant l'arme chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis.
Celui-ci, persuad que la poursuite tait sans danger, vint camper sous
les murs de Kraktaktah. La campagne tait dserte. Moissons, troupeaux,
chevaux, tout ce qui sert  la subsistance de l'homme tait rentr dans
les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'pouvante que son nom
rpandait partout, envoya sommer la place de se rendre.

A cette sommation insolente, Kabardants saisit l'envoy chinois par les
deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit
sans vouloir le lcher:

--Va dire  ton matre que je l'appelle en combat singulier.

--J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dgager et retomber
 terre.

--Attends donc, tu es bien press... Dans quels termes lui diras-tu
cela?

--Seigneur, au nom du ciel! lchez-moi; je vais vous satisfaire.

--Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rdiger mon cartel.

--Seigneur, je vous supplie....

--Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardants s'exprime
comme le premier _pkin_ venu?

--Seigneur, je ne le crois pas, mais....

--Songe que j'ai fait de bonnes tudes aux coles de Kraktaktah.

--Seigneur, je le vois bien, mais....

--Et que j'ai eu pour matre le seigneur Poukpikpof, qui ne le cdait en
rien  Aristote.

--Seigneur....

--Ni dans les lettres,

--Seigneur....

--Ni dans les sciences,

--Seigneur....

--Ni dans l'histoire naturelle,

--Seigneur....

--Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.

--Majest...

--Et que j'ai bien profit de ses leons.

--Grand empereur....

--Eh bien, voyons, rdige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment
tu t'en tireras.

--Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le
moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber  terre.

--En effet, dit Kabardants, tes oreilles tiennent  mes mains plus qu'
ta tte.

A ces mots, le Chinois retomba lourdement  terre. Ses oreilles taient
restes aux mains de Kabardants. Il se releva  moiti mort, et essaya
de s'enfuir; mais le Tartare le retint:

--Rdige, lui dit-il.

--Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obir. Daignez me
faire donner un peu d'eau frache pour baigner ma blessure.

--En effet, mon pauvre ami, comme te voil saignant.

Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on pongea les oreilles
du Chinois, ou plutt la place o elles avaient t. Le malheureux
poussait des cris affreux, mais il fut forc de subir cette opration.

--Maintenant, dit Kabardants, as-tu l'esprit bien prsent et la pleine
possession de tes facults?

--Assurment, seigneur, s'cria le Chinois redoutant quelque
mystification nouvelle.

--Eh bien, cris: Chien de Pierrot... Qu'as-tu  me regarder comme un
imbcile?

--Majest, dit le Chinois, Pierrot n'est plus  l'arme.

--Vraiment!

--Oui, Majest.

--Et depuis quand?

--Depuis le jour de votre....

Ici le Chinois hsita et parut chercher l'expression.

--De ma fuite?

--Non, seigneur, de votre concentration prcipite du ct de
Kraktaktah.

--Est-ce qu'il est mort?

--Non, il a t destitu.

--Pierrot destitu! Qui le remplace?

--Le prince Horribilis, sire.

--Ah! bravo! dit Kabardants. Je n'ai que faire de tes services 
prsent. Va, pars, cours, vole.

Et se tournant vers les principaux officiers:

--Amis,  cheval. Pierrot est parti. La journe sera bonne.

Une heure aprs, toute l'arme tartare sortit des murs de Kraktaktah, et
se prcipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient  rien
moins. La plupart taient  dner; d'autres taient au fourrage ou
brlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des
sentinelles et des gardes avances, tout le monde courut aux armes, et
vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardants.

Les Chinois n'hsitrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la
grande muraille. Les plus affams ne se donnrent pas le temps
d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils taient
dj loin.

Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant  la fois dans
la plaine, tous dans la mme direction. Ceux qui taient  cheval
formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tte galopait, ou
plutt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient
 peine la terre; quant  lui, il maudissait sa mauvaise toile, et la
sotte ide qu'il avait eue de venir  la guerre et de faire destituer
Pierrot. De temps en temps il pensait  Kabardants.

--Quel enrag Tartare! pensait-il; voil trois jours que nous galopons
aprs lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un
bon mari et comme un bon pre, sa femme et ses enfants, le voil qui
remonte  cheval et qui court aprs nous! Est-ce du bon sens? est-ce de
la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers
Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer  Kraktaktah, pourquoi galope-t-il
maintenant du ct de la Chine?

Tout en faisant ces sages rflexions et beaucoup d'autres que je passe
sous silence, parce qu'elles ne lui ont gure profit et qu'elles ne
l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur,
ni plus dispos  reconnatre et  rcompenser le mrite des autres
hommes, il peronnait toujours son cheval. A une assez grande distance
derrire lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son
tat-major, suivi de prs par la foule des martyrs. Les lances des
Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes.
Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protgs par les
ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.

Le premier jour, plus de cent mille Chinois prirent ou furent fait
prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille
Chinois restrent encore en route. Le troisime jour, les dbris de
l'arme arrivrent  la grande muraille et se cachrent derrire les
remparts qu'avait dfendus Pierrot. Kabardants, anim par le succs,
voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares,
puiss par une course continuelle, refusrent de le suivre et remirent
l'attaque au lendemain.

Il y a un proverbe qui dit: Ne remettez jamais  demain ce que vous
pouvez faire aujourd'hui. Jamais proverbe ne fut mieux appliqu qu'en
cette occasion.

Horribilis, dsespr, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre
le commandement. Dans les grands dangers, les mes courageuses
reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient
fait place  la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en
Pierrot.

--O est-il? disait-il  Tristemplte. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.

--Je n'ai pas besoin d'tre sorcier pour le deviner, rpondit
Tristemplte avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre
pre, il est all dlivrer sa fiance.

--Eh bien, envoie sur-le-champ un exprs pour le rappeler et lui dire
que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive  l'instant, je
suis perdu, l'arme est perdue, toute la Chine est perdue.

Aussitt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.

Quatre esprits infernaux accoururent  ce signal.

--Qu'on me transporte  la cour du roi Vantripan, dit-il.

Une seconde aprs, il tait au pied du grand escalier. En entrant dans
la salle, il aperut Vantripan assis sur son trne, la couronne en tte,
les yeux rayonnant de bonheur et de fiert. Il donnait audience aux
envoys du schah de Perse.

--Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et
la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon
fils m'crit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en
fera qu'une bouche.

--Majest, dit l'envoy du schah, nous vous flicitons de ce succs et
des exploits du prince Horribilis. Il parat qu'il a t vaillamment
second par tous ses officiers, et surtout par le grand conntable.

--Qui? Pierrot? interrompit ddaigneusement le roi. Vous aurez lu cela
dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges.
Tromper, mentir, prcher le faux pour savoir le vrai, c'est le mtier de
ces gens-l, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis second par
Pierrot! Ah! ah! ah!

Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux clats.

--Majest, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince
Horribilis.

--Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais gure,
puisque j'ai reu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitt l'arme depuis
six jours. Ce n'est donc pas  lui qu'on pourra attribuer le mrite des
nouvelles que je vais recevoir.

Tristemplte s'avana d'un air modeste.

--Eh bien! dit Vantripan, o sont tes dpches?

--Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu' vous seul.

--A moi seul? Pourquoi tant de mystre? Parle devant tous. Il n'y a
personne de trop ici.

--Sire, dit Tristemplte, puisque vous le voulez, je parlerai. Aprs le
dpart du grand conntable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi
jusqu'aux portes de Kraktaktah.

--Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros
Vantripan.

--Tout  coup, continua Tristemplte, Kabardants et ses soldats ont
tourn bride et se sont prcipits sur nous avec fureur en apprenant le
dpart du grand conntable.

--Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez trills,
j'imagine?

--Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqu d'arriver, si les ordres du
prince Horribilis avaient t mieux compris et mieux excuts.

--Quels ordres?

--A la vue de Kabardants et de ses Tartares qui se prcipitaient sur
nous au galop, le prince a cri: En avant! Malheureusement, comme, je
ne sais pour quelle raison, il tait tourn du ct de la Chine au
moment o il a donn cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: En avant!
retournons en Chine. Tout le monde s'est prcipit de ce ct-l, et le
prince, entran et pouss par le courant, est arriv le premier  la
grande muraille, o il attend vos ordres souverains.

--Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se
faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?

--Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et
deux cent mille le troisime.

--En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voil trois jours bien
employs! Quelle activit! C'tait bien la peine de faire destituer ce
pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:

          Mardi, mercredi, jeudi,
          Sont trois jours de la semaine.
          Je m'assemblai le mardi,
          Mercredi je fus en plaine;
          Je fus battu le jeudi.

Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez
les Tartares?

--Majest, il ne pouvait prvoir ce qui est arriv.

--Horribilis est un sot.

--Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.

--Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui tes
ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des
conseils.

--Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous  la tte de
l'arme. Votre prsence lectrisera les Chinois, et....

--Va te faire lectriser toi-mme, interrompit le bon roi.

--Sire, dit un autre, faites faire un recensement gnral de tous les
hommes en tat de porter les armes.

--Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la pole 
frire. Imbcile, va!

--Sire, dit un troisime, faites semer des chausse-trapes sur toutes les
routes pour arrter la cavalerie tartare.

--Bon! et elle passera  travers champs, et nos chevaux se prendront
dans les chausse-trapes. Triple butor!

--Majest, dit un quatrime, si l'on substituait des piges  loups aux
chausse-trapes?

--Grand innocent! dit le roi.

--Sire, dit un cinquime, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?

--Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je
crois, de leur couper franchement le cou.

Chacun proposa son moyen.

--Vous tes tous des nes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il,
s'adressant  Tristemplte, qu'est-ce que tu proposes?

--Sire, rappelez Pierrot.

--Ah! voil un vritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan.
Mais o est Pierrot?

--Sire, il est parti.

--Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!

--Sire, dit modestement Tristemplte, si Votre Majest veut me donner
ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.

--Tu les as, dit Vantripan.

Le lendemain matin, Tristemplte arriva au chteau de Belzbuth fort 
propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes
parts avec sa fiance.

La pauvre Rosine et sa mre se croyaient  leur dernier jour et
recommandaient leurs mes  Dieu. Pierrot lui-mme, inaccessible  la
crainte, mais dsesprant de les sauver, voulait prir avec elles. Les
diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes
sortes de matires inflammables prises dans les magasins de l'enfer.
Sur ces entrefaites, Tristemplte entra dans la cour.

--O est Belzbuth? dit-il en descendant de cheval.

--Me voil! dit Belzbuth encore tout froiss de sa chute. Que me
veut-on?

A la vue de Tristemplte, il se jeta dans ses bras.

--Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.

--Oui, mes affaires....

--C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu
dfinitivement parmi nous?

--Le plus tard possible, dit Tristemplte en faisant la grimace.

--Tu fais le dgot? dit Belzbuth. Franchement tu as tort: l'enfer
n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous
menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?

--Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplte. Je viens ici pour
affaire srieuse. O est Pierrot?

--Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons excut tes ordres!

--Malheureux! s'cria Tristemplte, fais teindre le feu  l'instant!

--Ah bah! et pourquoi?

--teins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.

--Je ne veux pas, dit firement Belzbuth: il m'a ross, il a tu ou
bless plus de soixante de mes soldats; je n'ai d la vie qu' mon
casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il
prira.

--Il vivra, dit Tristemplte.

--Il prira!

--Il vivra!!

--Il prira!!!

A ces mots, les deux amis allaient se prcipiter l'un sur l'autre.

--Au nom d'blis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon;
au nom de la puissance que tu auras sur moi aprs ma mort; au nom de cet
anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'ternelle
destruction, obis, Belzbuth; teins ces flammes.

Belzbuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira 
l'cart comme un chien  qui l'on vient d'enlever un os.

--Et toi, cria Tristemplte  Pierrot, descends et ne crains rien.

--Puis-je me fier  lui? dit Pierrot  la fe Aurore.

--Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.

--Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmnerai avec moi ma
fiance et sa mre.

--Emmne-les si tu veux, dit Tristemplte.

Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut
sortir du chteau que le dernier, de peur que, par une perfidie
nouvelle, on fermt la porte sur elles. Il traversa les rangs des
diables la tte haute, le regard ferme et assur. Ses ennemis, rangs
sur deux lignes, ne purent s'empcher d'admirer son courage. Rosine
disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'tre aime d'un pareil
homme! Et la fe Aurore elle-mme, qui fermait la marche, sourit en
montrant  Belzbuth son filleul:

--Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.

Le farouche Belzbuth grinait des dents en voyant sa proie lui
chapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forait  l'obissance;
car vous savez, mes amis, que si le dmon peut tenter l'homme et le
conduire  sa perte, l'homme,  son tour, par un privilge divin, peut
enchaner et dompter le dmon. C'est toute la science des anciens
magiciens, science aujourd'hui presque oublie, nglige du moins, 
cause des inconvnients qu'elle aurait pour le repos public et pour la
sret des tats, mais relle et que cultivent encore dans la solitude
quelques sages ignors. Un jour, peut-tre, il me sera permis de vous en
dvoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystres ne
sont pas faits pour tre entendus par toutes les oreilles, ni rpts
par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'tend et
pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y
a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une toile qui ne
parle  l'esprit du philosophe et qui ne lui dvoile un des secrets de
la nature.



I

Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du chteau de Belzbuth,
le premier soin de Pierrot fut de demander  Tristemplte, qui les avait
suivis, o il voulait le conduire.

--A la cour du roi, dit Tristemplte; et il lui apprit ce que vous savez
dj, et le besoin qu'on avait de ses services.

--Cela m'est fort gal, dit Pierrot. J'ai mieux  faire que de me battre
pour un roi ingrat et pour son sclrat de fils. Horribilis a voulu
prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit prir, qu'il prisse; ce
ne sera qu'un mchant homme de moins.

--Pierrot, dit la fe Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?

--Ma vraie raison, dit Pierrot embarrass, c'est que je ne veux plus me
sparer de Rosine. J'ai trop souffert de son loignement et de ses
dangers. Je veux que dsormais tout soit commun entre nous.

--Voil une raison raisonnable, dit la fe; mais rassure-toi, je me
charge de veiller sur elle et sur sa mre. Toi, va o l'honneur
t'appelle.

--Mais... dit Pierrot.

--Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver
ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons  tre heureux.

--Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.

Et, prenant cong de sa fiance, il partit avec le magicien. Quelques
secondes plus tard, il tait auprs de Vantripan.

Le pauvre roi tait bien triste et bien malheureux. Sa fille ddaigne,
son fils dshonor par sa lchet, son arme taille en pices et son
royaume envahi lui avaient t l'apptit. Quand Pierrot parut, il fut
saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot,
qui avait le coeur tendre, fut si mu de cet accueil qu'il se sentait
lui-mme envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer,
se mirent  sangloter d'une faon pitoyable. La reine mit son mouchoir
sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blesse au coeur par les ddains
de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en
larmes.

--Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau
qui a perdu sa mre, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout
va de travers. Tu sais ce qui est arriv?

--Je le sais, dit Pierrot.

--Hlas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le
commandement  un bent qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve,
et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voil, tout est
rpar. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en
fuite les Tartares, tu couperas le cou  Kabardants, tu feras la
conqute de Kraktaktah et de l'empire des les Inconnues, et....

--Y a-t-il encore quelque chose  faire? dit Pierrot, souriant de cette
confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habilet.

--Non, voil tout, pour le moment.

--Partons, dit alors Pierrot, et il prit cong de Sa Majest.

Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la
princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.

Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et
mme, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait  peine de
l'avoir aime; mais il tait trop poli et trop dlicat pour lui dire une
pareille chose en face. Cela ne se dit pas  une simple paysanne,  plus
forte raison  une grande princesse, dont le principal dfaut tait
d'tre assez vaine, ce qui est pardonnable  une fille de roi, et de ne
pas plaire  Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre  contre-coeur
et arriva dans l'appartement de Bandoline.

Elle l'attendait,  demi couche sur un canap, et lui fit signe de
s'asseoir  ct d'elle. Il hsitait un peu, press comme il l'tait de
partir et d'chapper  une corve assez dsagrable.

--Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai  vous dire ne vous
retiendra pas longtemps.

Il obit.

--Pierrot, reprit-elle, d'o vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je
moins belle qu'autrefois?

--Vous tes toujours la reine de Beaut, rpondit Pierrot en dtournant
les yeux.

--Vous ai-je fait du tort?

--Aucun, dit Pierrot.

--Ou parce que je suis fille de roi?

--Non, dit Pierrot.

--Est-ce parce que j'ai refus autrefois de vous pouser?

Le pauvre Pierrot tait  la torture.

--On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.

Grande et triste vrit! La pauvre Bandoline rougit et plit. Enfin,
elle se leva et lui dit:

--Vous aimez une autre femme?

--Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.

--Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit,
ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot,
souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincre.

A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et
se dtourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troubl, et
alla rejoindre son nouvel ami Tristemplte. En un instant ils furent 
cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait  dire: _Jesu,
Maria_, ils se trouvrent au camp des Chinois. Tristemplte ne voyageait
jamais autrement.

Ds son arrive, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le
combat tait engag. Il y courut plein d'ardeur. Il tait temps.

Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux
dire le combat de Pierrot contre les diables dans le chteau de
Belzbuth; sa dlivrance par Tristemplte; l'audience de Vantripan;
l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'taient,
grce aux moyens de transport de Tristemplte, passes en moins de deux
heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes
trs-fiers de faire dix ou douze lieues  l'heure, tandis que nos pres
se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine  l'autre, et
vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents
lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de
leur pre, et qui, pour cela, se croient dj des hommes. Que de progrs
nous avons  faire avant de retrouver seulement la moiti des sciences
qui taient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique
Chalde!

Nous avons laiss Horribilis et les Chinois fort en peine derrire leur
grande muraille. Ils ne furent sauvs d'une destruction complte que par
la lassitude des Tartares, qui demandrent un peu de repos 
Kabardants. Celui-ci, sr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin,
vers onze heures, aprs un bon djeuner, il sortit de sa tente, et, sans
s'amuser  faire un long discours  ses soldats, il leur montra la
muraille:

--C'est l, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot
n'y est pas.

A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple  tous, dressa
contre la muraille une immense chelle. Tous les Tartares le suivirent,
et en quelques minutes parurent sur le parapet.

Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'arme, n'avait pens
qu'au sien propre. Il faisait prparer des relais de chevaux frais pour
lui et sa suite. Les gnraux, laisss sans ordres et incapables de se
tirer d'affaire eux-mmes, songeaient aussi  la retraite ou plutt  la
fuite; et le gros de l'arme, saisi d'une terreur panique, n'attendait
que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.

Lorsque Kabardants, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et
fondit sur eux, ce fut  qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares
se jetrent sur les fuyards le sabre en main, en taillrent, percrent
et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des
cris affreux. C'est  ce moment que Pierrot arriva sur le champ de
bataille.

Je ne sais si vous avez lu, mais,  coup sr, vous lirez un jour
l'_Iliade_. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans
armes, en poussant son cri de guerre, arrta, aux portes du camp des
Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta
l'pouvante dans l'me d'Hector lui-mme. Pierrot, qui dans son genre
valait bien Achille et peut-tre Roland, ne s'y prit pas autrement que
ce fameux hros pour faire reculer les Tartares victorieux.

--En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armes.

A cette voix si connue, les Chinois s'arrtrent sur-le-champ, et,
voyant Pierrot, firent face  l'ennemi.

--En avant! cria une seconde fois Pierrot.

A ce second cri, les Chinois se jetrent sur les Tartares, qui
soutinrent le choc de pied ferme.

--En avant! cria une troisime fois Pierrot, et il se prcipita dans les
rangs des Tartares.

A cette vue,  ce cri, tous s'enfuirent. Kabardants lui-mme n'osa
attendre son adversaire. Ils se prcipitrent du haut des murs dans les
fosss, ils rompirent les chelles sous leur poids, et ne se crurent en
sret (ceux du moins qui ne s'taient en sautant rompu ni bras ni
jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et
Pierrot.

Celui-ci ne s'arrta point  massacrer quelques tranards qui n'avaient
pu rejoindre assez vite le gros de l'arme. Il rangea sur-le-champ les
Chinois en bataille, et, poursuivant son succs, il fit ouvrir toutes
les portes des tours et se prcipita avec les plus braves de l'arme
dans le camp des Tartares.

Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de
leur frayeur panique, se dfendirent avec courage. Kabardants, entour
de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa
masse d'armes, crasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait 
lui; mais,  la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde,
qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'lana au milieu des
Tartares, abattit  droite et  gauche une centaine de ttes, comme un
moissonneur avec sa faucille coupe les pis mrs, et se trouva face 
face avec Kabardants.

L'empereur des les Inconnues tait brave. Sa force tait colossale, et
personne encore n'avait os lui rsister; mais  la vue de Pierrot, il
plit, et se sentit en prsence de son matre. Ce n'est pas que Pierrot
ft  beaucoup prs aussi robuste que lui: Kabardants l'emportait par
la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un
courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une me si ferme
et si sre d'elle-mme, que ses yeux mmes jetaient des clairs dans la
bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda
Kabardants, qui se prcipita sur lui tte baisse.

Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardants allait tomber
sur sa tte; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le
tronon seul resta dans la main du gant. A son tour, Pierrot frappa sur
la tte de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardants
fut coup en deux parts qui tombrent  terre. Il redoubla, mais le
crne du gant tait invulnrable; seulement, il fut tourdi de ces deux
coups si violents et tendit les bras en avant comme un homme qui va
tomber.

A cette vue, les deux armes s'arrtrent d'elles-mmes, attendant la
fin du combat pour obir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous prserve
d'assister  un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est
terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires
dpendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire  un
ennemi invulnrable, avait un grand dsavantage; il le savait, et ne se
dcouragea point. Celui qui avait combattu, sans plir, Belzbuth et
toute la troupe des dmons, ne pouvait pas reculer devant un homme.
Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de
Kabardants, plus impntrable que douze cailles d'un crocodile, il
chercha quelque arme nouvelle.

Si le gant et t moins fort, Pierrot l'aurait touff dans ses bras,
mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrire, et
saisissant  deux mains un rocher norme, il voulut le lancer sur
Kabardants pour l'craser en dtail, puisqu'il ne pouvait le blesser.

Au mme moment, celui-ci revenait de son tourdissement; il comprit le
dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'lana sur lui. Ce
cimeterre lui avait t donn par sa mre, la sorcire Vautrika, et sa
lame, forge par les esprits infernaux, tait d'une trempe si fine que
rien ne pouvait lui rsister. Il en assna un coup furieux sur Pierrot;
celui-ci, agile comme une hirondelle, vita le cimeterre qui retomba sur
le tronc d'un chne gigantesque. Le chne fut coup en deux avec la mme
prcision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec
un grand bruit et crasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des
deux armes.

A cette vue, tout le monde s'carta pour faire place aux deux
combattants.

Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus
robuste, mieux arm et invulnrable, finirait par le vaincre.

Il prit alors  deux mains le rocher dont nous avons parl, et le jeta
de toute sa force dans la poitrine du gant. Celui-ci chancela sur sa
base et vomit des flots de sang. En mme temps, Pierrot remarqua une
chose singulire, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lvres,
mais de sa poitrine.

Il en conclut qu' cet endroit Kabardants n'tait pas invulnrable, et
prit son parti sur-le-champ.

Il arracha des mains d'un Tartare stupfait, une longue lance, et
l'enfona dans le creux de la poitrine du gant. La lance pntra
jusqu'au coeur, et Kabardants tomba mort.

Tous les spectateurs, qui jusque-l, dans les deux armes, avaient
tressailli de crainte et d'esprance, commencrent  respirer: quel que
ft le vainqueur, on sentait bien que sa victoire dcidait de tout. Je
n'oserais dire si la mort de Kabardants excita de grands regrets chez
les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussrent un
long cri de joie en voyant leur ennemi  terre.

--Victoire et longue vie  Pierrot! s'crirent-ils de toutes parts.

Le gnral tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses
compatriotes et demanda une trve pour ensevelir l'empereur dfunt.
Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'loge de son courage, et ajouta
gracieusement qu'il ne dpendait que des Tartares de changer cette
courte trve en une longue et solide paix.

Aussitt les deux armes se sparrent, et chacune regagna son camp. Les
Chinois, ivres de joie, ne savaient comment tmoigner leur tendresse au
bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouv en lui un protecteur,
un pre, un frre, un ami. Quand il demanda ce qu'tait devenu
Horribilis, on lui rpondit en riant qu'il avait pris le chemin de
Pkin, et qu'au train dont il tait parti, il devait dj tre arriv.

L'autre arme tait fort divise. Aprs la mort de Kabardants et de
Pantafilando, il n'y avait plus d'hritier du trne, la dynastie tait
teinte: perte mdiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes
que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'tait plus facile que de
faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des
principales familles taient au camp, chacun d'eux s'offrit pour
candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La
discussion fut trs-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing,
et paraissait dispos  soutenir son droit de toutes les manires. Enfin
l'un des plus gs, qui, par hasard, n'avait aucune prtention au trne,
ouvrit un avis qui fut bientt approuv de tous.

--Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin
qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, aprs les
Franais, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point
de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun
parti au dtriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse
ces deux conditions.

--Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.

--C'est Pierrot.

Cette proposition, par un hasard singulier, runit toutes les voix: on
offrit le trne  Pierrot, qui le refusa.

--Je n'en suis pas digne, rpondit-il modestement.

La vrit est que Pierrot, devenu sage par l'exprience, et connaissant
la difficult de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une
affaire si pineuse.

--Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire;
pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma
famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de
moi, mais je ne veux pas rgner. Dans ce mtier-l, le plus habile fait
chaque jour cent sottises irrparables; que ferai-je, moi qui ne suis
qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, lever mes enfants,
cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois,
mais rarement, de bons conseils  ceux qui me les demanderont avec un
coeur sincre: la Providence se chargera du reste.

Peut-tre trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot tait un peu
goste. Le vieil Alcofribas le trouve trs-sage et l'approuve en tout
point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.

L'gosme de Pierrot est d'une espce si rare, qu'il touche  la vertu
la plus pure et au dsintressement le plus extraordinaire il y touche
de si prs, qu'en vrit j'aurais de la peine  l'en distinguer.

Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont
libres.

Les Tartares ne se laissrent point dcourager par un premier refus; au
contraire, aiguillonns comme la plupart des hommes par cette obstacle,
ils revinrent  la charge et demandrent enfin  Pierrot de leur
choisir un roi de sa faon.

--Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui runisse
toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.

--Eh bien, dit Pierrot, proclamez la rpublique.

A ces mots, tout le monde prit  la fois la parole et voulut donner son
avis.

Le fracas devint tourdissant.

L'un dit que la rpublique tait l'anarchie; l'autre, que c'tait le
gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que
c'tait le moins ennuyeux des gouvernements,  cause du changement
perptuel des gouvernants et des systmes; un quatrime dit que cela
convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux
Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire
un tour de promenade.

Quand il revint, on avait opt pour la monarchie: Trautmanchkof avait
t nomm empereur.

Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers
chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnatre.

Pierrot, ayant accompli sa tche, fit rparer la grande muraille, laissa
le commandement de l'arme chinoise  des officiers aguerris, et alla
retrouver Vantripan.

Le bruit de ses exploits l'avait prcd.

Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour
d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir  sa droite pendant le
dner, et but  sa sant plus de six bouteilles, en le proclamant le
vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de
l'admiration du monde.

Ce gros Vantripan tait un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce
qu'il devait  Pierrot. Quant  celui-ci, toujours modeste, il ne
pensait qu' rejoindre sa chre Rosine et  goter un repos qu'il avait
si bien gagn.

Enfin arriva ce jour si longtemps dsir.

Pierrot partit seul, mont sur Fendlair qui piaffait, caracolait et
galopait comme s'il avait compris la joie de son matre.

Il arriva  la porte de la ferme.

Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait
pas voulu lui annoncer son arrive; aussi tait-elle en nglig du
matin; mais ce nglig, mes chers amis, et t envi des plus grandes
et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute
la coquette simplicit.

coutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.

Elle tait vtue, dit-il, d'une robe blanche d'toffe simple et unie.
Cette robe, qu'elle avait taille elle-mme, se drapait naturellement
autour de son corps comme les toffes qui couvrent les statues des
impratrices de Rome; mais vous concevez assez la supriorit que
devait avoir la nature vivante et anime, disposant de l'une des plus
belles cratures qui depuis ve aient enchant les regards des hommes,
sur l'artiste qui sculpte un marbre inanim et qui cherche,  force de
gnie,  reproduire quelque faible image de l'ternelle beaut. Sa
taille souple et sans corset donnait  sa dmarche une grce
incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge nou autour de son cou
relevait l'clat de son teint qui tait blanc, ros et presque
transparent. Ses cheveux, ngligemment attachs, comme ceux de Diane
chasseresse, retombaient sur ses paules dans un dsordre charmant...

Peut-tre trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible ide de la
beaut qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tires de la
sculpture et de l'antiquit, sont un peu obscures pour qui n'a jamais
visit le muse du Louvre.

Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet
en toutes choses.

Le vieil Alcofribas avait pass sa vie entire dans l'tude des
sciences, et il avait un peu nglig les lettres.

Le binme de Newton lui tait plus familier que l'loquence, et les
dcouvertes palontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne
sont pas la millime partie des choses que ce vieux magicien avait
inventes et publies dans des livres mystrieux qui furent autrefois
brls par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier
exemplaire a t dcouvert il y a six mois, dans les ruines de
Samarcande, par un de mes amis, qui est all visiter les bords de
l'Oxus.

Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystrieuses
conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu' prsent
dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer
jusqu' Strasbourg; de Strasbourg vous iriez  Vienne, en chemin de fer;
de Vienne vous iriez  Constantinople moiti en chemin de fer, moiti
par terre; de Constantinople  Scutari par mer; de Scutari  Damas avec
la caravane des plerins de la Mecque; de Damas  Bassorah par chameaux,
 travers les dserts de la Msopotamie; de Bassorah, qui est sur le
Tigre,  Hrat,  pied,  cheval, en voiture ou en ballon, suivant
l'occasion; de Hrat aux Portes de fer qui gardent l'entre du Khoraan;
des Portes de fer  l'Oxus et  Samarcande, capitale du pays de Sogd.

Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand
caravansrail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants
venus d'Europe, ce qui veillerait la curiosit et le soupon.

Vous traverserez le caravansrail dans toute sa longueur, deux fois;
vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne
diagonale entre les deux extrmits les plus loignes du btiment, car
il est de forme irrgulire.

Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux
mots: _kara, brankara_, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule
magique consacre; puis vous sortirez du caravansrail, vous suivrez la
premire rue  gauche, qui est la rue Rhkhr (Rhkhr, en tartare,
signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards  barbe blanche
qui sont rangs en cercle et assis  terre, les jambes croises.

Ils cherchent sur la tte et dans les cheveux les uns des autres ce
petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains;
quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'crasent
entre les pouces. Ne cherchez pas  leur parler ni  les aider, ce
serait inutile; suivez la seconde rue  droite, la premire  gauche, la
troisime  droite, la seconde  gauche, la quatrime  gauche et 
droite.

L, vous prendrez la premire  gauche, et vous vous arrterez devant
une maison que rien ne distingue de toutes les autres.

N'allez pas plus loin, c'est l.

Vous entrerez dans une alle sombre, vous monterez un tage, vous
enfilerez un long corridor, vous monterez un autre tage, vous entrerez
dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six
marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches;
vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte
secrte dont vous n'aurez pas la clef.

Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de
serrure.

Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois
marches, et vous serez dans l'antichambre.

L, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais
vous verrez une main qui, seule en l'air et dtache de tout corps
visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.

Cette main est noueuse et ride: on voit qu'elle a beaucoup souffert;
c'est celle du vieil Alcofribas.

Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le
domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par
ordre de son matre.

Ne vous arrtez pas  regarder les globes et les cartes astronomiques,
ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessine sur
le mur; allez droit  la table o la main vous conduit, poussez le
ressort d'une bote en bois de cdre.

La bote s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit crit dans la
langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le rgne de
Cyrus.

Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.

La main fera signe que vous tes des imbciles, vous prendra par le bras
et vous jettera  la porte.

Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris,
si bon vous semble,  moins que vous ne prfriez dchiffrer les
inscriptions laisses par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur
les murs de son palais dont on voit les ruines  Samarcande.

Ici vous me demanderez peut-tre  quoi sert un si long voyage, puisque,
aprs tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.

Mes enfants, vous tes trop aimables pour que je ne vous dise pas la
vrit tout entire.

A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous
voulez,  tuer le temps, jusqu' ce que nous allions tous ensemble en
paradis.

Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui
n'avaient pas d'autre but que de voir plus tt le terme des soixante ans
de vie dont le ciel leur avait fait prsent.

Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne,
Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la
main du vieil Alcofribas?

Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une anne.

C'est toujours une anne pendant laquelle vous avez eu un dsir violent,
une vraie passion, c'est--dire ce qui fait vivre et soutient les
hommes; car, faibles cratures que nous sommes, nous n'avons en
nous-mmes aucun principe de vie.

Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous
eussions sans cesse recours  lui.

Il est temps de laisser ce sujet. Je commence  prcher, je crois, et
vous, enfants,  biller.

coutez plutt l'histoire de notre ami Pierrot.

Elle touche  sa fin, car le vieil Alcofribas dit trs-bien:

Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du
bonheur.

Et Pierrot avait enfin mrit d'tre heureux.

Je ne vous ferai pas le rcit de sa conversation avec la belle Rosine;
vous sentez bien qu'elle dut tre trs-intressante, car tous les deux
avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne
leur manquaient pas.

Qu'il vous suffise de savoir que la mre de Rosine fut oblige de venir
les chercher elle-mme et de leur rappeler que le djeuner tait servi
depuis plus d'une heure.

Deux jours aprs, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait
voulu assister au mariage de Pierrot, et lui tmoigner par l une amiti
sincre.

De son ct, Pierrot dit qu'il ne dsirait qu'une occasion de lui
prouver son dvouement, et cette occasion ne tarda gure  se prsenter,
comme nous le dirons en son lieu.

Le lendemain, on signa le contrat.

Le pre et la mre de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le
chemin des airs, o ils avaient suivi la fe Aurore.

Je laisse  deviner la joie et les embrassements de cette heureuse
famille.

Le mariage se fit dans la maison de la mre de Rosine.

Il y avait ple-mle des rois, des princesses du sang, des bourgeois,
des paysans, des soldats, et un vque, monseigneur de Bangkok, dans le
royaume de Siam, qui donna lui-mme la bndiction nuptiale aux deux
poux.

La fe Aurore prsidait toute l'assemble, et aprs le repas, grce 
ses soins, l'orchestre des gnies, conduit par le propre chef de musique
du roi Salomon, donna un bal magnifique.

Ainsi finissent les aventures de Pierrot.

Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop
longues!

Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut
extrmement paisible.

Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident
n'eut pas de suites fcheuses.

Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trne, fit rvolter
contre son pre une partie de l'arme.

Vantripan, effray, alla se rfugier chez Pierrot, qui le reut  bras
ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta  cheval et
courut au-devant des rvolts.

A sa vue, ceux-ci posrent les armes et demandrent grce. Pierrot leur
pardonna et se fit livrer Horribilis.

Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les
supplices, et dont le caractre, naturellement gnreux, s'tait encore
adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grce et se contenta de
le faire exiler.

Horribilis,  quelques jours de l, fut pris par les Tartares et pendu 
un arbre avec son ami Tristemplte.

Cet vnement ne fit de peine  personne.

Deux ans aprs, Vantripan mourut, laissant le trne  sa fille, qui
voulut confier le gouvernement  Pierrot; mais celui-ci la remercia et
refusa de sortir de sa retraite.

Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof,
l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au
fond de ses dserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au
commandement de l'arme chinoise.

Ainsi, quoiqu'il ne ft qu'un simple particulier, et qu'il ne voult pas
tre autre chose, il gouvernait en ralit l'empire par ses vertus, son
exprience et son courage.

Il vcut fort longtemps, employant sa fortune, que les libralits de
Vantripan avaient rendue immense,  fonder des coles et des
bibliothques,  construire des canaux,  rparer les grandes routes et
 faire des expriences agricoles dont il publiait le rsultat, afin que
tout le monde pt en profiter.

C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouv, il y a
vingt ans, et dont ils se sont attribu le mrite. Il inventa encore
beaucoup d'autres choses qu'on rinventera plus tard sans aucun doute,
et que je ferai connatre au public ds que j'aurai termin la
traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est cach dans une
vieille maison de Samarcande.

Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'tait que Pierrot, et comme
il avait bien profit des leons de la fe Aurore.

Son nom est rest fort clbre  la Chine et dans le vaste empire des
les Inconnues; de l il fut port en Europe par Plancarpin, qui en
entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se
mlrent  l'histoire vridique que je viens de vous conter.

Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais
t glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le reprsentent
souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous
faire rire.

On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter
ce nom respectable.

Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis
que Pierrot a vcu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un
saint.

Je vous souhaite, mes amis, de faire la mme chose!


FIN






SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules Bardoux, directeur.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire fantastique du clbre Pierrot
by Alfred Assollant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE FANTASTIQUE DU ***

***** This file should be named 17106-8.txt or 17106-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/7/1/0/17106/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

