The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barrs

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Title: Le culte du moi 2
       Un homme libre

Author: Maurice Barrs

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE CULTE DU MOI

       *       *       *       *       *

UN HOMME LIBRE

Par

MAURICE BARRS

DE L'ACADMIE FRANAISE



       *       *       *       *       *

PARIS


1912


       *       *       *       *       *



TABLE



PRFACE de l'dition de 1904

DDICACE


LIVRE PREMIER

EN TAT DE GRACE


CHAPITRE I.--_La journe de Jersey_


CHAPITRE II.--_Mditation sur la journe de Jersey_


LIVRE DEUXIME

L'GLISE MILITANTE


CHAPITRE III.--_Installation_

  a) Installation matrielle

  b) Installation spirituelle

  c) Prire-programme


CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_

  a) Examen physique

  b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
de la mort.--Colloque)


CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_

  a) Mditation spirituelle sur Benjamin Constant
(Application des sens.--Mditation.--Colloque.
--Oraison)

  b) Mditation spirituelle sur Sainte-Beuve
(Application des sens.--Mditation.--Colloque.
--Oraison)


CHAPITRE VI.--_En Lorraine_

  Premire journe: Naissance de la Lorraine.
--Deuxime journe: La Lorraine en enfance.
--Troisime journe: La Lorraine se dveloppe.
--Quatrime journe: Agonie de la Lorraine.
--Cinquime journe: La Lorraine morte.
--Sixime journe: Conclusion, la soire d'Harou.


LIVRE TROISIME

L'GLISE TRIOMPHANTE


CHAPITRE VII.--_Acdia, Sparation dans le
                monastre_


CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_


CHAPITRE IX.--_Veille d'Italie_ (Enseignement
              du Vinci).


CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_

  a) Sa beaut du dehors

  b) Sa beaut du dedans (Sa Loi.--Mon tre.
--L'tre de Venise.--Description du type qui
les runit en les rsumant)

  c) Je suis satur de Venise


LIVRE QUATRIME

EXCURSION DANS LA VIE


CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.

  J'amasse des documents

  Je profite de mes motions

  Mditation sur l'anecdote d'amour


CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La rgle de
                  ma vie.--Lettre  Simon)


Pas de veau gras. (Rponse  M. Doumic)

Petite note de l'dition de 1899



       *       *       *       *       *


PRFACE DE L'DITION DE 1904


_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de dplaire ne peuvent imaginer
les divines satisfactions de ma vingt-cinquime anne: j'ai scandalis.
Des gens se mettaient  cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
crevait de bonheur_.

Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
_vers Pques, en 1889. Les matres de la grande espce vivaient encore.
Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui o je causais
avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothque du Snat et
qu'un petit vieillard vigoureux--c'tait le Pre, c'tait l'Empereur,
c'tait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mriter que
l'Histoire acceptt ce groupe de quatre ges littraires! Ainsi quand
j'tais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pense tout acilic
faisait recette auprs du public. On prenait la grossiret pour de la
force, l'obscnit pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
pour des pages grouillantes de vie. Autant de raisons pour qu'un petit
livre d'analyse ne ft peint remarqu. Et puis l'_Homme libre _tait peu
comprhensible._

_Croyez-vous donc que j'eusse voulu tre entendu de n'importe qui?
J'crivais pour mettre de l'ordre en moi-mme et pour me dlivrer, car
on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume  la main. Mais le
premier venu allait-il pencher sa tte, par-dessus mon paule, sur mon
papier?--Fi, Monsieur! m'criai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
connatre mes plus dlicates complications_.

_Faites d'abord des tudes prliminaires ou plutt adressez-vous
ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez n pour que nous causions
ensemble._

_Cette disposition mprisante a ses inconvnients. J'ai cr un prjug
contre mes livres. Pendant une dizaine d'annes, il y eut sur
l'_Egotisme _de M. Barrs, sur le_ Moi _de M. Barrs les plus sots
jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.

_Verdi rptait souvent_: _Nous autres artistes, nous n'arrivons  la
clbrit que par la calomnie_. _Je ne suis ni clbre ni calomni,
mais on a travesti mes thses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
ils me donnrent de l'ennui. J'ai eu le dgot d'entendre un ministre de
l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
Moi _de M. Barrs. Ce problme de l'individualisme qui passionne nos
dputs quand on le leur pose sous la forme concrte d'une marmite 
renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phnomne
de prtention littraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
bonhomie  la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
pour raviver l'ennui des discordes passes, mais pour marquer comment je
connus mon erreur. Cette aprs-midi me montra clairement que pour agir
sur des intelligences la sincrit ne suffit pas_.

_J'ai pch contre ma pense, par trop de scrupule. J'ai craint
d'introduire mon didactisme en supplment aux faits; je me suis abstenu
de me rgler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nment.
Je voyais s'veiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
dcrivais, j'acceptais ma spontanit. J'oubliais qu'il s'agit de crer
un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
philosophe doit se proccuper de l'effet  produire. J'avais une
tendance  conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon me,
car tout cela voulait intensment vivre; or il y a, dans ma conscience
un moqueur, qui surveille mes expriences les plus sincres et qui rit
quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait t capable de ce
ddoublement, et s'il avait ml  son chant pathtique les railleries
de son surveillant intrieur, il aurait dconcert_.

_Mes ans, Anatole France et Jules Lematre, me comblaient; ils m'ont,
ds la premire minute, trait avec une grande gnrosit, mais ils
prtendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'tait qu'un de mes
moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jet l'ancre,
n'admettaient pas que mes inquitudes diffrassent de leur curiosit.
Peut-tre M. Paul Desjardins rsumait-il l'opinion moyenne des gens de
lettres autoriss dans une phrase qui me troublait par un mlange de
justesse et d'injustice. Cet adolescent, disait le critique des_
Dbats, _cet adolescent, si merveilleusement dou pour le style, a
trouv le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
malheur, il s'est gar dans son propre dandysme et il lui est arriv,
ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-mme si ce qu'il disait
tait srieux ou non. C'est un mlange extraordinaire de sincrit nave
et d'ironie trs serre.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
est lui-mme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sr de
lui sous son air imperturbable_....[1]

_Je l'ai dit ailleurs dj_[2], _je n allai point droit sur la vrit
comme une flche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
arbres pour s'lever tagent leurs ramures; toute pense procde par
tapes. Je vivais dans une crise perptuelle; ma pense tait, que dis-je!
elle est encore une chose vivante, la forme de mon me. Qu'est-ce que mon
oeuvre? Ma personne toute vive emprisonne. La cage en fer d'une des btes
du Jardin des Plantes_.

_A la date o j'cris cette prface, je viens d'entreprendre les_
Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilit. Qu'en
tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
mon abondance, je ne me possdais pas comme un tre intelligible et
cern. C'est la rgle de toute production artistique. L'on ne dlibre
gure sur les ouvrages qu'on_ _crira; on se surprend  les avoir dj
vcus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plnitude, par
ncessit et de la manire la plus irrflchie que se produisent les
germes qui, bien soigns, deviendront de grandes oeuvres droites.
Magnifique geste d'une mre qui prend son fils aux mains de
l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connat
point._

_Mais pourquoi chercher tant de raisons  ce refus de me comprendre que
j'ai subi durant douze annes? C'est bien simple: nous ne conqurons
jamais ceux qui nous prcdent dans la vie. En vain nous prtent-ils du
talent, nous ne pouvons pas les mouvoir. A vingt ans, une fois pour
toutes, ils se sont choisi leurs potes et leurs philosophes. Un
crivain ne se cre un public srieux que parmi les gens de son ge ou,
mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.

_Les jeunes gens me ddommageaient. Ils se rptaient la dernire page
des_ Barbares: _O mon matre... je te supplie que par une suprme
tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destine... Toi
seul,  matre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
des hommes. Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
discipline. Ils s'intressrent passionnment  une recherche
qu'eux-mmes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
certains jeunes esprits une agitation singulire. On m'a racont qu'au
Conseil suprieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Grard
exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
rhtoriciens et nos philosophes de Paris. A cet poque on disputait s'il
fallait tre barrsiste ou barrsien. Charles Maurras tient pour
barrsien. La _ Revue indpendante _avait publi de M. Camille Mauclair
une sorte de manifeste sur le barrsisme. Un sage aurait, ds ce dbut,
discern chez les tenants du culte du Moi des formations trs
diverses; mais nous avions en commun le plus bel lan de jeunesse.
Nous nous groupmes tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
no-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
1894  mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
quipe bariole travailla aux fondations du nationalisme, et non point
seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
franais. Parfaitement, Fournire, Henri Brenger, Camille Mauclair
taient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
les Dracins, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
obligrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
traditionalisme_.

_En 1897, le dsarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
extrme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyrent leur P.P.C. J'ai
gard une lettre prive,  la fois touchante et singulire, de la_ Revue
blanche. _C'tait l'poque hroque. Le fameux M. Herr, bibliothcaire
de l'cole normale, un Alsacien et un aptre (c'est vous dire deux fois
qu'il ne manque pas de vivacit), se chargea de formuler une
excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il tait un peu
plus d'Obernai me reprocha d'tre de Charmes. Il se glorifie d'tre le
fils des livres et me mprise d'tre le fils de mon petit pays. Je le
flicite tout au moins de poser ainsi le problme. Oui, l'homme libre
venait de distinguer et d'accepter son dterminisme_.

_Il y a, dans la prface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
s'adresse aux jeunes gens de 1889 pour les inviter  se mfier du
nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial et du
nihiliste dlicat. Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un picurien intellectuel et
raffin.... Ce nihiliste dlicat, comme il est effrayant  rencontrer et
comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
ides. Son esprit critique, prcocement veill, a compris les rsultats
derniers des plus subtiles philosophies de cet ge. Ne lui parle pas
d'impit, de matrialisme. Il sait que le mot_ matire _n'a pas de sens
prcis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
que toutes les religions ont pu tre lgitimes  leur heure. Seulement
il n'a jamais cru, il ne croira jamais  aucune, pas plus qu'il ne
croira jamais  quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
transform en un outil de perversit lgante. Le bien et le mal, la
beaut et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
de simple curiosit. L'me humaine tout entire est, pour lui, un
mcanisme savant et dont le dmontage l'intresse comme un objet
d'exprience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
moral, rien n'est immoral. C'est un goste subtil et raffin dont toute
l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barrs, dans
son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
manque seulement une conclusion,--consiste  adorer son moi,  le
parer de sensations nouvelles._

_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de rsultat,
mais, cette conclusion suspendue, les_ Dracins _la fournissent. Dans
les_ Dracins, _l'homme libre distingue et accepte son dterminisme. Un
candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
analyse, il prouve le nant du Moi, jusqu' prendre le sens social. La
tradition retrouve par l'analyse du moi, c'est la moralit que
renfermait l'_Homme libre, _que Bourget rclamait et qu'allait prouver
le roman de l'_ nergie nationale.

_Je ne permets qu' des catholiques les diatribes contre l'gotisme. Si
vous n'tes pas un croyant, d'o prenez-vous vtres point de vue pour
fltrir l'individualisme? Au reste, d'une manire gnrale, il serait
dtestable que nous pussions contraindre des tres en formation_.
Souvent leurs maladies prparent leur sant. Ce fier et vif sentiment du
Moi que dcrit_ Un Homme libre, _c'est un instant ncessaire, dans la
srie des mouvements, par o un jeune homme s'oriente pour recueillir et
puis transmettre les trsors de sa ligne_.

_Un moi qui ne subit pas, voil le hros de notre petit livre. Ne point
subir! C'est le salut, quand nous sommes presss par une socit
anarchique, o la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
discipline et quand, par-dessus nos frontires, les flots puissants de
l'tranger viennent, sur les champs paternels, nous tourdir et nous
entraner_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
connaissance nette de leur vritable tradition, mais il les pressait de
se dgager et de retrouver leur filiation propre_.

_Si je ne subis pas, est-ce  dire que je n'acquire point? J'eus mes
victoires et mes conqutes en Espagne et en Italie; nos dfaites sur le
Rhin contriburent  ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai reu
peut-tre ma vue principale,  savoir que, le jour o les dmocrates
trahissent les intrts et la vritable tradition du pays, il y a lieu
de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
confier  la fois l'amlioration sociale et les grandes ambitions
nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
plus longue que celle de Marc-Aurle. Nous ne sommes point ferms 
l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
transforme ses aliments_.

_J'ai marqu ailleurs, comment un premier travail de mes ides n'est,
tout au fond, que d'avoir reconnu d'une manire sensible que le moi
individuel tait support et nourri par la socit. Sur cette tape je
ne reviendrai pas, mais on veut largir ici le raisonnement, et, d'une
volution instinctive, faire une mthode franaise._

       *       *       *       *       *

_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
l'individualisme est mauvais. Le Franais est individualiste, voil un
fait. Et de quelque manire qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
les fortes critiques que nous accumulons contre la Dclaration des
Droits de l'homme n'empchent point que ce catchisme de
l'individualisme a t formul dans notre pays. Dans notre pays et non
ailleurs! Et ce phnomne (qu'aucun historien jusqu' cette heure n'a
rendu comprhensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
prdispose  l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
Robert Greslou de Bourget n'empche point que quelques-unes des
prcieuses qualits de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
dfauts, de ce qu'ils sont des tres qui ne s'agrgent point
naturellement en troupeau_.

_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complt par les_ Dracins, _est
utile aux jeunes Franais, en ce qu'il accorde avec le bien gnral des
dispositions certaines qui les eussent aisment jets dans un nihilisme
funbre_.

_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors mme
que je semblais le plus l'humilier. Une de mes thses favorites est de
rclamer que l'ducation ne soit pas dpartie aux enfants sans gard
pour leur individualit propre. Je voudrais qu'on respectt leur
prparation familiale et terrienne. J'ai dnonc l'esprit de conqurant
et de millnaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indignes
comme un administrateur despotique doubl d'un aptre fanatique; j'ai
marqu pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
l'Universit, dracine les esprits. Si l'on veut bien y rflchir, ce ne
sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeur attentif
aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les ngliger,
puisque je voulais dcrire une certaine sensibilit franaise et surtout
agir sur des Franais. Mon mrite est d'avoir tir de l'individualisme
mme ces grands principes de subordination que la plupart des trangers
possdent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
Franais croient en eux-mmes; ils jugent de toutes choses par rapport 
leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
contemporains ne m'eussent pas cout si j'avais pris mon point de
dpart ailleurs que du_ Moi.

_Au milieu d'un ocan et d'un sombre mystre de vagues qui me pressent,
je me tiens  ma conception historique, comme un naufrag  sa barque.
Je ne touche pas  l'nigme du commencement des choses, ni  la
douloureuse nigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne  ma
courte solidit. Je me place dans une collectivit un peu plus longue
que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
que ma chtive carrire. A force d'humiliations, ma pense, d'abord si
fire d'tre libre, arrive  constater sa dpendance de cette terre et
de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commande jusque
dans ses nuances_....

       *       *       *       *       *

_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fidles
lecteurs, il est possible qu'un tranger s'approche de notre cercle et
que, jetant les yeux sur cette prface, il s'tonne. En effet, pour tout
le monde,  vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
se proccupent de trouver le fondement philosophique de leur activit.
Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
L-dessus, je n'ai rien  rpondre. D'autres personnes semblent craindre
que le got de la rflexion ne dnature et ne comprime la navet de nos
impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
nous, ce serait d'exciter, d'mouvoir l'tre profond par la justesse des
cadences, mais en mme temps de le persuader par la force de la
doctrine. Oui, l'art d'crire doit contenter ce double besoin de musique
et de gomtrie que nous portons,  la franaise, dans une me bien
faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
satisfaire  cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
la fiert sans aucun thtral et ne rtrcit pas le coeur_.

Juillet 1904.


[note 1: Les _Dbats_ du 13 dcembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
Desjardins.]

[note 2: Voir  l'Appendice: _Une rponse  M. Doumic: Pas de veau
gras_.]

       *       *       *       *       *


DDICACE

       *       *       *       *       *

  _A QUELQUES COLLGIENS_

_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_

     _J'OFFRE CE LIVRE_

_J'cris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
grandes personnes, j'en aurais de la vanit, mais il n'est gure utile
qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-mmes les expriences que je
vais noter, elles ont systmatis leur vie, ou bien elles ne sont pas
nes pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
superflue_.

_Les collgiens sont  peu prs les seuls tres qu'on puisse plaindre.
Encore la moiti d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
isolons, nous nous distrayons selon le systme qui nous parat
convenable. Au collge, ils sont soumis  une discipline qu'ils n'ont
pas choisie: cela est abominable. J'ai relev avec pit, depuis six 
sept ans, les noms des enfants qui se sont suicids. C'est une longue
liste que je n'ose pas publier. J'aurais aim ddier  leur mmoire ce
petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
rpandant leurs noms dans la vie._

_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une rsolution
aussi extrme. Ces mes dlicates et paresseuses taient videmment mal
renseignes. Elles crurent qu'il y a du srieux au monde. Elles
attachaient de l'importance  cinq ou six choses: en ayant prouv du
dsagrment, elles reculrent hors de la vie. L'essentiel est de se
convaincre qu'il n'y a que des manires de voir, que chacune d'elles
contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilet, les
avoir toutes sur un mme objet. Ainsi nous amoindrissons nos
mortifications  penser quelles sont causes par rien du tout, et nous
arrivons  souffrir trs peu_.

_Parce qu'il dtaille ces principes et les illustre de petits exemples
emprunts  l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appel
 rendre service_.

_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirm qu'aux sicles
derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
se plaisaient dj  faire des proslytes. Ils enfermaient parfois les
esprits pais dans une chambre de fer chauffe au rouge. Le matrialiste
en tait rduit  sauter prcipitamment sur l'un et l'autre pied,
jusqu' ce qu'il et modifi sa conception de l'univers. C'est ainsi que
la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idalistes.
Notre sentiment lev du problme de la vie est fait de notre inquitude
perptuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.

_Dans cette disgrce je gote un plaisir rel. Chercher continuellement
la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa flicit dans
les expriences qu'on institue, et non dans les rsultats qu'elles
semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
chapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
dans la disproportion entre l'objet qu'ils rvaient et celui qu'ils
atteignent_.

_Jrme Paturot dsirait un peu vivement une position sociale. C'est
d'une petite me. Il et t plus heureux s'il avait suivi ma mthode,
s'gayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
pas de plaisir. C'est faute d'avoir possd ma philosophie. Je vais
parmi les hommes, le coeur dfiant et la bouche dgote; j'hsite
perptuellement entre les rves de Paturot et ceux des mystiques: les
uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pens qu'entre tous, Ignace de
Loyola avait montr le plus de gnie, et je le dis le prince des
psychologues, parce qu'il dclare  la dernire ligne de ses_ Exercices
spirituels, _ou suite de mcaniques pour donner la paix  l'me: Et
maintenant le fidle n'a plus qu' recommencer_.

_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois  trouver le
bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le dsiriez
si fort que vous l'avez le plus approch; recommencez maintenant!
Faisons des rves chaque matin, et avec une extrme nergie, mais
sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
trs facile avec le joli temprament que nous avons tous aujourd'hui._

_Cette mthode, je l'ai expose et justifie, je crois, dans la fiction
qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
l'accentuer dans vingt-cinq feuillets trs savants, trs obscurs et un
peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collgiens
que j'aime, je m'en tiens  la forme la plus enfantine qu'on puisse
imaginer d'un journal_.


       *       *       *       *       *


UN HOMME LIBRE


       *       *       *       *       *


LIVRE PREMIER

EN TAT DE GRACE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

LA JOURNE DE JERSEY


Je suis all  Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bb, quand je
l'tais moi-mme, dans le sable de sa grand'mre, o dj nous
btissions des chteaux. Mais nous ne fmes intimes qu' notre majorit.
Je me rappelle le soir o, place de l'Opra, vers neuf heures, tous deux
en frac de soire, nous nous trouvmes: je m'aperus, avec un frisson de
joie contenue, que nous avions en commun des prjugs, un vocabulaire et
des ddains.


Nous nous sommes inscrits  l'cole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
Mais voyais-je Simon trois mois par anne? Il tait mondain  Londres et
 Paris, puis se refaisait  la campagne. Il passe pour excentrique,
parce qu'il a de l'imprvu dans ses dterminations et des gestes
heurts. C'est un garon trs nerveux et systmatique, d'aspect glacial.
Mrime, me disait-il, est estimable  cause des gens qui le dtestent,
mais bien hassable  cause de ceux qu'il satisfait.

Simon, qui ne tient pas  plaire, aime toutefois  paratre, et cela
blesse gnralement. Trs jeune, il tait faiseur; aujourd'hui encore,
il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
puisque moi-mme, pour l'en confesser, je prends des prcautions;
pourtant notre dlice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
avec minutie, et si nous tenons trs haut notre intelligence, nous
flattons peu notre caractre.

Sa dpense et son souci de la bonne tenue le rduisent  de longs
sjours dans la proprit de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes aprs-midi. Je
note pourtant qu'il me disait un jour: J'adore la terre, les vastes
champs d'un seul tenant et dont je serais propritaire; craser du talon
une motte en lanant un petit jet de salive, les deux mains  fond dans
les poches, voil une sensation saine et orgueilleuse.

L'observation me parut admirable, car je ne souponnais gure cette
sorte de sensibilit. Voil huit ans que, _pour tre moi_, j'ai besoin
d'une socit exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilit, les
conversations oiseuses me font jaunir et biller. Je suis entr dans le
monde du Palais, de la littrature et de la politique sans certitudes,
mais avec des motions violentes, ayant lu Stendhal et trs clairvoyant
de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
J'observais mal l'hygine, je me dgotai, je partis; puis je revins,
ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
larmoiements idalistes cdrent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu' moi-mme. Dyspepsique,
un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
coliques nphrtiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
congrs de Vrone: ce qui plat  mon dgot universel. Enfin  Paris,
quand nous djeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
heures: Je vous quitte; puis, s'il fume immodrment, du moins
blme-t-il les excs de tabac. Ces deux points m'agrent spcialement,
car moi, je demeure sans dfense contre des jeunes gens rsolus qui
m'accaparent et m'imposent leur grossire hygine.

C'est dans quelques promenades de sant, coupes de fraches ptisseries
au rond-point de l'toile, que je touchai les penses intimes de Simon,
et que je dcouvris en lui cette sensibilit, peu pousse mais trs
complte, qui me ravit, bien qu'elle manque d'pret.

Nous dcidmes de passer ensemble les mois d't  Jersey.

       *       *       *       *       *

Cette villgiature est mprisable: mauvais cigares, fadeur des pturages
suisses, mdiocrits du bonheur.

Nous emes la faiblesse d'emmener avec nous nos matresses. Et leur
vulgarit nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bonds
de gentilles misses.

A Paris, nos amies faisaient un appareillage trs distingu: belles
femmes, jolis teints; ici, rapidement engraisses, elles se
congestionnrent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
grve, le soir, elles protestaient avec une sorte de piti contre nos
analyses et dductions, qu'elles dclaraient des niaiseries ( cause que
nous avons l'habitude de remonter jusqu' un principe vident) et
inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincrit froide).

Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrmes, Simon et
moi, durant les longues aprs-midi de soleil, en face de l'Ocan qui
fait mal aux yeux! Ah! ce th dont nous abusmes par engouement!

       *       *       *       *       *

Un soir, au casino, nous rencontrmes cinq camarades qui avaient bien
dn et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rjouissaient 
citer le nom familial de tel commerant de la localit, et patoisaient 
la jersiaise. Ils invitrent le capitaine du btiment de
_Granville-Jersey_  boire de l'alcool, puis ils parlrent de la
territoriale.

Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
bouche. Moi, par urbanit, je tchais de rire  chaque fois qu'ils
riaient.

Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, prs
de la plage o se refltait l'immense fentre brutalement claire de
notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous gotmes une
relle satisfaction  piloguer sur la vulgarit des gens, ou du moins
sur notre impuissance  les supporter.

O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cre
chaque jour, pardonne-nous ces frquentations misrables dont nous ne
savons t'pargner l'nervement.

       *       *       *       *       *

A djeuner, le lendemain, Simon, qui est trs dpensier, mais que les
gaspillages d'autrui dsobligent, fit remarquer  son amie qu'elle
mangeait gloutonnement. Dj le mme dfaut de tenue m'avait choqu chez
ma matresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
morale. Elles s'emportrent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
nous nous signalions leur grossiret.

       *       *       *       *       *

Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
voiture nous conduisit jusqu' la baie de Saint-Ouen.

Nous emes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premire fois,
cette plage troite et furieuse, et nous nous assmes auprs de l'cume
des lames brises. Puis une tasse de th nous raffermit l'estomac. Nous
tions bien servis, par un temps tide, sur la faade nette d'un htel
trs neuf, parmi cinq ou six groupes lgants et modrs. Je surveillais
le visage de Simon;  la troisime gorge je vis sa gravit se dtendre.
Moi-mme je me sentais dispos.

--N'est-ce pas, lui dis-je, la premire minute agrable que nous
trouvons  Jersey? Il n'tait pourtant pas difficile de nous organiser
ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
monde en est plein), une tasse de th qui encourage notre cerveau (1 fr.
50).

--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fmes,
hier soir, de notre ennui, et l'clair de ce matin,  table, quand nous
nous sommes surpris  souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
apptits.

--Arrte! m'criai-je, car j'entrevois une piste de pense.

Et, riant de la joie d'avoir un thme  mditer, nous courmes nous
installer sur un rocher en face de l'Ocan sal. Au bout d'une heure,
nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir mme
avant de m'endormir:

       *       *       *       *       *

PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
l'exaltation._

DEUXIME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
c'est de l'analyser._

La plus faible sensation atteint  nous fournir une joie considrable,
si nous en exposons le dtail  quelqu'un qui nous comprend  demi-mot.
Et les motions humiliantes elles-mmes, ainsi transformes en matire
de pense, peuvent devenir voluptueuses.

CONSQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
possible_.

Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
sensations, il me faut  l'ordinaire un compagnon.

       *       *       *       *       *

Je me rappelle les dtails et toute la physionomie de cette longue
sance que nous fmes, couchs dans la brise purifiante et virile de
l'Ocan. Nos intelligences taient lucides, tonifies par le bel air,
soutenues par le th. J'ajouterai mme que Simon s'loigna un instant
sous les roches fraches, ce dont je le flicitai, en l'enviant, car la
nourriture et l'air des plages entravaient fort la rgularit de nos
digestions, o nous nous montrmes toujours capricieux.

       *       *       *       *       *

Le mme soir, vers onze heures, runis auprs de nos femmes dans le
petit salon de notre frle villa, je disais  Simon, avec la franchise
un peu choquante des heures de nuit:

--Je t'avouerai que souvent je songeai  entrer en religion pour avoir
une vie trace et aucune responsabilit de moi sur moi. Enferm dans ma
cellule, rsign  l'irrparable, je cultiverais et pousserais au
paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possde et
qui sont mes dlices. Je fus dtourn de ce cher projet par la ncessit
d'tre extrmement nergique pour l'excuter. Mme je me suis arrt de
souhaiter franchement cette vie, car j'ai souponn qu'elle deviendrait
vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de sminaristes,
contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
serais la minorit.

Nos femmes, en m'entendant, se mirent  blasphmer, par esprit
d'opposition, et  se frapper le front, pour signifier que je
draisonnais.

--C'est trange, rpondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce got
pendant des annes. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
froides de Spencer  dbrouiller pendant six mois.

--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vtu
un personnage. J'affectai en tous lieux, d'tre pareil aux autres, et je
ne m'interrompis jamais de les ddaigner secrtement. Ce me fut toujours
une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
me vis, sous l'oeil des barbares, me prter  vingt groupes bruyants et
divers, c'tait pour qu'on me laisst le rpit de me construire une
vision personnelle de l'univers, quelque rve  ma taille, o me
rfugier, moi, homme libre.

Ainsi revenions-nous  nos principes de l'aprs-midi, et  convenir que
nous avons t crs pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
le plus grand nombre possible qui soient exaltes et subtiles. J'entrai
dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
c'est d'tre clairvoyants, et nous sommes en mme temps ardents avec
dlire. Chez nous, l'apaisement n'est que dbilit; il a toute la
tristesse du malade qui tourne la tte contre le mur.

Nous possdons l un don bien rare de noter les modifications de notre
moi, avant que les frissons se soient effacs sur notre piderme. Quand
on a l'honneur d'tre,  un pareil degr, passionn et rflchi, il faut
soigner en soi une particularit aussi piquante. Raffinons soigneusement
de sensibilit et d'analyse. La besogne sera aise, car nos besoins, 
mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
dlicatesses, et seule, cette mthode saura nous faire toucher le
bonheur.

C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivet, nous
dcidmes de tenter l'exprience.

Courons  la solitude! Soyons des nouveau-ns! Dpouills de nos
attitudes, oublieux de nos vanits et de tout ce qui n'est pas notre
me, vritables librs, nous crerons une atmosphre neuve, o nous
embellir par de sagaces exprimentations.

       *       *       *       *       *

Ds lors, nous vcmes dans le lendemain; et chacune de nos rflexions
accroissait notre enivrement. Dsormais nous aurons un coeur ardent et
satisfait, nous affirmions-nous l'un  l'autre sur la plage, car nous
avions sagement dcid de procder par affirmation. Cette sole est trs
frache...; votre matresse, dlicieuse... me disait jadis un compagnon
d'ailleurs mdiocre, et grce  son ton premptoire la sauce passait
lgre, je jouissais des biens de la vie.

       *       *       *       *       *

Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choismes, pour la
louer, une maison de matre, avec vaste jardin plant en bois et en
vignes, sise dans un canton dlaiss,  cinq kilomtres de la voie
ferre, sur les confins des dpartements de Meurthe-et-Moselle et des
Vosges. Originaires nous-mmes de ces pays, nous comptions n'y tre
distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse pt nous dtourner
de notre gnreux gotisme.

C'est alors que, corrects une suprme fois envers nos tristes amies, qui
furent tour  tour ironiques et mues, nous passmes  Paris liquider
nos appartements et notre situation sociale. Nous sortmes de la grande
ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de dlivrer
ses paules d'une charge trs lourde. Nous nous tions dbarrasss du
sicle.

Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous mditions le chapitre xx du livre Ier
de l'_Imitation,_ qui traite De l'amour de la solitude et du silence.
Et pour nous dlasser de la prodigieuse sensibilit de ce vieux moine,
nous tablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgr que
l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait dsirable.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE II

MDITATION SUR LA JOURNE DE JERSEY


Cette journe de Jersey fut purile en plus d'un instant, et pas trs
nette pour moi-mme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
cet amour de l'agitation qui me possdent galement! C'est  Jersey
pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocan, que j'approchai le
plus d'un tat hroque. Je tendais a me dgager de moi-mme. L'amour de
Dieu soulevait ma poitrine.

Je dis Dieu, car de l'closion confuse qui se fit alors en mon
imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
chercheuse et comble, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
dvote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
cratures-l, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
la civilisation ne produit rien de plus intressant. Les vieux mots qui
leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en mme
temps une figure assez exacte.

Hlas! les contrarits d'o sortit mon _tat de grce_, je vois trop
nettement leur mdiocrit pour que mon rve de Jersey n'ait trs vite
perdu  mes yeux ce caractre religieux que lui conservent mes vocables.
Jamais rien ne survint en mon me qui ne ft embarrass de mesquineries.
Amertume contre ce qui est, curiosit dgote de ce que j'ignore, voil
peut-tre les tiges fltries de mes plus belles exaltations!

       *       *       *       *       *

Avant cette journe dcisive, dj la grce m'avait visit. J'avais dj
entrevu mon Dieu intrieur, mais aussitt son mouvante image
s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
sicle, sans qu'ils modifiassent srieusement mon ignominie. C'est par
le ddain qu'enfin j'atteignis  l'amour. Certes, je comprenais que seul
le dgot prventif  l'gard de la vie nous garantit de toute
dception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
diminution; mais il fallut la rvlation de Jersey, pour que je prisse
le courage de me conformer  ces vrits souponnes, et de conqurir
par la culture de mes inquitudes l'embellissement de l'univers. C'est
en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
choses et les redresserai selon mon rve.

Oui, dj j'avais t travers de ce dlire d'animer toutes les minutes
de ma vie. Sur les petits carnets o je note les pointes de mes
sensations pour la curiosit de les prouver  nouveau, quand le temps
les aura mousses, je retrouve une matine de juillet que, malade,
vraiment puis, tant mon corps tait rompu et mon esprit lucide
d'insomnie, je m'tais fait conduire  la bibliothque de Nancy, pour
lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de scheresse,
mais infiniment fcond, dont la mcanique fut toujours pour moi la plus
troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
mon scepticisme et mon mpris; il dmonte tout ce qu'on respecte, en
mme temps qu'il rconforte mon dsir d'enthousiasme; il saurait me
faire homme libre, tout-puissant sur moi-mme.

Alors que j'tais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
passrent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
la poussire, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
Et nous, ceux de la bibliothque, un prtre, un petit vieux, trois
tudiants, nous nous penchmes des fentres de notre palais sur ces
hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tte: Tu es un soldat, toi
aussi; tu es mille soldats, toute une arme. Que leurs trompettes leves
vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
toutes les figures en face des circonstances. Et, frmissant jusqu'
serrer les poings du dsir de dominer la vie, je me replongeai dans
l'tude des moyens pour possder les ressorts de mon me comme un
capitaine possde sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
la thorie des motions, afin que l'homme  volont les cre toutes en
lui et toutes en un mme moment.

Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
douloureuse matine o je vis un de ma race, mais ayant toujours rsist
 l'apptit de se dtruire, qui me disait dans un accs d'orgueil: Ma
tte est une merveilleuse machine  penses et  phrases; jamais elle ne
s'arrte de produire avec aisance des mots savoureux, des images
prcises et des ides imprieuses; c'est mon royaume, un empire que je
gouverne. Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'tais
assombri et congel par le bromure, au point que je n'avais pas la force
de lui rpondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
sourire et pour paratre alerte. Et je revins  midi, seul, par la
longue rue Richelieu (une de ces rues troites qui me donnent un
malaise), plus accabl et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
mon dcouragement, que le paradis c'est d'tre clairvoyant et fivreux.


       *       *       *       *       *

Je m'carte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends  connatre mon
tempramment, ses hauts et ses bas. Voil les soucis, les nuances o je
reviens, sitt que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
dans le petit bagage d'motions qui est tout mon moi. A certains jours,
elles m'intressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
s'effondrent. Elles me sont Hlne, Cloptre, la Juliette sur son
balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
curiosit des jeunes gens.

Belle paix froide de Saint-Germain! C'est l que mon coeur chauff sans
trve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
qui, parfois, m'ont travers pour m'indiquer ce que je devais tre! Ma
faiblesse jusqu' cette heure n'a pu forcer  se raliser cet esprit
mystrieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
dpartirai sa beaut  l'univers, qui me fut jusqu'alors mdiocre comme
mon me.

--Mais, dira-t-on, Simon, qu'intressent la vie (amour des forts et du
confort) et la prcision scientifique (philosophie anglaise), comment
s'associait-il  vos aspirations?

Je pense qu'tant fort nerveux et comprhensif, il vibrait avec mes
nergies quelles qu'elles fussent. Puis il billait de sa vie sans
argent ni ambition....

Mais pourquoi m'inquiterais-je d'expliquer cette me qui n'est pas la
mienne? Il sufft que je vous le fasse voir, aux instants o, me
comparant  lui, vous y gagnerez de me mieux connatre.


       *       *       *       *       *


LIVRE DEUXIME

L'GLISE MILITANTE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE III

INSTALLATION


Le lendemain de notre arrive, vers les neuf heures, quand le paysage,
dans la franchise de son rveil, n'a pas encore vtu la splendeur du
midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
tudimes la proprit, et sa saine banalit nous agra.

Btie sur un vieux monastre dont les ruines l'enclosent et
l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes peles d'une cte
volcanique. Et cette lgende de volcan, dans nos promenades du soir,
nous invitait  des rveries gologiques, toujours teintes de
mlancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
science. Nos fentres dominaient une vaste cuvette de terres laboures,
sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu' l'horizon des
fentres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tasses dans le
lointain. Sur un autre ballon trs proche, le village dployait sa rue
morne; et l'glise au milieu des tombes dominait le pays.

Cette mise en scne, si compltement prive de jeunesse, devait mieux
servir nos svres analyses que n'eussent fait les somptuosits
nergiques de la grande nature, la mollesse belltre du littoral
mditerranen, ou mme ces plaines d'tangs et de roseaux dont j'ai tant
aim la rsignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
penses  leur place.

       *       *       *       *       *

_Installation matrielle_

En une semaine nous fmes organiss.

Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit  notre
service.

Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de mditation,
Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
sensations, et qui dsire m'anmier, tant j'ai le got des frissons
dlicats, je considrai qu'une branche d'arbre trs maigre, frlant ma
fentre et que je connatrais, me suffirait.

La salle  manger nous parut parfaite, ds qu'un excellent pole y fut
install. Dans la bibliothque o nous agitmes des problmes par les
nuits d'hiver, on mit un grand bureau double o nous nous faisions
vis--vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
faire nos recherches ou rdiger, puis, au coin de la chemine, deux
ganaches pour la mtaphysique des problmes.

La pice voisine tait tapisse de livres, mls et contradictoires
comme toutes ces fivres dont la bigarrure fait mon me. Seul Balzac en
fui exclu, car ce passionn met en valeur les luttes et l'amertume de la
vie sociale; et, malgr tout, romanesques et de fort apptit, nous
trouverions dans son oeuvre,  certains jours, la nostalgie de ce que
nous avons renonc.

Je m'opposai avec la mme nergie  ce qu'aucune chaise pntrt dans la
maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
l'honnte homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
jamais rien combin d'estimable hors d'un fauteuil.

Tous nos murs furent blanchis  la chaux. J'aime le mutisme des grands
panneaux nus; et mon me, raconte sur les murs par le dtail des
bibelots, me deviendrait insupportable. Une ide que j'ai exprime,
dsormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
hypocrisie, par des manques frquents de sincrit dons la conversation,
que j'arrive  possder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
m'intressent. Peut-tre qu'ayant tout avou dans ces pages, il me
faudra tenter une volution de mon me, pour que je prenne encore du
got  moi-mme.

Nous fmes des visites aux notables et quelques aumnes aux indigents.
Et pour acqurir la considration, chose si ncessaire, nous rpandmes
le bruit que, frres de lits diffrents, nous tions ns d'un officier
suprieur en retraite.

Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causmes des femmes. La femme,
qui,  toutes les poques, eut la vertu fcheuse de rendre bavards les
imbciles, renferme de bons lments qu'un dlicat parfois utilise pour
se faire  soi-mme une belle illusion. Toutefois, elle fait un
divertissement qui peut nuire  notre concentration et compromettre les
expriences que nous voulons tenter. Simon, ayant rflchi, ajouta:

--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastet!

--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a trs bien
vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre oue et le reste
s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
ne sont pas purs, la virginit de nos sens se gte. Mais les objets sont
ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
nous difier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
troublant ni de mystrieux; dpouillons-la de tout ce lyrisme que nous
jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
chastet.

Simon voulut bien m'approuver.

C'est pourquoi nous sommes alls  la messe. Et entre les jeunes
personnes, nous avons distingu une fille pour sa frache sant et pour
son impersonnalit. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
nous distraire du dveloppement de notre tre. Nous fmes donc un
arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en emes de la
satisfaction.

       *       *       *       *       *

Au soir de cette premire semaine, dans notre cadre d'une simplicit de
bon got, assis et souriant en face du paysage svre que dsolent la
brume et le silence, nous rsolmes de couper tout fil avec le monde et
de brler les lettres qui nous arriveraient.

       *       *       *       *       *

_Installation spirituelle_

Je fus flatt de trouver un clotre dans les coins dlabrs de notre
proprit.

Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attrist de
souvenirs dsagrables et de dsirs, parfois j'ai dsir achever ma vie
sous les clotres o ma curiosit s'tait satisfaite un jour. Ce me
serait un pis aller dlicieux de veiller sous les lourds arceaux de
Saint-Trophime  Arles, d'o, certain jour, je descendis dans l'glise
lugubre pour me mpriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
beaut dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
d'nergie je saurais tre.

Notre clotre, qui date de la fin du treizime sicle, n'abritait plus
que des volailles quand nous le fmes approprier, pour l'amour du
christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
notre veine d'asctisme et d'nervement. Il est bas, triste et couvert
de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobs l'entourent, sous
chacun desquels avait t sculpt un petit bas-relief. Quoique le temps
les et dgrads, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
les plis de sa plerine, et je me dsolai frquemment avec elle, pensant
avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
roi, que je ne le suis envers moi-mme, quand je donne  ma vie une
rgle monacale.

C'est l qu'au matin nous descendions, tandis qu'on prparait nos
chambres; et ce m'tait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
poli, sans plus, car nous pratiquions la rgle du silence jusqu'au repas
du soir pris en commun.

L'aprs-midi, o je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
tromper la mchancet des digestions, c'tait aprs le djeuner, une
fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
jusqu' deux heures,--une partie de volant dans le clotre, comme
faisaient, pour se dlasser, Jansnius et M. de Saint-Cyran,--du repos
dans un fauteuil balanc, puis un nouveau cigare,--une mditation 
l'glise, suivie d'une petite promenade,-- quatre heures, la rentre en
cellule. (On notera que Simon, en dpit d'une lgre tendance 
l'apoplexie, faisait la sieste jusqu' deux heures).

Et cette grande varit de mouvement dans un si bref espace de temps
nous portait, sans trop d'ennui,  travers les heures crasantes du
milieu du jour.

A sept heures, dner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
analysions nos sensations de la journe.

       *       *       *       *       *

C'est dans l'une de ces confrences du soir que j'appelai l'attention de
Simon sur la ncessit de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
rgle plus troite encore, dans un systme qui maintiendrait et
fortifierait notre volont.

--Il ne sufft pas, lui disais-je, de fixer les heures o nous
mditerons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
sentiment d'inutilit, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
vivifier? L'nergie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
main.

Pour qu'il comprit cette anmie de mon me, je lui rappelai un caf qui
nous tait familier.--Que de fois je suis sorti de l vers les dix
heures du soir, dgot de fumer et avec des gens qui disaient des
niaiseries! Les feuilles des arbres taient lgrement claires en
dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
pas de but; j'tais mcontent de moi, amoindri devant les autres, et je
n'avais pas l'nergie de rompre l.

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
exemples personnels.

--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
Une nuit, prs de m'endormir, je fus frapp par cette ide, qui vous
paratra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, tait l'antique
Tanas des lgendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
intensit, une beaut si mystrieuse qui je dus, ayant allum, chercher
dans la bibliothque une carte o je suivis ce fleuve ds sa sortie du
lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de sicles
interposs, Orphe m'apparut _errant  travers les glaces
hyperborennes, sur les rives neigeuses du Tanas, dans les plaines du
Riph que couvrent d'ternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
inutiles de Pluton_. Cet esprit dlicat fut sacrifi par les femmes
toujours ivres et cruelles. On s'tonnera que je m'meuve d'un incident
si frquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
gure; mais ce soir-l, mille sens admirables s'en levaient, si presss
que je ne pouvais les saisir. Et ce dsolations lointaines, voques
sans autres dtails, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'achve
dans l'enthousiasme une journe de scheresse, de la plus fade banalit.
Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
qu'elles se refltent dans nos mes, pour y veiller leurs types.

Les plus petits dtails,  certains jours, retentissent infiniment en
moi. Ces sensibilits trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le rve entrevu
dans notre cottage de Jersey.

       *       *       *       *       *

_Prire-programme_

Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!

Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse 
dpenser: nous profiterons des moments de lucidit de nos organes, et
nous ne forcerons jamais notre machine, quand son tat de rmission
invite au repos.

Peut-tre mme surprendrons-nous ces rgles fixes des mouvements de
notre sang qui amnent ou cartent les priodes o notre sensibilit est
 vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait  changer, 
diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme  nos
besoins. Par des hardiesses d'hyginiste ou de pharmacien, nous
pourrions nous mettre en situation de fournir trs rapidement les tats
les plus rares de l'me humaine.

Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances o nous
plaons nos facults, nous verrions aussitt nos dsirs (qui ne sont que
les besoins de nos facults) changer au point que notre me en paratra
transforme. Et pour nous crer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
raisonnements, mais d'une mthode mcanique; nous nous envelopperons
d'images appropries et d'un effet puissant, nous les interposerons
entre notre me et le monde extrieur si nfaste. Bientt, srs de notre
procd, nous pousserons avec clairvoyance nos motions d'excs en
excs; nous connatrons toutes les convictions, toutes les passions et
jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donn d'aborder  l'esprit
humain, dont nous sommes, ds aujourd'hui, une des plus lgantes
rductions que je sache.

       *       *       *       *       *

Les ordres religieux ont cr une hygine de l'me qui se propose
d'aimer parfaitement Dieu; une hygine analogue nous avancera dans
l'adoration du _Moi_. C'est ici,  Saint-Germain, un institut pour le
dveloppement et la possession de toutes nos facults de sentir; c'est
ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins nergiquement que
firent les grands saints du christianisme, proscrivons le pch, le
pch qui est la tideur, le gris, le manque de fivre, le pch,
c'est--dire tout ce qui contrarie l'amour.

L'homme idal rsumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
que je veux raliser. Je convoque tous les violents mouvements dont
peuvent tre nervs les hommes; je paratrai devant moi-mme comme la
somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
ma strilit et flatt dans mon orgueil, nulle fivre ne me demeurera
inconnue, et nulle ne me fixera.

C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: Je suis un homme libre.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IV

EXAMENS DE CONSCIENCE


J'ai ferm la porte de ma cellule, et mon coeur, encore troubl des
nauses que lui donnait le sicle, cherche avec agitation....

Connatre l'esprit de l'univers, entasser l'motion de tant de sciences,
tre secou par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
m'enfivre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
le dsespoir de couper mon ardeur; je me suis lev ce matin avec un
bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
tranquillit tendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
ouverts  celui que j'aime:  l'Enthousiasme.

Il ne s'agit pas qu'ayant accumul des notions, je devienne pareil  un
dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agit de tous les
frissons, et d'en tre insatiable. Seule flicit digne de moi, ces
instants o j'adore un Dieu, que grce  ma clairvoyance croissante, je
perfectionne chaque jour!

       *       *       *       *       *

Pour ne pas succomber sous l'me universelle que nous allons essayer de
dgager en nous, commenons par connatre les forces et les faiblesses
de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
nette de l'motion perue, et pour pouvoir la faire apparatre 
volont.

Tel fut l'objet de nos confrences d'octobre.

       *       *       *       *       *

_Examen physique_

Nous inspectmes d'abord nos organes: de leur disposition rsulte notre
force et notre clairvoyance.

       *       *       *       *       *

Un mdecin comptent que nous fmes venir de la ville nous mit tout nus
et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
runis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
jusqu' trente; ainsi l'avait-il ordonn.

--Vous tes dlicats, mais sains.

Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionns par une
difformit aussi pniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
lyrisme que d'tre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
Toute affectation nous choque. Avoir la pituite ou une gibbosit!
disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvt le tour d'esprit
de Victor Hugo. Simon a bien du got de rpugner aux tres excessifs;
ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
esprit agile dans un corps simplifi, tel est notre rve pour assister 
la vie.

       *       *       *       *       *

Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant dbut
dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
les fers et les quinquinas; mais toujours me rpugna le grand air qui
seul m'et tonifi sans m'chauffer.

       *       *       *       *       *

Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naqumes dans des
familles nerveuses, la sienne apoplectique du ct des hommes et bizarre
par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacit
dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et prteraient
parfois au ridicule sans sa parfaite ducation. Il est bilieux.

--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
chiens et criant aprs eux, ds les six heures du matin, je jouis, je
respire  l'aise.

Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur cre
dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-tre
seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
mdecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temprament,
l'_activit du coeur_ est excessive et exigeante.

--J'entends bien, me rpond en souriant Simon; mes journes ne sont
heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agrables qu' Paris....
Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
sdentaires, l'exercice exclusif des organes internes entranent des
dsordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la fcheuse contraction de mon
systme pigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu' faire hsiter ma
vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
chaleur active et un mouvement rgulier du cerveau, et qui est si
ncessaire pour venir  bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
que tu me vis indiffrent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
moins par saccade.

--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
mes plus belles nergies, ces hsitations et ces rserves! Toi, Simon,
bilio-nerveux, tu mles une incertitude pre  cette multiple nergie
crbrale qui nat de ton tat nerveux. Cette complexit est le point
extrme o tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premire
tape. Je suis n tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activit
musculaire toujours nulle, le systme crbral et nerveux a tout
accapar. Dans ce dfaut d'quilibre, les organes ingalement vivifis
se sont altrs, la sensibilit alla se dnaturant. C'est l'estomac qui
partit le premier. J'offre un phnomne bien connu des philosophes de la
mdecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pouss 
cette srie d'expriences, o je veux me crer une exaltation continue
et proscrire  jamais les abattements. Dans ma dfaillance que rend
extrme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagre
me traverse; en ces instants, je sens d'une manire heureuse et vive; la
multiplicit et la promptitude de mes ides sont incomparables: elles
m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer  jamais!
Si  l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
c'est que je n'ai pas surpris le secret de les voquer... Je te marque
l quelle sera notre tche de Saint-Germain.

Nous sommes l'un et l'autre des mlancoliques. Mais faut-il nous en
plaindre? Admirable complication qu'a note le savant! Les apptits du
mlancolique prennent plutt le caractre de la passion que celui du
besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
devient secondaire; c'est dans notre apptit mme que nous nous
complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idalistes.

De cet tat, disent les mdecins, sortent des passions tristes,
minutieuses, personnelles, des ides petites, troites et portant sur
les objets des plus lgres sensations. Et la vie s'coule, pour ces
sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
donnent  toute leur manire d'tre un caractre de purilit, d'autant
plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
d'ailleurs fort distingu.

N'en doutons pas, voil comment nous juge le docteur qui, tout 
l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
l'univers une vision ardente et mlancolique, se peut-il rien imaginer
de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
tenir l'infini dans une seconde de nous-mmes. Nos raisonnements
tortueux demeurent incomplets, c'est que l'motion nous a saisis au
dtour d'une dduction, et ds lors a rendu toute logique superflue. Il
ne faut pas demander ici des raisonnements quilibrs. Je n'ai souci que
d'tre mu.

Et flicitons-nous, Simon: toi, d'tre devenu mlancolique; et moi,
d'avoir t anmi par les veilles et les dyspepsies. Flicitons-nous
d'tre dbilits, car toi, bilieux, tu aurais t satisfait par
l'activit du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux dlicat, je serais
simplement distingu. Mais parce que l'activit de notre circulation
tait affaiblie, notre systme veineux engorg, tous nos actes
accompagns de gne et de travail, nous avons mis l'ge mr dans la
jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irrflexion des adolescents, leurs
gambades ni leurs dportements. La vie toujours chez nous rencontra des
obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette nergie
vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-mme. Je ne me crus jamais
invincible. Et en mme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
Notre existence, qui peut paratre triste et inquite, fut du moins
clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces mousses nous
engage vivement  ne ngliger aucune de celles qui nous restent,  en
augmenter l'effet par un meilleur usage,  les fortifier de toutes les
ressources de l'exprience.

       *       *       *       *       *

Tel est notre corps, nous disions-nous l'un  l'autre, et c'est un des
plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
expriences.


       *       *       *       *       *


_Examen moral_

Nous continumes notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
 clairer notre conscience.

Silencieux et retirs, d'aprs un plan mthodique, nous avons pass en
revue nos pchs, nos manques d'amour. A ce trs long labeur je trouvai
infiniment d'intrt. Et Simon, au dner du dernier jour, une heure
avant la confession solennelle, me disait;

--Aujourd'hui, comme le malade arrive  connatre la plaie dont il
souffre et qu'il inspecte  toute minute, je suis obsd de la laideur
qu'a prise mon me au contact des hommes.

       *       *       *       *       *

Nous avions dcid de passer nos fracs, cravates noires, souliers
vernis, de boire du th en gotant des sucreries, et de nous coucher
seulement  l'aube, afin de marquer cette grande journe de quelques
traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
faut considrer qu'un dcor trop familier rapetisse les plus vives
sensations).

Quand nous fmes assis dans les deux ganaches de la chemine, toutes
lampes allumes et le feu trs clair, Simon, qui sans doute attachait
une grande importance  ces premires dmarches de notre rgnration,
tait mu, au point que, d'nervement presque douloureux ml
d'hilarit, il fit, avec ses doigts crisps en l'air, le geste d'un
pileptique.

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
d'tre deux, car par contagion je gotai, avant mme les premiers mots,
une chaleur, un entrain un peu grossier, mais trs curieux.

       *       *       *       *       *

Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux o nous avons demeur.

1 DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est--dire au milieu de ces relations
que je ne me suis pas faites moi-mme), j'ai pch;

_Par pense_ (les pchs par pense sont les plus graves, car la pense
est l'homme mme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu' avoir des
prjugs sur les situations sociales et que je respectai malgr tout
celui qui avait russi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
dans les catgories.

_Par parole_ (les pchs par parole sont dangereux, car par ses paroles
on arrive  s'influencer soi-mme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
point paratre diffrent, mille phrases mdiocres qui m'ont fait l'me
plus mdiocre.

_Par oeuvre_ (les pchs par oeuvre, c'est--dire les actions, n'ont pas
grande importance, si la pense proteste); toutefois il y a des cas:
ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil  oreillettes o
j'aurais mdit plus noblement.

2 DANS LA VIE ACTIVE (c'est--dire au milieu de ceux que j'ai connus
par ma propre initiative), j'ai pch:

_Par pense_: m'tre proccup de l'opinion. Je fus tent de trouver les
gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.

_Par parole_: avoir reni mon me, jolie volupt de rire intrieur, mais
qui demande un tact infini, car l'me ne demeure intense qu' s'affirmer
et s'exagrer toujours.

_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
plus  inventer des hommes suprieurs, pour le plaisir de les louer et
de m'humilier. C'est une fausse dmarche; on ne profite qu'avec
soi-mme, mditant et s'exasprant.

       *       *       *       *       *

Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:

--Il est un point o vous glissez qui importe, car nous saurions en
tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
eu un mtier.

--C'est juste, lui dis-je. Un mtier, quel qu'il soit, fait  notre
personnalit un fondement solide; c'est toute une rserve de
connaissances et d'motions. J'avais pour mtier d'tre ambitieux et de
voir clair. Je connais parfaitement quelques cts de l'intrigue
parisienne.

--Voulez-vous me donner des dtails sur les hommes suprieurs que vous
remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtime
anne.

--A dix-huit ans, mon me tait mprisante, timide et rvolte. Je vis
un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en ralit il ne se
laissait pas aborder.

O mon ami, de qui je tais le nom, auprs de votre dlicatesse j'tais
maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
comprenais; peut-tre vous n'avez pas joui des sductions qu'exerait
sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annes
qui vous coutaient, et par d'un flottant dsir de plaire, vous n'tiez
proccup que de vous paratre ingnieux  vous-mme. Or, cdant 
l'attrait de reproduire la sduisante image que vous m'apparaissiez, je
ngligeai la puissance de dtester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
captiviez mon me, sans daigner mme savoir qu'elle est charmante, et
vous l'entraniez  votre suite en lui lanant par-dessus votre paule
des paroles flatteuses dnues d'-propos.

Celui que je rencontrai ensuite tait amer et ddaigneux, mais son
esprit, ardent et dsintress. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
jusqu' s'humilier devant tous, pour que du moins il ne ft jamais
trait en gal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
pmes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuit d'avoir
dans l'autre un tmoin. Aussi avons-nous prfr--du moins tel fut mon
sentiment, car je ne veux mme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
concessions, je n'avais plus  m'en impatienter que devant moi-mme.

O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
vtir  volont des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
plus complte possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
morne, dj j'ai pu l'adorer; mais j'ai manqu de discipline, et ton
treinte m'avait gris. Ne veux-tu pas m'enseigner  prier
mthodiquement?

       *       *       *       *       *

Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parl. Mon motion
l'enleva. Nous connmes, ce soir-l, une ardente bont envers mille
indices de beaut qui soupirent en nous et que la grossiret de la vie
ne laisse pas aboutir. J'aspirais  souffrir et  frapper mon corps,
parce que son paisse indolence opprime mes jolies dlicatesses. Comme
je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
ressenti aucune douleur, mais seulement l'pre plaisir de la
vengeance.... Tout cela j'hsite  le transcrire; ce ne sont pas des
raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'motion montante de
cette scne  laquelle je ne sais pas laisser son vague mystrieux.
Qu'ils s'essayent  repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
souponnent la sincrit de ma description! Si mes habitudes d'homme
rflchi n'avaient retenu mon bras, j'eusse t aisment sublime, et
frappant mon corps, j'aurais dit: Souffre, misrable! gmis, car tu es
infme de ne connatre que des instants d'motion, rapides comme des
pointes de feu. Souffre, et profondment, pour que ton _Moi_,  cet
veil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
la pluie de la vie. Depuis huit annes que tes sens sont baigns de
sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brles, quand il
faudrait que tu fusses consum de toutes  la fois et sans trve! Mais
comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas mme un
rel dsir d'tre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
mdiocrit! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
toi. Et si tu te vantes que leur supriorit t'est indiffrente, je ne
t'autorise pas  tirer mrite de ce renoncement: il n'est beau d'tre
misrable et d'aimer sa misre qu'aprs s'tre dpouill
volontairement.

Ah! Simon, quel ennui! Que d'annes excellentes perdues pour le
dveloppement de ma sensibilit! J'entrevois la beaut de mon me, et ne
sais pas la dgager! C'est un grand dpit d'tre enferm dans un corps
et dans un sicle, quand on se sent les loisirs et le got de vivre tant
de vies!

       *       *       *       *       *

Simon restait assis auprs du feu, cherchant le calme dans une raideur
de nerfs, videmment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
m'asseyant  ses cts:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.

C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
des psychologues, que nous empruntons cette mthode, dont je me suis
toujours bien trouve.

La vie est insupportable  qui n'a pas  toute heure sous la main un
enthousiasme. Que si la grce nous est donne de ressentir une motion
profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
rattachons-la, ft-elle de l'ordre mtaphysique le plus haut,  quelque
objet matriel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
dnuements. Rduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
l'apprenti mcanicien trace sur le tableau noir des signes
conventionnels, pour fixer la figure idale qu'il calcule et qui
toujours est prs de lui chapper.

J'imaginerai un guide-ne et toute une mnmotechnic, qui me permettront
de retrouver  mon caprice les plus subtiles motions que j'aurai
l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogu et condens en
rbus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais intrieur, et
m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
je parviendrai  fixer mon esprit. L'attention ramasse toute sur un
mme point y augmente infiniment la sensibilit. Une douleur lgre,
quand on la mdite, s'accrot et envahit tout l'tre. Si vous essayes de
songer  cette phrase abstraite: J'ai manqu d'amour dans mes
mditations, c'est pourquoi j'ai t humili, votre esprit dissip
n'arrive pas  l'motion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
soir, seul dans votre chambre o rien ne vous distrait, et dites:

    _Composition de lieu_


Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
ciel, par dsespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
sans trve que la morphine ne matrise plus. Il sait sa mort assure,
douloureuse et lente. Il gt loin de ses pairs, parmi des hommes
grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; mme il en est arriv 
rougir de soi-mme, et pour plaire  ces gens il a voulu paratre leur
semblable.

Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
des rois qui le traitent en amis, qu'il clbre le culte dont l'entoura
sa matresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
jusqu'au soir o elle mourut en le dsirant, qu'il oublie son infirmit
et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
l'amour frre de l'orgueil, rentre en lui, et ses penses ennoblies
redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et ddaigneuses.

       *       *       *       *       *

Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et dsabuss, nous appuyions nos
fronts aux vitres fraches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
parmi les vapeurs qui s'tirent, l'aube commenait; alors, nous
entreprmes, dans le malaise de ce matin glac, l'_exercice de la mort_.

       *       *       *       *       *

    _Exercice de la mort_


Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
notre cercueil, nos mains jointes seront opprimes par des planches
cloues  grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
marques pnibles de cette lutte dernire que chacun s'efforce de taire,
mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
moment suprme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
parat singulier qu' l'agonisant lui-mme. Ce sera termin. Tout ce que
j'aurai emmagasin d'ides, d'motions, et mes conceptions si varies de
l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
enthousiasmes si dsirs, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
peu de cas, et il convient en mme temps que nous en jouissions sans
trve. Jouissons de tout et htivement, et ne nous disons jamais: Ceci,
des milliers d'hommes l'ont fait avant moi; car,  n'excuter que la
petite danse que la Providence nous a rserve dans le cotillon gnral,
nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
dsir, se sont prtes  tous les imbciles, et lors mme qu'elles sont
vierges de dsir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbcile qui puisse
leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
nous mouvoir  les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
maigres choses un sentiment aussi agrable.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


Cette haine du pch et cette ardeur vers les choses divines que je
viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon me, je les ai
analyss; j'ai dmont ces sentiments hroques, je saurais  volont
les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossires inscrites
sur mon carnet me donnent srement les rves les plus exquis que
l'humanit puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
fidle jusqu' la chapelle o il s'agenouille. Mon me mcanise est
toute en ma main, prte  me fournir les plus rares motions. Ainsi je
deviens vraiment un homme libre.

Pourquoi, mon me, t'humilier, si de toi, pauvre dsoriente, je fais
une admirable mcanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
pleurer d'amour pour sa famille, en songeant  la douleur qu'il
causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abm, l'imprvu de
cette nouvelle tombant au milieu du souper, apporte par un parent qui
peut  peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
toutes les voix pendant trois jours. Et, prcisant ce tableau matriel
avec minutie, il s'levait en pleurant sur soi-mme jusqu' la plus
noble motion d'amour filial: le dsespoir de peiner les siens.

Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
Loyola? Grce  des associations d'ides devenues chez la plupart des
hommes instinctives, ne fait-on pas jouer  volont les ressorts de la
mcanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
verrez chacun d'eux prouver des sensations identiques. A tout ce qui
est pars dans le monde, l'opinion a attach une faon de sentir
dtermine, et ne permet gure qu'on la modifie. Nous prouvons des
sentiments de respectueuse motion devant une centaine d'anecdotes ou
devant de simples mots peut-tre vides de ralit. Voil la mcanique 
laquelle toute culture soumet l'humanit, qui, la plupart du temps ne se
connat mme point comme dupe. Et moi qui, par une mthode analogue,
aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingnie  me procurer des
motions perfectionnes, vous viendriez me blmer! L'humanit s'meut
souvent  son dommage, tant elle y porte une dplorable conviction;
quant  moi, sachant que je fais un jeu, je m'arrterai presque toujours
avant de me nuire.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE V

LES INTERCESSEURS


Ayant touch avec lucidit nos organes et nos agitations familires
sachons utiliser cette enqute. Que notre me se redresse et que
l'univers ne soit plus dform! Notre me et l'univers ne sont en rien
distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une mme
chose, la somme des motions possibles.

Hlas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense dfaille.
Comment, sans m'garer, amasser cette somme des motions possibles? Il
faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.

Il est, Simon, des hommes qui ont runi un plus grand nombre de
sensations que le commun des tres. chelonns sur la voie des parfaits,
ils approchent  des degrs divers du type le plus complet qu'on puisse
concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vnrons-les comme des saints.
Appliquons-nous  reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.

Aisment nous nous faonnerons  leur imitation, maintenant que nous
connaissons notre mcanisme.

D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
caractrisent ces parfaits et de les dgager des scories dont la vie les
a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un matre peignit et que le
temps a remplie d'ombre, rapparat sous les soins d'un expert, ainsi,
par ma mthode et ma persvrance, rapparatront ma vritable personne
et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.

Courons ds aujourd'hui rendre  ces princes un hommage rflchi. Je
veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trnes, et de la dignit qu'on
y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chrissais ds mes
premires sensibilits, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
dsirs vos vertus mergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
l'analyse je reconstituerai mthodiquement en mon esprit votre beaut.

       *       *       *       *       *

Ds lors, nous passmes des heures paisibles  tourner les feuillets,
comme un prtre grne son chapelet. Dans la petite bibliothque,
crase de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
jours, nous mditmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants
amis touchaient notre me  et l pour nous faire voir combien elle est
intressante.

Dans cette tude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon dsir
de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jsus-Christ excite
le chrtien  mriter les splendeurs et la flicit du paradis.

Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Dgag des ncessits de
l'action, fidle  mon rgime de mditation et de solitude, assur au
soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me dtournerait le
lendemain de mes vertus, protg contre les dfaillances au point que
j'avais oubli le sicle, je passai les mois de novembre, dcembre et
janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
spcialement a quelques-uns qui, au dtour d'un feuillet, me
bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson,  des coins
nouveaux de mon me.

Des figures livresques peu a peu vcurent pour moi avec une incroyable
nergie. Quand une trop heureuse sant ne m'appesantit pas, Benjamin
Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont prsents, avec
une ralit dans le dtail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
je les frquente, sont des fragments de moi-mme. De l cette ardente
sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-mme que je
vois palpiter, c'est mon me que j'approuve, redresse et adore. Leur
beaut peu sre me fait entendre des fragments de mon dialogue
intrieur, elle me rend plus prcise cette trange sensation d'angoisse
et d'orgueil dont nous sommes traverss, quand, le tumulte extrieur
apais quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.

       *       *       *       *       *

L'ennui vous empcherait de me suivre, si j'entrais dans le dtail de
tous ceux que j'ai invoqus. Voici,  titre de spcimen, quelques-unes
des mditations les plus pousses o nous nous satisfaisions.

(Je pense qu'on se reprsente comment naquirent ces consultations
spirituelles. Nous gardions mmoire de nos rflexions singulires, et
nous nous les communiquions l'un  l'autre dans notre confrence du
soir. Elles nous servaient encore  fixer le plan de nos tudes pour les
jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
notre sensibilit.)


       *       *       *       *       *

I

MDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT


C'est par raisonnement que Simon gote Benjamin Constant. Simon est
sduit par ce rle officiel et par cette allure ddaigneuse qui
masquaient un bohmianisme forcen de l'imagination; il flicite
Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
soi-mme et devant la socit, par orgueil de sensibilit, et encore de
ce qu'il et peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.

       *       *       *       *       *

Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il tait possible
et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
points qui me passionnent, avec cet homme assez distingu pour tre tout
 la fois dilettante et fanatique.

J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude o il ne pourra pas se
contenter.

J'aime, quand Mme de Rcamier se refuse, le dsespoir, la folie lucide
de cet homme de dsir qui n'aima jamais que soi, mais que la contrarit
rendait fou.

J'aime les saccades de son existence qui fut mene par la gnrosit et
le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
qui eurent aux Cent-Jours des dtours un peu brusques,  cause du
sourire trop souhait d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
le plus beau trait de cet amour hroque et rflchi que seuls
connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payes par
Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrire finissante qui jetait
encore tant d'clat me remplissent d'une mlancolie romanesque, o je me
perds longuement.

J'aime qu'il ait t brave. Quand on gote peu les hommes les plus
considrs, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
sociales, il est joli  l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
beaucoup de petites imaginations (et les facults imaginatives, c'est le
secret de la peur) sont  touffer quand l'me va devant soi, toute
prudence perdue!

Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
poussire desschante de ses ides, sans jamais respirer la nature, et
qu'il mettait sa volupt  surveiller ironiquement son me si fine et si
misrable. Royer-Collard le msestimait; mais nous-mmes, Simon, nous
et-il considrs, cet honnte homme premptoire qui, par sa rudesse
voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas dsol?

       *       *       *       *       *

    _Application des sens_


Si cet apptit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
inquite au contact du fivreux Balzac arrivait  nous dominer, notre
sensibilit et notre vie reproduiraient peut-tre les courbes et les
compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

A dix-huit ans, il souffrait d'tre inutile.... Peut-tre ne sommes-nous
ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en prouvt un besoin
rel, mais pour marquer sa place, et parce que,  quarante ans, il ne
se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait.

Il dsirait de l'activit plus encore que du gnie.... Ce qu'il nous
faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse o nous nous strilisons;
avons-nous dans cette retraite le souci de crer rien de nouveau? Il
nous suffit que notre Moi s'agite; nous mcanisons notre me pour
qu'elle reproduise toutes les motions connues.

Parmi ses trente-six fivres, Constant gardait pourtant une ide sereine
des choses; Patience, disait-il  son amour,  son ambition,  son
dsir du bonheur, patience, nous arriverons peut-tre et nous mourrons
srement: ce sera alors tout comme. Ce sentiment ne me quitte gure.
Deux ou trois fois il me pressa avec une intensit dont je garde un
souvenir qui ne prira pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
aprs-midi de soleil, mes fentres tant ouvertes, par o montaient la
bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
lointain tonnelier, je travaillais avec nergie pour chapper  une
sentimentalit aigu que l'loignement avait fortifie. Mais forant ma
rsistance, dans mon cerveau lass, sans trve dfilait  nouveau la
suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore  satisfaire
mon sentiment contrari. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai  mon
dcouragement; je le considrai en face. Ces rves romanesques de
bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intressaient infiniment
plus que les ides de devoir (le devoir, n'tait-ce pas, alors comme
toujours, d'tre orgueilleux?) o j'essayais de me consoler. Sans doute,
me disais-je, j'ai dj connu ces exagrations; je sais que dans
soixante jours, ces chagrins dmesurs me deviendront incomprhensibles,
mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-mme, une jeunesse de
chaque matin qui m'auront chapp. La vie continuera, apaise (mais si
dcolore!), jusqu' un nouvel accident, jusqu' ce que je souffre
encore devant une flicit, que je ne saurai pas acqurir:

1 parce que la flicit en ralit n'existe pas; 2 parce que si elle
existait, cela m'humilierait de la devoir  un autre. Puis des jours
ternes reprendront, coups de secousses plus rares, pour arriver  l'ge
des regrets sans objet... Telle tait la seule vision que je pusse me
former du monde. Elle m'tait fort dsagrable.

J'ai vu un boa mourir de faim enroul autour d'une cloche de verre qui
abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroul ma vie autour d'un rve
intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
sinistre: dsespr de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage dfait; j'tais curieux et
effray de moi-mme. Combien je me blmais! Je ne doutais pas un instant
que je ne gurisse, mais j'tais affol de dner et de veiller dans
cette ville o rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
puis de me rveiller, au matin d'une ple journe, avec l'atroce
souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis  une chre
affection, en me rsignant  accepter ces quinze jours d'nervement trs
pnible! Je me rptai la parole de Benjamin Constant: Patience! nous
arriverons peut-tre ( ne plus dsirer,  tre d'me morne), et puis
nous mourrons srement; ce sera alors tout comme.

       *       *       *       *       *

    _Mditation_


Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
Constant, et  propos d'une controverse culinaire un peu trop prolonge
que nous emes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
Simon pour tout ce que nous mprisons en commun, mais il me blesse par
l'ingale importance que nous prtons  diverses attitudes de la vie.

Certes, je me forme des ides claires de mes exaltations, et tout ce
cabotinage suprieur, je le mprise comme je mprise toutes choses, mais
je l'adore. Je me plais  avoir un caractre passionn, et  manquer de
bon sens le plus souvent que je peux.

Mon ami, sans doute, n'a pas de got pour le bon sens, sinon pourrais-je
le frquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohme
morale, c'est  sa tenue,  son confort,  son dandysme extrieur qu'il
les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met  trancher dans
les questions de vnerie!--H! direz-vous, que fait-il alors dans cette
retraite?--En vrit, je souponne parfois qu'avec plus de fortune il ne
serait pas ici.

Ces petites rflexions o, pour la premire fois, je me diffrenciais de
Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le dsobliger?

Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux tres ne peuvent pas se
connatre. Le langage ayant t fait pour l'usage quotidien ne sait
exprimer que des tats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincre
n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche o je cesserai de
lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus  prsenter mon
me  mes amis, mme  souper.

J'entrevois la possibilit d'tre las de moi-mme autant que des autres.

Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je dlaisserais le
culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
pour pntrer au jour prochain dans un univers que je vais dlimiter,
approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux o je
m'apparatrai, dress en haute cole.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


--Benjamin Constant, mon matre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
rgl ma vie selon qu'il convenait?

--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voil les
vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la socit
sont insupportables.

--Tu le vois, je m'enferme dans la mditation; mais on ne m'a pas offert
les occupations que tu indiques, o peut-tre j'eusse trouv une
excitation plus agrable.

--A dire vrai, dans la solitude je me dsesprais. Ds que je le pus, je
m'criai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-mme.

--Mais comment se reconnat la bonne cause? et jusqu' quel point vous
tes-vous servi vous-mme?

--H! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
lesquelles je me sentais un mouvement gnreux. Quelquefois elles
n'taient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
dpensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.

--Je te comprends, mon matre; si tu parus accorder de l'importance 
deux ou trois des accidents de la vie extrieure, c'tait pour dtourner
des motions intimes qui te dvastaient et qui, transformes,
parpilles, ne t'taient plus qu'une joyeuse activit.

       *       *       *       *       *

    _Oraison_


Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais 
l'existence que d'tre perptuellement nouvelle et agite.

Tu souffris de tout ce qui t'tait refus: choses pourtant qui ne
t'importaient gure. Tu te dvorais d'amour et d'ambition; mais ni la
femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton me. C'est le dsir mme
que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
strile et dsol. Tu connus ce vif sentiment du prcaire qui fait dire
par l'amant, le soir,  sa matresse: Va-t'en, je ne veux pas jouir de
ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
toujours, jusqu' ce que tu meures la premire, tu seras galement
heureuse de te donner  moi.

Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspras
volontairement  dsirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
volupt douloureuse dans l'amertume. Quelques dbauchs connaissent une
ardeur analogue. Ils se plaisent  abuser de leurs forces, non pour
augmenter l'intensit ou la quantit de leurs sensations, mais parce
que, ns avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil,  sentir leur vie qui s'puise
dans des occupations qu'ils mprisent. Toi-mme, vieillard clbre et
mcontent, tu finis par ne plus rsister au plaisir de le dconsidrer,
tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
sceptiques devant des doctrinaires.

Je te salue avec un amour sans gal, grand saint, l'un des plus
illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
parviennent pas  dgager, meurtrissent, souillent et renient sans trve
ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
comme un sacrement, je les comprends et je les flicite. La dignit des
hommes de notre sorte est attache exclusivement  certains frissons,
que le monde ne connat ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
en nous.

       *       *       *       *       *

II

MDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE


Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rtrcirent encore
l'horizon de notre curiosit. Enferms plus dvotement que jamais dans
les minuties de notre rgle, nous jouissions des vtements amples et des
livres entasss dans nos cellules chaudes.

Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupt_ et le _Livre
d'amour_, avec les penses jointes aux _Portraits du lundi_. cartant
les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtime
anne, aux misres de celui qui s'tonnait devant soi-mme et qui, par
la vertu de son orgueil studieux, trouvait des motions profondes dans
un infime dtail de sa sensibilit.

A cette poque dj, il voulait le succs, car n dans une bonne
bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son me
inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquitudes d'une
jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'tait en somme
que ce vague mcontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
vulgaires des petites filles et dans un travail obstin de bouquiniste.
Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais  vingt-cinq ans son rve tait
prcisment de la cellule que nous construisons dans l'atmosphre froide
du monotone Saint-Germain.

       *       *       *       *       *

    _Application des sens_


Au Louvre, dans la salle Chaudet, muse des sculptures modernes, parmi
les mdaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
tudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernires annes,
trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
matois des lettrs, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
profondment.

Il s'tait compos de la vie une vision sentimentale et domine par un
dgot trs fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
la plus exalte, la plus rudite, la plus sincre, jusqu'au jour o,
envahie de paresse, elle se ngligea soi-mme pour travailler
simplement, et ds lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
comme tout le monde.

Jeune homme, si dgot que tu cdas devant les bruyants, ne souillons
pas notre pense  contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
ton adolescence  ta maturit. Il n'est que moi qui puisse te
comprendre, car tu me prsentes, pousss en relief, quelques-uns de mes
caractres.

A vingt-cinq ans, sous le mme toit que ta mre, dans ta chambre, tu
travailles. Je vois sur tes tables des potes, tes contemporains, des
mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des mdecins
philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
car ton esprit toujours inquiet accepte les ides du hasard, en mme
temps qu'il poursuit un travail systmatique. J'entends ta voix, un peu
forte sur certains mots, et qui n'achve pas;  peine tes phrases
indiques, tu sembles n'y plus tenir.

Dans cette belle crise d'une sensibilit trop vite dessche,
Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa mditation. De la
pense, il ne gotait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
aimait mieux suivre les voltes de sa propre motion que convaincre; il
ddaignait les sentiments qu'on raconte et qui ds lors ne sont plus
qu'une sche notion. De l cette mollesse  soutenir son avis, ce bris
dans le dveloppement de ses ides. Il savait que Dieu seul, pntrant
les coeurs, peut juger la sincrit d'une prire.... Ceux de ma race,
eux-mmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'o sort ici cette
tide mditation?

       *       *       *       *       *

    _Mditation_


A considrer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrme politesse
et sa comprhension ne sont accompagnes d'aucune sympathie pour ceux
mmes qu'il pntre le plus intimement. Il est l, trs timide et trs
jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
qu' demi sincre. Que sa bouche et ses yeux indiquent de rflexion!
Est-ce une nuance d'envie, ce mcontentement qui plit son visage? C'est
la fatigue, l'inquitude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
fournit pas  ses sensualits des satisfactions larges, parce qu'il
faudrait de la persistance, et que, les crises passes, son intelligence
ne s'attarde pas.

Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un dcor, tu ne te satisfais qu'avec
des ides, et tu te dvorerais  t'interroger si l'on ne te jetait
prcipitamment des systmes et des hommes  prouver. C'est ainsi qu'il
me faut sans trve des motions et de l'inconnu, tant j'ai vite puis,
si varis qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
monde.

Dans la suite, la scheresse t'envahit parce que tu tais trop
intelligent. Tu ddaignas de servir plus longtemps de mannequin  des
motions que tu jugeais.

Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des ides
claires sur leurs motions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
tu t'irritais contre toi-mme, et tu n'tais pas plus satisfait de ta
vie intime que des vnements. Tu savais que tu vivais mdiocrement,
sans imaginer comment il fallait vivre.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, aprs une journe d'action,
j'ai senti, moi aussi, et jusqu' souhaiter que soudain dix annes
m'loignassent de ce jour, un triste mcontentement; je me suis dsol
d'tre si diffrent de ce que je pourrais tre, d'avoir par lgret
pein quelqu'un, et encore d'avoir donn  ma physionomie morale une
attitude irrparable.

Parfois, je suis touch de regrets en considrant les hommes forts et
simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractre
poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gnent, il
nous arrive de frquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
les mit toute leur vie  l'aise envers eux-mmes et envers les autres.
Mais, aussi fermes qu'eux dans les ncessits, nous leur en voulons de
ce manque d'imagination qui les empche de supposer un cas o ils
pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimit de ton coeur, tu hassais, au noble sens
et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
selon qu'il tait _convenable_; et autant que te le permirent tes
mouvements instinctifs, tu ctoyas ces natures brutales dont tu
souffris.

Ainsi, peu  peu, tu quittais le service de ton me pour te conformer 
la vision commune de l'univers. C'tait la ncessit, as-tu dit, qui te
forait  abdiquer ta personnalit excessive; c'tait aussi lassitude de
tes casuistiques o toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aim;
tu t'es born  ce Sainte-Beuve comprhensif o tu te rfugiais d'abord
aux seules heures de lassitude crbrale. Oublieux de toi-mme, tu ne
raisonnas plus que sur les autres mes. Et ce n'tait pas, comme je
fais, pour comparer  leurs sensibilits la tienne et l'embellir,
c'tait pour qu'elle existt moins. Je te comprends, admirable esprit;
mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
d'motions, j'en vinsse  imiter ton renoncement!

Ce n'est pas  la vie publique que tu demandais l'motion. A l'ge ou
Benjamin Constant tait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
Si tu n'a pas eu ce don de spiritualit chrtienne qui retrouve Dieu et
son intention vivante jusque dans les plus petits dtails et les
moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dpit de
n'tre pas aim et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu' l'pithte un peu
grasse et sensuelle du prtre qui dsire. Ta rverie religieuse tait
pleine de jeunes femmes; tu n'tais pas prcisment hypocrite, mais leur
prsence t'encourageait  blmer la chair. Ds que le sentiment te parut
vain, tu ne t'obstinas pas  te faire aimer et vers le mme temps, tu
cessas de vouloir croire. C'tait fini de tes merveilleux frissons qui
te valent mon attendrissement; tu ne fus dsormais que le plus
intelligent des hommes.

       *       *       *       *       *

    _Oraison_


Toi qui as abandonn le bohmianisme d'esprit, la libre fantaisie des
nerfs, pour devenir raisonnable, tu tais n cependant, comme je suis
n, pour n'aimer que le dsarroi des puissances de l'me. Ta jeune
hystrie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton gnie.
Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
persvrer  le goter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
rservoir de toutes les vertus.

... Et nous-mmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre motion que
dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquite
pense dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'tre froiss,
et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est--dire rien
d'intressant. Mon me, matresse frissonnante, ne sera plus qu'une
caissire, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.

       *       *       *       *       *

Nous fmes d'autres mditations, en grand nombre. Nous nous attachions
surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualit.

Benjamin Constant, pour s'mouvoir, avait besoin de dsirer le pouvoir
et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrces auprs des
jeunes femmes; mais d'autres atteignent  toucher Dieu par le seul
effort de leur sensibilit, pour des motifs abstraits et sans
intervention du monde intrieur. Ceux-l sont tout mon coeur.

Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
puissions trouver entre nous et notre confus idal, pourquoi
confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
rapport entre vos mes telles que je les possde et telles que les
dpeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succs au monde que pour
celui qui offre un point de contact  toute une srie d'esprits. Mais
cette conformit que vos vulgaires admirateurs proclament me rpugne
profondment. Vous n'atteignez  me satisfaire qu'aux instants o vous
ddaignez de donner aucune image de vous-mme aux autres, et quand vous
touchez enfin ce but suprme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
plus nervs d'entre vous: Avant tout, tre un grand homme et un saint
pour soi-mme... Pour soi-mme!... dernier mot de la vraie sincrit,
formule ennoblie de la haute culture du Moi qu' Jersey nous nous
proposions.

       *       *       *       *       *

Simon et moi, nous emes le grand sens de ne pas discuter sur les
mrites compars des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
les soigne et je les entretiens tous dans mon me, car je sais que pour
Dieu il y a identit de toutes les motions. Mais j'entrevois que ces
couches superposes de ma conscience,  qui je donne les noms d'hommes
fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agit parfois de sentiments
mal dfinis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
Sainte-Beuve. Peut-tre ces intercesseurs ne valent-ils qu' m'clairer
les parties les plus rcentes de moi-mme....

       *       *       *       *       *

Il est certain que nos dernires mditations avaient t d'une grande
scheresse. Nous pressions une partie de nous-mmes dj puise. Ce
n'taient plus que redites dans la bibliothque de Saint-Germain. Et, 
mesure que les livres cessaient de m'mouvoir, de cette glise o
j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
population peinant sur des labeurs hrditaires, des impressions se
levaient, trs confuses mais pntrantes. Je me dcouvrais une
sensibilit nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.

C'est qu'aussi bien mon tre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu  Paris des filles avec les
beaux yeux des marins qui ont longtemps regard la mer. Elles habitaient
simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hrit d'une
longue suite d'anctres ballotts sur les flots, me parut admirable dans
les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mlancolie, il reste quelque
parcelle des inquitudes que mes anctres ont ressenties dans cet
horizon.

A suivre comment ils ont bti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
lequel furent poses mes propres assises. C'est une bonne mthode pour
descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VI

EN LORRAINE


Notre ermitage de Saint-Germain tait situ  peu prs sur la limite,
entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrire
lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
gure au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'veille d'une longue
misre incolore. Simon et moi qui sommes depuis des sicles du plateau
lorrain, nous n'hsitmes pas  tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
cherchons uniquement  tre clairs sur nos motions, le pittoresque
des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Mme
nous nous bornerons  la rgion que limitent Lunville, Toul, Nancy et
notre Saint-Germain: c'est l que notre race acquit le meilleur
d'elle-mme. L, chaque pierre faonne, les noms mme des lieux et la
physionomie laisse aux paysans par des efforts sculaires nous aideront
 suivre le dveloppement de la nation qui nous a transmis son esprit.
En faisant sonner les dalles de ces glises o les vieux gisants sont
mes pres, je rveille des morts dans ma conscience. Le langage
populaire a baptis ce coin le coeur de la Lorraine. Chaque individu
possde la puissance de vibrer  tous les battements dont le coeur de
ses parents fut agit au long des sicles. Dans cet troit espace, si
nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connatre des
motions plus significatives qu'auprs des matres analystes qui, hier,
m'clairaient sur moi-mme.

       *       *       *       *       *

PREMIRE JOURNE

NAISSANCE DE LA LORRAINE


A la station qui prcde immdiatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
de Lorraine par une visite  son patron. Dans son glise flamboyante,
nous saluons Nicolas, debout prs de sa cuve et des petits enfants.
Cette malheureuse localit, qu'illustrent encore cette cathdrale et des
lgendes, fut ruine par des guerres confuses; elle tait riche et, pour
la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
noble vque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
que les petits enfants; mme il prte un peu  rire comme un bonhomme
grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-mme coutume, honore mal le
souvenir de ses motions passes; c'est bon au Breton de s'mouvoir
encore o tremblaient ses pres. Mous rapetissons ce que nous touchons,
et nous nous plaisons  gouailler.

Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux o cette nation
naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'tranger. C'est
entre Saint-Nicolas et Nancy que Ren II, appuy des Suisses, tua le
Tmraire. Victoire de grande consquence, qui nous dlivra des
trangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Ds lors il y
a un caractre lorrain.

Charles de Bourgogne, le Tmraire! Quelle magnifique aisance dans ses
allures bruyantes et romantiques! Auprs des grands crus de Bourgogne
qui mettent la confiance au coeur le plus hsitant, comment se tiendra
le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
n'tonne pas tout d'abord, mais sduit un dlicat rflchi! Comment Ren
II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
a-t-il pu triompher?

Dans la vie, frquemment, Simon et moi nous avons rencontr ces tres
tout brillants, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
nous ne les aimions gure et toujours les dpassions. A l'usage, il
apparat qu'un Ren II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
dpourvu; il est rflchi, persvrant, et sa modestie le sert mieux que
forfanterie. Dans l'histoire, l'extrme simplicit de sa tenue passe
infiniment en lgance, du moins pour l'homme de got, l'ostentation de
votre Tmraire. Aprs la victoire, quelle gravit ingnieuse dans les
paroles modres qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
que notre cocher nous fit lire  la Commanderie Saint-Jean, o le
Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'pe! La magnanimit de
Ren n'a rien de thtral, et s'il honore Charles d'un splendide service
funbre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple pouvant la
dfinitive innocuit du brutal adversaire.

Nous avions suivi le corps du Tmraire dans Nancy, et jusque dans cette
partie dite Ville-Vieille, o il fut publiquement expos. Quand nous
rvions prs la pierre tombale de Ren, dans la froide glise des
Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacrs, nous dispose
toujours  la mlancolie. Une race qui prend conscience d'elle-mme
s'affirme aussitt en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Ren II. Les dentelures dores
qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vgtation
dlicate de figurines et l'lgance de l'ensemble nous reportaient  ces
premires poques de la Lorraine, d'une grce bonhomme, si dpourvue
d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vmes aucun dsir
d'tonner. Ces images de morts sans morgue ne se proccupent ni de la
noblesse classique, ni de la pompe. Ren II aimait le peuple, c'est
ainsi qu'il sduisit les cantons suisses, et il ftait l'anniversaire de
la victoire de Nancy, chaque anne, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
tait  l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Arme, o il fut le plus
simple des hros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
Leur race se confond avec eux-mmes.

Simon et moi nous comprmes alors notre haine des trangers, des
_barbares_, et notre gotisme o nous enfermons avec nous-mmes toute
notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferm il
introduit ceux que guident des faons de sentir et des intrts
analogues aux siens.

       *       *       *       *       *

DEUXIME JOURNE

LA LORRAINE EN ENFANCE


Cette partie ancienne de Nancy, la Ville-Vieille, est bien
fragmentaire; elle fut perptuellement refaite. Cette race nullement
endormie, mais de trop bon sens, hsitait  affirmer sa personnalit. Sa
finesse, son sentiment exagr du ridicule l'entravrent toujours.
Chaque gnration reniait la prcdente, sacrifiait les oeuvres de la
veille  la mode de l'tranger. Leur Chapelle Ronde, monument national
s'il en ft, copie la Chapelle des Mdicis de Florence, mais avec
maigreur, conomie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Ren, ayant visit les palais
de la Renaissance, rebtirent le palais ducal. Cette race  son veil
craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
origines de nos mes.

Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'glise de Bon-Secours, est
tout  fait significative. Voil nos primitifs! Nous nous agenouillons
devant une Mre, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
prcipite. Ces enfants me touchent, si intrpides contre le Bourguignon
et qui expriment leur rve par cette image sincre, je vois qu'ils ont
beaucoup souffert. Ils conoivent la divinit non sous la forme de
beaut, mais dans l'ide de protection. Florence, leur soeur, et qui
donne parfois l'image la plus approchante de cet idal de clart froide,
d'lgance sche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la ncessit de
sauver d'abord leur indpendance, mettent leur orgueil, leur art
naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.

Cerns d'trangers qui les inquitent, sous l'oeil des barbares, ils
n'ont pas le loisir de se dvelopper logiquement. La grce, qui pour un
rien et apparu, presque mlancolique, dans le petit prince Ren II,
n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cr un type de femme: Jeanne
d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prtant les
charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la lgende lorraine, celle
qui protge, et cela uniquement. Elle est la soeur de gnie de Ren II;
persvrante, simple, trs bonne et un peu matoise. Celle de qui
l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
nullement troublante: nos pres affirment que Jeanne ignora toujours les
misres physiques de la femme. Cette lgende de Lorraine n'est-elle pas
plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voil
bien le mme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mre
gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: Qui
donc me secourra?

       *       *       *       *       *

Dans le palais ducal de la Ville-Vieille, nous avons visit le muse
historique lorrain. Les premires salles sont consacres aux poques
gallo-romaines et mrovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
anciens souvenirs de notre tre. C'est la mme ignorance que nous
trouvions, le lendemain, aux champs o fut Scarponne, chez ces pauvres
enfants qui nous vendirent des mdailles romaines arraches  ces
terrains dserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines o Attila
et les sicles ne laissrent pas mme une ruine, meuvent des voyageurs
avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait dj  ces poques
lointaines. Mais qu'il est obscur, indchiffrable, le frisson qui nous
attire vers cette vieille poussire de nos anctres! Nous visitmes,
sans plus de profit, les fermes mrovingiennes de Savonne et de
Vendires, et prs de l des grottes qui jadis furent habites. La neige
dsolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un dcor lamentable de
pluie et de silence nous aident d'habitude  imaginer le pass, mais
comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
hommes lointains, qui ne contriburent en rien  former notre
sensibilit. A Latre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
anciennes images o la Lorraine se soit exprime. Bien pauvre encore,
mal diffrencie de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chtive!
C'est un portail avec quelques sculptures du onzime sicle. A Toul,
grce  des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
populaire se forma plus vite, sous la protection des vques, et le
treizime sicle s'affirma dans l'glise Saint-Gengoult et des fragments
de Saint-tienne.

En vrit le service que Ren II a rendu  la Lorraine est immense; il
lui a cr une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vgtative,
s'individualisa; il existait confusment, il voulut vivre. Il l'avait
montr au Bourguignon, il le rappela aux luthriens en 1522.

       *       *       *       *       *

TROISIME JOURNE

LA LORRAINE SE DVELOPPE


Cette _Ville-Vieille_, ce _muse lorrain_, tout incomplets, veillent 
chaque pas des traits dlicats de ma sensibilit; ils me ravissent par
la clart qu'ils apportent dans mes motions familires, ils
m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrmdiable insuffisance de
l'me que me fit cette race.

Deux grandes causes d'chec pour la Lorraine: le pays fut si tourment
que les artistes, c'est--dire une des parties les plus conscientes de
la race, dsertaient continuellement, s'tablissaient en Italie, s'y
dformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
France ou d'Italie.

Pourtant, le palais ducal, modifi dans le got Renaissance et dont les
quatre cinquimes ont disparu, nous fait voir un ct de l'me lorraine,
l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
lyrique, mais faite d'observation, plutt matoise que verveuse. C'est de
la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en dpit de
l'abondance studieuse de ses compositions, appartient  la jeunesse de
la race; le grouillement et l'motion des guerres qu'il a vues le
soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et pnible, devait tre le
dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race et t
heureuse, elle possdait l'lment d'un art particulier. Les lgendes,
chansons, anecdotes, la finesse si particulire de ses grands hommes, et
mme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards tablissent bien qu'un
certain comique se prparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
puise par les guerres et l'loignement des artistes, alla se
desschant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
dplorable au prcis, au voulu, un acharnement  l'lgance mticuleuse.

Au quinzime sicle,  ct de cette grle malice, l'me lorraine fait
voir un sens humain de la vie trs profond, une grande piti. Ce petit
peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui hassait
la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
riante, reut une empreinte des horreurs de l'Italie guerrire,
Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans trve fouls,
gouaillaient. Quelle simplicit, quelle franchise! Il est bien le frre
des hros nafs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'tait l! Ne
discutons pas la force sublime de l'Italien, mais  Saint-Michel, prs
de _la Mise au tombeau_,  l'glise des Cordeliers, prs du _monument de
Philippe de Gueldres_, nous rvons un art dbarrass de cette rhtorique
qu' certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
toute la saveur tragique du langage populaire, o n'atteint jamais la
plus noble loquence des potes. Mais cette race mal consciente
d'elle-mme, qui venait d'enfanter obscurment le gnie de
Ligier-Richier, se mit toujours  l'cole chez ses voisins. Elle ignora
quel fils elle portait. Cette beaut imprieuse dont Ligier a vtu la
mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague lgende, d'ailleurs
insoutenable, voil tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
Eh! grand Dieu! le sot loge!

Ces deux Lorraines chourent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
grandeur sans morgue, pour avoir ignor leur gnie et dout
d'elles-mmes timidement. Le sentiment qui donnait  cette race une
notion si fine du ridicule lui fit peut-tre craindre de s'pancher. A
chaque gnration, elle se rtrcit. Son art n'a jamais d'abandon ni
d'audace, tout est voulu: suppression des dtails significatifs,
imitation des coles trangres. La meilleure partie de la Lorraine, sa
noblesse et ses artistes, toujours avaient soupir avec une admiration
nave vers l'Italie;  Claude Gelle il fut donn d'y vivre. Il porta
dans l'cole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
ciel, cette terre et cette mer dans une lumire si vaporeuse, avec une
harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'tait
son rve, notre rve, qu'il exprimait. C'tait une dsertion. Il
profitait de l'idal de ces anctres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
pas accru la conscience de sa race.

Aprs lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait mconnu
Ligier-Richier, dessche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
dernier artiste sorti vraiment de l'me populaire, le dernier travail ne
devant rien  l'tranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
Lamour: une dentelle en fer.

Qu'importe si la dlicieuse statue de Bagard (1639-1709), garonnire
maligne et touchante qui porte un mdaillon, nous ravit et nous retient
longuement dans le rez-de-chausse du _muse lorrain_! C'est une grande
dame raffine; sa spirituelle affterie mondaine ferait paratre un peu
grossire la simplicit, la gouaillerie de nos meilleurs aeux. Elle est
bien du pass, l'me lorraine: Bagard n'y songe gure.... Et nous-mmes,
Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos mes acquises.
Cette jeune femme, cette Franaise, c'est toute notre sensibilit 
fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
comme la Lorraine entire d'aujourd'hui, nous avons ddaign de cultiver
le simple jardin sentimental hrit de nos vieux parents.

       *       *       *       *       *

QUATRIME JOURNE

AGONIE DE LA LORRAINE


Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se dvelopper. Nous savons
quels ttonnements, quelles misres c'est de chercher sa loi. Des checs
si nobles valent qu'on s'y intresse. Allons voir ces plaines de
Vzelize, tous ces champs de bataille sans gloire o la Lorraine
s'puisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
villes; car,  Nancy, vingt courants trangers ont renvers, submerg
l'esprit autochtone.

       *       *       *       *       *

La campagne est plate, assez abondante, pas affine, peut-tre maussade,
sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaut; les petites
filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pouss
au type. Par les aprs-midi d't, on se runit au Quaroi et les
femmes, travaillant dans l'ombre que dcoupent les maisons, se donnent
le plaisir de ridiculiser.

       *       *       *       *       *

Quels souvenirs ont-ils gards de jadis? Par les coles, les
inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, o Ren II
leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
peuple, c'est la tradition des Sudois qui domine; chaque ville en
raconte quelque horreur. Ils turent vraiment la Lorraine. Ils
saccagrent tout, Richelieu s'applaudissant. Mme les amis du duc
Charles IV estimrent sage de s'approprier les dernires ressources de
ceux qu'ils ne pouvaient dfendre. Cent cinquante mille bandits, aids
d'autant de femmes, pitinaient le pays dont la ruine se prolongea
jusqu' la fin du sicle. Cependant la race lorraine affame
s'entre-dvorait. Il y avait dans les campagnes des piges pour hommes,
comme on en met aux loups; des familles mangrent leurs enfants, et mme
des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
rjouissait  quelques petits dboires de ses ennemis, tels que des
vasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
de l'extraordinaire Charles IV.

trange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gch en une vie
toute l'nergie qui, dpense sagement dans une suite d'hommes, et t
fconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation dsespre,
d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
plthore, qualits lorraines  trop haute pression, mais il ne contredit
pas les caractres de sa race.

Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
pendants et ses souples voltiges d'cuyer devant les femmes de Louis
XIII, tait sagace, pratique, d'loquence simple, et pas chevaleresque
le moins du monde. Il avait le don de plaire  tous, mais se gardait de
tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut mme pas s'pargner dans ses
bons contes, ce perptuel irrsolu dsirait violemment, et souvent il
demeura ferme dans son sentiment. C'est, au rsum, un Lorrain des
premiers temps, mais avec toute la fivre inquite d'un peuple qui va
mourir.

Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le dsir de paratre;
c'est qu'il avait t lev  la cour de France, et que les
circonstances le forcrent toute sa vie  vivre parmi les trangers; or
nous avons vu le caractre, l'art lorrains, toujours craintifs de
paratre ridicules, prendre l'air  la mode. Par-dessous sa brillante
chevalerie, c'tait essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
comme on le vit bien, aprs cette fleur de jeunesse  la franaise, dans
sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisrent si
fort Paris et Versailles, sans qu'il s'mt le moins du monde. Le
malheur l'avait remis dans la logique de sa race.

C'est du haut de Sion, plerinage jadis fameux, aujourd'hui attrist de
mdiocrit, que, moins distraits par le dtail, nous prenons une
possession complte de la grandeur et de la dcadence lorraine. Devant
nous, cette province s'tend srieuse et sans grce, qui fut le pays le
plus peupl de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
produisit une poigne de hros et qui ne se souvient mme plus de ses
forteresses ni de son gnie. Ds le sicle dernier, cette brave
population dut accepter de toute part les trangers qu'elle avait
repousss tant qu'elle tait une race libre, une race se dveloppant
selon sa loi.

Du moins, la conscience lorraine, englobe dans la franaise, l'enrichit
en y disparaissant. La beaut du caractre de la France est faite pour
quelques parcelles importantes de la sensibilit cre lentement par mes
vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dgrade, ni
assoupie, mais brutalement saigne aux quatre veines.

Depuis longtemps les artistes taient obligs de s'loigner, en Italie
de prfrence, pour trouver, avec la paix de l'tude, des amateurs
suffisamment riches. Les ducs enfin quittrent le pays, o ils se
maintenaient difficilement contre l'tranger, emmenant une partie de
leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminue, les
vides taient combls par des Allemands, domestiques et autres hommes de
bas mtier, dont fut paissie la verve naturelle de ma race, de cette
noble race qui repoussait le protestantisme (admirable rsistance
d'Antoine aux bandes luthriennes, en 1523).

Si je dfaille, ce sera de mme par manque de vigueur et non faute de
dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
nous crer une personnalit. Saurons-nous les agrger? Les barbares
s'imposeront peu  peu  nos mes  cause des basses ncessits de la
vie; j'entrevois les meilleures parties de nos tres, qui s'accommodent,
tant bien que mal, de rves conus par des races trangres.

       *       *       *       *       *

CINQUIME JOURNE

LA LORRAINE MORTE


Notre enqute touche  sa fin; de Sion nous descendrons  notre ermitage
de Saint-Germain. Visiter Lunville! Retourner  Nancy o nous
ngligemes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
m'emplit l'avortement de l'me lorraine? Dans ce chteau de Lunville,
les ntres furent humilis. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
un prince bon et fin, je l'accorde, mais entour de petites femmes et de
petits abbs qui, par bel air, raillaient les choses locales et
copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
perdu toute conscience de soi-mme; elle tait morte; seul son nom
subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
de prendre plaisir  des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
profond et d'essentiel en nos mes. C'est que nous vivons  peine; nous
vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
de la sensibilit que Paris nous donne toute faite. En change d'un
bonheur calme, assur, la Lorraine a laiss  Paris l'initiative.
N'est-ce pas ainsi que, lasss de heurter les trangers, nous
abandonnions notre libre dveloppement pour adopter le ton de la
majorit?

Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
m'arrivait, devant l'lgance un peu froide de cette belle dcoration,
s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la mthode et du rve
constant de l'me lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
disant: la mthode et le rve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
n'apparaissent gure plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
Nancy moderne, les vieux caractres lorrains. Ah! nos aeux, leurs
vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
Choses de muse maintenant et obscures perceptions d'analyste.

Stanislas a cr une acadmie et une bibliothque. Dans la suite, une
socit archologique fut jointe  ces institutions. Seules, elles
abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
le souvenir de ce qui n'existe plus. O la mort est entre, il ne reste
qu' dresser l'inventaire.

       *       *       *       *       *

Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
moi. La scheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
Vous-mme m'apparaissez si triste et dlaisse que je vous aime avec une
nuance de piti, sans l'lan amoureux de celui qui voit sa vierge
clatante et dsire de tous. Parce que je connais l'tre que j'ai
hrit de mes pres, je doute de mon perfectionnement indfini. Je
crains d'avoir bientt touch la limite des sensations dont je suis
susceptible. Petit-fils de ces aeux qui ne surent pas se dvelopper, ne
vais-je point demeurer infiniment loign de Dieu, qui est la somme des
motions ayant conscience d'elles-mmes?

Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
elle n'a pas utilis tous les dons qui lui taient dispenss, il en est
un qu'elle a dvelopp jusqu'au type. Elle a augment l'humanit d'un
idal assez neuf. De Ren II  Drouot, en passant par Jeanne, une des
formes du dsintressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la tmrit
trop souvent mle de vanit, mais la fermet rflchie, persvrante et
opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
Par les armes, le Lorrain avait fond sa race; par les armes, il essaye
hroquement de la protger. Press par les trangers, il n'eut pas le
loisir de chercher d'autres procds pour tre un homme libre. Comment
et-il dvelopp ces dons d'ironie, ce ralisme humain si noble qu'il
nous fit entrevoir? Il bataillait sans trve  ct de son duc. Le
loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus troitement que partout
ailleurs avec l'ide de patrie. Dans sa misre, cette race se consolait
d'tre mutile de ses qualits naissantes en aimant ses ducs, qui furent
souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
dpense la mme nergie, la mme persvrance  me protger contre les
trangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.

       *       *       *       *       *

SIXIME JOURNE

CONCLUSION.--LA SOIRE D'HAROU


Simon, un peu gt, selon moi, par l'ducation de la rue
Saint-Guillaume, ne gotait qu' demi mes intuitions. C'est un historien
d'une rserve extrme. Il collectionne et cote les petits faits, sans
consentir  recevoir d'eux cette abondante motion qui, pour moi, est
toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
avaient rveill des belles-aux-bois qui sommeillent en mon me; Simon
me laissa tout  les caresser. Il me prcda  Saint-Germain; d'ailleurs
des repas mdiocres, toujours, l'indisposrent.

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas oubli cette soire silencieuse, vers les cinq heures, dans
la petite ville d'Harou, o la vieille place est abrite de noyers
malades. Le soleil de fvrier, en s'inclinant, avait laiss dans l'air
quelque douceur. J'allai, dsoeuvr, jusqu' l'tang que forment les
fosss crouls d'un chteau pompeux, bti sous Lopold, et dont la
froide impriosit contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
et toujours les plaines d'eau me disposrent  la mlancolie. Il me
sembla que l'eau elle-mme, sous ce climat, dsormais vivait avec
mdiocrit. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne me de
Lorraine, parses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lass
pour que sa douceur posthume me consolt de sa vigueur abolie; et une
triste migraine me venait du plein air.

Le ple soleil couchant offensait mes yeux, stris de fibrilles par la
lampe tard allume sur les actes et les penses de Lorraine. Nancy,
oublieuse du pass, m'avait choqu, mais dans ces campagnes, o tout est
souvenir de nos aeux et qui, replies sur elles-mmes, n'ont pas
remplac la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettet
singulire l'hritier d'une race injustement vaincue. De rares
paysans--mes frres, car nos aeux communs combattaient auprs de nos
ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
crpuscule. Tristement je les aimais.

A cause de l'humidit je revins jusqu' l'auberge. Avec le soir, la
voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serr que personne
n'en descendt pour me presser dans ses bras.

Je dnai mal, impatient d'en finir,  la lueur du ptrole. Ensuite,
quand je voulus, malgr l'obscurit profonde, faire quelques pas 
l'air, car j'tais congestionn, des chiens hurlant m'intimidrent. Je
rentrai dans l'auberge, disant: Je suis l, perdu, isol, et pourtant
des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
panouir.

Dans cette vieille salle, le silence me pntrait d'angoisse. Je sentais
bien que ce n'tait que de l'inaccoutum, que tout ce dcor tait en
somme de bont. Dans la nuit rpandue, la Lorraine m'apparaissait comme
un grand animal inoffensif qui, toute nergie puise, ne vit plus que
d'une vie vgtative; mais je compris que nous nous gnions galement,
tant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.

Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, o l'on n'a pas sa
chaise familire, son coin de table, et o la lampe dcoupe des ombres
inaccoutumes, le meilleur expdient est de se mettre au lit. Ce
sans-gne rchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
toiles, o, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
au chaud.

Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
facilitaient ma dtresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
projetai hors de moi-mme ma conscience, son atmosphre et les
principales ides qui s'y meuvent. Je matrialisai les formes
habituelles de ma sensibilit. J'avais l, camps devant moi comme une
carte de gographie, tous les points que, grce  mon analyse, j'ai
relevs et dcrits en mon me:

D'abord un vaste territoire, mon temprament, produisant avec abondance
une belle varit de phnomnes, rebelle  certaines cultures, strile
sur plusieurs points, o des parties sont encore  dcouvrir, ples
indcises et flottantes.

Par-dessus ce premier moi, je vis dessines des figures frmissantes qui
semblaient parler. Ce sont les matres que nous interrogions 
Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon me.

Je vis aussi de grands travaux accomplis par des gnrations d'inconnus,
et je reconnus que c'tait le labeur de mes anctres lorrains.

Or, tous ces morts qui m'ont bti ma sensibilit bientt rompirent le
silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
intrieure que j'avais avec moi-mme; les vertus diverses dont je suis
le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cr 
travers les ges.

Je leur disais: Vous tes l'_glise souffrante_ l'esprit en train de
mriter le triomphe; ne pourrai-je pas m'lever plus haut, jusqu'
l'_glise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
effort spirituel, je me suis repos dans vos plaies; j'ai vcu la
passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mriterai-je le
bonheur? L'espoir de m'lever enfin auprs de Dieu me serait-il
interdit? Pourquoi, mes amis, ne ftes-vous pas heureux?

Alors tous ceux que j'ai t un instant me rpondirent.

D'abord LES JEUNES GENS (pars dans les grandes villes, au coucher du
soleil): Il n'est d'autre remde que la mort, et nous nous dlivrons
rsolument ou par des excs dsesprs.

Moi (avec dgot pour une pareille infirmit de philosophe): Mes
frres, votre solution ne m'intresse pas, puisqu'elle m'est toujours
offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera impose un jour, et
qu'enfin, si  l'usage elle m'apparat insuffisante, elle ne me laisse
pas la ressource de recourir  un autre procd. D'ailleurs vous me
proposez tout le contraire de mon dsir, car j'aspire non pas  mourir,
mais  vivre dans ce corps-ci et  vivre le plus possible.

Alors BENJAMIN CONSTANT: J'aurais d ne pas demander mon bonheur aux
autres.

SAINTE-BEUVE: J'eus tort de chercher  leur plaire.

... Ainsi parlrent-ils, et Moi je leur disais:

Vous souffriez donc pour avoir accept les Barbares! Vous, que je pris
pour intercesseurs, vous n'avez mme pas compris la ncessit de
l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cre. Vous ignoriez qu'il
faut tre _un homme libre_!

       *       *       *       *       *

tendu sur ce lit,  la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
mprisai douloureusement ces gens-l; je vis qu'ils taient grossiers.
Et ces parties de moi-mme, qui m'avaient enchant jadis, m'coeurrent.

L'imitation des hommes les meilleurs chouait  me hausser jusqu' toi,
Esprit, Total des motions! Lass de ne recueillir de mes
_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilit, sans arriver jamais
 l'amliorer, j'ai recherch en Lorraine la loi de mon dveloppement. A
suivre le travail de l'inconscient,  refaire ainsi l'ascension par o
mon tre s'est lev au degr que je suis, j'ai trouv la direction de
Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure faon de l'approcher. Quand
les Barbares nous ont dforms, pour nous retrouver rien de plus
excellent que de rflchir sur notre pass. J'eus raison de rechercher
o se poussait l'instinct de mes anctres; l'individu est men par la
mme loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
puissant qu'aucun des analystes o je me contemplai. Mais, Lorraine,
j'ai touch ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dessche. Je t'ai
une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon dcouragement.
Jusqu' toi j'avais sur moi-mme des ides confuses; tu m'as montr que
j'appartenais  une race incapable de se raliser. Je ne saurai
qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
parcelles ne vaudront qu' enrichir des hommes plus heureux.

       *       *       *       *       *

Alors la Lorraine me rpondit:

Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
fait tmoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si dcourage
que puisse tre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persvres.

Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-tre en ton
me que moi, Lorraine, je me serai connue le plus compltement. Jusqu'
toi, je traversais des formes que je crais, pour ainsi dire, les yeux
ferms; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
pas mon mcanisme. La loi que j'tais en train de crer, je la droulais
sans rien connatre de cet univers dont je compltais l'harmonie. Mais 
ce point de mon dveloppement que tu reprsentes, je possde une
conscience assez complte; j'entrevois quels possibles luttent en moi
pour parvenir  l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
race; tu ne peux tre aujourd'hui l'instant qu'elle et t dans
quelques gnrations; mais ce futur, qui est en elle  l'tat de dsir
et qu'elle n'a plus l'nergie de raliser, cultive-le, prends-en une
ide claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rve te soit un
univers, un refuge. Ces beauts qui sont encore imaginatives, tu peux
les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, aprs
avoir t si longtemps l'Esprit Militant.


       *       *       *       *       *


LIVRE TROISIME

L'GLISE TRIOMPHANTE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VII

ACDIA.----SPARATION DANS LE MONASTRE


La brutalit du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
oreillers inaccoutums et cette lourde nourriture me donnrent une
fivre de fatigue. Au dtour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
demandait  mon voiturier: Est-ce qu'il ne va pas mourir? C'est pour
avoir eu le mme doute sur ma race que je paraissais puis. La nuit,
surtout je m'agitais infiniment. Ds l'aube, sous le clotre, je me
promenais bien avant Simon, et la journe s'allongeait dans l'ennui.
Toutes penses m'taient chtives et poussireuses. L'horizon gardait la
dsolante mdiocrit des choses dj vues. A chaque minute, je calculais
quand viendrait le prochain repas, o je m'asseyais sans apptit, et la
viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
nouvelle bande de temps.

Je suis convaincu que, pour des tres sensibles et raisonneurs, les
maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin  la voracit, fut
pris d'un dgot de nourriture; il tait humili d'une constipation
malsaine que coupent des coliques prcipites. crass dans nos bas
fauteuils, et pareils au _Pauvre Pcheur_ de Puvis de Chavannes, nous
nous lamentions avec minutie. Nos lvres et nos doigts, tout notre tre
s'agitaient dans un dsir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
avait horreur. Lentes aprs-midi de janvier! la campagne clatante de
neige! notre bouche pteuse, nos dents serres de malades, et la peau
tire de notre visage qui nous donnait un rictus dgot!

Or, nous tant regards en face, nous emes le courage de mpriser 
haute voix l'difice que nous avions entrepris. Cependant que je me
reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
incroyable humiliation se rpandit en moi comme un flot sale. J'tais
rduit  un tel enfantillage que j'aurais aim pleurer. J'tais bless
que Simon abondt si brutalement dans mes blasphmes car j'avais une
nouvelle dmarche  lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
accueillerait avec dfiance mes rflexions d'Harou.

En vain essaymes-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
relever. J'y gagnai le soir un sommeil pais, mais ds l'aube c'tait
une acuit, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
corps, des fourmillements.

Je fus obsd,  cette poque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
apparente, se lve en moi  de longs intervalles: l'ide qu'un jour, ne
ft-ce qu' ma dernire nuit, sur mon oreiller froiss et brlant, je
regretterai de n'avoir pas joui de moi-mme, comme toute la nature
semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer  mon me
en irrflchi.

Perscut par cette ide fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
me rejetais en arrire avec une dtresse incroyable. Je crois bien que
je ne dsire pas grand'chose, et les choses que je dsire, il me serait
possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
absence qui m'attriste, mais l'ide qu'il viendra un jour o, si je les
dsirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilit que, dans la
mort on ne regrette rien, peut attnuer ma tristesse. C'est un grand
malheur que notre instinctive croyance  notre libert, et puisque nous
ne changeons rien  la marche des choses, il vaudrait mieux que la
nature nous laisst aveugles au dbat qu'elle mne en nous sur les
diverses manires d'agir galement possibles. Malheureux spectateur, qui
n'avons pas le droit de rien dcider, mais seulement de tout regretter!

Parfois, dans ce dsarroi de mon tre, d'tranges images montaient du
fond de ma sensibilit que je ne systmatisais plus.

Il tait six heures; depuis trente minutes peut-tre nous n'avions pas
ouvert la bouche. Je me pris  rver tout haut dans cette chambre
claire seulement par le foyer:

Peut-tre serait-ce le bonheur d'avoir une matresse jeune et impure,
vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois,  la dernire minute,
me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa dernire
visite. Elle reviendrait, mais perptuellement j'aurais vingt-quatre
heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
massue de l'abandon suspendu sur ma tte. Mme il faudrait qu'elle
arrivt un jour aprs un long retard, et qu'elle prolonget ainsi cette
heure d'agonie o je guette son pas dans le petit escalier. Peut-tre
serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
tension des sentiments ferait l'unit. Ce serait une vie systmatise.

Ma matresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
passion vigoureuse  laquelle parfois elle rpondrait, tant est faible
la chair, mais en tournant son me dsespre vers moi. Et j'aurais un
plaisir ineffable  lui expliquer avec des mots d'amertume et de
tendresse les pures doctrines du quitisme: Qu'importe ce que fait
notre corps, si notre me n'y consent pas! Ah! Simon, combien
j'aimerais tre ce malheureux consolateur-l.

Elle serait pieuse. Elle et moi, malgr nos pchs, nous baiserions la
robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprhensif, ou,
mieux encore, comme elle ne connatrait rien de l'homme que je puis
paratre au vulgaire, elle ne souponnerait pas un instant ma bonne foi;
en sorte que mon me indcise pourrait tre, aux plis de sa robe,
franchement religieuse.

Et comme Simon ne rpondait pas, je repris,  cause de ce besoin naturel
de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:

Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
ligne franche et un sourire imprvu infiniment touchant de sensualit
triste. Elle serait vtue d'toffes souples, et un jour,  peine entre,
je la vois qui me dsole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
son fin visage.

       *       *       *       *       *

Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le dlaisse.
Dj une lassitude et dgot nerveux m'avaient averti quand je me
ngligeais pour adorer des trangers. J'avais compris que les
Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
grossissants pour certains dtails de mon me. Une fois encore mes nerfs
me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai  l'extrme mon
coeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
devint digne de moi-mme et me fconda.

Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre dsarroi et
je lui disais que la difficult n'tait pas de trouver un bon systme de
vie, mais de l'appliquer:

--Il faudrait des ncessits intelligentes me contraignant  faire le
convenable pour que je sois heureux.

--Quoi! me rpondait-il, un mdecin dans un hpital? un pre suprieur
dans un monastre? O prendrais-tu l'nergie de leur obir? Et si tu la
possdes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner 
toi-mme.

--Je ne voudrais pas tre men avec douceur, car je me mfie de mes
dfaillances. C'est peut-tre que mon me s'effmine; mais elle voudrait
tre rudoye. Sous un clotre, dans ma cellule, je serais heureux si je
savais qu'un matre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
subir une discipline. Le rve de ma race est mal employ et je dsespre
qu' moi seul je puisse l'amener  la vie.

Simon protesta:

--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
(On se fait des imaginations qui valent des vrits: ainsi toi, pour qui
chacun fut aimable, car tu es sduisant et dtach, tu te figures avoir
t martyris.) Jamais, ft-ce pour mon bonheur, je ne reconnatrai la
domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des trangers,
et la Lorraine prcisment n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
 l'tranger.

Et moi aussi, j'avais rsolu de ne plus me conformer  des hommes. Le
soir d'Harou, j'avais reni mes intercesseurs. Simon partageait donc,
pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrte, et pourtant je fus
mcontent: c'est que, si nous arrivions  peu prs au mme point,
c'tait par des raisonnements trs diffrents.

Je lui rpliquai avec mauvaise humeur:

--Encore cet odieux sentiment de la dignit! cette morgue anglaise!
cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-mme! En voil
une fiction, la dignit des gens d'esprit! En toi, n'tes-vous pas vingt
 vous humilier,  vous ddaigner,  vous commander?

Ici j'eus le tort de me lever. Le ton dcourag de notre entretien me
mettait mal  l'aise pour lui soumettre la nouvelle mthode que
j'entrevoyais, mais j'allais tre victime moi-mme de la dignit
humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
ma chambre.

--Tout, au monde, lui dis-je avec dsespoir, est mal fait, et ce grand
dsordre de l'univers me blesse.

       *       *       *       *       *

La nuit, exaltant mon indignation, me fut dplorable. Petite chose
accroupie sur mon lit, dans l'obscurit et le silence, j'attendais que
la douleur me lcht. Impuissant et dsespr, j'eus le souvenir de
saint Thomas d'Aquin disant  l'autel de Jsus: Seigneur, ai-je bien
parl devant vous? Et devant moi-mme, qui ai mthodiquement ador mon
corps et mon esprit, je m'interrogeai: Me suis-je cultiv selon qu'il
convenait?

       *       *       *       *       *

Je me levai perdu de froid, trs tard, dans une matine de dgel. Rose,
qui est trop honnte fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
dans ma chambre avec bonhomie, car c'tait son jour. Si elle avait
profit des enseignements du catchisme, elle se ft plu (elle un peu
gouailleuse)  me comparer au vieux roi David qui rchauffait sa vigueur
prs de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baisst les stores 
fleurs clatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activt
le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirt. Je me recouchai
tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.

Et dans notre confrence du soir, sans plus tarder, je dis  Simon:

--Singulire physionomie de mon me! La disgrce universelle me
mcontente, au point que vous-mme me blessez, mon cher ami, mon frre,
quand vous partagez mes faons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
j'aime. Je vous dirai toute la vrit: je ne puis plus supporter qu'on
nonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'intresse uniquement 
ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
poussent et comme la nature entire, je me soucie seulement de mon Moi
futur.

Alors Simon, avec cette faon glaciale que j'ai souvent gote, mais qui
me dplut  cette occasion, arrta le dbat:

--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
ne pouvons discuter que sur des points du pass. Comment nous faire en
commun des ides claires sur ces obscures inquitudes et sur ces
pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consquence,
je retournerai volontiers  Paris, d'autant que j'ai fait des conomies,
et que nous approchons de mai, saison qui gay mon temprament.

Voil bien la sparation que je dsirais, mais ce me fut un dsespoir
que lui-mme me l'impost.

       *       *       *       *       *

Je repris mon rve d'Harou, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
Italie_, soudain mouvait un coin de mon tre. Dsireux de m'assimiler
ces sommes d'enthousiasmes, quel mpris ne ressentais-je pas pour tous
ces maigres saints devant qui je m'tais agenouill et qui ne sont qu'un
point imperceptible dans le long dveloppement poursuivi par l'me du
monde  travers toutes les formes!

Le lendemain je dis  Simon:

--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai  vivre dans la
contemplation de ses perfections pour les dgager en moi et pour que
j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne cong aux
petits scribes passionns et analystes, qui furent jusqu'alors nos
intercesseurs. Ainsi que nous essaymes en Lorraine, je veux me modeler
sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
les caractres dont mon tre a le pressentiment. Les individus, si
parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systme plus
complet qu'est la race, fragment elle-mme de Dieu. chappant dsormais
 la strile analyse de mon organisation, je travaillerai  raliser la
tendance de mon tre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
modlerai sur ceux que mon instinct lit comme analogues et suprieurs 
mon tre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
moyenne 13,38 en mars et 18,23 en mai. Puis la vie matrielle y est
extrmement facile, ce qui convient  un contemplateur.

       *       *       *       *       *

Nous nous quittmes en nous serrant la main. La crainte de m'loigner
sur une motion un peu banale d'un local o nous avions eu des frissons
trs curieux m'empcha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
constatai que nous nous aimions beaucoup.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VIII

A LUCERNE, MARIE B...


Dans une gare, sur le trajet de Bayon  Lucerne, Milan et Venise,
j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
Rien qu' la couverture, je compris que cet ouvrage tait pour me
plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
garda toujours ardente et fire. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
distingu qu'elle tait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
l'indpendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleure par des
sentiments grossiers: elle dsira la gloire et elle mourut de la
poitrine. Voil deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
corrige de la premire. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise  lui
donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.

       *       *       *       *       *

Je m'arrtai tout un dimanche  Lucerne. Les cloches sonnant sans trve,
la neige pandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
grogs dans de vastes htels solitaires, et, songeant  Simon absent, 
l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soire, une crise
de dcouragement me prt et me laisst sans sommeil dans mon lit de
passage.

Un concert annonait _le Paradis et la Pri_ de Schumann. Il me parut
que sous ce titre je pourrais rver avec profit. Et tandis
qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
me demandais: A quoi pensait Marie? Quel monde cra-t-elle pour s'y
rfugier contre la grossiret de la vie?

Les chanteurs, la musique disaient:

    _L'clat des larmes que l'esprit rpand_...

Les pleurs verss par de tels yeux ont un pouvoir mystrieux, Marie
cherchait la volupt dans l'imprvu; elle fut trompe par les grands
mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
tenta. La gloire! disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
le contact avec les trangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
la mpriser. Chez elle, cette indigne proccupation ne fut pas bassesse
naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait 
la caresse grossire des jeunes gens, cherchait ailleurs des
satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
sa sensibilit, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
que le rsultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un dsir
d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
mains  Bottom. _L'clat des larmes que l'esprit rpand_ transfigure
l'univers qu'il contemple.

Les chanteurs, la musique disaient:

    ... _Ah laisse-moi puiser la fivre_...

Marie s'gara dans sa tentative pour systmatiser sa vie. Un prix au
Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant  tous
ces dsirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
moins, elle dsira l'enthousiasme. Et mme cette fivre put grandir en
elle avec plus de violence que chez personne, car elle tait un objet
dlicat, nullement embarrasse de ces grossiers instincts qui
ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
frissons, et mon sang brlera d'une ardeur plus vive auprs d'un tel
corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fivre_ 
m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonfle que pour des choses
abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient:

    _Dors, noble enfant, repose  jamais_...

Quoi qu'on me dise un jour, quelque dgot qui me vienne  te relire, je
te promets de continuer  te voir, selon la lgende qu'aujourd'hui je me
fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entires avec cet
artisan?  moins peut-tre qu'mu par ta divine complaisance, ce petit
peintre grossier n'ait t trs bon et trs naturel, ce qui est un grand
charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'
croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, mme quand la date
de ton dernier soupir se prcisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
sans avoir ralis aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
connu que dception  chercher ta part de femme, mais 'et t une
faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose  jamais_ dans
ma mmoire, seule comme il faut qu'un tre libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

    _Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentr au silencieux dsert de mon htel, regrettant presque la
retraite troite, la demi-scurit de Saint-Germain, mal soutenu par
l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
d'un instant  l'autre, ma fatigue ne se changet en aveu d'impuissance,
je me plus  m'imaginer qu' Simon j'avais substitu Marie, et que cette
voyageuse m'allait tre un compagnon idal, dans un _tranquille abri, au
bord d'un lac_, qui est l'univers entier o je veux me contempler.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IX

VEILLE D'ITALIE

_(Enseignement du Vinci)_


Nous avions pass le thtral Saint-Gothard et ses prcipices. Un doux
plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
trempe de grce fut effleure par le train de Milan. Au soir, nous
accentumes la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant 
sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
derrire moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fentres
du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tte: Soldats,
vous tes pauvres, vous allez trouver l'abondance! Et je me disais avec
hte: Est-ce que je sens quelque chose?

Cette quinzaine est une des priodes les plus honorables de mon
existence; j'ai su conqurir l'motion que je me proposais. Oui,
j'allais trouver l'abondance. Et dj, j'tais rempli de bont. Je
m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sant, les femmes, le vin,
tout ce que j'imaginais lui plaire. Mme, pour qu'il sourit, je lui dis
que j'tais Parisien, et je l'aidai  descendre du train dans la gare de
Milan.

Dcide aux plus grands sacrifices pour tre enthousiasm, ds le soir je
sortis de l'htel et me rendis autour de la cathdrale, m'interpellant
et m'exclamant (bien qu'elle me plt mdiocrement) en formules
admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent gure de
produire le sentiment qui leur correspond.

       *       *       *       *       *

Seul avec le concierge qui simule un rhume,  l'Ambrosienne, ce matin
d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon me.

C'tait encore ma sensibilit du clotre, le sentiment qui me fit
demander  ma bibliothque qu'elle me rvlt  moi-mme. Invincible
gotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derrire elles je
saisis leurs mes pour les mesurer  la mienne et m'attrister de ce qui
me manque. L'univers est un blason, que je dchiffre pour connatre le
rang de mes frres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.

       *       *       *       *       *

A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosit! un portrait
d'Ignace de Loyola. Son gnie logique cra une mthode, dont il obtint,
sur les mes les plus superbes, de prodigieux rsultats, et que j'essaye
de m'appliquer. Sa tte est une grosse boule avec une calvitie, une
forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c tait par une
sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple dsespre
de sduire celui-l.

Quand je contemple cette physionomie imprieuse, mes lenteurs me donnent
 rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-mme! Du moins j'ai
visit soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
tre; ds lors, me perfectionnant chaque jour dans le mcanisme de
Loyola, je dirigerai mes motions, je les ferai rapparatre  volont;
je serai sans trve agit des enthousiasmes les plus intressants et
tels que je les aurai choisis.

Sur le mme mur, une gravure d'aprs un jeune homme de Rembrandt: la
bouche entr'ouverte, la lvre suprieure un peu releve, les yeux
superbes, mais teints, toute la figure dgote, anantie. Je lui
disais: O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.

Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais  tort,
attribu au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une me un peu
ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.

--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
gagner sa confiance, car je pensais: voil quelque pote.)

--Je l'ignore, me rpondit-il.

--Il y a parfois des ressemblances mouvantes. (Sa vive motion, ses
pleurs me permettaient ces familiarits.)

--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille  celle-ci.

--Eh bien! repris-je.

--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main l.

Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
lui-mme sait que le tableau n'est pas de Lonard. Puis la jeune fille,
dlicate, n'a aucune impriosit. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
renseign, est pourtant trs proche de Dieu; son me charge d'ardeur,
pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingnieux la caresse. C'est
l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premire occasion de grouper
les motions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
d'avoir du bon sens, mais le plus d'lan possible. Je tiens mme le bon
sens pour un odieux dfaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
Jsus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imagine
les dlicats, l'a trs bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
aim, sont ceux qui approchent le plus de leur idal, c'est--dire de
Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes dsirs, en me vrifiant
jusqu' m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
bonheur.

       *       *       *       *       *

Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tte du
Christ_, par le Vinci (l'tude au crayon rouge pour le Christ de _la
Cne_), ne me laissait rien voir d'autre....

       *       *       *       *       *

Cette journe fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
confirme dans la mthode que j'entrevoyais depuis Harou.

Plus jeune, par une matine sche d'hiver florentin, ralentissant ma
promenade sur le Lung'Arno, en face des collines dlicates et presque
nerveuses, j'ai suivi le mme ordre de rflexions. Je sortais de voir au
Pitti la Simonetta, matresse fameuse du Magnifique, peinte par
Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goter sa beaut
malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins  l'aimer; au
premier regard, elle ne me donnait que de la curiosit. Il en advint
ainsi de moi-mme devant moi-mme. Jusqu' cette heure, je fus
simplement curieux de mon me. Je considrais mes divers sentiments, qui
ont la physionomie rechigne et malingre des enfants difficilement
levs, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour reprsenter le plus
comprhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
dgot qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
vouloir rien modifier. Il accepte sa destine et mme la bassesse de ses
amis: c'est qu'il donne  toutes choses leur pleine signification. Au
lieu d'triquer la vie, il panouit devant son intelligence la part de
beaut qui sommeille dans le mdiocre.

Aujourd'hui, dans cette veille d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
comprhension complte sans bont. Je cesse de har. Je pardonnerai 
tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se dveloppant encore, ils
aboutiront  satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.

Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, tant
accoud sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
crayon traa a le sourire qui pardonne  tous les Judas de la vie, elle
a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lvres qu'aucune
amertume n'tonne plus.

       *       *       *       *       *

tant descendu avec ces penses, je rejoignis ma voiture, et tandis
qu'une triste humidit tombait sur la ville, envelopp dans un grand
manteau de voyage, je me pris  songer.

Je vis nettement qu'un second problme se greffait sur le premier:

1 Dans ma cellule, j'avais fait une enqute sur moi-mme, j'tais
arriv  embrasser le dveloppement de mon tre; mais j'avais t
proccup de mon imperfection avant tout.

2 Il s'agit maintenant de prter  l'homme, que je suis, la beaut que
je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possde de
toute cette lumire que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection  laquelle mon
tre arrivera le long des sicles, si, comme ma raison le suppose, il y
a progrs a l'infini.

En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rve
fait de tous les soupons de beaut qui me troublent parfois jusqu' me
faire aimer la mort, parce qu'elle hte le futur. Je suis un point dans
le dveloppement de mon tre; or, jusqu' cette heure, j'ai regard
derrire moi, dsormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
mre dote son fils de tous les mrites qu'elle imagine confusment, je
cre mon idal de tous les soupirs dont m'emplit la banalit de la vie.

       *       *       *       *       *

J'tais fort nerv; il me fallut passer  la poste, o l'on me demanda
un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colre, molestai
de paroles les commis. Puis aussitt je me pris  rire, comme un malade,
en songeant  mes beaux plans d'indulgence universelle....

Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
indulgence, faite de comprhension, doit s'tendre jusqu' ma propre
faiblesse. Se dtacher de soi-mme, chose belle et ncessaire!
D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
que j'embellis mthodiquement  l'aide de tous mes pressentiments de la
beaut; c'est un rve plus certain que la ralit, et je m'y rfugie 
mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familires.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE X

MON TRIOMPHE DE VENISE


Sur la ligne de Milan  Venise, je ne cessai de mditer les
enseignements de ma veille d'Italie, la sagesse du Vinci. J'tais prt
 m'aimer,  me comprendre jusque dans mes tnbres. Pour me guider, je
comptais sur Venise et sur la race que m'a dsigne une intuition de mon
coeur.

       *       *       *       *       *

Et pourtant j'hsitais encore devant ce nouvel effort, quand je
descendis  Padoue, dsireux de visiter, dans un jardin silencieux,
l'glise Santa Maria dell' Arena, o Giotto raconte en fresques
nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.

Aux clotres florentins, jadis, combien n'ai-je pas clbr les
primitifs! J'avais pour la socit des hommes une haine timide,
j'enviais la vie retenue des cellules. Mme  Saint-Germain, la
gaucherie de ces mes peintes, leurs gestes simplifis, leurs
physionomies trop prcises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
si sche, si complique. Mais la soire d'Harou et le Vinci m'ont
transform: le plus vnrable des primitifs  Padoue ne m'inspire qu'une
sorte de piti complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.

Voil bien, sur ces figures, la mfiance dlicate que je ressens
moi-mme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
soi. S'ils gardent,  l'gard de la vie, une rserve analogue  la
mienne, c'est pour des raisons si diffrentes! Je les mdite, et je
songe  la religion des petites soeurs, qui, malgr mon got trs vif
pour toutes les formes de la dvotion, ne peut gure me satisfaire. Sur
ces physionomies le sentiment, maladif, strile, met une lueur; mais
aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se dvelopper.
Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent 
s'mouvoir devant des lgendes imposes; or, moi, je m'enorgueillis 
cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
soir....

Ces mes naves de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
paraissant communier avec elles. J'eus parfois le mme scrupule sous mon
clotre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
prcdrent. C'est par coquetterie, et grce  des jeux de mots, que je
grossis nos lgers points de contact. Dans un sicle hostile et
vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles parpilles et presque
dtruites se plaisent  resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
voil une parent bien lointaine. Pour un ct de moi qui peut-tre
satisferait le Giotto, combien qui l'tonneraient extrmement! Dans sa
chapelle, en mme temps que je bille un peu, ma loyaut est  la gne.

       *       *       *       *       *

Trois heures aprs,  Venise, j'tudiais les Vronse; leur force me
rafrachissait. Ils m'attiraient, m'levaient vers eux, mais
m'intimidaient. L encore je me sens un tranger; mes hsitations, toute
ma subtilit mesquine doivent les remplir de pit. Pas plus qu'avec les
Giotto, je n'ai mrit de vivre avec les Vronse. Dans le sicle et
dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet tat
exprim par les Botticelli: tristesse tortueuse, mcontentement, toute
la bouderie des faibles et des plus distingus en face de la vie. Mais
d'tre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu  Venise pour
m'accrotre et pour me crer heureux. Voici cet instant arriv.

Ce soir-l, quand, tonifi de grand air et restaur par un parfait
chocolat, j'atteignis l'heure o le soleil couchant met au loin, sur la
mer, une limpidit merveilleuse, ma puissance de sentir s'largit. Des
instincts trs vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
tre, se systmatisrent. Chaque parcelle de mon me fut fortifie,
transforme.

Une tache immense et ple couvrait l'univers devant moi, brillante sur
la mer, rose sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
couchant jusqu' la rougeur norme du soleil dclin. Et toute cette
teinte lave semblait s'tre adoucie, pour que je passe aisment aborder
la beaut instructive de Venise et que rien ne m'en blesst: mousse
sucre du champagne qu'on fait boire aux anmiques.

La seule image d'effort que j'y vis, c'tait sur l'eau un gondelier se
dtachant en noir avec une nettet extrme, presque risible. D'un rythme
lent, trs prcis, il faisait son travail, qui est simplement de
dplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.

Et devant ce bonheur orn, je sentis bien que j'tais vaincu par Venise.
Au contact de la loi que sa beaut rvle, la loi que je servais
faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systmatique
fit place  une sympathie aise, facile, pour tout ce qui est moi-mme.
Hier je compliquais ma misre, je rprouvais des parties de mon tre:
j'entretenais sur mes lvres le sourire ddaigneux des Botticelli, et
chaque jour, par mes subtilits, je me desschais. Dsormais convaincu
que Venise a tir de soi une vision de l'univers analogue et suprieure
 celle que j'difiais si pniblement, je prtends me guider sur le
dveloppement de Venise.

Au lieu de replier ma sensibilit et de lamenter ce qui me dplat en
moi, j'ordonnerai avec les meilleures beauts de Venise un rve de vie
heureuse pour le contempler et m'y conformer.


       *       *       *       *       *


I

VENISE

SA BEAUT DU DEHORS


Ds lors je passai mes jours, dans des palais dserts,  lire les
annales magnifiques et confuses de la Rpublique,--dans les muses et
les glises crases d'or,  contrler les catalogues,--sur la rive des
Schiavoni,  louer la mer, le soleil et l'air pur qui gayent mes
vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprvus, je m'attristais
longuement des canaux immobiles entre des murs cussonns.

       *       *       *       *       *

Aprs trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles  cette
dlicate cit, je brusquai mon rgime jusqu'alors rgl par Baedeker, et
quittant la Piazza, o parmi des trangers choquants on lit les journaux
franais, je me confinai dans une Venise plus vnitienne. J'habitai les
Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
grandeur d'me, consentit  tre corch vif, et parfois je songe que je
me suis fait un sort analogue.

Je voudrais transcrire quelques tableaux trs brefs des sensations les
plus joyeuses que je connus au hasard de ces premires curiosits; mais
il et fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'allger de mes
imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ail. C'est
en vain que pendant des semaines, auprs de ma table de travail, j'ai
attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.

Je vois une matine  Saint-Marc, o j'tais assis sur des marbres
antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musel) allongeait sur mes
genoux sa vieille tte de serpent honnte. Et l'un et l'autre nous
regardions, avec une parfaite volupt, le faste et la sduction raliss
tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
misrable dans cette vgtation divine!

Je vois un jour le soleil que je m'tendis sur un banc de marbre, au ras
de la mer: alors je compris qu'un misrable mendiant n'est pas
ncessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
beaut.

Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charg de misses
froides et de touristes aux gestes agaants. Une barque sous le plein
soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
chantait une chanson, clatante comme ces vagues qui nous brlaient les
yeux. Venise, l'atmosphre bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
cruellement ressortir la morne hbtude de ces marchands sans me que je
bnis l'ordre des choses de m'avoir distingu de ces hommes dont je
portais le costume.

       *       *       *       *       *

Cependant j'attendais avec impatience le jour o j'aurais tout regard,
non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
penses enfin avec ces choses que j'avais tant frles. La beaut du
dehors jamais ne m'mut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
que des tableaux psychologiques.

Je dirai que, parmi ces dlices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
qu'il tait. Aux meilleurs dtours de cette ville abondante et toujours
imprvue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
sens du provisoire.

Mais qu'on me laisse dcrire l'ordre de mes associations d'ides, tandis
qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible  la
prodigalit des essais du gnie vnitien et soucieux uniquement
d'absolu.

Je prends un exemple au hasard: vers le crpuscule, dbouchant de mon
canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
comme une bte norme flamboyer au versant d'un ciel dlicat, par-dessus
une mer indiffrente  cette brutalit, toute lgante et de tendresse
vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
gesticulais. Puis aussitt: Quoi donc! es-tu certain que cela
t'intresse? Mais en mme temps: Saisissons l'occasion, me disais-je,
pour pousser jusqu' l'extrmit des Zattere (un kilomtre le long d'un
bras de mer canalis, sur un quai largement dall). Je suis certainement
en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon dner
retard de vingt minutes, la soire me sera moins longue.... Ah! ces
soires, toutes ces journes de la vie extrieure!... Et s'il pleuvait,
j'aurais un frisson d'humidit, la table du restaurant me serait lugubre
et, l'ayant quitte, il me faudrait rentrer immdiatement dans un chez
moi meubl de malaise, ou m'enfermer dans un caf qui me congestionne!

Ce choeur des penses qui m'emplissaient fait voir que les plus
voluptueux dcors ne peuvent imposer silence  mes sensibilits
mesquines. La grce de Venise qui me pntrait ne pouvait touffer les
protestations dont mon tre naquit gonfl. Il fallait que l'me de cette
ville se fondt avec mon me dans quelqu'une de ces mditations confuses
dont parfois mon isolement s'embellit.


       *       *       *       *       *


II

VENISE

SA BEAUT INTRIEURE, SA LOI QUI ME PNTRE

      Heureux les yeux qui, ferms
    aux choses extrieures, ne contemplent
    plus que les intrieures

Enfin, je connus Venise. Je possdais tous mes documents pour dgager la
loi de cette cit et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispos  oublier que
Venise, avec sa langueur et ses perptuelles tasses de caf, est
lgrement malsaine.) Les photographies invitables des vitrines avaient
fait banales les plus belles images des clotres et des muses. Seule,
la tristesse de mon restaurant solitaire m'mouvait encore pour la
beaut de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
au coloris pli, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
si ce dclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilit
anmique et la vigueur vnitienne.

Ds lors, je ne quittai plus mon appartement, o, sans phrases, un
enfant m'apportait des repas sommaires.

Vtu d'toffes faciles, ddaigneux de tous soins de toilette, mais
seulement poudr de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
parmi mes cigares, tendu sur mon vaste lit.

J'avais enfin divorc avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
chambre tait frache et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
horloges obstines, je m'occupai seulement  regarder en moi-mme, que
venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
je m'tais donn  vivre en proie aux ciceroni, tte nue, parmi les
difices remarquables.

Mes souvenirs, rapidement dforms par mon instinct, me prsentrent une
Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cit offre
 tous les passants, je substituai machinalement une beaut plus sre de
me plaire, une beaut selon moi-mme. Ses splendeurs tangibles, je les
poussai jusqu' l'impalpable beaut des ides, car les formes les plus
parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosit d'idologue.

Et cette cit abstraite, btie pour mon usage personnel, se droulait
devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
ncessaire comme une Loi; chane d'ides dont le premier anneau est
l'ide de Dieu. Cette synthse, dont j'tais l'artisan, me fit paratre
bien mesquine la Venise borne o se rjouissent les artistes et les
touristes.


       *       *       *       *       *


      Qu'on ne saurait goter que
    Dieu seul, et qu'on le gote en
    toutes choses, quand on l'aime
    vritablement.

Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
gure m'intresser. Mon orgueil, ma plnitude, c'est de les concevoir
sous la forme d'ternit. Mon tre m'enchante, quand je l'entrevois
chelonn sur les sicles, se dveloppant  travers une longue suite de
corps. Mais dans mes jours de scheresse, si je crois qu'il naquit il y
a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
ans, je n'en ai que du dgot.

Oui, une partie de mon me, toute celle qui n'est pas attache au monde
extrieur, a vcu de longs sicles avant de s'tablir en moi. Autrement,
serait-il possible qu'elle ft orne comme je la vois! Elle a si peu
progress, depuis vingt-cinq ans que je peine  l'embellir! J'en conclus
que, pour l'amener au degr o je la trouvai ds ma naissance, il a
fallu une infinit de vies. L'me qui habite aujourd'hui en moi est
faite de parcelles qui survcurent  des milliers de morts; et cette
somme, grossie du meilleur de moi-mme, me survivra en perdant mon
souvenir.

Je ne suis qu'un instant d'un long dveloppement de mon tre; de mme la
Venise de cette poque n'est qu'un instant de l'Ame vnitienne. Mon tre
et l'tre vnitien sont illimits. Grce  ma clairvoyance, je puis
reconstituer une partie de leurs dveloppements; mais mon horizon est
born par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
de contempler Dieu, de connatre le Principe qui contient et qui
ncessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
ce qui parat tre, cela dj est bien beau.

Cette satisfaction me fut donne, quand je contemplai dans l'me de
Venise, mon tre agrandi et plus proche de Dieu.

       *       *       *       *       *

    L'tre de Venise.

Cette qualit d'motion, qui est constante dans Venise et dont chacun
des dtails de cette nation porte l'empreinte, seules la peroivent
pleinement les mes doues d'une sensibilit parente. Ce caractre
mystrieux, que je nomme l'me de tout groupe d'humanit et qui varie
avec chacun d'eux, on l'obtient en liminant mille traits mesquins, o
s'embarrasse le vulgaire. Et cette limination, cette abstraction se
font sans rflexion, mcaniquement, par la rptition des mmes
impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
les aspects et toutes les poques d'une civilisation.

       *       *       *       *       *

    Mon tre.

De mme, quand ma pense se promne en moi, parmi mille banalits qui
semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu' en tre
frappe des traits  demi effacs; et bientt une image demeure fixe
dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-mme, mais moi plus
noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon tre, non pas de ce
que je parais en 89, mais de tout ce dveloppement  travers les
gnrations dont je vis aujourd'hui un instant.

       *       *       *       *       *

      Description de ce type qui
    runit, en les rsumant, les
    caractres du dveloppement
    de mon tre et de l'tre de
    Venise.

Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
de notre sparation  Saint-Germain: cette image de mon tre et cette
image de l'tre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
concordent en de nombreux points.

En les superposant, par une sorte d'addition lgrement confuse,
j'obtins une image infiniment noble o je me mirai avec dlice dans ma
chambre solitaire et frache. Fragment bien petit encore de l'tre
infini de Dieu! mais le plus beau rsultat que j'eusse atteint depuis
mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes motions! Et non
plus des motions toujours inquites et sans lien, mais systmatises,
pousses jusqu' la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprhension, de bont,
je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.

       *       *       *       *       *

Durant quelques semaines, couch sur mon vaste lit des Fondamenta
Bragadin, ou, plus rellement, vivant dans l'ternel, je fus ravi  tout
ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
Barbares. Mme je ne les connaissais plus. Ayant t au milieu d'eux
l'esprit souffrant, puis  l'cart l'esprit militant, par ma mthode je
devenais l'esprit triomphant.

Ici se rfugirent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
dans le marasme. Venise est douce  toutes les impriosits abattues.
Par ce sentiment spcial qui fait que nous portons plus haut la tte
sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre lancs, elle console nos
chagrins et relve notre jugement sur nous-mmes. J'ai apport  Venise
tous les dieux trouvs un  un dans les couches diverses de ma
conscience. Ils taient pars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
d'Harou; je l'ai prie de les concilier et de leur donner du style. Et
tandis que je contemplais sa beaut, j'ai senti ma force qui, sans
s'accrotre d'lments nouveaux, prenait une merveilleuse intensit.

       *       *       *       *       *

Venise, me disais-je, fut btie sur les lagunes par un groupe d'hommes
jaloux de leur indpendance; cette fiert d'tre libre, elle la conserva
toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
trangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
les Barbares, les trangers; et le perptuel ressort de ma vertu, c'est
que je me veux homme libre.

Venise, pour avoir t hroique contre les trangers, amassa dans l'me
de ses citoyens les plus beaux dsintressements.--Ainsi, je fus
toujours mu d'une sorte de gnrosit naturelle, je hais l'hypocrisie
des austres, l'troitesse des fanatiques et toutes les banalits de la
majorit. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
d'autres corps, jadis, mon tre a d soutenir pour acqurir ces vertus.

Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
personnelle de l'univers que sous une lgre atteinte de douceur
mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait natre Jean Bellin.--De mme,
c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
mortifies, et par l'enseignement mtaphysique d'outre-Rhin, que je fus
veill  me faire des choses une ide personnelle. A douze ans, dans la
chapelle de mon collge, je lisais avec acharnement les psaumes de la
Pnitence, pour tromper mon coeurement; et plus tard, dans l'intrigue
de Paris, le soir, je me suis libr de moi-mme parmi les ivresses
confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.

Si fivreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon tre et de
l'tre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
suis inquiet sans trve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
ou le regret de cette srnit. Ma fbrilit actuelle n'est sans doute
qu'un secret instinct de mon tre, qui se souvient d'avoir possd,
entrevu ces heures fortes et paisibles marques  Venise par Titien.

Rien au plus intime de moi ne rpond au gnie violent de Tintoret. Mon
systme n'en est pas dconcert. Aussi bien, dans cette rpublique
magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure  part,
que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
 Venise un accident, un  ct. C'est avec Vronse, si noble, si ais,
que la vraie Venise se dveloppait alors. Mon tre se souvient sans
effort d'avoir connu l'instant de dignit, de bont et de puissance que
Vronse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
vie tait une fte; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.

Vronse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un matre; je lui
cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
Tiepolo.

    _Tiepolo_

Celui-l, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vnitienne
qui s'tait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
Vronse s'arrta de crer; elle se contempla et se connut. Dj
Vronse avait la fiert de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le dtail de ses
mrites, il les tale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trsor des vertus
hrites de ses anctres.

Je ne me suis dot d'aucune force nouvelle, mais  celles que mon tre
s'tait acquises dans des existences antrieures j'ai donn une
intensit diffrente. De sensibilits instinctives, j'ai fait des
sensibilits rflchies. Mes visions du monde m'ont t amasses par mon
tre dans chacune de ses transformations; superposes dans ma
conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
rien ajouter, du moins je sais que je les possde.

Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
Ainsi s'explique la mlancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
ainsi que les sicles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
atmosphre convenable. L'nergie de notre tre, puise par les efforts
de jadis, n'atteint qu' donner  notre tristesse une sorte de fantaisie
trop imprvue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
nous montrent l'me de Gianbatista Tiepolo, quel tapage clatant et
mlancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Vronse; il en
fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, ftes, soies
et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
peuple des crateurs de jadis, il le rpte  satit, l'embrouille, lui
donne la fivre, le met en lambeaux,  force de frissons! mais il
l'inonde de lumire. C'est l son oeuvre, dbordante de souvenirs
fragmentaires, ple-mle de toutes les coles, heurte, sans frein ni
convenance, dites-vous, mais o l'harmonie nat d'une incomparable
vibration lumineuse.--Ainsi mon unit est faite de toute la clart que
je porte parmi tant de visions accumules en moi.

Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
une race aboutit. Il ne cre pas la beaut, mais il fait voir infiniment
d'esprit, d'ingniosit; c'est la conscience la plus orne qu'on puisse
imaginer, et chez lui la force, dpouille de sa premire nergie,
invente une grce ignore des sectaires. Ah! ces airs de tte, ces
attitudes, ces prtentions, cet lan charmant et qui sans cesse se
brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumire; il en inonde ses
tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colores
qui se pntrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses motions, et seule
demeure, au fond de moi, ma sensibilit qui prend, selon ses hauts et
ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est raill, frip,
dvor par sa fivre et par un torrent de lumire, ainsi que sont mes
images intrieures que je m'nerve  clairer durant mes longues
solitudes.

Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa mlancolie. Il tait trop
sceptique pour pousser  l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
qui suit les grandes volupts et que leur prfrent les picuriens
dlicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts hroques de ses
pres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
forme par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
des recueils hroques, o toutes les mes de Venise sont runies; mais
tant de sicles se rsumant en figures symboliques, ce sourire inavou,
cette mlancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop dlicat pour
la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parat nigmatique.

On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
grammaticalement, mais il appartient au pote de faire sentir ce qui ne
peut tre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
Tiepolo, je m'arrte; j'ai reconnu son me, la mienne!

Ah! celui-l, comment s'tonner si je le prfre  tout autre?

       *       *       *       *       *

Aprs Tiepolo, Venise n'avait plus qu' dresser son catalogue.
Aujourd'hui, elle est toute  se fouiller,  mettre en valeur chacune de
ses poques; ce sont des dispositions mortuaires.

Et moi qui suis Tiepolo, et qui, repli sur moi-mme, ne sais plus que
rpandre la lumire dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
trouve, et me mcaniser, j'approche de cette dernire priode. Quand ce
corps o je vis sera disparu, mon tre dans une nouvelle tape ne vaudra
que pour classer froidement toutes les motions que le long des sicles
il a cres. Moi fils par l'esprit des hommes de dsirs, je
n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothcaire. Celui-l
dressera mthodiquement le catalogue de mon dveloppement, que
j'entrevois dj, mais o je mle trop de sensibilit. Puis la srie
sera termine.

Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
journe de Jersey, je contemplai le dtail et le dveloppement de cette
suite d'ides qu'est mon Moi.

Admirables et fivreuses journes des Fondamenta Bragadin! Au contact de
Venise dlivr pour un instant de l'inquitude de mes sens, je pus me
satisfaire du spectacle de tous mes caractres diviniss en un seul type
de gloire! Grce  mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
instincts aboutissait  la pleine conscience de moi-mme, et qu'ainsi je
deviendrais Dieu, si un temps infini tait donn  mon tre, pour qu'il
tentt toutes les expriences o m'incitent mes mlancolies.

Ds lors que m'importe si les sicles et l'nergie font dfaut  cette
tche! j'ai tout l'orgueil du succs quand j'en ai trac les lois. C'est
possder une chose que s'en faire une ide trs nette, trs prcise.

       *       *       *       *       *

Vers cette poque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
Anglais, jadis rencontr  Londres, vint s'asseoir  ma table. Je causai
avec un peu de fivre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha trs vite de mes
mditations familires, et vers dix heures ce jeune homme me disait: Je
compte que j'ai lieu d'tre heureux: mon pre a beaucoup travaill; il
m'a mis  Eton, o je me suis fait des amis nombreux qui me seront
utiles dans la vie.

Cette satisfaction ainsi motive me fit toucher l'cart qui grandit
chaque jour entre moi et le commun des honntes gens.



       *       *       *       *       *


III

JE SUIS SATUR DE VENISE

    Grgoire XI: C'est ici que
    mon me trouve son repos dans
    l'tude et la contemplation des
    belles choses.

    Sainte Catherine de Sienne:
    Pour accomplir votre devoir,
    trs Saint-Pre, et suivant la
    volont de Dieu, vous fermerez
    les portes de ce beau palais, et
    vous prendrez la route de Rome,
    o les difficults et la malaria
    vous attendent en change des
    dlices d'Avignon.

Au degr o j'tais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
mouvements qui sont ce que j'aime et dsire. J'tais satur de cette
ville, qui ds lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu  peu dans
la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqu: dans le
bonheur le mieux pur nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
mieux trouver qu' Paris.

(Il est juste d'ajouter qu' ces nobles motifs se joignait un dsir
d'agitation: dsir mdiocre, mais aprs tout n'est-ce pas un synonyme
intressant de mes beaux apptits d'idal. Il faut que je respecte tout
ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sant
s'tait fort consolide, et des parties de moi-mme s'veillant peu 
peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)

Pour me maintenir dans l'glise Triomphante, il faut sans cesse que je
mrite, il faut que j'ennoblisse les parties de pch qui subsistent
probablement en moi. Je ne les connatrai que dans la vie; j'y retourne.


       *       *       *       *       *


LIVRE QUATRIME

EXCURSION DANS LA VIE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE XI

UNE ANECDOTE D'AMOUR


I

J'AMASSE DES DOCUMENTS

    Ple comme sa chemise.

Le huitime jour de mon arrive  Paris, quand la petite motion de
retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'chelle
sociale et le caractre des gens que je rencontre, m'eut secou une
centaine de fois, mes nerfs se montrent et je trouvai l'motion
vulgaire que je venais chercher.

C'tait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
la loyaut de ses amitis. Jolie fille, jeune, mene uniquement par son
imagination, un peu prtentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
geste qui ne ft pas gracieux, elle m'mut. Je m'aperus de mon
sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possdait
que des ides acquises et, pour son propre fonds, de la vanit.
D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je prfre, imprvu, fait
de coquetterie et de bont.

Quelque chose de hach dans mes discours, une apparence de franchise qui
est faite de dsir de plaire et d'indiffrence  l'opinion, voil les
caractres qui lui plurent tout d'abord en la droutant.

       *       *       *       *       *

C'est une lgre tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mlange de
pudeur et de caresses, quand on rflchit aux expriences qui la lui
acquirent.

Elle usa d'un jeu de passion brise, puis reprise, qui est le plus
convenable pour m'mouvoir. Quand je me dpitais, elle ne faisait que
rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir  elle. Si elle m'avait
promis de bonne grce et ds le dbut du dner ce dont je la pressais 
la fin de la soire, peut-tre en aurais-je bill. Car allumer une
dernire cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
jolie, frache d'une toilette simplifie, et complaisante avec de beaux
cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
mais me runir dans une action vive,--toutes ces fines motions, les
soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
voiture qui la reconduisait, je m'nervais  les voquer et  croire
que, la veille, je les avais gotes chez elle. Mais en vrit j'y tais
demeur fort insensible. Seule nous meut la beaut que nous ne pouvons
toucher. Cette atmosphre de sensualit dlicate dont mon regret
emplissait sa chambre, je la composais par le procd de l'abstraction,
malhonnte au cas particulier. En ralit, les traits sduisants que
j'assemble autour de son baiser ne furent jamais runis; cette heure-l
au contraire est faite de mille dtails oiseux et parfois choquants.
D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fivre
contrarie les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
pris  intervalles gaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
mon got se dissiperait.

       *       *       *       *       *

Je m'tais propos pour mes fins idales de prendre l quelque chagrin,
un peu d'amertume qui me restitut le dsir de Dieu. Ds les premiers
jours de cet essai, j'appliquai ma mthode avec plus d'entrain que dans
aucun de mes enthousiasmes prcdents. Il s'agissait comme toujours de
rsumer dans une passion ardente le vague dsir, qui sans trve
tourbillonne en moi, de raliser l'unit de mon tre. Sur ce terrain
nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car aprs le clotre et
Venise mes yeux taient neufs pour Paris.

En moi grandit avec rapidit, conformment  mon rle, cet apptit de se
dtruire, cette hte de se plonger corps et me dans un manque de bon
sens, cette sorte de haine de soi-mme qui constituent la passion! Ah!
l'attrait de l'irrparable, o toujours je voulus trouver un perptuel
repos: au clotre, quand je me vouai  l'imitation de mes saints,--au
soir d'Harou, quand je me fis une belle mlancolie de l'avortement de
ma race,--sur les canaux clatants de Venise, quand je m'exaltais des
magnificences de cette ville  qui j'avais l'esprit li! C'est encore ce
morne irrparable que ma fivre cherche  Paris, tandis que je veux me
remettre tout entier entre des mains ornes de trop de bagues!

Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'nergies en puissance,
et que pour moi il n'est pas de stabilit possible. Je le sais au point
que, sur cet axiome, j'ai fond ma mthode de vie, qui est de sentir et
d'analyser sans trve.

       *       *       *       *       *

Pour aiguillonner ma sensibilit et la pousser dans cette voie d'amour
que j'exprimente, j'ai trouv cinq  six traits d'un effet sr.

1 Se reprsenter l'Objet, de chair dlicate et de gestes caressants,
aux bras d'un homme brutal, et pme de cette brutalit mme,
embellissant ses yeux de misrables larmes de volupt, qu'elle n'et d
verser que sainte et honorant Dieu  mes cts.

Cette trahison des sens, cette dfaite de la femme, si faible contre les
exigences de ses vingt ans, fournissait un thme abondant et monotone 
mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choqu, puis
fatigu par mon insistance, m'avoua diverses circonstances o elle avait
got violemment ces affreux entranements. Je l'coutais en silence,
rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait 
ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimide, elle
ne m'et inspir qu'une sorte de piti, ennemie de toute passion.

2 Se reprsenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indiffrents
qui tous l'abmeront un peu, elle deviendra vieille et ddaigne, sans
revanche possible.

M'abandonnant  une bont triste et sensuelle, je souffrais de cette
fatalit o son beau corps engren tait chaque jour froiss, et
m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mlancolie
facile qui m'nervait dlicieusement, mais o elle ne voyait durant nos
soirs d'automne que de longs silences insupportables.

Une singulire contradiction de sentiment sans trve tournoie en moi
comme une double prire. Je m'irritai toujours du mpris qu'affectent
les mes vulgaires pour les cratures qui consacrent leur jeune beaut
et leur fantaisie  servir la volupt. Leur corps si souple, leur
sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
livrent au passant mu, c'est qu'elles sont agites du mme dieu, dieu
d'orgueil et de gnrosit, qui fait les analystes. Les analystes prient
l'inconnu qu'il veuille tre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
provoquent  connatre leur me et  en jouir. Les uns et les autres
sont victimes d'une fatalit, car ils naquirent chargs d'attraits
singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse  rvler publiquement leur
beaut. J'aime leur dsintressement qui leur fait ddaigner toutes ces
petites proccupations, groupes par le vulgaire sous le nom de dignit,
et auxquelles Simon prtait de l'importance. J'aime leurs emportements
qui m'aident  comprendre la mort; ils se htent de faire leur tche et
d'panouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, 
qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels o
dposer le secret de leurs motions. La frnsie des monographistes
sincres et celle de Cloptre abandonne dans les bras de Csar,
d'Antoine et de tant de soldats, n'veillent aucune raillerie facile
chez les esprits rflchis: de telles impudeurs transmettent, de
gnration en gnration, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
penseurs ont sacrifi leur part de dignit vulgaire pour mettre une
tincelle dans des mes sauves de l'assoupissement. Cependant, et voil
ma contradiction, je me dsesprais que l'Objet ft telle. Seule son
infme ingniosit m'intressait  elle, et je la lui reprochais, me
plaisant  lui dtailler tout haut, combien elle violait les lois
ordinaires de la nature et de la biensance.

Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
un got trs vif  mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
l'autre, mais parfois j'tais presque brutal, et parfois encore j'tais
prs de regretter qu'elle ft un objet irrparablement gt.

Mais sans trve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: Ah!
l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indiffrentes,
s'il me plaisait d'en dtourner mon regard!

       *       *       *       *       *

De telles expriences, menes avec trop de zle, prsentent quelque
danger. C'est le jeu un peu fbrile du pauvre enfant qui, par un jour de
pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
circonstances, un chtiment imminent.

       *       *       *       *       *

Elle avait de la gnrosit de coeur, et, malgr sa vanit, un
convenable bohmianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrt? Deux
ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touchs 
fond, et soudain presque sincres, nous cessions notre intrigue pour
vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu goter,  l'cart,
quelques semaines de vrai satisfaction.

Mais quoi! tant de sentiments dlicats, que j'ai acquis par de longs
efforts mthodiques, ds lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
accepter de me rduire  la petite sensibilit sensuelle de ma vingtime
anne! Renier, pour la premire fois, la journe de Jersey!

       *       *       *       *       *

Quelque irraisonnable que cela ft, tels taient ses yeux cercls de
fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
cdais  mon got pour cet objet, plus qu'il n'tait marqu dans mon
programme.... Ce genre d'motions est assez connu pour que je n'en
fournisse pas la description.

       *       *       *       *       *

Dans ce dsarroi de mon systme,  dfaut de ma volont, quelques gestes
dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauvrent. Cela est
louable, mais je ne puis m'en glorifier: en ralit j'tais dsarm; ses
mains fivreuses avaient forc le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
qu'intrieurement j'tais profan, je parus encore servir avec orgueil
mon Dieu. Ce fut une suprme journe. Comme moi, elle tait  limite. De
dcouragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
et ne le sut jamais.

Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
propos? Mon gotisme, outre qu'il est peu sduisant, ne se renouvelle
gure.--Ou bien fut-elle dcide par des choses de la vulgaire ralit?
J'ai peut-tre un ddain excessif des ncessits de la vie....

Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
d'homme  femme. Frquemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
rflchi sur mon cas, et les hypothses les plus diverses m'ont tour 
tour satisfait, selon les heures de la journe: j'ai le rveil dgot,
l'aprs-dner indulgent et un peu brutal, la soire fivreuse et qui
grossit tout.

Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu' l'impolitesse pendant cinq
jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe o avec
une personne de mon sexe. Les femmes oscillent trangement d'une
complaisance maladive  la mchancet. J'en conus du dgot, et,
jugeant l'exprience termine, je partis pour le littoral mditerranen.


       *       *       *       *       *


II

JE PROFITE DE MES MOTIONS

Cannes tait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
la plage vente jusqu' la Croisette, o je demeurais immobile 
regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
dans la grande rue, trs vex de n'avoir pas envie de ptisseries.
Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journes;
j'avais spcialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
troitement dans ma pense, et de Nice, o je promenais mon ennui dans
les cafs, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
aprs-midi ne furent aussi grises qu' cette poque. Et quelles soires,
devant un grog! Il est bien fcheux que je n'aie eu personne avec qui
analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le desscher, puis le
rduire en poussire qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premire tape, me
redevenait ncessaire.

       *       *       *       *       *

Vous connaissez ces insomnies que nous fait une ide fixe, debout sur
notre cerveau comme le gnie de la Bastille, tandis que, nous enfonant
dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser  rien et nous
recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
de la pendule, de compter jusqu' cent et autres btises insuffisantes.
Soudain,  travers le voile de banalits qu'on lui oppose, l'ide
rapparat, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
encore de lui chapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
levais, et par quelque lecture mouvante je cherchais  m'oublier. Tout
me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
parurent admirables.

Ce n'taient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-mme. J'imaginais le systme
de vie que j'aurais men avec elle, et je me dsesprais qu'une faon
d'tre mu, que j'avais entrevue, me ft irrmdiablement ferme. Au
rsum, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude mditative que
Simon et moi nous tentmes. Retraite charmante! Ma mthode, en tonnant
l'Objet, m'et paru rajeunie  moi-mme. Puis ces commerce d'ides avec
des tres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
meublent la vie.

Ainsi,  tudier ce qui aurait pu tre, j'empirais ma triste situation.
Et, pitinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
est vident que a ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renvers des
dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais dsesprment par
leurs vastes fentres, ne me parut pas aussi dcolor que je le vis,
durant ces nuits dtestables et ces aprs-midi o je me couchais vers
les trois heures et m'endormais enfin, hypnotis par mon ide fixe,
clatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les rveils, au soir
tomb, les membres couverts de froid! Les repas, sans apptit, sous des
lumires brutales! Parfois mme il pleuvait.

J'aurais d me mfier que l'air de la mer, prcieux en ce qu'il pousse
aux crises (cf. Jersey et Venise) m'tait dans l'espce dtestable.

       *       *       *       *       *

Seule, elle a pu me faire prendre quelque intrt  la vie extrieure.
Elle tait pour moi, habitu des grandes tentures nues, un petit joujou
prcieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
sang toutes mes ides, je gotais des choses vulgaires, je cancanais un
peu et j'tais fat  la promenade.

       *       *       *       *       *

Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de mmorable, ni de
touchant; c'est peut-tre que je ne l'coutais gure? L'ayant aborde
avec le simple dsir de me donner quelque amertume et de reprendre du
ton, j'ai habill selon ma convenance et avec un art merveilleux le
premier objet  qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes penses.

Comme elle tait venue me surprendre, un matin de nagure, dans ma
chambre d'htel, elle me trouva appuy sur une malle, qui lisais
l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
prouver elle riait. La socit de Simon a perverti en moi le sens de la
sociabilit. Il est vident que j'ai ennuy au del de tout l'Objet.
Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
tait un objet vivant. Ce jour o, sur ma malle de voyageur, je
prtendis l'instruire de l'instabilit des passions sensuelles, est
l'instant o je me crus le plus prs d'tre aim et d'aimer, mais comme
il tait midi un quart, elle, avec une nettet d'analyse intime, que je
n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.

Un autre souvenir qui m'meut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, 
neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
tristes vers la gare de Lyon, o l'on se bouscule confusment sous trop
de lumires. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
l'obscurit misrable. C'est ainsi qu'un peu aprs, seul dans mon wagon,
je gotai une petite mlancolie et une petite fiert, ce qui fait une
dlicate sensualit.

       *       *       *       *       *

A imaginer ce sentiment sincre de petite fille qu'elle eut pour moi,
tandis qu'elle sanglotait de mon faux dpart, je me dsole de mon
mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affine, s'impose
 mon souvenir: figure si pure que je n'prouve plus qu'un regret
violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la mme race
que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait tre et ce qu'elle est,
combien elle souffre de ne pas vivre  mes cts, pensant tout haut et
se fortifiant de mes penses! C'est ma faute, ma faute irrparable, de
ne pas lui tre apparu tel que je suis rellement! Oh! ma constante
hypocrisie! mon impuissance  dmler ce qui est convenable, parmi tant
de charmantes faons d'tre, qui s'offrent  moi comme possibles en
toutes occasions! Avec son joli corps, pm des hommes grossiers, que la
voil misrable, elle, charmante comme une sainte paenne!

Hlas! pourquoi suis-je si vivement frapp du dsordre qu'il y a dans
les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
dtestables lucidits, elle ne m'apparatrait plus comme un bonheur
possible et que je ne sais acqurir. Elle serait un cadavre doux et
triste, une chose de paix.

       *       *       *       *       *

Je lui crivis. Ds lors je connus  chaque courrier l'angoisse, puis la
secousse  briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guett
s'loignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indiffrence
affecte.

Je n'eus plus le courage de penser  rien autre qu' elle, qui peut-tre
en ce moment riait.

Elle ne m'a pas crit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me rpondra pas? Elle fut toujours
dtestable; son sans-gne d'aujourd'hui prouve-t-il que son amiti ait
flchi? Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indiffrence
qu'elle m'avait donnes aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.

A cette poque, le got que je lui gardais prit des proportions vraiment
curieuses. Vous connaissez ces inquitudes nerveuses qui, certains
jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
jambes  la hauteur des genoux, et nous rduisent enfin  un geste
brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes casses, en mme
temps qu'elles nous font une ide claire des sensations du vritable
pileptique. J'avais  l'imagination une angoisse analogue.

Ds l'aube, je lui tlgraphiai  son ancienne adresse. Journe
dplorable! A travers Cannes, perdue d'humidit, je ne cessais d'aller
de l'htel au tlgraphe, o les employs agacs me secouaient leurs
ttes, et mon coeur s'arrtait de battre, sans que mon attitude perdt
rien de sa dignit. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
journe dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
mon espoir surchauff  chaque seconde se venait butter contre
l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrte brutalement....
Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'htel, je n'avais
encore rien reu; la totalit des choses me parut sinistre, puis je fus
dment.

Comme elle tait oublie, la fille des premiers instants de cette
aventure,--celle  qui je voulus bien prter un sourire doux et manir!
J'avais  propos d'elle conu un si violent dsir d'tre heureux, j'y
tais all d'une telle chevauche d'imagination qu'en me retournant, je
me trouvais seul. De la mme manire, sous le clotre, mes saints,--
Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
manger du vide, face  face de mon dsir.

       *       *       *       *       *

Prendre l'express sur l'heure, retrouver  Paris, par l'obligeance des
concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
et que je ne lui dplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce dlai je serai guri.
Ce bonheur-l, pour me plaire, devrait m'tre donn tel que je
l'imagine, et  l'heure mme o je le dsire.

Quant  revivre les jours passs auprs d'elle, vraiment je m'en
soucierais peu. Ce qui me dsole, c'est la non-ralisation de tout ce
que j'ai entrevu en la prenant pour point de dpart. Je considre avec
affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.

Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un lment essentiel
de ma flicit soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
n'est pas Moi?

       *       *       *       *       *

Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
d'avoir prvu ds la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une priode de
dmence. La direction de mon nervement ne me parut pas blmable, mais
seulement son intensit. Il faut avouer que la russite de mon excursion
dans la vie dpassait mes plus belles esprances; vraiment j'avais
rajeuni ma puissance de sentir! Et malgr qu'une partie de moi-mme,
toujours un peu larmoyante, rsistt, je m'amusai pendant quelques
minutes d'tre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
mthodiquement organise.

       *       *       *       *       *

Le soleil gai courait de la mer bleue et argente jusque dans ma chambre
tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
Profitant avec un grand sens de cet clair d'nergie, je pris le train
de Nice. De Nice  Monte-Carlo je suivis le cte  pied, dans une
atmosphre lgre qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:

1 De respirer avec sensualit;

2 De me convaincre qu'aucune des beauts soupires par moi depuis trois
semaines n'tait en cette fille: Je subis une querelle de mes rves
intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
curiosit. Mais, en vrit, je n'ai pas  me mpriser; personne n'a
port la main sur moi. Si je suis troubl, c'est moi seul qui me
trouble.

       *       *       *       *       *

Je dnai abondamment, et malgr que cette heure (de six  neuf) soit
lugubre au sentimental indispos, je sortis du restaurant plus viril, un
peu ballon et un cigare trs curieux  la bouche.

L'excellent remde que l'orgueil quand on va s'mietter dans un
dsagrment! Je relve un peu la tte, je fais table rase de tout les
menus souvenirs et je dis: Quoi! des scnettes touchantes que je
fabrique pour m'attendrir! vais-je m'emptrer l dedans! Je suis centre
des choses; elles me doivent obir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
prouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
homme libre, pour jouir mthodiquement de la beaut de notre
imagination.

       *       *       *       *       *

Les salles de jeu m'ont toujours ennuy. J'ai pourtant tous les
instincts du joueur. Si je m'intressais  la politique,  la religion
et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
C'est gnrosit naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'esprerais
tre rcompens au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
peu des nerfs, de dsirer avec frnsie risquer ma vie  quelque chose:
pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
louis sur le tapis vert, voil qui n'intresse pas la dixime partie de
moi-mme. Et si je perdais, tout mon tre serait annihil. Car sans
argent, comment dvelopper son imagination? Sans argent, plus d'_homme
libre_.

Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
direction de son mcanisme. Le joueur de Monte-Carlo est l pour se
fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
c'est un homme qui ne possde plus et qui compromet ses plaisirs de
demain.--Ainsi, j'allais  Paris faire une exprience sentimentale afin
de me rveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
fade). La chance a tourn, j'ai t pris. C'est que j'avais choisi une
des loteries les plus grossires: l'amour pour un tre! L'homme vraiment
rflchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.

J'ai tremp dans l'humanit vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
expert  mcaniser mon me pour les dtourner. C'est une honte, ou du
moins une fausse manoeuvre, qu'aprs tant d'inventions ingnieuses o je
les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
n'ai pas choisis, et qui ne prsentent pas d'intrt.

Sortons de ce Casino o des hommes, d'imagination certes, mais d'une
imagination peu orne, mes frres sans doute, mais de quel lit!
cherchent comme moi rchauffement, et  ce jeu se brlent. Je suis un
joueur qui pipe les ds; dsintress du rsultat que je connais, j'ai
l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux dtails de
la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!

Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossire salle
d'attente, auprs du wagon lger dans lequel je traverserai la vie,
prvenu de toutes les stations et considrant des paysages divers, sans
qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
plus dlicates roses, si cet usage n'tait pas thtral!

       *       *       *       *       *

Je repris le train de Cannes. Auprs de moi des officiers de marine
causaient, et je fus frapp tout d'abord de leur simplicit, de la
camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafrachissais  les
suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
plaisanterie mathmatique particulier aux lves de Polytechnique ou de
Navale:

--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
puis de s'loigner.

Ah! l'admirable vrit, m'criai-je entre Villefranche et Nice, dans les
cahots du wagon, et comme cela confirme ma thorie! Dans la vie, la
somme des maux, nul ne le conteste, est suprieure  celle des bonheurs.
Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systme
d'aimer et d'tre aim, c'tait bien de m'y risquer un jour; mais la
sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
jours!

       *       *       *       *       *

Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas  l'htel
de lettre de l'Objet.

Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours dprimante,
ne vnt pas me dsesprer  nouveau, et,  mon rveil, je me parus
satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut tre indulgent aux
convalescents, et ne pas trop demander  leurs forces trbuchantes.

Le lendemain, je partis pour m'arer n'importe o.

       *       *       *       *       *

III

MDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR

Il ne faut pas que je me plaigne de cette dchance subie durant
quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
douleur qui me pntre et me baigne profondment. Le danger de mon
machinisme, parfait  tant d'gards, est qu'il me dessche.

Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
sensibilit; elle me rappellera combien il est urgent que je me btisse
un refuge. Et puis cette belle exprience que je viens de crer, je
pourrai  mon loisir la rpter. Dsormais je connais la voie pour tre
moustill, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
et des femmes.

Mon rve fut toujours d'assimiler mon me aux orgues mcaniques, et
qu'elle me chantt les airs les plus varis  chaque fois qu'il me
plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon rpertoire du chant
de l'amour. Je ne pouvais gure m'en passer. La chose se ft trs
lestement. La priode grossire, o l'on souffre vraiment, o l'on jouit
vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
de ces garements le plus pnible!), je ne permis pas qu'elle durt plus
de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la mlancolie de se
souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont purs par la
nuit qui dj les remplit. Pour prsenter quelques douceurs, il faut
qu'un acte soit transform en matire de pense. J'ai activ les
phnomnes ordinaires de la sensibilit. En trois semaines, d'une
vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir dlicieux que je puis
presser dans mes bras, mes soirs d'anmie, me lamentant par simple got
de mlancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le pch originel
qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
construit pour y trouver la paix.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE XII

MES CONCLUSIONS


_La rgle de ma vie_


Aujourd'hui j'habite un rve fait d'lgance morale et de clairvoyance.
La vulgarit mme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
par des airs varis, que mon me me fournit  volont.

J'ai renonc  la solitude; je me suis dcid  btir au milieu du
sicle, parce qu'il y a un certain nombre d'apptits qui ne peuvent se
satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon tre, mcontente
de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-mme. Parmi les
hommes je lui ai trouv des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.

Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des manations
de lui-mme, dsertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
J'ai trouv un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
parties de moi-mme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
morcel en un grand nombre d'mes. Aucune n'est une me de dfiance;
elles se donnent  tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
 l'glise, les autres au mauvais lieu. Je ne dteste pas que des
parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique 
contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
d'atteindre; puis un esprit vraiment orn ne doit pas se distraire de
ses proccupations pour peser les vilenies qu'il commet au mme moment.
J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses mes ne se
connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
ma clairvoyance qui les cra, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
d'elles compromette la scurit du groupe et par ses excs risque
d'entraner la somme de mes mes, toutes se ruent sur la rfractaire.
Aprs une courte lutte, elles l'ont vite matrise; c'est ce qu'on a pu
voir dans l'anecdote d'amour.

Vraiment, quand j'tais trs jeune, sous l'oeil des Barbares et encore 
Jersey, je me mfiais avec excs du monde extrieur. Il est repoussant,
mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut matriser
les hommes en les empoignant par leur vanit. Avec un peu d'alcool et
des viandes saignantes  ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
le monde intrieur, la strilit et l'emballement! Aujourd'hui, ma
grande proccupation est d'viter l'une et l'autre de ces maladresses.
On connat ma mthode: je tiens en main mon me pour qu'elle ne butte
pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingnie 
lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
j'excelle  la ramener ds qu'elle se drobe. Parfois je m'interromps
pour m'adresser une prire:

O moi, univers dont je possde une vision, chaque jour plus claire,
peuple qui m'obit au doigt et  l'oeil ne crois pas que je te dlaisse
si je cesse dsormais de noter les observations que ton dveloppement
m'inspire; mais l'intressant, c'est de crer la mthode et de la
vrifier dans ses premires applications. Somme sans cesse croissante
d'mes ardentes et mthodiques, je ne dcrirai plus tes efforts; je me
contenterai de faire connatre quelques-uns des rves de bonheur les
plus lgants que tu imagineras. Continuons toutefois  embellir et 
agrandir notre tre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
extrieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
ils ne signifient nullement l'me qui les a ordonns et ne valent que
par l'interprtation qu'elle leur donne.

       *       *       *       *       *

_Lettre  Simon_

J'ai crit dernirement  Simon:

Avec vous, lui dis-je, j'avais vcu dans l'glise Militante, faite de
toutes les misres de l'Esprit molest par la vie. Demeur seul, j'ai
projet devant moi, par un effort considrable, ce pressentiment du
meilleur que nous portions en nous; j'ai ralis cette glise
Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai particip de ses joies.
Rien de plus dlicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
Mes passions ont cabal pour la vie.... Aussitt mon me me signalait
leur insurrection, et, toute coalise, les rduisait. Cependant j'avais
gliss plus bas que jamais nous ne fmes. Il faut que je remonte la
srie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
ami.

C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
y a des mthodes, il n'y a pas de rsultats. Les motions que nous
connmes hier, dj ne nous appartiennent plus. Les dsirs, les ardeurs,
les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidr de croire que
j'tais arriv quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
curieuses expriences.

Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
de conscience, les excursions que nous fmes botte  botte hors du rel
et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
veux pas me risquer  rien inventer; je veux m'en tenir  des motions
que j'aurai peses  l'avance. Rien de plus dangereux que nos apptits
naturels et notre instinct. Je les toufferai sous les enthousiasmes
artificiels se succdant sans intervalle.

Ce systme excellent pour l'individu serait,  la vrit, dplorable
pour l'espce. Les voluptueux de mon ordre demeurent striles. Mais je
ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.

Vous le savez bien, Simon, s'il m'et plu, j'tais un merveilleux
instrument pour produire des phnomnes rares. Je penche quelquefois 
me dvelopper dans le sens de l'nervement; nvropathe et dlicat,
j'aurais enregistr les plus menues disgrces de la vie. Je pouvais
aussi prtendre  la comprhension; j'ai un got vif des passions les
plus contradictoires. Enfin je suis dou pour la bont; je me plais 
plaire, je souris; en persvrant, j'aurais atteint  cette vertu
royale, la charit. Mais dcidment je ne m'enfermerai dans aucune
spcialit; je me refuse  mes instincts, je drangerai les projets de
la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferm,
une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entranent
dans l'imprvu, et, pour des buts cachs, nous font participer  tous
les chagrins vulgaires.

Je vais jusqu' penser que ce serait un bon systme de vie de n'avoir
pas de domicile, d'habiter n'importe o dans le monde. Un chez soi est
comme un prolongement du pass; les motions d'hier le tapissent. Mais,
coupant sans cesse derrire moi, je veux que chaque matin la vie
m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un dbut.

Mon cher ami, vous tes entr dans une carrire rgulire: vous
utiliserez notre ddain, qui nous conduisit  Jersey, pour en faire de
la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
mditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
misanthropie, qui nous spara, une distinction et une froideur justement
estimes de ce monde sans dclamation o vous tes appel  russir. Nul
doute que vous n'arriviez  proscrire pour des raisons suprieures ce
que le vulgaire proscrit, et  approuver ce qu'il sert. Certaines
natures avec leur fine ironie s'accomodent  merveille, quoique pour des
raisons trs diffrentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
au dveloppement de ma carrire, si vous la voyez tourner  mille choses
faciles que j'tais n pour mpriser toujours, ne vous tonnez pas.
Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pouss  un tel
point que les attitudes mmes que nous estimions jadis, je les ddaigne:
car vis--vis des rves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
c'est bien indiffrent. Et ces rves eux-mmes n'ont pas grande
importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sr
que dans cette courte vie elle-mme mon idal d'aujourd'hui soit demain
mon idal, enfin parce que je sais n'avoir une ide claire qu' de rares
intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes priodes.--En
consquence, j'ai adopt cinq ou six doutes trs vifs sur l'importance
des parties les meilleures de mon Moi.

L'vidente insignifiance de toutes les postures que prend l'lite au
travers de l'ordre immuable des vnements m'obsde. Je ne vois partout
que gymnastique. Quoi que je fasse dsormais, mon ami, jugez-moi d'aprs
ce parti pris qui domine mes moindres actes.

Il est impossible que nous cessions de nous intresser l'un  l'autre;
il est probable cependant que nous cesserons de nous crire. Cela ne
vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
ralit, nous sommes frres, de lits diffrents, ajouterai-je, pour
justifier certaines diffrences de nos mes; nous avons une partie de
notre Moi qui nous est commune  l'un et  l'autre; eh bien! c'est parce
que je veux tre tranger mme  moi que je veux m'loigner de vous.
_Alienus!_ tranger au monde extrieur, tranger mme  mon pass,
tranger  mes instincts, connaissant seulement des motions rapides que
j'aurai choisies: vritablement Homme libre!

       *       *       *       *       *

Cette lettre crite, je reflchis que ce dsir d'tre compris, ce besoin
de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien tait encore
une sujtion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
tenir  Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
boucle de la premire priode de ma vie.

Avril 1887.


       *       *       *       *       *


APPENDICE

NOTE DE LA PAGE VI

       *       *       *       *       *


RPONSE A M. REN DOUMIC

_PAS DE VEAU GRAS_!


Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Ren Doumic dresse le
Bilan d'une gnration, et voici comment il le rsume: Les beaux
jours du dilettantisme sont dfinitivement passs. Le livre que M.
Sailles consacrait nagure  Ernest Renan tmoigne assez de cette
espce de colre contre l'idole de la veille. Les reprsentants les plus
attitrs du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjur
leurs erreurs avec solennit. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
C'est M. Jules Lematre, si habile jadis  ces balancements d'une pense
incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
C'est M. Barrs, si empress dans ses premiers livres  jeter le dfi au
bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait  relever tous les autels
qu'il avait briss.

M. Doumic me permettra de lui prsenter ma protestation: je ne relve
aucun autel que j'aie bris et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un dveloppement; je
crois qu'elle est vivifie, sinon par la sche logique de l'cole, du
moins par cette logique suprieure d'un arbre cherchant la lumire et
cdant  sa ncessit intrieure.

Je m'explique l-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul  me
faire une rception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des loges
dont s'embarrasse mon indignit. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
faut bien que je les abjure, solennellement ou non: elles demeurent,
toujours fcondes,  la racine de toutes mes vrits.

Si c'est mon illusion, elle est autorise par tant de jeunes esprits qui
m'ont gard leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime 
croire que je suis un crivain plutt ennuyeux qu'amusant; on est pri
d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais  se connatre!
Sans doute, mon petit monde cr par douze ans de propagande, par Simon,
par Brnice et par le chien velu, a t dcim par l'affaire Dreyfus.
Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premire entente
m'apparat comme un malentendu; nous n'tions pas de mme physiologie.
Seuls les purs, aprs cette preuve, sont demeurs. C'est pour le mieux.
Ils reconnaissent que je n'ai jamais crit qu'un livre: _Un Homme
libre_, et qu' vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
dvelopp depuis, ne faisant dans _les Dracins_, dans _la Terre et les
Morts_, et dans cette _Valle de la Moselle_ (o j'ai peut-tre mis le
meilleur de moi-mme), que donner plus de complexit aux motifs de mes
premires et constantes opinions. Ils peuvent tmoigner que, dans _la
Cocarde_, en 1894, nous avons trac avec une singulire vivacit, dont
s'effrayaient peut-tre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
nationalisme que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.

Ce n'est pas nous qui avons chang, c'est l'Affaire qui a plac bien
des esprits  un nouveau point de vue. Tiens, disent-ils, Barrs a
cess de nous dplaire. J'en suis profondment heureux, mais je ne fis
que suivre mon chemin, et chaque anne je portais la mme couronne, les
mmes penses sur une tombe en exil[1].

Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la vrit
comme une flche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
s'lever tagent leurs ramures, toute pense procde par tapes. On ne
m'a point trouv comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
deux cailles d'hutre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
mon indpendance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre o ma jeunesse se
vantait de son isolement! J'chappais  l'touffement du collge, je me
librais, me dlivrais l'me, je prenais conscience de ma volont. Ceux
qui connaissent la jeune littrature franaise dclareront que ce livre
eut des suites. Je me suis tendu, mais il demeure mon expression
centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du mme
point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
 se diffrencier des _Barbares_ (c'est--dire des trangers), 
reconnatre leur vritable nature,  faire de leur me le meilleur
emploi, c'est encore la mme mthode que je leur propose quand je leur
dis: Constatez que vous tes faits pour sentir en Lorrains, en
Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs.

Penser solitairement, c'est s'acheminer  penser solidairement[2]. Par
nous, les dracins se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
problme social, de savoir si l'tat leur fera les conditions
ncessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
selon leurs affinits.

Au fond le travail de mes ides se ramne  avoir reconnu que le moi
individuel tait tout support et aliment par la socit. Ide banale,
capable cependant de fconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-l, mais j'ai pass par les
diverses tapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vcu les
divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
diverses phases d'un dveloppement si facile, si logique, irrsistible.
Ce n'est qu'une lumire plus forte  mesure que le matin cde au midi.

On juge vite  Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'aprs
quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne contrle.
J'ai publi trois volumes sous ce titre: Le culte du Moi, ou, comme je
disais encore: La culture du Moi, et qui n'taient au demeurant que
des petits traits d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'pargnera
et s'pargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
l'gosme, sur la contemplation de soi-mme, dont j'ai t encombr
pendant une dizaine d'annes. J'tais un fameux individualiste et j'en
disais, sans gne, les raisons. J'ai appliqu  mes propres motions la
dialectique morale enseigne par les grands religieux, par les Franois
de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la gense de l'_Homme
libre_ (Bourget); j'ai prch le dveloppement de la personnalit par
une certaine discipline de mditations et d'analyses. Mon sentiment
chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connatre
comment la socit le supporte. Un Napolon lui-mme, qu'est-ce donc,
sinon un groupe innombrable d'vnements et d'hommes? Et mon grand-pre,
soldat obscur de la Grande Arme, je sais bien qu'il est une partie
constitutive de Napolon, empereur et roi. Ayant longuement creus
l'ide du Moi avec la seule mthode des potes et des mystiques, par
l'observation intrieure, je descendis parmi des sables sans rsistance
jusqu' trouver au fond et pour support la collectivit. Les tapes de
cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
l'cole ne m'aida point. Je dois tout  cette logique suprieure d'un
arbre cherchant la lumire et cdant avec une sincrit parfaite  sa
ncessit intrieure. Donc, je le proclame: si je possde l'lment le
plus intime et le plus noble de l'organisation sociale,  savoir le
sentiment vivant de l'intrt gnral, c'est pour avoir constat que le
Moi, soumis  l'analyse un peu srieusement, s'anantit et ne laisse
que la socit dont il est l'phmre produit. Voil dj qui nous rabat
l'orgueil individuel. Mais le Moi s'anantit d'une manire plus
terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
rien. Quelque chose d'ternel gt en nous, dont nous n'avons que
l'usufruit, et cette jouissance mme, nos morts nous la rglent. Tous
les matres qui nous ont prcds et que j'ai tant aims, et non
seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
Taine et les Renan, croyaient  une raison indpendante existant en
chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vrit. L'individu, son
intelligence, sa facult de saisir les lois de l'univers! Il faut en
rabattre. Nous ne sommes pas les matres des penses qui naissent en
nous. Elles sont des faons de ragir o se traduisent de trs anciennes
dispositions physiologiques. Selon le milieu o nous sommes plongs,
nous laborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'ides
personnelles; les ides mme les plus rares, les jugements mme les plus
abstraits, les sophismes de la mtaphysique la plus infatue sont des
faons de sentir gnrales et apparaissent ncessairement chez tous les
tres de mme organisme assigs par les mmes images. Notre raison,
cette reine enchane, nous oblige  placer nos pas sur les pas de nos
prdcesseurs.

Dans cet excs d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
--et non pas seulement dire du bout des lvres, mais se reprsenter
d'une manire sensible,--que nous sommes le prolongement et la
continuit de nos pres et mres.

C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
suite des descendants ne fait qu'un mme tre. Sans doute, celui-ci,
sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
complexit, mais elle ne le dnaturera pas. C'est comme un ordre
architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le mme ordre. C'est
comme une maison o l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
elle repose sur les mmes assises, mais encore elle est faite des mmes
moellons, et c'est toujours la mme maison. Celui qui se laisse pntrer
de ces certitudes abandonne la prtention de sentir mieux, de penser
mieux, de vouloir mieux que son pre et sa mre; il se dit; Je suis
eux-mmes.

De cette conscience, quelles consquences, dans tous les ordres, il
tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
dlicieux o l'individu se dfait pour se ressaisir dans la famille,
dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annes que n'annule
pas le tombeau.

J'apprcie beaucoup une lettre ouverte que j'ai dcoupe dans le
_Times_. A l'occasion d'une lection  la Chambre des communes, un M.
Oswald John Simon, isralite et membre d'une association politique de
Londres, crit: ... Je suis tenu de dclarer ce qui suit pour le cas o
j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
malheureusement  natre entre les obligations d'un Anglais et celles
d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paratrait en pareil cas
naturelle  tout autre Anglais, c'est--dire que je suis ce que mes
anctres ont t pendant des milliers d'annes, plutt que quelque chose
qu'ils n'ont t que depuis le temps d'Olivier Cromwell.

La belle lettre! Que la dernire phrase de ce juif est puissante! Elle
rvle un homme lev  une magnifique conscience de son nergie, des
secrets de sa vie. Mais quand mme cet Oswald John Simon n'aurait pas
saisi et formul la loi de sa destine, cependant il obirait  cette
loi. Et nous tous, les plus rflchis comme les plus instinctifs, nous
sommes ce que nos anctres ont t pendant des milliers d'annes,
plutt que quelque chose qu'ils n'ont t que depuis le temps d'Olivier
Cromwell. Je dis au spulcre: Vous serez mon pre.

Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'glise dans
son sublime office des Morts. Toutes mes penses, tous mes actes
essaimeront d'une belle prire,--effusion et mditation,--sur la terre
de mes morts.

Les anctres que nous prolongeons ne nous transmettent intgralement
l'hritage accumul de leurs mes que par la permanence de l'action
terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
travaux, leurs flicits ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
ce qui nous est permis ou dfendu. De la campagne, en toute saison,
s'lve le chant des morts. Un vent lger le porte et le disperse comme
une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
la multiplicit des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
tous lieux, la loi de l'ternelle dcomposition; mais le climat, la
vgtation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
natal nous rvlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
terre devenue leur spulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dment notre terre et nos morts nous enfonce
dans un mensonge qui nous strilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
En eux, je vivais depuis les commencements de l'tre, et des conditions
qui soutinrent ma vie obscure  travers les sicles, qui me
prdestinrent, me renseignent assurment mieux que les expriences o
mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annes.

Quand des libertins s'levrent au milieu de la France contre les
vrits de la France ternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
exister seulement depuis le temps d'Olivier Cromwell nous dmes nous
prcipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultives pour avoir
touff en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
prtendent se rgler sur des lois qu'elles ont choisies dlibrment et
qui, fussent-elles trs logiques, risquent de contrarier nos nergies
profondes; quant  nous, pour nous sauver d'une strile anarchie, nous
voulons nous relier  notre terre et  nos morts. Je n'accourus pas
soutenir des autels que j'avais branls, mais soutenir les autels qui
font le pidestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte pralable et
ncessaire.

Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
domo_? Je ne mrite pas les reproches ni le veau gras que connut
successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun pass  renier. Nous
avons voulu maintenir la maison de nos pres que les invits
branlaient. Quand nous aurons remis ces derniers  leur place
(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catchumnes), nous
reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements o se
plurent nos aeux.

On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
expressions nationales que la propagande politique, bien qu' cette
minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, aprs la
victoire, nous ne penserons pas  nous interdire l'art total. Ironie,
pessimisme, symbolisme (que dnonce M. Doumic), sont-ce l de si grands
crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
des plus grands gnies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
de tirer quelque chose de ces vellits de symbolisme que les critiques
devraient aider et encourager, plutt que bafouer,--et ce rle
d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en vrit,
comment pourrions-nous avoir confiance dans la destine du pays et aider
 son dveloppement, si nous perdions le sentiment de notre propre
activit et si nous nous dcouragions de la manifester par ces
spculations littraires, dont notre conduite prsente dmontre assez
qu'on avait tort de se mfier?

_(Scnes et Doctrines du Nationalisme_.)

Sur le mme thme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
et Dolori sacrum_.

       *       *       *       *       *

_Dans l'dition de 1899 le texte tait suivi de la petite note suivante
et gui tait signe de l'diteur:_

    On y verra une me agite par l'espoir
    de l'enthousiasme, plus encore que par
    l'enthousiasme.

    (M. DE CUSTINE.)

Cette srie de petits romans idologiques, qui commence avec _Sous
l'oeil des Barbares_, sera termine par un troisime volume, _Qualis
artifex pereo._ Le tout sera complt par un _Examen_ de ces trois
ouvrages.

Si les circonstances le permettent, il sera publi de ces livrets une
dition avec des bquets pour vingt-cinq personnes.

L'auteur de ces petits miroirs de sincrit n'est pas dispos  s'en
exagrer l'importance. C'est un culte qu'il rend  la partie de soi qui
l'intresse le plus  cette heure; dans la suite, il se dcouvrira
peut-tre des vertus suprieures. Il imagine volontiers quelques pages
affectueuses et plus clairvoyantes encore au cher souvenir de l'auteur
de _Sous l'oeil des Barbares_. La conclusion mme d'_Un Homme libre_
l'autorise  prsumer ainsi de son avenir, sduisant avenir d'ailleurs.

_L'ouvrage d'abord annonc sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
devenu_ le Jardin de Brnice.


       *       *       *       *       *


NOTES:

[note 1: Au cimetire d'Ixelles.--Voir la ddicace de l'_Appel au
Soldat_  Jules Lematre.]


[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
antithtique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarit_. On l'a
gt en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrtien est _charit_.
Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarit. Cette
solidarit n'implique ncessairement aucune humanit, aucune
justice, et par exemple, au gros entrepreneur qui a transport mille
ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
le terrassier devenu fivreux; bien au contraire, si celui-ci
dsencombre rapidement par sa mort les hpitaux de l'isthme, c'est
bnfice pour celui-l. Mais il fallait construire une morale, et voil
pourquoi on a fauss, en l'dulcorant, le sens du mot _solidarit_.
Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
quoi des tres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
reconnaissent, tendent  s'associer et  se combiner, je propose qu'on
parle plutt d'_affinits._ Le fait d'tre de mme race, de mme
famille, forme un dterminisme psychologique; c'est en ce sens que je
prends le mot d'_affinits_--ou, parfois, d'_amitis._]


FIN



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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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