The Project Gutenberg EBook of Les tendres mnages, by Paul Jean Toulet

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Title: Les tendres mnages

Author: Paul Jean Toulet

Release Date: May 11, 2005 [EBook #15815]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TENDRES MNAGES ***




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                               P.-J. TOULET

                                   Les
                              Tendres Mnages




I

MARIAGE DE PROVINCE

(La scne est dans les Pyrnes.)


Sylvre Nol de Ribes avait, entre autres choses, apport en dot au
baron de Mariolles-Sainte-Mary, son rcent poux, un bien assez vaste,
mi-chteau, mi-ferme, sis  l'ombre des Pyrnes, parmi des arbres
noirs, des sources brusques et froides. Mariolles, qui avait de bonnes
raisons de ne plus croire  la candeur des lits d'htel, avait choisi
de mener l Sylvre pour la premire nuit de leurs noces. Mme de Ribes
avait souri  ce dessein o elle croyait dmler cet amour de la terre,
sans lequel il ne lui semblait pas qu'il pt se fonder une famille
durable.

--Vous connaissez Hargout, demanda-t-elle.

--Oui, j'y ai pass encore, l'autre mois, avec votre mari--et un
sanglier: le sanglier devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de me
rendre compte. Il y a une glise--des arbres.

--Et des maisons--oui. Si jamais Boedeker meurt....

--Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux dire que a n'est pas
ultra-commode de prendre des croquis  cheval, et par ces petits
chemins. D'autant que je ne monte pas comme feus les centaures.

--Oui, je sais.

--Merci, Madame. Et M. de Ribes,  ct de moi qui jurait: Nous allons
le manquer, nous allons le manquer; il va se jeter dans les bois
d'Athos. Et a n'a pas rat. Il s'est jet dans les bois d'Athos.
Quelle ide aussi de chasser  courre dans ce joli pays en biseaux.

--Le principal, c'est qu'Hargout est  quatre lieues seulement de
Ribes. Vous pourrez partir  cinq heures et demie, quand les petits
cousins rclameront de danser, et seront fatigus de champagne...

--... fatigants.

--Vous n'arriverez pas beaucoup avant sept heures,  cause des ctes.

--Je me demande, remarque rveusement M. de Mariolles, ce que nous y
ferons.

--Comment, ce que vous y ferez!

--Mon Dieu, Madame,  sept heures, nous ne pouvons pas dcemment nous
remettre  table; et il sera peut-tre un peu tt pour--dormir. Enfin,
a vaut toujours mieux que d'aller  l'htel.

--Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous verrez le mas qu'il y a
cette anne.

Il espre y dcouvrir d'autres trsors. Sa fiance est grande, souple,
mince. Elle donne l'impression aussi de quelque chose qui rebondit sous
les doigts. Et M. de Mariolles se dit que son imagination ne respecte
vraiment pas assez Mlle Sylvre de Ribes. Aussi bien n'a-t-il gure
exerc sa tendresse que sur des personnes peu intactes, jusqu'au jour
o l'ide de faire une fin lui est apparue dans les yeux pers de cette
incomparable personne. Jusqu' sa trentaine, qu'il a peu dpasse, les
cits-auberges des Pyrnes (et Dieu sait s'il y en a, au bord de la
mer, sur les montagnes, ou entre les deux) ont, plus encore que Paris,
suffi  satisfaire chez lui ces trois instincts de boire, de jouer et
d'embrasser, qui sont proprement la triple noblesse de l'homme, et le
mettent si fort au-dessus des autres btes.

--Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je me chargerai de
l'installation, avec un tapissier de la ville. Qu'est-ce qu'il vous
faudrait?

--Eh bien, deux chambres  coucher pas trop Liberty, et deux cabinets de
toilette, le mien entre les deux chambres.

--On peut arranger a, avec un petit salon pour Sylvre, au-dessus de
l'orangerie. Il y a un tage trs haut qui sert de grenier. Comme a on
ne changera rien  la maison, o nous garderons nos mmes appartements,
si on y va l't.

--Gentil, quand il pleuvra, ce petit systme.

--Je vous achterai deux parapluies.

--Rouge, le coton, de prfrence.

Survient,  ce moment, Mlle de Ribes, de son pas allong qui rase le sol
comme l'onde lente d'un rivage. Elle va  son fianc et lui sourit. Ses
joues sont toutes roses; elle halette un peu, entr'ouvre la bouche, et
l'on voit s'enfler tour  tour ou dcrotre la courbe ple de son cou.

--Tu as couru, lui dit sa mre.

--Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que Tom allait me jeter par
terre en me sautant sur les paules.

--Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre jour, derrire le
magnolia,  se rouler par terre avec ces btes. Il y avait de quoi la
priver de dessert, n'taient ses prochaines dignits.

--Je n'aime pas le dessert, dit Sylvre. Et pour un peu, maman, vous
chercheriez  faire croire que je grimpe encore aux arbres.

--Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, vous ne grimpez plus aux
arbres, Mademoiselle: vous tes un trsor.

--Flatteur, fait Mme de Ribes.

Mais Sylvre rabat ses cils recourbs sur ses yeux couleur de mare, et
sans doute s'admire aussi tout bas. Car elle sait combien cela cote de
ne plus monter de branche en branche comme jadis, au fond du parc,
sa jupe entre les jambes; et comme c'est amusant de se balancer 
califourchon sur une flexible ramure, ou parfois, si l'on aperoit au
loin sa mre qui passe, de l'pouvanter par un appel arien.

Entre tant M. de Ribes est rentr, lui aussi, tout fumant encore contre
ses conseillers municipaux qui cherchent noise aux Soeurs du village
(Je leur ficherai ma dmission, crie-t-il); puis ses deux fils, gros
garons frais moulus l'un du collge, l'autre de la caserne, et qui
s'acharnent  bloquer Mariolles dans des coins pour lui parler de
petites femmes: il les trouve odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute
leur plantureuse jeunesse.

Et puis, comme il faut faire quelque chose:

--Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un.

C'est la promenade classique du cru. A travers l'troite valle,
quadrille de menus champs, on s'y rend entre des haies d'glantine et
de sureau, sur un sol noir comme un chemin d'gypte, jusqu'au bac qui
remplace le pont suspendu emport rcemment par une crue du Gave. Et M.
de Ribes explique, mais non point pour la premire fois, comment ce fut
la faute des ingnieurs, et des ingnieux travaux dont ils ont voulu
mettre les cultures  l'abri de l'inondation.

Cependant de lents paysans, au geste circonspect, reviennent vers
le village en poussant du btail devant eux. Ils ont les pommettes
saillantes, une bouche narquoise rase de prs, l'oeil paisible  la
fois et astucieux. Parfois c'est un essieu qui crie. On voit pesamment
approcher le char, tout noir sur le ciel de nacre. L'homme s'y tient
debout, aiguillonnant ses boeufs, et chante une chanson vieille, lente,
triste, qu'il interrompt pour saluer.

--Adichats, moussu Nol, et la compagnie.

Et voici le Gave. Sous le soir nuanc, il court rapide et lumineux entre
les hautes berges. On voit se dtacher le bac de l'autre rive, pareil 
une dcoupure noire. Un groupe immobile et prcis de btes, d'outils,
de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa
corde, tandis que, par -coups, se fait entendre le roulement menu de la
poulie sur le cble.

--La soire est douce, dit Sylvre. Pourquoi ne passerions-nous pas
l'eau?

Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne
parat pas insensible  l'ide de dner, en sorte qu'on se dcide 
rentrer au chteau. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait
d'ordinaire traverser  la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils
flairent avec convoitise.

--Ici, Tom. Ici, Djaly!

Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout  fait tombe:
chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mmes
sentent l'heure bleue filtrer obscurment jusqu' leur coeur, et le plus
g, celui qui sort de la caserne, prononce premptoirement.

--Il fait mucre.

Comme il a coutume d'appliquer indiffremment cette pithte  tous les
ciels, serait-ce Aden ou les deux Ples, sa famille a, depuis longtemps,
cess d'en rechercher le sens. Personne ne rpond. Sylvre et son fianc
se sont attards un peu en arrire. Par moments l'oreille maternelle de
Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille.

--Quand nous serons maris... lui entend-elle dire.


C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvre (pouse
Mariolles) s'est rveille toute seule dans un lit vaste, orn de
dentelles, et d'ailleurs frip. Sa tte est, comme un pavot sec, pleine
d'une poussire de sommeil. Elle rflchit, un bras nu repli sous sa
nuque,  diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils taient
arrivs  Hargout par une fin de coucher de soleil verte et ros,
dlicieuse. Au moment o la voiture s'tait arrte devant la grande
porte, que surmonte un cusson martel aux mauvais jours, les paons
avaient cri dans les cdres, et Pierre, le jardinier, tait accouru
avec une lanterne pour clairer l'curie. Puis c'tait Ursule, sa
vieille bonne d'autrefois, qui tait venue l'aider  descendre, et
l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y et pas  cette douleur de
raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvre
tait de cette bonne race de campagnardes que les motions creusent. Et
puis, et puis......

A ce moment on frappe, et un monsieur  pantalon de soie ample et
camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvre n'a pas eu
assez de lumire encore, ou de loisir, pour prter attention  ce galant
dshabill, et elle l'admire dans son coeur; car peut-tre est-il
inutile de dire que, n'ayant point voyag sur les Messageries Maritimes,
elle n'est point initie aux mystres du pyjama. Elle ignore de mme
qu'un jour son mari vieillissant reviendra  la bannire de ses
pres. Il y a bien d'autres choses que Sylvre ignore, et encore lui
semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille.

--Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur Sylvre.

--Pourquoi, Monsieur?

--Sylvre, c'est un nom d'homme, non?

L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, tout prs de la bouche de
Sylvre:

--Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que vous ne m'avez pas
beaucoup traite en homme, jusqu'ici.

Mariolles, un instant, a l'air stupfait; un instant seulement, et,
tandis qu'il dissimule sa pense dans ces cheveux fous que la nuque des
femmes offre  nos lvres, Sylvre le sent rire.

--J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant la moue. Et qu'est-ce
que a fait que Sylvre soit un nom d'homme?

L'injustice de son mari l'indigne un peu:

--J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils an s'appelle toujours
Solange; c'est bien plus drle, n'est-ce pas?

--Bien plus drle, rpond M. de Mariolles avec plus de docilit que de
conviction: elle le sent bien.

--Dire que le Pape a bni un aussi mchant homme que vous, dit-elle.

--Si mchant que a...

--Oui, oui...

Ici la conversation est interrompue  nouveau, pendant quelques
instants, plusieurs instants mme (il ne faut exagrer les mrites de
personne).

--Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa Saintet nous a-t-elle bien
voulu envoyer sa bndiction? Nous sommes, pour ainsi dire, peu connus
d'Elle.

--a se fait beaucoup.

--C'est vrai aussi que a devient difficile d'avoir Louis XIV  son
contrat.

--Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait cette surprise. Je suis la
troisime de la famille qu'il fait bnir.

--Ah! votre oncle le gaffeur?

--Voyez-vous, s'crie Sylvre en serrant ses tout petits poings, il
insulte dj ma famille.

(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, et n'a point tout
 fait encore dpouill l'homme des petits bars, vous tes bien de chez
vous.)

Mais il s'explique:

--Je veux dire cet homme g qui a la barbe couleur clipse de lune.

--Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il a fait...... encore?

--Vous n'avez donc pas cout son toast?

--Je ne pouvais pas: c'est le moment o la vieille demoiselle de Moncade
est venue arroser mon corsage--souvenirs et regrets--et je m'occupais 
interposer du linge  table.

--Vous y tenez beaucoup,  votre corsage? demande Mariolles.

Et il semble en vouloir embrasser les raisons, ce qui constitue, comme
on sait, une opration de l'entendement.

C'est--dire que je ne voulais pas... (voulez-vous me laisser,
Monsieur)... avoir l'air de n'avoir pas su manger ma soupe.

--Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, oui, cette extraordinaire
girafe, qui a de longs poils sur la bouche. Elle fait penser  des chos
de revue agricole: _Cas de longvit remarquable chez un mammifre du
Jardin d'acclimatation..._

--Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Aprs tout, c'est votre cousine,
aussi; c'est mme par elle que nous sommes un peu parents.

--C'est vrai que nous sommes parents, s'crie Mariolles. Ah! ma cousine,
que je suis donc heureux du hasard qui nous a rapprochs un moment. Vous
embrasserai-je?

--Je ne sais pas si je dois... fait Sylvre. Mais,  la rflexion, elle
doit. Et cela fait encore quelques instants de silence. Comme l'une
des fentres est  moiti ouverte, on peut entendre avec nettet les
modulations aigus d'un merle. Les vieux contrevents de bois plein sont
percs chacun d'un as de carreau, par o passe de l'air frais qui sent
l'herbe humide, la feuille jaune, les dernires fleurs; par o passe
aussi un rayon de soleil: sur son parcours il veille ces poussires
fantasques, qu'on regarde danser, quand on est enfant, sous la tuile
disjointe d'un toit de grange--et lentement, lentement, il rampe sur le
parquet.

--Mais enfin, reprend Sylvre, qu'est-ce qu'il avait, le toast de
l'oncle Henry?

--Vous n'avez jamais vu une mazette faire des moulinets avec une queue
de billard parmi des portraits de famille? C'tait lui, et il y en
a eu pour tout le monde. Les principes politiques de mon pre,
l'intelligence du...

Mariolles s'arrte court.

--Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. Et puis quoi? S'il a une
intelligence d'intrieur, comme dit ma mre......

--Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir au toast, les traditions
religieuses de votre famille ont un peu cop aussi.

--Comment a?

--Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on ne s'en vante pas trop, chez
vous, que vous descendez du terrible Cazenave?

--Cazenave?

--Oui, celui qui a organis dans ce pays le clerg de l'abb Grgoire.

--Non?

--Comment! je vous montrerai, sur les livres de prix de ma mre,
l'infme Cazenave. Vlan!

--Et l'abb Grgoire, qu'est-ce qu'il a fait, celui-l? demande Sylvre,
qui n'a pas tous ses brevets.

--Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait a. C'tait un abb de la
Rvolution... qui a crit une brochure... il a donn son nom  une
rue... il a...

Quelques coups heurts  la porte viennent interrompre cette leon
d'histoire un peu laborieuse.

--Qui est l?

--C'est moi, Ursule.

--Qu'est-ce que tu veux?

--Je venais voir  quelle heure madame la baronne veut _dner_.

--A midi, je pense.

Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait signe que oui.

--Et ce qu'il faut faire?

--a m'est gal. Ah! oui, de la garbure.

--Avec des fves, dit Mariolles, qui veut tout de mme mettre son mot.

--Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est passe depuis longtemps.

--Naturellement, dit Mariolles vex.

--Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes?

--Je l'ai l, avec celui de Monsieur.

--Eh bien, mets-les tous les deux dans sa chambre. Ah! et puis je
voudrais aller  la messe.

--Mais elle doit tre dite, affirme Mariolles, qui voudrait bien
maintenant dormir un peu.

--Elle est finie depuis une demi-heure, dit Ursule, toujours derrire
la porte. J'en viens. Mme que c'est le petit Peyrenave, qui est ici de
passage, qui l'a dite; vous savez, celui...

--Oui, oui, mais coute, tu vas aller trouver M. le cur, alors, et
qu'il serait bien gentil d'en dire une autre,  dix heures, pour mon
mari et moi;--et qu'il viendra dner avec nous, aprs.

--Oui, Madame.

_Exit_ Ursule, et Mariolles conclut en billant un peu:

--Alors vous croyez qu'il faut se lever?


L'glise n'est pas loin, au bout du parc. Le soleil est dj haut quand
sortent les jeunes maris; mais il reste de la rose sur les dernires
roses,  l'ombre, claircie dj, des marronniers. Les pieds pointus
de Sylvre, et parfois sa trane quand elle oublie de la relever, font
frou-frou dans les feuilles mortes.

--J'aime Hargout, fait-elle avec un petit air mlancolique.

C'est la premire fois qu'elle le regarde avec des yeux de femme. Le
vieux parc, les cdres dont les branches d'en bas sont mortes, et, toute
couverte de fougres, la muraille noire d'o ses frres et ses cousins,
autrefois, jetaient des pierres aux enfants de l'cole, tout cela, elle
le reconnat, et lui dcouvre un aspect nouveau.

Comme la cloche vient de sonner les douze coups, et qu'on en a encore
pour un quart d'heure, ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis vert.
Sylvre rve et joue avec le fermoir de son beau missel Saint-Sulpice,
qu'une cousine enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? Moins
sensible au charme intrieur des choses, il admire sans moi cette belle
matine, semblable  d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur un paysage
familier, dont ses regards aient pous mille fois la figure changeante
et pareille; et son coeur d'enfant n'a pas battu ici.

--Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargout... Je suis presque jaloux
de cette maison, et de ces arbres.

--Ne leur en veuillez pas; ils ont t si bons pour moi. J'ai grimp sur
la plupart de ces branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient de
moi un vrai brigand. Et c'est ici que j'ai eu le premier sens de la vie
un peu profond, par la gourmandise; avec les plats sucrs qu'on nous
servait dans de la vaisselle Empire, o il y avait des vues de places
bien paves, ou d'Agrigente, sur des assiettes jaunes--et la mort du
gnral Exelmans.

--Alors, vous ne regrettez pas que nous soyons d'abord venus ici, au
lieu d'aller  Biarritz?

--Oh! non, fait Sylvre, je n'ai jamais beaucoup got Biarritz. On y
rencontre trop d'Espagnols qui parlent franais, et rciproquement.

--Il faudra tout de mme y passer deux ou trois jours pour ne pas
scandaliser mon pre. C'est l qu'il a fait son voyage de noces, sous
le second Empire, Sylvre; et il demeure stupide qu'on puisse aller
ailleurs. Lui, il voit encore tout a comme c'tait: Villa Eugnie,
bottines montantes, la livre vert et or, et les premires courses de
taureaux avec El Tato, et les calches  grelots sur la route de Bayonne...

--Mais, vous-mme, on m'a laiss entendre que vous y aviez quelque peu
frquent, depuis, et joyeusement.

--Peuh, comme tout le monde. Vous savez ce que c'est. (Pas du tout,
indique Sylvre.) On s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empcher de
penser, et les bonnes gens de la rue croient qu'on s'amuse. Mais cela ne
vous est pas dsagrable, au moins, d'aller l?

--Avec vous... rpond Sylvre d'un air tendre. Et aprs, nous irons 
Paris?

--a vous amuse donc?

--Oh! oui, je voudrais tant monter  la tour Eiffel, et aller 
Montmartre.

--La Basilique?

Sylvre fait la moue.

--Non, dit-elle; les cabarets de nuit.

Et elle fait de grands yeux, comme s'il tait question de jardins
paradisiaques, hants des potes, des couleuvres bleues, des fes.

--Aprs tout, ajoute-t-elle, a n'est peut-tre pas trs drle.

--C'est ce que je me suis laiss dire.

--Et je crois que j'aime mieux Hargout, affirme Sylvre d'un air sage.

Mais les trois coups retentissent, et ils se htent vers l'glise.

Elle est petite, grise, ratatine, avec des vitraux trop neufs et des
tableaux trop enfums; et elle sent le cierge refroidi. Mais le cur,
qui est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage  prononcer un petit
sermon en franais. Il est mu, il s'embrouille, tourne court, et
fait un signe  l'instituteur, qui entonne formidablement un credo de
grand'messe; en sorte que les verrires, qui ne sont pas habitues sur
semaine  un tel vacarme, frissonnent de peur dans leurs plombs et se
disent:

--Cette fois-ci, il va nous casser.

Et, la messe finie, on se rend  la sacristie pour chercher le cur.
Du plus loin qu'il aperoit la jeune femme, il s'crie, avec l'honnte
accent des Pyrnes:

--Eh bien, Mademoiselle Sylvre, a va toujours bien. Et comment
avez-vous pass la nuit?




II

L'ODEUR DES PLAGES

(La scne est  Biarritz, quelque temps aprs.)


Voil plusieurs heures que M. et Mme de Mariolles-Sainte-Mary ont laiss
Hargout se dissiper  l'horizon, avec la montagne. Pau, blanche et
grise, habille de feuillages divers, s'est droule le long de la
voie.--Orthez a fait montre de son pont, dont les guides illustrs
abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes n'tait pas  la gare, ni
sa pipe; et peut-tre est-il  rver de Guadeloupe sous quelqu'un de ces
rables auxquels il se plat  prter le nom magnifique et barbare
de liquidambars. En sorte que la gare est triste, sillonne de rares
figurants.

D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il y en a qui sont tout au
bord de l'Adour, o l'on voit des gens qui jettent des filets, et de
grands arbres dans les les. Enfin, on aperoit Bayonne, les deux
clochers blancs d'une cathdrale haut perche, des glacis, des
contrescarpes. Le train semble tourner autour, faire exprs de
s'arrter, en des lieux tellement dserts que le chef de gare,
videmment, y est mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul billet
depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplac.

Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, salue avec un air de
connaissance. C'est un monsieur assez jeune, en costume de chasse, avec
des belles moustaches couleur cirage. Mariolles n'a eu d'abord l'air
satisfait qu' moiti. (Salet, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met
pas de coups  ses trains omnibus.) Mais il se rassrne presque
aussitt. Somme toute, un tiers ne messied point, aprs plusieurs
semaines d'un bonheur en tte--tte,  peine coup de quelques
beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait mme pas les garder  dner:
ils s'en allaient tout de suite, avec un air gn et de croire qu'on
n'attendait que leurs talons pour se remettre au lit.)

Mariolles prsente le monsieur:

--Ma chre amie, le comte de San Buscar. Vous avez d apprendre mon
mariage, demande-t-il.

--Certainement, mon cher ami. Toutes mes plus sincres flicitations.

San Buscar dissimule mal, sur sa grosse figure, en regardant Sylvre,
cette pense commune aux hommes qui rencontrent de nouveaux maris: Si
je pouvais tre le premier avec qui elle le trompera!

--Vous venez de la chasse, Monsieur?

--Si, justement. J'ai t tuer quelques sarcelles sur la Nive.

Et, s'adressant  Mariolles, en ouvrant les bras:

--On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de gibier dans votre pays, mon
cher. Je voudrais que vous vissiez a, dans l'Amrique: c'est une chose
extraordinaire.

--Il y a peut-tre moins de chasseurs. A part cela, que devenez-vous? En
garon,  Biarritz?

--Mais non, mais non. La comtesse, elle est l aussi.

--(Tiens, se dit Sylvre, tiens; tiens: la comtesse est l. Et si elle
n'ajoute pas dans son for intrieur: Chouette, on va rigoler, c'est
que ces expressions ne lui sont point familires.)

--Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, de connatre Madame la
baronne de Mariolles.

Madame la baronne de Mariolles s'incline avec un sourire, et Monsieur
rpond sans enthousiasme apparent:

--Certainement, nous serons bien honors, quoique nous ne passions que
quelques jours; et puis, vous savez, San Buscar, une jeune marie, a ne
sort pas beaucoup.

--Tout de mme, proteste tendrement Sylvre, vous ne comptez pas me
laisser sous clef  l'htel, tandis que vous serez sur la plage?

--Et puis, mon cher, reprend l'tranger, si vous saviez comme Imogne
est revenue du monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a fait un
boston ou une partie de tennis. Les Amricaines, a s'ennuie de tout, 
un moment donn. Nous vivons comme deux bourgeois, aujourd'hui.

--a doit tre bien amusant, dit Sylvre, pour dire quelque chose.
Est-ce que Madame de... San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf
en buis, comme on nous faisait faire au couvent?

Dans son excessive hilarit, San Buscar met au jour des dents sans
nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de
ce pauvre crocodile sacr dont parle Hrodote, qui portait des bracelets
d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre maille aux oreilles,
et qui, ce jour-l, n'avait plus faim: Il tait couch sur le bord du
lac: les prtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un
troisime lui jeta d'abord les gteaux, ensuite la friture et finit par
la boisson. Sur quoi le crocodile (_trs embt_) plongea et s'alla
poser sur l'autre rive. Mais un autre tranger (_ah, les trangers!_)
tant survenu avec pareille offrande, les prtres la prirent, firent
le tour du lac, et, aprs avoir atteint le crocodile, lui donnrent
l'offrande de la mme manire. Aprs quoi, sans doute, le crocodile
replonge, et ainsi de suite, tant que a n'ennuie pas.

Entre temps on est en gare de Bayonne.

--Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise
continue par La Ngresse, avec les bagages.

San Buscar accepterait peut-tre une place; mais comme on ne la lui
offre pas:

--Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet
de chambre? Il est l, avec le fusil.

--Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense.

--Non. Plutt autour de la cagnotte.

--A propos, et la partie?

--a va, a va. Je vous raconterai.

Et on se spare.

Pendant quelques jours encore les Mariolles dfendent leur tte--tte.
Ils se lvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des
promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habills comme
le postillon de Longjumeau, les mnent sur les chemins blancs du Pays
Basque, entre les glises trapues, les jeux de paume, les auberges
 pcheurs, les cimetires d'o on voit la mer. Il y a des maisons
brillantes de chaux parses dans la campagne, chacune sur une minence
et qui regarde d'un autre ct que sa voisine. Guthary, Fontarabie et
ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour  tour offert
cette ombre tide de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles
froisses. Et ils ont t boire du chocolat sous les arceaux de la
mlancolique Bayonne.

Mariolles prouve un sentiment ambigu  promener sa femme dans ces lieux
mme o il a fait l'preuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de
sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnatra
toujours pour l'avoir suivi sous une lune voile; mais c'tait cette
nuit-l un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que
Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi,
une auberge basse avec un rang de platanes, o, tout un aprs-midi
pluvieux, il a attendu une lettre--qui n'est pas venue.--Que n'y at-il
pas encore, pour faire se dresser  toute heure sur ses pas quelque
image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge,
qu'habitrent de jeunes courtisanes qui taient soeurs et d'une si
prodigieuse impudicit--et l'htel o, un jour de neige, que la mer
tait couleur d'tain, un garon complaisant lui avait amen une petite
fille du Phare--et dix ou douze bancs encore, pars dans la ville comme
dans sa mmoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses
et les plus semblables.

Mais il regarde marcher  son ct l'incomparable Sylvre, et devant
ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps lastique, il sent
s'vanouir le pass.

--Comme vous marchez bien, Sylvre.

--C'est que j'ai du sang de Basques, rpond la jeune femme avec fiert.

--Et quel dommage qu'avec ces jambes-l vous ne sachiez pas danser, pour
ainsi dire!

--Je danse donc bien mal?

--Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli;
mais, franchement, vous ne dgotez pas Mlle Chasle.

--Comme vous parlez mal, Tony.

--L'habitude de la bonne socit. Si je n'avais frquent qu'avec
des cocottes, ainsi que Madame votre mre se plat  l'imaginer, je
m'exprimerais, certes, avec bien plus de proprit et de rigueur; n'y
ayant personne au monde qui exige...

--Ah! non, pas comme a: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur
de gographie  Versailles.

--La savez-vous, au moins?

--Un peu. Le commencement.

--Et Sylvre rcita:

La gographie, qui embrasse par dfinition le reste des arts, puisque,
non contente de dcrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre
plante, elle s'attache encore aux moeurs et  la coutume des hommes,
se recommande, mieux encore que la mythologie,  la faveur des jeunes
personnes, par la puret comme par la varit de son discours, en
sorte... Et Sylvre respira.

Ils taient arrivs prs du Port Vieux. Par l'chancrure on voyait la
mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus ple. La bonne odeur
du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite
plage, s'assirent  l'ombre.

Autour d'eux des enfants faisaient des pts de sable. Plus loin, un
abb espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande:
celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite
fille en rose qui jouait  quelques pas de l, et l'apostrophait
d'objurgations gutturales en la secouant par l'paule.

--D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu
plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse,
puisqu'elle m'a valu un peu de vous connatre, vous vous rappelez,  ce
bal d'officiers?

--Si je me rappelle, fait Sylvre en haussant les paules. Et puis,
Tony, ce n'est pas l que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute
petite.

--Oui, mais c'est l que je remarquai, pour la premire fois, combien
vous aviez chang depuis jadis, au jardin de votre grand'mre, quand je
vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient
dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'tais en
costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout
court,--toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche.

--C'est singulier, dit Sylvre d'un air rveur, combien il y a de gens
qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui...

--Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie.

--Mais il me semble... dit la jeune femme.

Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise,
rougit, et promne autour d'elle des regards troubls. Elle contemple
sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les
ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain.

A ce moment passe prs d'eux une assez belle personne, vtue d'un de ces
horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronne.

--S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme a... C'est
dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines,
nerveuses...

Et Tony fait des yeux d'homme pas mari. Ceux de Sylvre, un instant,
comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout.

--Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme a?

Sa voix aussi est un peu change. Tony n'a pas de peine  dmler en
elle la premire et passagre atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la
sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire
qu'il rpond:

--Je ne la connais pas, mais je dplore qu'elle ait un costume si mal
fait et si long.

--Vous voudriez qu'elle ft toute nue, peut tre?

--Sylvre!

--Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez
comment je me baignerai.

--Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout  l'heure,
que vous preniez des bains de mer  Biarritz.

--Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous
avez peur que je me noie?

--J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser
dfiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!

--Tantt vous le trouviez trop long.

--Mais ce n'est pas la mme chose, fait Mariolles rageusement: il sent
bien qu'il n'a plus le meilleur.

C'est leur premire querelle, et il y a plus encore de surprise que
d'hostilit dans leurs regards. C'est comme s'ils dcouvraient chacun
dans l'autre une bte inconnue, qui gronde.

--Voulez-vous me raccompagner  l'htel, dit enfin Sylvre.

Ils remontent  petits pas, sans plus mot dire, tout prs pourtant l'un
de l'autre.


C'est ce jour-l mme qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu
aprs le coucher du soleil, quand les gens qui se promnent sur le quai
de la Grande Plage ont l'air de fantmes bleus.

Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvre qu'elle fait
penser au _yours faithfully_ des fins de lettres. Quant  Mariolles, il
y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de
gne; mais lui aussi se dgle, et il nat le plus naturellement du
monde, de tout cela, un petit projet de dner  quatre au Grand Cercle.

--a n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente.
Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout  fait agrable,
avec les petites bougies.

--Et les papillons, fait son mari.

--C'est trs joli aussi, les papillons--quand ils se brlent. Vous ne
trouvez pas, Madame?

Sylvre insinue qu'elle les prfre au soleil, sur une prairie.
L-dessus, comme on est  la porte de l'htel du mme Grand Cercle,
o, par hasard, les deux couples demeurent, on se spare pour s'aller
habiller.

Mariolles, assez tt en livre, frappe  la porte de sa femme.

--Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart
d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amen Ursule. Vous ne
sauriez croire comme je suis paquet, toute seule.

--Heureusement, vous n'tes plus seule.

Dcidment, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvre se
trouve, par un accident imprvu, sur les genoux de son mari, ou plutt
un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infriorit
bien faite pour indigner un congrs fministe. Il ne lui reste mme pas
la ressource de s'crier: Vous allez _toute_ me froisser ma robe. Car
elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle tait seulement
occupe aux dernires oeillres de son corset.

--C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme a, quand on
est faite comme vous. J'espre que vous profiterez d'tre  Paris pour
vous faire faire des ceintures.

--Oui, Tony.

--C'est comme vos jarretires. Qui diantre porte encore des jarretires
en dehors des romances espagnoles!

--Oui, Tony.

Sylvre passe un jupon.

--Il n'y a que votre mre pour pousser le culte de la tradition
jusque-l. Pourquoi pas de la pommade?

--Oui, Tony. Et je suis sre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne
porte pas de tout cela.

Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce
de signifier: Comment voulez-vous que je sache a, au moins pour les
jarretelles?

--Qui est-ce, Mme de San Buscar?

--Une Amricaine.

--Et aprs?

--Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un
lac, dans l'Ouest, une ville trs bien.

--Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.

--Oui. Elle s'appelle Imogne. Elle avait pous d'abord un colonel
anglais trs riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas
de chic pour une Amricaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un
sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gard que trois ans. a
s'est prononc San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il tait
ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au
sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en
allait, raide comme la justice; trouvait, par un dcret spcial de
la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait
l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa
chambre, chaque nuit, invitablement, tombait; son valet de chambre
entendait le bruit, et venait le coucher.

--Et elle?

--Imogne?... Elle s'tait habitue.

--Comme vous tes renseign!

--Tout cela tait de notorit publique; lui-mme en plaisantait--le
jour.

--Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort?

--Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parl
d'elle.

--Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me prsentant?

--Mais vous avez rv, je vous assure. Et puis c'est plutt San Buscar
qui ne me chante pas, pour vous. Il a une rputation. Il serait
compromettant,  la longue.

--Lui! s'cria Sylvre, qui se mit  rire. Au fait, et lui, qui est-ce?

--Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son
pre a t fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour,
ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donn ce nom de
dtrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle ide que a ne lui
allait peut-tre pas si mal. Ces gens-l ont a dans le sang.

--Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences.

--On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus
propre du monde, qui a t officier carliste; tout de suite il a arrt
un train.

--Pourquoi faire?

--Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise.

--Il n'a pas pris autre chose?

--Pas lui, non.

--Comment?

--Il parait que ses soldats se sont un peu amuss. Il y avait
des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles
alphonsistes, sans doute.

--Vous avez de jolis amis.

--Il en est de toutes couleurs sur cette cte. Il y a des jours o on
se croirait dans une maison de fous. Mais vous tes prte, je crois.
Descendons, voulez-vous?




III

JUSQU'AU MARBRE


Le haut de la tte clair en rouge par le reflet des petits abat-jour,
San Buscar et sa femme sont dj l, en un bon coin de la terrasse, d'o
l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurment sous les toiles.
Et le dner s'engage le plus gaiement du monde.

Imogne Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans flchir le
voisinage de Sylvre. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne
sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Amricaine
de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore
trangre. Elle a des yeux bleu fonc, et doit s'ennuyer avec violence,
ds qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe o il y a de
l'or dans la trame, et qui voque, selon l'humeur dont on est, les
pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls.

Sylvre est vtue de linon bleutre et de guipures. Dans le demi-jour,
elle ressemble  ces belles fleurs plissantes de l'hortensia ou du
magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de
lumire autour d'elles.

--Il parat, Madame, demande Mariolles  sa voisine, que vous ne dansez
plus?

--C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voil
plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frre Lord.

--Il tait donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontr.

--Il doit revenir bientt. Il a dcouvert que a n'tait pas
gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Amricain;
ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les
Yankees.

--M. de San Buscar ne danse donc pas? demande Sylvre avec innocence.

--Oh! por Dios, si, comme tout le monde. Mais Imogne ne veut plus,
ensemble, depuis qu'elle s'est marie avec moi.

--C'est ridicule de danser avec son mari, n'est-ce pas? C'est comme si
on flirtait avec lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de mystre.
Mais, si vous voulez, monsieur de Mariolles, nous ferons un boston
aprs. Mme Sylvre ne sera pas jalouse d'une vieille femme.

--Je ne suis pas jalouse, fait Sylvre un peu froidement. Mais je ne
bostonne pas assez bien pour inviter votre mari.

--Oh! s'crie San Buscar, nous vous donnerons dix minutes de leon
demain, Imogne et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.

--a n'est pas un piano, Cristobal. C'est une chose sans nom, une
chose...

--Mais je le connais, le piano, s'crie Mariolles imprudemment. C'est au
no. 9, n'est-ce pas. Il doit y avoir toujours une presse  citron dans
la chambre d'harmonie.

--Comment le savez-vous? demande Sylvre d'une voix nette.

--C'est... c'est l'auteur lui-mme qui me l'a racont. Vous le
connaissez, San Buscar: c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient,
Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai paru ici.

--Il est mort.

--Non.

--Vous savez qu'il tait alcoolique. Alors on l'a guri trs bien, dans
un hospice qu'il y a pour a en Allemagne. Et tout de suite aprs il est
devenu fou. En trois mois il est mort.

--Quelle jolie chose, la science, murmure Mariolles.

Mais Sylvre ne parat point de cet avis; sa lvre de dessous pointe,
comme chez les enfants qui ont du chagrin.

--La famille aurait d faire un procs au mdecin allemand, remarque Mme
de San Buscar.

Il y a un silence, pendant lequel on entend s'escrimer un monsieur, avec
une espce de fusil  fuses, au bout de la terrasse, contre une cible
invisible. Si par impossible on faisait mouche, il se passerait sans
doute quelque chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au juste. a
allumerait un soleil, ou bien a renverserait le ministre.

--Est-ce que vous avez jamais vu russir, San Buscar?

--Oui, une fois; un monsieur qu'on ne connaissait pas, personne, et qui
a t trouv mort le lendemain, dans son lit.

--C'est l'administration du Cercle qui se sera venge. A propos, vous ne
m'avez pas dit grand'chose de la partie. Du gros monde?

--Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande Sylvre.

--Non. Sylvre, non. Quand mme on me permettrait de faire la poussette.

--C'est que cela me ferait du chagrin.

--Je vous le jure.

--Encore, si on laissait entrer les dames, remarque Imogne.

--Il y a eu, repend San Buscar, trs belle partie, pendant quinze jours,
avec deux tables  banque ouverte: la consolation des pontes debout. Ce
pauvre Glaphyro avait commenc par faire une troue. Il a mme taill;
et puis, comme toujours, il a fini par s'en retourner avec les anges.

--a lui va si bien.

Cependant on apporte le caf et les cigares. Le caf est excrable.

--Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue Cristobal, c'est un nouveau
commissaire des jeux qui s'tait mis dans la tte de faire du nettoyage.
Voyez massacre. Un tas de figures amies, elles disparaissaient,
disparaissaient; et avec elles l'Industrie, mre des Arts; et toute la
gaiet. Il se passa des choses monstrueuses, je vous dis. Un louis que
j'avais laiss tomber, qui resta l plus d'une heure; et, pour comble,
le garon de salle me le rapporta. Imbcile, comme je lui ai expliqu,
il faut que vous soyez. Vous croyez que je vais vous donner un
pourboire. Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre les mains.
Demandez-lui, au directeur, si c'est en rendant les louis qu'on change
son tablier contre un smoking avec de la moire autour.

Il y a un moment dj que les dames se sont retires, et San Buscar
poursuit ses contes de brelandier.

--Tous ces pauvres philosophes, donc, allaient  Fontarabie, o il y a
une ombre de roulette. Et eux-mmes, ils avaient l'air, mon cher ami,
ces ombres d'afficionados  qui Ulysse ne voulait pas laisser boire
le sang du taureau. Tous l, ils taient, depuis le chambellan
guelfe jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi avons connu
prestidigitateur dans un cirque. Il faut dire que le commissaire, il les
avait expulss en douceur, beaucoup. Lui-mme alla  Fontarabie, je ne
sais plus pourquoi, peut-tre pour jouer, et il tomba sur toutes ses
victimes, rpes, le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut une ovation,
une petite fte de famille. Le commissaire pressait des mains, souriait:
Vous ici, mon cher commodore, que je suis heureux de vous rencontrer!
ou bien: On ne vous voit plus chez nous, baron! D'ailleurs, tout a a
t trs adouci depuis. Je pense que la maison aura fait comprendre
que si on ne laisse plus entrer dans les salles de bac que des gens
estampills, a fera le dsert; et qu'il ne manquerait plus que de faire
couper par M. Brisson. a fait qu'on revoit un peu des anciennes ttes.

--Y compris notre ami Cortomalo?

--Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il jouait l'cart avec un
monsieur, qui finit, je ne sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes 
la tte. Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au monsieur: Je me
doutais bien que vous vous appeliez Grimaud.

Sourires--et l'on monte rejoindre ces dames dans le
petit-salon-au-piano--presse--citron. Mais Sylvre ayant rclam
d'aller voir danser, on passe dans les salons du Cercle. Une musique
grle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples selon des spirales
lentes et contradictoires.

--Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles  Mme de San Buscar. Au
risque d'tre un peu rouill, je vous le rclame.

Imogne se penche vers Sylvre:

--Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de vous prendre votre mari?

--Par exemple, rpond la jeune femme en souriant de toutes ses forces.
Mais je vous le donne avec plaisir.

--Ah! que vous tes habile. Et qui vous a enseign, dj, que les fruits
les moins dfendus sont les moins dsirs?

--Mais non pas les moins cueillis, ajoute sans -propos Mariolles, qui
n'a entendu que les derniers mots.

Imogne, pour couper court, prend son bras.

--Est-ce que vous prfrez rester l debout, Madame? demande le
Mexicain. Nous avons l'air d'un reproche.

--En effet, c'est trs gentil; un peu comme partout, rpond Sylvre qui
regarde fixement le vague.

San Buscar souponne que sa compagne poursuit d'autres ides que les
siennes, et se tait.

--Oui, c'est la mme valse, dit cependant Mariolles; mais ce n'est pas
ici, il me semble, que nous l'avons danse, au moins cette fois-l.

--Mais non: c'tait chez Mme Probloker. Et ce retour, sans voiture, sous
la tempte. Vous vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel tat j'avais
mes bas.

--Vous avez si peu voulu que je m'en rende compte que vous m'avez laiss
en plan  votre porte.

--_My goodness!_ que vous avez t inconvenant ce soir-l,
murmure-t-elle d'un air charm, comme si elle suait un gros bonbon;
soudain, elle s'arrte, la gorge palpitante, les yeux blancs, et se
suspend au bras de Mariolles. On dirait que le lent enivrement de la
danse devient pour ses sens un plaisir trop vif.

Sylvre les regarde de loin. Elle a fini par accepter de s'asseoir avec
San Buscar  une table du restaurant et par dire oui  la premire chose
que lui offre  boire cet tranger peu au courant des rafrachissements
pour jeunes Franaises de famille. En sorte qu'elle savoure  la fois
les amertumes insidieuses de sa premire jalousie et de son premier
gin-cocktail.

Mariolles et Imogne se lassent enfin. Ils reviennent, lui un peu rouge,
elle un peu rose; et, aprs avoir demand des fruits au champagne:

--Que votre mari, dit-elle  Sylvre, est un danseur exquis. Il faut
absolument que je vous donne une leon de boston pour que vous en
profitiez  votre tour.

--Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvre en serrant un peu les dents.

Mariolles pense que c'est timidit et sourit. Mais en la regardant
mieux, il lui trouve un air singulier.

--Qu'avez-vous, Sylvre?

--Rien, mal de tte.

--Vous feriez mieux de ne pas boire cette horreur.

--C'est M. de San Buscar qui me l'a recommande. Mais j'en ai got 
peine: c'est trs mauvais.

--San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du gin pendant onze ans pour
s'y habituer. Mais demandez autre chose.

--Je voudrais aller me coucher, dit Sylvre d'une voix blanche.

--Ma chrie, dit Imogne, nous irons toutes les deux, en attendant que
nos seigneurs remontent.

--Mais j'y vais, dit Mariolles.

--Non, non, vous viendrez dans un moment. Je veux faire un petit complot
avec Mme de Sainte-Mary.

Mariolles les accompagne pourtant jusqu' la porte de l'htel, et
les regarde disparatre. On dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette
intimit rapide, qui l'aurait offusqu ce matin, lui parait maintenant
tout  fait plaisante.

Il retrouve San Buscar attaquant un second gobelet. Et buvant,  petits
coups de paille, celui qu'a laiss Sylvre:

--C'est vrai que c'est mauvais, dit-il.

Cependant plusieurs gentlemen passent  la cantonade, d'un air dtach,
seuls ou par trs petits groupes, et pntrent dans une antichambre
rouge, pour disparatre derrire une lourde porte que semble garder un
dragon redoutable  la sanglante livre. Au reste, il ne dvore aucun de
ces imprudents. Le vrai monstre, ce n'est pas lui.

--Venez-vous? dit San Buscar.

--C'est que je monte  l'htel dans un instant; et puis ma femme m'a
demand de ne pas jouer.

--Peste, mon cher, vous tes docile. Mais la vue n'en cote rien.
Tenez-moi compagnie dix minutes.

A leur tour, d'un air dtach, ils pntrent dans l'antichambre rouge,
et de l dans l'autre salle.

Mariolles n'y dcouvre aucun changement depuis ses dernires visites. La
partie n'est pas trs grosse. Autour de l'unique table verte rgne
un silence tendu, coup parfois d'un colloque  voix basse, d'une
imprcation solitaire, plus rarement d'un concert dtestatoire contre
le croupier qui veut ramasser des pontes en carte, ou contre l'innocent
gar l, qui a tir  six.

--On joue aux boules, quand on joue comme a!

L'innocent offre de rembourser le coup; mais il se vrifie que son
tirage a fait gagner les deux tableaux, le banquier qui devait faire
huit s'tant embaqu: il en brle mme la taille, en jetant des regards
furieux  l'innocent qui reoit des autres, sans comprendre davantage,
les marques d'une approbation discrte et posthume.

Mais le banquier est dcidment hors de lui, comme peut-tre de ses
fonds. Le dernier reste de sa froideur britannique s'en caille, et il
part en maugrant:

--Est-ce qu'on me prend pour M. le Bon?

Cependant le croupier frappe discrtement le tapis du plat de sa
palette, et crie d'une voix grasse:

--La banque est aux enchres, m'm'sieurs.

--On pourrait tailler  pas trop cher, d'un moment, fait San Buscar.
Voulez-vous la moiti?

--C'est... qu'il faudrait que j'aille rejoindre Mme de Mariolles. Et
puis j'ai promis de ne pas jouer.

--C'est moi qui jouerai, c'est pas vous. Nous en avons juste pour un
quart d'heure.

--Vous tes irrsistible.

Les enchres sont molles. San Buscar intervient et semble les dorer avec
ce bel accent espagnol qu'il reprend dans les circonstances vives.

--Cinquante louis!

--Soixante!

--Soixante-cinq!

On l'abandonne  quatre-vingt-dix. Et tandis qu'il s'assied:

--Pierre, un verre de champagne, dit-il.

--Moi aussi, fait l'associ.

La partie s'engage. Il semble que San Buscar soit tomb sur la bonne
banque rasoir. Sa voix mtallique blouit et foudroie le ponte:

--Ouit, s'crie-t-il parfois, ou bien:

--Nof!

Le temps passe comme un clair. On remplace le champagne par du brandy
and soda. Un tas de jetons, d'or et de billets crot et dcrot tour 
tour contre la petite chose en porcelaine, devant San Buscar. Mais il ne
quitte pas la banque, qu'on lui pousse maintenant  plus du double.

Enfin, comme il vient d'achever heureusement une taille dernire,
quelqu'un annonce: Banque ouverte! et le chasse du fauteuil. Le petit
jour ne cogne pas encore aux carreaux, mais il n'est pas loin. Avec un
guridon et une sbille, San Buscar et Mariolles font leurs comptes,
laborieusement, et se trouvent en bnfice chacun de vingt-quatre mille
et des francs.

--On a beau ne pas tre rapiat, conclut Cristobal, a fait toujours
plaisir.

--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, au lieu de reperdre ce
paquet, dit Mariolles, que les _long drinks_ et ses jetons remplissent
de bienveillance: nous accompagner  Paris, Im..., Mme de San Buscar et
vous.

--Comment donc! mon cher ami; c'est une ide extraordinaire.

--En attendant, on pourrait aller se coucher.

Mais le sort en a dispos autrement; et ils rencontrent au
restaurant toute une bande assez joyeuse et trs grise, retour de
Saint-Jean-de-Luz, en costumes de pche. On s'assied ensemble. Une
certaine Mlle des Pois, qui ne revoit point Mariolles sans motion,
dpose sur son collet presque toute la poudre  la marchale dont elle
vient, au lavabo, de saupoudrer son hle. C'est l'heure des cocktails,
du moins  ce qu'affirme Glaphyro. Ils se succdent et, une fois encore,
le temps passe comme un clair. Toutefois Mariolles sent obscurment, au
fond de son coeur, qu'il oublie quelqu'un ou quelque chose (il ne sait
pas au juste), et boit avec sensibilit des choses couleur de topaze.

--Il fait jour, dit soudain quelqu'un.

Ces paroles sonnent tristement, on ne sait pourquoi, et chacun regarde
d'un air de reproche les rideaux des hautes fentres: entre les lampes
et l'aurore, ils sont devenus d'un bleu merveilleux, d'un bleu de grotte
sous-marine.

--C'est peut-tre a que Baudelaire appelait le bleu mystique, dit Mlle
des Pois; car elle a une teinture de lettres, une couche, disent ses
amis.

On se spare. La voix des femmes se mle au bruit des portires
refermes, et Mariolles, s'tant dfinitivement souvenu qu'il est mari,
et mme jeune mari, gagne avec un mlange d'inquitude et de bonne
humeur son appartement. Il frappe, tout doucement,  la porte qui le
spare de sa femme.

--Entrez, dit Sylvre.

Par la fentre reste grande ouverte, il aperoit un instant la mer
toute bleue, le ciel tout rose. Et il aperoit aussi Sylvre, avec une
ple figure, assise dans son lit et qui ne dort pas. Un peu de gne
semble rpandue dans l'air. Mais Mariolles a une ide triomphante. Avec
un bon sourire, il vide ses poches: des billets, de l'or, de la nacre
tombent sur le lit.

--Qu'est-ce que c'est que a, crie Sylvre. Ah! vous avez jou.

Elle secoue la couverture avec dgot: de fortes sommes, se rfugient
sous les meubles.

--Et qu'est-ce que vous avez sur votre col? De la poudre de riz. Mon
Dieu, mon Dieu, vous avez t avec des femmes!

--C'est... c'est le croupier, balbutie stupidement Mariolles. Voyons,
ma chrie, ne pleure pas.

Il n'en faut pas davantage. La figure ple de Sylvre, ses yeux agrandis
de fatigue, tout cela s'effondre dans un petit mouchoir, tandis qu'elle
gmit:

--C'est la faute de cet Espagnol. Je ne veux plus le voir. Et Imogne
qui avait l'air de se moquer de moi, en me disant bonsoir. Mon Dieu, que
je suis malheureuse!

Mariolles est cras par le poids de ses torts. Il s'assied, et,  son
tour, pleure. Il a saisi sur un bras du fauteuil un bas de sa femme, qui
est en soie tte-de-more, et s'en tamponne les yeux en rptant (car la
correction de son langage se ressent du dsespoir o il est plong):

--Je me suis conduit comme un cochon... comme un cochon.

Cependant l'Atlantique non loin murmure, et lche,  petits coups de
langue, la plage, comme si elle tait en sucre.




IV

LE BEAU VOYAGE

(La scne est  Biarritz et  Paris.)


Le temps, dont le vol apaisa tant de choses, depuis le courroux
d'Achille jusqu' l'apptit d'Ugolin et au tendre dsespoir de La
Vallire, a fait germer en quelques heures dans le coeur de Sylvre, la
semence de misricorde. Elle pardonne  Mme de San Buscar (au moins en
a-t-elle bien l'air) et ne refuse pas qu'on aille  Paris en partie
double, comme le lui a propos pteusement, au petit jour, un mari
tellement dsol qu'il a fallu qu'elle-mme le consolt. Autrement il ne
serait jamais all dormir, et, en vrit, il n'tait plus bon  autre
chose.

Sylvre pardonne aussi au baccara, tout en se jurant bien de ne pas
laisser le monstre rder autour de son mnage. Elle est en ce
moment mme agenouille auprs de la commode en pitchpin, et ramne
laborieusement, avec une ombrelle, quelques-uns de ces ronds de nacre et
d'or, qui l'ont si fortement indigne il y a quelques heures. Ce n'est
pas qu'elle les aime encore. Ceux de nacre surtout l'indisposent: ils
sentent leur fruit davantage. Et puis elle les trouve prtentieux, avec
ces chiffres qu'ils portent inscrits sur le ventre, au lieu de dire tout
simplement, comme tant d'autres bibelots leurs confrres: _Souvenir de
Dieppe_ ou _Plerinage national_. Ah! en voici deux qui avaient russi
 se cacher aux trois quarts sous la plinthe. Elles profitent de
l'ombrelle pour y entrer un peu davantage. Courte lutte; mais c'est
Sylvre qui les a. Ce sont des plaques de cinquante; elles sont d'une
nacre plus belle, irise et sombre, et d'un ovale oblong. Deux mille
francs, se dit Sylvre, en les faisant sauter dans sa main. Elle en est
presque intimide. Ce n'est pas qu'elle aime l'argent, dont le besoin
ne lui est jamais apparu. Mais enfin,  la campagne, on entend souvent
parler de deux cents pistoles, et, comme toutes les jeunes filles de son
milieu, elle n'a jamais eu de loin mille francs  elle: elle aurait cru
que c'tait plus beau que a.

Sylvre s'assied sur un tabouret pour mieux rflchir. Elle est en
chemise et fait  elle toute seule un joli tableau, moins joli pourtant
que tout  l'heure, quand elle tait  quatre pattes et la tte basse, 
regarder sous la commode. Elle s'est mme fait du mal aux genoux, et se
les frotte en mditant.

C'est vrai qu'elle ne sait pas ce que c'est que l'argent. Sa dot est
passe de son pre  son mari, le temps de faire ouf. Et d'ailleurs ce
sont des terres. Elle se reprsente assez bien mille francs l-dessus:
deux ou trois vieux chnes que son pre voulait vendre, et qu'elle a eu
le caprice de sauver, ou bien cette toute petite enclave achete l'autre
anne  un voisin. Elle se rappelle des phrases prononces  cette
occasion: a ne tiendrait tout de mme pas dans la main, ce mouchoir
de poche-l, ou bien: Qu'est-ce que vous voulez? Il faut bien payer
l'agrment. Et Sylvre songe encore  un saphir de sa grand'mre,
dont elle sait le prix, parce qu'il y a toute une lgende de famille
l-dessus; le grand-oncle parti pour acheter un beau cadeau de noces,
allant au Palais-Royal pour voir les bijoutiers, et n'en sortant plus,
attaquant le biscuit un peu tous les jours, dans les restaurants,
disait-on  Sylvre. A la fin, il acheta un saphir mdiocre, et c'est
une autre des formes que peuvent prendre mille francs.--Non, Sylvre n'a
jamais eu d'argent, et encore ses frres le lui prenaient-ils au fur
et  mesure. Encore si son pre lui avait donn pour le voyage, 
elle-mme, ce petit portefeuille qu'il a pass  Tony, cyniquement,
sous ses yeux, en lui disant: Voil pour prendre des fiacres, mon cher
Antoine. Et c'est des banques qu'il a prises avec. Il est vrai que
si les femmes touchaient elles-mmes leur dot, peut-tre qu'elles
joueraient aussi, ce qui serait odieux, quoi qu'en pense la belle
Imogne.

On voit que Sylvre n'est pas encore trs fministe; mais peut-tre les
opinions de ce genre sont-elles comme les huissiers, qui ne viennent
qu'avec la misre. Cependant elle continue ses recherches et  composer
de petits tableaux vivants. C'est agrable, se dit-elle, d'avoir
l'Amrique pour premier vis--vis. On peut laisser sa fentre ouverte et
se promener en chemise. On pourrait mme...

Mme de Mariolles rougit un peu. Elle songe au temps jadis qu'elle avait
peur, en se dshabillant, et peut-tre, tout au fond, un peu envie, de
donner des tentations  son bon ange. Qu'il y a longtemps de cela. Elle
n'ignore pas, aujourd'hui qu'elle est devenue une faon de philosophe,
combien ces esprits sont indiffrents  la matire, serait-ce une
matire aussi prcieuse que le corps de Sylvre; ou du moins elle les
imagine tels, et peut-tre n'est-elle pas, loigne de croire qu'il y a
une part de niaiserie dans les intelligences trop pures.

Enfin ses fouilles sont termines; et tout le bnfice de Mariolles est
l, sous trois ou quatre tats allotropiques. Alors elle frappe 
la porte de communication; mais comme il y a d'abord le cabinet de
toilette, son mari n'entend sans doute pas. Elle frappe plus fort, et
une voix trange rpond au loin:

--... mmm... qu'y a?

--C'est midi pass, et Mme de Mariolles. Ils voudraient vous dire un
mot.

--N'entrez pas, n'entrez pas, s'crie Mariolles enfin rveill.

Et  part lui, il songe:

--C'est que je ne suis pas bon  regarder avec des pincettes. Ma parole,
j'ai encore ma chemise de jour.

Tub htif et froid, bouchonnage, coup d'trill, soins divers, etc. Et
Mariolles frappe  son tour.

Comme par hasard, Sylvre met son corset.

--C'est extraordinaire, se dit Mariolles, une femme  sa toilette. On
peut y venir  n'importe quel moment: elle est toujours  mettre son
corset...

(La suite comme au chapitre II, dans des circonstances analogues. Les
fatigues nerveuses ont des effets bien connus.)

... Et Mme de Mariolles, qui proteste encore, s'crie:

--Il est plus d'une heure, et nous n'avons mme pas djeun.

--Si on peut dire, fait Mariolles dans sa moustache.

--Et nous partons ce soir  dix heures.

Monsieur parat inquiet.

--Nous partons?

--N'est-ce pas vous-mme et M. de San Buscar qui avez dcid de partir
pour Paris par le prochain train de luxe? C'est ce soir.

--Au fait, pourquoi pas? Et ce voyage  quatre ne vous dplat pas trop?

--Mais au contraire. Les San Buscar sont charmants. Entre eux deux, on
doit avoir l'impression de voyager dans le Texas.

--Vous tes bonne. Tout de mme, Mme de San Buscar va trouver que c'est
bien rapide, partir ce soir. Si elle ne voulait pas?

--Imogne, ne pas vouloir? Laissez, laissez, je m'en charge.

Dans un wagon-restaurant, les San Buscar et les Mariolles, autour de
reliefs souffreteux, causent.

--Ce sont ces dames qui l'ont voulu, dit Mariolles. Nous aurions pu
dner parfaitement  Biarritz.

--Pensez-vous que nous avions mauvaise cuisine, demande Imogne avec des
yeux innocents.

--C'est--dire, explique Mariolles indign, que je dplore de n'avoir
pas apport une volaille froide dans un journal.

La comtesse, dit San Buscar (c'est toujours de sa femme qu'il parle),
ne reconnat en cuisine que le homard,  cause qu'il est rouge, et la
salade, pour le vinaigre.

--Oh! et le cleri cru, Cristobal, et le chutney, j'adore, et le
Tabasco-sauce, et le... le...

--... prlude de _Lohengrin_, propose Mariolles.

--Non, une chose qu'elle est faite avec ce poisson qui sent beaucoup,
qui n'est pas cuit.

--Le caviar?

--La morue, dit Sylvre.

--Non, je ne pense pas non plus.

--Comment dites-vous, mon cher ami? demande San Buscar, quand une chose
vous embte: zut ou zout? je ne sais jamais.

La conversation tombe, comme un enfant, pas de trs haut; elle ne se
fait pas de mal.

Les messieurs fument. Imogne continue  poursuivre le petit nom de
son poisson. Sylvre regarde derrire les longues vitres glisser
silencieusement le paysage des Landes. Sous les premires toiles, elles
passent, par gradations insensibles, du violet au noir; et, au couchant,
un peu de pourpre fane pend encore.

--Vous ne dites rien, Sylvre?

--Ce paysage me plat.

--Les Landes? Mais c'est odieux quand il n'y a pas d'incendie. Et je me
demande, mme, pourquoi nous n'en voyons pas ce soir: c'est la saison.

--Vous n'allez pas demander le registre des rclamations?

--Non, mais j'aime que les choses se passent rgulirement.

--D'abord, a sent bon, continue Sylvre. Et il y a des tas de bruyres
violettes et roses qu'on a envie de cueillir. Et puis j'espre toujours
apercevoir un berger qui tricote sur des chasses, comme lorsque j'tais
enfant.

Imogne lui prend la main, et de sa voix un peu rauque, si mouvante
quand elle se fait tendre:

--Comme vous tes drles, dit-elle, vous autres Franaises. Il n'y a
aucune part o vous avez jou, tant petites, ou bien tant grandes,
pleur, vous pourriez y revenir sans tre mues. Les places o moi
j'ai t, ou non, auparavant, c'est le mme pour moi; mme o j'tais
amoureuse.

--Pourquoi me faites-vous ces yeux-l, s'crie Sylvre; on dirait qu'il
y a un noy dedans!

--Et permettez que je vous dise, ma chre amie, intervient San Buscar
avec gravit, les endroits o vous avez t amoureuse--vraiment...

--Plaignez-vous, Cristobal. Pensez-vous que c'est pour ne l'avoir jamais
t que je partage avec vous mon lit-toilette cette nuit?

Mariolles fait une demi-grimace.

--Voulez-vous bien ne pas raconter ces choses, lui dit-il entre haut et
bas.

Imogne, sous la table, lui allonge une ruade lgre, presque une
caresse, et Mariolles garde un instant entre les siens un pied mince et
long qui s'avoue prisonnier d'assez bonne grce.

--Que voulez-vous lui rpondre? dit cependant San Buscar avec orgueil.

Mais Sylvre reste silencieuse. Elle regarde les Landes plates, toutes
noires, maintenant, glisser le long du train.

A son ct, tout  coup, la vitre clate, et une grosse pierre vient
frapper San Buscar  la tte, sans force d'ailleurs. Il y a une minute
d'effarement dans le wagon. On s'empresse autour de la victime qui
n'a rien qu'un peu de surprise vaniteuse  l'ide d'avoir essuy un
attentat. Et il ne peut s'empcher de croire que c'est lui spcialement
qui a t vis.

Les gens continuent  s'agiter...

Un vieux monsieur pose des conclusions.

--Il est inadmissible que ce soit une plaisanterie. Le projectile, pour
avoir perc une vitre aussi paisse, a d tre lanc avec une fronde,
et lanc adroitement. Non, c'est bien le crime d'un anonyme contre des
anonymes, le type primitif de l'attentat anarchiste...

--... L'ge de la pierre impolie, dit Mariolles pour dire quelque chose.

Cependant Mme de San Buscar soupse la pierre dans ses mains; elle a la
forme  peu prs et la grosseur d'un oeuf de cygne.

--J'en ferai un presse-papier, songe-t-elle tout haut. Et elle reprend:
Comment s'appelle la place, savez-vous?

--Ychoux, je crois.

--Bon. J'crirai dessus: Souvenir d'Ychoux.

Sylvre est ple; elle a eu peur, et elle songe maintenant  cette haine
qu'ils ont laisse derrire eux, au berger dont le bras fort a vis en
vain la chose de luxe, insensible, brillante, qui continue de prcipiter
sa course  travers la nuit frache et rsineuse.

Mais Mme de San Buscar rompant le silence:

--Ah! s'crie-t-elle; je sais maintenant: c'est du Bummaloe-fish, que je
voulais dire.


Sous le petit jour qui semble ne percer qu'avec effort l'appareil des
verrires, la gare d'Orsay est immense, concave et grise, avec des
lampes plissantes, des lanternes qui fuient en sens divers, et parfois
le son riche d'une chose en fer qui rsonne.

Tandis que leurs valets de chambre, lourds encore de sommeil, agitent
sans but un dsordre de sacs et de couvertures, nos voyageurs se
confrontent. Ils ont des yeux trop noirs dans des visages trop blancs,
et cet air de gne et de froid que laisse une toilette bcle, une
toilette sur le linge.

--On pourrait, propose Mariolles, laisser les bagages s'arranger avec
les domestiques et ruer soi, sur l'htel.

--Qui est-ce qui a tlgraphi au Lviathan?

Personne n'a tlgraphi au Lviathan-Htel. Les San Buscar et les
Mariolles changent des regards chargs de muets reproches.

--Partons tout de mme, fait Sylvre.

Elle est un peu lasse des trains dits de luxe, des pseudo-dvtissements
sur les lits-attrape, et elle se prend  regretter l'honnte coin de
premire de son enfance, avec des plaids.

Seule Imogne proteste, et tient  vrifier que ses colis sont au
complet. Elle n'en a que neuf, n'ayant pu, en un jour, emballer tout le
ncessaire; mais elle n'en professe que plus d'amour envers ce qui lui
reste, comme les mres ont accoutum pour le peu d'enfants que leur a
laisss une longue guerre.

On se rsigne; on monte  l'arrive des chemins roulants, pour se
placer, selon les indications prcises de la Compagnie, devant la bouche
dont la lettre correspond au numro de son billet ( moins que ce ne
soit le contraire ou autre chose). Imogne guette  la place indique.
Les colis les plus incohrents: cartons entr'ouverts, malles de bonne
avec du poil dessus, peaux de truie, etc., montent, montent, d'un train
uniforme, avec un peu de cet air bte qu'affectaient,  l'Exposition,
les touristes du trottoir en rond. Enfin paraissent ceux d'Imogne;
mais, comme s'ils ddaignaient de la reconnatre dans son attente
dsole, de droite, de gauche ils virent, ils s'gaillent, vers tous
les comptoirs o elle n'est pas, manifestant ainsi une fois de plus
l'obscure malice des objets mobiliers.

Tant bien que mal on les rassemble (peut-tre qu'ils n'ont plus envie de
jouer); ils sont l tous les neuf, en robe kaki timbre de violet, et
tout le monde s'branle vers le Lviathan-Htel.

Trois quarts d'heure de course, on descend devant le caravansrail de
l'avenue du Bois. D'un joli blanc de pltre que la patine de Paris
n'a pas encore flamm de noir, on dirait quelque monstre gant et
modern-style, accroupi au bord de la route. Cependant parat un employ
amnsique et polyglotte, pour qui, malgr ses efforts, la plupart des
choses n'ont plus de nom dans aucune langue. On finit par s'entendre:
deux petits appartements au cinquime (avec balcon) sont mis  la
disposition des infortuns explorateurs. Et dj ils se htent vers
leurs lits, impatients de rparer le repos qu'ils ont got dans le
train.

Les Mariolles ont un petit salon, une chambre  deux lits et un cabinet
de toilette dans lequel on s'occupe de transporter leurs bagages.
Ils ont t tout droit se coucher sans beaucoup prendre garde 
l'ameublement, et c'est ainsi que bien des splendeurs modernes leur ont
chapp. Le petit salon surtout, avec ses bois teints, ses cuivres 
l'emporte-pice, ses chaises en forme de cleri dcortiqu, ses tables
hrisses d'angles dangereux, prsente on ne sait quel air anglo-belge
des plus ressemblants. Pourtant nul ne l'admire, et dj, sans doute,
les Mariolles se sont abms dans les tnbres du sommeil.

Mais voici, sans qu'ils s'en doutent, qu'il leur arrive des visiteurs:
inopinment la porte du corridor s'ouvre et introduit dans leur petit
salon:

1 Un Anglo-Saxon trs ras, apparemment Amricain, en habit et complet
tat d'ivresse;

2 Une charmante petite dame de 1m,65, blonde, mince, et d'une lgance
un peu exotique qui fait penser qu'on l'aurait aperue au Delmonico ou
chez Cubat, et-on frquent seulement un peu les capitales attenantes 
ces restaurants.

Ils semblent du reste se considrer tout  fait comme chez eux. La
petite dame s'assied, et, ouvrant un tui  cigarettes en or cannel:

--Mon cher, dit-elle, donnez-moi un peu de feu pour une cigarette.

Avec des gestes mal coordonns, le jeune homme fouille dans toutes
les poches d'un habit un peu frip. Le haut de forme aussi a subi des
atteintes fcheuses, tandis que son devant de chemise laisse pendre, au
bout d'une chanette d'or, un bouton qui oscille au mme rythme que son
matre.

--Oh! je n'ai plus d'allumettes, dit-il; je vais en prendre dans la
chambre.

Et il va pour ouvrir la porte; mais Mariolles l'a close tout  l'heure,
ce qui semble irriter fort le nouveau venu, en sorte qu'il la comble de
coups de pied.

--Blesse leurs yeux! jure en une langue indfinissable l'trange
tranger. Et il ajoute, parmi les coups de semelle:

--Il y a des voleurs dans mes chambres.

--Menteur! fait la petite dame, qui en perd son accent russe. Et elle
reprend plus languissamment:

--Tchez de les faire sortir, Lord, s'il y a moyen. Je voudrais tant les
voir.

Mais Lord ne fait que jurer et ruer, et elle ajoute, ayant ressaisi
toute sa petite dignit nonchalante:

--Moi qui avais envie, justement, de me coucher avec vous.

Cependant Mariolles se dmle avec surprise d'un sommeil obscur. Un
instant il rve que c'est Imogne, l, en train de forcer sa porte. Mais
les derniers coups de pied le rveillent: il lui semble que son rve
monte, monte, avec lui, d'un obscur abme, et vient crever  la lumire,
comme une bulle d'air qui tait pose sur les feuilles, au fond de
l'eau. Sylvre, de son ct, ouvre, avec une pouvante confuse, des yeux
gris tout brouills de songe.

--Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a, crie enfin Mariolles.

--Voulez-vous sortir tout de suite, crie de son ct le jeune homme
ivre, et me laisser les chambres.

--C'est un fou, pense Mariolles, qui se dcide  aller voir sans se
vtir davantage.

Confrontations de quelques secondes au bout de quoi, devinant un ivrogne
qui se trompe d'appartement:

--Qu'est-ce que vous demandez, dit-il: pas  boire, je suppose. Vous ne
voyez pas que ce n'est pas ici chez vous?

--Voulez-vous sortir, continue l'autre. Et qu'est-ce que vous avez fait
de mes costumes? (Car l'appareil lger de Mariolles se confond, dans
cette cervelle claire  l'alcool, avec une vision de vtements mis au
pillage.)

--Voyons, laissez-moi dormir, ou je vous fais fiche dehors par la
police.

--Au voleur! au voleur! hurle le Yankee; et, de son pied, il empche
Mariolles de refermer la porte. Celui-ci, impatient, envoie, d'un coup
de poing sec au creux de l'estomac, le jeune tranger prendre contact
avec un guridon derrire lui. Ces deux objets se rpandent aussitt;
l'Amricain se relve seul, et, saisissant prestement son revolver sur
sa cuisse droite il le dcharge (trop haut) contre la porte referme. Un
seul coup part, et le jeune homme, regardant son arme, constate qu'il ne
s'y trouvait qu'une balle.

--Oh! gentlemen, s'crie-t-il, en se remettant  tambouriner contre la
porte, voulez-vous me prter des cartouches?

A la fin, au bruit, et aux coups de sonnette de Sylvre pouvante, un
valet et une servante se dterminent  accourir lentement. Mais la vue
d'un jeune homme videmment courrouc, qui brandit une arme fumante, les
confirme dans l'ide qu'il ne sied point au domestique de se mler  la
querelle des matres, et cependant la dame  l'accent russe, qui a fini
par trouver des allumettes, fume des cigarettes au hashich, et se tient
commodment assise  contempler cette petite scne.

Elle ne tarde pas, d'ailleurs,  le devenir de famille, Mme de San
Buscar (peignoir de linon vert-de-gris, babouches de fourrure,
chignon htif, trs bas, sur la nuque), qui survient avec son mari,
reconnaissant son frre dans l'assassin.

--C'est vous, Lord!

--Tiens! Imogne. Je ne pensais pas vous voir avant deux ou trois jours.
Bonjour, San Buscar. Comme ridicule vous tes, avec cette chose sur la
tte.

Le fait est que Cristobal, habill  la hte, est rest coiff d'un
foulard noir et rouge, qui lui fait des cornes sur les tempes. Laissant
les siens s'arranger entre eux, il s'occupe  calmer les domestiques,
dont le courage a cr avec le nombre, et qui, cinq ou six maintenant,
parlent de traner le meurtrier chez le commissaire.

--Au Mexique, leur explique-t-il, cela ne ferait lever personne. On y
tire des coups de revolver toute la nuit, pour la moindre controverse,
pour rien, pour le plaisir. Dans sa chambre, tout seul, on fait des
cartons, pour s'entretenir la main.

Et son foulard lui donne un air patriarcal qui sme la conviction dans
les coeurs.

--Lord, dit Imogne, vous allez faire des excuses au baron de
Mariolles-Sainte-Mary, c'est mon ami, et sa femme, quand vous la verrez.

--Je ne la connais pas, fait le jeune homme.

--Oh! c'est vrai; mais justement, vous devez.

Il songe un peu, et puis, indiquant la petite dame:

--Laissez-moi, dit-il, vous faire connatre mon amie, Mme d'Erse.

Imogne s'incline sans marquer d'enthousiasme; comme la matine, elle
reste frache.

--Je l'ai connue hier soir, continue Lord, qui explique sa jeune amie
comme un tableau;--par Clodowitz. Mais nous l'avons laiss sur un
canap: il avait bu, beaucoup. Madame, elle, est Persane, ou Parthe,
d'un pays qui s'appelait... Comment dj?

--L'Atropatne, donc, dclare Mme d'Erse.

A ce moment la fameuse porte s'ouvre, et Mariolles,  peu prs vtu,
parat. Il a sans doute reconnu les voix, de sa chambre, et ne parat
point trop surpris des conciliabules qui s'offrent  ses yeux.

--Oh! monsieur de Sainte-Mary, dit Imogne, laissez-moi vous prsenter
le plus dsol jeune homme d'Amrique, de son erreur. Mon frre, Master
Lord Harryfellow.

--Je suis enchant vraiment, dit Mariolles; et on se serre la main
avec une telle cordialit que le bouton d'or, au bout de sa chanette,
oscille violemment.

--Vous ne voudriez pas avoir, reprend Lord, un verre de sherry?




V

LA TOURNE DES GRANDES-DUCHESSES


Le petit salon de Mme d'Erse est art-nouveau au point que les meubles
en font: Bing! ds qu'on y touche; si tourments d'ailleurs de formes
qu'ils voquent ces amusettes ingnieuses o l'Inquisition d'Espagne
dpiautait les hrtiques. N'est-ce point l tout ce qu'il faut  une
socit qui ne sait plus se tenir assise?

Quelques bibelots d'une flagrante inutilit se tordent dans les coins,
comme des vignes d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes
singulires attristent un papier touffu de William Morris: _le Christ
aux orties_, oeuvre confuse et belge, y fait pendant, par-dessus la
sanglante _Sainte Thrse_, de Rops,  la _Sapho Malthus alter_, de
Beardsley; et une obscnit anglaise du XVIIIe sicle, o de la viande
nue et rouge rit par mille rides, semble saine  ct.

--Bonne affaire, votre Rowlandson, dit  Mme d'Erse une personne
mrissante et blonde comme le froment de juin.

--Pour qui? rpond la jeune femme.

Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui a servi d'intermdiaire en
cette ngociation, comme en bien d'autres, se tait, et pince sa bouche
grasse.

Elle n'aimait point qu'on la ft se souvenir des affaires faites, ni du
temps pass--pass, s'il faut l'en croire,  s'occuper d'oeuvres. Oui,
mais lesquelles? Au moins excellait-elle  mettre en rapports un certain
ordre de personnes charitables avec les familles embarrasses de grands
pianos et de petites filles.

Trs bourgeoise, quant  elle, Palmyre La Mortagne levait svrement,
 l'ombre de Saint-Sulpice, parmi le reps et l'acajou d'un cinquime
escarp, deux jeunes La Mortagne dj sur leurs robes longues, et que
toutes sortes de raisons lui faisaient tenir  l'cart de son ordinaire
entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs pas pour avoir montr 
l'endroit de ses contemporains cet invincible loignement qui afflige M.
Piot; et cela mme la faisait _dater_ en quelque sorte dans le milieu
presque purement fministe, si on ose dire, de ses amies et clientes.

A dfaut de ses filles elle y promenait, comme en laisse, M. Emmanuel La
Mortagne, homme mr, de blanc barbu, et dont la tte tait si troite
qu'il semblait ne se pouvoir prsenter que de profil; avec cela
s'efforant au majestueux. Mais il donnait le sentiment, en ralit,
d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous les vilains mtiers,
qu' sa figure on voyait bien qu'il faisait, c'tait comme par
pnitence.

Donc Palmyre pina sa bouche, et regarda la matresse de la maison.
Celle-ci tait cette mme personne, doue d'un lger accent russe, que
Lord avait amene un matin au Lviathan-Palace. Elle s'appelait Floride
de son petit nom, ne _mettait_ point l'orthographe, et ce qu'on en
savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erse, en effet, avait vcu assez
longtemps pour la prendre en mariage, au moment mme de la laisser veuve
et sans un sou. Au reste, elle avait du charme, des vices, un salon dont
les rares Parisiens qui s'y taient trouvs confondus parmi des colonies
trangres, souponnaient que sa chambre  coucher n'en tait pas loin.

Telle tait la dame avec qui Lord passait pour tre du dernier bien.

--Mais, reprit Floride, rpondant  ses penses, les Amricains, ma
chre amie, c'est des hommes qui ne tirent pas  consquence... Et, au
fond, ce qu'il y a de prfrable chez eux, c'est leurs femmes.

--Floride! fait Palmyre d'un air de reproche.

--Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais eu les mmes dgots. Oh! et
puis: flte; je prfre encore mieux la cocane.

--C'est le joujou nouveau, dcidment.

--Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis que l'autre: il n'y a pas
comme a, et un corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je m'tais
mise  en prendre des paquets... jusqu' m'endormir vingt-quatre
heures, une fois, chez la mme personne... une de mes amies.

--Vous pourriez dire: un.

--Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle n'avait qu'un seul dodo, et
qu'elle attendait son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour me
rveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller sous les pieds; jusqu' me
crier dans l'oreille: Voil une lettre charge! Rien n'y a fait, que
la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les yeux que pour rclamer mon
chocolat.

--En fin de compte, qui est-ce qui vous a donn ce got?

--C'est cet imbcile de Lord. Lui en prenait  cause de ses battements
de coeur. Alors, pour lui tenir compagnie... J'aimais autant a, parce
que a le rendait encore plus sage qu' l'ordinaire. Et puis, a me le
faisait voir diffrent. Lui aussi il perdait la tte, trouvait que je
ressemblais  Mme de San Buscar; je lui renvoyais le compliment. Nous
parlions d'elle; il me baisait les mains; le temps passait. C'est
vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus menu--et qu'ils s'aiment
beaucoup. Je voudrais que vous les voyiez ensemble: on dirait mari et
soeur.

--L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar, qu'est-ce qu'il dit?

--Mais, ma chre, il n'y a rien  dire. Vous pensez bien qu'avec le
petit frre je suis au courant. D'ailleurs, si vous voulez demander 
San Buscar, il va venir.

--C'est lui, le rasta gnreux, dont vous me parliez l'autre jour, 
propos de ces jarretelles que vous faites faire?

--Ah! en vermeil. Oui, c'est lui.

--Et aussi... Amricain que son beau-frre?

--Non, fait Floride, avec un air de dcouragement. Lui, c'est du Sud; il
faut s'employer. Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._.

Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar provoque bientt le
dpart de Palmyre, quoique Floride tche  la garder encore, comme
sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La Mortagne des yeux pareils
aux boules d'un loto tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur
imagine sans peine tout ce qui s'ensuit.


Cependant M. Gdon-Lord Harryfellow (de Minneapolis) et sa soeur
Imogne taient en train de s'entretenir en leur langue maternelle, du
moins si l'on peut accoler  l'anglais cette caressante pithte.

Comme tout ceci se passait quinze jours plus tard, au moins, que la
petite bagarre du Lviathan, Lord tait sensiblement dgris. Selon son
habitude, il ressemblait au premier Consul, en plus grec et en moins
penseur: sa pense, il faut le dire, ne s'exerant d'ordinaire que sur
des objets peu compliqus, une bonne partie de golf, par exemple, ou de
poker,--un cheval qui saute, derrire le lointain renard, dans le
matin vif,--ou bien encore cette odeur rapide de drogue et de noisette
qu'exhale un cristal creux, o le soda mousse dans du wiskey. A part
cela, indiffrent; et, de toutes ces belles envies dont souffre
l'Europe, n'ayant que les rudiments; quelque chose comme une appendicite
de vices: assez pour en souffrir, trop peu pour que cela lui servt 
quelque chose.

Sa soeur se plaisait  son visage. C'tait comme le sien propre qu'elle
aurait vu respirer en face d'elle.

--C'est entendu, Lord, vous nous faites faire la fte, ce soir.

Lord rpond avec gravit:

--On ne pourra pas boire, presque du tout.

--Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous que vous tes peu
aimable pour Mme de Mariolles; vous ne lui faites mme pas la cour.

Lord cherche un peu ses mots, et rpond:

--Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait. Je ne trouve pas, pas
assez.

--a n'est pas une raison; et puis, elle est plus jeune que moi.

--A son ge, vous tiez dj une splendide femme.

--Je sais, je sais...

--a vous est dsagrable, que je vous le dise?

Imogne caresse son frre de ses yeux gristres, et, lui mettant la main
sur l'paule, doucement, comme on repose une tasse de th:

--Mon petit Lord, vous devriez aller voir la nouvelle salle du
Pinturichio, au Vatican.

Le jeune homme, rflchit quelques secondes; puis, assur qu'il ne
comprendra pas de lui-mme:

--Pourquoi? demande-t-il.

--Pour rien; pour vous rendre compte que les costumes ont chang depuis
les Borgia. Et,  part cela, si vous voulez tre aimable pour moi,
tchez de l'tre un peu davantage ce soir, pour mon amie Sylvre.

Lord a rougi.

--Je vois ce que c'est, Imogne. Vous voudriez que j'occupe cette jeune
dame, pendant que vous flirtez avec son mari.

--Lord, vous tes un cynique.

--Et pensez-vous que a m'amuserait de...

--Lord, vous tes un jaloux.

--Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui ouvrir les yeux, moi.

--Vous ne ferez pas a. Il en parlerait  Mariolles; a casserait tout.
Et puisque a n'est que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler un
peu ce mnage. Je les aime bien; mais ils ont l'air trop heureux, aussi,
de leur bonheur. Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille avec
vous...

Elle prend son bras.

--... comme lorsque vous tiez petit, et que, de la varangue, nous
regardions le lac.

Lord revoit soudain les jours de son enfance, les jours heureux de
Minneapolis, la villa de brique et de pierre,  porche rond; sa soeur,
plus grande que lui, en robe courte encore et chaussettes cachou. Lord
est mu, Imogne victorieuse.

--Quant au dner, ne vous en mlez pas, reprend-elle. Mariolles a promis
de nous mener dans un endroit drle, o il va des potes,  la _Ca'
d'oro_, je crois, a s'appelle.

Le jeune homme songe que ce doit tre un restaurant fastueux, o les
mets sont remplacs par des danses et la musique. Il approuve avec la
tte, en regardant sa grande soeur de ses yeux clairs et beaux qui ne
laissent jamais rien lire.

--Si vous tiez gentille tout de suite, dit-il enfin, vous viendriez
avec moi au Bain de Cuir.

--Au...?

--Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'htel. Il est trs convenable, 
cette heure: il n'y a personne.

Le bar du Lviathan est dans le sous-sol. Il semble d'abord qu'on aille
visiter les gouts; et, quand on y est, c'est comme un paquebot norme
d'acajou et de cuir, qui se serait enlis l solidement. Tout y est
dmesur d'aspect, massif, confortable; et les gens qu'on y voit boire
ont l'air, en plus moderne, des compagnons d'Ulysse dans la caverne de
Polyphme. Mais ce bon gant n'y est pas  cette heure-ci, ni lui ni
personne, ou presque. Derrire son comptoir, qui ressemble un peu  un
monument mgalithique, le barman en smoking blanc somnole; et, seul, 
quelques kilomtres dans la direction du billard, un monsieur joue aux
dominos avec une personne en robe princesse. De temps en temps, il jure;
et elle alors, en bombant sa gorge, fait clater les facettes d'un rire
aride et tincelant.

Lord les regarde avec indignation, comme s'ils lui volaient quelque
chose; mais bientt ils disparaissent par une porte de fond dans les
profondeurs de quelque autre caverne; et ces vastes solitudes restent
uniquement voues  l'amiti fraternelle.

Imogne et le jeune homme sont assis dans une espce de demi-lune, parmi
les coussins d'un hmicycle de cuir capitonn. Un peu de jour, qui
filtre sur leurs ttes par un soupirail de verre  bouteilles, se
mlange tristement avec la lumire lectrique.

--Qu'est-ce que vous buvez l, Lord?

--Toujours le mme, wiskey and soda.

--Ah! cette chose qui vous met dans des transes. Je voudrais goter.

--Oh! vous n'avez jamais, mme en Amrique? Je vais demander un verre
pour vous.

--Vous ne voulez pas que je boive au vtre?

Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se posent sur les siens autour
du cristal, de faon qu'elle porte  la fois vers ses lvres le verre et
la main du jeune homme.

--Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) Pouah! que c'est mauvais.
Faites-m'en boire encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous tes tout ple.
C'est vrai que je vous trouve trs chang par ce voyage,--tout  fait
un homme, maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre sur mes genoux,
vraiment.

A ce moment, Lord, qui en effet est ple, la regarde avec une telle
intensit que ses yeux en prennent de la signification. Mais Imogne
reprend avec simplicit:

--Je veux dire que vous devez tre beaucoup trop lourd.

Et elle ajoute, d'un air de rver:

--Aussi lourd, _I bet_, que M. de Mariolles... Mais ne me regardez pas
comme si vous alliez me tuer, Lord.

Elle a mis sa main belle et grande devant sa bouche et ses yeux gris,
comme la _Vergognosa_ du Sodoma; et on voit qu'elle tient son srieux.
Mais son rire enfin triomphe. Comme une source qui jaillit, volubile,
multiple et riche, il clate sous la vote, monte, ruisselle.

--Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix change, d'une voix de garon
qui mue. Il se penche, et sa bouche dfiante semble menacer les lvres
entr'ouvertes d'Imogne.

--Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que c'est  Cristobal que je
pensais.

Elle se reprend  rire en lanant  son frre des regards en dessous.
Et tout  coup une voix amie se fait entendre derrire eux: c'est
Mariolles.

--Quelle ide de s'enfouir en plein jour dans ce sarcophage. Bonjour,
Lord. Va bien?

--Bonjour.

--Merci. Moi qui vous cherche partout pour ce dner de ce soir. C'est
toujours convenu?

--Certainement, rpond Mme de San Buscar. a colle, comme vous dites.

--Mais je ne dis jamais de ces choses-l.

--C'est que vous n'avez pas bu de wiskey.

L-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout  l'heure, on se spare.
Imogne a des courses  faire. Mariolles va retenir leur table pour le
dner.

Ce n'est d'ailleurs pas loin du _Lviathan_, et, le soir, toute cette
jeune bande s'y rend  pied.

--Car, dit Mme de San Buscar, quand on est pour vadrouiller, a n'est
pas pour faire de l'esbrouffe.

--videmment, rpond Sylvre d'un air grave.

La _Ca' d'oro_ tient le milieu entre le boarding house et la villa de
cocotte. Il y a des enfants, un ping pong; on y joue le poker; et des
messieurs mrs, de temps en temps, y logent quelque jeune parente de la
province que mille raisons de famille les empchent de prsenter  leur
femme. Les patrons: une Italienne maigre, blonde, au bavardage avis,
qui sait le tarif de bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois,
comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne dans sa face aux mille
rides des yeux rigoleurs, o l'on puise cette impression rassurante que
M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu' des choses honntes. Il
serre avec effusion les mains de Mariolles, un peu gn.

--Merci, monsieur Joffre, trs bien. Et ces messieurs de l'cole
franaise, toujours fidles?

--Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du tout d'hommes de lettres. C'est
plutt des dames, maintenant.

En effet, c'est plutt des dames. Sur une trentaine de personnes, seuls
cinq ou six mles sont assis a et l, piteusement. M. La Mortagne fait
partie de cette lite. Muet et de profil, il se gave au sein versicolore
d'une trole fminine que prside, l'air imprieux et lointain, la
clbre Mme N... Arrive nagure ou jadis du Chili avec un sac norme,
elle se maria et envoya son mari surveiller ses mines; inutile, certes,
qu'il tait  cette belle et singulire personne, aujourd'hui un peu
molle, un peu mre, mais toujours de grand air. Depuis longtemps, dans
son milieu, on l'appelle Belle Amie.

A reconnatre Mme La Mortagne, San Buscar a, un instant, craint ou
espr voir aussi Floride. Mais elle n'y est point; il entend qu'on
parle d'elle, prcisment, et qu'elle dne  Montmartre avec un
monsieur. La Chilienne fait la moue.

--Au moins, dit-elle, s'il avait quelque chose pour lui.

--De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre; et M. La Mortagne la
regarde d'un air svre, en passant sa main dans sa grande barbe, comme
s'il y cherchait des penses ou des miettes de pain.

Des tables plus petites se partagent le reste de l'assemble. C'est jour
anniversaire, parat-il, pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait
pas bien, mais il rgne  la _Ca' d'oro_ un air de fte. Belle Amie
offre  toute venante quelque peu d'une de ces tisanes sans danger dont
l'ivresse se dissipe en quelques ternuements. Et on parle de bal.
La petite Perdicion, chorgraphe espagnole, dont les cheveux couleur
goudron ondulent sur un front bas, a promis un intermde, et fait venir
pour lui servir de vis--vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi
un adolescent du plus agrable aspect.

Aprs le dner, qui ne prsente comme incidents notables que le bris
d'un saladier dont la sauce se rpand sur plusieurs robes, et une
violente altercation entre une dame ge et un jeune homme qui dnent en
tte--tte, on passe au salon, et, tout de suite, Perdicion prlude,
avec le vieillard,  ses exercices.

Elle est comme frotte d'huile: autour de sa croupe et de son ventre,
qu'elle bombe tour  tour ou ravale, l'appareil de ses membres se meut
sans effort. On dirait quelque bte  fourrure qui s'tire, qui va
bondir, lastique, impondrable. Et tout contre elle le vieux danse d'un
air blasphmatoire en agitant des castagnettes. Quelle sombre folie
l'agite; tandis qu'il bave de sa bouche sans dents, ses mains dresses
et retentissantes semblent attester au plafond d'invisibles et cruels
ftiches.

L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune homme qui lui fait vis--vis
 son tour. Il danse avec mollesse, non sans grce; des dames lui font
cercle et semblent, par leurs regards couverts, se dsigner des charmes
ingnus dont elles s'irritent, mais s'avoueraient tentes peut-tre,
si Belle Amie n'tait l pour les maintenir, de son oeil gel, dans la
bonne voie. Mme de San Buscar se mle au ring; elle cause mme avec
ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvre, assise  l'cart, se
sentirait moins  sa place, n'tait un peu de vin de Bourgogne qu'elle
a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois les potes, Colchis
surtout, dont son mari lui avait vant les vers blancs, les yeux noirs
et les cheveux bleus.

Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des jambes jets composent
une agitation bien franaise.

--J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on calterait?

--C'est vrai, dit Imogne avec son accent amricain, qu'ils commencent 
nous courir; n'est-ce pas, Sylvre?

Sylvre fait un geste vague; Cristobal ouvre des yeux grands comme des
pommes d'escalier, et l'on sort au moment qu'un monsieur commence d'une
voie basane:

  _La virgen del Pilar dice (bis)
  Que no quiere estar francesa..._

Mais une fois dehors et quand ils ont hl deux voitures:

--O va-t-on? s'informe quelqu'un.

Nul n'en sait rien. Mariolles lui-mme est perplexe.

--Voil. Il y a quelques annes, on aurait t au Chat Noir, chez le
Pre Lunette, chez Bruant... Sous le second Empire...

--Mais nous sommes  aujourd'hui.

--Moi, je voudrais voir des voyous...

--Il y a la Chambre...

--Il y a les Carrires.

Et tous de crier, comme Platon:

--Aux Carrires! Aux Carrires!

--C'est que je ne sais pas o c'est, avoue Mariolles.

L'un des cochers non plus. L'autre sourit:

--C'est loin, dit-il;  dix kilomtres au moins, derrire Montmartre. Et
puis il faudrait de la troupe.

Cette remarque refroidit tout le monde.

--Il y a le Maxim's, dit San Buscar.

--Comme turne nouvelle, dit Imogne, a y est. Il y a Voisin, aussi.
Seulement ils n'ont pas fini de croter, dans ces endroits.

--De... quoi?... demande Cristobal, avec ces mmes yeux ronds.

--De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez donc rien, aujourd'hui?

Par lassitude on tombe d'accord d'aller au Quartier Latin. Le hasard,
peut-tre, assemble dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et Sylvre,
dj tristes tous trois, ah! si tristes, de leur petite fte. Sylvre
lutte encore contre sa jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle
songe  l'autre fiacre,  ce qu'on y peut faire: des images dgotantes
et prcises lui naissent; un genou dcouvert, une main qui rampe...

Mais on s'arrte devant une taverne clatante. On descend de fiacre;
des camelots crient, une fille en rouge tire la langue  Lord; et l'on
sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fume d'une jeunesse mal
vtue: pharmaciens de l'avenir, Panamistes futurs, ngres; et leurs
compagnes, d'une allure giratoire, promnent alentour des toilettes, des
joues aux couleurs vives.

--C'est le printemps de la nation, explique Mariolles.

Prs du billard un jeune homme est tendu dans la sciure de bois qui
saupoudre le carreau. Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme 
une espce de catalepsie; et un de ses camarades, pour le faire revenir,
lui frappe la figure d'une serviette mouille, en bgayant de fortes
injures, tandis qu'un troisime, tout jeune, est assis, le menton dans
sa main, et dclare de temps en temps d'une voix dfiante:

--Moi, j'abhorre le sophisme.

Comme ce sont l toutes les joies du cru, la petite bande s'en va, aprs
avoir bu du grog amricain qui se trouve excellent. Dehors, on retombe
aux hsitations. On irait bien au bal Bullier; mais justement ce n'est
pas le jour; en sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement
le Boul'Mich' des lgendes. Seul, Lord ayant atteint sans doute les
bornes de sa mlancolie, saute  la joie, et dclare, sans bien dire de
quoi il s'agit, que c'est la chose la plus funny qu'il ait jamais vue.

--On est tout prs de la rue de la Harpe, dit Mariolles. Il y avait l
autrefois un certain pre Chocolat. Malheureusement...

--La jambe, s'crie Mme de San Buscar.

Ni le Vachette austre, ni le Soufflet nombreux en Polytechniciens ne
les attirent. Quelqu'un parle d'aller  Montmartre. Quelle rvlation!
Cocher,  Montmartre!

Elles fiacres repartirent.

Longtemps ils roulrent. Tour  tour on les vit s'arrter  la porte de
quelques cabarets  musique, o d'ailleurs les chants avaient cess.
Puis ce fut le Capitole, citadelle bien garde--le Nant, o l'on est
servi sur des espces de cercueils poussireux,--le Hanneton, o des
dames, deux par deux, taient assises. Et partout il fallait boire, ou
le feindre tout au moins.

--Il y avait bien le Scarabe, qui tait une bote singulire, dit
Mariolles, mais on l'a ferm.

--Et vous, dit Imogne.

--Il y avait le Clou, aussi, qui tait trs bien, avec des Steinlen; et
un pianiste dans la cave...

--Mais, Tony, c'est un voyage rtrospectif.

--Alors, Mariolles, demande Mme de San Buscar, c'est tout a que vous
savez faire, et puis boire. Votre tourne des Grands-Ducs, aprs tout,
c'est une tourne sur le zinc.

--Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient triste. On ne peut pourtant
pas louer les gouts pour s'y promener aux flambeaux--ou bien souper
avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est trop cher.

--O est-ce, le Porc frais?

--... N'existe plus.

--Je vous rpondrais bien quelque chose, si j'osais.

Et, l'injure  la bouche, Imogne regarda Mariolles avec tendresse, sous
le jaune bec de gaz. Sylvre frappa le trottoir du pied.

--Allons aux Halles, dit San Buscar, qui pensait  Floride.

Les fiacres repartirent, cahotrent longtemps sur un pav ingal et
sonore, s'arrtrent. Puis on descendit au fond d'un humide caveau, o
des gens chantaient d'un air de misre, en buvant du vin blanc. Puis on
entra chez un bistro qui servait du caf au lait  des hommes en blouse.
Lord, avec sa canne, y cassa un lustre  ptrole qu'on lui fit payer
vingt-deux francs. Puis on erra parmi les Halles,  travers l'atmosphre
tumultueuse, bariole d'odeurs. Cela sentit tour  tour le poisson, les
fruits ou ces lgumes frais et nus qui sortent de terre: ils firent
rver Sylvre  sa province.

Au petit jour on choua chez Baratte, dans la grande salle. Deux violons
y chevrotaient leur filet d'me; un monsieur ivre injuriait  voix basse
une femme qui pleurait dans son verre, sans rien dire; et tout le monde
semblait las et verdissant. Sylvre avait envie de pleurer, mal 
l'estomac. Imogne but encore du champagne. Son chapeau tait un peu en
arrire; ses cheveux fort dfaits; le cerne de ses yeux comme du kohl:
avec cela elle restait, sous la cruelle lumire du matin, d'une beaut
sans reproche.

On sortit enfin. Il y avait du soleil dj en haut des toits; et, sur le
sol, de grands tas verts, rouges, qui tait des choux ou des carottes.
Et les fiacres repartirent.

Or il arriva que, le second ayant pris la tte, Imogne et Mariolles
apparurent un instant, les bouches fort profondment unies. Ce ne fut
qu'un clair, et San Buscar n'en distingua rien. Mais Lord les vit; il
vit aussi Sylvre devenir toute blanche, et lui pressant la main:

--Quels mufles, dit-il simplement.

Tous trois se turent, coutant leur souci. Cependant le fiacre
tressautait sur les pavs durs. On aperut ensuite les quais pleins de
soleil, la verte Seine.




VI

CORRESPONDANCES

_N.  Madame la baronne de Mariolles._

MADAME LA BARONNE,

Je vous prie de ne pas mettre ma missive sur le compte qu'on vous en
veut, mais plutt sur celui de l'estime et l'amiti. Mais a m'ennuie
de voir un personne comme vous, si bonne, qu'en s'en moque et n'y voit
rien. Pour en finir, votre mari vous trompe avec votre amie, cette Mme
Sanbouscar qui est venue  Paris avec vous: vous voyez que je sais tout
ce qui vous touche. Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari, pour
le dire en badinant, s'il continue  se promener avec elle, comme
hier, dans le jardin du muse de Cluny (boulevard Saint-Michel), et
s'embrasser tout le temps.

Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je m'appelle Montre-Tout.

N...



_Sylvre  Madame de Ribes._

Je suis malheureuse, bien malheureuse, si vous saviez, chre mre;
et je ne peux mme pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est
question, bien sr; et pourquoi m'avez-vous laisse l'aimer, puisque je
devais si vite sentir qu'il ne m'aimait plus?

Vous rappelez-vous ce temps o je voulais me faire religieuse? Tout
le monde traita si bien cela d'enfantillage que je cessai bientt d'y
songer moi-mme. Et aujourd'hui il me semble qu'il n'y avait que trop de
sagesse dans cette folie, que l'ombre des clotres est le seul abri o
ne se froisse pas le pauvre rve des femmes. Vous rappelez-vous encore
qu'tant fiance je profitai de notre voyage  Bordeaux pour aller voir
dans son couvent cette charmante Isabelle Melly, dont c'est la vocation,
je pense, qui avait t pour moi, deux ans avant, le chant de la sirne?
Vous ne m'aviez pas accompagne dans cette visite; elle fut touchante,
quoique je n'en aie pas compris alors le sens complet. Car j'tais toute
 mes brillantes joies,  ma soif d'un bonheur inpuisable et prochain.
Ah! pauvre bonheur! Et si j'avais su, comme j'aurais envi ce calme
que je prenais, chez Isabelle, pour de la froideur, la srnit de
son visage, ses regards limpides et contenus, et toute son existence
mesure, muette, pareille  la marche des aiguilles sur le cadran.
Autour d'elle, des meubles nets, peu nombreux, semblaient harmonieux
avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin pour rire,
entre des murailles noires, avec quelques arbres tout en tronc qui
s'tirent dans du gravier, et un petit autel de la Vierge, en rocaille,
avec des fleurs en papier et aussi de vraies fleurs.

Isabelle toucha ces dernires de sa main ple, et avec cette ironie
un peu lointaine que vous aimez chez les gens d'glise, me dit: Voil
comme vous tes. Et moi, comme ces roses de papier. Hlas! ce sont
celles qui ne se fanent pas.

Mais, maman, je suis folle de vous conter ces riens, que vous savez
aussi bien que moi, au lieu d'en venir  l'essentiel. C'est que j'ai
honte, voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le dire pourtant.

Vous connaissez, jusque dans les dtails, mon sjour  Biarritz, la
connaissance que j'y fis des San Buscar, et notre voyage  Paris. Il
m'a sembl mme,  je ne sais quoi dans le ton de vos lettres, que vous
n'approuviez pas entirement cette liaison; mais, plutt, je pense, ma
chre mre, par une mfiance gnrale des trangers que pour d'autres
motifs. Car d'un ct, au moins, il n'y a rien  dire: M. et Mme de San
Buscar sont vraiment fort au-dessus du rastaquourisme (j'espre que ce
mot ne vous choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends). Pour le
peu de visites que je sais qu'ils ont faites  Paris, elles m'ont paru
trs bien places. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que je fus voir
ds mon arrive, et plusieurs fois depuis sur son dsir, les connat et
les apprcie: C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils ne valent
ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel (le premier mari d'Imogne); mais,
somme toute, ils sont aussi bien ns que... pre et mre.

Aussi, n'est-ce point par l que j'ai  me plaindre d'eux, et plt au
ciel. Mais, vous avez dj devin, mre chrie, que c'est de Mme de
San Buscar et de Tony que vient ma peine. Oui, j'en suis sre, ils me
trompent; mon mari me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au bout
de quelques mois  peine, sans que je lui aie caus encore un seul
dplaisir; et les hommes sont-ils si lches?

Je ne me fonde pas au moins sur cette lettre anonyme que j'ai reue
hier, et que voici (sans doute, les valets de pied en crivent-ils de
telles); mais j'ai vu, hlas! de mes propres yeux. C'tait au retour
d'une assez triste promenade de nuit  travers les plus mauvais lieux
de Paris, ce qu'on appelle: la tourne des Grands-Ducs; Imogne et Tony
taient devant, dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi, dans un autre
(vous faites les gros yeux). A un moment notre voiture a pris la tte,
et en passant j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec quelle joie sur
leur visage, et en vrit tout emmls l'un  l'autre.

Je suis sre qu'ils se sont revus depuis, car Tony s'est absent
plusieurs fois, et je n'ose rien lui dire. Alors, ds que je suis seule,
je pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il ne s'en aperoive
pas  son retour: il me semble qu'il serait trop fier au fond de son
coeur (ce coeur des hommes, ptri dans la vanit) de me rendre si
malheureuse. Et pourtant il y a des moments o je voudrais mourir, si
ce n'tait  cause de vous tous. Quelquefois mme je pense au divorce.
Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que je me dois pour en venir l.
Et puis, pourquoi mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si je ne
devais plus le voir, et qu'il ne ft plus l, prs de moi,  me faire
souffrir, comme il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais moins
souffrir, chre mre, et je n'espre plus, ici-bas, qu'en vos conseils,
etc.

  _Sign:_
  SYLVRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.



  _Floride d'Erse  N..._

  (Carte pneumatique.)

Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de cass? Est-ce par jalousie,
comme prtend cette La Mortagne, et pour le gros brun, encore: c'est
bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui et moi que des rapports
d'affaires. Il m'achte de ce que je vends, voil tout. Et toi, tu as
de beaux yeux, mon chri, et la bouche rouge; mais je ne puis pas vivre
uniquement de cela: les oeillets, vois-tu, a ne se mange point, ou si
peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. Ah! jalouse, jalouse;
viendras-tu demain, vers cinq heures,  la maison pardonner  ta,

  FLORIDE.



  _Madame Nol de Ribes  la baronne
  de Mariolles._

Ma chre enfant,

Ta lettre m'a plus afflige que surprise, comme font les malheurs au
dclin de la vie. Mais quel conseil te donnerai-je que de chercher la
consolation auprs de Celui qui est seul  connatre le pli secret de
nos coeurs? J'ai peur aussi de ne pas apporter  ces choses des faons
de voir assez pareilles aux tiennes. Malgr qu'il y ait toujours entre
femmes, et mme de mre  fille, je ne sais quelle complicit de
sentiments, il me semble que beaucoup de choses ont chang depuis ma
jeunesse, que les deux sexes sont maintenant presque de plein-pied, en
sorte qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi dire, par mnage, et
que la responsabilit des hommes a diminu avec leur pouvoir. Mais on
ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; et toi-mme, que je
n'aurais song gure  accuser d'esprit moderne, je te vois plus irrite
contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, pour qui il perce
mme  travers ta lettre une bizarre sympathie. Et je sens bien que
jadis, c'est le mari qu'on aurait pardonn le plus facilement.

Par contre, ma chre enfant, et quoique ce ne soit pas  moi de te
reprocher une innocence aussi replie, comment se peut-il que tu aies
vcu, jusqu' ton propre mariage, sans t'apercevoir que les pouses sont
partout et toujours trompes? As-tu donc oubli cette pauvre Mme S...
que son mari, malgr qu'elle penst parfaitement, a fini,  force de
hontes, par acculer au divorce dont il avait besoin pour pouser sa
matresse,--et les yeux rouges de ma pauvre Aurlie, quand elle se
rfugiait  Ribes, lasse d'tre moque par ton oncle avec des servantes,
sous son propre toit,--ou encore cette malheureuse femme de notre
rgent, que son mari bat si fort quand il revient de courir la gueuse,
qu'on dirait qu'il lui veut faire expier ses propres fautes?

Au reste, quand je dis que les femmes sont trompes, ce n'est pas,
pour la plupart, qu'elles l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles
pardonnent par un effort du coeur. Mais la vie, peu  peu, les a mises
dans cet heureux tat d'indiffrence o l'on prend les choses comme
elles viennent, et surtout comme elles ne viennent pas. Et ne crois pas
non plus  Francillon appliquant le dent pour dent, ou  je ne sais
quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme  nous, la balance n'est pas
gale, et en fait de trahison conjugale, si elle est mutuelle, c'est la
femme qui a tout le tort. Mais veux-tu que je te dise le grand secret du
mariage? C'est que la tendresse des poux n'y est qu'un moyen passager,
quelque chose comme le luxe et les fleurs du vestibule chez les gens qui
reoivent; et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur solide, tout
ce qui rend la vie de mnage douce et sacre, ce n'est pas le mari,
c'est l'enfant. Que n'en es-tu l, ma pauvre Sylvre, dj; quelle
piti, que ton mari t'ait laiss ouvrir trop tt les yeux. Aussi bien,
je crois, en effet, que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mrite
sans doute. Et qui donc vaut d'tre aim? Le plus humble amour que nous
inspirons est comme la grce, bien au-dessus de nos mrites.

Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre un peu d'ordre et de calme
dans tes penses: passer quelques jours  Versailles, chez les dames de
Retraite. Tu n'ignores pas que c'est une maison qu'on a jointe depuis
peu  ton ancien couvent, et o celles de ces dames qu'a fatigues
l'ge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, trouvent un
emploi plus doux de leurs forces  recevoir et consoler quelques
personnes de bonne socit qui se jugent malheureuses, et parmi
lesquelles leurs anciennes lves, comme toi, sont particulirement
choyes. Tu y retrouverais cette Mre Marie des Prodiges que tu aimais
tant, et  qui j'cris aujourd'hui mme  ton sujet. cris-lui de ton
ct si tu te dcides dans mon sens; ta lettre la trouvera avertie et
tu pourras te rendre  Versailles tout de suite. Ces dames habitent
l'ancien htel d'Aigrefeuille, qu'elles ont achet. J'y fus, tant bien
jeune encore, et n'en ai jamais oubli les hauts lambris ni le paisible
parc. Huit jours passs dans cette ombre et sous ces muets ombrages te
permettraient de dmler mieux, dans ton coeur, ce qu'il y a de durable
ou de passager au fond de tes peines. Peut-tre tes soupons t'y
apparatront-ils de moindre poids,  les examiner avec plus de soin.
Peut-tre aussi l'absence te rendra-t-elle plus prcieuse  un mari
auquel tu as sans doute trop laiss voir que tu tais sa chose.

Adieu, ma chre fille, etc.

    _Sign:_ EMMELINE NOL.



    _Antoine de Mariolles-Sainte-Mary  Imogne de San Buscar_.

Il faut bien que je vous crive, Madame. La faon dont vous me faites
fermer votre porte, depuis trois jours, me servira sans doute d'excuse 
ne pas suivre, pour une fois, les rgles de la prudence, et de prendre
occasion  vous parler un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici.

N'est-ce pas trange qu'on puisse pousser si loin et si longtemps un
inutile marivaudage; tre l'un et l'autre au point de la plus entire
confidence; ne presque rien se cacher du plus grossier mme de nos
dsirs ou de nous-mmes; que vous m'ayez, avec votre air de cynique
innocence, livr pour ainsi dire toutes les figures de votre pense
comme toutes les faces de votre corps; et que vous n'avez pas voulu
entendre encore que je vous aime.

Quelle femme tes-vous donc? Je sais de vous tout ce qu'en pourrait
savoir une masseuse, la forme de votre gorge, de votre nuque, de vos
jambes; outre que ce peu d'toffes, dont vous tes  l'ordinaire trahie
plutt que drobe, m'a laisser distinguer vingt fois les plus secrets
mouvements et comme les ressorts de vos membres, assur que j'tais par
votre singulier sourire de ne vous dplaire pas en me composant de vous,
devant vous-mme, une image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse
pas  moi seul assez surpris ou devin, n'avez-vous pas pris le soin de
m'instruire, quant au reste, avec une sorte de trivialit, comme de ce
signe  votre hanche gauche, ou de votre dernier vaccin sur le mme
ct. Je sais que vous dormez en chien de fusil, que vous prenez votre
tub en vous accroupissant, que monter  cheval vous est voluptueux. En
vrit, je sais tout de votre corps, except comme il se donne.

Mais vous ne m'avez pas moins laiss voir de l'me qui est en vous;
et, mieux qu'au hammam encore, je saurais comment vous traiter au
confessionnal. Car il n'est pas jusqu' vos rticences, vos airs
d'tre loin, ou cette faon de me parler de votre frre quand je vous
entretiens avec trop de chaleur de moi, qui ne vous aient dcouverte
jusque dans les derniers dtours.

Pourquoi feindre alors que je ne vous sois plus tout  coup qu'un
tranger? Eh! sans doute, je n'ignore pas mon indignit  remplir ce
difficile rle d'amant, le peu d'avantages que j'y prsente, ni combien
je perds  tre mis en balance de votre mari seulement. Mais quoi, il
semble que d'aimer nous donne quelque droit d'tre aim; si vous ne
savez aller jusque-l, peut-tre me devez-vous tout de mme de me
prendre plus au srieux, et, aprs m'avoir men fort rsolument au point
o j'en suis, de ne m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux pas
tre la lampe qu'on laisse, aprs l'avoir allume, charbonner dans la
solitude: il faut me garnir ou m'teindre, et ne pas se divertir non
plus  lever sans cesse ou baisser ma flamme.

C'est  ces jeux cruels que je vous connais ce que vous tes, idole
inutile  ses dvots, coquette aux sens irrsolus qui se refuse, par je
ne sais quelle rpugnance, quelle crainte, quelle cruaut,  payer de sa
personne. C'est alors que je gote l'cre joie de vous mpriser. Il est
vrai que vous n'tes pas longtemps  le sentir, ni que la proie vous
chappe; et c'est alors aussi que vous souriez de cet irrsistible
sourire o je crois sottement dmler Dieu sait quelles promesses
de bonheur, l'amour, la luxure, et jusqu' l'avant-got de cet
anantissement sans pareil o elle s'achve. Que je m'y voudrais abmer
avec vous, loin d'ici, au hasard de quelque nocturne ville du Sud, quand
les toiles semblent perler sur le front de la nuit, et que des gens
chantent d'une voix dcroissante le long des rues. Ou encore, ici mme,
au coeur de la cit grondante, par un aprs-midi d'hiver, qu'on a crois
les rideaux devant les fentres closes, et que le feu mire sur les
murailles son visage changeant.

Mais, n'est-ce point fou de songer au dcor de votre amour quand
lui-mme m'chappe? Au moins ai-je le droit que vous me rpondiez clair,
cette fois. J'ai risqu pour vous,  ce jeu, mon bonheur nouveau-n, et
peut-tre un autre que le mien; je vous demande donc d'tre enfin...
etc.

_(On n'a retrouv de cette lettre que le brouillon, et couvert de
ratures; ce qui fait souponner les apostrophes de Mariolles d'avoir t
quelque peu de seconde main. Peut-tre n'eut-il pas besoin de les mettre
au net et qu'Imogne se rendit sans en avoir essuy le feu.)_



    _La comtesse de San Buscar  M. Harryfellow._

    (Traduite de l'anglais.)

Lord, je suis furieuse contre vous, littralement. Que signifie cette
absence imprvue? Est-ce que vous avez dcouvert quelque nouvelle
caillette de l'Atropatne, toute blanche de graisse sous la plume?
Est-ce que vous dormez sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous; et ne
comprenez-vous point que si vous me laissez comme cela, en proie  mes
folies, ce sera  vous la faute de mes fautes? Tout cela parce que vous
tes jaloux. Ne dites pas non. Vous le ftes toujours, et tout petit
garon, dj; comme ce soir o vous tiez venu cacher votre tte dans
mes genoux, et tremper de larmes ma robe de bal. Ma premire robe de
bal, Lord: je ne sais pas ce que je vous aurais fait.

Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous vous terrez. Pourquoi? Ai-je
rien fait qui vous soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus
admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne me soit plus permis de
paratre belle  personne? Et qui jamais s'avisa de se fcher pour un
flirt? Est-ce que je me fche, moi, de toutes vos bouteilles de wiskey:
ou de cette Mme d'Erse que mon mari est en train de vous souffler!

Mais prenez garde, Lord: si vous n'tes pas l pour me dfendre, je
finirai par ne plus savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas si
longtemps dbattu contre des serpents imaginaires que je ne finisse par
vous faire avaler, quelque jour, une couleuvre pour tout de bon, comme
on fit  ce Laocoon, qui en mourut.

Ainsi, mon frre chri, revenez. Je me sens perdue au milieu de tous
ces gens quand vous n'tes plus l. Il me faut votre visage blanc prs
de moi, et prendre votre bras, et vous raconter de ces belles histoires
que vous coutez avec les yeux.

  Yours,
  IMOGNE.



  _Floride d'Erse  Cristobal
  de San Buscar._

J'ai envie de vous appeler: Gros-Ami, comme ce personnage de la _Double
Matresse_. Vous en fcherez-vous? Gros Ami, donc. Je ne sais pourquoi
je pense  vous tout le long d'aujourd'hui. Ce n'est pas que j'ai besoin
d'argent. Ce n'est pas non plus que je vous aime plus que d'habitude;
et, d'ailleurs, ce dont je brle  votre gard, c'est un sentiment
paisible, bon feu de bches: non point de ces clatantes flammes qui
aveuglent le coeur. Vous savez ce que dit Nietzsche, qu'il n'y a presque
aucun homme dont une femme d'esprit voudrait avoir un fils. Jamais,
chez moi non plus, les dsirs que vous causez ne vont jusqu' celui de
l'enfantement. Est-il vrai au moins (vous le dites), que vous ressentiez
pour moi des mouvements plus profonds; que ma seule vue vous jette dans
un dsordre passionn? Ou bien (excusez-moi) tout cela est-il seulement,
comme dirait Herbert Spencer, le passage de l'Imogne  l'htrogne?

Mais je m'gare, et j'oublie le principal: c'est mes jarretelles. Vous
vous rappelez qu'elles devaient tre en vermeil. Or il parat qu'on ne
peut pas le filer assez fin pour en faire des rubans qui ne pseraient
pas; bien entendu, elles doivent s'attacher  un tour de taille assorti,
et non pas  mes ceintures, qu'elles dchireraient. Il faudra donc que
le tout soit en ruban d'or et, naturellement, moins bon march; sans
compter les pierres, dont on pourra mettre un peu plus,  cause de la
diminution du poids. Alors je vous prie de passer chez celui qui doit
les faire, pour vous arranger avec lui. Surtout, ne marchandez pas:
c'est un garon de bonne famille, qui s'occupe de bijoux par amour
de l'art. Il est Italien, et se nomme Gustave Portugalof. Si vous
l'entendiez parler de leur palais ancestral  Venise, o sa mre, aprs
une longue maladie, s'est teinte toute blanche, parmi les cierges et
les Franciscains, en grenant des chapelets de pierres prcieuses. Son
magasin est rue Royale, entre le Maxim's et Jansen. Je ne me rappelle
pas le numro.

Je compte sur vous demain, mon bon Cristobal, et que vous aurez fait ma
commission.

  A vous,
  FLORIDE.

P.-S.--Si ma lettre est un peu rudite au dbut pour vous et pour
moi, prenez-vous-en  mon professeur d'tranger qui m'a souffl les
citations. C'est un linguiste de premire force, qui est en train de
traduire un nomm Omar Queyam, que les Anglais ont, parat-il, tout 
fait dfigur, avec leur cruaut ordinaire.

  F...



_Floride cacheta la lettre, et tournant sa tte sur son paule vers le
professeur qui la regardait crire:

--O linguiste, dit-elle, ta bouche._




VII

PARIS-VERSAILLES


Mme de Mariolles n'avait pas fait  sa mre une bien entire confession
de ses chagrins. Le dsir de savoir jusqu'o ils taient fonds, et si,
comme elle ne le voulait plus mettre en doute, son mari la sacrifiait 
cette exotique Imogne--l'inexprience aussi de comparer son malheur 
aucun qui lui ft bien connu en dehors des livres,--tout cela fit tomber
Sylvre dans le romanesque. Elle rva d'abord d'intresser la rue de
Jrusalem  ses ennuis; mais s'tant rappel, d'aprs des lectures,
qu'il y a  Paris des polices particulires, elle se dtermina de
prfrence pour l'une d'elles. Et comment elle s'en procura l'adresse,
on l'imaginerait mal s'il n'tait lgitime d'en faire honneur 
l'ingniosit bien connue des amoureuses.

Un beau matin donc, ayant prtext auprs de Mariolles qu'elle allait 
la messe (et ce fut l son premier mensonge d'pouse), Sylvre prit un
fiacre  la porte de l'htel et donna l'adresse: 61 _bis_, place des
Victoires.

On tait en fin septembre. Le tendre souffle de l'arrire-saison
circulait par les portires ouvertes, autour de ses joues. Le long des
Champs-lyses il faisait frissonner faiblement la dernire feuille des
arbres. Quelques victorias passrent  grande allure, comme si elles
se fussent htes vers les derniers beaux jours; et, partout rpandu,
c'tait l'automne mlancolique, voluptueux. Mais Sylvre ne savait plus
goter la douceur des choses: de toutes ses petites dents, elle semblait
mcher sa grande douleur.

Sylvre souffrait de cette varit visuelle de la jalousie qui est
peut-tre la moins ordinaire  son sexe. Les malades qui en sont
atteints s'occupent singulirement  faire de leur coeur une faon de
cinmatographe, o viennent se peindre  l'envi mille images de leur
perfide, les plus cruelles, les moins dcentes. Les beaux yeux de
Sylvre se posaient en vain sur les objets autour d'elle, les quipages,
la ramure noire des marronniers, ou la brillante gerbe de l'arroseur.
Ce qu'elle voyait  travers tout cela, n'tait-ce pas toujours un mme
spectacle, son mari tout prs, oh! si prs, d'une autre femme; et sans
cesse cette me dlicate se souillait des plus basses visions. Parfois
c'tait comme si sa plus secrte sensibilit se ft transpose en une
autre chair, et qu'elle-mme y gott, en dehors d'elle-mme, une joie
aigu qui tait son bien propre, des caresses dont elle savait d'avance
la douceur._._._._._._._._._._._._.

Sa voiture s'arrta. Machinalement Sylvre vrifia le numro de la
maison, monta deux tages, se heurta  une grosse femme qui laissait
voir  demi une face convulsive sous le mouchoir qu'elle appuyait  ses
yeux, et qui gmit sourdement.

Puis Sylvre poussa une porte et se trouva dans une grande salle de
l'aspect le plus administratif, o une douzaine de jolies filles et de
vieux employs se tenaient silencieusement courbs sur des bureaux de
pitchpin et des machines  crire.

--Monsieur Simpson-Schuhmacher, demanda-t-elle.

L'un des vieillards, sans mot dire, lui indiqua du doigt une porte o
_Cabinet du directeur_ tait crit. De l'autre ct c'tait une petite
antichambre, et une seconde porte  travers laquelle Sylvre distingua
des voix. Elle s'assit, et toussa pour indiquer sa prsence. Mais les
gens qui parlaient ne parurent pas y prendre garde.

--Je m'en f..., qu'elle soit jolie, clama l'un d'eux, d'un gosier gras.
L'essentiel est qu'elle le trompe, et que nous le sachions: avec vous,
ou avec un autre, a n'y fait rien, pourvu qu'elle marche.

--Mais, demanda une voix mlodieuse, pourquoi tenez-vous tant  ce que
M. Anderego soit cocu?

Sylvre eut envie de faire entendre encore qu'elle tait l: un peu de
curiosit, ou de pudeur, la retint; et elle n'tait pas fche non plus
d'apprendre  connatre ses gens.

--Vous ne comprenez donc pas, jeune idiot, reprit la grosse voix, que si
la premire Mme Andermachin pouvait faire pincer la seconde, elle nous
payerait  part cette satisfaction morale.

--C'est que vous ne m'avez presque rien dit; seulement de faire
connaissance avec les Anderego: c'est fait.

--En deux mots, c'est trs simple. Le monsieur est un ancien multre de
la Jamaque, qui faisait des poids, dans les music-halls. Il y fit aussi
connaissance d'une femme-poisson de tout premier ordre qu'il pousa, et
qui tait capable de rester plus de deux minutes dans de la flotte sans
se noyer. a permettait  notre homme de ne pas en fiche un clou, lui
qui est n un peu fatigu, justement.

--Une caille dans la main, qu'il avait.

--Je vous conseille de crner. Bref, de local en bocal, ils chourent
en Australie. L, a marcha moins bien. Pour tout ce qui est beaux-arts,
parat que les Australiens ont les pieds froids, et puis l'eau douce
y est rare: il y a des quartiers o on l'expdie dans des botes en
fer-blanc. Vous pensez aux frais gnraux que a leur faisait. Aprs a
ils voulurent faire de l'levage, des vaches, des moutons, vous savez.
Mais on leur chapardait tout; et puis la poisson tait malade de ne plus
jamais faire trempette: a l'oppressait, cette femme, de souffler au
sec, tout le temps. Alors ils allaient lcher leur gourbi, quand,
un beau jour, voil que l'Anderego trouve un placer chez lui; mais
invraisemblable, mon cher, quelque chose comme du Crawford authentique,
deux cents, trois cents millions par terre, l, devant lui.

--Maman!

Sylvre, de l'autre ct, ne disait rien; mais elle s'intressait aussi
 l'histoire: a lui rappelait le notaire et la tonne de poudre d'or.

--A la suite de quoi vous parlez qu'ils ont radim tout de suite 
Paris, et que a a bard. Lui fit la connaissance de deux ou trois
princes brsiliens, qui le prsentrent  leur tailleur, et  leur
cercle. La dame, elle, s'tablit dans une piscine en mosaque bleue, o
elle recevait. Elle y tomba mme malade, et fut soigne avec le pire
dvouement par une jeune et infortune divorce  qui elle avait eu
occasion de rendre des services, ce qu'on appelle des menus services,
vous savez.

--Oui, de la galette, enfin.

--Tout juste. Le malheur est que les vertus de la mme touchrent aussi
Anderego, au passage. Il les vrifia de plus prs, et les trouva si
fermes que cela lui donna des scrupules sur son propre mariage, qui
n'tait pas trs lgal, et pas du tout religieux. Vous voyez le
dnouement. Mais Mme Anderego n 1 est reste riche. Elle aime toujours
son mari, elle est furieuse, et elle nous paye pour pincer la divorce.
Le pire est qu'il faut se presser, parce qu'elle s'est adresse aussi 
une autre maison. Ainsi, jeune homme, au trimard; couchez avec la dame,
et songez que nous luttons pour la morale.

--Oui, c'est une belle oeuvre; mais voil, il y a des frais, et je suis
fauch, mon prince.

--Toujours, alors. Je parie que c'est encore votre sacr poker.

Les voix se perdirent au fond de l'appartement; on n'entendit plus qu'un
tiroir ouvert et les grognements de M. Simpson-Schuhmacher, qui formula
enfin cette rflexion menaante:

--Si j'tais Mme votre mre...

Sylvre s'avisa  ce moment qu'elle tait indiscrte. Elle rouvrit
doucement la porte extrieure, et la referma avec bruit.

--Qui est l? cria-t-on.

--Je voudrais parler  M. Simpson-Schuhmacher.

--Eh bien, entrez.

La jeune femme se trouva dans un grand bureau d'acajou et de cuir-vert
le plus respectable du monde. Et cherchant  penser des choses
familires pour assurer sa contenance, elle se disait:

--Voil bien ce qu'il aurait fallu  papa pour travailler. Il serait
devenu conseiller gnral.

--Qu'y a-t-il pour votre service, Madame? Sylvre aperut une face
truculente, du ventre, deux gros bras qui lui poussaient un fauteuil,
et, quelque peu en arrire, un tout jeune homme qui inclinait vers elle
un visage rougissant, de la plus rare beaut.

--Je voudrais, rpondit-elle, vous entretenir, Monsieur, sur... (elle
hsita) sur une affaire dlicate.

--La plupart de celles dont je m'occupe le sont, rpondit l'homme avec
un sourire bas.

Et, se tournant vers l'adolescent:

--Vous, l'Ange Gardien, ajouta-t-il, on ne voudrait pas abuser davantage
de vos prcieux instants.

L'Ange Gardien rougit de nouveau, et, levant derrire ses longs
cils vers Sylvre des yeux transparents o il y avait de la honte, de
l'espiglerie, et comme un peu de regret, il parut prt  quitter la
chambre.

A quel instinct obit la jeune femme?

--C'est que, Monsieur, dit-elle, n'est pas de trop, si j'en juge, au
moins, d'aprs les quelques mots que j'ai surpris tout  l'heure de
votre conversation.

Cela ne s'accordait gure avec le subterfuge de la porte battue; et
l'on voit ainsi que Sylvre n'en tait plus  compter ses mensonges.
Cependant elle s'tait assise; et puis, prenant son pauvre coeur  deux
mains, on et dit qu'elle en exprimait le suc devant ces deux confidents
bizarres. On a bien vu des mondaines poser nues chez leur photographe;
mais quelle figure aurait faite Mariolles d'entendre sa femme se
confesser en pareil lieu?

--Je ne voudrais pas un trop gros scandale, conclut-elle: leur faire
peur, plutt.

--Il faudra tout de mme y mettre la police. Comment voulez-vous un
flagrant dlit sans commissaire?

--Oui, je sais, dit Sylvre, qu'on ne peut viter cela.

--Et M. Walter de Crissey, que je vous prsente--saluez, jeune
homme--(l'adolescent s'inclina), vous dira comme moi qu'il faudra
peut-tre assez longtemps pour les pincer. M. de Crissey, qu'on appelle
aussi l'Ange Gardien,  cause des mnages o il frquente, est un
de mes meilleurs agents: c'est lui qui sera charg de cette filature
(Sylvre eut plaisir  reconnatre un terme de Gaboriau), et d'aller
vous en rendre compte, parce qu'il est de rgle chez nous d'crire le
moins possible. Mais, Madame, je dois vous avertir que ce pistolet fait
la cour  toutes les femmes: ainsi, quand il sera seul avec vous et
voudra vous embrasser, flanquez-lui moi des coups de riflard dans le
portrait.

Toute cette grossiret de M. Simpson-Schuhmacher indignait  peine
Sylvre, tant il lui semblait, depuis une heure, vivre dans du roman.
A tout prendre, elle commenait  faire joujou de sa jalousie. Tel un
petit chat  qui on vient de marcher sur la queue: d'abord il crache
dessus, et puis se console  jouer avec.

Mais M. Simpson-Schuhmacher la ramena bientt  de plus triviales
spculations.

--Il y a aussi la question d'argent, dit cet homme avec gravit.

Sylvre acquiesa du chapeau.

--Il y a de gros frais. Il faudrait au moins deux mille francs de
provision.

--Voici, dit la jeune femme.

Et dans un petit portefeuille elle choisit deux billets sur les cinq que
Mariolles lui avait donns le lendemain d'une fameuse partie de baccara,
 Biarritz. Car il y a une justice immanente des choses, comme l'a fort
 propos fait remarquer un homme politique.

--Voyez-vous, continua le gros homme, l'Ange Gardien fait du travail
chenu, mais cher. Il y a de gros frais. Il faudra qu'il fasse la
connaissance de M. votre mari, de la dame amricaine, etc. Au moins,
quand il sera dans la place, n'allez pas le reconnatre.

--Je serai  Versailles pendant quinze jours, dit Sylvre. Il faudra que
l'Ange... que M. de Crissey vienne m'y porter des nouvelles.

Et elle donna l'adresse des dames de Retraite.

--Enfin, conclut Simpson, il y a de gros frais, je vous le rpte; peu
de bnfice pour nous. C'est pour vous dire, Madame, que j'espre... si
vous tes contente.

--Contente?

--Oui, enfin: si nous vous fournissons les preuves que vous tes
trompe.

--Ah! oui, dit Sylvre, contente...

Tout tant conclu, l'Ange Gardien la raccompagna jusqu' sa voiture.
Il avait vraiment l'air d'un gentleman, tandis qu'il s'inclinait  la
portire, et Sylvre ne put s'empcher de lui tendre la main.


(La scne est  Versailles.)

Mme de Mariolles et la Mre des Prodiges se promenaient  pas lents dans
les belles alles de l'htel d'Aigrefeuille. La religieuse, en balayant
d'une indolente trane blanche la dpouille des ormes au tronc lisse,
parfois tournait de haut sa face attentive vers la jeune femme qui
marchait  son ct, en retroussant d'une inutile grce, en ces lieux
dserts, derrire ces hautes murailles, sa jupe de drap sombre.

--Mais ce serait un gros mensonge.

--Mais, objecta Sylvre, il n'y a pas d'autre moyen. Vous savez mieux
que personne, ma mre, qu'au parloir on ne pourra pas causer sans tre
entendu; et, si je ne dis pas que c'est mon frre, comment pourrai-je
sortir avec lui? On voit que c'est l'Ange Gardien qui tait en question,
et comment il viendrait rendre compte  Sylvre de ses fonctions
dlicates.

--Enfin, reprit la Mre avec un soupir, il en faut bien passer par
o vous voulez, puisque c'est pour le plus grand bien de votre mari,
parat-il, que vous tenez  faire passer de jeunes trangers pour
vos frres. Je me figure, s'il savait tout ce petit mic-mac, qu'il
regretterait de vous avoir si facilement permis de venir, sans lui,
faire la retraite  Versailles. Et j'aimerais mieux, je vous assure,
des moyens moins compliqus, plus... plus honorables que ceux-l. Sans
compter que vous me faites faire un pch.

--Ne me grondez pas, ma Mre, dit la jeune femme en se pendant  son
bras. Je suis dj assez malheureuse.

Sans plus mot dire, elles continurent la promenade. Le sable cria sous
les talons de Sylvre; un clairon qui chantait au loin, dans quelque
cour crayeuse de caserne, pera l'air doux et dor du mourant automne.

Le lendemain mme, M. Walter de Crissey, soi-disant Ren de Ribes, se
prsenta au parloir et demanda  voir sa soeur.

Sylvre descendit aussitt, prte  sortir, et passa la grille.

--Bonjour, Ren, dit-elle.

--Bonjour Sylvre, vous ne m'embrassez pas?

Et, sur les joues de la jeune femme impuissante, l'insolent posa deux
baisers.

Que faire? Sylvre s'assura d'un coup d'oeil que la Mre Marie des
Prodiges, au moins, n'tait pas dans le parloir, et sortit du couvent la
premire.

Quelle horreur, pensait-elle. Et comme la soeur tourire nous a
regards! Le pis est qu'elle avait ressenti beaucoup plus d'irritation
que de dgot. En vain se redisait-elle pour s'indigner: Quoi, un
dtective, un domestique!...--tout cela ravivait bien la double brlure
de ses joues, mais il s'y mlait un tout petit peu de plaisir qui la
dsesprait.

Pendant quelques minutes elle marcha en avant, d'un pas rapide, sans se
retourner. Enfin, elle s'arrta et se laissa rejoindre; mais il y avait
encore du courroux sur son visage, et aussi cet air qu'on a quand on a
prpar un petit discours.

--Monsieur, dit-elle, j'ai sans doute le plus grand besoin de vos
services; mais je vous jure que je suis dcide mille fois  m'en passer
plutt que d'avoir  subir encore votre impudence.

Ils taient seuls sous les doubles arbres d'une de ces dsertes avenues
qui font une roue autour du palais. Le jeune homme tout d'abord garda la
tte basse.

--Vous avez des mots cruels, dit-il enfin: j'aimerais mieux des coups
d'ombrelle sur la figure, comme vous le conseillait M. Simpson. Mais on
n'a pas le choix.

Il avait souri presque insensiblement  ces derniers mots. Sa lvre
roule et rouge, un peu courte sur ses dents, lui donna un air
d'impudence nave dont Sylvre se sentit irrite de nouveau; et durant
quelques secondes, elle aurait volontiers suivi le conseil de M.
Simpson-Schuhmacher. Heureusement pour le portrait de l'Ange Gardien
qu'elle gardait encore du respect envers les convenances. En sorte
qu'elle se contenta de rpondre, un peu brutalement:

--En effet, le seul qui vous reste, Monsieur, est de faire ce qu'on
vous a command--si vous n'aimez pas mieux abandonner l votre petit
espionnage--et ses profits.

--Ah! comme vous me mprisez, Madame, dit Crissey, avec le ton d'une
douleur si sincre que la jeune femme en demeura interdite.

--Si vous saviez, continua-t-il, comment j'en suis venu l, et ce que
c'est,  Paris, que de se trouver sans un... je veux dire: sans argent.
Mon pre m'en avait toujours donn; mais depuis sa mort, je suis aux
mains de maman, qui est si regardante. Un soir, dans un cercle, je me
trouvais avoir besoin d'argent, tout de suite. Ce. Simpson de malheur me
le prta. Depuis, il m'en a prt d'autre; et aujourd'hui il me tient.

Peut-tre, songeait cependant le jeune homme, qu'il est un peu tt pour
entrer dans ce genre de confidences. Mais tant pis, l'occasion tait
trop belle. Et il cilla  plusieurs reprises, comme font les gens au
thtre, quand ils ont envie de pleurer.

--Je ne vous mprise pas,_ Monsieur Walter_, dit la jeune femme. Je vous
plains.

Il faut avouer que tous deux, jusqu'ici, n'avaient pas beaucoup caus
d'affaires. De loin on et dit une promenade d'amoureux. Comme ils
avaient repris leur route en sens inverse, ils se trouvaient maintenant
en vue du couvent.

--Il faut rentrer, dit Sylvre de cette douce voix qu'on prend pour
parler aux malades. Dites-moi vite ce que vous avez  me dire.

--Ah! oui, dit le jeune homme avec un peu d'amertume, ma mission. Voici:
j'ai fait la connaissance de la femme de chambre de Mme de San Buscar,
qui me communique les lettres (Sylvre eut un peu honte), et aussi de
Monsieur, par Mme d'Erse. Il doit me prsenter  votre mari. J'ai vu
ce dernier de loin, avec la dame amricaine. Ils avaient l'air en
discussion, elle, sur la ngative.

Sylvre prouva de nouveau quelque malaise  entendre parler de son mari
par l'Ange Gardien.

--Vous connaissez Mme d'Erse, interrompit-elle.

--Oui, dit le jeune homme avec embarras. Elle m'a oblig, autrefois.

--Oblig?...

--A dormir chez elle: je veux dire...

--Bon, bon, fit Sylvre. Raccompagnez-moi jusqu'au parloir, voulez-vous.

Il se serrrent la main en se quittant. Mais quand elle fut en sret
derrire la grille:

--Ren, dit-elle, vous ne m'embrassez pas? Et le jeune homme la vit
disparatre et se fondre parmi les ombres monastiques comme un flocon de
neige dans la nuit.




VIII

LES GALANTES ALTERNATIVES

(La scne est  Versailles et  Paris.)

L'Ange Gardien revint  plusieurs reprises chez les Dames de Retraite,
sans y apporter d'abord aucune nouvelle d'importance touchant M. de
Mariolles, ou la maturit de ses entreprises sur Mme de San Buscar. Du
reste, ils n'abordaient ce sujet qu'avec une sorte de rserve; et ce ne
fut pas la moindre des singularits qui marqurent les rapports de ce
gracieux aigrefin avec Mme de Mariolles-Sainte-Mary.

Lui, au sortir du parloir, aurait voulu prolonger la fiction qui l'y
faisait se prsenter comme le frre de Sylvre. A deux ou trois reprises
il tenta, dans la rue, de continuer  l'appeler par son petit nom; mais
un Monsieur tout glac dcourageait aussitt ces tentatives.

Ce n'est pas qu'au demeurant Sylvre se montrt haute ou dure envers
lui. Souvent elle parut oublier les vrais motifs de leurs rencontres, le
traita avec une douceur familire. Un jour elle prit son bras; ou bien
elle s'asseyait avec lui sur un banc pour couter les contes ambigus
qu'il lui faisait de son enfance, de sa douteuse jeunesse. Autour d'eux
Versailles de pierres dployait ses arbres dj nus, plaintifs de
l'arrire-saison. On apercevait entre les toits de la ville ces combles
du palais o brillent des statues, le sommet de la chapelle, les
quinconces du parc. Ils se promenrent dans ces mmes alles qu'avait
foules La Vallire. N'tait-ce point son coeur qui gmissait encore,
avec les branchages, sous l'nervante haleine de septembre? Et que les
coeurs sont malheureux, qui n'oublient pas.

Sylvre fit quelques pas vers un bassin dont l'eau avare et verte tait
ride comme un visage de vieille. Dans ce triste miroir elle
n'aperut d'elle-mme qu'une image indcise, efface. Et peut-tre
apparaissait-elle semblable  la mmoire de Tony.

--Ne vous penchez pas autant, dit l'Ange Gardien. Il toucha son bras
tandis qu'elle tournait les yeux vers lui.

--Comme vous tes ple, fit-elle. Je l'ai dj remarqu l'autre jour.
Seriez-vous souffrant?

Crissey prit un ton mlancolique du meilleur aloi:

--Vous savez bien sans que je vous le dise, dit-il, pourquoi je souffre.

Sylvre resta muette  cette dangereuse ouverture. Mais elle s'assit, et
le jeune homme  ct d'elle.

--Encore, reprit-il, si je n'tais pas tout prs de ne plus vous voir.
Mais vous allez repartir, n'est-ce pas, pour votre province; vous l'avez
dit. Et quelle chance me restera-t-il de vous rencontrer jamais?

Sylvre songea qu'il lui tait difficile, en effet, d'inviter M. de
Crissey chez sa mre, en cas mme qu'elle en aurait eu le dsir. Durant
quelques minutes, lui redevint sensible cette distance qu'il y a d'un
policier marron  une honnte petite baronne de Mariolles, et qu'elle
oubliait si singulirement d'ordinaire.

--Dans quelques mois, vous rappellerez-vous seulement qu'il y a quelque
part un Ange Gardien, comme _ils_ disent?

Le banc qu'ils avaient choisi tait au repli d'une charmille, cach par
des restes de feuillage. Un gardien qui passait les considra tous deux
avec mfiance. Et, de fait, ils avaient cet air vide que prennent les
amoureux dans les jardins publics quand ils se taisent et n'attendent
manifestement que d'tre seuls pour s'embrasser tout de nouveau.

--Non, reprit Sylvre, comme en rponse  sa propre pense, je ne vous
oublierai pas, monsieur de Crissey. Et comme je crois que vous avez
un peu besoin de prires, j'irai au calvaire de Btharram  votre
intention. Et je vous enverrai une mdaille.

--Qu'est-ce que c'est que Btharram?

--C'est un plerinage, en Barn: une jeune fille qui avait voulu se
noyer par amour, et qui fut sauve par la Vierge pour s'tre repentie au
dernier moment.

L'Ange Gardien se dit qu'il y a parfois indiscrtion  vouloir sauver
quelqu'un qui se noie. Mais il ne fit point part de cette rflexion 
Sylvre.

--Je veux bien la mdaille, dit-il. (Peut-tre songea-t-il qu'elle
serait en or. Peut-tre songea-t-il aussi  certains de ses camarades
qui auraient ri de ce dialogue videmment entach de clricalisme; 
Pierrette, dit Joujou-des-Dames, jeune bookmaker plein d'avenir, qui
n'aimait pas la calotte et l'crivait un peu partout,-- M. Franois, le
changeur du Cercle des Rpublicains de l'Ouest, qui mprisait aussi les
curs, et qui posait si bien un placard). Seulement, ajouta-t-il, je
voudrais encore autre chose.

--Quoi donc? interrogea Mme de Mariolles avec un peu de mfiance.

Il hsita, et d'une voix plus basse:

--Ce n'est pas beaucoup. Supposez que ce soit par amiti; et un seul, un
tout seul. Mme, s'il ne vous convient pas, vous me le rendrez.

Sylvre aurait d se mettre en colre. Elle ne se mit qu' rflchir.
En sorte que la chose, d'instant en instant, lui semblait devenir plus
grave.

--Songez, ajouta-t-il, que c'est notre dernire promenade. Car je ne
vous l'ai pas annonc encore; mais j'ai des nouvelles graves, qui vous
rappellent  Paris.

--Eh bien, soit, fit enfin Sylvre puisqu'il y a des nouvelles; et 
condition que moi je ne vous embrasserai pas.

Les yeux baisss, avec un air de rsignation gracieuse, elle tendit la
joue, et le jeune homme crut peut-tre que c'tait ses lvres qu'elle
offrait: au moins les baisa-t-il du mieux qu'il savait, c'est--dire
fort en avant. Et si ce ne fut qu'un seul baiser, rien que par la dure
il en valait plusieurs.

--Ah!... dit Sylvre. Et moi qui avais jur de ne pas vous le rendre.

Mais l'Ange Gardien ne rpondit pas: il tait devenu beaucoup plus ple.
Il fallut pourtant rflchir aux ralits:

--N'aviez-vous pas quelque chose  me dire? reprit la jeune femme,
timidement.

L'Ange Gardien sortit de son rve:

--Ah! oui, dit-il. Que tout cela me semblait loin. Il y a donc qu'en
rentrant  Paris demain, vous pourrez, selon vos dsirs, faire pincer de
compagnie votre mari et Mme de San Buscar. Ils ont rendez-vous ferme 
cinq heures,  l'htel des chelles, rue de Chteaudun, chambre n 49.

Peu  peu le jeune homme avait repris son ton professionnel:

--Vous vous demandez peut-tre de qui je tiens ces tuyaux. Toujours
de la femme de chambre  Mme San Buscar. Comme vous savez (il eut un
sourire un peu canaille), elle me fait lire les lettres que sa matresse
n'a pas la sagesse de brler. J'ai pris copie de celle o votre mari
donne les derniers dtails sur leur rendez-vous. Voulez-vous la lire?

--Ah! non, merci, dit Sylvre, avec un soupon de dgot.

Le jeune homme ne parut pas y prendre garde.

--Ils se mfiaient de leur htel, je pense,  cause des domestiques:
c'est pour a qu'ils avaient choisi les chelles, qui est un des mieux
tenus de Paris pour a, et avec trois entres, ce qui ne gte rien.
Alors, en arrivant demain aprs-midi, vous avez tout le temps d'aller
prvenir M. de San Buscar, si, comme je le suppose, vous dsirez qu'il
vous accompagne dans vos manoeuvres.

--Oui, dit Sylvre, autant vaut: cela fera d'une pierre deux coups.

--Il est probable que vous ne le trouveriez pas au Lviathan-Htel; mais
je pourrai vous conduire presque srement o il sera, du moins si vous
me permettez d'aller vous attendre  la gare. Car de l'avertir vous-mme
 l'avance, il faudrait tre plus sr de sa dissimulation, et qu'il
tiendrait sa langue.

Sylvre acquiesa sans objection aux plans du jeune homme. Elle tait
devenue taciturne; et on et dit qu'au moment d'engager l'action
dfinitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.

Mais le lendemain, au sortir du couvent et des embrassements de la Mre
Marie des Prodiges, ce fut tout autre chose. Peut-tre avait-elle
bien dormi, comme les duellistes ont accoutum, la veille de leurs
rencontres. Peut-tre avait-elle dcid que son mari, somme toute,
n'tait pas encore dfinitivement coupable, pense agrable et qui
laisse au pardon des voies plus aises. Toujours est-il qu'elle avait
l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, qui l'attendait aux
guichets de la gare Saint-Lazare, la regardait venir de loin, le visage
clair, la dmarche longue et comme moule par son costume tailleur 
rayures.

--Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui sonna presque joyeuse, je me
laisse conduire.

Et elle s'assit dans la voiture dcouverte, avec ce geste de se caler en
rond, de se frotter contre les coussins, qu'ont les petites femmes qui
partent pour le Bois, aux premires chaleurs.

Mais il se mit  pleuvoir, et il fallut lever la capote. Puis le fiacre
s'arrta.

--O sommes-nous, demanda Sylvre.

--Si vous le permettez, dit le jeune homme, je vous ai mene chez Mme
d'Erse, qui ne vous est pas tout  fait inconnue, je crois. Vous tes
sre,  cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer M. de San Buscar.
Quoiqu'il me connaisse, peut-tre que mon nom ne suffirait pas  lui
faire interrompre ses occupations. Mais il se drangera srement pour
vous.

Sylvre ayant sonn chez Floride, une soubrette jeune, grasse et laide,
 qui elle fit part de ses noms et qualits, ainsi que d'un trs vif
dsir de voir M. de San Buscar, l'introduisit dans le petit salon
art-nouveau qu'on a dj dcrit au chapitre v, et dclara qu'elle allait
vrifier si Monsieur le comte se trouvait l, quoiqu'elle ne le crt
point. Par surcrot, Sylvre lui confia une de ses cartes o elle avait
crit: Affaire urgente. Votre femme..., et attendit seule, l'Ange
Gardien tant rest en bas dans le fiacre.

San Buscar tait, en effet, chez Mme d'Erse: il apparut au bout de
quelques minutes, fort mu, et pareil, dans son dsordre extrme,  un
baigneur qu'on interrompt en ses apprts au bord d'une rivire; les
cheveux en rvolte, nulle cravate et une bottine chevauchant son
pantalon. Il demanda, sans presque prendre le temps de saluer:

--Qu'y a-t-il donc?

Sylvre eut un moment d'embarras. Mais, reprenant son courage:

--Il y a, dit-elle, que votre femme vous trompe avec mon mari.

A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit derrire Sylvre, laissa
apercevoir, mais  peine, le visage clignotant de Mme d'Erse, un peu de
linge blanc, puis se referma; tandis que San Buscar, qui avait pris un
air accabl:

--Carajo, dit-il; vous tes sre?

--Trs sre. Ils ont rendez-vous  l'htel des chelles, rue de
Chteaudun.

--C'est oune infamie, gronda cet poux malheureux.

Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.

--Ils ont rendez-vous  cinq heures, reprit Mme de Mariolles. Nous avons
tout juste le temps d'avertir un commissaire de police, et qu'on les
surprenne.

--Je souis hors de moi, gmissait cependant un San Buscar immobile.

--J'ai pens, continua Sylvre, que vous ne refuseriez pas de
m'accompagner au commissariat.

--Ah oui... au commissariat. Certainement, ma chre amie. Et vous tenez
beaucoup  mettre la police l-dedans?

--Mais enfin, dit la jeune femme avec un commencement d'impatience, vous
y avez le mme intrt que moi. Votre femme vous trompe, entendez-vous,
votre femme.

Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. Il se leva et,  trois
reprises, rpta d'un air sombre.

--Je souis cocou.

Et, s'tant sans doute dment convaincu de cette vrit fcheuse, il
ajouta, comme si c'en tait la consquence naturelle:

--Je vais aller prendre mon chapeau.

Une courte absence lui ayant suffi  retrouver aussi sa cravate, comme
 rparer les autres dsordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire
aspect qu'il accompagna Sylvre jusqu' sa voiture. Cependant l'Ange
Gardien avait disparu; mais Sylvre s'en aperut  peine, et aussi bien
sa prsence n'tait-elle plus ncessaire.

--Le monsieur, qui tait l, dclara pourtant le cocher, a dit que c'est
au commissariat de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.

--Quel monsieur? demanda Cristobal  Mme de Mariolles.

--C'est un de vos amis, je crois, un M. de Crissey. Je le connais un
peu, et c'est lui qui m'a donn tous les renseignements sur Imogne et
Tony.

--Ah! vous appelez cela un ami, dit San Buscar en reniflant avec force.
Et de quoi s'occupait-il? je vous demande. Laissez-moi seulement le
rencontrer un soir pour le remercier, sur la Cte des Basques. Un ami
comme a; je voudrais qu'il se marie.

Entre temps on tait arriv rue Cadet. Mais M. le commissaire n'tant
pas visible tout de suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans la
salle commune. Elle tait vaste, grise et malpropre, avec un banc troit
de moleskine, o Sylvre s'assit, et tapa du pied, tandis que Cristobal
s'absorbait dans la contemplation d'une affiche neuve. Les pcheurs de
France y taient formellement avertis qu'ils avaient le droit de se
servir, pour la pche en rivire, du buzard fluviatile, du pygargue
ordinaire et autres oiseaux mystrieux. San Buscar la relut peut-tre
quinze fois sans en comprendre un mot. Un agent vint les chercher enfin
pour les introduire auprs du commissaire.

C'tait un petit homme rond et rouge, un peu phraseur, avec des yeux
fins, et qui ne fut pas long  se mettre au fait:

--Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, il ne nous reste plus qu'
nous rendre sur les lieux du litige, _unde adhuc sub judice lis est_,
comme disait le pote. Je ne dois pas, d'autre part, vous laisser
ignorer que, si M. votre mari veut bien nous ouvrir, ce sera de son
plein gr, _sponte sua_. En droit, il s'y pourrait refuser, sauf mandat
de M. le Procureur, qui nous permettrait d'avoir recours aux serruriers,
mais que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir avant huit jours au
moins. Heureusement que les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent
ds qu'il est question de loi.

L-dessus, la petite troupe se trouva  la porte de l'htel des
chelles, laissa un agent sur l'escalier, et gagna en bon ordre le n
39.

--Au nom de la loi, ouvrez.

On entendit un grand remue-mnage, des exclamations de femme, le bruit
mou d'un fauteuil qui se renverse avec du linge; aprs quoi la porte
s'ouvrit sur un gros homme glabre et chauve. Une courte chemise empese,
raye de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait un cigare o
restait la bague.

Sylvre tourna vite le dos, tandis que Cristobal regardait l'tranger
avec stupfaction:

--Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est pas ici, c'est au 49
qu'il faut aller.

Aprs excuses au gros homme, qui referma la porte non sans violence, on
repartit pour le 49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut
bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta quelque retard, c'est
peut-tre qu'il n'tait pas tout d'abord en tat de paratre: non pas
qu'il le ft beaucoup encore, tout son vtement n'tant qu'un pantalon
et une chemise. Derrire lui on aperut une chambre en dsordre, du
linge pars, les fleurs d'une capeline suspendues  la pendule, et,
dans un lit d'acajou, un ple visage dont les yeux se promenaient avec
inquitude sur les nouveaux venus.

Dj le commissaire procdait aux vrifications d'identit (comme on
dit). De Mariolles il passa galamment  sa complice.

--Et la belle dame qui est couche l, fit-il. _latens deitas_, si j'ose
m'exprimer ainsi, c'est bien Mme la comtesse de San Buscar?

Imogne ne rpondit pas.

--Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma femme, c'est oune...

--San Buscar, pas de violence ici, intervint Mariolles. Vous savez,
d'ailleurs, que je suis  vos ordres.

--Il ne manquerait que non. Demain mme, le matin, mes amis, ils iront
vous voir.

Cependant Sylvre s'tait rapproche d'Imogne. Et de la voir dans
ce lit qu'elle venait de partager avec Mariolles, la jalousie et
l'indignation faisaient briller ses yeux.

--Ah! dit l'Amricaine, en se pelotonnant sous les couvertures, vous
pouvez me battre, Sylvre, si vous voulez.

Sylvre haussa les paules et quitta la chambre. Mais San Buscar, que
les motions fatiguaient, dcidment, tait assis sur une chaise longue
et s'pongeait le front.




IX

CHASSE-CROIS

_La Mre Marie des Prodiges  Mme de Ribes._


Madame,

Les nouvelles dont j'ai  vous faire part ne sont pas, hlas! faites
pour rjouir un coeur de mre; et il faudra faire appel, pour les
supporter dignement,  tout ce que le vtre contient d'nergie humaine
et de rsignation aux dcrets divins. Mais n'appartient-il pas  toute
mre de souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable,
n'y a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres  faire comparaison
de leurs douleurs, malgr tout bornes, avec toute cette Passion dont
Elle fut crucifie dans son amour?

Non point,  vrai dire, que l'actuelle infortune de la baronne de
Mariolles-Sainte-Mary soit irrparable; loin de l. Le temps, la douceur
d'un foyer de famille, les tendres baumes de la dvotion ont cicatris
des blessures autrement profondes et douloureuses. Et il n'est pas
besoin, Madame, de vous faire d'avance remarquer que, si nous pouvions
nous en tenir  un point de vue purement humain, les tempraments ne
manqueraient pas. Que de familles, hlas! trop portes  ne considrer
les vnements qui les touchent qu' travers le sicle, o elles vivent
comme plonges, dcouvriraient bientt dans l'arsenal des lois modernes
un prompt et malheureux remde. Mais, tout de suite, j'en carte jusqu'
la seule ide. Sans que j'aie l'honneur, madame, de vous avoir jamais
vue, vous avez bien voulu me favoriser assez souvent de vos lettres pour
que je sois demeure difie de la solidit de vos principes. Ce n'est
pas aller trop loin que de juger en cela digne de vous cette charmante
Sylvre si aime parmi nous. Il ne faut donc point s'tonner qu'elle
ait su choisir le parti le plus sage et le plus lgitime, encore que
peut-tre un peu rigoureux.

Mais il est ncessaire, avant que d'aller plus avant, que j'entre dans
le dtail de circonstances qui taient malheureusement, quoique depuis
peu, trop aises  prvoir, et auxquelles vous-mme vous attendiez.

Mme de Mariolles en vous faisant part de ses craintes, ou plutt de sa
certitude, en mme temps que de l'estimable projet qu'elle avait form
de venir faire la retraite dans notre maison, vous avait cach, je le
crains, le soin qu'elle avait pris de faire surveiller son mari et cette
dame par je ne sais quelle police particulire.

Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime gauchement; mais c'est l une
sorte de narration  laquelle j'tais, Dieu merci, demeure jusqu'
prsent trangre. Pour faire bref, M. de Mariolles invita cette dame
de ses amies  se rencontrer avec lui, un aprs-dner, chez des
commerants,  ce que j'ai cru comprendre, et, sans doute, peu
honorables, puisqu'ils acceptaient que leur foyer devnt un thtre
de tentations. Mais les policiers, par des moyens que je ne saurais
imaginer, l'ayant appris, avertirent Sylvre; et la magistrature le sut
aussi. Le mari (car cette malheureuse est marie) s'y rendit de son
ct. Tout se dcouvrit enfin; et mme Mme de Mariolles m'a fait
entrevoir  ce sujet des choses tellement singulires, pour ne pas dire
plus, que je laisse encore d'y croire, et ne puis les attribuer qu'
la fivre qui se dclara chez elle la nuit mme de ce funeste
embrouillement, qu'elle revint chez nous et tomba tout d'abord dans une
crise de larmes, puis dans une excitation qui nous fit croire un instant
 un peu de dlire. Cela se passait hier soir. Des prires que nous
fmes aussitt russirent  la calmer un peu. Aujourd'hui elle est
physiquement tout  fait bien; et, quoiqu'il ne soit pas dans nos usages
qu'on interrompe et reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop
Sylvre pour ne la pas garder parmi nous aussi longtemps qu'elle
dsirera...

Un reste de fatigue l'a fait me prier de vous crire  sa place. Son
projet serait de se retirer auprs de vous, ou dans cette terre que vous
lui donntes en dot, pour y vivre d'une sorte de veuvage volontaire,
sans jamais revoir son mari. Je crains un peu, et vous craindrez sans
doute avec moi, qu'il n'y ait l-dessous le dsir secret de ne pardonner
point, et moins de rsignation que de colre. Mais, d'autre part, je ne
doute pas, Madame, qu'avec le temps, vos conseils, nos prires, elle
ne revienne  une solution plus voisine  la fois et de la charit du
chrtien et de la tolrance mondaine.

M. de Mariolles est  Paris, dans ce mme htel sans doute o ils se
trouvaient auparavant. Quant  la dame, je ne sais ce qui en est advenu.
Sans doute l'aura-t-on mise en prison ou dans quelque couvent; et il est
 regretter qu'on n'y puisse rtablir en sa faveur toute la discipline
d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, et j'ai  peine le courage de
l'crire, qu'au moment o les magistrats pntrrent dans l'appartement
o elle se trouvait avec M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux
regards, sur sa personne, qu'une partie de ses vtements. La singularit
des moeurs trangres ne suffit point  excuser cette indcence, dont la
honte d'y tre surprise lui aura t sans doute un bien cruel chtiment.
C'est d'ailleurs une protestante.

En attendant la rponse qu'il vous plaira de faire  Sylvre ou 
moi-mme, je vous prie, Madame, etc.

SOEUR MARIE DES PRODIGES.



_Floride d'Erse  Gdon--Lord Harryfellow._

Mon cher Lord,

J'espre que la prsente te trouvera de mme. Figure-toi que tu es
plant sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement
ras que tu portes crit sur la figure; et moi, incruste  mi-corps
dans la fentre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un
mouchoir tremp de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste
c'est que j'ai beau me tter de long en large (voil un genre de
distractions o tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler
grand'chose) je ne russis pas  m'en dcouvrir le moindre remords.
Peut-tre qu'on n'prouve a que longtemps aprs, comme les lsions
internes; et, pour en revenir  la ntre, je ne sais pas comment on dit:
ouf, en amricain, mais si tu savais, non! ce que je le pense.

Ton beau-frre, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait
tout  l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car
l'homme des pampas nourrit  ton gard des sentiments gnreux dans son
coeur sauvage. La mfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et,
comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup  rflchir, M. de
Mariolles suffit, pour le moment,  lui fiche mal de tte. Mais avoue
qu'il en a de bonnes, de songer  la douleur qu'il va te faire de se
dfiler avec moi, comme si ce n'tait pas pour toi la meilleure occasion
d'apporter quelques adoucissements  la solitude de ta pauvre dlaisse
de soeur, Ariane, ma soeur, comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne
sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper
de la consoler, et, au fond, sa petite lgitime l'excite bien davantage.
Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-l. Comment pouvais-tu ne
pas tre  son sujet (c'est de toi-mme que je le tiens) du mme got
que ta soeur? Et elle s'est conduite trs vaillamment dans toutes ces
histoires.

Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment
ton beau-frre fit, du ct de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel
htel, la dcouverte d'une Mme de San Buscar qui l'tait galement
beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! ah! charmante soire!

Ne te fche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-l arrivent aux
meilleurs des frres. Et pourtant, m'as-tu assez barbe jadis, quand tu
avais pris ta cocane, avec les vertus de la dame amricaine, et
avec ses charmes aussi. Je me demande mme comment tu tais si bien
renseign. Enfin, a vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou
mal plante, a ne me fera pas une plus belle jambe.

Encore, si tu ne m'avais rase qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais,
c'est l que je voulais en venir, il faudra te gurir, si tu veux plaire
aux femmes d'ici, d'un terrible dfaut, c'est d'tre ennuyeux. Tu es
joli garon, a se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que
tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre
qu'augment mme de tout ce qui te manque, et je bille comme une
marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout  fait si tu
ne sais pas causer et faire rire. Les Franaises aiment qu'on les amuse,
mme  ses dpens, comme a peut arriver  Cristobal. Tel quel je le
prfre, et je commence  m'habituer trs bien  son genre (c'est bien
le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait
changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu
que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu tais puis; a
aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir.

Nous partons donc ensemble, je n'ai pas trs bien compris pour o;
mais ce sera trs drle. On prend des paquebots allemands, et puis des
mulets. Et  la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des
gens  moiti nus. Voil un pays o ne pas mener ta soeur et amie, Lord:
a lui rappellerait tout le temps son htel du quartier Saint-Lazare.
Cependant prsente-lui mes derniers hommages, et quant  toi, j'espre,
 mon retour, te trouver un peu plus civilis que tu ne fus jusqu'ici.
Crois-moi, il ne suffit pas,  Paris, pour faire figure, de se la faire
piler; d'avoir  la boutonnire des petits chichi dans le genre du
T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de
prononcer Tchronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit
mme pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au
point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses
encore  savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en dcouvriras
quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber.
C'est leur grce que je te souhaite; adieu.

FLORIDE.

P.-S.--Ne cherche pas d'obscnits dans ma lettre: il y en a.



_Le comte de San Buscar au baron de Mariolles._

Mon cher ami,

Je veux vous donner encore ce nom-l malgr les choses qui se sont
passes entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne
cherche pas  en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annonc que
je me spare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? a
vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'tre moi-mme, pour une
personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je
vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par
vous-mme, et par toute ma vie d'Amrique que je vous ai dj raconte.
Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on
dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par
prudence que je m'en vais sans vous revoir. a nous mettrait tous les
deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin o
me retrouver.

Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui mme, et
je vais faire un tour dans le Mexique--o j'ai des mines d'argent. Mme
d'Erse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connatre ce pays
dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidle des amies,
la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consol dans tous
ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent
librement, dans la force de l'exprience (ce sont ses propres paroles),
ne peuvent pas nous faire courir les mmes risques que d'autres. Vous
verrez vous-mme un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une
combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin
d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de
plus... etc...

SAN BUSCAR.

P.-S.--Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays.
Autrement, crivez-moi  Mexico, calle de los Doscientos Heroes.



_Gdon-Lord Harryfellow  Imogne._

(Traduit de l'anglais.)

Imogne, j'ai pass pour vous voir. Vous n'y tiez pas, m'a dit cette
femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre
tous,  votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutt
tcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez
pas achet une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous
faisiez dj, petite fille, quand je vous avais surprise  caresser
quelqu'un de vos _sweethearts_ derrire le paravent, et que vous aviez
peur que je le rpte  nos parents. Mais,  vous crire, j'aurai plus
de courage; et votre portrait qui est l sur ma table a beau avoir l'air
de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogne, c'est bien horrible,
ce que vous venez de faire.

Ainsi, au mme temps o vous m'criviez cette lettre qui me fit revenir
 Paris si joyeux, oui, dans ce mme temps, vous vous risquiez follement
pour ce ridicule Franais qui parle tout le temps, qui saute, qui a la
barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc
pas de pudeur de montrer ainsi leur me nue, ou bien s'ils mentent? Et
moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne
sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire,  remcher
les morceaux de mon coeur jusqu' ce qu'ils m'empoisonnent, un autre
survient... Quoi! Imogne; et quelle honte; ces gens de police aussi,
ils vous ont vue--plus que je ne vous ai jamais vue. taient-ils
nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il
pas voulu savoir si vous tiez aussi douce  la main qu'aux yeux?
Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me
suis drogu pour tout vous dire une fois.

Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-mme o j'en suis;
et il n'y a qu'une chose dont je sois sr, c'est de ne plus pouvoir me
passer de votre prsence. Vous tes ncessaire  ma vie, Imogne; il
faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre
mouvement, que je vous coute parler ou demeurer silencieuse, que je
vous regarde me regarder--et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que
moi?

On prtend, je le sais bien, qu'entre frre et soeur l'intimit tombe
aisment au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en
pensez, mais  moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que
me font la vertu, la fortune, la rputation, au prix de la couleur de
vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive.

Pourquoi ne partirions-nous pas tous les deux, loin de cet horrible
Paris? Votre position n'y va pas tre tenable, et,  tout prendre,
il vous faut un compagnon. Nous voyagerons si vous l'aimez. Tous les
paysages me seront beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le
serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, je ne suis pas exigeant,
Imogne: vous me donnerez ce que vous voudrez.

LORD.



_Imogne  Cristobal de San Buscar._

Mon bon Cristobal, que vous aviez t loquent, ce soir o vous
parltes contre le divorce chez votre tante de Barracajal. Et
maintenant? Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher dans les fontaines,
si l'on n'est pas assur de n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous
voulez divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi vous auriez drang
cet honnte M. le Commissaire et son latin. tait-ce pour lui offrir
gratuitement de votre femme un de ces spectacles pour lesquels,
parat-il, des gens curieux payent fort cher? Je ne le pense pas.
Divorons donc, Cristobal, divorons. Sapons les bases, comme
vous disiez. Vous avez contre moi, je pense, tous les tmoignages
ncessaires, les preuves les plus convaincantes. Si tout cela ne suffit
pas encore, faites-moi signe: je suis prte  complter.

Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de plaisanter un peu  propos de
ces choses. Mais si vous aviez pu vous voir entrant dans la chambre du
crime, flanqu de ce fonctionnaire et de la petite Mme de Mariolles,
vous ne pourriez vous tenir d'en rire vous-mme en y pensant. Ce qui
m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste non-sens du ridicule, et
cette mme face ronde, pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses
les plus dlicates, et qui m'a fait songer parfois (ne vous fchez pas)
 la lune obstine et mal discrte des nuits d't. Je la revois,
cette bonne figure, mais pour une fois nuance d'angoisse, chez les
Half-Howard, au-dessus de la nappe et de la verrerie, ce soir que vous
aviez votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? C'tait du
vivant de ce pauvre colonel; et vous portiez, tant grand joueur de
pdales, des escarpins trs bas, faciles  ter, comme  remettre. J'en
admirais l'invention  cette poque, puisqu'elle me valait d'avoir
souvent de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-l mme, c'est en
mon honneur que vous aviez gar votre soulier, comme on fit du petit
Poucet dans les bois.

Vous ne vous en tiez pas aperu encore  la fin du dessert,  ce
moment o l'on sent que la matresse de maison va faire le geste de se
lever; et c'est l que a devint drle. Je vis votre visage changer,
se tendre, tout convuls d'une secrte horreur, comme si le renard de
Sparte vous avait rong par en bas. Et l'on voyait bien que vous faisiez
des mouvements sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient
d'instinct le rythme sur la nappe: vous aviez l'air de ramer des choux;
et cependant vous parliez, vous parliez avec fureur, pour qu'on ne se
levt pas. Vous disiez des choses qui n'avaient aucun sens; vous en
disiez beaucoup, et sans vous arrter. Tout le monde vous considrait
avec tonnement jusqu'au moment, je pense, o, par une touchante
conformit de moeurs, chacun comprit; et ce fut  moi d'tre gne.
Enfin ce flot de paroles cessa brusquement, vos mains cessrent de
ramper en rond sur la nappe, votre visage s'apaisa, et ce fut autour
de la table une satisfaction gnrale. Chacun manifestement se disait:
Voil San Buscar qui a remis le pied sur son croquenot. On va pouvoir
aller fumer. Et on se leva.

Je me suis remmor cette petite histoire, l'autre jour, lorsque vous
tes venu me voir au lit, avec du monde. Dans les deux cas vous faisiez
la mme tte; et, en vrit, ce n'est pas galant de m'avoir perdue du
mme air que votre chaussure.

Je vous crivais d'ailleurs pour vous conter des choses plus srieuses;
c'est que je pars en voyage avec mon frre Lord. Vous connaissez son
affection pour moi, et je ne pouvais tomber en meilleures mains, au
sortir des vtres. Si vous avez quoi que ce soit  me faire assavoir,
mon notaire vous servira d'intermdiaire. L-dessus, mon bon Cristobal,
adieu, et malgr ces nuages, croyez toujours  mon amiti.

IMOGNE HARRYFELLOW.



_Sylvre  l'Ange Gardien._

Monsieur,

Je vous retourne votre lettre, que je voudrais ne point avoir lue, et
je vous prie de ne m'en plus crire, tout au moins de ce ton. Est-il
donc besoin de vous rappeler que la situation singulire o je suis me
laisse seule  me faire respecter, et que ce serait d'un bien dbile
courage que d'en vouloir tirer parti? Que si,  l'opinion que les femmes
vous ont laiss prendre d'elles, l'honntet seule ne vous parat point
de mon ct une sauvegarde suffisante, la tendresse que je garde  mon
mari malgr ses fautes, et que la sparation ne saura pas dtruire, doit
vous clairer assez sur la vanit de votre garement. Je vous ai dj
parl l-dessus avec franchise: voici pourtant que vous y revenez, et
jusqu' me rappeler cruellement cette intimit o je me suis laisse
glisser avec vous dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un
banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, de l'esprit.
Devriez-vous donc me forcer  m'en souvenir aussi,  vous avouer que moi
non plus je ne les saurais oublier, et que la honte me poursuit sans
cesse d'en prouver tant de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si
peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lvres dvorantes avaient t de
fer rouge, quelle pire blessure m'auraient-elles laisse?

Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer que vous ne sauriez croire,
et n'aurait pas t la cause que je vous crive, si je n'avais,
Monsieur,  vous demander un second service,  vous qui avez dj montr
 mon gard tant d'intelligence et de dvouement. Je crois que vous avez
plus ou moins fait la connaissance de mon mari. Vous devinez le reste:
c'est que je ne voudrais pas demeurer tout  fait sans nouvelles de lui.
N'est-ce pas l un dsir bien naturel, quand mme j'aurais jur de pas
le revoir. Je ne vous demande pas une surveillance de tous les jours,
pas mme des dtails trop intimes. Je serais heureuse seulement de
savoir qu'il est heureux.

Je voudrais que vous le fussiez galement, Monsieur, que vous vous
dcidiez  faire oeuvre d'homme--et  ne plus m'crire de lettres comme
la dernire. Ne savez-vous pas que les sympathies ont leur secret qu'il
faut respecter, au lieu de les traiter comme les enfants font des
tulipes encore  demi-fermes, qui en ouvrent de force les ptales pour
regarder plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu de vide et de
poussire? Ce sujet rserv, toutes les nouvelles que vous me donnerez
de vous aussi seront les bienvenues, et quant aux questions matrielles,
je vous prie de vous mettre en rapport avec mon notaire, Me Beaudsyme,
 Ribamourt (Basses-Pyrnes), et de croire, Monsieur, etc.

SYLVRE DE MARIOLLES.




X

LE RETOUR AU BERCAIL

(La scne est dans les Pyrnes.)


Sylvre sortit de Hargout, et gagna la campagne.

On touchait  la fin d'avril, et dj le printemps avait jonch partout
ses humides fleurs. Dj il y avait eu de ces journes o le tide
soleil, que strie parfois une pluie molle, rveille les nergies de la
terre et rpand tour  tour dans l'air l'me acide des prairies, les
parfums effacs d'une haie d'aubpine, ou cette odeur obscne que
les bourgeons des peupliers pleurent avec leur sve. Mais  pntrer
brusquement sous les froids et sombres vernes d'une rive, l croissent
dans la vase, le long des eaux, ces herbes lourdes qui sentent la menthe
et la fivre, l't venu, quand les crase le pied nu d'un baigneur.

Le chemin que suivait la jeune femme sentait les buis amers dont il
tait bord en contre-bas du ct de la plaine et du Gave. A gauche il y
avait un mur, et des jardins de paysans, dont les arbres pendaient.
Un branchage appesanti de feuilles parfois heurtait ses joues en
s'gouttant; et elle frissonnait alors si quelque goutte oublie de
pluie glissait le long de son col nu, et se dissipait au creux de sa
nuque, en s'attidissant. L'herbe tait pareillement toute mouille;
Sylvre en marchant levait les jambes trs haut pour se garder des
orties et de la rose, et aussi pour ne pas fouler les silnes, pourprs
et roses, qui riaient sous ses pas.

Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre deux pierres, elle distingua
la tache rouge de la premire fraise; et, en se baissant pour la
cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-tre irrite, bourdonna
pendant un instant autour de son visage. Plus loin encore, le sentier
formait sous trois ou quatre chnes une espce de rond-point, d'o un
banc vermoulu regardait la plaine. C'est l que Sylvre s'assit, et
ouvrit le livre qu'elle avait  la main. Mais ce n'tait que pour y
prendre quelques lettres qu'elle voulait relire. Elles avaient t
crites, un peu en forme de journal, par l'Ange Gardien. La premire,
qui tait date de novembre, et de l'anne prcdente, disait entre
autres choses:

La tristesse de M. de Mariolles fut accompagne au dbut de la
mauvaise humeur la plus vive. C'est  peine s'il daigna d'abord
me reconnatre (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes mes
performances?); et il me fallut toute la patiente impudence d'un
marchand de babouches armniennes pour venir  bout de lier partie
avec ce mchant homme. Ne vous fchez pas que je l'appelle mchant,
Madame, puisqu'il vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez
 quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si je n'avais pas, pour
me maintenir dans votre obissance, le souvenir de ces yeux pleins
de mpris et de caresses. Mais, chut.

Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, que j'avais su, 
plusieurs reprises, rencontrer par hasard, revint  une humeur plus
gale, et  de meilleurs sentiments envers moi;--et nous sommes
enfin devenus assez bons camarades, encore qu'il mjuge un peu
jeune. Il est vrai de dire que dans la situation o il est, une
connaissance nouvelle,  qui on est forc de ne dire que ce que l'on
veut de ses affaires, vaut mieux que des amis plus anciens et plus
interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore fait aucune confidence
de ses ennuis; mais il m'a dj confi qu'il en avait, et besoin
aussi de consolations. Que pensez-vous de tout cela, Madame? Dois-je
m'occuper de lui en fournir, et de quel ordre? Daignerez-vous
m'crire l-dessus vos dsirs? Vous n'ignorez pas au moins ce
que les hommes, d'ordinaire, et surtout les veufs, entendent par
consolations.

Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, aprs tout, c'est lui
qui nous avait prsents (et peut-tre mme est-ce  cause de lui
que monsieur votre mari me fit ce mdiocre accueil, d'abord); mais
il ne parut pas vouloir tirer ce sujet en longueur.

--C'est un mufle, me rpondit-il brivement.

Je ne crus pas devoir m'tendre moi-mme en plus longues
considrations sur ce Mexicain: que son souvenir repose en paix sous
cette pitaphe. Il parat, d'ailleurs, qu'il est reparti pour son
pays avec Mme d'Erse.

C'tait peut-tre la dixime fois que Sylvre lisait cette lettre. Elle
ne l'avait jamais fait sans s'interrompre ici pour sourire  l'image
de San Buscar relanc chez Floride, le San Buscar sans cravate et mal
reboutonn, qu'on vient d'interrompre en sa physique pour l'informer que
son pouse est au lit avec un monsieur; le San Buscar mollement furieux
de son malheur, mais surtout exaspr contre ces gneurs qui viennent
lui dcouvrir des vrits dont il n'a pas soif. Et ne sachant comment
exprimer une indignation au prorata, il s'tait assis...

Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est qu'au baccara que M. de
Mariolles a demand l'oubli. Je l'ai men, sur sa demande, dans un
tripot qu'on appelle le cercle des Ponantais et gens du Nord. Il y a
t tout de suite trs sympathique  tout le monde; et jusque-l que
plusieurs de ces messieurs ont pouss la confiance jusqu' lui emprunter
des sommes variables, dont il ne fallait attribuer le besoin momentan
qu'ils en avaient qu'au retard synchronique de leurs notaires  leur
faire tenir des fonds. Il y a des annes comme a o les notaires elles
petits pois sont en retard.


A part ce premier page qu'il faut payer, quand on est du bon ct de
la table, M. de Mariolles s'est assez bien dfendu. Je ne veux pas dire,
bien sr, qu'il n'a pas perdu: ce serait le premier. Mais il n'a pas
beaucoup perdu, et j'ai veill aussi  ce qu'on ne le fabriqut pas
jusqu' l'os. Autrement il serait sorti de l comme le bon Dieu les
aime, je veux dire pareil  un petit saint Jean.

Ce grand amour du carton est d'ailleurs bien refroidi depuis quelques
jours dj. Je ne sais de quel ct va souffler le vent. L'essentiel est
que je demeure, comme je le suis, le confident de sa fantaisie.


Madame, disait une lettre de janvier, notre marotte est toujours le
thtre; et de dire qu'elle me jette dans l'enthousiasme serait dpasser
beaucoup la vrit. Je doute qu'on se puisse mettre  plus grande gne
pour plus petit plaisir. Rien que de rester une heure encaqu dans un
fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi devenir claustrophobe, et
nronien. On prend envie de crier au feu pour que des gens s'crasent;
de tirer au revolver sur la bote du souffleur, histoire de l'en faire
jaillir comme un diable; de lancer sa lorgnette  la tte d'une vieille
dame dans sa loge, etc., etc... Mais on a surtout envie de s'en aller.
Ah! quels spectacles.

Je m'tais souvent demand comment font les vieilles gardes quand elles
veulent se venger des hommes, de tout le dplaisir et surtout de tout le
plaisir que trois gnrations leur ont fait. J'ai trouv enfin: elles
entrent au thtre. Et quand elles y sont entres--elles n'en sortent
plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs mrs de voir grimacer l,
inexorablement, toute leur ancienne jeunesse qui ne veut pas mourir?

Tout cela serait de la dernire injustice si quelques jeunes cabotes,
soucieuses sans doute de s'instruire, ne s'ingniaient  les remplacer
bientt dans ces mmes fonctions qu'elles abandonnrent. En sorte qu'il
y a toujours le mme nombre de balais  rtir--ou  enfourcher.

Mais tout cela n'a rien  voir  notre affaire, qui est votre mari.
Sachez donc, Madame, qu'il fait  ces divertissements une face
mlancolique. Je crus d'abord que c'tait pour avoir mal choisi nos
guignols, et que la faute en tait au _Rbus_, _A la mre Sauvage_, au
_Chien de plomb_, etc., toutes pices donnant au nord, et o il fait
noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en consquence vers les
revues, spectacle charmant, o la philosophie et l'observation sont
remplaces par un essaim de jeunes beauts  peine quadragnaires, et
moins vtues encore. Car nous avons appris  dcouper de mille faons
nos feuilles de vigne. Et nous en faisons en paillon, en gaze,
en dentelle. Ajoutez que ces dames chantent des couplets qui ne
laisseraient pas de paratre spirituels si les auteurs avaient eu le
temps, et qu'on en put entendre mot.

Eh bien, monsieur votre mari demeura de pierre  tant de sductions.
Il ne cessait de biller, et laissa mme, Dieu me pardonne, chapper
quelques mots sur les douceurs de la province. Mais prenez garde aussi,
si vous ne l'y appelez bientt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte
d'aller vous conseiller ce qui, d'avance, me dsespre. Quand vous aurez
fait de moi un honnte homme, nous voil tous les deux bien avancs.
Cependant, etc...

P.-S.--J'ai oubli jusqu'ici de vous dire, Madame, que je me suis,
selon votre dsir, mis en rapports avec votre notaire, Me Beaudsyme.
C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus agrable commerce.

tes-vous curieuse de nouvelles de Mme de San Buscar? Nous en avons les
meilleures du monde. Elle est  Chicago, ou par l, avec son frre, qui
est devenu du plus froce despotisme. On prtend mme qu'il la bat, ce
qui est pousser un peu bien loin ce singulier esprit de famille qu'il
montra toujours.

De nouveau Sylvre cessa de lire, et promena ses regards  travers le
paysage vaste et familier qui s'ouvrait devant elle. C'tait, bien
loin en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe luisait comme
un cimeterre entre les feuillages arrondis, la plaine grasse, toute
quadrille de haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait
lentement l'espace, mourait: on n'entendait plus que le bruit lger de
la brise dans la feuille des chnes, et le froissement continu de la
rapide rivire contre les galets, au loin.

Par del, sur la hauteur, un toit d'ardoises entre les arbres, c'tait
Ribes, et la maison paternelle, o elle venait de passer l'hiver, et
qu'elle avait quitte depuis quelques jours pour s'installer  Hargout.
C'est, aussi, qu'on y devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa
famille ne s'tait pas rcemment avise de ne plus prendre au srieux
ses infortunes conjugales? Ses frres surtout mettaient en oeuvre 
ce sujet la plus sotte plaisanterie: c'tait de subordonner tous les
projets et les mille riens de la vie de famille au retour de leur
beau-frre.

--Tony sera content, disait Ren, qu'on ait enfin pass le rouleau sur
le croquet. Puisqu'il s'est repris de passion pour ce bte de jeu.

Ou bien c'tait l'autre, celui qui disait mucre, qui dclarait d'un
air de doute:

--Je me demande ce que pensera Tony pour les rparations des curies.
Peut-tre qu'il aurait prfres tout en boxes. C'est vrai qu'il ne s'y
connat pas beaucoup. Etc., etc...

L-dessus M. de Ribes clatait de son gros rire, en regardant la jeune
femme d'un air malin.

Sur ce point Mme de Ribes elle-mme n'tait point irrprochable. Car,
enfin, elle avait parl  plusieurs reprises de Mariolles comme d'un de
ces tres parfaitement vivants qu'on est expos  rencontrer par le plus
naturel enchanement de phnomnes. Au lieu de faire comme Sylvre
qui, ds qu'il tait question de son mari, prenait sa figure de bois,
absolument comme si on lui avait parl de quelque fonctionnaire
carlovingien, mort sous Louis le Dbonnaire, dans l'obscurit.

Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui pardonnerait. N'tait-ce
point odieux? Comme si elle n'avait pas assez de peine  demeurer
inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent avec Tony,--et avec son
propre coeur, peut-tre? L'Ange Gardien lui-mme ne s'y mettait-il pas?


Madame, disait une autre de ses lettres, plus rcente, vous l'aurez
voulu. N'aurons-nous donc tant recul que pour mieux sauter le Rubicon,
tout de mme? Et je sens si bien que vous boudez contre votre bouche.
Pensez-vous que votre dernire lettre ne laisse pas trop clairement
percer qu'il n'y a plus de colre dans votre coeur? Ah! puisque c'est
lui malgr tout que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le bonheur avec
lui. N'est-ce pas assez pour moi, dans mon infortune, d'avoir gagn
de redevenir  cause de vous, une espce d'homme? J'ai mme quitt M.
Simpson tout  fait, puisque vous sembliez le dsirer. Le rsultat est
que je ne sais plus trop que faire. Du commerce, du journalisme? Ou bien
partir pour quelque Afrique se faire casser la tte en votre honneur?
Avez-vous jamais song au bruit que doit faire une balle contre un
crne? Singulier sans doute pour celui qui la reoit, et la sent entrer
dans sa cervelle--comme dans du beurre.

Mais, revenons  M. de Mariolles. L'autre soir, donc, il me proposa
d'aller au Vaccinn's. Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais
ce cabaret fameux: il est trs laid. Les femmes l'y sont aussi,  ma
guise, quoique j'aie rencontr des Pruviens d'un sentiment contraire.

Quand nous entrmes, une valse viennoise s'vaporait dans l'air. Les
dames napolitaines qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs
instruments d'un air triste qui leur est si habituel qu'un de mes amis,
mauvaise langue, prtend que c'est d'avoir le mal du pays.

Il y avait l les figurants ordinaires. Le gros Loserand, dj excit
par le Champagne qu'il reprsente, embrassait les garons de caf  tour
de bras. Nicali, ce Portugais vert, servait, auprs de deux dames,
d'interprte  la flamme de deux trangers. Le vieux monsieur suisse,
qui tombe en catalepsie tout de son long quand il a trop bu, l'oeil
hagard, piait fixement le vide, embusqu derrire un pilier; et deux
morphinomanes couleur de terre, homme et femme assis  la mme table, se
regardaient tristement sans rien dire. Bref, la fte battait son plein:
on avait envie de pleurer.

Une petite juive nous accosta, laide, mais toute alourdie encore et
reluisante des rcentes dpouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith
Moche, et on l'appelle Julie d'pernon, sous prtexte qu'un grand nom
n'a jamais t dshonor par une cocotte, ni par un cheval.

--Bndicte sois-tu, lui dis-je. Acher, fortune, dsir.

Cette formule crmonielle, en usage parmi les juifs du Midi, dont elle
est, suffit  la mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes
encore, toutes d'ailleurs d'excellente dcomposition. Nous nous plmes
enfin  l'une d'elles, menue, et dont je m'avisai, hlas! qu'elle vous
ressemblait, mais, en vrit, beaucoup; et je pense que cela frappa
aussi votre mari. Elle a vos yeux, tous vos traits et jusqu' cette
admirable dmarche. Mais vous diffrez d'ducation. Ses parents  elle,
qui la gtaient  leur faon, je veux dire comme pltre, la laissrent,
au demeurant, pousser  sa guise dans le ruisseau. Il n'y a pas
longtemps qu'en fait de _pater_ elle ne connaissait que ces objets ronds
o suspendre son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis comme un
endroit o l'on mange des oranges. De l'esprit, d'ailleurs; et, comme
avec cela elle ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure,
ce mme ami l'avait appele un bijou coprolalique. Nous soupmes donc
ensemble...


Sylvre en tait l de sa lecture quand elle entendit un pas dans la
sente, leva la tte, et reconnut le jeune Pierroulinn, son valet.

--Madame de Ribes fait dire  Madame la baronne... commena-t-il en
franais. Mais il s'interrompit, et conclut en barnais:

--... que si voulez venir la voir. Elle vient d'arriver au chteau.

--C'est bien, rpondit Sylvre, j'y vais, et elle se leva.

--Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle. Peut-tre des nouvelles
de Paris.

Son coeur battit un peu  cette pense. Elle songea aussi  la dernire
fois que sa mre tait venue  Hargout. On avait dn tard; et fort
avant dans la soire, tandis qu'on causait encore au salon, tout  coup
la rumeur nombreuse et l'arme d'une pluie d'orage taient entrs 
travers les jalousies. Tony tait avec elle, alors; et, de se sentir
seule, Sylvre soupira dans le sentier sombre.

Mme de Ribes sortit de la maison  sa rencontre: il tait visible
qu'elle tait mue.

--Qu'y a-t-il? maman.

--Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te voir.

--Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forant  entrer la premire au
salon, je t'ai amen une visite.

Sylvre distingua que sa mre refermait la porte derrire elle, et, dans
le demi-jour, quelqu'un debout, qui ne disait rien. Elle poussa un cri,
et c'est une belle chose que la vengeance; mais on aurait pu voir cette
pouse vindicative se jeter dans les bras de son homme.

Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les rejoignit:

--Vous rappelez-vous... disait Mariolles.

--Vous rappelez-vous... disait Sylvre.


Car ils taient occups dj  se faire une provision de bonheur avec
leurs inquitudes passes. Et c'est ainsi que nous les abandonnerons,
dans la maternelle province. Puissent les souvenirs de Paris n'y pas
visiter trop souvent leur quitude. Puissent-ils un jour voquer sans
mlancolie les paysages du pass: la Seine glauque et clapotante entre
des quais, des arches, des tours--ou la rue de la Paix, aprs une
averse, quand des nuages blancs voilent et dcouvrent tour  tour le
soleil, et que des femmes menues, la jupe haute, y sautillent de leurs
pieds aigus--ou cette soire encore, si douce  redescendre l'avenue
du Bois, dans le flot des voitures, alors qu'apparat au loin, vtu de
mourante lumire, l'Arc de Triomphe, comme une amthyste norme et ple.



FIN



Table des Chapitres


  I. MARIAGE DE PROVINCE.
  II. L'ODEUR DES PLAGES.
  III. JUSQU'AU MARBRE.
  IV. LE BEAU VOYAGE.
  V. LA TOURNE DES GRANDES-DUCHESSES.
  VI. CORRESPONDANCES.
  VII. PARIS-VERSAILLES.
  VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES.
  IX. CHASS-CROIS.
  X. LE RETOUR AU BERCAIL.



[Note du transcripteur: Dtails sur l'dition qui a t utilise
pour la production de ce document.]

  _ACHEV D'IMPRIMER_
  le douze mai mil neuf cent quatre
  PAR
  DESLIS FRRES
  A TOURS
  pour le
  MERCVRE
  DE
  FRANCE
  PARIS
  SOCIT DU MERCURE DE FRANCE
  XXVI, RUE DE COND, XXVI
  MCMIV

  IL A T TIR DE CET OUVRAGE:
  Sept exemplaires sur papier de Hollande,
  numrots de 1  7.

  JUSTIFICATION DU TIRAGE:
  910

  Les Tendres Mnages

  _DU MME AUTEUR_

  _Romans_


  M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol.
  LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (_La Plume_)
      1 vol.
  LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol.

  _En prparation_:
  LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman.






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