The Project Gutenberg EBook of Le serment des hommes rouges
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Title: Le serment des hommes rouges
       Aventures d'un enfant de Paris

Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail

Release Date: May 10, 2005 [EBook #15811]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERMENT DES HOMMES ROUGES ***




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                                 LE SERMENT
                                    DES
                               HOMMES ROUGES

                      AVENTURES D'UN ENFANT DE PARIS

                                    PAR

                       LE Vicomte PONSON DU TERRAIL

                                   TOME I

                                    1879





PROLOGUE


AMIS ET RIVAUX


I

LE DUEL IMPROVIS

Un soir de janvier de l'anne 1746, il y avait bal  l'Opra.

--Toute la cour y sera, s'tait dit madame Toinon, costumire et loueuse
d'habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd'hui des
_Jeneurs_,  l'enseigne de la _Batte d'Arlequin_.

Et elle avait ajout:

--Allons, Tony, fais tes prparatifs, tu m'y conduiras. Je t'habillerai
en gentilhomme.

--Et vous, patronne, comment serez-vous?

--Je me mettrai en marquise.

--Avec des mouches?

--Mais dame!

--Et des paniers?

--Comme a!...

Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les loignant le plus possible
de son corps, de faon  tmoigner de l'ampleur de ses futurs paniers.

Or mame Toinon tait une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait
gure plus de trente-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les
soirs, et tait la coqueluche de son quartier. Mame Toinon tait veuve;
elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier.

Mais elle avait trouv un matin, sur le seuil de sa porte, un pauvre
petit garon de huit ans qui grelottait et pleurait, et elle l'avait
recueilli.

L'enfant abandonn ne savait ni le nom de son pre, ni celui de sa mre;
il savait seulement qu'on l'appelait Tony.

Il paraissait avoir prouv un violent effroi qui lui avait fait perdre
la mmoire.

Tout ce que mame Toinon en put tirer, c'est que des hommes masqus
avaient voulu le tuer.

La costumire prit l'enfant chez elle et l'adopta.

A partir de ce moment, elle ne songea plus  se remarier, et les
mauvaises langues de son quartier prtendirent que l'enfant recueilli
tait son fils, un pch mignon de premire jeunesse dont le mari
n'avait jamais rien su. Or,  l'poque o commence cette histoire, Tony
avait  peine seize ans, mais il tait grand et fort, admirablement bien
pris et d'une charmante figure, pleine de malice et d'esprit.

On ne l'appelait dans la rue que le _beau commis  mame Toinon_.

--Ainsi, vous allez au bal? demanda-t-il  sa mre d'adoption.

--Tiens, pourquoi pas? rpondit-elle en se jetant un coup d'oeil
passablement admirateur dans la petite glace place au-dessus du
comptoir. Je ne suis pas encore trop dchire pour une femme de
trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi
bien  de vritables marquises.

Puis mame Toinon, qui, on le voit, n'tait pas prcisment la modestie
en personne, regarda du haut en bas son commis.

--Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras charmant avec ce bel
habit bleu de ciel  paillettes, cette veste rouge et cette culotte de
satin blanc, que j'ai fait faire dernirement pour ce gentilhomme de
province?...

--Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laiss le tout pour compte, sous
prtexte que vous ne vouliez pas lui faire crdit?

--Justement.

--Et vous croyez que cela m'ira?

--A ravir.

Tony,  son tour, se mira dans la glace et ne fut pas trop dsol de
l'examen.

--Tu seras  croquer, ajouta mame Toinon, en fixant sur son fils adoptif
des regards qui n'taient peut-tre pas trs maternels.

--Faudra-t-il me faire poudrer?

--Mais sans doute.

--Et  quelle heure irons-nous?

--Tout au commencement. A minuit. Tu me feras danser, j'imagine?

--C'est que je ne sais pas trop bien.

--Bah! Je te montrerai!...

--Et qui gardera la boutique?

--Babet, donc.

Babet tait l'unique servante de mame Toinon,--une vieille fille honnte
et dsagrable, qui baissait les yeux et s'efforait de rougir quand un
homme la regardait par hasard.

Tandis qu'ils causaient, un chaland entra dans la boutique. C'tait un
gentilhomme d'environ trente ans, de belle prestance, aux airs hautains,
et posant avec impertinence le poing sur la garde de son pe qu'il
portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la main, d'un air familier
et protecteur et lui prit mme un peu le menton.

--Toujours jolie et toujours veuve! dit-il.

--Ah! monsieur le marquis, rpondit la costumire, qui ne se fcha point
des petites liberts que le gentilhomme prenait avec elle, vous m'avez
dit cela souvent,  pareil jour, ce qui est  la fois une preuve que je
vieillis et que vous tes toujours jeune.

--Plat-il? ft le gentilhomme. On dirait que vous tournez une phrase
comme M. de Marivaux lui-mme, Toinon?

--Mais non, monseigneur. Je vieillis, puisqu'il y a dj longtemps que
vous m'avez dit la mme chose; et vous tes toujours jeune, puisque vous
revenez, comme jadis,  l'approche du bal de l'Opra.

Et Toinon prit une pose un peu railleuse.

--Nous nous amusons donc encore? dit-elle; nous courons les femmes de la
bourgeoisie?... les camristes?... les grisettes?...

--Silence, madame Toinon, ces choses-l taient bonnes autrefois.

--Hein?

--Je suis mari.

Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable.

--Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!...

--Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s'est fait
ermite, et j'adore ma femme.

--Est-elle riche, au moins?

--Trs riche.

--Jeune?

--Vingt ans.

--Jolie?

--Comme un ange.

--Et vous allez au bal de l'Opra, seigneur Dieu! car, puisque je vous
vois, c'est que...

--Chut! dit le marquis, c'est que ma femme et sa soeur ont eu un
singulier caprice.

Mame Toinon regarda le marquis.

--Ces dames, continua-t-il, ont imagin de s'en aller ce soir au bal de
l'Opra, dguises en bergres.

--Et vous les accompagnerez, sans doute?

--Naturellement.

--Dguis en berger?

--Ou en faune, je ne suis pas encore bien fix. Je viens donc vous
prier, ma chre Toinon, de m'envoyer, le plus tt possible, plusieurs
costumes complets de bergres. Ces dames choisiront.

La costumire regarda Tony. Tony se tenait immobile dans le coin le plus
obscur de la boutique depuis l'entre du marquis.

--Mon mignon, lui dit mame Toinon, tu iras chez M. le marquis.

--Mais, fit ce dernier, il est bien plus simple que ce garon vienne
avec moi tout de suite.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis.

Mame Toinon, en un clin d'oeil, eut assorti des toffes, empli trois
grands cartons et appel, du seuil de sa porte, un commissionnaire; puis
elle se pencha  l'oreille de son cher commis et lui dit:

--Reviens au plus vite. Il faut que tu te fasses poudrer et que tu te
costumes.

Le commissionnaire plaa les cartons sur ses crochets et s'apprta 
suivre le client de mame Toinon.

--De quel ct allons-nous, monsieur le marquis? demanda Tony.

--Dans l'le Saint-Louis.

Alors le jeune homme, voulant viter au grand seigneur l'ennui de
cheminer cte  cte avec un commissionnaire, invita ce dernier 
prendre les rues de traverse et  aller attendre  l'entre de la rue
Saint-Louis-en-l'Isle.

Le marquis, lui, se prit  questionner Tony, tout en marchant. Tony
tait peu timide; il avait l'esprit alerte et souple, un peu moqueur, de
l'enfant de Paris; il s'tait toujours plu en la compagnie de gens de
qualit, lesquels affluaient dans la boutique de mame Toinon, et, le
gentilhomme lui ayant quelque peu lch la bride, le commis se mit 
jaser de choses et d'autres.

Le marquis le regarda tout  coup attentivement.

--Tu as la figure fine, dit-il, le pied petit, la main blanche et
dlicate.

Tony rougit.

--Tu es peut-tre le pch mignon d'un homme de qualit.

--Je ne sais pas, rpondit Tony; mais ce que je sais bien, c'est que si
je n'aimais pas tant maman Toinon, je me ferais soldat.

--Ah! et que voudrais-tu tre?

--Garde-franaise. On a un bel habit blanc  parements bleus.

Le marquis se mit  rire.

--Bon! dit-il, tu ignores, je parie, que je suis prcisment capitaine
aux gardes-franaises.

--Vous, monseigneur?

--Moi, et si tu veux t'enrler...

Tony allait rpondre, sans doute, qu'il aimait trop mame Toinon pour
se sparer d'elle; mais il n'en eut pas le temps, car un troisime
personnage vint se mler  la conversation.

En ce moment le marquis et Tony atteignaient l'extrmit de la rue
Saint-Louis-au-Marais et s'apprtaient  tourner l'angle nord de la
place Royale.

Bien qu'il ft  peu prs nuit, un gentilhomme, qui cheminait en sens
contraire, avait aperu le marquis et tait venu droit  lui, juste au
moment o Tony mditait sur la rponse qu'il avait  faire.

A la vue de ce personnage, qui portait d'ailleurs un costume rouge assez
trange, le marquis recula d'un pas et porta la main  la garde de son
pe.

--Bonsoir, marquis!

--Bonsoir, comte!

Les deux gentilshommes se salurent comme se saluent deux adversaires.

--Je ne vous savais pas  Paris, comte, ricana le marquis.

--J'y suis depuis une heure.

--Ah!

--Et vous devinez que j'y suis venu pour vous.

--Naturellement.

--Allons, fit l'inconnu d'un ton railleur, je vois que vous me comprenez
 merveille.

--Certainement. Quelle est votre heure, comte?

--Celle-ci.

--Et... le lieu?

--La place est dserte. Nous y serons chez nous.

--Ah! pardon, dit le marquis, j'aimerais assez remettre la partie 
demain.

--C'est impossible, marquis.

--Cependant, j'ai promis  ma femme de la conduire au bal de l'Opra
cette nuit.

L'inconnu rpondit schement.

--J'en suis dsol; mais voil quatre ans que je vous cherche, en
Bohme, en Autriche, en Espagne, partout, et je suis press de vous
tuer.

--Ainsi, vous me refusez?

--Positivement.

--Mais nous n'avons pas de seconds.

--Nous nous en passerons. Venez, marquis, et flamberge au vent, s'il
vous plat!

Le marquis avait dj oubli Tony, qui,  deux pas de distance, avait
assistera cette provocation.

--Eh bien, soit, dit le marquis avec colre, venez!

Et tous deux se prirent  marcher d'un pas rapide et gagnrent l'angle
le plus obscur de la place.

Tony avait toujours entendu dire, dans le quartier Montmartre, par les
bourgeois de sens que les petites gens ne se doivent point mler des
querelles des grands. Aussi se tint-il prudemment  l'cart. Cependant,
comme la prudence n'excluait pas chez lui la curiosit, il ne perdit
point de vue le marquis et son adversaire.

L'un et l'autre mirent l'pe  la main, et le cliquetis du fer
froissant le fer arriva jusqu' l'oreille de Tony.

Le combat fut long; chacun des deux gentilshommes laissa chapper 
diverses reprises une exclamation de colre qui attestait une blessure;
puis, tout  coup, le commis de mame Toinon entendit un grand cri...

Et tout aussitt l'un des deux adversaires chancela, tournoya un moment
sur lui-mme et tomba  la renverse.

Quant  l'autre, il remit son pe au fourreau, s'enveloppa
soigneusement dans son manteau et s'loigna d'un pas rapide, comme si de
rien n'tait.

Alors Tony accourut.

Le client de mame Toinon gisait dans une mare de sang...




II

LE COFFRET D'BNE


Tony se pencha sur le gentilhomme qui respirait encore, le prit dans ses
bras et l'adossa contre une arcade.

--Mon ami, balbutia le marquis, je suis frapp  mort...

--Au secours! cria Tony.

Mais la place tait dserte, et personne ne vint.

--Tais-toi, dit le marquis, c'est inutile... seulement coute-moi... et
jure-moi de faire ce que je te dirai.

--Je le jure, rpondit le jeune homme.

--Il y a, reprit le marquis, dans ma chambre  coucher, une armoire
dont j'ai la clef sur moi; dans cette armoire, tu trouveras un coffret
d'bne... et... tu le porteras...

Un hoquet interrompit le moribond qui, laissant sa phrase inacheve,
ouvrit cette brusque parenthse:

--Surtout n'en dis rien  ma femme... avant demain. Elle veut aller ce
soir au bal de l'Opra. Que le dernier dsir... que je lui aie entendu
formuler... hlas!... soit au moins ralis... Tu te prsenteras 
l'htel tout  l'heure... Mon valet de chambre Joseph... t'ouvrira; tu
lui montreras cette clef... et tu prendras le coffret... tu le porteras
 mon ami... le baron...

Le marquis n'eut point le temps de prononcer le nom du baron; il se
souleva violemment, poussa un soupir, puis renversa la tte et tomba sur
le sol.

--Ah! il est mort! s'cria Tony.

Pour la premire fois de sa vie, le jeune homme se trouvait dans une de
ces situations qui commandent  la fois la prudence et l'nergie.

Cependant il avait seize ans  peine, un ge o la runion de ces deux
qualits est rare.

Mais notre hros les dploya en cet instant critique.

Tout d'abord il fouilla le marquis et trouva sur lui une bourse assez
ronde et une clef, la fameuse clef. Il mit le tout dans sa poche et se
dit:

--Je restituerai la bourse  la famille et je me servirai de la clef
pour avoir ce coffret dont il m'a parl, et que je dois remettre  un
baron... Il n'a pas eu le temps de me dire le nom du baron, mais je le
trouverai peut-tre dans le coffret.

Or Tony savait que le marquis demeurait dans l'le Saint-Louis, mais il
ignorait son nom ainsi que celui de la rue o il avait son htel. Il fut
donc oblig de revenir rue des Jeux-Neufs.

L, il trouva mame Toinon qui avait dj commenc sa toilette.

--Eh bien, dit-elle, te voil de retour?

--Oui, patronne.

--Comme tu es ple!

--Oh! ce n'est rien!...

--Mais il est arriv quelque chose... c'est impossible autrement!...

Soudain la costumire jeta un cri:

--Ah! mon Dieu! dit-elle, tu as du sang sur les mains.

Alors Tony fut oblig de raconter  sa mre adoptive la scne trange et
terrible dont il venait d'tre tmoin.

Mame Toinon l'couta en frmissant et finit par s'crier:

--Mais il faut absolument informer sa famille! Cours, c'est le
marquis de Vilers, capitaine aux gardes-franaises; il demeure rue
Saint-Louis-en-l'Isle.

Tony secoua la tte.

--Il n'a pas voulu que j'avertisse sa femme; il me l'a demand avant de
mourir. Je lui obirai.

--Soit; mais... ce coffret...

--J'excuterai la volont du dfunt, rpondit Tony avec une gravit qui
n'tait pas de son ge.

Mame Toinon secoua la tte.

--Mon pauvre enfant, dit-elle, il ne fait jamais bon de se mler des
affaires des gens de cour.

--J'ai jur, rpondit Tony avec fermet. Je tiendrai mon serment; je
vais aller  l'htel de Vilers.

--Pour quoi faire?

--Mais pour prvenir le valet de chambre du marquis.

Et Tony qui, pour la premire fois peut-tre, se montrait rebelle
aux exhortations de mame Toinon, Tony s'en alla, muni des deux
renseignements qu'on venait de lui donner, et il reprit sa course vers
l'le Saint-Louis.

Mame Toinon s'tait laisse tomber tristement sur une chaise en
murmurant:

--Adieu, mou bal de l'Opra!

Tony courut  perdre haleine et gagna l'le Saint-Louis en moins de
temps qu'il n'en avait mis  venir de la place Royale  la rue des
Jeux-Neufs.

Le commissionnaire attendait toujours  l'entre de la rue Saint-Louis,
appuy sur son crochet qu'il avait mis bas et plac le bout infrieur en
terre.

--Viens avec moi, lui dit Tony.

--H! dit le commissionnaire, je commenais  perdre patience, ma foi!

--Viens

--Et ce gentilhomme, o est-il?

--Viens toujours.

Le jeune homme jugea inutile de donner des explications  l'Auvergnat et
s'en alla avec lui jusqu' la porte de l'htel de Vilers. L il lui dit:

--Laisse ton crochet, va sonner  la porte, et, quand elle sera ouverte,
tu entreras chez le suisse et tu lui diras que tu veux parler  Joseph,
le valet de chambre de M. le marquis; ensuite tu me l'amneras.

Le commissionnaire excuta ponctuellement les ordres de Tony.

Tony attendit quelques minutes, puis il vit venir  lui un vieux laquais
grisonnant.

--Est-ce vous qui me demandez? fit-il en regardant curieusement Tony.

--C'est moi.

--Que me voulez-vous?

--Je viens de la part du marquis votre matre.

--Ah! fit le laquais, vous l'avez vu?

--Oui.

--Voici trois fois que madame la marquise sonne pour savoir s'il est
rentr.

--Il ne rentrera pas.

--Pourquoi donc?

Tony rpondit sans s'mouvoir:

--Parce qu'il vient de partir pour un voyage de vingt-quatre heures.

--Oh! c'est impossible! dit vivement le laquais; madame la marquise
l'attend pour aller au bal de l'Opra.

--Je le sais bien, puisque j'apporte les costumes.

Et Tony montra les trois cartons superposs sur le crochet du
commissionnaire.

--Tiens! dit le valet, c'est tout de mme bizarre.

Alors Tony prit la main de Joseph et lui dit en la pressant
affectueusement:

--Vous aimiez donc bien votre matre, mon ami?

--Mais je l'aime encore, je l'aime toujours!

--Hlas! votre amiti, votre dvouement lui sont dsormais inutiles.

Le valet touffa un cri.

--Il est mort!... ajouta Tony.

--Mort? mort?? mort??? rpta le valet sur trois tons diffrents.

--Oui.

--Oh! ce n'est pas possible...

--Il est mort... depuis une heure... Il a t tu en duel, sur la place
Royale, par un gentilhomme...

--Tu en duel par un gentilhomme?

--Oui.

--Savez-vous le nom de ce gentilhomme?

--Je l'ignore; mais je sais qu'il a fait le tour du monde tout exprs
pour se battre avec votre matre.

--Ah! s'cria le valet qui paraissait possder les secrets du marquis,
c'est un des _Hommes rouges!_ il fallait s'y attendre...

Et le valet se prit  pleurer.

Tony lui raconta alors la scne dont il avait t tmoin, puis les
dernires recommandations du marquis.

--Ainsi, dit Joseph, il veut que sa femme aille  l'Opra?

--Oui.

--Mon Dieu! comment faire?

Tout  coup, Joseph se frappa le front.

--Je vais dire  ces dames, fit-il, que le roi, qui est  Versailles, a
fait demander le marquis, et que, sans doute, il reviendra cette nuit.

--C'est cela!

--Mais... la cassette?

--Ah! c'est juste..., venez avec moi.

Le valet, qui tait fort troubl, fit entrer Tony dans la cour de
l'htel, dbarrassa le commissionnaire de ses cartons, le paya et le
renvoya. Puis il remit les cartons  un autre valet auquel il dit:

--C'est pour madame la marquise; cela vient de mame Toinon.

Tandis que le valet portait les costumes, Joseph prit Tony par la main,
lui fit prendre un escalier de service et le conduisit au premier tage
de l'htel.

Puis il poussa une porte devant lui et posa sur un meuble le flambeau
qu'il avait pris chez le suisse.

--Voil le cabinet de mon pauvre matre, dit-il; l'armoire est en
face..., cherchez le coffret... Moi, je vais dire  madame que M. le
marquis est  Versailles.

Et le valet, qui tait en proie  un trouble et  une douleur extrmes,
laissa le jeune homme sur le seuil de la chambre qu'il appelait le
cabinet de son matre.

C'tait une vaste pice tendue d'toffe sombre et d'un aspect assez
triste. Tony, un moment immobile sur le seuil, finit par entrer et ferma
la porte derrire lui.

Jamais notre hros n'avait eu dans sa vie une heure aussi agite que
celle qui venait de s'couler; jamais il n'avait t investi d'une
mission pour ainsi dire aussi solennelle.

Il faut croire que la gravit des circonstances lui donna  ses propres
yeux une vritable importance, car il s'enhardit tout  fait et se dit:

--J'ai fait un serment, je le tiendrai, et Dieu me punisse si je
n'excute pas fidlement les dernires volonts de ce gentilhomme qui a
eu confiance en moi!

Tony aperut, en face de lui, l'armoire indique par le valet de
chambre.

C'tait un grand bahut de la Renaissance,  ferrures de cuivre, pourvu
d'une fine serrure trfle, comme on en fabriquait depuis peu.

Il prit la clef qu'il avait trouve sur le marquis et la mit dans la
serrure.

La clef entra, tourna deux fois et le bahut s'ouvrit.

Tony vit alors un joli coffret d'bne sculpt, aprs lequel se trouvait
une clef.

Il se hta de l'ouvrir, moins par un sentiment de curiosit que dans
le but de trouver dedans un indice quelconque qui pt le mettre sur la
trace du destinataire, de ce baron dont le nom avait expir sur les
lvres du marquis mourant.

A la grande surprise du jeune homme, le coffret ne renfermait qu'un
cahier de parchemin, couvert d'une grosse criture, et une lettre.

La lettre n'tait point cachete et portait cette inscription:

_Au baron de C... on  celui qui trouvera ce coffret_.

Tony, que cette initiale ne renseignait pas beaucoup, prit le parti
d'ouvrir la lettre et lut:

    Mon cher ami,

    Je puis mourir demain. L'artilleur qui met le feu  une pice de
    canon fle, le mineur qui travaille sous terre, le pcheur assailli
    loin de la cte par une tempte, sont moins prs de la mort que moi.
    Un poignard menace ma poitrine  toute heure; j'ai, comme Damocls,
    une pe suspendue sur ma tte, et j'cris ces lignes en prvision
    de quelque catastrophe.

    Toi ou celui qui lira le cahier ci-joint, o je raconte l'histoire
    trange de mon existence, vous me vengerez, si je meurs!...

    Marquis DE VILERS.

Cette lettre bizarre et sinistre impressionna si vivement la jeune
imagination de Tony, qu'il oublia mame Toinon, et Joseph, le valet
de chambre, et le lieu o il se trouvait. Il alla fermer la porte au
verrou, plaa le coffret et le flambeau sur une table, prit un sige et
se mit  lire avec une curiosit ardente le manuscrit du marquis, lequel
avait ce simple titre:

MON SECRET.




III

LE SECRET DU MARQUIS DE VILERS


Le manuscrit du marquis, crit d'une grosse criture fort lisible,
commenait ainsi:

J'ai trente ans. Il y en a quatre que ceci se passait. J'avais donc
alors vingt-six ans.

Nous tions quatre amis, officiers au rgiment de Flandre, lors du sige
de la petite ville impriale de Fralen, sur le Danube.

Le premier se nommait Gaston de Lavenay, le second Albert de
Maurevailles, le troisime Marc de Lacy.

J'tais le quatrime.

Le sige tranait en longueur et le marchal de Belle-Isle, qui en avait
command les premires oprations, s'tait retir au bout de huit jours,
laissant simplement devant la place trois rgiments d'infanterie, un
escadron de Royal-Cravate et deux batteries de campagne.

Le marchal avait sans doute un vaste plan d'oprations dans lequel il
entrait de ne prendre Fralen qu' la dernire extrmit, c'est--dire
 la fin de la campagne. Fralen tait pour lui comme un point sans
importance, sur lequel il forait les Impriaux  concentrer toute leur
attention.

Le mois de novembre arrivait et la saison devenait rigoureuse. Un jour,
le commandant de la citadelle de Fralen crivit au marquis de Langevin,
notre mestre-de-camp, qui commandait l'arme de sige, une lettre ainsi
conue:

Monsieur le marquis,

Voici le jour de la Toussaint, qui sera suivi du jour des Morts, et
bientt arriveront les ftes de Nol et du nouvel an. Je vous viens
faire une proposition: c'est d'tablir une trve entre nous pour tous
les dimanches et jours de fte. Vos officiers pourront venir danser dans
le faubourg de Fralen, qui, vous le savez, renferme les plus belles
maisons de la ville, et les miens les iront visiter dans la partie de
votre camp que vous dsignerez. Ce sera pour nos deux armes un moyen de
tuer le temps.

En attendant l'honneur de votre rponse, je suis, monsieur le marquis,
votre trs humble serviteur.

Major BERGHEIM.

Le marquis rpondit:

Monsieur le major,

 J'accepte votre proposition et j'invite vos officiers  dner pour le
jour de la Toussaint dans la premire enceinte de nos retranchements,
entre nos ouvrages avancs et la porte de vos canons.

 Je vais faire lever en cet endroit une tente convenable pour vous y
recevoir et je suis, en attendant cet honneur, monsieur le major,

 Votre trs obissant,

 Marquis DE LANGEVIN.

Or le jour de la Toussaint, les officiers franais et les officiers
autrichiens, profitant des conventions arrtes, se rencontrrent hors
de la ville et firent assaut de courtoisie.

Notre mestre-de-camp, le marquis de Langevin, dont la fortune
personnelle tait considrable, donna aux assigs un dner splendide,
et les dames de la ville furent invites  venir danser sous une tente
illumine par des feux de Bengale et des lanternes vnitiennes.

Le lendemain, jour des Morts, on ne dansa pas dans Fralen; mais nous
fmes invits  une messe en musique et nous dnmes chez le major.

Le dimanche suivant, un magnat hongrois, fabuleusement riche, nous donna
une fte splendide dans sa maison de campagne, situe au del du Danube
et par consquent sous la protection du canon des forts.

C'est  cette fte qu'a commenc pour moi la srie d'vnements tranges
et terribles qui pourraient bien, au premier jour, avoir ma mort pour
conclusion.

Je l'ai dit, nous tions quatre amis, quatre frres d'armes, servant
dans le mme rgiment, nous tutoyant, n'ayant pas de secrets les uns
pour les autres et faisant bourse commune.

On nous appelait les quatre _Hommes rouges_; et voici pourquoi:

Nous gardions un jour, avec une vingtaine d'hommes, une redoute.

Pendant deux heures, barricads dans le bastion, nous supportmes un feu
meurtrier, et nos vingt hommes tombrent un  un.

Quoique bless lui-mme, Marc de Lacy rsolut avec nous de continuer la
lutte. On dcida qu'il chargerait les mousquets, tandis que nous ferions
feu. Pendant une heure encore,  nous quatre, nous soutnmes ainsi le
sige, et une compagnie tout entire d'Impriaux joncha de ses morts les
alentours du bastion.

--Messieurs, nous cria Marc tout  coup, nous n'avons plus que
vingt-cinq cartouches; je vous engage  les mnager.

--Vive le roi! rpondmes-nous, bien dtermins  ne tomber que morts au
pouvoir des Impriaux.

Heureusement pour nous, un de ces pais brouillards qui sont frquents
sur les bords du Danube, s'leva tout  coup en mme temps que la nuit
arrivait, et nous droba  la fois la vue de la ville et celle du camp.

Alors le feu cessa.

--Il tait temps, messieurs, nous dit Marc; vous avez brl vos
vingt-cinq cartouches.

Nous passmes une partie de la nuit couchs  plat ventre derrire un
rempart de cadavres et dans l'impossibilit de sortir du bastion, car
l'ennemi avait tabli un cordon de Soldats autour de nous.

De temps  autre, une balle sifflait au-dessus de nos ttes;  un
certain moment, un obus vint clater au milieu du bastion.

--Allons, mes amis, dit Maurevailles, au point du jour nous serons
morts. Ds que le brouillard sera dissip, on nous livrera un dernier
assaut, et comme nous n'avons plus de cartouches!...

--Nous serons morts ou sauvs, rpondis-je.

--Ah! par exemple, rpondit Marc en riant, tu es bien bon de conserver
de l'espoir.

--Qui sait?

--A moins que tu ne veuilles te rendre?

--Vous tes fous!

--Alors, fais tes prparatifs de voyage pour l'autre monde.

--Messieurs, rpondis-je froidement, cet obus, qui vient d'clater et
qui a failli me tuer, a illumin le bastion l'espace d'une seconde.

--Eh bien?

--A sa clart, je vous ai vus ple-mle avec nos cadavres et couverts de
leur sang.

--O veux-tu en venir?

--Attendez! Les uhlans hongrois ont des tuniques et des manteaux rouges?

--Oui.

--Parfaitement, nous sommes sauvs.

La nuit tait sombre et le brouillard pais; mais j'avais sur moi une
mche soufre, comme on en porte dans les tranches ou dans les mines;
je battis le briquet et j'allumai la mche.

--Malheureux! me cria Maurevailles, ta mche est un point de mire, la
place va nous envoyer un boulet.

--Ah! dame, je ne dis pas le contraire. Il y a des cas o il faut y
voir.

La clart de la mche soufre pntrait bien un peu le brouillard, mais
Maurevailles s'tait tromp; elle ne pouvait arriver jusqu' la place.
Seulement les Impriaux, qui entouraient le bastion, l'aperurent et en
cinq minutes nous entendmes cinquante balles pleuvoir autour de nous.

Mais nous avions mis  profit ces cinq minutes.

Dans le sang de nos soldats qui couvrait le sol de la redoute, chacun de
nous avait roul son manteau, puis s'tait drap dans ce manteau rougi.

Aprs quoi nous nous tions recouchs  plat ventre.

--Tenons conseil, dis-je alors.

--Voyons, me rpondit-on.

--Il y a, autour du bastion,  cinquante pas de distance, un cordon
d'Impriaux; mais il laisse passer les patrouilles des uhlans hongrois.
Or vos manteaux sont maintenant aussi rouges que les leurs et comme on
ne voit pas  cinquante pas de distance par le brouillard qu'il fait, on
ne saura d'o nous venons. Partons.

Si aventureux que ft mon plan, il russit.

Nous nous glissmes hors du pavillon et nous nous mmes  marcher
rsolument deux par deux.

--Qui vive! cria une sentinelle.

--Patrouille! rpondis-je en hongrois, et nous fmes trente pas en
avant. Un pontonnier, qui travaillait dans une tranche, souleva sa
lanterne, et sa clart se projeta un instant sur nos vtements rouges.
Les rangs des Impriaux s'ouvrirent... et nous passmes. On nous avait
pris pour des uhlans hongrois.

Dix minutes aprs, nous arrivmes au camp franais o on n'esprait plus
nous revoir, et depuis lors, le surnom d'_Hommes rouges_ nous est rest.

Or, ce fut  la fte, dont je parlais plus haut et que le riche magnat
hongrois nous donna dans sa maison de campagne, que commena pour moi
cette srie d'vnements que je vais retracer.

Une jeune fille attira tout d'abord notre attention  tous les quatre,
tant elle tait belle dans son riche et pittoresque costume de hongroise
des montagnes.

--Palsembleu! m'criai-je, je serais capable de lui conqurir un royaume
si elle voulait m'aimer.

--Et moi aussi, dit Maurevailles.

--Et moi donc? exclama Gaston de Lavenay.

--Bon! fit Marc de Lacy, vous m'oubliez, messieurs. J'en suis, morbleu!
moi aussi...

Nous avions chang ces quatre exclamations dans un petit pavillon
isol, o nous tions demeurs seuls un moment, aprs avoir vu passer
la belle Hongroise au bras de son pre, qui tait un autre magnat
excessivement riche.

Nous nous regardmes tous quatre et, pour la premire fois, nous
prouvmes un singulier malaise, et nos regards se croisrent comme des
lames d'pe.

--Ah a! messieurs, dit Gaston de Lavenay, je crois, Dieu me pardonne!
que nous allons devenir rivaux?

--C'est bien possible, murmurai-je.

--Tu l'aimerais?

--J'en suis dj fou.

--Et toi, Maurevailles?

--Moi, je l'adore.

--Et toi, Lacy?

--Je te la disputerais l'pe  la main.

--Vous tes insenss! rpondit Lavenay. Et je vous propose, moi, de la
tirer au sort.

--Au fait! dit Maurevailles, c'est une ide.

--Et je l'approuve, dit Marc de Lacy  son tour.

Comme eux, et sans rflchir, j'inclinai la tte.

--Ah! messieurs, reprit Lavenay, j'ai une autre proposition  vous
soumettre avant d'interroger le sort.

--Parle vite.

--Nous allons faire un serment, continua d'une voix grave notre ami, un
serment solennel et terrible,--tel que des gens comme nous peuvent en
prter un,--un serment d'amiti, d'amour, mais de mort aussi.

--Lequel? demanda Maurevailles.

--Eh bien, reprit Lavenay, jurons d'aider de tout notre pouvoir, de
servir par tous les moyens possibles l'heureux d'entre nous  qui le
sort aura donn celle que nous aimons tous les quatre.

--Soit, rpondmes-nous.

--Et il est bien convenu que celui qui manquerait  ce serment et qui ne
se rsignerait pas  la volont exprime par le destin...

--Celui-l, dit Maurevailles, sera tenu de se battre avec les trois
autres!




IV

OU LE MARQUIS DE VILERS SE TROUVE TRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE DE LA
BELLE HAYDE.


Tony, de plus en plus intrigu, continua  lire:

Nous fmes le serment convenu et nous jetmes nos quatre noms dans un
chapeau.

Le sort allait dcider...

Mais une difficult se prsenta.

Qui donc allait plonger la main dans cette urne improvise? Quel tait
celui d'entre nous qui en retirerait le nom de l'lu du destin?

--Messieurs, dis-je  mon tour, il y a un moyen de nous mettre tous
d'accord. Nous allons prier la belle Hongroise de plonger sa jolie main
dans le tricorne.

--Ah! quelle drle d'ide! Mais comment obtenir?...

--Soyez tranquille, je m'en charge.

--Bon! et aprs?

--Aprs? Je suis d'avis que nous brlions les trois noms demeurs au
fond du chapeau sans les lire.

--Et le quatrime?

--Si vous le voulez bien, le quatrime papier ne sera point droul tout
de suite, et son contenu demeurera un mystre pour tous.

--Jusqu' quand?

--Jusqu' ce que nous ayons ralis le plan que je mdite.

--Voyons! firent-ils tous trois.

Je posai sur une table le tricorne de Maurevailles qui contenait les
quatre papiers, puis je jetai un regard autour de nous pour m'assurer
que nous tions toujours seuls.

--Messieurs, repris-je alors, laissez-moi vous dire que nous ne savons
absolument rien de notre belle inconnue, si ce n'est qu'elle est la
fille de ce vieux magnat qui lui donne le bras.

--Qu'importe? fit Lavenay.

--J'aimerais assez, puisque nous allons la tirer au sort, que chacun de
nous concourt  sa conqute avant que le sort se ft prononc.

--Mais, dit le baron, tu oublies que nous avons fait le serment d'aider
le vainqueur.

--Je le sais...

--Voyons, explique-toi...

--Eh bien, je suis persuad que nous dploierions bien plus de zle
isolment, si chacun de nous avait l'espoir que son nom ft contenu dans
le quatrime bulletin.

--Au fait, dit Marc de Lacy, c'est une bonne ide.

--Ah! vous trouvez?

--C'est galement mon avis, ajouta Maurevailles.

--Eh bien, arrtons un plan.

--Soit!

--Je vais prendre quelques renseignements  travers le bal, faites-en
autant.

--Et puis?

--Quand nous saurons o demeure la belle Hongroise, nous aviserons aux
moyens, soit de nous introduire chez elle, soit de l'enlever.

--Je penche pour ce dernier parti, dit Gaston de Lavenay.

--Et moi aussi, rpliqurent Maurevailles et Marc de Lacy.

Nous laissmes le tricorne de Maurevailles sur la table o je l'avais
plac, et nous rentrmes dans le bal, o chacun de nous prit une
direction diffrente.

Moi, j'allai passer mon bras sous celui d'un jeune et charmant officier
autrichien, aide de camp du major Bergheim, le commandant de Fralen.

Le lieutenant Hinch, tel tait son nom, s'tait pris pour moi, ds le
premier jour de trve, d'une grande sympathie, que je lui rendais, du
reste.

--Mon cher lieutenant, lui dis-je en lui montrant la belle Hongroise qui
valsait en ce moment au milieu d'un groupe d'admirateurs enthousiastes,
quelle est cette jeune fille?

Il me regarda en souriant.

--Ah! je vous y prends, vous aussi! me dit-il.

--Que voulez-vous dire?

--Que vous tes amoureux.

--Passionnment.

--Vous avez cela de commun avec les cinquante ou soixante officiers de
l'arme impriale qui sont ici ce soir.

--Oh! mais vous aussi, sans doute?

--Oh! non, dit le lieutenant, et cela tient  ce que j'ai laiss 
Vienne une blonde fiance que j'aime...

--Eh bien, tant mieux!

--Pourquoi?

--Je craignais que nous ne fussions rivaux.

--Oh! mon cher, rpondit le lieutenant, je crois que ni vous ni personne
ne russirez jamais auprs d'elle.

--Bah! fis-je avec la fatuit d'un officier de vingt-six ans. Comment se
nomme-t-elle, votre Hongroise?

--Hayde, comtesse Mingrli.

--Le nom est joli.

--C'est la fille de ce vieux comte Mingrli qui est appuy l-bas, 
cette colonne, et regarde danser.

--Je l'ai dj vu. Ainsi vous dites que Hayde...

--Passe pour avoir un amour mystrieux.

--Diable!

--On ne sait pas quel est celui qu'elle aime, mais on sait bien qu'elle
a refus la main des plus riches et des plus nobles seigneurs de
l'empire.

--Est-ce qu'elle habite Fralen?

--Non; elle vient mme assez rarement ici et ne quitte gure le manoir
de son pre, situ sur les bords du Danube. Ah! continua le lieutenant
en riant, si vous voulez en faire le sige et tenter d'enlever la
comtesse, vous ne serez pas le premier qui en aura eu l'ide.

--Vraiment!

--Un magnat des environs, aprs avoir demand sa main et avoir t
refus, a fait un sige en rgle du chteau.

--Et il a t repouss?

--Le vieux comte Mingrli lui a envoy,  cent pas de distance, du haut
d'une tour, une balle dans le front! Si le coeur vous en dit...

--Mais, mon cher, m'criai-je, tout ce que vous me dites l, loin de me
dcourager, irrite ma passion naissante.

--C'est assez l'ordinaire.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me prsenter?...

--Au comte?

--Non,  sa fille.

--Oh! trs volontiers. Vous serez bien accueilli, car elle me sait un
gr infini de ne point mourir d'amour pour elle, comme tout le monde.
Tenez, justement la valse finit, venez...

Le lieutenant m'entrana vers le milieu du grand salon.

La belle Hongroise remerciait alors son danseur, qui n'tait autre que
le magnat, matre de la maison, et elle s'apprtait  rejoindre son
pre, lorsque nous l'abordmes.

En Hongrie, une fille unique hrite des titres de son pre et les porte
mme du vivant de ce dernier.

C'est ainsi que la fille du comte Mingrli tait comtesse.

Elle accueillit le lieutenant Hinch avec un charmant sourire.

--Comtesse, lui dit-il, permettez-moi de vous prsenter M. le marquis de
Vilers, un ennemi que j'aime de tout mon coeur.

Elle reporta sur moi ce regard et ce sourire dont elle avait salu le
jeune lieutenant.

--J'ai ou parler de vous, monsieur, me dit-elle.

--En vrit, comtesse?

--D'abord, me dit-elle, vous tes un des _Gentilshommes rouges_, comme
on vous nomme depuis votre belle dfense de la redoute?

--Oui, comtesse.

--Ensuite, je vous ai connu  Paris.

--A Paris? fis-je avec tonnement.

Le lieutenant Hinch, en galant homme qu'il tait, s'tait dj mis 
l'cart pour nous laisser causer.

--Chut! me dit tout bas Hayde; je vous conterai cela plus tard... 
moins que vous ne vouliez me faire danser.

--Je vous le demande  genoux, rpondis-je bloui de sa beaut et
prtant l'oreille  sa voix qui tait mlodieuse comme un chant slave.

--Parlez-vous le hongrois? me demanda-t-elle, car elle m'avait adress
la parole en franais, et, comme tous les Slaves, elle parlait cette
langue aussi purement qu'une Parisienne leve  Versailles.

--Un peu, rpondis-je.

--Vous devez tre une exception dans votre arme?

--A peu prs.

--C'est comme ici les Autrichiens; il y en a fort peu qui parlent le
hongrois.

--Ah!

--Et si nous nous servons de cette langue, nous courons le risque de
n'tre entendus de personne.

Les prludes d'une danse nationale, que,  Paris et  Versailles, nous
avons nomme la hongroise, se firent entendre alors.

Hayde plaa dans ma main sa main gante et je l'entranai dans le
tourbillon.

--Comtesse, lui dis-je alors, vous tes donc alle  Paris?

--L'hiver dernier.

--Pourtant nous tions dj en guerre?

--Oui, mais mon pre avait un sauf-conduit du marchal de Belle-Isle,
votre gnral.

--Ah! c'est diffrent; cependant...

--Je sais ce que vous allez me dire, interrompit-elle en souriant.

--Peut-tre...

--Vous allez me dire: Moi aussi, j'tais  Paris et  Versailles l'hiver
dernier, et il est impossible que des gens comme nous ne se soient point
rencontrs.

--En effet..., vous tes si belle, que, aprs vous avoir vue une seule
fois, on ne saurait plus vous oublier.

--Flatteur!

Elle pronona ce mot sans irritation, d'une voix plutt mue que
railleuse, et je me demandai si c'tait bien l cette femme qui,
disait-on, tait insensible  tous les hommages.

--Oui, reprit-elle, j'tais  Paris, et je vous ai vu.

--Oh! c'est impossible!...

--Regardez bien mes cheveux blonds. Je tressaillis.

--C'est tout ce que vous avez vu de moi...

--Ah! m'criai-je, je me souviens... c'tait vous?

Pour vous expliquer ces paroles que nous avions si rapidement changes,
il est ncessaire que je raconte une aventure qui m'tait advenue
l'hiver prcdent.

Un soir de dcembre, je me rendais au premier bal de l'Opra, et mes
porteurs longeaient la rue Saint-Denis. Arriv  la hauteur de la rue
aux Ours, j'entendis tout  coup des cris, des supplications et tout le
tapage, en un mot, d'une rixe nocturne.

Plusieurs voleurs avaient entour une chaise  porteurs dans laquelle
une jeune femme se dbattait et appelait au secours.

Les voleurs lui disaient:

--Donnez votre argent, vos pierreries, vos bijoux, madame, et il ne vous
sera fait aucun mal.

La jeune femme tait masque, ce qui tait une preuve qu'elle se rendait
au bal de l'Opra.

A la premire attaque, les porteurs de la dame s'taient enfuis.

Je sortis de ma chaise et je fondis, l'pe haute, sur les bandits en
criant:

--Je suis le marquis de Vilers, et j'ai ross le guet trop souvent pour
n'avoir point bon march de drles tels que vous.

Je tuai l'un des voleurs; les autres prirent la fuite. Alors j'offris
ma chaise  la jeune femme, qui l'accepta, et je marchai  ses cts
jusqu' l'Opra.

L, elle me remercia chaudement, mais elle n'ta point son masque, et je
la perdis de vue dans le bal.

Toute la nuit, je la cherchai. Ses cheveux blonds avaient fait sur moi
quelque impression.

Mes recherches furent vaines...

Elle avait disparu,--et je l'oubliai.

--Ainsi, murmurai-je en regardant la comtesse avec extase, c'tait vous?

--C'tait moi, me rpondit-elle. Vous voyez que nous sommes de vieilles
connaissances.

Il me sembla alors que sa voix trahissait une lgre motion, et il me
passa par l'esprit et par le coeur un ardent espoir.

--Qui sait? me dis-je, si je ne suis pas cet homme qu'elle aime et dont
nul ne sait le nom?...

Mais, en ce moment, j'aperus devant moi la figure railleuse de Gaston
de Lavenay qui m'observait attentivement, et je sentis mon sang se
glacer...

Je me souvenais du serment odieux que j'avais fait!




V

OU TONY APPREND A QUOI PEUT SERVIR LA VALSE


La jeune Hongroise n'avait remarqu, disait ensuite le manuscrit, ni les
regards de mes amis braqus sur nous, ni le trouble que m'avait fait
prouver cette espce de surveillance.

La danse finissait.

--Voulez-vous que je vous prsente  mon pre? me demanda la comtesse.

--Je vous en serai reconnaissant, rpondis-je.

Elle continua  s'appuyer sur mon bras et me conduisit jusqu' cette
colonne contre laquelle le magnat tait demeur appuy depuis que sa
fille dansait.

--Mon pre, lui dit-elle, je vous prsente M. le marquis de Vilers.

Le magnat me salua avec la courtoisie d'un homme bien n, mais il n'y
eut rien dans son geste, son regard ou sa voix qui pt me laisser croire
que mon nom et t dj prononc devant lui.

--Il parat, pensai-je, que la belle comtesse n'a pas jug convenable de
lui parler du petit service que je lui ai rendu  Paris.

Puis, comme le magnat ne m'adressait que quelques paroles insignifiantes
et semblait dsirer que sa fille demeurt avec lui, je pris cong:

--Comtesse, dis-je en me retirant, m'accorderez-vous, cette nuit,
l'honneur de vous faire valser?

--Avec plaisir, me rpondit-elle, en m'enveloppant de ce sourire qui
m'avait dj enivr. Venez me chercher quand on valsera.

Elle prit alors  sa ceinture le petit bouquet que chaque danseuse, en
Allemagne, a coutume de confier  son danseur, et elle me le donna en
ajoutant:

--Vous me le rapporterez.

Je m'loignai et voulus me perdre dans la foule, mais Gaston de Laveney
me frappa sur l'paule.

--H! h! me dit-il, tu fais un peu trop tes affaires personnelles,
marquis, il me semble...

--Moi? pas du tout.

--Te voil prsent..., tu nous prsenteras, j'imagine.

--Parbleu! dit Maurevailles qui s'approchait avec Marc de Lacy.

Marc ajouta:

--Cela va de soi. Tu dois nous prsenter l'un aprs l'autre.

--Soit, rpondis-je.

--Nous avons eu nos renseignements, nous aussi, dit Gaston de Lavenay.

--Ah!

--La belle a un amour au coeur...

Je tressaillis.

--Elle aime, nous a-t-on dit, un petit cousin  elle...

Ces mots me firent prouver un blouissement, et le sang fouetta mes
tempes avec violence.

--tes-vous srs de cela?

--On dit tant de choses!

--Mais qu'importe! dit Gaston de Lavenay, il faudra bien qu'elle se
rsigne  aimer celui de nous qui...

--Moi, interrompit Maurevailles, je vais vous donner un autre
renseignement.

--Voyons?

--La belle Hongroise habite un chteau en aval du Danube, sur la rive
gauche, et  la frontire de l'Empire.

--Je sais cela.

--Attendez..., son pre est un chasseur passionn, et il lui arrive de
s'absenter deux ou trois jours de suite.

--Pour chasser?

--Oui.

--H! dit Marc de Lacy, cette indication est prcieuse. Le pre absent,
on enlvera plus aisment la fille.

--Comment! messieurs, fis-je avec aigreur, vous comptez donner suite 
votre plaisanterie?

--Plat-il? fit Gaston.

--Est-ce que tu te moques de nous? exclama Maurevailles.

--Non, mais...

--Ah! messieurs, dit Marc de Lacy, notre ami le marquis est plus rou
qu'il n'en a l'air.

--Mais... je te jure...

--Il a avanc ses petites affaires et il voudrait maintenant nous
distancer.

--Ma foi! dit Gaston, il me vient une ide.

--Voyons?

--Tu vas la prier de tirer elle-mme du chapeau de Maurevailles le nom
du vainqueur.

--Mais il faudra donc lui expliquer...

--Absolument rien. Tu lui diras que nous avons fait une gageure, que
cette gageure est provisoirement un mystre.

J'tais au supplice.

Cependant je n'osai refuser.

En ce moment le prlude d'une valse se fit entendre.

La comtesse m'avait promis de valser avec moi.

--Messieurs, dis-je en grimaant un sourire, je vais continuer  avancer
mes affaires.

Et je les quittai brusquement.

La comtesse Hayde m'attendait, debout, auprs de son pre, qui n'avait
point quitt sa place.

J'allai m'incliner devant elle. Elle prit ma main en souriant.

--Allons, me dit-elle.

Je lui fis faire deux tours de valse sans pouvoir murmurer une seule
parole, tant j'tais mu; mais elle me dit:

--J'ai tenu  valser avec vous, parce que je veux vous parler, marquis.

Je sentis,  ces mots, tout mon sang affluer au coeur.

Elle continua:

--Au point du jour, la trve du dimanche finira, et il vous faudra
regagner le camp franais.

--Hlas! balbutiai-je, et dimanche prochain est bien loin.

--Pourtant, reprit-elle, il faut que je cause avec vous.

Sa voix trahissait une motion contenue.

--... Que je cause avec vous, poursuivit-elle, longuement, pendant plus
d'une heure.

--Je suis  vos ordres, comtesse.

Ma voix tremblait plus que la sienne.

--Et, dit-elle encore, il faut que mous soyons seuls.

Je tressaillis et je songeai  mes trois amis.

--Je vais quitter le bal dans une heure, continua-t-elle.

--Et puis?

--En sortant du faubourg, vous vous dirigerez vers le Danube.

--Bien.

--Vous verrez une petite maison blanche, isole de toute autre
habitation.

--Je la connais.

--Cette maison est inhabite. Vous irez vous asseoir sur le seuil de la
porte et vous attendrez!

A mesure que la comtesse parlait, mon coeur battait avec violence.

--Ah! soupira la jeune fille au moment o la valse finissait, je n'ai,
hlas! foi qu'en vous...

Et comme je lui demandais l'explication de ces tranges paroles:

--Ne m'interrogez pas, dit-elle; dans une heure vous saurez tout.

J'allais la reconduire auprs de son pre et sortir du bal, mais, en ce
moment, je vis Maurevailles, Lacy et Lavenay qui s'avanaient vers nous.

Maurevailles avait  la main son tricorne qui renfermait nos quatre
noms.

--Prsentez-nous donc! fit-il.

Je devins fort ple; mais je parvins nanmoins  me dominer, et,
souriant  la jeune fille, je lui dis:

--Permettez-moi, comtesse, de vous prsenter mes trois amis _les hommes
rouges_.

Elle les salua avec une grce charmante.

--Madame, lui dit alors Maurevailles, nous avons fait un pari, mes amis
et moi.

--En vrit, fit-elle souriante.

--Nous avons une expdition  entreprendre. Il faut que l'un de nous se
dvoue, me htai-je d'ajouter.

--Ah! mon Dieu! dit-elle. Mais vous tes en pleine trve, messieurs?

--Il ne s'agit point de guerre, madame.

--C'est diffrent, en ce cas.

--Et nous avons mis nos quatre noms dans un chapeau.

--Eh bien?

--Nous cherchons une main innocente pour remplir le rle du destin; il
tait impossible d'en trouver une plus pure et plus belle, murmurai-je.

Elle eut un frais clat de rire.

--Ah! comme vous voudrez! dit-elle.

Et elle mit sa main blanche dans le chapeau de Maurevailles.

Une violente motion s'empara sans doute de mes trois rivaux, car je les
vis plir.

Gaston de Lavenay, surtout, devint livide.




VI

OU TONY VOIT LE MARQUIS ALLER A UN RENDEZ-VOUS


Quant  moi, lut encore le commis  mame Toinon, j'prouvai, pendant que
la comtesse plongeait sa jolie main dans le chapeau de Maurevailles, un
supplice qu'il me serait impossible de dcrire.

La jeune fille, souriante et calme, retira sa main et nous montra un des
quatre rouleaux de papier.

--Voici le nom du gagnant, dit-elle.

Et elle s'apprtait  drouler le papier; mais Gaston de Lavenay
l'arrta d'un geste.

--Pas encore! murmura-t-il.

La jeune fille le regarda avec tonnement.

--C'est pour la suite du pari, dit Marc de Lacy.

--Comtesse, ajouta Maurevailles, veuillez garder un moment ce billet.

Il s'approcha d'une chemine et jeta les trois autres noms dans le feu.

Puis il revint vers nous.

--M'expliquerez-vous cette nigme? demanda la belle Hongroise en se
tournant vers moi.

Mais Maurevailles prit encore la parole et dit:

--Comtesse, nous nous sommes fix un but tous les quatre.

--Ah!

--Ce but doit tre la rcompense de celui dont le nom se trouve roul
entre vos jolis doigts.

--Eh bien?

--Mais chacun de nous doit le poursuivre.

--Je ne comprends pas, dit navement la jeune fille.

--C'est peut-tre une nigme, ajouta Gaston de Lavenay, qui avait fini
par sourire.

--Et cette nigme?

--Nous devons concourir  la dchiffrer tous les quatre.

--Je comprends de moins en moins.

--Eh bien, dit Maurevailles, voulez-vous nous donner huit jours pour
vous l'expliquer!

--Oh! de grand coeur...

--Et, en attendant, gardez ce billet sans l'ouvrir.

--Par sainte Hayde, ma patronne, je le jure, rpondit la jeune fille.

Une Hongroise mourrait plutt que de trahir son serment.

Nos trois amis s'inclinrent, laissant le billet aux mains de la
comtesse Hayde, et je demeurai seul avec elle une minute encore.

--Qu'est-ce que cette nbuleuse plaisanterie?

--Je ne sais...

--Comment! fit-elle.

--Ou plutt, ajoutai-je me remettant tout  fait de mon trouble, je ne
puis vous l'expliquer aujourd'hui.

--C'est juste, me dit-elle; comme vos amis, vous tes li par un serment
sans doute?

--Oui, comtesse.

Elle me sourit.

--Soit, dit-elle, gardez votre secret, mais n'oubliez pas que je vous
attends dans une heure. Adieu.

Elle me tendit le bout de ses doigts  la faon orientale et me quitta
pour rejoindre son pre.

Quant  moi, je voulais me perdre dans la foule et m'esquiver; mais
Gaston de Lavenay me rejoignit.

Il passa son bras sous le mien.

--J'ai  te parler, marquis, me dit-il.

--Que veux-tu?

--Nous avons recueilli un nouveau renseignement.

--Sur qui?

--Sur _elle_, parbleu!

--Voyons?

--Elle va chaque dimanche, au matin, avant le jour, entendre la messe
dans une petite chapelle situe au milieu des bois. C'est un voeu
qu'elle a fait.

--Ah! fis-je avec une indiffrence affecte.

--Un seul serviteur l'accompagne.

--Eh bien?

--Tu comprends que le moment est propice.

--Pourquoi?

--Mais pour l'enlever.

--C'est juste, balbutiai-je.

--Ah a! me dit Gaston, mais tu es idiot, mon cher, depuis une heure.

--Tu trouves?

--Tu es amoureux fou, stupide.

--Toi aussi.

--D'accord; mais je n'oublie pas nos conventions, tandis que toi...

--Je ne parais pas m'en souvenir, veux-tu dire?

--Prcisment.

Je fis un violent effort sur moi-mme et je rpondis:

--Pardonne-moi, mais je viens d'prouver une violente contrarit et
j'ai l'esprit  tout autre chose qu' nos amours.

--Qu'as-tu donc?

--J'ai aperu dans le bal un officier autrichien que j'ai connu  Paris
avant la guerre et je dsire le trouver.

--Une querelle?

--Peut-tre...

--Mais, c'est jour de trve...

--Oh! pas pour des affaires particulires... j'ai mes raisons.

--Veux-tu que je t'accompagne?

--C'est inutile. Au revoir...

Et grce  ce prtexte, je me dbarrassai de Gaston, m'lanai au plus
pais de la foule et parvins  gagner la porte. Dix minutes aprs,
j'tais assis sur le seuil extrieur de la petite maison isole au
bord du Danube, que la comtesse Hayde m'avait assigne comme lieu de
rendez-vous.

J'attendis environ une heure dans la plus vive anxit.

Pourquoi la jeune Hongroise m'avait-elle donn rendez-vous? Pourquoi
avait-elle besoin de me voir et _n'avait-elle foi qu'en moi?_

A l'motion que de telles penses devaient faire natre dans mon coeur,
joignez le souvenir de ce serment infme que j'avais prt et de cette
loterie trange  laquelle j'avais consenti.

Depuis une heure, mes amis m'taient devenus odieux.

Il me semblait que ces trois hommes formaient entre _elle_ et moi une
barrire infranchissable.

Toutes ces rflexions tumultueuses torturaient mon esprit, lorsque je
vis se mouvoir dans l'loignement une forme humaine.

La nuit tait assez sombre, et je ne pus distinguer tout d'abord  qui
j'avais affaire.

Cependant j'entendis un pas lger rsonner sur le sol glac et bientt
je pus me convaincre que la personne qui venait  moi tait une femme.

Cette femme tait enveloppe dans une mante paisse qui lui cachait
entirement le visage.

Je crus que c'tait la comtesse elle-mme et j'allai vers elle.

Mais une voix qui m'tait inconnue me dit, en mauvais franais:

--Qui tes-vous?

--Je suis le marquis de Vilers.

--C'est bien, reprit la voix, on vous attend.

--O?

--Suivez-moi. _Elle_ n'a pu venir ici.

La femme inconnue me prit alors par la main et me ft remonter les bords
du Danube vers la ville, o nous pntrmes par une ruelle tortueuse et
sombre.

--O me conduisez-vous? demandai-je.

--Venez toujours, rpondit la femme encapuchonne.

Nous cheminmes ainsi de ruelle en ruelle pendant un quart d'heure
environ.

Puis, la femme s'arrta.

J'essayai alors de m'orienter, et je cherchai  savoir o je me
trouvais. J'tais sur le seuil d'une porte btarde, sous les murs d'une
maison noire et de sinistre apparence.

Un moment je crus  un guet-apens.

Mais je n'tais pas homme  reculer et me contentai de porter sous mon
manteau la main  la garde de mon pe.

La femme souleva un marteau qui rendit  l'intrieur un bruit sourd; une
minute s'coula, puis la porte s'ouvrit.

--Venez, rpta l'inconnue.

J'avais devant moi un corridor tnbreux.

La femme encapuchonne me prit par la main et m'entrana. Je fis en ce
moment une rflexion bizarre.

Peut-tre un rival malheureux avait-il entendu la comtesse Hayde
lorsqu'elle m'assignait un rendez-vous, et, ivre de jalousie, me
tendait-il un pige?

Mais je serais all au bout du monde et je n'en continuai pas moins 
marcher.

Tout  coup,  l'extrmit du corridor, nous atteignmes une porte.

La femme encapuchonne poussa cette porte, et, lorsque celle-ci fut
ouverte, je demeurai, bloui.




VII

OU TONY EST INITI A UNE SOMBRE HISTOIRE D'AMOUR


Je me trouvai, disait encore le marquis de Vilers dans ce manuscrit
si palpitant,  l'entre d'un joli boudoir comme nos marquises de
Versailles savent en avoir.

C'tait un boudoir  la franaise avec des meubles de Boule, des siges
en bois dor, recouverts de tapisseries des Gobelins; les murs taient
tendus d'une toffe de soie d'un gris tendre  grands ramages.

a et l, j'aperus des tableaux, des bronzes, des statuettes d'un got
parfait.

Je n'tais plus chez une Hongroise, j'tais chez une femme de qualit de
Versailles.

Ce boudoir tait vide cependant.

--Entrez, me dit la femme encapuchonne, et attendez.

Je fis quelques pas dans cette pice que deux flambeaux  trois bougies
clairaient, et je m'assis sur un canap auprs de la chemine, o
flambait un grand feu.

--Si je suis tomb dans un pige, pensai-je, il faut convenir que celui
qui m'y attire mne galamment les choses.

Mais  peine avais-je fait cette rflexion, qu'une portire s'carta
dans le fond du boudoir.

Je me levai prcipitamment, et un cri de surprise et de joie m'chappa.

La belle Hongroise pntrait dans le boudoir et vint  moi.

--Pardonnez-moi, me dit-elle, de ne m'tre point trouve moi-mme au
rendez-vous que je vous ai donn. Ce n'est point ma faute, en vrit;
c'est celle des circonstances. J'ai craint que nous ne fussions
surpris... et j'ai prfr ce lieu.

--Qu'importe! lui rpondis-je, puisque j'ai le bonheur de vous voir.

Elle eut un sourire triste et me demanda:

--Par o tes-vous venu?

--Par... l... fis-je en me retournant vers le mur, et en reconnaissant
avec surprise que ce mur n'avait aucun indice de porte.

Elle tira tout  fait la portire qu'elle avait souleve pour entrer.

--C'est mon boudoir, me dit-elle; il dpend de la maison de ville que
nous possdons  Fralen, mais au lieu d'y pntrer par cette porte,
vous y tes venu par une autre, que moi seule et la femme qui vous a
amen connaissons.

--Mon Dieu, ajouta-t-elle avec tristesse, savez-vous que si on vous
surprenait ici, vous seriez perdu?

J'eus un fier sourire de ddain.

--Et moi aussi peut-tre, ajouta-t-elle en courbant le front.

Alors seulement je frissonnai et jetai un regard inquiet autour de nous.
La comtesse Hayde vint s'asseoir auprs de moi, prit ma main et me dit:

--Monsieur le marquis, laissez-moi vous rpter que vous tes le seul
homme en qui j'aie foi.

--Oh! rpondis-je, permettez-moi donc alors d'tre le plus fier des
hommes.

--J'ai os venir  vous, me dit-elle, car vous tes brave et loyal et me
l'avez dj prouv.

--Comtesse...

--Ah! poursuivit-elle, tous ceux qui me voient jeune, belle, couverte de
pierreries, adore de tous, s'imaginent que je suis la plus heureuse des
femmes. D'autres encore prtendent, en me voyant refuser tous ceux qui
aspirent  ma main, que je suis une jeune fille sans coeur. Hlas!
les uns et les autres se trompent. Vous seul saurez le secret de ma
mystrieuse existence.

La jeune fille parlait avec une motion grave, pleine de dignit. Je
pris sa main et la portai respectueusement  mes lvres.

--Madame, lui dis-je, quelque terrible que puisse tre le secret que
vous allez me confier...

--Oh! dit-elle en m'interrompant, je sais qu'il sera gard.

--Parlez donc, madame, je vous coute...

--Monsieur le marquis, reprit-elle, je ne suis point la fille du comte.

Je fis un geste de surprise.

--Je ne suis pas Hongroise.

A cette rvlation, mon tonnement redoubla.

--Je suis ne  Paris, il y a aujourd'hui dix-neuf ans, et je ne suis
point comtesse de Mingrli.

Le comte de Mingrli n'est pas mme mon parent, et cependant il m'aime
avec une sauvage affection, avec une affection qui m'est odieuse et
m'pouvante.

--Mon Dieu! m'criai-je en frissonnant, qu'allez-vous m'apprendre?

Elle me comprit sans doute, car son visage eut une expression de dfi,
tandis qu'elle ajoutait:

--Oh! rassurez-vous, je suis reste digne de moi-mme. Le comte, aprs
m'avoir aime comme un pre, m'aime  prsent d'une autre affection; il
voudrait m'pouser. Mais, je vous l'ai dit, ce vieillard  demi sauvage
m'pouvante et, jusqu' prsent, j'ai refus son amour... et j'ai pu
le forcer  respecter ma rsistance. Hlas! je ne sais ce que me garde
l'avenir. Si on ne vient  mon aide...

--Oh! m'criai-je avec enthousiasme, je vous protgerai, moi, je vous
dfendrai.

--Merci! me dit-elle. coutez encore...

Je regardai la comtesse, dont la voix tait mue.

Elle reprit:

--Voici mon histoire. Je m'appelle Hayde de Tresnol, et je suis la
fille cadette du comte Armand de Tresnol.

--L'ancien colonel de Royal-Cravate?

--Oui.

--Mais je me suis battu sous ses ordres!...

--Je le sais, me dit-elle en souriant.

--Oh! poursuivez, madame, et dites-moi...

--Attendez... Mon pre a long-temps servi en Autriche. Il y avait connu
le comte de Mingrli et s'y tait li avec lui.

Une anne, j'avais alors dix ans, le comte vint  Paris, se prsenta
chez mon pre,  qui il venait rendre visite, et jeta un cri terrible en
m'apercevant.

Je ressemblais d'une faon trange  une enfant que le malheureux avait
perdue six mois auparavant.

Chez lui, toutes les affections sont violentes, vivaces et sentent un
peu l'homme primitif.

Le comte aimait ardemment sa fille morte; en me voyant, il se prit pour
moi, qui lui ressemblais, d'une ardente affection. Pendant un an, il ne
quitta point Paris. Il logea chez mon pre, il y vcut; il ne me quitta
pas.

J'tais sa fille.

Mon malheureux pre, vous le savez, continua la jeune fille, fut tu en
duel. J'avais dj perdu ma mre.

Mon pre mort, je devais tre confie  une parente loigne.

Le comte se chargea de moi, mais il s'en chargea  une condition qui
devait faire le malheur de ma vie.

Il ne m'adoptait point, il me faisait passer pour sa fille et me
substituait  elle, grce  cette ressemblance.

Tout le monde, en Autriche et en Hongrie, me croit sa fille, et c'est
pour lui,  moins qu'il ne m'pouse, le seul moyen de m'assurer son
immense fortune.

La jeune fille s'arrta un moment et me regarda silencieusement. Elle
tait mue; une larme brillait dans ses yeux.

--Ainsi, lui dis-je, aprs vous avoir aime comme sa fille...

--Il voudrait faire de moi sa femme.

--Mais c'est un vieillard! m'criai-je.

--Oh! rpondit-elle,  l'heure o il aurait pu, pour la premire fois
m'avouer son amour, j'tais encore une enfant, je l'aimais plus qu'aucun
homme au monde, et j'eusse fait ce qu'il m'aurait demand sans y
rflchir.

--Mais depuis...

Elle s'arrta une seconde fois et soupira.

Pour la seconde fois aussi, j'prouvai un tressaillement bizarre.

tait-ce un pressentiment?

Elle avait un nom et un aveu sur les lvres; mais elle se domina sans
doute et me dit brusquement:

--Croiriez-vous que cet homme s'est pris pour moi d'un amour si violent,
si trange, si effrayant, que sa jalousie est devenue mon supplice de
toutes les heures et de tous les instants!

Un jour, un jeune officier de hussards m'a demande en mariage.

Le comte a refus net.

Le jeune homme a os m'crire; il a fait plus, il est venu errer sous
mes fentres. Un matin, on l'a trouv mort dans un des fosss du
chteau. Le comte l'avait tu pendant la nuit.

--Quelle infamie! m'criai-je.

--Un autre jour, continua la jeune fille, ce tyran a os me dire: Vous
ne voulez point tre ma femme, soit! mais jamais vous n'aurez d'poux...
je tuerai tous ceux qui vous aimeront.

La jeune fille s'arrta encore, et la larme que j'avais vue briller dans
son oeil, roula lentement sur sa joue. Je pris sa main dans les miennes:

--Eh bien, lui dis-je, que dois-je faire? Qu'attendez-vous de moi?

--Sauvez-moi! me dit-elle.

Je jetai un cri.

--Ah! tenez, acheva-t-elle, vous souvenez-vous de cette nuit... o
j'allais  l'Opra... o vous m'avez sauve?...

--Oui.

--Eh bien, depuis lors...

Elle s'arrta... Sa voix tait tremblante, touffe.

--Achevez? je vous en conjure! m'criai-je hors de moi.

--Eh bien!... cette nuit-l, j'ai compris que je ne pouvais pouser le
comte...

Les dernires paroles de la jeune fille m'avaient ouvert le ciel.

Elle m'aimait!

Pendant deux heures, Hayde et moi, nous changemes les plus doux
serments et mditmes un plan d'vasion.

Je voulais  tout prix la soustraire  la tyrannie du comte, la conduire
en France et l'y pouser.

J'avais oubli le pacte honteux qui me liait aux autres _hommes rouges_.




VIII

OU LE MARQUIS DE VILERS S'APPRTE A CONSOMMER SA TRAHISON


Le timbre de la pendule, en marquant trois heures du matin, continua 
lire Tony, vint nous arracher, la jeune fille et moi,  notre extase et
 notre bonheur.

--Mon Dieu! me dit-elle, il faut que vous partiez! Le comte est rest au
bal, assis  une table de jeu; mais il va rentrer et il me fera demander
sans doute.

--Quand vous reverrai-je?

--Ah! quelle maudite guerre! murmura-t-elle. La trve expire au point du
jour.

--Il est pourtant impossible, lui dis-je, que nous attendions  dimanche
prochain.

--Oh! certes...

--Indiquez-moi un lieu o je puisse vous revoir demain. Tenez, ici, par
exemple...

--Y songez-vous?

--Je trouverai un moyen d'entrer sain et sauf dans la ville et de m'en
aller de mme.

--Eh bien, soit, me dit-elle...  demain...

--A demain! rpondis-je en lui baisant les mains avec transport.

Mais, comme je faisais un pas vers la porte mystrieuse, elle m'arrta.

--Ah! mon Dieu! me dit-elle, le billet.

--Quel billet?

--Celui que m'ont confi vos amis.

Le souvenir me revint, et je sentis mon sang se glacer.

--C'est une plaisanterie, balbutiai-je: nanmoins gardez-le, je vous
dirai tout demain.

Elle me conduisit jusqu' la porte qui s'ouvrit sans bruit.

Nous changemes le baiser d'adieu et je me trouvai dans les tnbres.

--Venez! me dit une voix que je reconnus pour celle de la femme
encapuchonne.

Celle-ci me conduisit dans la rue:

--Retrouverez-vous votre chemin?

--Parfaitement. Bonsoir.

Et je regagnai la maison du magnat, o l'on dansait toujours.

Un homme tait sur le seuil du premier salon quand j'entrai; c'tait
Gaston de Lavenay.

--On te cherche partout, me dit-il. Et Maurevailles prtend que tu as eu
un rendez-vous avec la belle Hongroise.

Je devins aussi ple qu'un fantme.

--Maurevailles est un niais, rpondis-je d'une voix altre.

En ce moment, je l'aperus qui venait nous rejoindre au bras de Marc de
Lacy.

Je fis un violent effort et je lui dis:

--O diable as-tu vu que j'avais eu un rendez-vous avec la comtesse?

--C'est une plaisanterie, rpondit Maurevailles; mais tu es dj si bien
avec elle que nous sommes un peu jaloux.

Je compris qu'il fallait  tout prix dtourner les soupons de mes amis,
et je dis en riant:

--Je fais les affaires de la communaut, messeigneurs.

--Et ce sera fort triste, ma foi! murmura Gaston, si tu n'es pas l'lu
du sort.

--Je me rsignerai...

--H! mais, dit Maurevailles, il faut pourtant que nous adoptions un
plan pour l'enlvement...

A l'infme proposition de Maurevailles, qui parlait d'enlever la
comtesse,--la femme que j'aimais dj si ardemment!--je plis et me
sentis chanceler.

Gaston de Lavenay rpliqua:

--J'ai un plan.

--Voyons?

--Je te l'ai dit; nous enlverons la comtesse dimanche prochain pendant
qu'elle ira entendre la messe  la petite chapelle qui est situe au
milieu des bois.

--C'est bien loin, dimanche, dit Maurevailles.

--Et puis qu'en ferons-nous? demanda Marc de Lacy.

--Nous la conduirons au camp.

--Aprs?

--Aprs, nous lui dirons: Nous vous aimons tous les quatre. Droulez le
papier que nous vous avons confi, et voyez quel est celui de nous qui
doit devenir votre mari.

--Mais enfin, messieurs, observai-je  mon tour, si elle prfre l'un de
nous.

--Tant pis! une femme enleve pouse qui l'enlve!...

--Messieurs, nous dit un officier franais, l'heure de rentrer au camp
est venue. Si nous partions?...

--Volontiers, rpondis-je; et je vous jure que je dormirai de bon coeur
sous ma tente.

L'officier qui venait de nous parler tait un tout jeune homme, cornette
au rgiment de Bourgogne; il tait nouveau dans l'arme, connaissait peu
de monde et tait enchant de nous accompagner.

Sa prsence nous empcha de discuter plus longtemps le plan
d'enlvement.

Nous quittmes ensemble le bal. Nous sortmes de la ville avant le point
du jour, et une heure aprs nous tions au camp.

J'avais, en route, pris le cornette sous le bras et je lui avais dit
tout bas:

--Rendez-moi un service.

--Parlez...

--D'abord, tes-vous discret?

--Quand je donne ma parole.

--Eh bien, donnez-la moi que ce que je vais vous demander restera 
jamais un secret entre nous.

--Foi de gentilhomme.

--Le marquis de Langevin, notre mestre de camp, lui dis-je, avait son
accs de goutte ce matin, et il n'est pas venu  Fralen.

--Je le sais.

--Vous tes son parent...

--C'est un cousin de ma mre,  la mode de Bretagne.

--Ce qui vous donne vos entres  toute heure dans sa tente?

--A peu prs...

--Eh bien, allez voir le marquis.

--Quand?

--En arrivant. Vous lui direz: Gnral, le marquis de Vilers a une grce
 vous demander; veuillez le faire appeler par un de vos aides de camp,
comme pour affaire de service et  propos de prtendues dpches venues
de France.

--Ce sera fait, m'avait rpondu le cornette.

Et, en effet,  peine tions-nous rentrs sous la tente habite en
commun par mes trois amis et moi, que nous vmes arriver un aide de camp
du gnral, le chevalier de Sorigny.

--Monsieur de Vilers, me dit-il, le colonel-gnral a reu de France des
nouvelles qui vous concernent.

Je jouai l'tonnement et je suivis le chevalier.

Mes trois amis n'eurent aucun soupon.

Le colonel-gnral, marquis de Langevin, qui n'tait plus jeune, bien
qu'il ft d'une bravoure passant pour chevaleresque, avait le malheur
d'tre atteint de la goutte.

Quand il avait son accs, force lui tait de garder le lit.

Mais, son accs pass, il remontait  cheval et devenait l'officier le
plus actif de l'arme.

Or, comme, ce jour-l, il avait son accs, je le trouvai au lit,
souffrant beaucoup et n'ayant ferm l'oeil de la nuit.

--Que diable me voulez-vous donc? fit-il en me voyant entrer.

--Je viens vous demander un service, gnral.

--Parlez, marquis.

--Un service auquel j'attache une si haute importance, que je donnerais
ma vie, s'il le fallait...

--Peste!

--Avez-vous bien besoin de moi devant Fralen, gnral?

--H! mais, rpondit le marquis, je n'ai pas plus besoin de vous que des
autres. Je fais le sige de Fralen, j'ai ordre de ne pas le prendre...
provisoirement du moins.

--Pouvez-vous me donner un cong?

--Sans inconvnient.

--Un cong de deux mois?

--Va pour deux mois. Je n'ai qu' appeler mon secrtaire.

--Non pas, gnral!

--Plat-il? fit M. de Langevin.

Alors j'expliquai au colonel-gnral que j'avais besoin de quitter le
camp et que, pour le camp tout entier, je devais avoir reu de lui une
mission secrte des plus importantes.

--Mais pourquoi tous ces mystres? fit le marquis.

--Il faut que je sauve l'honneur d'une femme, rpondis-je.

Le marquis tait un parfait galant homme.

--S'il s'agit d'une femme, me dit-il, je n'insiste pas, gardez votre
secret... et partez!...

--Mais ce n'est pas tout, gnral, lui dis-je.

--Que voulez-vous encore?

--Un mot pour le major Bergheim qui commande Fralen. Il faut que je
m'introduise dans la place et que, pendant trois jours, on m'y laisse
vivre  ma guise, sans me traiter en ennemi.

Le marquis de Langevin se fit apporter une plume et crivit la lettre
suivante:

Monsieur le major,

Un de mes officiers qui, de plus, est mon ami, a perdu son coeur dans
les rues de Fralen dimanche dernier; il demande quelques jours pour le
retrouver, et je vous engage ma parole de militaire qu'il ne s'occupera
ni de stratgie ni de politique.

Je suis, monsieur le major, le plus obissant de vos serviteurs,

Marquis DE LANGEVIN,

Colonel-gnral, mestre-de-camp.

--Avec cette lettre, me dit le marquis, vous ferez  Fralen tout ce que
vous voudrez.

--Merci, gnral.

--Il est inutile de vous demander, ajouta le marquis, si je dois vous
garder le secret?

--Un secret absolu, s'il vous plat, gnral!

--Allez, vous avez ma parole.

Je pris cong du gnral et je retournai auprs de mes amis.

--Messieurs, leur dis-je, les gentilshommes rouges vont tre rduits 
trois, de quatre qu'ils taient.

--Hein? dit Maurevailles.

--Je pars.

--Comment! Tu pars?

--Oui,  l'instant; on selle mon cheval.

--Et... o vas-tu?

--C'est un secret entre le colonel-gnral et moi. On m'envoie en
mission.

--Pour longtemps?

--Je ne sais.

Jusqu'au sige de Fralen, nous nous tions aims tous les quatre comme
si nous eussions t frres. Nous allions ensemble au feu, nous ne nous
quittions jamais.

Cependant, en apprenant mon dpart, une joie subite brilla dans leurs
yeux.

Je n'tais plus un ami, j'tais un rival.

Je m'loignais et leur laissais, croyaient-ils, le champ libre.

--Prends garde! me dit Gaston de Lavenay. Si tu n'es pas ici dimanche...

--Eh bien?

--Nous enlverons la Hongroise.

--Je ne serai pas ici; mais je compte bien, rpliquai-je, que si le sort
m'a dsign...

--Oh! nous tiendrons notre serment, sois tranquille, rpondit
Maurevailles.

Ces mots me firent prouver un remords passager.

N'allais-je pas trahir mes camarades?

Mais j'avais une excuse: la comtesse Hayde ne les aimait pas: elle
m'aimait!...

J'avais avec moi, au camp, un valet de chambre, Joseph, qui est encore 
mon service et qui m'est dvou jusqu'au fanatisme.

Joseph avait sell mon cheval, plac ma valise  l'aron et il
m'accompagnait.

Une demi-heure aprs, j'tais de retour  Fralen. Comme j'approchais
des lignes de dfense, j'avais plac mon mouchoir au bout de mon
pe, m'annonant ainsi comme un parlementaire. Les portes de Fralen
s'ouvrirent devant moi lorsque je montrai la lettre du marquis de
Langevin pour le commandant de place.

Le major Bergheim me reut sur-le-champ, ouvrit la lettre du marquis, la
lut, la relut, et finit par me regarder en souriant.

--Je gage, me dit-il, que j'ai la moiti de votre secret.

Je tressaillis.

--Oh! si c'est ce que je crois, poursuivit-il, soyez persuad que je n'y
mettrai aucun obstacle, moi...

Je gardai le silence.

--Il y a longtemps, acheva-t-il, que je souhaite une msaventure au
comte de Mingrli.

A ce nom, un lger incarnat colora mes lvres.

Le major Bergheim tait un vieux courtisan qui avait eu de grands succs
 Vienne, et mme  Paris, o, dans sa premire jeunesse, il tait
attach  l'ambassade. Il admirait M. de Richelieu pour ses galanteries
et il tait toujours prt  pauler un mauvais sujet.

--Oh! vous pouvez parler avec moi, me dit-il. Je sais tout et je suis
muet; je vois tout, et je suis aveugle. J'ai donc vu, la nuit dernire,
que vous tiez tomb perdument amoureux de la jeune comtesse Hayde.

--Monsieur...

--Et, certes, ce n'est pas moi qui vous trahirai.

Je dteste le comte et je vous souhaite tout le succs possible auprs
de sa fille.

Je remerciai le major de ses voeux et lui demandai la permission d'aller
me loger, muni d'un sauf-conduit qu'il me donna, dans un faubourg de la
ville, o je m'empressai de changer de vtement et de me mtamorphoser;
je m'appliquai une grande barbe, j'adoptai le costume des paysans
hongrois et, grce  la connaissance que j'avais de la langue de leur
pays, je me donnai, dans l'htellerie o nous descendmes, pour un riche
paysan de la Hongrie orientale apportant ses redevances  son seigneur,
qui se trouvait pour le moment  Fralen.

Et je passai la journe  chercher le moyen de soustraire, le soir mme,
la belle Hongroise  la tyrannie du comte...

La nuit venue, je me rendis, sous mon nouveau costume, dans cette rue
sombre, par laquelle j'avais dj pntr chez la jeune fille.

La femme encapuchonne m'attendait sur le seuil de la porte btarde.
Elle me prit silencieusement la main, et, comme la veille, me conduisit,
 travers le corridor tnbreux, jusqu' cette porte secrte qui donnait
accs dans le boudoir de la comtesse Hayde.




IX

OU TONY LIT LE DERNIER MOT DU SECRET DU MARQUIS


La jeune fille,--acheva de lire Tony,--m'attendait avec impatience. A ma
voix, elle touffa un cri de joie.

--Ah! venez vite, me dit-elle, j'ai une bonne nouvelle  vous donner.

--Parlez, rpondis-je en lui baisant la main.

--Le comte part.

--O va-t-il?

--A Vienne, o l'empereur le demande.

--Et il ne vous emmne point?

--Il le voulait; mais, depuis le matin, je me prtends malade.

--Et il consent  vous laisser ici?

--Oh! non pas, il m'envoie dans son chteau des bords du Danube.

--Avec qui?

--Sous la garde de ma gouvernante et d'une sorte d'intendant eu qui il a
une confiance aveugle...

--Mais alors...

--La gouvernante est cette femme qui vous a conduit ici.

--Et l'intendant?

--Je l'ai achet  prix d'or. Il favorisera notre fuite.

--Eh bien, lui dis-je, cela tombe  merveille, car, dmon ct, j'ai
tout prpar.

--Vraiment?

--J'ai lou une barque pour descendre le Danube. Elle est monte par
deux Bulgares.

--Mais, me dit-elle, si nous descendons le Danube, o irons-nous?

--En Turquie d'abord, afin qu'on perde nos traces.

--Et puis?

--En France.

--Oh! Paris, me dit-elle avec un naf enthousiasme, Paris!... le paradis
eu ce monde! c'est l que je veux vivre.

Je ne quittai Hayde que vers trois heures du matin, comme la nuit
prcdente.

Le lendemain, le comte partit pour Vienne, et sa prtendue fille monta
dans une litire avec sa gouvernante.

A une lieue de Fralen, la litire s'arrta.

En cet endroit la route ctoyait le Danube et une barque tait amarre
dans les roseaux.

Quatre hommes montaient cette barque, moi et mon domestique, dguiss
toujours en paysans hongrois, et deux mariniers bulgares.

L'intendant consentit  s'en aller, et la jeune fille et sa gouvernante
s'assirent dans l'embarcation.

Nous descendmes le Danube jusqu' la mer Noire.

L nous trouvmes un navire de commerce franais qui faisait voile pour
le Bosphore.

Deux mois aprs, nous dbarquions  Marseille, et huit jours plus tard
nous arrivions  Paris.

Vous me permettrez, mon ami, de vous rsumer en quelques lignes ma vie
tout entire  partir de cette poque. J'tais parjure avec mes amis,
et, malgr toutes les prcautions que j'aie pu prendre, ils ont su que
je les avais trahis et que j'avais enlev Hayde.

Longtemps maris secrtement, nous avons vcu ignors.

Malheureusement, un jour, nous emes la folie de penser que ni Marc
de Lacy, ni Maurevailles, ni Lavenay,  quatre annes de distance, ne
reconnatraient dans mademoiselle Hayde de Tresnol, devenue marquise
de Vlers, la jeune comtesse hongroise de Mingrlie.

J'annonai publiquement mon mariage, et nous vnmes habiter mon htel de
l'le Saint-Louis.

Mais, il y a huit jours, j'ai reu la lettre suivante, que je transcris
textuellement:

Marquis,

Te souviens-tu de Fralen?

D'abord nous t'avons souponn de nous avoir trahis et d'avoir enlev
la comtesse Hayde.

Aujourd'hui nos soupons se sont changs en certitude, et tu peux
t'attendre  notre visite.

Nous avons fait un nouveau serment, nous, tes anciens amis: le serment
de te tuer.

Gaston de Lavenay part le premier pour Paris.

Attends-le sous huit jours.

Aprs Gaston, ce sera Marc; aprs Marc, ce sera moi.

MAUREVAILLES.

Je les connais, ils viendront. Je les attends!...

C'est une fatalit, mon ami; mais je n'ai plus qu'un moyen de vivre
tranquille avec ma femme et sa jeune soeur qui tait reste  Paris et
que nous avons attire auprs de nous, c'est de tuer ces trois hommes
l'un aprs l'autre...

Hayde ne sait rien.

L finissait le manuscrit, qui ne portait plus qu'une signature, celle
du marquis de Vilers.

Pendant un moment, le commis de mame Toinon demeura comme stupfait.

Les pages qu'il venait de lire avaient produit sur lui une si vive
impression qu'il se demanda tout d'abord s'il ne rvait pas.

Puis sa jeune imagination s'veilla. Il se sentit devenir homme. Il
pensa:

--Pour avoir t si ardemment aime par ces quatre officiers, cette
comtesse Hayde, aujourd'hui marquise de Vilers, est donc bien belle?
Qui la protgera maintenant? Et ce pauvre marquis que j'ai vu mourir,
qui le vengera? Qui dfendra sa mmoire? O le trouver, ce baron de C...
 qui est adress le manuscrit?

Et, tout  coup, Tony, qui se prenait au srieux, se frappa le front et
s'cria:

--En attendant, monsieur de Vilers est abandonn l-bas dans la boue de
la place Royale.

Et vite il ouvrit la porte de la pice en emportant le coffret.

Dans le corridor, il rencontra Joseph, le brave valet de chambre, qui
s'essuyait les yeux et faisait des efforts inous pour ne pas sangloter.

--Du courage! lui dit-il.

--Ah! mon jeune ami, lui rpondit celui-ci, il faut en avoir de reste
pour savoir ce que je sais et faire ce que je fais. Il tait si bon,
mon pauvre matre, si vraiment gentilhomme! Quand, afin d'obir  sa
dernire volont, j'ai port vos costumes  ma matresse pour ce bal
o elle doit se rendre, il me semblait  chaque instant que les larmes
allaient me trahir. Ah! vous n'avez pas besoin de me recommander d'avoir
du courage. Je vous jure que j'en ai.

--Eh bien, reprit Tony, il vous en faudra un plus grand. Vous comprenez
bien que deux honntes femmes ne peuvent aller toutes seules au bal de
l'Opra. Mon pauvre Joseph, mettez le costume que votre matre aurait
pris et accompagnez-les.

--Mais vous voulez donc que je meure en route?

--Je ne veux rien, dit Tony. Je n'ai le droit de rien vouloir. Je vous
prie seulement de veiller sur celle que son mari ne peut plus protger.

Et ces mots furent prononcs sur un ton si simple et  la fois si
convaincu que le vieux valet de chambre rpondit:

--C'est juste. Quand le matre n'est pas l, il faut que le chien de
garde y soit. Je ferai ce que vous dites, mon ami.

--Eh bien,  demain, reprit Tony. Ainsi que le marquis m'en a pri, je
viendrai apprendre  la marquise la terrible nouvelle... aprs qu'elle
aura got le dernier plaisir souhait devant lui.

Sur ces mots, le jeune homme s'loigna et se dirigea vers la place
Royale. Il voulait faire dposer jusqu'au lendemain chez mame Toinon le
cadavre du marquis.

A son grand tonnement, la place, toujours dserte  cette heure, tait
pleine de monde. L'htel prs duquel le marquis avait t frapp tait
clair et ouvert; de nombreux groupes causaient sur le pas de la porte.

Tony s'approcha et prta l'oreille.

--Il n'y a plus de sret dans Paris, disait un bon bourgeois.

--Mais ce doit tre un duel, rpliquait un autre.

--Je vous soutiens que c'est un assassinat.

Instinctivement Tony pensa que la prudence lui faisait un devoir de se
taire.

--Si je parle, se dit-il, ils m'entraneront chez le lieutenant de
police qui me retiendra et me prendra mon temps. J'ai un autre soin 
remplir.

Et, se glissant dans les groupes, il couta un mot par-ci, un mot
par-l. Au bout de quelques minutes, il savait que le corps du marquis,
rencontr par des passants qui avaient rveill tous les habitants de la
place Royale, venait d'tre transport au Caveau des morts.

C'est ainsi qu' cette poque on appelait la Morgue.

Le Caveau des morts tait situ dans le sous-sol de la prison du
Chtelet.

A seize ans, on a de bonnes jambes. Tony arriva au Chtelet en mme
temps que les gens de police qui portaient la civire. Une crainte le
tourmentait. Il se disait:

--Que l'on trouve dans les poches du marquis un papier  son nom ou
que quelqu'un le reconnaisse, on ira aussitt avertir froidement,
brutalement sa femme. Il faut que j'empche cela.

Et, s'introduisant dans le Caveau des morts derrire les gens de police,
il se cacha sous l'une des nombreuses civires dposes dans la premire
salle et attendit que ceux-ci fussent partis.

Ds que le gardien les eut reconduits, sa lumire  la main, jusqu'au
seuil de la porte et se fut barricad, Tony, pour ne pas l'effrayer, se
mit  tousser lgrement.

Le gardien dressa la tte.

Tony recommena un peu plus fort.

Le gardien entra dans la loge ou reposait sa femme et dit  celle-ci:

--coute donc.

Tony eut un gros rhume. La gardienne dit:

--Est-ce que ce monsieur qu'on vient d'amener ne serait pas mort?
Veux-tu que je me lve?

Il faut croire que cette excellente femme n'avait pas une foi trs
grande dans la bravoure de son poux; mais le commis de mame Toinon
l'ayant entendue faire cette rflexion et voulant lui pargner la peine
de prendre froid, sortit de sa cachette et se montra timidement  la
porte de la loge.

--Au secours! s'cria le gardien.

--N'ayez pas peur, dit Tony, je ne vous veux que du bien.

--Eh! il a l'air gentil, ce petit-l, fit la gardienne... coute-le donc
pourvoir.

Aprs leur avoir racont comment il se trouvait devant eux, le commis 
mame Toinon ajouta:

--Je connais le gentilhomme qu'on vient de placer dans le Caveau.

--Eh bien, grommela le gardien, ce n'est pas  cette heure-ci qu'on fait
les dclarations.

--Aussi ne suis-je pas venu pour en rdiger une.

--Qu'est-ce que vous demandez alors?

--Pour des raisons particulires, il ne faut pas que la femme de ce
gentilhomme, madame la marquise, soit informe de sa mort avant que je
vous le dise.

--Comment, c'est un marquis! s'cria la gardienne.

--Et trs riche! rpondit Tony. Je vous promets, au nom de sa femme, une
forte somme si vous vous arrangez de faon qu'on ne reconnaisse pas le
cadavre avant demain  midi. Songez donc, on le lui porterait. Jugez de
la douleur de la pauvre femme qui croit son mari en parfaite sant.

Et Tony donna de si excellentes raisons, sentimentales et pcuniaires,
que le gardien, et la gardienne, dans l'esprance de faire une bonne
affaire en mme temps qu'une bonne action, lui promirent tout ce qu'il
voulut.

--Alors une dernire prire, ajouta le jeune homme. Permettez-moi de le
voir ce soir.

--a, c'est plus facile que le reste, dit le gardien, qui commenait 
exagrer l'importance de ses services pour tre mieux rcompens.

Et il fit pntrer le jeune ami du marquis dans le Caveau des Morts.

Sur une dalle de pierre,  ct de cinq ou six autres cadavres, reposait
l'infortun dont Tony possdait le secret.

Ple et blme, les yeux encore ouverts, le marquis avait, dans la mort,
une expression de douceur et de beaut qui impressionna vivement le
tmoin de sa dernire heure.

Tony, d'abord, lui ferma les yeux, puis l'embrassa et s'agenouilla.

Quelle inspiration d'en haut lui vint pendant sa courte prire? Nous
ne saurions le dire. La vrit est qu'en se relevant, le jeune homme
s'cria:

--Monsieur le marquis, je demandais qui protgerait votre veuve et qui
vous vengerait. Eh bien, ce sera moi!

Et Tony, tendant la main sur le cadavre, ajouta solennellement:

--Je le jure!!!

Puis il dposa un dernier baiser sur le front du gentilhomme, remercia
de nouveau le gardien et sortit.

Un quart d'heure aprs, Tony entrait chez mame Toinon et lui disait:

--Je veux aller  l'Opra!...

La costumire jeta un cri de joie, sans avoir le soupon des graves
vnements que cette soire allait prparer, et se hta tellement
qu'elle ne vit pas mme son commis serrer le coffret qu'il portait, dans
un vieux bahut dont il avait la clef...




X

LE PREMIER BAL DE TONY


Le bal de l'Opra tait, en ce temps-l, le rendez-vous de la cour et de
la ville.

Les femmes de qualit, les grands seigneurs s'y pressaient.

Les abords de l'Opra, alors situ o se trouve  prsent le thtre de
la Porte-Saint-Martin, taient, ce soir-l, ds minuit, encombrs de
litires, de carrosses et d'une foule compacte de masques.

Deux litires arrivrent  peu prs en mme temps et s'arrtrent devant
le pristyle.

Deux jeunes femmes et un homme, ce dernier paraissant g et trs
embarrass de sa personne, sortirent de l'une. Un jeune homme et une
ronde commre sortirent de l'autre.

Les deux jeunes femmes et leur suivant portaient des costumes villageois
que reconnurent la ronde commre et le jeune homme qui l'accompagnait.

Car ces costumes provenaient de la boutique de mame Toinon, et le jeune
homme en question n'tait autre que notre ami Tony.

Mais Tony tait mtamorphos. Au lieu de son habit de droguet et de ses
bas de filoselle, Tony portait un habit de drap soutach d'or, un beau
gilet  ramages, une culotte et des bas de soie.

Il tait poudr  frimas, portait l'pe en verrouil, le tricorne sous
le bras et avait tout  fait l'air et les faons d'un vrai gentilhomme.

Pour tous ceux qui le virent entrer, Tony tait un jeune seigneur
dbauch qui ddaignait de se dguiser et s'en venait promener  l'Opra
sa jolie figure,  seule fin d'y faire des conqutes.

Quant  la femme  laquelle il donnait la main, on a dj reconnu mame
Toinon.

Mame Toinon s'tait dguise en marquise.

Elle avait les bras nus ainsi que les paules, un tout petit masque sur
le visage, un masque qui, ne cachant presque rien, laissait admirer les
dents, ptiller le regard, s'arrondir le sourire.

Tony la conduisit triomphalement dans la salle.

Mame Toinon le regardait et le trouvait charmant.

--Tu es un vrai gentilhomme, lui dit-elle.

Tony soupira.

--Et je vais tre fire de danser avec toi.

--Dj? fit-il navement.

Ce mot impressionna douloureusement la sensible costumire.

--Comment! dit-elle, tu veux me quitter?

--Non, mais...

--Ah! c'est que je suis un peu jalouse de mon cavalier, moi...

Et mame Toinon montra ses dents blanches, panouit son sourire, et, pour
la premire fois sans doute, enveloppa son ami d'une oeillade assassine.

--Patronne, dit tout bas Tony, je suis prt  vous faire danser...
Tenez, justement on organise un menuet l-bas.

Mame Toinon prit la main que lui offrait son commis et dit tout bas:

--Garde-toi bien de m'appeler patronne; puisque nous jouons aux gens de
qualit, il faut en avoir les faons. Tu m'appelleras _baronne_.

--Et vous, comment m'appellerez-vous?

--Moi, je t'appellerai _chevalier_. Viens.

--Ah! pardon, dit Tony, je vous ai dit que j'allais vous faire danser...

--C'est convenu.

--Mais  une condition...

--Comment, petit drle? dit la costumire, tu me fais des conditions 
prsent...

--J'ai un devoir  remplir.

--Lequel?

--Il faut que j'excute un article du testament du marquis de Vilers.

--Quel est-il?

--C'est un secret, patr... _baronne_, je veux dire.

La prtendue baronne n'eut point le temps de rpondre, car l'orchestre
la contraignit  se mettre en place.

Prcisment, l'une des deux bergres, qui taient entres au bal en
mme temps que Tony et madame Toinon, donnait la main  un officier des
gardes-franaises et se trouva faire vis--vis  la costumire et  son
commis.

Le menuet commenait.

Tout en dansant, Tony dvorait des yeux la danseuse et se demandait:

--Est-ce elle ou sa compagne qui est la marquise de Vilers?

Il lui vint une inspiration.

Au moment o il dut, pour obir aux lois du menuet, changer de danseuse
et quitter mame Toinon pour sa cliente, il dit tout bas  cette
dernire:

--Vous souvenez-vous de Fralen?

Soudain l'inconnue tressaillit, se troubla, et Tony sentit sa main
trembler dans la sienne.

Il tait fix.

--Fralen, murmura la pauvre femme d'une voix mue. Vous avez entendu
parler de Fralen?

--Et du marquis de Vilers...

Elle tressaillit de nouveau et regarda cet adolescent au charmant
visage, au doux sourire un peu triste, au regard plein de mlancolie.

--Qui donc tes-vous? fit-elle avec plus de curiosit que d'effroi.

--Un ami...

--Votre nom?

--Le chevalier Tony, rpondit le commis hardiment.

--Vous connaissez mon mari?

--Oui.

--Est-il ici?

--Non, et c'est lui qui m'envoie.

--Mon Dieu! fit la marquise avec inquitude, o donc est-il?

--A Versailles, chez le ministre.

--Mais il reviendra cette nuit?

--S'il le peut...

--Et il vous envoie?

--Pour vous rassurer, madame.

Tony ne put en dire davantage; une nouvelle _figure_ le spara, et il
rejoignit mame Toinon.

Le menuet fini, un flot de masques passa entre Tony et la marquise, qui
se perdirent de vue un moment.

Un mousquetaire, qui venait au bal en quittant son service, charm par
les belles paules, le lger embonpoint et le pied finement cambr de
mame Toinon, papillonnait autour d'elle et lui disait mille galanteries.

Tony profita de la circonstance pour abandonner mame Toinon et se mettre
 la recherche de la pauvre veuve.

Mais la foule tait nombreuse, difficile  fendre, et notre jeune hros
erra pendant un bon quart d'heure avant d'avoir aperu celle qu'il
cherchait.

Tout  coup, un homme dont le visage tait dcouvert et qui portait un
manteau rouge, passa prs de lui.

Tony le reconnut sur-le-champ.

C'tait ce gentilhomme qui avait tu l'infortun marquis. C'tait le
comte Gaston de Lavenay.

--Il doit chercher la marquise, pensa Tony.

Et il se mit  le suivre. Il le vit errer  travers le bal, puis
s'arrter soudain.

Il s'arrta aussi. Le comte fit tout  coup quelques pas en avant et
salua. Il tait en prsence de la marquise de Vilers, dont le masque
s'tait dtach un instant, et qu'il avait aussitt reconnue, bien que
ne l'ayant pas vue depuis quatre longues annes.

--Bonjour, marquise, dit le comte d'un air railleur.

Tony s'tait gliss derrire elle.

--Monsieur!... fit la marquise, je ne vous connais pas.

--Nous allons, si vous le permettez, renouer connaissance. Je suis le
comte de Lavenay, et vous tes la marquise de Vilers.

La pauvre femme jeta autour d'elle un regard perdu; elle semblait
chercher un appui. En vrit, elle ne se souvenait plus de lui. Nous
savons que le marquis ne lui avait jamais parl du serment qui le liait
aux Hommes Rouges, et, comme leur souvenir lui tait excrable, il
avait toujours vit de prononcer leurs noms. La marquise pensait avoir
uniquement affaire  l'un de ces hommes de plaisir, qui frquentent
l'Opra, et ne se souciait nullement d'tre l'hrone d'une aventure de
bal.

--Ah! marquise, reprit le comte, vous conviendrez que j'ai mis une
certaine discrtion  ne point troubler votre lune de miel.

--Monsieur!...

--Cependant, deux de mes amis et moi, nous dsirerions avoir un certain
billet que nous vous avons confi un soir  Fralen...

A la demande du comte, la mmoire revint  la marquise qui, ne sachant
pas qu'elle avait devant elle l'un des plus grands ennemis de son mari,
rpondit lgrement:

--Oh! monsieur, excusez-moi. Le billet confi  Fralen?... Vous me
rappelez une bien lointaine histoire.

--Avez-vous au moins gard ce billet?

--Non, certes. Je n'y pensais plus, quand un jour monsieur de Vilers l'a
trouv par hasard dans mon _bonheur du jour_...

--Il l'a ouvert?

--Parfaitement, puis l'a jet au feu avec colre. Je me souviens mme
que jamais il n'a voulu me dire ce qui l'avait offens dans ce papier.
Mais venez le lui demander demain. Il sera peut-tre moins discret avec
vous.

--Votre mari ne nous dira rien, madame ricana le comte.

--Et pourquoi?

Le comte eut un sourire trange et sans doute il allait ajouter:

--Votre mari ne nous dira rien, madame, parce qu'il est mort, parce que
je l'ai tu!

Mais il n'en eut pas le temps.

Tony, qui tait devenu, nous l'avons dit, un homme, Tony, qui n'avait
pas cess de se tenir auprs de la marquise et avait tout entendu, se
dressa sur la pointe des pieds et jeta son gant au visage du comte.

--Vous tes un lche! dit-il.

Le comte, stupfait, ananti par une semblable insulte, touffa un cri
et fit un pas en arrire.

Puis il regarda son agresseur.

Tony n'tait qu'un enfant, mais il avait l'oeil tincelant, les lvres
ples, et il appuya la main sur la garde de l'pe qu'il portait pour
la premire fois, avec tant de fiert et de rsolution que le comte de
Lavenay comprit qu'il avait devant lui un adversaire srieux.

--Vous tes un lche, rpta froidement Tony.

La marquise reconnut son vis--vis de tout  l'heure.

--Ah! _chevalier_, dit-elle, perdue.

Ce titre qu'elle donnait  Tony acheva de faire illusion.

Le jeune Tony tait beau; il tait bien tourn; il portait galamment son
habit de gentilhomme.

Le comte ne douta pas un instant qu'il et affaire  un homme
parfaitement n.

--Ah! mon petit monsieur, dit-il, je vais vous couper les oreilles sur
l'heure.

--Venez donc, dit Tony, et priez Dieu qu'il vous rende la peau bien
dure!

Il jeta un regard protecteur  la marquise et sortit, fier et hautain,
sur les pas du comte, en se flicitant d'avoir dcid Joseph  venir au
bal. Il le rencontra  quelques pas de l'endroit o s'tait passe cette
scne et lui confia la marquise.

Mame Toinon n'avait rien vu, rien entendu.

Elle tait tout entire aux galanteries du mousquetaire qui lui donnait
le titre de baronne.




XI

LES TERREURS DE MAME TOINON


Le comte et Tony gagnrent la porte, quittrent l'Opra et s'en allrent
jusqu'au premier rverbre; l, le comte tira son pe.

Tony l'imita.

Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune
adversaire.

--C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!...

--Je vous connais, moi, rpondit Tony.

--Qui tes-vous?

--Peu vous importe!

--Cependant...

--Faut-il vous rpter, une fois de plus, que vous tes un lche?

Le comte rugit.

--Un lche et un assassin!...

--En garde, donc! s'cria le comte hors de lui.

--Je suis l'excuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez
tu ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis jur de vous
tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...

Et Tony, qui n'avait jamais touch une pe et se trouvait en prsence
de l'un des bretteurs les plus renomms de ce temps, Tony fondit sur son
adversaire avec cette imptuosit, cette vaillance brutale de ceux qui
n'ont point t initis aux galantes finesses de l'escrime... Aussi,
avec son inexprience et sa jeunesse, semblait-il prdestin  trouver
la mort dans ce combat qu'il avait provoqu.

Le comte Gaston de Lavenay tait un tireur habile et prudent qui s'tait
fait une rputation terrible dans les gardes-franaises.

C'tait lui qui avait tu le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui
longtemps,  Versailles, avait sem l'effroi parmi les gentilshommes.

Tony allait donc mourir.

Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son
client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'tait venue  l'Opra
que pour s'y amuser trs consciencieusement, mame Toinon, disons-nous,
s'tait longtemps complue  couter les paroles du beau mousquetaire,
qui persistait  la considrer comme une femme de qualit.

Mais, au bout d'une demi-heure, aprs avoir dans et vals, la
costumire se prit  songer  Tony.

O tait-il?

Elle le chercha longtemps  travers le bal, et, pour la premire fois
peut-tre, elle prouva un bizarre sentiment de jalousie.

--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?

Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous
savons qu'en ce moment Tony tait sur le point de partager le sort du
marquis de Vilers.

Tout  coup, arrive sur le lieu mme o avait eu lieu la provocation,
elle vit et entendit quantit de gens qui, avec force gestes, se
racontaient et interprtaient  leur faon la scne que nous avons
raconte.

Elle bondit et, de ses deux bras cartant la foule, se plaa au milieu
du groupe stupfait; puis, s'adressant  celui qui semblait en savoir le
plus:

--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jet tout  l'heure
son gant au visage d'un seigneur?...

--Oui. J'tais  deux pas.

--Et ce jeune homme tait un beau petit blond tout poudr?

--Parfaitement.

--Dguis en mousquetaire?

--C'est cela.

--Et ils sont sortis ensemble?

--Par le foyer d'entre.

Grce au mme mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame
Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit
quatre  quatre les marches de l'escalier.

Il tait trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir  l'Opra
taient dj entrs. Aucun des danseurs ne songeait encore  se retirer.
Mame Toinon ne rencontra donc personne  qui elle pt demander de quel
ct s'taient dirigs les deux hommes.

Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?

Une minute aprs, elle tombait comme la foudre entre les deux
adversaires qui ne l'avaient mme pas vue venir, et, entourant de l'un
de ses bras son petit Tony, s'criait en agitant l'autre sous le nez du
comte abasourdi:

--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui
allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutt, savez-vous?

Tout en treignant contre elle l'ador de son coeur, la commre lui
arracha de la main son pe et se mit bravement en garde  sa place.

Le comte commenait  trouver la scne fort amusante. Son adversaire
improvise continua:

--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-l est mon enfant
d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon,
costumire, qui a mme une boutique joliment achalande.

A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaiss son pe depuis
l'invasion de cette singulire femme, ne se tint plus de rire.

--Un commis, lui, oh! c'est trop drle! Et moi qui avais pris son
dguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait
_chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas
avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous
salissent pas, nous autres...

Tony cumait de rage, mais le bras gauche de mame Toinon tait
vritablement un tau, duquel il lui fut impossible de se dgager,
pendant que le comte, toujours riant aux clats, remettait son pe au
fourreau, puis s'loignait...

Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour  la
lueur du rverbre.

Tony pleurait.

--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de
boutique...

Il s'opra en lui comme une rvolution.

L'histoire qu'il avait lue, l'avait initi aux moeurs et  la vie des
gentilshommes. Il se sentit rougir  la pense que la marquise de
Vilers, elle aussi, quand elle le reconnatrait, ne verrait peut-tre en
lui que le commis de mame Toinon.

Il se frappa sur le coeur et dit:

--Cela changera!

 partir de ce moment, l'avenir de l'enfant tait-il donc
irrvocablement dcid?

Toutefois, pensant  la marquise, il se souvint qu'elle tait reste au
bal.

--Adieu, dit-il  mame Toinon.

--O veux-tu aller encore?

--A l'Opra.

--Pour y rencontrer une nouvelle affaire?

--Pour y accomplir un devoir.

En prononant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit
qu'il serait inutile de lutter contre sa volont.

--Adieu, fit-elle.

Et notre hros, qui se trouvait de prime abord au niveau des
circonstances, remit fort galamment son pe au fourreau, rajusta ses
habits un peu en dsordre et rentra dans le bal.

Mais,  vingt pas derrire lui, se glissait mame Toinon.




XII

LE SAUVEUR DE RJANE


La marquise de Vilers tait tombe sur une banquette non loin de
l'endroit o le comte Gaston de Lavenay avait os l'aborder.

Seulement elle avait t rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait
Joseph.

Tony alla droit  elle.

--Madame, lui dit-il  voix basse, vous avez tout  craindre du comte
Gaston de Lavenay...

Elle tressaillit et le regarda.

Tony ajouta simplement:

--Jusqu' ce que je l'aie tu.

La jeune femme touffa un cri.

--Mais, qui tes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma dfense?

--Un inconnu qui connat toute votre histoire.

La marquise plit sous son masque.

--Vous tiez  Fralen? dit-elle.

--Non, madame.

--Alors, mon mari vous a racont?...

Tony regarda la marquise avec tristesse.

--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et
cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un
conseil...

--Mais, monsieur...

--Quittez le bal...

--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...

--Rentrez  votre htel et priez...

La marquise devint affreusement ple...

--Mon Dieu! dit-elle.

--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est misricordieux
et il protge les faibles contre les forts, les bons contre les
mchants.

La marquise, perdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et
profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.

--Rjane, dit-elle  sa soeur, viens.

Elle fut force de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait
plonge dans un rve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant,
depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.

Nous avons peu parl d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges.
Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne
songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Rjane tait
vraiment anglique.

Reste au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait t
retire par la marquise, quelques jours aprs l'installation dfinitive
de celle-ci  Paris. A l'htel de Vilers, c'tait Rjane qui, sans qu'on
le lui et jamais demand, veillait  ce que tous les ordres donns par
sa soeur ou par son beau-frre fussent toujours strictement excuts.
Elle avait tudi leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps
rien  souhaiter au marquis ou  la marquise.

Aussi cette dernire fut-elle bien tonne d'avoir  lui dire deux fois:

--Viens.

Que s'tait-il donc pass? Nous allons le dire. Rjane jouera,
d'ailleurs, dans l'pouvantable drame que nous nous sommes donn la
mission de raconter, un rle trop important pour que nous la laissions
plus longtemps dans l'ombre.

Le comte de Lavenay n'tait point venu seul au bal de l'Opra. Ses amis,
Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient galement leurs
manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son ct, la marquise,
pendant que Lavenay la trouvait  l'endroit que nous connaissons.

Au moment o madame de Vilers faisait vis--vis  Tony, un flot de
curieux spara d'elle Joseph et Rjane, puis, jetant le vieux valet de
chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant
affole.

Dans ce couloir, un gigantesque tambour-matre paradait,  moiti gris,
devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.

Rjane vint s'chouer contre lui.

Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.

Le tambour-matre confia sa canne  un voisin et, asseyant la jeune
fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il et fait
de sa canne.

La foule trpignait d'aise. Quant  Rjane, stupfaite, effraye, elle
allait s'vanouir.

Tout  coup, le tambour-matre reut en pleine poitrine un formidable
coup de poing.

--Misrable! lui cria une voix.

Et celui, qui avait frapp et parl, lui arracha l'enfant, la saisit
dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des
rafrachissements o il lui administra un cordial.

C'tait Maurevailles.

--Oh! monsieur, vous tes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.

Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir 
jamais des traits de son bienfaiteur.

Hlas, c'en tait fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait
de celui-ci dans son coeur.

La tendre enfant qui, jusqu' ce moment fatal, avait ignor l'amour,
allait aimer, pour son malheur ternel, l'un des hommes qui avaient jur
de tuer M. de Vilers et de possder la marquise!

Quelques instants aprs, celui-ci la remettait entre les mains de
Joseph, sans qu'elle et os lui demander son nom, et c'est cette
timidit qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en
vain...

A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva
soudain.

Tony aida les deux femmes et Joseph  sortir du bal.

Au moment o elle montait en litire, la marquise lui saisit vivement le
bras.

--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vrit... si terrible
qu'elle soit.

--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.

--Pourquoi?

Il n'hsita point  mentir, tant l'endroit lui semblait dplac pour
apprendre  la marquise une si horrible nouvelle, et rpondit:

--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connatrai demain et je
vous en ferai part. Je vous le promets.

Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter  la marquise,
puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protge
et revint se poster  la porte de l'Opra pour les empcher au besoin,
autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre  sa poursuite.

Quel ne fut pas son tonnement quand il trouva sous le pristyle la
bonne mame Toinon!

La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.

--Ah! viens, s'cria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprs
d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!

Et, bon gr mal gr, elle l'entrana vers la rue des Jeux-Neufs.

Chemin faisant, Tony, de nouveau enserr dans les bras de mame Toinon,
lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de
terreur.

--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jet!

--Mais enfin qu'y a-t-il?

--Il y a que, au moment o tu reconduisais tes grandes dames, deux
hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.

--Qu'est-ce que cela fait? rpliqua tranquillement Tony.

--Ce que a fait? Ah! tiens, tu m'pouvantes. Tu cours  la mort, pour
sr. Ils taient vtus de rouge, comme lui.

--De rouge? Alors c'taient les marquis de Maurevailles et de Lacy...

--Comme tu nous dfiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais
s'ils te tenaient!

--Qu'avez-vous donc entendu?

--Voici. Quand tu es pass devant eux, celui que tu sais a racont ton
affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a rpondu? Il a dit:
Puisque ce petit-l veut nous gner, tu as eu tort de ne pas en finir
avec lui. A quoi l'autre a rpliqu: Veux-tu que je lui cherche
querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a ripost notre oiseau,
j'ai rflchi. Il y a un lieutenant de police  Paris. Il pourrait se
fcher  la fin. Attendons une occasion meilleure. J'espre que tu te
tiendras tranquille maintenant?

--Je n'en ai plus le droit.

--Tu me feras mourir.

Et, jusqu' la maison, la pauvre femme se rpandit en jrmiades
dsespres!




XIII

A L'HOTEL DE VILERS


Aprs avoir enfin gagn sa chambre, Tony, tout boulevers par les
terreurs de mame Toinon, rcapitula dans son cerveau les vnements
singuliers dont il venait d'tre tmoin et acteur.

Pour un enfant de seize ans, habitu  l'existence calme et un peu
efface qu'il avait mene jusqu'alors auprs de la bonne mame Toinon, il
y avait de quoi devenir fou.

Tony en tait  se demander s'il n'avait pas rv, si le duel sans
tmoins, la cassette d'bne, le manuscrit du mort, l'histoire des
Hommes Rouges et enfin l'aventure du bal de l'Opra n'taient pas le
rsultat d'un pouvantable cauchemar...

Malheureusement il n'y avait pas  en douter. Tout cela tait arriv,
bien vritablement arriv.

--Que vais-je faire, ou plutt que dois-je faire? se demandait le jeune
commis en s'asseyant, pour rflchir, sur le bord de sa couchette.

Il songeait que son premier devoir tait maintenant d'informer la
comtesse de Vilers de la mort de son mari. Mais il tait peut-tre
bien tt pour se prsenter  l'htel. La jeune femme, rentrant du bal,
puise par tant d'motions, n'avait-elle pas besoin d'un repos si
pniblement gagn?

Il se dit qu'il valait mieux attendre quelques heures. Il ferait jour
alors  l'htel de Vilers. La comtesse, remise de sa nuit, serait mieux
 mme de recevoir l'pouvantable nouvelle.

Puis Tony succombait  la fatigue; malgr lui, ses paupires
s'appesantissaient.

Il pensa que sa mission ne se bornait pas  voir la comtesse, qu'il lui
restait bien d'autres choses  faire et que, loin de nuire au succs,
quelques heures de sommeil lui rendraient,  lui aussi, la force
ncessaire pour les accomplir jusqu'au bout.

Dans cette ide, il se coucha tout habill sur son lit et
s'endormit,--pour quelques heures, pensait-il.

Mais, l'on doit s'en douter, le pauvre garon tait rompu de lassitude,
et  son ge on dort bien.

Quand il se rveilla, le jour commenait  tomber...

--Ah! mon Dieu, s'cria-t-il, quelle heure peut-il tre et combien de
temps ai-je dormi? Pourvu qu'il ne soit pas trop tard maintenant!...

Et, sans quitter le costume de mousquetaire qu'il avait port  l'Opra,
costume qui, du reste, nous l'avons dit, allait remarquablement bien 
sa figure veille et fire, il descendit les escaliers quatre  quatre
et s'lana dans la rue.

Il arriva bientt  l'le Saint-Louis. La porte de l'htel tait ferme.

Il frappa. Personne ne rpondit.

--Que se passe-t-il donc? se demanda-t-il.

Tony saisit de nouveau le marteau et se mit  frapper de toutes ses
forces. Mais ce fut en vain.

Quelques bourgeois du voisinage, seuls, ouvrirent leurs fentres pour
voir d'o venait ce tapage. Puis, se disant que les affaires de l'htel
de Vilers ne les regardaient point, ils rentrrent prudemment dans leur
logis.

Tony ne se rebuta pas. Irrit au contraire de ce silence, il voulut en
pntrer la cause.

--L'htel, pensa-t-il, doit avoir une autre sortie, soit du ct de la
Seine, soit sur la rue voisine.

Et il se mit  chercher cette issue.

Il ne se trompait pas.

Comme toutes les demeures seigneuriales de cette poque, l'htel de
Vilers donnait sur d'immenses jardins qui s'tendaient jusqu'au quai de
Bthune.

Le mur, qui leur servait de clture, avait sans doute quelque point
vulnrable, quelque brche o il tait facile de le franchir en
s'corchant un peu les mains et les genoux.

Il est vrai que Tony, en commettant ainsi une escalade, s'exposait 
recevoir un coup de fusil ou tout au moins  tre arrt par quelque
jardinier.

Mais il n'y pensa mme pas.

Et, depuis vingt-quatre heures, il en avait vu bien d'autres!

Il prit donc sa course vers le quai, dcid  pntrer de vive force
dans l'htel.

Comme il arrivait au coin de la rue de la Femme-sans-Tte, il aperut
une voiture attele de deux chevaux qui stationnait sous la garde d'un
cocher.

Trs press d'arriver  son but, le jeune homme ne jeta qu'un regard
distrait sur cette voiture, un de ces grands carrosses monumentaux
suspendus  d'immenses courroies de cuir, comme on les faisait en ce
temps-l et dont on retrouve encore quelques spcimens au Petit-Trianon
et au muse de Cluny.

D'ailleurs l'et-il regarde, il n'et pu voir dedans, car devant les
glaces les rideaux de cuir taient ferms.

Quant au cocher, qui ne portait pas de livre, il avait, pour se
prserver sans doute contre le froid de janvier, relev jusqu'aux
oreilles les collets de sa roquelaure, et les boucles de sa perruque lui
cachaient en grande partie le visage.

Tony avait d'ailleurs bien autre chose  faire que de s'occuper de ce
carrosse, qui appartenait probablement  quelque seigneur du voisinage.

Il lui tardait d'en finir.

Il examina rapidement la muraille du jardin et trouva bientt l'aide
qu'il cherchait.

Par-dessus la crte du mur, un gros arbre moussu laissait passer une
branche comme pour inviter  s'en servir.

En sautant, l'apprenti saisit cette branche; puis, roidissant les reins
et raccourcissant progressivement les bras, il excuta ce que les
gymnastes appellent le _rtablissement_.

Tout essouffl de cet effort, il s'assit sur la branche pour se reposer
un peu.

Le plus dur tait fait. Il ne s'agissait plus que de descendre. Mais
Tony dominait le jardin; il voulut en profiter pour s'orienter.

Comme il examinait les larges alles, se demandant laquelle conduisait
directement  l'htel, un cri touff se fit entendre  quelque distance
de lui, suivi d'un pitinement.

Puis les branches d'un fourr crirent, froisses par la chute d'un
corps.

Tony dgringola, plutt qu'il ne sauta, du haut de sa branche et
s'lana vers le point d'o partait le bruit.

Deux hommes luttaient en effet dans un fourr. L'un d'eux, qui tenait
l'autre sous son genou et tait en train de le billonner, tait
envelopp d'un grand manteau.

Et,  la ple clart de la lune qui se levait, le jeune homme vit en
plissant la couleur de ce manteau...

L'agresseur tait un des Hommes Rouges!...

Quant  celui qu'on billonnait, Tony le reconnut galement. C'tait le
vieux Joseph, l'ami, le valet de chambre du marquis.

Tony aussitt s'lana au secours du vieillard.

Mais il se dit que la marquise tait certainement en pril et qu'il
fallait avant tout courir la dfendre.

Le misrable, occup  billonner Joseph, ne s'tait pas aperu de
l'arrive du jeune homme.

Celui-ci s'esquiva sans bruit et courut vers l'htel.

Comme il allait franchir la porte, une ombre se dressa devant lui.

C'tait encore un homme drap dans un manteau pareil  celui du premier.

C'tait le deuxime des Hommes Rouges!...

Il barra le passage  Tony. Mais le commis  mame Toinon avait en ce
moment la force et le courage d'un lion. Que lui importait le pril?...
Il voulait passer!

D'un coup d'paule, il culbuta l'ombre qui tentait de lui barrer le
passage.

Puis, les yeux tincelants, les narines gonfles, les tempes battant la
fivre, il s'lana dans l'htel.

L'homme qu'il venait de renverser s'tait relev et s'tait mis  sa
poursuite.

Qu'est-ce que cela faisait  Tony?

Tony s'tait promis d'arriver jusqu' la marquise!

Et il fallait qu'il y arrivt, malgr les murs, malgr les grilles,
malgr les Hommes Rouges et leurs spadassins et leurs suppts.

Et, vive Dieu! s'il tait besoin d'engager une lutte, il
l'engagerait!... Mame Toinon n'tait pas l!

Tony ne se connaissait plus. Le feu de la bataille l'avait embras; il
lui semblait entendre mille clairons sonnant la charge.

Comme les volontaires en sabots qui, quarante ans plus tard, devaient
enlever  la baonnette, au chant de la _Marseillaise_, les batteries
de la vieille arme allemande, il sentait quelque chose qui l'emportait
malgr lui.

Il et,  ce moment, sans reculer d'une semelle, engag la lutte contre
tout un rgiment.

A peine avait-il franchi le vestibule, qu'il aperut le troisime des
Hommes Rouges qui, cherchant comme lui, sans doute,  arriver aux
appartements de la marquise, hsitait entre deux couloirs.

Tony s'lana vers lui. L'homme tira son pe.

Mais le jeune mousquetaire de l'Opra avait, lui aussi, une pe au
ct, une pe qui brlait de prendre une revanche et qui sortit toute
seule du fourreau.

L'arme haute, il fondit sur l'Homme Rouge.

Celui-ci, stupfait de cette brusque attaque, rompit d'un pas.

L'autre Homme Rouge arrivait; Tony, bondissant en arrire, lui cingla le
visage du revers de sa rapire, dont il se servait comme d'une cravache.

Le nouveau venu poussa un juron nergique et dgaina  son tour.

Le pauvre Tony tait pris entre deux lames menaantes.

Il tait perdu.

Que pouvait-il faire, en effet, contre ces deux hommes que toute l'arme
avait connus comme les plus habiles bretteurs de l'entourage du marchal
de Belle-Isle?

Mais s'il fallait mourir, au moins Tony mourrait bravement, et en
donnant, lui aussi, la mort. Se jetant dans une encoignure, il attendit
de pied ferme l'attaque de ses ennemis.

Il en vit venir en effet un encore, celui-l mme qui tout  l'heure
billonnait Joseph.

Seulement l'arrivant, au lieu de sembler prt  tirer l'pe, avait au
contraire l'air constern.

Il dit:

--On vient d'enlever la marquise!

A ces mots, il y eut comme une trve entre les trois adversaires
abasourdis.

--Enlever la marquise! s'crirent-ils ensemble.

--Et dans ma propre voiture! rpondit le nouveau venu.

--L'enlever! mais qui donc alors? murmura Tony.

Les Hommes Rouges taient non moins stupfaits que lui.

Le carrosse qu'ils avaient amen pour enlever la marquise avait servi 
un autre!...

Quel pouvait tre cet autre qui tait venu ainsi se jeter si fatalement
dans leurs brises?

Comment avait-il su que le carrosse tait l tout prt, tout dispos
pour une longue route?

Un instant, l'ide leur vint que ce courtaud de boutique, qui se mlait
de leurs affaires, tait peut-tre l'auteur de leur msaventure.

Mais il n'y avait qu' regarder Tony pour se convaincre de sa parfaite
innocence et mme de l'abattement dans lequel l'avait plong le mystre
qui venait de s'accomplir. On ne joue pas ainsi,  un tel ge, le
dsappointement, le trouble, la peur de l'inconnu.

Sans plus s'occuper de lui, qui semblait hbt sur le sige o la
surprise l'avait clou, les trois amis quittrent donc cet htel o ils
n'avaient que faire.

Leurs chevaux, gards par des palefreniers, les attendaient sur le quai,
non loin de l'htel de Vilers.

Les Hommes Rouges se mirent en selle.

--Et maintenant avisons vite, dit Lavenay.

--Sparons-nous et poursuivons le ravisseur, proposa Marc de Lacy.

--Mauvais moyen, murmura Maurevailles.

--Mais avec nos palefreniers, nous sommes six. En allant de six cts
diffrents...

Maurevailles l'interrompit:

--Peux-tu me jurer que le carrosse ne passe pas en ce moment par l'un
des cent autres cts? Or, dans notre situation, il ne faut point courir
la chance; on ne l'attrape jamais.

--Connatrais-tu donc le moyen certain de retrouver la marquise?

--H! laisse-moi le chercher, fit Maurevailles avec impatience.

Et, pendant quelques minutes, les trois cavaliers, dont les palefreniers
se tenaient respectueusement  distance, se creusrent le crne pour y
trouver l'expdient sauveur.

Rien, ils ne trouvaient rien!

Ah! Tony aurait beau jeu si, au lieu de rester ananti sur son sige,
dans la salle abandonne de l'htel de Vilers, il se donnait la peine de
chercher!

Mais Tony, le pauvre Tony tait comme mort, puis par tant d'vnements
divers.

La veille seulement,  ce mot: On enlve la marquise! il n'et pas
hsit  s'lancer par la fentre. Guid par le bruit des roues du
carrosse, qui alors n'et pas eu le temps de s'loigner, il se serait
cramponn  l'une des portires. Qui sait ce qu'il et fait!

Mais la force d'un enfant a des bornes et, tandis que la fatigue le
domptait, les ennemis de la marquise dlibraient...

Tout  coup Lavenay poussa un cri:

--Nous n'avons qu'une chose  faire, fit-il.

--Parle, dit Marc de Lacy.

--Cet homme qui vient d'enlever la marquise, reprit Lavenay, ne restera
pas  Paris...

--Qu'en sais-tu?

--D'abord, il doit videmment nous connatre et il sait de quoi nous
sommes capables. Nous avons retrouv la comtesse Hayde, malgr toutes
les prcautions prises par Vilers. Ici nous la retrouverions encore,
malgr tout le soin que cet inconnu pourrait mettre  la cacher. Donc il
va quitter Paris et probablement la France.

--Lavenay a raison, s'cria de Lacy, mais quel peut tre cet homme?

--Je n'en sais rien. Nous chercherons cela plus tard. Le plus press,
c'est de le joindre. On ne fait pas un long voyage ainsi, surtout avec
une femme,  l'improviste et sans bagages. Il ne faut pas oublier que le
carrosse m'appartenait, il n'y a qu'un quart d'heure. Notre ennemi a d
toucher  son htel pour prendre quelques malles, puis il gagnera au
plus vite l'une des portes de Paris. Si nous savions laquelle, il nous
serait facile d'aller l'y attendre. Mais Paris a quinze barrires et
nous ne sommes que six, dont trois imbciles.

--Que faire alors?...

--Ma foi! prendre un grand parti: courir chez le lieutenant de police et
l'informer de ce qui s'est pass. On connat assez ses habitudes pour
tre sr qu'il enverra immdiatement du monde  toutes les portes de
Paris.

Si le carrosse veut sortir, on l'arrtera.

S'il est dj pass, on saura quelle direction il a prise.

Et qu'on nous dise cela..., avec les chevaux que nous avons, nous
l'aurons vite rattrap.

--Lavenay a raison, dit Marc de Lacy, mais je crois qu'il est bon de ne
mettre qu'en partie le lieutenant de police dans la confidence.

--C'est vident.

--Peut-tre aussi serait-il maladroit de nous montrer  lui tous les
trois.

--Certes, dit Lavenay, un seul doit se rendre  l'htel de la police.

--Et celui-l?

--Ce sera moi, si vous le voulez bien. Partons ensemble. Vous
m'attendrez sur la place Vendme.

Et les Hommes Rouges partirent au quadruple galop.




XIV

OU LA POLICE FAIT PLUS QU'ON NE LUI DEMANDE


L'htel de la police n'tait pas situ  cette poque dans le quartier
o il est aujourd'hui. Il touchait  l'enclos des Capucines, avec lequel
il a depuis longtemps disparu.

Le lieutenant gnral de police tait alors M. Feydeau de Marville,
ancien conseiller au Parlement de Paris.

C'tait un homme d'une quit svre et qui n'avait ni l'pret, ni la
verve inquisitionnelles de son prdcesseur, M. Hrault, celui que le
fameux voleur Poulailler attacha un jour dans son propre cabinet, en
dpit des gardes et des agents.

M. de Marville, au contraire, s'appliqua  rendre ses fonctions utiles
 tout le monde, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme
aux riches, et il rvoqua plusieurs agents qui, dans leur habitude
d'omnipotence, avaient abus de leurs fonctions.

Dans la clbre affaire de la tragdie de _Mahomet_, il n'hsita pas 
faire, auprs de Voltaire, une dmarche personnelle qui eut le meilleur
rsultat.

Tel tait l'homme qu'allait voir M. de Lavenay.

Malgr l'heure avance et bien qu'il travaillt avec ses secrtaires 
des rglements sur les jeux publics, trs difficiles  rprimer, M. de
Marville n'hsita pas  recevoir le gentilhomme, dont le nom lui tait
fort connu.

Lavenay lui raconta l'enlvement, sans dire quelle part ses amis et lui
avaient eu l'intention d'y prendre.

Tout au contraire, il donna comme motif de sa dmarche la vieille amiti
qui l'unissait au marquis de Vilers?

M. de Marville l'coutait avec attention.

A la fin, il demanda, tout en fixant sur Lavenay ses yeux de lieutenant
de police:

--Mais que faisait donc pendant ce temps-l le marquis de Vilers?

Un instant, Lavenay, qui ne s'attendait point  cette question parce
qu'on oublie toujours la chose principale, resta dcontenanc, mais il
se remit bien vite et riposta gaillardement.

--Vilers? mais il est en voyage!

--Et depuis quand?

--Depuis quelques jours.

--Oh! c'est trange! j'avais cru l'apercevoir hier au petit lever du roi
et mme lui entendre dire qu'il n'tait pas prs de quitter Paris.

--Vous, ou moi, nous nous trompons, M. le lieutenant de police. La
vrit est qu' l'heure de l'enlvement, Vilers n'tait point chez lui.

--Soit! mais qui vous fait supposer que l'inconnu qui a enlev la
marquise doive, lui aussi, quitter Paris?

La rplique encore tait difficile. Lavenay ne pouvait tenir en effet 
faire part  M. de Marville de la poursuite sans merci dont lui-mme et
ses amis menaaient la marquise.

Il trouva cette rponse:

--Le ravisseur ne doit-il pas craindre, monsieur le lieutenant de
police, qu' Paris vous ne mettiez trop tt la main sur lui? Aussi soyez
certain qu'il ne songe qu' vous fuir. C'est pour cela que je me suis
permis de venir  cette heure indue.

Le magistrat s'assit  son bureau et crivit rapidement un ordre.

Puis il frappa sur un timbre. Un huissier entra.

M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait dcrire.

--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de
Paris seront informs qu'il faut arrter le carrosse s'il passe, qu'il
faut lui donner la chasse, s'il est pass.

Lavenay se mordit les lvres.

On lui accordait plus qu'il ne demandait.

La marchausse  la poursuite de l'homme mystrieux, c'tait une grande
chance pour qu'il pt s'chapper avec sa prcieuse conqute. Ou, dans le
cas o la police parviendrait  l'arrter, c'tait la marquise ramene
 son htel, et protge, au moins pour un temps assez long, par M. de
Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges.

Cependant Lavenay rflchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils
possdaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de
devancer les lourdes montures des cavaliers de la marchausse.

Aussi fut-ce le sourire sur les lvres qu'il demanda  M. de Marville de
vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait
recevoir, afin qu'il pt aller sur les traces du ravisseur.

Mais le magistrat secoua la tte.

--Ce que vous sollicitez l, monsieur le comte, est impossible, dit-il.

--Impossible! pourquoi?

--Parce que je vous arrte!

--Vous m'arrtez?

--Comme accus d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le
marquis de Vilers!...

Lavenay devint livide.

Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tu le marquis?

Le duel n'avait eu d'autre tmoin que Tony.

Et ce n'tait pas lui qui avait averti le lieutenant de police.

Mais M. de Marville venait de parler _au jug_.

Il n'avait que des soupons et voulait les changer en certitude.

A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans
Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'poque.

Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait  tout chirurgien
d'avoir  dclarer  la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le
domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait  soigner chez
eux.

De cette faon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la
gorge, il n'tait plus possible au bless de se faire soigner en secret
et de cacher le duel.

Les exempts avaient reu en mme temps des ordres trs svres sur le
mme sujet.

Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre
sanglant:

--Voil un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!...

Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les
circonstances du duel tous les renseignements possibles.

Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le
ngligeaient.

Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait
transporter aux caveaux du Chtelet tait un homme intelligent et zl.

Grce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identit du
mort.

Mais il avait questionn tous les portiers de la place Royale.

Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait t vu, vers
l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette
place, puis s'loignant  pas rapides.

Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police.

Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'tait dit tout de
suite:

--Voil le meurtrier.

Quant au nom de la victime, il l'avait trouv par un semblable
enchanement d'ides:

Lavenay, encore en manteau rouge, dclarait venir de l'htel de
Vilers... o l'on avait enlev la marquise... qu'il paraissait aimer
plus qu'il ne fallait...

Et le mari de celle-ci avait disparu?...

videmment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on
cherchait le nom, c'tait le marquis.

M. de Marville tenta l'preuve.

On a vu comment elle russit. La pleur de Lavenay lui prouva qu'il
avait touch juste.

Cependant, la premire surprise passe, le comte se remit:

--Monsieur le lieutenant de police, dit-il, on a bien raison de
prtendre qu'aucun fait ne vous est longtemps ignor. Je vous donnerai
tout  l'heure des explications qui vous satisferont, je l'espre.
Cependant mes amis, MM. de Lacy et Maurevailles, attendent avec une
impatience fbrile le rsultat de ma dmarche. Moi-mme, je suis plus
anxieux sur le sort de madame la marquise de Vilers que sur le mien
propre. J'ai tu en duel loyal son mari, qui m'avait mortellement
offens. Mais un grand danger la menace, je le sens, j'en suis sr. Si
je ne puis courir sur les traces du ravisseur, permettez-moi au moins de
prier mes amis, sur qui ne pse aucune accusation, d'y aller  ma place.

M. de Marville ne rpondit pas, mais pour la seconde fois, il frappa sur
le timbre.

L'huissier parut.

--Dites  M. La Rivire de venir ici.

L'huissier s'inclina et sortit.




XV

LE RAVISSEUR DE LA MARQUISE


Presque aussitt apparut M. La Rivire, un gros bonhomme  la face
rougeaude, au sourire bat, tout le contraire du type que l'on se fait
gnralement du policier de l'ancien rgime. Il est vrai que ses petits
yeux gris, percs en vrilles, brillaient comme deux toiles derrire
les lunettes bleues qui les abritaient. Sans ces deux yeux, on et pu
prendre M. La Rivire pour un franc imbcile. Quand on les avait vus
fixs sur soi, on frissonnait.

M. La Rivire fit un magnifique salut et attendit, les mains croises
sur son ventre, que M. de Marville l'interroget.

--La Rivire, demanda le lieutenant gnral, a-t-on excut mes ordres
relativement aux barrires?

Le policier tira sa montre, une grosse montre d'argent:

--L'expdition a t faite  moins onze, supputa-t-il, le dpart  moins
quatre... Mettons quinze minutes l'une dans l'autre pour le trajet
ventre  terre. Monseigneur, dans trois minutes tous les postes seront
prvenus. La plupart les ont dj.

--Et s'il y a un rsultat? ne put s'empcher de demander Lavenay.

M. La Rivire rpondit:

--S'il y a un rsultat, monseigneur le saura au bout d'un quart d'heure.

M. de Marville congdia du geste le policier qui salua et disparut.

--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prvu.

Les mesures les plus srieuses sont prises. Vous n'avez donc rien 
redouter pour la marquise. Quant  vos amis qui vous attendent, je ne
veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendme,
o ils doivent commencer  trouver le temps long. Je vais les envoyer
chercher.

--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander.
Mais comment savez-vous que c'est place Vendme qu'ils m'attendent?

Pour toute rponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La
Rivire, en entrant, avait invisiblement plac sur le bureau.

Lavenay lut sur ce papier:

--Deux autres Hommes Rouges se promnent place Vendme.

--C'est admirable, fit-il en s'inclinant.

--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de
quelles tranges circonstances vous avez pu arriver  tuer votre ami
intime, le marquis de Vilers.

Lavenay commena son rcit et expliqua les faits que nous connaissons
dj pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort.

Seulement, le rcit de Lavenay s'arrtait au dpart du marquis, de celui
qu'il appelait le tratre.

--Il avait failli  sa parole, ajouta le comte; nous nous runmes en
tribunal pour le juger.

--Et vous l'avez condamn?

--A mort.

Le lieutenant de police avait cout avec un vif intrt ce rcit
presque fantastique.

--Et la comtesse Hayde? demanda-t-il.

--Il fut dcid que rien ne serait chang  son gard.

--Comment cela?

--Nous avions jur qu'elle serait  celui dont le nom tait sur le
bulletin choisi par elle.

--Eh bien?

--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparatre ce
bulletin, ou le papier tait rest entre les mains de la comtesse. Dans
le second cas, la chose allait naturellement; car il est vident que
si son nom avait t sur ce papier, le marquis n'et pas eu besoin
d'enlever la comtesse pour l'pouser.

--Et si le bulletin tait dtruit?

--Il l'est. Or, le marquis tant mort, le pacte subsiste entre nous
trois. Nous referons trois billets, et, comme la premire fois, nous
consulterons le sort.

--Mais vous savez que la comtesse Hayde ne vous aime pas, puisqu'elle
avait choisi M. de Vilers?

--Parfaitement. Aussi sera-ce l sa punition.

--Sa punition?

--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son
serment, et appartiendra  l'un de nous,  celui que le sort dsignera.

--Et si celui-l est M. de Lacy ou M. de Maurevailles?

--Je mettrai autant de zle  l'aider que j'ai mis d'acharnement 
poursuivre et  tuer le marquis.

--Mais c'est de la folie!...

--Pour nous trois, lis par notre parole, c'est de l'honneur!

On gratta  la porte.

L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux
gentilshommes qu'il avait envoys chercher taient l. M. de Marville se
leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy.

Ceux-ci taient dj depuis longtemps sur la place Vendme, envelopps
dans leurs manteaux, et marchant de long en large,  ct de leurs
chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on tait venu les
mander prs du lieutenant de police. Ils se doutrent qu'il tait arriv
quelque incident nouveau. Aussi, aprs les salutations, parurent-ils
attendre une explication.

--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien
avec votre ami. Il m'a racont votre pacte. Il ne m'a pas cach qu'il
l'avait dj en partie accompli. Il reconnat que c'est lui qui a tu le
marquis de Vilers.

--En duel! rpondirent en mme temps les deux gentilshommes.

--Et il m'a affirm en outre que le combat avait t loyal...

--Nous nous en portons garants pour lui, s'cria Maurevailles.

--Et nous demandons notre part de responsabilit, ajouta Lacy.

M. de Marville rflchit un instant. Certes, le cas tait grave. Il y
avait eu un meurtre commis et la victime tait un officier connu de la
cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un
autre ct, ce n'tait que par induction que le lieutenant de police
tait arriv  savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui
reposait l-bas dans les caveaux du Chtelet tait celui d'un inconnu.

Au pis-aller, si plus tard on arrivait  savoir que le marquis de Vilers
avait t tu, les trois officiers n'hsiteraient pas  rpondre de
cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait
qu'ils taient gens  tenir leur parole. Il tait d'ailleurs en pouvoir
de les y contraindre.

En ce temps, malgr les dits, il y avait pour les duels une grande
tolrance. On ne courait donc pas grand risque  fermer les yeux sur
celui-ci. Quant  l'exempt qui avait fait l'enqute, il n'tait pas
difficile de lui fermer les yeux et la bouche.

--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous tes
libres. Et maintenant attendons le rsultat des mesures prises
relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive.
Peut-tre allez-vous savoir quelque chose.

En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavs ingaux
de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrter devant l'htel,
puis un cavalier de la marchausse, dont le sabre tranait sur les
marches, monter l'escalier.

Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on
vnt le prvenir et se prcipita dans l'antichambre.

Le cavalier tenait  la main un large pli scell. M. de Marville
lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la
suscription.

--Porte Saint-Antoine! dit-il.

Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dpche en murmurant:

--Oh! c'est trange!

--Que se passe-t-il donc? demandrent  la fois Lavenay, Maurevailles et
Lacy.

--Voyez vous-mmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrt le carrosse
 la porte Saint-Antoine...

--Eh bien?...

--Il contenait deux personnes: un homme g, vtu d'un surtout de
fourrures, et une jeune femme...

--Le ravisseur et madame de Vilers...

--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est inclin avec un
sourire...

--Et on l'a arrt?

--On l'a laiss libre.

--Comment cela?...

--La marquise s'est penche  la portire et a pri le chef des gardes
de ne pas mettre obstacle  leur voyage.

--C'est impossible!

--Lisez plutt. Elle a dclar qu'elle partait librement avec...

--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lvres du
lieutenant!

--Avec son pre!!!

Les trois gentilshommes restrent anantis. Marc de Lacy reprit le
premier son sang-froid; il demanda enfin:

--Mais o l'emmne-t-il?

--Il n'appartient  personne de le lui demander.




XVI

OU JOSEPH VA DE STUPFACTION EN STUPFACTION


Aprs plus d'une heure d'anantissement physique et moral, Tony s'tait
rveill plus allgre, plus ardent, plus prt  sauver et  punir aussi.

Tout d'abord, il se dit:

--Ce qu'il y a de mieux  faire pour l'instant est d'observer ici mme
ce qui a pu s'y passer, aprs avoir dlivr toutefois ce pauvre Joseph.

Mais la manire belliqueuse dont il tait entr dans cette partie de
l'htel l'avait empch d'tudier son chemin. Et celles des lumires que
le vent n'avait pas teintes taient consumes jusqu'au bout. Il prit
au hasard le premier corridor venu, courut droit devant lui et se cogna
contre le battant ouvert d'une fentre. Si faible qu'elle ft, la clart
de la lune lui permit de mesurer d'un coup d'oeil rapide l'espace qui le
sparait du sol.

Il se trouvait au rez-de-chausse. Il n'eut qu' sauter. Devant lui
s'tendaient de grands arbres.

Il tait donc dans le jardin. Aprs vingt alles et venues, il aperut
enfin Joseph, rest abasourdi sous le massif o l'Homme Rouge l'avait
jet.

Ce pauvre Joseph tait si boulevers que, ne reconnaissant pas d'abord
le commis  mame Toinon, il se demandait si on ne venait point
l'achever.

--Oh! grce! Ne me faites point de mal, murmura-t-il quand Tony lui eut
t son billon.

--N'ayez pas peur. C'est moi.

--Vous, monsieur Tony? Que vous tes bon! Vous voulez donc sauver tout
le monde?

Et le vieux serviteur baisa les mains qui le dliaient.

--Mais que s'est-il pass? demanda-t-il.

--Je ne le sais pas moi-mme exactement.

Le vieillard, dont les membres avaient t engourdis sous la corde qui
les serrait, trbuchait sur ses jambes.

--Il ne s'agit pas d'tre malade, fit Tony. On a enlev votre matresse.

--Ils ont enlev madame! Oh! les misrables!

--Ce ne sont pas eux.

--Qui donc alors?

--Nous allons peut-tre le savoir. Venez.

Le danger couru par la marquise avait rendu toute son activit  Joseph,
qui se sentait maintenant aussi jeune que Tony.

--Voyez d'abord, dit celui-ci, comment il se fait qu'on ne m'ait pas
ouvert quand j'ai frapp, comment il se fait que pas un domestique ne
soit accouru au bruit de ce qui s'est pass. Moi, je vais demander autre
chose aux voisins. Nous nous retrouverons sur le pas de la grand'porte.

Et, de nouveau, Tony enjamba le mur. Il tomba quai de Bthune et fut,
en quelques enjambes, rue de la Femme-sans-Tte, ou il ne se fit aucun
scrupule de rveiller les portiers. Il avait dans sa poche l'argent pris
par lui dans celle du marquis de Vilers et qu'il aurait rendu ce soir
mme  la marquise, s'il avait pu la voir, hlas!

--Cet argent qui est  elle, je puis bien l'entamer pour elle, se
dit-il, puisque je n'en ai pas  moi.

Et, grce aux cus habilement sems ici ou l, voici ce qu'il apprit:

 la tombe de la nuit, un carrosse tait venu se poster au coin de la
rue de la Femme-sans-Tte.

C'tait le carrosse qu'il avait remarqu en venant. Il y avait  peine
quelques minutes que cette voiture tait l, quand un homme, couvert de
fourrures et paraissant assez g, s'tait approch du cocher, le seul
serviteur qui la gardt. A la lueur des lanternes, on l'avait vu donner
de l'argent  ce cocher et causer longuement avec lui.

Puis il s'tait dirig vers la porte de l'htel.

Il n'avait pas mme eu besoin de frapper. La porte tait ouverte.
Quelques minutes aprs, il sortit. Mais cette fois il n'tait plus seul.
Madame de Vilers le suivait. La marquise avait jet sur ses paules une
grande mante de voyage. Bien qu'elle ne semblt faire aucune rsistance,
elle avait plutt l'air d'obir que de partir librement. Dans le court
trajet qui sparait de l'htel le carrosse, elle porta plusieurs fois
son mouchoir  ses yeux.

Au moment d'entrer dans la voiture, elle parut hsiter. L'homme lui
saisit le bras et l'aida  monter. Il s'assit  ct d'elle et le
carrosse partit au grand galop. Tony en avait pour son argent, du moins
pour l'argent du marquis. En rentrant dans l'htel, il trouva, comme
il tait convenu, sur le seuil de la porte, le vieux Joseph qui, en
l'apercevant, leva les bras vers le ciel par petites secousses. Ce geste
a toujours voulu dire:

--Ce qui est arriv est inimaginable!

--Eh bien? lui demanda Tony en refermant la porte.

--Ah! mon pauvre monsieur, ma matresse est perdue...

Et, pour abrger le rcit de Joseph, rcit coup par des exclamations
sans nombre, par des larmes et des hoquets, disons que le brave
domestique, en parcourant les chambres, les cuisines, avait trouv tout
le monde endormi.

Enfin, il tait parvenu  veiller un laquais,  qu'il avait arrach mot
 mot ces renseignements:

Vers trois heures de l'aprs-midi, un valet de chambre, se disant sorti
de la veille de l'htel de Chevreuse et engag aussitt par le marquis,
s'tait introduit dans les cuisines.

L, il avait fait vingt folies, racont trente histoires et finalement
demand qu'on clbrt sa bienvenue, le verre en main. Il s'y tait si
bien pris que tous les domestiques de l'htel, y compris le suisse et
les femmes de la marquise, avaient tour  tour trinqu avec lui.

Le laquais interrog par Joseph ne savait rien de plus. Il avait
tellement bu en compagnie de l'intrus que peu  peu la tte lui avait
sembl lourde, puis il s'tait endormi... Tous les autres avaient sans
doute fait comme lui.

Tony tait suffisamment clair.

videmment le soi-disant ex-laquais du duc de Chevreuse appartenait aux
Hommes Rouges.

C'tait lui qui, par l'ivresse, avait rendu inerte tout le personnel de
l'htel de Vilers, puis avait ouvert la porte de la rue; aprs quoi,
obissant vraisemblablement  un ordre, il s'tait retir.

Malheureusement pour les Hommes Rouges, ils avaient travaill pour un
autre larron.

Au moment o Joseph finissait de raconter  Tony ce qu'on vient de lire,
le marteau de la porte, soulev, retomba lourdement sur son clou.

Le vieux domestique alla ouvrir.

--Monsieur Joseph? demanda la personne qui avait frapp.

--C'est moi.

--Voil un papier pour vous. Il y a une rponse.

Certes, il y avait une rponse, et une bonne

Car ce papier disait:

Prire  mon bon Joseph de remettre au porteur, contre le prsent, dix
mille livres.

 MARQUIS DE VILERS.

--C'est trange! se dit le vieux domestique. Mon pauvre matre, qui me
racontait toutes ses affaires, ne m'a point parl de celle-l. Qu'est-ce
que a signifie?

Pourtant il n'y avait rien  rpliquer. L'criture tait bien celle du
marquis. Le paraphe tait bien le paraphe du marquis. Le papier tait
dat de la semaine prcdente et n'avait donc pas t rempli par un
fantme. De plus, le cachet du marquis tait appos  l'un des angles.

Joseph dit:

--Attendez-moi.

Il alla chercher dix mille livres et paya, non sans tcher de savoir en
quelles circonstances ce bon avait t dlivr.

--Je ne saurais vous l'apprendre, rpondit le porteur. C'est une
commission que je fais...

--Enfin! murmura Joseph en reconduisant ce commissionnaire.

Et comme il s'apprtait  fermer la porte:

--M'sieur, m'sieur, cria un de ces gamins de Paris qui, plus tard,
devaient s'appeler des gavroches. Ne fermez pas. J'apporte quelque
chose.

Le gamin, tout en sueur, qui courait aussi vite qu'un poney, vint
s'abattre devant l'htel en tendant  Joseph un papier.

--Pour qui cela? demanda le vieux domestique.

--Pour... le... marquis de Vilers, rpondit le gamin tout poussif.

--Hlas! ne put s'empcher de soupirer Joseph.

Le gamin continua:

--C'est de la part... d'une belle dame... qui tait... dans un beau
carrosse... Elle a crit... pendant que son monsieur faisait charger des
malles... Elle m'a dit... qu'on me payerait bien...

--Oh! certes, rpondit Joseph, qui vida sa poche dans les mains du gamin
merveill, puis rentra dans l'htel et rejoignit Tony.

Mais  cette poque le respect des domestiques pour leurs matres tait
tel que, bien que le marquis ft mort et que cette lettre pt lui
fournir une indication prcieuse, Joseph n'osa pas l'ouvrir.

Longtemps il la tourna et retourna entre ses doigts. Ce billet n'tait
point cachet. Une pingle seule le fermait. L'adresse tait crite au
crayon.

--En finirez-vous? demanda Tony impatient.

--Je brle d'ouvrir ce papier. Je n'en ai pas le courage.

--Je l'aurai, moi qui suis l'excuteur testamentaire de votre matre!

Et le jeune homme s'empara du papier, fit sauter l'pingle et lut 
haute voix ces mots galement crits au crayon:

Cher ami,

Le magnat m'emmne o vous savez! Au moins je ne quitterai pas la
France! Veillez sur Rjane. Pauvre chrie! Elle venait de se mettre au
lit quand je suis partie. Dites-lui que je l'ai embrasse... Comptez sur
moi comme je compte sur vous...

Marquise DE VILERS.

--Eh bien, demanda vite Tony aprs la lecture de ce billet. O le magnat
emmne-t-il votre matresse! Vous devez le savoir aussi, vous?

Joseph tait atterr. Des proprits du magnat, Joseph n'avait jamais
entendu parler que du chteau du Danube et la marquise disait: Au moins
je ne quitterai pas la France!

Tony perdit de nouveau courage. Le fil conducteur que venait de lui
tendre la Providence pour l'aider  se retrouver dans ce labyrinthe
cassait tout  coup. Comment protger la marquise maintenant?

Aprs avoir mrement rflchi, il s'arrta dfinitivement  la
rsolution suivante:

Les trois autres ennemis de la marquise,--les siens en mme
temps,--taient gardes-franaises.

Il le serait aussi.

D'abord, il le sentait en lui, il n'tait pas n pour la vie douce et
enfantine qu'il menait chez la bonne mame Toinon. Ce qu'il lui fallait,
c'tait la vie des camps, le tapage, la bataille. Il l'avait bien
compris aux battements joyeux de son coeur, la premire fois que sa main
avait brandi une pe, la premire fois que cette pe s'tait croise
avec une autre. Et puis, ds son enrlement, Tony serait auprs
des Hommes Rouges. Malgr eux et  leurs cts, il grandirait, les
surveillant, ne les perdant pas de vue.

Le rgiment est une grande famille o tout se sait: si les Hommes Rouges
complotent, s'ils parviennent  dcouvrir la retraite du magnat, s'ils
trament quelque entreprise contre la marquise, le garde-franaise Tony
le saura et prendra ses mesures en consquence...

--Je ne serai pas toujours simple soldat, se dit l'adolescent avec cette
confiance superbe qu'il avait mise en toutes choses depuis la mort du
marquis et qui lui tait revenue. Je passerai anspessade, bas-officier,
sous-lieutenant!... Je deviendrai l'gal de mes ennemis! Ainsi le comte
ne pourra plus refuser de se battre avec moi. Je laverai l'insulte qu'il
m'a faite en mme temps que je vengerai le marquis. Et la marquise
n'aura pas honte de son dfenseur. Oui, je serai l'gal de ces fiers
capitaines, leur suprieur peut-tre... Tiens! pourquoi pas? parce
que je ne suis point noble? Bah! L'arme mne  tout. M. Chevert, qui
n'tait pas plus noble que moi, est bien devenu marchal de France!...
Que je devienne gnral, ajouta-t-il en riant, je m'en contenterai. Le
gnral Tony... Cela sonnerait joliment!...

Cependant, avant de s'enrler, Tony songea qu'il lui restait un devoir 
remplir.

Le corps du marquis de Vilers tait toujours au Chtelet. Il en informa
Joseph en l'invitant  aller avec lui.

La marquise n'tant plus l pour rclamer le corps de son mari et
satisfaire aux derniers devoirs, ce soin incombait aux deux seuls vrais
amis que le marquis et  Paris: Tony et Joseph.

Ds que vint le matin, ils se rendirent donc au Chtelet, o on leur
remit une magnifique bire de chne, dans laquelle le lieutenant de
police, voulant viter le scandale, aprs la dclaration de MM. de
Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, avait enferm le marquis.

Une messe fut clbre  l'glise de Saint-Louis-en-l'Isle, puis ils
firent descendre le cercueil dans le caveau de la famille de Vilers, au
Pre-Lachaise.

--Mon pauvre matre, s'cria Joseph en fermant le caveau, c'en est donc
fait de toi!!!


FIN DU PROLOGUE





PREMIRE PARTIE




LE CHTEAU DU MAGNAT



I

LES GARDES-FRANAISES


Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande
rumeur  la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne
bizarre:

  _Au servent recruteur_.

Une centaine de jeunes gens de quinze  vingt ans, appartenant pour les
deux tiers  la classe ouvrire, et pour le tiers restant  la caste
boutiquire et  la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du
cabaret.

Un tambour des gardes-franaises avec son habit blanc  parements bleus,
son tricorne et sa perruque poudre, battait le rappel, et parfois,
entre deux roulements, dpliait une grande pancarte et lisait  haute
voix l'avis suivant:

Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre
royal et militaire de Saint-Louis et colonel-gnral du rgiment des
gardes-franaises, fait assavoir:

1 Que, par ordonnance du roi, contresigne par Son Excellence
le secrtaire d'tat au dpartement de la guerre, le rgiment des
gardes-franaises vient d'tre augment de deux compagnies;

2 Que, les cadres de ces compagnies ayant t forms et chaque
officier pourvu de son emploi, il est ncessaire de complter
l'effectif;

3 Que les jeunes gens qui dsirent servir peuvent s'adresser, soit
directement  M. le marquis de Langevin, soit  MM. de Bressuire et de
Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les
enrleront; soit enfin  Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui
leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;

4... (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert,
dit Pivoine, dbita de mmoire sans regarder la pancarte): 4 Le
rgiment des gardes-franaises est le plus agrable de tous les
rgiments.

On y danse le dimanche au son des violons et de la flte.

La solde est bonne, exactement paye.

Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de
minuit les jours de fte.

Le colonel n'interdit  ses soldats, pourvu que le service ne souffre
point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garons seront
enrls de prfrence, le rgiment des gardes-franaises ayant  coeur
de soutenir sa belle rputation de galanterie.

Les variations excutes par Pivoine sur ce quatrime et allchant
paragraphe auraient suffi  retenir la foule devant le cabaret du
_Sergent recruteur_.

Pivoine tait un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir pass la
cinquantaine.

Il tait sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches
blanches sur une trogne enlumine et d'un rouge incarnat qui lui avait
valu ce nom de Pivoine.

Il tait Gascon, hbleur au del de la permission, brave jusqu' la
tmrit et buveur enrag. Sa mine rouge et son nez violac disaient
loquemment qu'il avait largement us de la tolrance dont les
gardes-franaises jouissaient  propos du cabaret.

--Venez, mes garons, mes petits amours, mes chrubins, reprit-il en
faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs
de cuir placs devant lui.

Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?

Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et
qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon
d'un moine.

Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles  moi appartenant,
dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-l, je voudrais
pouser une femme de qualit qui aurait un carrosse et des laquais
chamarrs  outrance...

Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enroue,
c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de
Paris pendant huit jours.

De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer
un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, crivait son nom et
son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.

--On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se prsente  la
caserne.

Puis le sergent reprenait de plus belle:

--Il n'y a pas de meilleur mtier que celui des gardes-franaises, mes
poulets. On se lve tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien
nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on
fait la partie de cartes.

Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent.
Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me
voyez, j'ai embroch plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche
de poulets.

Et Pivoine chantait d'une voix fausse et dsagrablement timbre:

  On fait l'amour,
  Tout le jour,
  Dans les gardes-franaises,
  On fait l'amour, sur ma foi!
  Dans les gardes du roi!...

Et les enrls arrivaient, signaient et touchaient la moiti de leur
prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.

Tout  coup un jeune homme fendit la foule.

C'tait presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il tait
blanc et ple comme une jeune fille.

--Qu'est-ce que tu veux, toi, _mademoiselle?_ lui demanda Pivoine en le
voyant s'approcher.

--Je veux m'enrler.

--Dans les gardes-franaises?

--Oui.

--Tu es trop jeune...

--J'ai pass seize ans.

Le sergent sourit.

--Tu es une fille habille eu garon, dit-il; c'est pour suivre ton
amoureux... que tu veux...

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.

--Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes
ensemble, dont chacun tait plus grand que vous, et je vous apprendrai
quel est mon sexe vritable.

--Toi, bambin?

--Moi.

Le sergent riait  gorge dploye. Son interlocuteur lui demanda de
nouveau:

--Voulez-vous m'enrler, oui ou non?

--Non, tu es trop petit.

De rouge qu'il tait, le jeune homme tait devenu ple.

--Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce
soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.

Et Tony, car c'tait lui, sortit du cabaret, la tte haute, le sourcil
fronc, l'oeil enflamm, le coeur plein de colre.

A la porte, il s'adressa au tambour:

--O faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de
Langevin?

--Chez lui,  son htel.

--O est-il, son htel?

--Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.

Et il s'en alla, suivant le rempart.

L'htel du marquis tait situ vers le milieu de la rue, sur la gauche.
A la porte, Tony aperut, coll au mur, un double de la pancarte dont le
tambour avait donn lecture au cabaret du _Sergent recruteur_. Sur le
seuil de la porte, se trouvait un laquais.

--Monsieur le marquis est-il chez lui?

--Que lui voulez-vous?

Tony fit la rflexion que le laquais serait capable de le trouver trop
jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortun marquis de Vilers lui
avait dit:

--Je suis capitaine aux gardes-franaises.

Aussi rpondit-il au laquais:

--J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.

--De la part de qui?

--Du marquis de Vilers.

--Donnez...

--Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.

--Alors, venez avec moi...




II

LE CAPORAL TONY


Le laquais conduisit le commis  mame Toinon  travers plusieurs salles
luxueusement dcores jusqu' un vaste cabinet de travail. Au milieu de
ce cabinet Tony aperut un homme dj vieux, dont la moustache tait
grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.

C'tait le colonel-gnral marquis de Langevin.

La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.

--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein
d'affabilit.

--Monseigneur, rpondit Tony, je voudrais tre soldat.

--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?

--Je serai brave.

--Quel ge avez-vous?

--Seize ans.

--Et vous voulez servir?

--Je veux devenir officier.

--Oh! oh!

--Et, ajouta Tony avec un accent de mle fiert, je vous jure que
j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.

--Peste! fit le marquis, enchant de l'attitude martiale de l'enfant.

--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'tre sergent
au plus vite.

--Et pourquoi?

--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insult.

--Bah!

--Sur l'honneur, Monseigneur.

--Quand cela?

--Il y a une heure.

Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refus de l'enrler.

Le marquis couta en souriant.

--Sais-tu lire? lui demanda-t-il.

--Lire et crire.

--Sais-tu compter?

--Oui, Monseigneur.

Le marquis lui tendit une plume:

--Voyons ton criture?

Tony traa la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle
criture, lisible comme des caractres d'imprimerie, et de plus, chose
rare en ce temps-l, il savait l'orthographe.

--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon
secrtaire.

Tony poussa un cri de joie.

--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au rgiment, le grade de caporal.

--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.

--Non, dit le marquis.

Tony se mordit piteusement les lvres.

--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais,
du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir
sergent.

--Et se battra-t-on bientt?

--Peut-tre dans huit jours...

Tony ne put s'empcher de se frotter les mains.

M. de Langevin ouvrit un registre d'enrlements.

Tony reprit la plume et signa sans sourciller.

Il tait garde-franaise!

--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.

Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la
cour de la caserne des gardes-franaises!

Le sergent Pivoine se mit  passer en revue ses enrls de la veille.

Tout  coup il frona le sourcil, et sa trogne dj rouge devint
ardente. Un moment mme, il crut avoir un blouissement:

--J'ai la berlue! se dit-il.

Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement
vu.

Ce qu'il avait vu, c'tait un tout jeune homme, dj revtu de
l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'panouissaient les
galons de caporal.

Ce jeune homme n'tait autre que Tony.

Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes
les nuances du violet.

Cependant il se contint et procda  l'appel.

Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.

Mais Tony en fit deux vers lui.

--Bonjour, sergent, lui dit-il.

--Bonjour, bambin!

Tony regarda firement Pivoine:

--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?

--Mais si... si...

--Et cela vous tonne?

--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal
d'emble, quand il m'a fallu dix ans,  moi, Pivoine, pour obtenir ce
grade?...

--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrtaire.

Le sergent Pivoine plissa ddaigneusement les lvres.

--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas
besoin d'aller au feu...

--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis
que nous irions au feu avant huit jours.

--Ah! ah!

--Et j'espre m'y bien conduire.

Pivoine ricanait.

--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.

--Par exemple! s'cria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de
mpris tout  la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent?
Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.

--Je ne sais pas si j'aurai bientt de la barbe au menton, mais ce que
je sais, c'est que, le jour o je serai votre gal, je vous planterai
mon pe dans le ventre jusqu' la garde!...

--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspr, je
renonce  mes galons.

--Et vous vous battrez avec moi?

--Sur-le-champ.

Pivoine tait ultra-cramoisi.

Tony ne connaissait encore personne au rgiment, mais ses galons de
caporal lui servaient d'introducteurs.

Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel termin, s'en taient alls
fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crne et
rsolu qui les charma:

--Camarades, voulez-vous tre mes tmoins?

Les deux grognards regardrent l'enfant avec une curiosit
bienveillante:

--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.

--Avec le sergent Pivoine.

--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.

--Et qui a tu deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.

--Je le tuerai, moi.

A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de
Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une
prochaine revue...




III

OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY


Tony avait parl avec une assurance telle que les deux soldats
consentirent  le suivre, en qualit de tmoins.

Le sergent Pivoine avait galement prvenu deux de ses camarades.

--O se bat-on, ici? demanda le jeune homme.

--Oh! rpondit un soldat en riant, on ne se bat pas  la caserne.

--O donc alors?

--Ordinairement nous allons du ct de la Grange-Batelire ou sur les
Porcherons.

--Allons o vous voudrez.

Les choses s'taient passes si rapidement qu'aucun officier de service
ne s'tait aperu de la provocation.

Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de
Fralen.

--Oh! vois donc, dit Maurevailles  Lavenay, le petit protecteur de la
marquise, qui s'est fait garde-franaise!

Un homme aussi expriment que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand
deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de
quatre autres, c'est toujours  un duel qu'ils courent.

--Parfaitement, dit Lavenay. Tu dsirais que nous fussions dbarrasss
de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.

Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.

Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir t insult par un enfant,
sortit le premier de la cour.

Tony le suivit.

Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses tmoins.

--Allons au plus prs, dit-il, derrire le rempart; j'ai hte de
corriger ce bambin.

Et il allongea le pas outre mesure.

--H, sergent, lui cria Tony, vous tes un peu trop press de vous en
aller dans l'autre monde.

Pivoine rpondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.

La caserne des gardes-franaises se trouvant proche du Louvre, il y
avait un bout de chemin  faire pour arriver derrire les remparts.

Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.

Puis l, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux
quilles et au bouchon  droite et  gauche, le sergent Pivoine, tout
en maugrant, se dirigea vers les derrires de la petite maison que le
marchal de Richelieu avait fait btir rcemment au bout du chemin des
Porcherons. L les deux adversaires trouvrent un terrain sablonneux,
entour de quelques grands arbres et adoss au mur du jardin de la
petite maison.

Le lieu tait dsert.

--Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et
en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet,
car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces
de fer dans le bras et je l'gratignerai au visage d'un coup de fouet.
Ce sera pour lui une leon.

Tony pensait:

--Le sergent est trs fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu
est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur
que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.

--Allons! allons! _mademoiselle_, hurlait Pivoine de plus en plus
colre, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en
dcoudre?

--Monsieur, rpondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais
tcher de la modifier.

Tony tira son pe et tomba en garde.

Il tait superbe d'attitude et de rsolution.

Les tmoins, qui d'abord avaient secou la tte, commencrent 
s'tonner; puis l'un dit  l'autre:

--Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leon.

Tony se tint d'abord sur la dfensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui
et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.

Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine  l'paule.

Le vieux soldat poussa un cri de rage.

--Je voulais t'pargner; mais tant pis pour toi, dit-il.

Et il se mit  presser Tony, qui commenait  rompre pas  pas.

--Ah! drle! ah! petit misrable, la peur te prend, tu lches pied!
hurlait le sergent.

Et soudain il se fendit.

Les tmoins de Tony fermrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant
tait mort. Mais il avait fait un bond de ct!

L'pe du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant  la riposte, lui
enfona la sienne dans la gorge.

--Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.

Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.

Vous eussiez dit Goliath tu par David.

On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hte dans le
cabaret le plus voisin.

Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colre en
prsence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.

On envoya chercher un chirurgien.

Le chirurgien sonda la blessure et dclara qu'elle n'tait point
mortelle, mais que peut-tre le sergent en conserverait une extinction
de voix.

Transporter le bless, le coucher, faire venir le chirurgien et assister
au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.

Les deux soldats qui avaient servi de seconds  Tony ne l'avaient point
quitt.

L'un tait un Gascon surnomm La Rose, l'habitude aux gardes-franaises
tant d'avoir toujours un sobriquet; c'tait un homme de quarante ans,
hbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose
srieuse.

L'autre tait un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien,
buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon,
et s'tait pris d'une belle amiti pour le Gascon La Rose.

Le Normand et le Gascon s'taient lis, en raison mme des oppositions
flagrantes qui existaient entre eux; l'un tait sobre de paroles, mme
dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.

Le Normand s'tait fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui
reconnaissait une grande supriorit d'esprit, il avait coutume de ne
faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.

Tels taient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualit de
tmoins.

--Voil, sandis! un beau coup, mon garon, dit La Rose en passant
familirement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du
cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de
ses deux tmoins.

--Un beau coup! rpta le Normand avec son accent tranard des bords de
la Manche.

Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au rgiment--s'tait
fait l'cho fidle du Gascon.

Il rptait mot pour mot ce que le Gascon disait.

--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en
parlera  la caserne.

--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.

--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin
qui longeait le rempart, on ne pouvait dcemment demander un verre de
vin dans ce cabaret o nous avons transport Pivoine; il faut avoir du
respect pour l'infortune.

--Oh! oui, fit le Normand.

--Mais a n'empche pas que nous avons soif, trs soif.

--Trs soif! rpta le Normand.

--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons
nous dsaltrer.

--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me
permettrez de _rgaler_.

La Rose prit une attitude pleine de protection:

--Soit, mon jeune ami, on vous le permet.

--O irons-nous? demanda Tony.

--Je connais un bon endroit.

--Ah! vraiment?

--A deux pas d'ici.

--Serait-ce le cabaret du _Sergent recruteur_?

--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.

--Pouah! dit le Normand, l'cho ternel des sentiments manifests par
son ami.

--C'est le cabaret de la _Citrouille_, mon homme,--reprit La Rose d'un
ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.

--Les singuliers noms! dit Tony.

--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'o il vient; mais quant
au joli nom de Bavette....

--Vous le savez?

--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain,
 cette petite.

--Ah! vous tes son parrain.

--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le
garde-franaise, une drle d'histoire, allez!

--Trs drle! grommela le Normand.

Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hte de faire
son noviciat, c'est--dire de passer, de nouveau qu'il tait,  l'tat
d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela tait de se faire
des amis le plus promptement possible.

Or, la leon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait dj
valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amiti
lui serait bientt acquise s'il leur payait  boire et coutait
complaisamment leur histoire.

--Est-ce loin? demanda-t-il.

--Non,  deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.

--J'coute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui tait plein de
courtoisie.

--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent
La Rose, vu que Bavette a quatorze ans rvolus; j'avais vingt-cinq ans,
attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:

--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait  la flatterie.

La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.

--Je suis bien conserv, dit-il.

Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.

--Mais revenons  mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq
ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinire n'tait
autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.

--Ah! ah!

--Maman Nicolo tait une belle femme qui tait veuve d'un tambour,
lequel avait t tu dans une tranche,  je ne sais plus quel sige.
Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonns; mais, 
y regarder de bien prs, elle tait, ma foi! trs belle, et il n'y avait
pas un homme au rgiment qui n'en ft amoureux,  commencer par moi...

La Rose soupira... puis ajouta:

--Et  finir par cette brute que vous voyez-l.

Le garde-franaise accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua
au Normand entre les deux paules.

Le Normand soupira  son tour, non  cause du coup de poing, mais en
souvenir des charmes probablement dfunts de maman Nicolo.

Le Gascon La Rose reprit:

--Maman Nicolo tait donc une belle femme dont nous tions tous
amoureux, et tous sans aucun succs.

--Pas possible! dit Tony.

--Elle tait sage et n'coutait personne. Je pleure encore mon mari,
disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il
arriva au rgiment un jeune cornette qui tait beau comme les amours.

--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire  un homme comme
vous?

--Attendez! ce cornette tait un gentilhomme, comme bien vous pensez.

Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait  une fille habille
en garon. Quand il arriva, nous faisions le sige d'une petite ville
de Flandre, et nous tions camps en rase campagne. En sa qualit de
cantinire, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme
c'tait en hiver, on s'y runissait tous les soirs, on y buvait 
l'entour d'un bon feu allum au milieu.

--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.

--Justement.

--Et il s'prit de la cantinire?

--Non, ce fut la cantinire qui s'prit de lui.

--Trois jours aprs son arrive au camp, poursuivit La Rose, le cornette
reut une balle dans l'paule qui le coucha tout de son long dans la
tranche.

--Comment! il fut tu? exclama Tony que son rcent duel intressait au
sort du cornette.

--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la
tente de la cantinire.

--Je devine...

--Maman Nicolo le soigna comme si elle et t infirmire de son tat,
et trois semaines aprs le cornette tait sur pied. Mais,  partir de ce
moment-l aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses
belles dents, devint mlancolique et soucieuse. Elle prtendait qu'elle
tait malade et congdia ses pratiques ds neuf heures du soir. Cela les
intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette
tait discret, et personne au rgiment ne se doutait de la chose.

--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman
Nicolo est ainsi change!

Alors, comme je n'avais rien  faire, je me mis  rder toute la nuit
dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la
tente de maman Nicolo. C'tait un homme envelopp d'un manteau.

Le manteau lui cachait le visage, et la nuit tait noire.

--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir  prsent, je le verrai quand il
sortira...

J'attendis toute la nuit.

--Diable! dit Tony, la visite avait t longue.

--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec
prcaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face  face avec moi.
C'tait le cornette. C'tait le marquis de Vilers...

--Le marquis de Vilers! exclama Tony.

--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai pre de Bavette.

--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards
tranges dans la vie!...




IV

LES PREMIRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS


Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la
physionomie exprimait la plus vive surprise.

--Ah a, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'trange  ce que le
marquis de Vilers, que Dieu conserve!...

Tony fit un mouvement.

--Quel drle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.

--Continuez, dit Tony.

--Je disais donc: Que trouvez-vous d'trange  ce que M. le marquis de
Vilers ait t cornette aux gardes-franaises? A ce qu'il soit le pre
de Bavette?

--Rien encore.

--Alors, expliquez-vous.

--Quand vous aurez fini.

--C'est drle tout de mme! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu
l'pe  la main? Je fais ce que vous voulez.

Et le Gascon reprit:

--En reconnaissant M. de Vilers: H, h! mon officier, lui dis-je, il
parat que vous savez payer les soins qu'on a pour vous. Il rougit
jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.

--Es-tu discret? me demanda-t-il.

--Dame! si vous y tenez.

--normment, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de
ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une
cantinire.

--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien 
craindre.

--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.

--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier.
Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.

--Ah! diable...

--Afin d'tre plus sr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers
m'avait pris  son service. Je brossais ses habits. Je pansais son
cheval. Un matin il me dit: La cantinire va devenir mre. Il faut que
tu sois le pre adoptif de l'enfant. Tu veilleras  son ducation et
je donnerai secrtement l'argent ncessaire. Le rle me convenait,
je l'acceptai. Bientt, dans le rgiment, comme j'allais souvent  la
cantine, on prtendit que c'tait moi, et non le marquis de Vilers, que
maman Nicolo avait favoris. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que
tout le monde me flicita.

Tony se prit  rire.

--Le nouveau-n tait une petite fille qui ouvrit un oeil ds la
premire heure, et les deux  la fin de la journe. Une fois que le camp
tout entier fut bien convaincu que j'tais le pre, je fis le modeste,
je niai. Je prtendis que le meilleur moyen de me justifier tait de
tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un
tambour qui en crt un mot; on m'appela _pre et parrain_, mais, ajouta
La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la rputation
de maman Nicolo.

--Et vous ftes parrain?

--Naturellement. L'aumnier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda
comment il fallait l'appeler.

--Bavette, rpondis-je.

--Comment, _Bavette_? dit l'aumnier, ce n'est pas un nom du calendrier.

--Non, mais c'est un bon nom tout de mme, rpondis-je.

--Pourquoi?

--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses,
le bras et la langue. Le bras tient l'pe, la langue sert utilement
et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une
femme, mme quand elle est cantinire comme l'accouche, ne se sert pas
d'une pe, mais elle peut faire faire un rude service  sa langue.

L'aumnier me regardait et ne savait pas o je voulais en venir.

--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on
dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manire de parler.
Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit
que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira
gentiment. a lui portera bonheur.

--Mais tout cela est absurde! s'cria l'aumnier.

--C'est possible, mais je donne ma dmission de parrain si...

--Entt! murmura le brave homme.

Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforant de garder son
srieux: Je te baptise, Bavette...

--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce l toute votre histoire?

Cette simple question rendit le soldat tout pensif.

--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre
capitaine,--car le cornette tait devenu capitaine,--et voici quatre ans
qu'il a quitt le rgiment.

--Je sais cela, dit Tony.

--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat
mu.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?

Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.

--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins mu. Mais, dites-moi, vous
aimiez donc beaucoup votre capitaine?

--Je me ferais hacher pour lui.

--Et si... il lui arrivait... malheur?

--Oh! fit La Rose, qui porta la main  la garde de son pe, on
compterait avec moi!

Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appel
_mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en
quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignit
d'un homme.

--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.

--Mort! exclama La Rose. qui recula frapp de stupeur.

--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout  l'heure encore
je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'tait moi. Maintenant...

--Oh! maintenant! exclama La Rose, ple comme la mort, maintenant il en
a deux!...

--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence
respectueux.

--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'taient remplis de larmes,
comment est-il mort?

--Il a t tu.

--Par qui?

--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein
air. On vous dira peut-tre un jour qu'il a t tu en duel. Ce n'est
pas vrai. Il est mort frapp par une association compose de trois
hommes qui devaient le provoquer tour  tour jusqu' sa mort. Vous voyez
bien que c'tait vraiment un assassinat.

--On les tuera! dit La Rose  qui revint sa suffisance gasconne.

En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient
continu  marcher, se trouvaient  la porte du cabaret de maman Nicolo.

--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!

--Ni moi, dit le Normand.

--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.

--Pourquoi?

--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux  l'cart. Nous
prendrons un salon.

Ils entrrent.

--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.

Le cabaret tait dsert.

Un garon cabaretier qui trnait au comptoir reconnut le soldat La Rose,
et, accourant, son bonnet  la main, tmoigna, par son attitude, du
respect qu'on avait dans l'tablissement pour le parrain de Bavette.

--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne
peuvent pas tarder  rentrer. Elles sont sorties depuis le matin.
Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?

--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.

Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant  la premire salle.
Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-franaise se
penchant vers les deux vieux soldats:

--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui
tue son officier? demanda-t-il.

--Oui, certes.

--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est
impossible.

--Pourquoi?

--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...

--Eh bien?

--Sont des officiers de notre rgiment, camarades.

Les deux soldats frissonnrent. Tony continua:

--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de
Lacy!

--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...

--Nos chefs, rpta le Normand.

--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-franaise.
Mais est-ce en qualit de chefs qu'ils ont tu votre brave capitaine,
le pre de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent tre les
bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont,
obissons en soldats. Seulement il y a des heures o chefs et soldats
ne sont plus, les uns vis--vis des autres, que des hommes. Alors
souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?

--Je l'ai dit, nous serons trois, s'cria La Rose en saisissant  la
fois la main de Tony et celle du Normand.

--Oui, nous serons trois, rpta celui-ci.

Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlrent
du malheureux capitaine dpos si jeune dans le caveau de sa famille par
son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure
avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise
aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.

--Cette mtine-l ne rentrera donc pas! murmurait  frquentes reprises
La Rose.

--Elle ne rentrera pas! rptait le Normand.

A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinire
avait d tre fort belle et conservait des restes trs prsentables;
mais il y avait  ses cts une jeune fille qui attira sur-le-champ les
regards de Tony. C'tait Bavette.

Bavette tait si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain
ravi d'admiration autant que de surprise.

--Comme elle ressemble  son pre! murmura-t-il  l'oreille de La Rose.

--Et comme je l'aimerai! se dit-il  lui-mme.

Cependant La Rose et le Normand fronaient les sourcils. Maman Nicolo et
Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.

--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.

--Mon brave, a nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.

--Maman Nicolo, je ne sais pas d'o vient votre nom, mais je saurai d'o
vous venez.

--Jamais!

--Un mystre?

--Et un solide!




V

L'ULTIMATUM


Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo.
Ils n'y parviendront pas.

Et mme il faut que le secret de la cantinire soit bien grave pour
qu'elle soit aussi discrte avec ses deux vieux amis. En vain ils lui
promettent de lui livrer en change du sien celui que leur a rvl
Tony. En vain ils tentent d'arracher  Bavette une indiscrtion. En
dpit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de
crier... sans parler.

Plutt que d'assister  cette vaine querelle, suivons le carrosse qui
emporte madame de Vilers et le magnat.

Quelque diligence que pt faire le Hongrois et bien que, de poste en
poste, il et envoy en avant un courrier, charg de faire prparer les
relais, le carrosse n'allait pas vite.

Avec les horribles chemins que possdait la France  cette poque, il
tait bien difficile de faire plus de quinze  vingt lieues par jour.

Or, le magnat, qui craignait d'tre poursuivi, prenait  chaque relai
une direction fausse, pour dpister ses ennemis.

Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, pouvantable pour la
marquise.

Elle se retrouvait spare de celui qu'elle aimait, en tte--tte avec
cet homme redout qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle
avait autrefois considr comme un pre et qu'elle avait fui parce
qu'elle avait devin que ce n'tait plus l'amour d'un pre qu'il
ressentait pour elle...

Comprenant qu'auprs de ce vieillard fou de passion, son honneur n'tait
plus en sret, elle s'tait confie au loyal gentilhomme vers lequel
l'avait entrane son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le
magnat, esprant ne jamais plus tre en face de lui.

Et elle tait l, en son pouvoir, sachant  peine o il allait la
conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle...

On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitt son htel, o
elle tait en sret, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait.

tait-ce par crainte du scandale?

Non. Qu'et pu faire le magnat contre sa rputation? N'tait-elle pas
l'pouse lgitime et respecte du marquis de Vilers?

Ce n'tait pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle
avait reus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant
 quoi s'en tenir sur le but intress qui avait dict ces soins.

Si elle l'avait suivi, c'tait uniquement par peur, non pour elle, mais
pour son mari.

Ce qui s'tait pass lui avait en effet paru trange.

Le marquis tait sorti pour quelques heures, afin de choisir les
costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opra.

Puis  sa place tait arriv un commissionnaire et M. de Vilers avait
fait dire que, appel  Versailles par une affaire inattendue et
pressante, il tait contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner.

Selon le dsir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre 
ce bal, elle y tait alle malgr tout.

L, elle avait rencontr l'un de ces officiers dont elle se rappelait 
peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus  Fralen 
ct de celui qui devait tre son mari, le soir o celui-ci lui demanda
de les aider dans l'accomplissement d'un pari...

Cet homme l'avait insulte...

Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui,
semblait parfaitement la connatre, tait venu la dfendre...

Ce dfenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu changer
ensemble, lui avait parl d'un danger...

Tout d'abord, elle avait suppos qu'elle devait craindre les Hommes
Rouges... Mais quand elle aperut le magnat, elle pensa:

--Voil le danger dont m'a parl mon jeune dfenseur.

Et elle avait mesur les consquences que pouvait avoir pour M. de
Vilers le retour du magnat.

Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle.

Elle savait que cet homme n'avait recul devant rien, pas mme devant le
crime, pour loigner d'elle ceux qui auraient pu tre ses rivaux.

Elle n'avait pas oubli le malheureux jeune homme qui avait voulu faire
le sige du chteau du Danube et qu'on avait trouv dans les fosss
frapp en plein front par la balle du magnat.

Aussi trembla-t-elle pour son mari.

Elle se dit que le comte Mingrli devait avoir entour d'embches le
marquis, avoir mis  ses trousses une arme de spadassins ou de bandits
aux attaques desquels celui-ci ne pourrait chapper.

Aussi quand, reprenant pour un instant son rle de pre, le magnat lui
avait dit:

--Venez!

Elle s'tait leve, dsole, brise de douleur, mais esprant, par un
commencement de soumission, dtourner de la poitrine de celui qu'elle
aimait le poignard des assassins.

Et lorsque le comte, lui dsignant la voiture, lui avait annonc qu'ils
allaient partir pour un long voyage, elle avait pens:

--Je serai longtemps sans voir mon mari ador. Il m'accusera, il me
maudira peut-tre, mais il vivra!!!

Et elle tait monte en voiture...

Ainsi que l'avaient suppos les Hommes Rouges, le magnat n'tait point
parti sans s'arrter  l'htel o il tait descendu.

Il avait eu des bagages, des provisions  prendre, des ordres  donner
 son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le
servait depuis vingt ans et qui devait partir  cheval derrire lui,
pour l'aider  garder la marquise. En mme temps, loyal  sa manire, le
magnat envoyait  M. de Lavenay le prix de son carrosse.

Or, quelque surveille que ft la jeune femme, elle trouva moyen
d'chapper une minute  l'attention de ses gardiens, et cette minute lui
suffit pour crire un mot  son mari.

Elle avait gliss ce mot dans la main d'un enfant qui aidait  charger
les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance.

Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission.

Il nous reste maintenant  expliquer comment le magnat avait eu
connaissance de l'enlvement projet par les Hommes Rouges.

Arriv  Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait tabli
ses batteries du ct de l'htel de Vilers, cherchant une occasion
favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il prouvait cet
amour snile, qui est le plus effrn de tous les amours.

Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le
bal de l'Opra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il
avait jug l'occasion favorable.

Mais il tait arriv trop tard. Les Hommes Rouges avaient dj rencontr
la marquise.

Du premier coup d'oeil, il les reconnut.

Il les avait remarqus  Fralen, causant avec la jeune comtesse et fort
empresss auprs d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se
gravt dans sa mmoire.

Se doutant  juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis
et couts.

Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prte et les
attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans
l'htel.

Il se promit de profiter de leurs prparatifs.

Or, il tait en train de jouir de son succs.

Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait
mortellement long  la jeune femme, ce tte--tte avec un ravisseur
abhorr!

Et cependant elle en redoutait la fin...

Tant qu'ils voyageraient  travers les routes, elle n'aurait rien de
bien grave  craindre de la part du magnat.

Mais, le voyage termin, une fois qu'elle serait tout  fait seule avec
lui et en son pouvoir, dans un chteau perdu au milieu des forts!...

Les tmoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la
sortir de la mlancolique torpeur dans laquelle elle tait plonge, ne
faisaient que redoubler sa terreur.

Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme.

La quatrime nuit enfin, aprs mille angoisses, madame de Vilers vit se
dresser dans l'ombre, au bout d'une longue alle de chnes, le chteau
de Blrancourt.

Une autre voiture y serait venue en deux journes, mais nous avons
parl des innombrables dtours faits par le magnat, qui tenait  ce que
personne ne lui ravt sa proie.

A la vue de ce chteau qu'il lui avait souvent dpeint comme un nid
d'amoureux, madame de Vilers se sentit dfaillir.

Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait crit
 son mari!

Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec
un grincement lugubre.

Le carrosse entr, les chanes rouilles crirent de nouveau sur les
poulies; la herse se relevait! La marquise tait prisonnire.

Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main  la jeune femme
et l'aida  descendre de voiture.

Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa
seule un instant pour qu'elle rpart le dsordre occasionn dans sa
toilette par un si long voyage.

Deux jeunes femmes entrrent, se tinrent debout devant madame de Vilers
et parurent attendre ses ordres.

A tout hasard, esprant trouver un peu de sympathie chez des personnes
de son sexe, la jeune femme demanda:

--Au nom du ciel, o suis-je et que veut-on faire de moi?

L'une des femmes secoua la tte. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec
un sourire mlancolique. Elles taient muettes.

Elles firent signe que le lit tait prpar, mais madame de Vilers les
congdia du geste.

Quelque fatigue qu'elle ft par le voyage, elle n'osait se coucher,
craignant une surprise.

Elle se reposa dans un fauteuil.

Deux heures aprs, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait
une table toute servie.

La marquise voulut lui adresser la parole.

Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait rpondre.

Tout le service du chteau tait fait par des muets,--cratures du vieux
comte, amenes par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un
dvouement  toute preuve...

Madame de Vilers refusa le dner comme elle avait refus le lit.

Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle.

--Hayde, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom,
rflchissez bien  ce que je vais vous dire...

Vous tes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher  m'chapper
serait inutile...

Mais vous aimez la France, vous tenez  y rester. Eh bien, consentez 
tre  moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de faon  ce
que tout le monde continue  me croire votre pre. Pour vous seule,
j'aurai un autre titre  votre affection.

Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmnerai sur les
bords du Danube, dans ce chteau o vous avez t leve. J'ai assez
de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gr, mal gr, vous
deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour rflchir. Dans dix jours
 pareille heure, je vous demanderai la rponse




VI

LE REFRAIN DE PIVOINE


A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple tait en rumeur.

Louis, quinzime du nom, aprs une trve assez longue, tait dcid 
recommencer la guerre dans les Flandres.

Le rgiment des gardes-franaises, ce beau rgiment compos de huit
mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande
flatterie d'ailleurs: C'est le plus pur de mon sang, partait, le matin
mme, pour entrer en campagne.

Aussi les rues de Paris taient-elles encombres comme en un jour de
fte.

Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma
foi! car l'tendard des gardes-franaises tait alors compos de trois
couleurs;--les croises se garnissaient de ttes curieuses sur le
parcours que devait suivre le rgiment. a et l, sur les portes des
maisons, on voyait des cartels, des cussons, des emblmes...

--Vive la France! vivent les gardes-franaises! criait-on de chaque
fentre.

--Vivent les gardes-franaises! rptait la foule enthousiaste qui
adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, rest le plus populaire
de tous les uniformes disparus.

Neuf heures sonnaient  toutes les horloges qui allaient bien.

Louis XV avait quitt Versailles pour venir  Paris. Il avait couch aux
Tuileries; il avait consenti  passer une journe tout entire sur les
bords de la Seine,  seule fin de voir partir et de saluer le beau, le
magnifique rgiment.

Le dpart tait pour dix heures; il n'en tait que neuf et dj la
circulation devenait impossible  travers Paris. Le marquis de Langevin,
ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouv,
pour ce jour-l, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.

A le voir monter avec lgance un cheval de race et caracoler dans
la cour de la caserne, sur le front de ses troupes dj ranges en
bataille, on et dit un jeune homme, on et jur qu'il n'avait pas
atteint la quarantime anne.

Tout  coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons
de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du
colonel-gnral, c'est--dire du marquis de Langevin.

--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts
d'heure?

Le marquis regarda le jeune homme:

--Comment! dit-il, c'est toi, Tony!

--C'est moi, mon colonel.

--Et pourquoi veux-tu une permission?

--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour o je mourais
de froid et de faim, qui m'a lev en me servant de mre et que mon
dpart dsole.

--Va, dit simplement le marquis.

Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;

--Mais, prends garde, on part dans une heure.

--Je rejoindrai le rgiment  la porte Montmartre.

--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme
lui servait de secrtaire, tait dj sr de pouvoir compter sur lui.

Tony sortit de la caserne et s'en alla.

Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu' la rue des Jeux-Neufs.
L, il prouva un moment de violente motion et s'arrta.

Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs tait pavoise. Il vit
force gens aux fentres, force gens au seuil des portes.

Une seule maison tait ferme,--celle de la pauvre mame Toinon.

Du plus loin qu'on aperut Tony, ce fut un hourra d'admiration.

Il y avait si peu de temps que le jeune soldat tait encore commis et
voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis
de Vilers...

Et dj, quel changement!

Tony n'tait plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne
dconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_.

Tony tait devenu un fier jeune homme; il avait la tte haute, le geste
cavalier; il tait charmant en son uniforme de garde-franaise.

--Voil Tony, voil Tony! murmura-t-on en le voyant apparatre.

--Bonjour, Tony, dirent les vieillards.

--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.

Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit  la porte ferme de
mame Toinon et frappa.

La porte s'ouvrit.

Mame Toinon, tout en larmes, aperut Tony, jeta un cri de joie et lui
passa les deux bras autour du cou.

--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et gnreux de n'tre
point parti sans venir me voir...

Et la pauvre femme, dont le coeur dbordait  cette heure, se prit 
couvrir son fils adoptif de tendres caresses.

--Ah! patronne, ah! ma mre, murmurait Tony, qui sentait son coeur se
briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas...
et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier...
Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mre...

Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un
coup de poignard.

Tony se mprenait encore sur l'affection de sa mre adoptive comme elle
s'tait longtemps mprise elle-mme.

La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une mdaille d'or et la passa
au cou du jeune homme:

--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une mdaille bnite.

Puis elle prit un sac de cuir qui tait serr dans un des coins du
bahut.

Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des pargnes de la costumire.

--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...

Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:

--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car
j'entends, hlas! retentir les fanfares du rgiment... Pars, et
reviens-moi bel officier...

La pauvre femme craignait que son motion ne la traht!...

Dix minutes aprs, Tony avait rejoint son rgiment, qui sortait de
Paris, tambour et fanfare en tte, passant entre une double haie de
peuple enthousiaste.

Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant
son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui dfilait.

Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperu
le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, touffa
un cri de douleur suprme et murmura:

--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!

Tony tait dj loin, et les gardes-franaises, le fusil sur l'paule
gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du
sergent recruteur Pivoine:

  On fait l'amour
  Tout le jour,
  Dans les gardes-franaises.
  On fait l'amour, sur ma foi,
  Dans les gardes du roi!

Sur l'un des fourgons qui suivaient le rgiment il y avait, jurant et
pestant, tendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de
faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.

Cet homme tait l'auteur mme de la chanson des gardes-franaises.
C'tait le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que
le chirurgien l'avait fait prvoir, mais qui avait perdu sa voix, comme
celui-ci l'avait galement prdit.

Bien qu'tant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu
si ardemment  accompagner ses camarades, il avait tant de fois rpt
qu'il ne se laisserait plus soigner si le rgiment allait au feu sans
lui, que le chirurgien tait parvenu  le faire placer sur un fourgon.

Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain,
lanait dans le choeur qui scandait la marche:

  On fait l'a...

Inutile effort! la note s'arrtait dans son gosier qui n'avait plus que
le son d'une clarinette dont on aurait retir l'anche.

--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant  Tony. N'importe! il a du
chien, ce petit-l. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit
joliment brave!

Au fond, le commis  mame Toinon avait gagn un ami de plus. L'pe a du
bon.

Et ce fut encore en chantant que le gai rgiment fit son entre 
Chantilly.

Ds son arrive, le marquis de Langevin se flicita d'avoir envoy en
avant Maurevailles.

Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.

Les premiers rgiments avaient donc trouv de tout  profusion. On les
avait fts, compliments. Les habitants s'taient fait un honneur de
nourrir, et de dsaltrer surtout les hros qui allaient se battre pour
la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on
n'et pas mang.

C'est qu' cette poque les tapes n'taient pas rgles comme elles le
sont aujourd'hui et pour traverser un pays, mme franais, il fallait
prendre ses prcautions.

Car peu  peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources.
Et on finissait par ne plus mme trouver les fournitures strictement
rglementaires.

Et les rgiments qui fermaient la marche de l'arme ne rencontraient
plus rien.

Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin tait
prcisment celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin
d'viter dsormais les inconvnients, les ennuis, les tourments de tout
genre qui avaient attendu ses prdcesseurs, il chargea le capitaine
Maurevailles d'aller tudier les pays  traverser, se rendre compte des
ressources que l'on pouvait esprer et y tout rgler pour que ses
huit mille hommes pussent y passer sans difficults et sans trop de
souffrances.

Naturellement le caporal-secrtaire Tony fut le premier inform du
dpart de Maurevailles.

Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine tait charg d'une
mission: rien de plus ordinaire.

Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant 
la fentre de la maison o s'tait tabli le marquis de Langevin,
Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraner dans
un coin de la cour, causer mystrieusement avec eux, et enfin ces
derniers lui donner leurs bourses!

--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.

Puis, en rflchissant, il arriva  cette conclusion:

Maurevailles, rendu  lui-mme, avait une chance pour retrouver la
marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au rgiment, garnissaient
sa poche d'argent afin qu'il pt, dans le cas o il parviendrait 
s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne
leur chappt point de nouveau.

--Comment lutter contre des ennemis si prvoyants! se dit-il. Ah bah!
S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui
m'aidera.

Pendant ce temps-l, grce  la prudence du colonel-gnral, le Gascon
et le Normand ne manquaient ni de dner ni de boire. Et, le soir mme,
 moiti ivres, ils avaient dj oubli maman Nicolo et lutinaient la
cantinire en lui chantant  tue-tte:

  On fait l'amour
  Tout le jour
  Dans les gardes-franaises.
  On fait l'amour, sur ma foi,
  Dans les gardes du roi!

Hlas! couch  dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enrou sergent, les
entendait en maugrant. Pauvre Pivoine!...




VII

L'AMOUR D'UN VIEILLARD


Il y avait huit jours que le magnat avait amen la veuve du marquis de
Vilers au chteau de Blrancourt, quand un cavalier longea la lisire de
la fort au milieu de laquelle s'levait ce chteau.

Ce cavalier avait d faire une longue route, car son cheval n'avanait
qu'avec peine sur le terrain dtremp par la pluie et lui-mme
paraissait trs fatigu.

A l'entre de la fort,  un quart de lieue du chteau, il y avait
quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village.

Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui
a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge.

Triste auberge que celle-l et qui ne devait pas abriter souvent des
voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu.

Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gte, et en tout cas
de quoi se reposer  l'abri de la pluie.

Ce fut donc l que le cavalier frappa.

Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un norme brasier de
tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans schaient, tout en
causant et en buvant du cidre, leurs habits mouills.

A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils
s'cartrent avec empressement pour lui faire place auprs de la
chemine.

--Hol! dit le cavalier, qui est l'hte ici?

Un grand vieillard  barbe blanche ta son bonnet de peau de renard et
s'avana.

--Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres,
reprit le cavalier. Je me suis gar dans vos satans chemins, et du
diable si je sais o je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela.
Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bte de mille pistoles qui
est en train de prendre froid?

--Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mnerai moi-mme en personne
vot'cheval  l'curie, s'cria l'htelier et je vous assure, foi de
Garrigou, qu'il y sera mieux qu' _l'Aigle noir_ ou aux _Armes de
Picardie_,  Noyon.

--Quant  moi, une place auprs du feu, une moiti de poulet et deux
oeufs me suffiront-- la condition toutefois que vous ayez du vin?...

--Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans
qu'on n'y a _mie_ seulement touch. Vous ne trouverez pas dans toute la
contre un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin
que matre Garrigou de Chante-Caille.

--En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa
marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du
feu et tendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes.

Il y eut un instant de silence, motiv par la prsence de l'tranger.

Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue.

--Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le chteau est habit?

--Oui, par le vieux seigneur qui est revenu.

--Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici?

--Plus de vingt ans. C'tait matre Jeanson, l'homme de loi, qui
s'occupait de tout.

--Et maintenant?

--C'est une espce de sauvage que le vieux seigneur a amen avec lui et
qui a l'air d'un voleur plutt que d'un intendant...

--C'est-y pas la mme chose? interrompit un des paysans.

Tout le monde se mit  rire.

--N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de mme, allez...
Figurez-vous que le chteau est rempli de sonnettes...

--De sonnettes?

--Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond  une
sonnette place dans la chambre du seigneur.

--Et pourquoi tout cela?

--Pour que personne ne puisse entrer dans le chteau sans qu'il en soit
inform, et pour qu'il sache par quelle porte on entre.

--Et comment sais-tu cela, toi, Jean?

C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a racont. Il a aid les ouvriers
que le vieux seigneur avait envoy chercher  la ville pour poser les
fils, et, comme il voulait voir si a allait, il s'est prsent l'autre
jour au chteau.

--Et il est entr?

--C'est--dire qu'il a t reu par le nouvel intendant, le sauvage...
Il y dit: J'apporte pour votre matre un beau chevreuil que j'ai
tu... Et pendant que l'autre le dbarrassait, il a bien remarqu que
les portes faisaient tinter des sonnettes.

--Et que lui a dit l'intendant?

--Rien. Il a tir de sa poche une pice d'or; il la lui a mise dans la
main, et il l'a pouss dehors.

--C'est bien singulier, tout a. Mais qui sert le seigneur au chteau?

--Des muets... Oh! ceux-l, je leur ai caus moi-mme avant l'arrive de
leur matre...

--Tu leur as caus...  des muets?...

--C'est--dire que j'ai essay; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient
la bouche ferme.

--C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire.

--Pardi! il ne tient qu' toi d'aller au chteau; tu seras reu comme
Boniface le braconnier.

--Qu'est-ce qui lui est arriv?

--Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a t saisi
par les muets qui l'ont rou de coups de gaule...

--Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sbastien, le
cordonnier, qui tait all rder prs des fosss un soir... Il a entendu
craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauv, mais pas assez
vite pour ne pas entendre une balle siffler  deux doigts de sa tte.

--Ah a! que diable racontez-vous-l, mes drles, s'cria tout  coup le
cavalier qui, depuis un instant, avait prt l'oreille aux propos des
paysans, est-ce une histoire ou une lgende?

--Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au chteau
de Blrancourt.

--Et o prenez-vous ce chteau?

--Au bout de l'alle de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir
d'ici.

--Et c'est l que se passent toutes ces choses tranges?

--C'est l.

--Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-mme.

--Vous, mon officier? s'cria l'hte pouvant.

--Oui, certes.

--Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?...

--Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais
au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voil sec;
maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arros de ce bon
vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir
demain reprendre ma route.

Matre Garrigou avait dress la table. Le gentilhomme se mit  manger.

Le temps s'tait un peu clairci, les paysans sortirent l'un aprs
l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait proccup, put
rflchir tout  son aise.

Au chteau de Blrancourt, le supplice de madame Vilers continuait.

Le magnat cependant la comblait de prvenances, mais de la part de cet
homme les prvenances lui taient odieuses.

Par un raffinement de dlicatesse, il avait vit mme de lui parler de
son amour, et des conditions imposes par sa passion sans merci.

Il avait accord  la marquise dix jours de rflexion. Il voulait la
laisser en paix pendant ces dix jours.

Il avait fait plus.

Pour qu'Hayde ne s'ennuyt point, il avait envoy  Paris un exprs,
afin de mander auprs d'elle sa soeur Rjane qui lui tiendrait
compagnie.

Une heure encore et le dlai allait expirer...

Depuis quelques jours, le magnat avait demand  la marquise la
permission de prendre ses repas avec elle. Fatigue de la solitude,
madame de Vilers n'avait pas refus. Elle ne se dfiait plus, du reste,
des mets que lui prsentait le comte, esprant qu'il n'agirait avec elle
que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir
o nous sommes, le comte et madame de Vilers dnaient ensemble dans les
appartements de celle-ci.

Au dessert, le magnat se leva:

--Le dixime jour est expir, dit-il d'une voix mue. Hayde, quelle est
votre dcision? Voulez-vous m'aimer?

--Non!... rpondit-elle.

--Rflchissez encore!...

--Vous me faites horreur!...

--J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!...

--Que voulez-vous dire? s'cria la jeune femme au comble de l'effroi.

--Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes,
vous livrera sans dfense  mon amour...

--Oh! c'est pouvantable!

--C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien,
malgr votre orgueil et vos rpulsions vous serez  moi.

--Oh! infme! infme! rpta madame de Vilers en saisissant un couteau
sur la table et en essayant de se lever pour s'lancer vers le comte.

Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara
d'elle...

Elle retomba sur son fauteuil.

Le vieillard la regardait avec un sourire ironique.

--Tu vois bien, ma pauvre Hayde, dit-il en la tutoyant pour la premire
fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras 
moi maintenant... bien  moi!...

Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser.

--Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaant la taille de
ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une ide de ce qu'est l'amour 
mon ge... Tu ne sais pas quelle lave,  ta seule vue circule dans mes
veines; tu ne sais pas quelle tempte s'agite dans mon coeur... Hayde,
personne,--personne, entends-tu,--de tous ces jeunes gens qui se
disputaient un regard de toi, ne l'a mrit par un amour semblable,
comparable  celui qui me dvore!...

Et, le visage cramoisi, les lvres humides, les yeux saillants  faire
croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou
gonfles, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme
dfaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour viter la
souillure de ce contact.

--Hayde, murmura encore le comte, Hayde, tu vas tre enfin  moi! 
moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!...

Il se pencha sur elle. Ses lvres touchaient presque les lvres de la
malheureuse femme...

Une minute encore... et elle allait tre  lui quand un coup de sonnette
retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit.

--Qui donc, s'cria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer
dans le chteau sans que je sois prvenu?

Il s'lana vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune
fille.

C'tait Rjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris.

Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait
prparer, puis la laissant  sa toilette et la priant d'attendre la
marquise, il revint tout palpitant auprs de celle qui allait tre sa
proie...

Mais en entrant dans la pice o il comptait raliser l'unique espoir de
sa vieillesse avilie, il poussa un pouvantable cri de surprise et de
rage...

Cette chambre o, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanime
annonait si bien devoir tre en son pouvoir, cette chambre tait
vide!...




VIII

LE MUET QUI PARLE


Quand la marquise, aprs sa prilleuse torpeur, recouvra sa raison, un
cheval de sang l'emportait au galop  travers une fort...

Sur ce cheval, elle tait soutenue par un homme dont la main qui tenait
les rnes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre
main, il lui protgeait le visage contre le fouet des branches.

Les souvenirs de la scne du chteau lui revinrent en mmoire; elle
pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps.

Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut
qu'il portait un costume d'officier des gardes-franaises.

Que s'tait-il donc pass et comment se trouvait-elle dans les bras de
ce gentilhomme?

On sait de quelle mission Maurevailles avait t charg par le marquis
de Langevin.

Nous avons vu comment,--aprs avoir prpar les tapes du rgiment des
gardes-franaises, qui tenait  faire joyeusement la route, en rgiment
d'lite qu'il tait,--l'ancien ami du marquis de Vilers tait arriv
chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce
qui se passait au chteau voisin.

En fallait-il davantage pour qu'un soupon lui traverst l'esprit?

Maurevailles se promit d'claircir ce soupon.

Le soir, quand le chteau fut noy dans une masse d'ombre, il se hta
d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une vole de coups
de bton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme
Sbastien, le cordonnier du village.

Il ne lui arriva aucune msaventure; mais il se convainquit,  n'en
pouvoir douter, qu'il tait impossible d'entrer dans le chteau.

Par la force? On rencontrerait l'anne des muets dvous au magnat.

Par surprise? Les sonnettes avertiraient.

A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup.

Ce qu'il et fallu trouver, c'et t un passage secret comme il en
existe dans presque tous les vieux chteaux, les architectes d'autrefois
prvoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du
mystre.

Mais le temps et le moyen de dcouvrir ce passage?

Comme il se faisait cette rflexion, Maurevailles vit une ombre sortir
en quelque sorte du pied de la muraille,  vingt pas de lui, et
disparatre rapidement.

Autant que le chevalier avait pu en juger, c'tait un enfant, car sa
taille atteignait  peine la moiti de la moyenne.

Mais d'o sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il
ne dcouvrit aucune porte, aucun trou.

--Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur
nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de
l'attendre.

M. de Maurevailles avait pass plus d'une nuit en plein air au bivouac;
quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas.

Il se blottit le plus commodment qu'il put sous un toit de plantes
grimpantes, et attendit le retour de l'ombre.

Il y avait  peu prs deux heures qu'il tait l et il commenait 
maugrer, quand un pas press se fit entendre. En mme temps l'ombre
surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du
saut-de-loup.

Maurevailles lui mit la main au collet.

--Grce, Monseigneur, misricorde, gmit l'ombre en s'affaissant.

Maurevailles examina alors sa capture.

C'tait un tre bizarre: Pas tout  fait trois pieds de haut, une tte
norme et plante de cheveux en broussailles, des bras dmesurment
longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et
hideux.

--Qui es-tu et que fais-tu l? demanda l'officier.

--Je suis un des serviteurs du chteau, rpliqua le nain qui se rassura
un peu en voyant qu'il avait affaire  un tranger.

--Tiens, tu n'es pas muet, toi?

--Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'tre muet pour tre amen
en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis
trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France!
Comme il donne de beaux rves! Et c'est pour cela que, la nuit, je
m'chappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons...

--Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu
aussi l'or de France?

La figure du nain s'claira.

--Et veux-tu beaucoup de pices comme celle-ci? continua l'officier en
lui mettant un louis dans la main.

--Que faut-il faire, Monseigneur?

--Me montrer le passage par o tu rentres au chteau.

Un tressaillement d'effroi secoua le corps dbile du nain.

--Le magnat me tuerait, s'cria-t-il.

--Allons donc, qui te trahira? rpliqua Maurevailles en lui prsentant
un second louis.

L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'clairrent. Il se
redressa.

--Venez, dit-il.

Il alla jusqu' la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur
une tte de clou que, mme en plein jour, Maurevailles n'aurait pas
remarque, et une norme pierre tourna sur elle-mme, ouvrant un passage
suffisant pour deux hommes.

--Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coup le cordon de la
sonnette.

--Entre le premier, matre gnme, rpondit l'officier, et souviens-toi
qu' la premire trahison, je te passe mon pe  travers le corps.

--Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-mme; le
magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de
quoi boire du bon vin de France jusqu' la fin de mes jours.

L'ouverture dmasque par la pierre donnait sur un escalier en
colimaon, mnag dans l'paisseur de la muraille. A la hauteur d'un
second tage, un couloir s'tendait perpendiculairement  la muraille
extrieure.

--Comment as-tu dcouvert ce passage, matre gnme? demanda
Maurevailles.

--Je m'ennuyais, moi qui aime  causer, d'tre toujours en tte--tte
avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin,
chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherch et
j'ai eu vite trouv.

--O conduit ce passage?

--Au-dessous de la chambre o je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce
souterrain est comme la toile d'une araigne: quand on est au milieu, on
voit des rayons partout.

--Et y a-t-il un couloir qui aille  la chambre de la comtesse Hayde?

--Comment, vous savez?... Au fait, je suis bte, moi... je me demandais
pourquoi vous vouliez entrer dans le chteau!... Certes, oui, mon
gentilhomme, il doit y en avoir un, mais o est-il? Je n'ai pas le
temps de le chercher maintenant; voil le jour qui va venir et on
s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez...

--Ce soir, soit!...

Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et
redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine  refermer la pierre,
qu'il rouvrit ensuite  plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il
possdait bien le secret du muet.

--Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La
marquise sera  nous!

Et il examina attentivement l'endroit o il tait, pour tre bien
certain de retrouver sa route.

Le soir o nous sommes, il tait entr seul dans le couloir secret o le
nain l'attendait.

--Venez, dit celui-ci, j'ai trouv.

Et il le conduisit dans le troisime couloir  droite,  partir de celui
par lequel il avait gagn le centre de la toile d'araigne. A certain
endroit, un mince filet de lumire, passant comme par le trou d'une
pingle, traversait l'obscurit.

--Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frtillant. Il y
a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie.
Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou.
Vous pouvez voir!...

Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis  table vis--vis de la
comtesse Hayde.

Le vieillard tait juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant
 la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de
supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat.

Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de
bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingrli et Hayde...

Mais il se contint, voulant attendre...

Quand il vit le comte pench sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir
et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau.

C'est  ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit.

A l'arrive de Rjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait  la hte
conduite  son appartement. Lui recommandant expressment de ne pas
bouger, il tait all donner quelques ordres, puis tait revenu au plus
vite vers Hayde.

Mais, quelque diligence qu'il et faite, Rjane, presse d'embrasser sa
soeur, tait venue avant lui.

Et qu'avait-elle vu en cartant la tapisserie?

Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son
rve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebillement
du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec
passion, dposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter,
radieux, par le couloir secret!

C'tait horrible!

Cet ange venait d'entrevoir l'enfer!

La jeune fille, quoique tant  l'instant mme initie au mal, resta
ange.

Maurevailles avait laiss le passage ouvert.

Elle se dit:

--Si le magnat s'en aperoit, il saura o le poursuivre...

Et elle remit le tableau en place!

Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait
la porte par laquelle allait entrer le magnat...




IX

LE GAMIN DE PARIS


Et le cheval galopait  travers les halliers, emportant l'officier des
gardes-franaises et la marquise de Vilers.

--Qui tes-vous? s'cria celle-ci en faisant un mouvement pour se
dgager.

Mais le cavalier l'enserra plus troitement encore en rpondant:

--Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour
toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fralen. Je suis le
chevalier Albert de Maurevailles.

La marquise, pouvante, poussa un grand cri.

A ce cri rpondit une autre exclamation.

Et des broussailles sortit,  vingt pas en avant du cheval, un jeune
homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-franaises.

Il s'lana pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire  son
cheval un bond de ct et lui enfona ses perons dans le ventre...

Le cheval tait pass... Le soldat,  pied, ne pouvait esprer le
rattraper, ni mme le suivre.

Mais il eut une inspiration subite.

Il tira son sabre et, avec la rapidit de l'clair, le lana par la
pointe vers les jambes du cheval.

L'arme tournoya en sifflant jusqu' ce qu'elle et atteint son but...

L'animal venait de s'abattre...

Il avait un jarret coup.

Ce jeune homme, arriv si  propos pour arrter la fuite de
Maurevailles, on l'a devin, c'tait Tony...

Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprs du
marquis de Langevin, s'tait dit:

--Le danger n'est plus ici, il est l o va Maurevailles.

O se rendait Maurevailles,--officiellement du moins,--Tony le savait
bien.

En sa qualit de secrtaire du colonel, il avait lui-mme rdig les
pleins pouvoirs avec lesquels l'officier tait parti.

Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir,
qu'allait faire Maurevailles?

Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.

Aussi se promit-il de se servir de la premire circonstance qui lui
permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se
fit pas attendre.

Le lendemain, le marchal de Saxe, sous qui taient maintenant les
gardes-franaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros
de l'arme  trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres.
Tony alla trouver le colonel-gnral et lui demanda d'tre le messager
qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route
au del de trente-cinq lieues et choisir pour l'tat-major des logements
convenables, appropris  un sjour plus ou moins long.

Bien qu'il lui en cott un peu de se sparer de son secrtaire, qu'il
affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui
refuser ce qu'il demandait.

Et Tony, muni de son ordre, partit immdiatement au grand galop, dans la
direction qu'avait prise Maurevailles.

On a vu comment il tait arriv  point nomm dans la fort de
Blrancourt.

En s'abattant, le cheval avait entran, sur la mousse du hallier,
Maurevailles et la marquise.

Rompu aux exercices du corps, toujours prt  tout accident, le
capitaine n'avait eu qu' ouvrir les jambes pour se trouver debout et
sans aucun mal.

Quant  la marquise, qui tait en travers du pommeau de la selle, elle
avait simplement gliss  terre.

Tony s'lana pour la relever.

Mais dj Maurevailles avait mis l'pe  la main. D'un bond, il se
plaa devant elle.

Et Tony tait dsarm!

Le cheval tait tomb sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les
douleurs que lui causait sa blessure.

--Ah! petit misrable, s'cria Maurevailles, tu te trouveras donc
toujours sur notre route! Je vais te gurir une bonne fois de ta manie
de te mler de ce qui ne te regarde pas.

Et il fondit sur Tony, l'pe haute. Le jeune soldat n'eut que le temps
de bondir en arrire.

--Au secours! cria inconsciemment la marquise.

--Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il parat que nous ne reculons
pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...

--Dfends-toi!... cria le comte en le poursuivant.

--Me dfendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-franaises,
devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est
lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilit d'un
gamin de Paris et en vitant les atteintes de Maurevailles, qui, cumant
de colre, le poursuivait toujours.

--Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affole.

--Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le
capitaine en courant aprs Tony.

Mais le gamin, toujours railleur, rpliquait:

--Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous
apporte un ordre du colonel...

Un furieux coup d'pe vint dchirer le revers de son habit. Il gagna au
large.

--Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme a que
vous recevez les messagers...

Il fut de nouveau oblig de s'effacer derrire un arbre.

--Ah! c'est ennuyeux,  la fin, dit-il en se baissant et en ramassant
vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...

Et la pierre, lance avec une sret de coup d'oeil infaillible, alla
frapper l'ennemi en plein front.

Maurevailles poussa un vritable rugissement en portant les deux mains 
son visage.

Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le dsarmer.

Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba  la renverse.

Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine
et leva son pe...

La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.




X

LA FLCHE DU PARTHE


Invitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de
chevaux se fit entendre.

Maurevailles, surpris et prtant l'oreille, n'abaissa point son pe...

Qui donc pouvait venir?

C'tait le magnat qui, aussitt aprs la disparition de la marquise,
avait mis sur pied ses muets et les avait lancs dans toutes les
directions.

Bien que le nain, complice de Maurevailles, et fait son possible pour
diriger les recherches du ct oppos  celui par o le capitaine avait
pu fuir, il n'avait pas t difficile de retrouver les traces du cheval
qui, lourdement charg, enfonait ses sabots profondment dans le sol,
et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.

En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles
abandonna tout  fait Tony pour leur tenir tte.

Mais comment lutter, un contre vingt?

Dans l'encoignure d'un mur o l'on a ses ennemis en face, il y a encore
moyen de rsister.

Dans une fort o l'on peut tre entour et frapp par derrire, c'et
t folie d'essayer.

Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.

N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.

Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus loigns de lui, il
le frappa de son pe, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond
prodigieux s'lana hors du hallier.

Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier  la marquise:

--Vous m'chappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi
malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si
vous ne me croyez pas, demandez  votre ami, le courtaud de boutique!

Et dsignant Tony d'un geste mprisant, il disparut, sans qu'on le
poursuivt cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets tant de
retrouver madame de Vilers.

Tony s'tait relev.

Dlivr de Maurevailles, sa situation ne valait gure mieux, car les
gens du magnat l'entouraient et menaaient de lui faire un mauvais
parti.

Si le jeune homme et eu une arme, il et certes, malgr la difficult
de renouveler pareille surprise, essay, comme Maurevailles, de dmonter
un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.

Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il et tent de
faire une troue.

Mais Tony n'avait pas d'arme...

Rien, pas mme un tronon de lame.

Faudrait-il donc que Tony se rendt et demandt grce au vainqueur?

Se rendre!... demander grce!... A cette pense, le jeune soldat sentait
tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise
tait l, au pouvoir du magnat, menace par Maurevailles qui voudrait
prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient
bientt arriver, eux aussi.

Plus que jamais, elle avait besoin d'un dfenseur.

Il tait donc ncessaire que Tony vct pour la protger.

Tony faisait ces rflexions, tandis que le magnat, certain que son
prisonnier n'chapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait
prendre par deux hommes et dposer sur une litire improvise avec des
branches d'arbres et des manteaux.

Tout  coup le jeune secrtaire de M. de Langevin eut une inspiration.

Il s'approcha du magnat et, tant son chapeau galonn comme pour
tmoigner de ses intentions parlementaires:

--Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.

Le magnat inclina affirmativement la tte.

--Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme
que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au
contraire, me rendant  un chteau situ non loin d'ici, quand je l'ai
rencontr emportant de force cette dame qui se dbattait contre son
treinte. J'ai essay de la lui arracher en frappant son cheval que vous
voyez l gisant  terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous,
il y aurait facilement russi. Enfin il vient de partir en m'insultant.
Nous sommes donc loin d'tre complices...

Le magnat n'eut pas besoin de rflchir pour se rendre  l'vidence. La
position dsespre dans laquelle il avait,  son arrive, aperu le
jeune garde-franaise, aurait mme d suffire  l'clairer.

--Et, maintenant, reprit Tony, si vous tes, comme je le suppose,
le matre de ce chteau, j'ai un ordre  vous montrer, un ordre
qui m'autorise  le requrir pour le logement des officiers des
gardes-franaises... Voici cet ordre.

Tony parlait haut et ferme. Il sortait  demi, des revers de son
uniforme, le pli scell aux armes du marquis de Langevin et dont nous
savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.

--Soit, dit-il, venez.

Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de
garde-franaise, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litire
de la marquise, et suivit le cortge jusqu'au chteau.

Grce  l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y tre considr
comme un intrus.

Bien au contraire, il tait presque un personnage officiel.

Et bien que peu familiaris avec les usages de la France, qu'il habitait
rarement, le magnat se considrait comme tenu de faire les honneurs du
chteau  son hte.

Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'tait grce  l'intervention
du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait
sur eux une forte avance.

Il se disait que Tony avait failli tre tu par ce ravisseur et se
rappelait les paroles d'adieu.

Il tait donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour
Maurevailles et qu'au cas o celui-ci ferait une nouvelle tentative, son
hte pourrait aider  la djouer et  la repousser.

Enfin, le magnat fut touch de la dlicatesse du jeune homme qui,  son
arrive au chteau, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon
situ  l'oppos de celui dans lequel se trouvaient les appartements de
la marquise.

Au bout de deux heures, Tony tait donc invit  circuler  sa guise
dans le chteau.

Il en profita pour se rendre auprs de la marquise.

Il la trouva agenouille au fond d'un petit boudoir.

Elle portait dj des habits de deuil et pleurait.

A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute dfaillante, vint
au-devant de lui.

--Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauve, vous qui avez
peut-tre vu mon malheureux poux le jour de sa mort, vous qui saviez,
sans doute...

--Madame, interrompit Tony, je savais tout!

--Oh! je vous en prie, parlez.

--J'ai recueilli le dernier soupir de votre poux, continua le jeune
homme, et,  l'heure suprme, votre nom errait sur ses lvres. C'est
pour obir  sa dernire volont que je me suis tu.

La marquise pleurait  chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony
dans les siennes et les pressait tendrement...

--Mais, s'cria-t-elle tout  coup avec une explosion de douleur, qui
donc l'a tu?

--L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.

Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'tait
trouv ml.

Et haletante, avide, la marquise l'coutait.

--Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut termin son rcit, qui
donc tes-vous?

Cette question fit tressaillir le jeune homme.

Un moment il courba le front.

Mais presque aussitt il le releva.

--Madame, dit-il avec une noble modestie, j'tais, il y a trois
semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de
boutique, un enfant recueilli par charit.

La marquise eut un geste d'tonnement.

--C'tait en cette qualit que je suivais M. le marquis de Vilers, qui
sortait de la boutique de friperie o j'tais commis. Je vous apportais
des costumes pour le bal de l'Opra.

Votre poux fut provoqu devant moi.

Quand il tomba, mortellement frapp, son regard ne rencontra que le
mien. Le meurtrier avait fui.

Alors une rvolution s'opra en moi. Je compris que la Providence, dans
ses vues impntrables, me confiait une mission,--la mission de venger
l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protger la femme
qu'il laissait en ce monde.

Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela
que vous m'avez rencontr le soir  l'Opra; pour cela que, le lendemain
dj, je songeais  tre soldat, car l'pe est une noblesse!

Peu  peu le jeune homme avait pris une fire attitude, son regard
s'tait enflamm, son geste tait devenu solennel.

La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un
sourire.

--Vous tes un noble coeur, dit-elle.

--Madame, reprit Tony, je repartirai bientt avec mon rgiment, et
avant un an je serai officier... Mais, d'ici l, quoi qu'il arrive, je
veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de
Lavenay ne parviendront jusqu' vous.

La marquise lui tendit sa belle main  baiser, mais hocha la tte.

--Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments
et les voeux des infortuns portent bonheur, laissez-moi vous dire que
vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'arme de
France!

Tony jeta un cri d'enthousiasme...

--Mais, maintenant, madame, dit-il aprs un moment de silence,
voudriez-vous me permettre de vous demander  mon tour comment je vous
ai trouve dans ce chteau ou plutt fuyant de ce chteau en compagnie
d'un homme que vous dtestez plus que moi encore?

Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuade qu'elle sauvait ainsi
son mari,--qu'elle croyait vivant,--elle avait consenti  suivre le
comte de Mingrli.

Avec toute la pudeur qu'elle devait  ses instincts autant qu' son
ducation, elle lui fit part des infmes propositions du magnat.

Quand elle en arriva  parler du soporifique:

--Oh, le misrable! s'cria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?

--Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je
refuserai dsormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort.
Je mourrai.

--Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger.
Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tche?

--Ma douleur m'enlvera tout courage...

Le jeune homme eut un mouvement sublime.

--Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...

--Que voulez-vous dire?

--Qu'une grande consolation vous est rserve, car celui que vous
pleurez a laiss une enfant...

--Mon mari?

--Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connatre. Elle a
aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille,
c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je
vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous
sentez du courage?

Dj la marquise tait transfigure. Elle rayonnait. Elle allait voir,
embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.

Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.

--Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il
parvient  m'endormir encore?

A ces mots, Tony se redressa:

--Ne craignez rien, Madame, s'cria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et
je sens en moi la force de huit hommes!




XI

L'INTERROGATOIRE


Quatre jours aprs, les roulements du tambour et le froissement des
armes veillaient de nouveau les chos de la fort de Blrancourt,
depuis longtemps habitus  un plus long sommeil.

Les gardes-franaises arrivaient.

L'avant-garde, qui les avait prcds d'une heure, avait,  dfaut
de logements, choisi, d'aprs les conseils de Tony, les emplacements
ncessaires au campement des huit mille hommes.

Aussitt arrive, chaque compagnie, chaque escouade tait informe
du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des
sous-officiers--des _bas-officiers_, comme on disait alors, s'empressait
de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.

Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient
leurs paulettes  vingt ans de campagnes et  autant de blessures,
restrent pour surveiller le campement. La jeunesse dore du rgiment,
les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se
rendirent directement au chteau, o l'on sait que Tony avait prpar
leurs logements.

Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en
large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquitant
de savoir si tous les hommes taient bien, au physique comme au moral.

Au bout d'une heure, toute l'installation tait termine, et devant les
feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches
retrousses jusqu'au coude, le tricorne remplac par un bonnet,
surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dner, tandis que
les vivandires mesuraient  l'avance les bouteilles et les chopines
afin d'aller plus vite  la besogne quand le grand moment du souper
arriverait.

--Allons, tout va bien, dit le colonel.

Et, aprs un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre
son tat-major au chteau.

En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.

Le jeune caporal se rendit immdiatement  l'ordre de son chef, qu'il
trouva au milieu de ses officiers.

Le marquis de Langevin le reut d'un air svre, auquel il ne l'avait
pas accoutum.

Le jeune homme se douta de ce qui tait arriv.

Aprs sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat,
tait revenu vers le colonel, auquel il avait racont  sa faon ce qui
venait de se passer.

Naturellement le rcit n'avait pas t  l'avantage de Tony, que
Maurevailles avait dpeint comme un mutin et un indisciplin.

Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'taient joints  Maurevailles pour
desservir le jeune garde auprs de son protecteur.

Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait
fort pour leur bravoure.

Il ignorait quelle haine froce les poussait  se dfaire de Tony.

Aussi tait-il rsolu  svir rigoureusement contre le soldat qui
abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair
avec ses suprieurs, les insulter, tirer l'pe contre eux.

Cela cotait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune
secrtaire. Mais il tait, avant tout, l'homme de la discipline et de la
justice.

Il commena donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son
temps,  partir du moment o il avait quitt Paris pour se rendre en
mission.

--Mon colonel, rpondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reu l'ordre,
suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi
ce chteau pour vous et votre tat-major, retenu les provisions
ncessaires...

--Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de
tergiversation. Parlez.

Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:

--Je vous demande de quel droit vous vous mlez des affaires
particulires de votre capitaine.

Le jeune homme plit.

--Mon colonel, dit-il, je ne puis rpondre  cette question que devant
vous et vous seul...

--Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent tre
clairs comme moi.

--Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des
choses que, mme devant un conseil de guerre, je ne dclarerais pas!...

--Une nouvelle mutinerie, petit drle?... s'cria le colonel furieux.

--Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur
et de dlicatesse, et en ces questions-l vous tes trop bon juge pour
ne pas me dire tout  l'heure que j'ai raison.

Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez
lui tait le signe de l'indcision. Il rflchit un moment, puis il dit:

--Je crois que tu espres m'attendrir en me flattant, gamin!... mais
cela te cotera cher si tu me trompes!...

Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il
reprit:

--Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec
qui a une confession  me faire. Je vais voir tout  l'heure s'il faut
lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pnitence. J'ai bien
peur que ce ne soit le second cas qui arrive.

Les officiers se retirrent. Le marquis demeura seul avec Tony.

--Eh bien, qu'as-tu  me dire, voyons, parle!... lui dit-il.

Tony lui raconta brivement, mais sans omettre aucun dtail, l'histoire
du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit
du marquis de Vilers, et les vnements qui avaient t la consquence
de ce pacte.

En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes
avait t frapp, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il
fit signe  Tony de ne pas s'arrter.

--Ah a! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scne
qui s'tait passe entre Maurevailles et lui dans le bois; ah a! je
comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre
Vilers, je comprends bien le dsir qu'ils ont de s'emparer de sa
veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette
affaire?

--Dame, mon colonel, puisque j'ai jur au marquis de Vilers mourant de
le venger et de protger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon
serment.

--Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...

--Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-franaise doit craindre la mort?

--La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France,
non, celle-l, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main
d'un lche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis,
mon ami, songe  ceux que tu aimes et que tu as laisss  Paris,
attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es all embrasser
quelqu'un avant ton dpart, n'est-ce pas?

--Oui, mon colonel, mame Toinon.

--Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mre?

--Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'tais son
fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait t ma mre
vritable...

--Et o est-elle, ta mre vritable?...

Tony haussa les paules et rpondit tristement:

--Je n'ai jamais connu mes parents...

--Mais o as-tu t lev?

--Je crois bien que c'est dans un petit village prs de Paris.

--Qui te fait croire cela?

--C'est que je me souviens que mes premires annes se sont passes  la
campagne, chez des paysans et que la femme qui m'levait allait  Paris
souvent...

--Mais o tait-ce? Parle, tu m'intresses vivement.

--Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...

Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regard
attentivement Tony, s'tait mis  marcher  grands pas et semblait en
proie  une vive motion.

--Voyons, cherche, tche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de
prire. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que
tu sais. D'abord, comment taient-ils, les gens qui t'ont lev?

--Ils taient bien bons, mon colonel, voil tout ce que je sais,
rpondit Tony, stupfait de l'motion du marquis.

--Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...

--Mon colonel!...

--Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?

Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.

--Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que
je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est grave dans mon
esprit. Un soir, c'tait encore au village... nous avions pris notre
repas et ma mre nourricire me faisait faire ma prire. J'allais donc
me coucher... Tout  coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes
masqus font irruption dans la pice o nous nous tenions. Sauve-toi,
ils veulent te tuer! me crie la brave paysanne, en se mettant entre les
hommes masqus et moi. pouvant, je m'enfuis par une porte qui donnait
sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de pre renvers
par ses agresseurs, bless, sanglant... J'avais tout au plus six ans.
Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?

--Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigu. A mon ge,
mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton rcit. Tu
m'intrigues au plus haut point.

--Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses  dire...
perdu, j'ai march au hasard  travers champs, me dirigeant vers les
lumires que j'apercevais au loin et qui taient celles des barrires
de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai  aller devant moi,
jusqu' ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que
cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripire de la rue des
Jeux-Neufs, prit piti de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel,
vous chancelez?...

En effet, le marquis de Langevin tremblait pouvantablement; il tait
d'une pleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec
effort:

--Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...

Le colonel continua  regarder attentivement Tony, en semblant chercher
sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit
froidement, presque avec scheresse:

--C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrtaire et je me charge de
vous. Je vous dfendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux
qui voudraient vous nuire...

Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.

--Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du ct de votre
protge, c'est mon devoir de gentilhomme et de Franais, c'est mon
devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de
Lacy trouvent que trop de distance spare leurs pes de la vtre,
j'abrgerai celle qui est entre mon pe et les leurs...

Maintenant, allez, Tony, vous vous tes pleinement justifi. Mais, avant
de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que
vous ne rpterez jamais  d'autres ce que vous venez de me dire et que
vous oublierez que je vous ai interrog.

Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bont, en le
tutoyant de nouveau:

--Va, mon enfant, va!...

Tony sortit tout mu...




XII

LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE


L'arrive du rgiment des gardes-franaises  Blrancourt contrariait
singulirement le comte de Mingrli.

En amenant Hayde au chteau, il avait espr l'y soustraire  tous les
regards.

Le chteau de Blrancourt tait isol, depuis longtemps inhahit; il y
avait donc peu de chances pour qu'on vnt y chercher la jeune femme, se
disait le comte.

L'arrive de Maurevailles et l'enlvement de la marquise avaient t la
premire preuve de son erreur.

L'installation de Tony au chteau avait t la seconde.

De mme que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tard
 ressentir les effets du rle pris par Tony dans ce drame enchevtr.

Ce maudit gamin voyait tout, se mlait de tout, tait partout.

C'tait videmment d'aprs ses conseils que la marquise, devenue  bon
droit mfiante depuis la terrible scne du soporifique, vitait de se
trouver seule avec le misrable qui se faisait passer pour son pre.

De plus, la prsence de Tony l'avait singulirement enhardie.

Le comte avait jug convenable d'inviter le secrtaire du marquis de
Langevin  s'asseoir  sa table pour le premier repas pris par lui 
Blrancourt.

Mais ne voil-t-il pas qu'au dessert la marquise dit  Tony:

--Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant dsormais tous nos repas.

--Mais non, avait bien essay de dire le magnat, monsieur prfrera
certainement manger dans sa chambre.

--Du tout, avait rpliqu la marquise, il est trop bon gentilhomme pour
nous priver du plaisir de sa compagnie...

Et le magnat avait remarqu qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que
lorsqu'il avait lui-mme touch aux plats ou aux boissons. Il n'y avait
donc plus de surprise possible.

La marquise, d'ailleurs, toute  sa douleur, n'avait gure la forc de
manger. De mme, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait
le moyen de se dfendre contre le magnat.

Le pauvre comte allait avoir  lutter contre bien d'autres ennemis.

Maintenant ce n'tait plus un seul des Hommes Rouges, c'taient tous les
trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.

Et tous trois venaient d'arriver  Blrancourt, suivis de leurs
soldats... Que faire?

Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre
d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Hayde
pour gagner son chteau des bords du Danube.

Mais il rflchit que la guerre tait dclare, et que, en route, il
aurait  craindre d'tre arrt, retard, rejoint par ses ennemis.

En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce
qu'il avait  faire, c'tait de veiller sur son trsor jusqu'au dpart
du rgiment.

Le jour o les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il
en serait peut-tre dbarrass  jamais... Le mieux tait encore
d'attendre.

Cela admis, fallait-il cacher Hayde?...

--Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux garde que
lorsqu'elle ne semble pas l'tre!...

Et loin de drober la marquise  tous les regards, il rsolut de donner
le soir mme une fte aux officiers franais et d'y montrer Hayde
blouissante de toilette et de beaut.

Les gardes-franaises, avec cette insouciance qui caractrise nos
troupiers, s'attendaient donc  passer la soire la plus agrable du
monde.

Les uns, tendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes
en causant de leurs campagnes passes et des nouveaux lauriers qu'ils
allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un
tambour leur partie de cartes ou de ds. Quelques joyeux conteurs ou
des chanteurs  succs, comme chaque rgiment en contient quelques-uns,
charmaient un auditoire bnvole. De distance en distance, un vieux
grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses
buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les
boucles de ses gutres, petits dtails importants quand on part pour une
longue campagne.

Mais le plus grand nombre s'taient rendus aux cantines, vidant gaiement
des bouteilles  la sant de la France. La tente de maman Nicolo surtout
tait assige et, malgr l'aide de deux soldats, garons improviss,
elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux
pratiques.

Car, aussitt aprs avoir promis  la marquise de lui faire embrasser
Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoy par
un messager une lettre  La Rose.

--Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre,
rendez-moi le service de demander immdiatement un cong de vingt-quatre
heures. Retournez sur l'heure  Paris. Bon gr mal gr, obtenez de maman
Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.

La chose tait encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.

Car le soir mme du jour o elle avait vu partir les gardes-franaises,
maman Nicolo, s'ennuyant dj d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa
seule clientle, avait ferm son cabaret, tait partie pour Chantilly
en compagnie de Bavette et avait suppli le marquis de Langevin de la
laisser suivre le rgiment.

Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqu de l'tre pour elle;
il lui avait rpondu:

--Il y a bien de l'occupation pour une cantinire de plus.

Et voil dans quelles conditions maman Nicolo tait rentre aux
gardes-franaises quelques heures aprs que Tony tait parti vers
Blrancourt.

Inutile d'ajouter que, le soir o nous sommes, sous la tente de maman
Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidle ami,
qui, assis devant un bloc de chne, transform en table, devisaient des
choses de l'ancien temps.

Tout  coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans
provoquer maintes rcriminations, dont, du reste, il parut mdiocrement
se soucier. Il arriva jusqu' l'endroit o trnait maman Nicolo et lui
dit rapidement:

--Venez, j'ai  vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.

La cantinire devint carlate. Ce nom avait produit sur elle un effet
prodigieux.

--Et qu'as-tu  me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.

--Vous tiez son amie, n'est-ce pas?

--Oui, et une amie dvoue, je puis m'en vanter.

--Vous saviez qu'il tait mari?

--Il me l'a dit lui-mme, le jour o il est venu apporter au colonel sa
dmission. Le capitaine savait que maman Nicolo tait une brave femme...
ajouta-t-elle d'une voix sombre.

--Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en
regardant fixement la cantinire.

Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.

--Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton ge. Si
tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe
au menton que tu n'en possdes pour me tirer les vers du nez.

--Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en
souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un
service  la marquise?

--Ah! la pauvre chre me! s'cria la vivandire, si elle a besoin de
moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon
l, vois-tu!

Et la brave femme tout mue appliqua un vigoureux coup de poing sur son
corsage rebondi.

--Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...

--Ici!!!

--Et elle court un grand danger...

--Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint
Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais
gars du rgiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle
vite. Que faut-il faire?

Et Tony rpondit  la brave cantinire:

--Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprs de la
marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.

--Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo  ses deux
garons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux,
reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas
ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse  boire, il ferait
un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N,
I, ni, c'est fini!

Et, disant cela, la vivandire poussa vigoureusement ses pratiques et
les loigna de son comptoir improvis. En un clin d'oeil, les abords de
la tente furent libres.




XIII

MAMAN NICOLO


Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitt leur bloc de bois.
Les clats de voix de la vivandire avaient attir leur attention. Ils
s'taient demand:

--Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?

Puis, remarquant la prsence de Tony, La Rose avait dit:

--C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...

--Oui, du nouveau.

C'tait le Normand qui continuait son rle d'cho.

Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passrent se dirigeant vers le
chteau, La Rose se leva et toucha du doigt l'paule du caporal.

Tony se retourna.

--Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il
y a ici un homme sur lequel tu peux compter...

--Deux hommes, fit le Normand.

--Et si tu dsirais...

--Nous dsirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu
votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colre.

--Laissez, dit Tony;  un moment donn, deux braves coeurs et deux
bonnes pes ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure prsente, mes
amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai o vous
trouver.

Il serra la main aux deux gardes-franaises et partit avec maman Nicolo
et Bavette.

Hayde tait seule, absorbe par sa douleur.

Au dner, le magnat lui avait annonc que,   l'occasion du passage
des gardes-franaises, il donnait une grande fte et lui avait intim
l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Rjane, qui depuis son
arrive, d'ailleurs, ne la quittait jamais.

Assister  une fte, quelques jours aprs qu'elle avait appris la mort
de son poux, pour lequel elle s'tait sacrifie!

Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont
l'amour lui avait t si fatal, qui n'avaient pas renonc  l'espoir de
s'emparer d'elle, et dont l'un tait le meurtrier de son mari!

tre expose peut-tre  tomber entre leurs mains!

Et de nouveau Hayde songea  abandonner une vie dont l'avenir lui
apparaissait si sombre et si terrible.

Ce fut  ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait
auprs d'elle.

Ds le premier regard, une sympathie profonde s'tablit entre Bavette et
la marquise de Vilers...

Nous avons dit que Bavette tait tout le portrait du marquis.

Sans songer  se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille
de maman Nicolo et la couvrit de baisers.

--Elle sait tout! pensa la cantinire qui, en sa qualit de femme,
ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage  Hayde les
tmoignages d'amiti et les consolations.

La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre
que lui avait donn le magnat d'assister  la fte qui allait avoir lieu
dans quelques heures...

Une fte au moment o elle pleurait son mari!...

Mais tout  coup, emporte comme malgr elle, maman Nicolo s'cria:

--Et qui vous dit qu'il soit mort?...

L'effet de ces paroles fut magique.

Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna
Bavette pour saisir les deux mains de la vivandire:

--Que dites-vous? Oh! rptez, rptez ce que vous venez de dire!...

Maman Nicolo se mordait les lvres.

--Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-mme,
on ne doit pas se dsesprer...

--Vous savez quelque chose?..

--Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...

--Oh! Madame, je vous en supplie...

--Eh! jour de Dieu, tant pis! s'cria la cantinire, il ne sera pas dit
que maman Nicolo sera reste le coeur sec en prsence d'une petite femme
comme vous! Avez-vous un endroit o on puisse causer sans crainte d'tre
entendu?

La marquise entrana les deux femmes dans un petit boudoir capitonn, en
ferma soigneusement l'unique porte et dit:

--Maintenant, parlez.




XIV

BAVETTE


Nous avons vu,  Paris, au cabaret de la _Citrouille_, le Gascon La Rose
et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette taient
revenues de leur course mystrieuse.

Si vive que ft l'amiti qui liait le Gascon et la vivandire, celle-ci
avait refus de dire  son vieux camarade o elle s'tait rendue.

Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la
marquise allait l'entendre.

--Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains
brlantes les mains poteles de maman Nicolo.

--Ah! j'en ai gros  dire, soupira la brave femme. Et c'est la premire
fois que a va sortir de l, ajouta-t-elle en dgageant une de ses mains
pour frapper sur le sein qui avait inspir au Gascon et au Normand tant
de dsirs irraliss.

Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans
compter que Bavette, tout en jacassant, vous dlie toutes les langues.
C'est comme a que j'ai su que votre mari tait mort...

A ce mot rpondit un sanglot de la marquise.

--Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandire, puisque je vous dis que
ce mort-l est peut-tre aussi vivant que vous et moi.

--Oh! par grce, achevez.

--Je ne suis l que pour a. Ds que j'ai eu connaissance du fameux duel
et de sa terminaison: Mets ton bonnet, Bavette, que j'ai vite gliss 
l'oreille de cette petite-l. Et nous voil parties. J'avais mon ide.
Nous arrivons  votre htel, o que je demande tout doucement M. Joseph,
qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apport, de la part
de son matre, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami
aimait bien. Il parat mme que a lui faisait de la peine que vous ne
lui ayez pas donn une petite Bavette.

M. Joseph vient. Il tait tout en larmes.

--Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!

Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez t enleve par le vieux
singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterr tout seul avec
Tony son pauvre dfunt matre.

Naturellement je pleure avec lui, et puis une ide me vient. Vous allez
comprendre a, ma bonne dame.

Sur mon pre et sur ma mre, qui taient de braves gens, je vous
jure que je n'avais jamais rvl  cette petite-l le secret de sa
naissance. Non. Son pre vivait. On ne compromet pas comme a les gens
qui sont au-dessus de vous.

Mais puisqu'il tait mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis,
au fond, a m'ennuyait de faire croire  cette enfant qu'elle n'avait
pas de pre. Je dis  M. Joseph:

--Il n'y a plus  faire les mystrieux maintenant. Allons au cimetire.

Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle o on vous
met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait
descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumire qui
brillait dans le caveau. C'tait lui-mme qui l'allumait, le matin.
Cette lumire-l tombait en plein sur une bire toute neuve, devant
laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...

La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant
plus maintenant, tant elle tait anxieuse, semblait aspirer avec tout
son tre chacun des mots de la vivandire.

Maman Nicolo continuait:

--A la vue de cette bire-l je me tourne vers la petite et je lui dis:

--Bavette, ton pre est l depuis hier. Ah! voil-t'y pas que, en
entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bire. Et
des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'tait une furie.

--Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chre
enfant. Tu seras ma fille, va.

--Dans notre mtier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau
dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tir le sien! Nous nous
disions: Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!

Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide,
n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commre. Je n'aurais
peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, 
nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir  bout de
cette mtine-l. Elle tait en fer, quoi. Mais ce n'tait pas  se tuer
qu'elle pensait.

Tout  coup, elle se penche sur la bire. Elle entre son couteau sous le
couvercle.

--Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon pre.

--Un sacrilge! s'crie ce bon Joseph.

--Un sacrilge? qu'elle rpond... Vous allez voir qu'elle mrite bien
son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler,
pour profaner?

Et elle fait une pese. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois
crie...

Ce grincement produisait un effet pouvantable sur le pauvre M. Joseph,
qui croyait entendre se plaindre le mort lui-mme. Il s'crie:

--Arrtez, arrtez donc, malheureuse enfant.

Ah! ouiche!

Aussitt le couvercle se soulve; il laisse un large jour entre lui et
les montants de la bire.

Elle vous empoigne le couvercle  deux mains et l'arrache violemment.

--Terrifie, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...

Chose trange, on avait recouvert le corps de terre...

--Qu'est-ce que cela signifie? s'crie le pauvre M. Joseph. Cependant,
d'aprs la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la
bire, la couche de terre ne pouvait tre paisse.

La petite, tout  coup calme, se met  l'enlever avec prcaution.

M. Joseph, qui peu  peu s'tait enhardi, en arrive  l'aider.

La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas.
Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doute, M. Joseph, qui
maintenant n'employait plus les prcautions de tout  l'heure, plongea
dans la terre sa main.

Elle rencontra le fond du cercueil...

Le cercueil tait plein de terre!

--Ah! s'cria M. Joseph, mon matre n'est pas mort!... Il y a l un
nouveau mystre!...

Puis il rflchit et nous dit:

--Silence! S'il y a un mystre, peut-tre le marquis y consent-il;
peut-tre est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le
devoir de considrer comme sa volont. Il faut laisser croire  ses
ennemis qu'ils n'ont plus  le redouter. Rentrez  votre cabaret et
agissez pour tous comme si vous tiez persuades de sa mort. Quand
le marquis jugera bon de reparatre, je vous promets que vous
l'embrasserez.

--Je vous le promets aussi, s'cria la marquise, qui savait bien qu'elle
ne pouvait pas tre jalouse de maman Nicolo.

Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur:

--O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime!




XV

LE CONCILIABULE


La fte donne par le comte de Mingrli aux officiers des
gardes-franaises tait splendide. Le magnat avait voulu montrer que,
mme en pays perdu et malgr les difficults de l'improvisation, il lui
tait possible de lutter avec les splendeurs longuement prpares et
chrement payes des ftes de Versailles.

Comme pour lui venir en aide, le temps avait chang. Un froid sec avait
remplac la pluie, et du campement les soldats pouvaient  loisir
jouir du coup d'oeil ferique que prsentaient le parc et les jardins
magnifiquement illumins.

Les officiers taient runis autour du colonel de Langevin dans la
grande salle de rception dont les boiseries un peu dlabres taient
habilement masques par de riches tentures. En face d'eux, le comte
ayant  ses cts _ses deux filles_, Hayde et Rjane, semblait rajeuni
de dix ans.

En sa qualit de secrtaire ou plutt de favori du marquis de Langevin,
Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister  la rception. Mais sa
situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mler au groupe
brillant des gentilshommes, il se tenait immobile prs de la porte, son
tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son pe.

Il tait charmant ainsi, plein d'une coquette crnerie, et bien des
officiers brods d'argent eussent envi la galante faon dont il portait
son simple uniforme de drap blanc  revers bleus.

Mais tout en se tenant modestement  part, Tony observait ce qui se
passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui
venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.

A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu rprimer un froncement
de sourcils involontaire, Hayde avait pli, Rjane tait devenue toute
rose.

Tony seul remarqua cela.

--H! h! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?

Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits
et gestes des Hommes Rouges.

Cependant, aprs les prsentations d'usage, les officiers s'taient
disperss  droite et  gauche, et formaient des groupes de causeurs.
Il n'y avait pas l, malheureusement, comme  Fralen, ces essaims de
jeunes femmes qui donnaient aux ftes tant d'attrait, mais le magnat
allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Rjane qui,
faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invits leurs plus
gracieux sourires.

Tony remarqua mme avec un certain tonnement que les yeux de Hayde
brillaient d'une joie trop vive pour tre factice. La veuve du marquis
de Vilers tait-elle dj console?

Et Tony se sentit froid au coeur  cette pense.

Les serviteurs muets du comte, revtus de leurs costumes hongrois qui
tranchaient nettement sur les uniformes franais et donnaient  la fte
un caractre particulier, faisaient circuler des rafrachissements. Le
jeune secrtaire du marquis de Langevin profita du moment o personne ne
le regardait pour s'esquiver et se diriger du ct de la serre, o il
avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un aprs l'autre.

Cette serre, o le magnat avait runi des fleurs d'hiver pour Hayde,
tait claire par une simple guirlande de bougies; mais dans la
demi-obscurit qui y rgnait, Tony reconnut parfaitement ses trois
ennemis. Il observa, en se glissant derrire les bouquets d'arbustes,
que,  ce jardin d'hiver, tait contigu une autre serre, qui n'tait
spare de la premire que par un treillage et qui n'tait pas du tout
claire.

Pntrant dans ce retiro ombreux, il vint s'appuyer contre le
treillage, l'oreille tendue.

Les Hommes Rouges taient  trois pas de lui...

--Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.

--En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas
l'emmener avec nous d'tape en tape jusqu'en Flandre! rpondit une voix
que Tony reconnut tre celle de Gaston de Lavenay.

--Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!

--Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il
veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.

--Mais s'il en abuse!... s'cria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu
Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-tre, au sortir
de la fte...

--C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tte. Cet homme n'est plus le
pre, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en
attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que
je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis
que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.

--Moi aussi, s'cria Lacy.

--Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants o je
serais presque tent de pardonner  ce pauvre Vilers...

--Vilers tait un tratre, dit gravement Lavenay. Il a t justement
puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le pass; il faut prparer
l'avenir, le temps presse.

--Quel est ton projet? demanda Maurevailles.

--Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?

--Avant tout, nous devons cette fois parvenir  enlever la marquise.
Quand nous l'aurons, il sera temps de dcider.

--Non pas. Il faut tout rgler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez
m'en croire...

--Que feras-tu?

--Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un cong de
quelques jours...

--Un cong? Au moment o l'on est en marche pour la guerre! Tu rves...

--Je ne rve pas. Ma famille habite  quelques heures de Nancy, sur la
route mme que nous aurons  suivre. Il faut six  huit jours  nos
hommes pour s'y rendre  pied. Mon cheval m'y conduirait en moiti moins
de temps. Je puis donc demander de prcder le rgiment et d'aller
embrasser ma mre en attendant votre arrive.

--C'est vrai; comme cela, ce serait possible.

--Au lieu d'aller voir ma mre, je conduis la marquise en lieu sr, et
pourvu qu'en arrivant  Nancy le colonel me voie arriver  sa rencontre,
ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.

--Morbleu! tu as raison, s'cria Lavenay. Mais, au moins, au nom du
serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons
en toi?

--_Tous pour un, un pour tous_, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers
si, comme lui, je manque  mon serment.

--Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais  tre tu comme lui,
au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a got pendant ces
quatre annes. Ta parole de gentilhomme, Lacy?

--Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez
confie. Et maintenant,  tout prix, quoi qu'il en cote, dussions-nous
verser des flots de sang, il faut qu'elle soit  nous cette nuit.

--Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous
ai dit que j'ai des intelligences dans la place.

Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat
continue  surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton cong au
colonel de Langevin; moi, je vais dcider mon homme, celui qui, dans
quelques instants,  la fin de la fte, nous conduira sans difficults
et sans danger,  la chambre de la belle Hayde.

--Mais o nous retrouverons-nous?

--Dans les fosss du chteau,  l'endroit o le tonnerre a jet un tronc
d'arbre, dans une heure.

--Soit, o tu dis, dans une heure!

Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterr.

--Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?

Prvenir le magnat? C'tait l'inviter  redoubler la surveillance dont
Hayde tait l'objet; c'tait s'enlever  lui-mme les moyens de lui
venir plus tard en aide.

Aller avertir le marquis de Langevin? N'tait-ce pas un peu tt
l'initier  ses affaires intimes et s'exposer  compromettre un appui
qui pourrait devenir prcieux?

Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accept l'offre que le
gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...

--Eh! mais, pensa-t-il tout  coup, j'ai devant moi une heure. En une
heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prvenir?

Et il courut  toutes jambes chercher ses deux amis.

En le voyant arriver tout essouffl, les braves gens ne demandrent pas
d'explications; ils bouclrent leur ceinturon et le suivirent.

Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du chteau, o, 
la faveur de la fte, ils purent pntrer sans tre remarqus.

--Attendez-moi l un instant, leur dit-il.

Il courut vivement  l'appartement de la marquise o taient restes
Bavette et maman Nicolo.

En quelques mots, il les mit au courant de la situation.

Les deux femmes jurrent qu'on n'arriverait  la marquise qu'en passant
sur leurs cadavres.

--Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de runion des Hommes
Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour
pntrer dans les souterrains par o M. de Maurevailles a dj une
premire fois enlev madame de Vilers. Ce secret, grce  eux, je vais
le connatre, et qui sait? peut-tre profiterons-nous de la trame qu'ils
ont ourdie.

--Prenez garde, monsieur Tony, s'cria Bavette tout mue  l'ide du
danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a d prendre
des prcautions terribles... Si vous alliez tomber dans un pige...

--Que voulez-vous dire?

--Il doit avoir, comme vous, remarqu que les Hommes Rouges avaient
quitt la fte; car tout  l'heure il a fait demander son intendant, et
pourtant il lui avait d'abord donn l'ordre de ne pas perdre de vue les
appartements o nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer
une mauvaise aventure; j'ai t sur la pointe du pied jusqu'au bout du
couloir...

--Eh bien?...

--Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au
poing, dans le grand corridor qui est au bout, prts  obir au premier
signal. Tous ceux qui servent dans la salle de rception ont une arme 
la ceinture. Il parat qu'il est trs froce, ce vieux seigneur-l. Si
la moindre alerte allait amener un massacre gnral!...

--Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer
entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La
Justice est de notre ct. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien
 craindre d'eux.

--Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du
comte?...

--Qu'importe? La partie est engage, il est trop tard pour reculer.
Maman Nicolo, Bavette, une dernire poigne de main.

--Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garon, s'cria la cantinire.
Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette.
Moi, sa mre, je t'y autorise...

Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.

En y appuyant ses lvres, Tony prouva une sensation trange, qu'il ne
connaissait pas encore. C'tait son jeune sang qui affluait  son coeur.

Mais il secoua brusquement la tte, et courant de nouveau, rejoignit ses
deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.

--Camarades, dit-il, il va falloir en dcoudre cette nuit. Ceux qui
ont tu le capitaine de Vilers s'attaquent  sa veuve. Elle, nous la
sauverons. Lui, il faut le venger.

--Il faut le venger! rpta le Normand.

--Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'cria le Gascon.
Mais o sont-ils, nos adversaires?

--Nous allons les attendre  leur lieu de rendez-vous... Venez.




XVI

DANS LES FOSSS DU CHTEAU


Dix minutes aprs, Tony, La Rose et le Normand taient chelonns non
loin de l'endroit dsign par Maurevailles.

Chacun des humbles dfenseurs de la marquise s'tait post de son mieux
pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans tre vu.

Ramasss sur eux-mmes, prts  bondir,--l'pe nue cache le long de la
cuisse,--ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les tnbres,
retenant leur haleine pour mieux entendre.

L'ordre donn tait bien simple: surprendre un  un ou ensemble les
trois allis, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnatre,
billonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs prpars dans ce but et
obtenir de Maurevailles le secret de l'entre du souterrain.

Dans le cas o on ne pourrait se rendre matre d'eux sans bruit,--tuer!

Donc, ils taient l depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se
fit entendre du ct du Normand.

Un homme s'avanait.

Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'lana sur lui...

L'homme fit un bond en arrire et tira vivement son pe dont la lueur
brilla dans les tnbres.

--Manqu! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il
faut le tuer!...

Et, l'pe haute, il attaqua.

L'inconnu para vivement en s'criant:

--J'en tiens un!...

--Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de
seconde qui, malgr la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme
avait rejet sur son paule gauche.

--Oh! cette voix! s'cria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?

--Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous
tue.

--Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?

--Si, parbleu, vous tes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus
ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer
l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de
mon brave capitaine.

Le Gascon n'tait plus l, le Normand se rattrapait en parlant pour son
propre compte.

Mais cela ne semblait point lui russir, car il se tut brusquement.

Son pe, lie par celle de l'inconnu, venait de voler  dix pas.

Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura
un mot  son oreille.

--Vous! vous!! vous!!! s'cria par trois fois le garde-franaise
abasourdi, vous, monsieur le...

--Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut
pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que
faisais-tu-l?

--J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de
force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je
vous avais pris pour l'un d'eux.

--Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'tais donc pas tromp! fit
l'inconnu agit. Mais tu n'es pas seul?

--Non, parbleu? La Rose est l-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue
bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgr votre
habilet, dsarm par un liement comme vous avez fait pour moi. L-bas
encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin,
celui-l, qui donnerait du fil  retordre  son adversaire. On dirait
qu'il est n avec une pe emmanche au bout du bras...

Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu
le bruit des lames, il n'avait pas boug; mais quand le fer du Normand
dcrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un nergique
sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.

Que l'on juge de sa stupfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se
jeter dans les bras l'un de l'autre!

--Par tous les diables, dit-il, cet imbcile de Normand est fou. Sa
grosse tte a perdu le peu de bon sens qui lui restait.

Et il s'avana vivement vers le groupe.

En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau 
larges bords rabattu sur son visage. La demi-clart de la lune d'hiver
l'claira...

--Ah! s'cria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!

--Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le mme but que vos Hommes
Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit
l'inconnu en souriant.

Le Gascon, croyant rver, se frottait les yeux. L'homme au manteau
reprit:

--Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher  vos
ennemis, je le possde...

--Vous connaissez l'entre des souterrains?...

--Voil une heure que je tiens ce secret d'une espce de nain difforme
qui, tromp comme vous par mon costume, a cru reconnatre M. de
Maurevailles, et m'a, de lui-mme, ouvert l'entre.

--Mais ce nain pourrait vous trahir?

--Il est solidement attach  l'arbre que tu vois l-bas. Mais agissons
vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer.
La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de
l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et
bante.

--Quoi, c'est l qu'il faut entrer? dit le Normand hsitant.

--C'est l.

--Avez-vous de la lumire, au moins?

--Non.

--a ne fait rien. Voil La Rose.

Le Gascon arrivait, suivi de Tony.

--La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le
briquet et obit  son camarade.

--Maintenant, partageons-nous les rles, reprit l'inconnu. Toi, Normand,
garde cette entre avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous
souponnant pas l, il vous sera facile de les repousser ds qu'ils se
prsenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.

--Comment donc! Et devant!

Et, d'un bond, le Gascon s'lana dans le couloir. L'inconnu eut mme de
la peine  le suivre.

La fte tant termine, la marquise tait rentre avec Rjane dans la
chambre o nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.

Quand elles lui eurent racont ce que Tony tait venu leur annoncer, son
effroi fut immense.

Vingt fois, durant cette soire, Hayde avait t sur le point
d'chapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de
Langevin pour le supplier de l'arracher  son tyran.

Mais Bavette avait trouv le moyen de lui parler des formidables
prparatifs de dfense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait
arrte.

Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profit du tumulte pour
l'emporter!...

Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.

Puis, peu  peu, les officiers s'taient retirs, et le comte l'avait
ramene chez elle.

Et voil que maintenant Bavette et sa mre lui apprenaient qu'une
tentative allait tre faite contre elle et qu'une nouvelle bataille
allait s'engager entre Tony et ses perscuteurs!

Si cette fois Tony allait succomber!...

Telle tait la situation perplexe de la marquise, quand tout  coup des
pas prcipits retentirent dans le couloir que masquait le tableau.

La marquise frmit.

--Avant de trembler, s'cria courageusement Rjane, sachons ce qu'il en
est.

Et la jeune fille, au grand tonnement de la marquise, ouvrit
d'elle-mme ce tableau que nous lui avons vu refermer derrire
Maurevailles.

La marquise aperut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et
s'lana vers le brave soldat comme vers un librateur...

Mais  dix pas derrire le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un
second personnage, et l'insuffisante lumire que le soldat tenait  la
main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge
qu'il portait sur ses paules, l'odieux signe de ralliement qu'elle
avait appris  tant redouter.

Elle crut comprendre la terrible vrit. Tony et ses amis avaient t
tus. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.

Elle s'lana vers la porte et l'ouvrit violemment.

--Au secours! cria-t-elle,  moi, comte,  moi! Maurevailles veut...

Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient
dj fait irruption dans la pice. Le magnat renversa La Rose qui
barrait le passage du couloir et s'lana, suivi de ses sbires,  la
poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul
contre une telle avalanche.

--Ah! s'cria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait,
madame?... Vous venez de condamner  mort mon capitaine... votre mari...
le marquis de Vilers!...

La marquise poussa un cri dchirant et tomba vanouie.

Dans le passage secret, la poursuite continuait!




XVII

LE MORT VIVANT


C'tait bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont dj
reconnu.

On se rappelle que Tony, en pntrant dans le caveau des morts au
Chtelet, avait dit au gardien que l'homme qui tait l, sur la dalle,
tait un marquis.

Ce mot avait frapp le gardien, et surtout, sa femme.

Un marquis, un homme probablement trs riche, sur les dalles de pierre
du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.

La pture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne
se composait gure que de pauvres diables morts de misre, tus
accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...

Le peuple seul allait  la Morgue; c'tait une bonne fortune inoue que
d'y loger un marquis.

La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de prs son locataire, et,
dcrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.

Le marquis tait l, inerte, les yeux ferms, semblant dormir.

--Pauvre garon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air mchant, au
contraire. Quel dommage!...

Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux,
hideux, repoussants. Elle prenait plaisir  le regarder.

--C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura t tu,
se disait-elle. Ce joli garon-l devait avoir plus d'une bonne fortune
avec les belles dames de la cour... Quel air distingu! Quelles petites
mains pour sa taille...

Sans y penser, la gardienne s'tait penche et avait pris dans la sienne
la main du marquis.

Chose trange! cette main n'tait pas glaciale comme celle des autres
morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.

Tout  coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri
terrible.

--Seigneur Dieu! dit-elle, il a remu!...

A ce cri, son mari accourut effar, la croyant folle.

Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remu, en effet.

Il tait maintenant sur son sant, jetant un regard vague autour de lui,
comme un homme qui cherche  deviner un mystre...

Il se demandait o il tait. Il allait revivre...

Le coup d'pe de Lavenay avait occasionn une hmorragie trs forte, 
la suite de laquelle le reste d'motion profonde cause au marquis par
l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.

Inanim, exsangue, d'une raideur ttanique, M. de Vilers offrait tous
les symptmes de la mort. On n'avait donc lev aucun doute sur son
tat, et on l'avait fait porter au Chtelet.

L'accs de catalepsie tait pass. Vilers revenait  lui...

Le devoir du gardien tait tout dict. Il n'y avait qu' aller
sur-le-champ avertir le greffier du Chtelet. Il allait sortir quand sa
femme le retint.

--Tu es fou, lui dit-elle en l'entranant dans un coin.

--Comment cela?

--Aimes-tu donc tant ton mtier que, pour tout au monde, tu ne veuilles
pas le quitter?

--Eh! tu sais bien le contraire.

--Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs
de Paris, loin de ces vilains _Macchabes_ qui me donnent le cauchemar?

--Parbleu, oui; mais o la chvre est attache...

--Eh! nigaud que tu es, elle se dtache! Mais il faut savoir profiter de
l'occasion. Voil un homme, un seigneur, qui a certainement une grande
fortune et qui te tombe entre les mains...

--Eh bien?

--Eh bien! on te l'amne mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir
de nouveau?

--Non pas, puisque je vais prvenir le greffier...

--Belle ide!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas
t port chez lui, que si on n'est pas venu le reconnatre, que si ce
joli petit jeune homme qui pleurait prs de lui hier soir, n'a pas os
le rclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystre.

--Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigu et merveill de
la sagacit de sa femme.

--Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, a fera du
bruit, on saura qu'il est vivant, a ennuiera celui-ci ou celle-l et
peut-tre bien le marquis lui-mme. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?

--Mais que faire?

--Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort,
ils ne se mfieront pas de lui et il djouera leurs canailleries.
Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?

Il n'y avait rien  rpondre  une si belle logique. Le gardien se
rangea  l'avis de sa femme.

M. de Vilers, sorti du caveau, fut port dans leur logement.

Grce  leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de
quelques heures, il put parler.

Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothses de la
gardienne. Dans l'tat de faiblesse o il tait, le marquis avait le
plus grand intrt  ce qu'on ignort qu'il vivait encore. Un malade ne
se dfend pas.

Mais, comme il ne voulait point tre  charge aux braves gens qui
l'avaient sauv, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de
quitter le Chtelet.

Il demanda une plume et du papier et crivit quelques lignes.

--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le  l'htel de Vilers, rue
Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.

Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de
fantaisie.

Une demi-heure aprs, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on
sait.

Le soir mme, le gardien remplissait de terre le cercueil destin au
marquis, prtextait une maladie quelconque et donnait immdiatement sa
dmission.

Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le bless 
Palaiseau, o le grand air lui rendit promptement assez de forces pour
qu'il pt essayer de reparatre.

Pendant ce temps-l, le bon Joseph gardait l'htel de Vilers o il
continuait, non plus  pleurer, mais  tre l'homme le plus stupfait de
France.

On se rappelle qu'il tait descendu avec maman Nicolo et Bavette au
caveau de la famille de son matre.

Depuis, il avait fait toutes les dmarches possibles. Il avait remu
ciel et terre et pour dcouvrir ce qu'tait devenu le marquis et pour
trouver l'endroit o pouvait tre la marquise.

Il n'tait parvenu  aucun rsultat.

Le sixime jour pourtant, il eut un commencement de joie.

Un homme, vtu comme un courrier, bott et peronn, paraissant avoir
fait une longue course, se prsenta  l'htel et le demanda.

Il apportait  Joseph une lettre de la marquise.

Une lettre! Il allait donc revoir son criture, avoir de ses nouvelles,
apprendre o elle tait.

Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.

Le marquise lui crivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle
n'tait point matriellement malheureuse et lui donnait l'ordre de
confier Rjane au messager, charg de la lui amener.

videmment cette lettre avait t crite sous les yeux du magnat.

O tait la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de
le dire. Mais quoi d'trange  cela? Le magnat, qui croyait le marquis
vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.

--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre matresse aura au moins la consolation
d'embrasser sa soeur.

Et il supplia Rjane de ne point dire  la marquise que Vilers tait
mort. Il avait jug prudent de ne point rvler, mme  la jeune fille,
l'histoire du cercueil plein de terre.

--Un dernier mot, dit le messager en mettant Rjane en voiture. J'ai
l'ordre de suivre le carrosse  cheval et de ramener mademoiselle 
l'htel, si je m'aperois que je suis suivi.

Et la voiture s'loigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put
prparer  l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa
soeur...

A Blrancourt, hlas! le magnat allait avoir sur Rjane le mme pouvoir
que sur la marquise.

La jeune fille n'aurait le droit d'crire que devant lui. Elle ne
connatrait mme pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit o tait situ le
chteau.

Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, aprs sa
premire entrevue avec la marquise, avait t d'expdier  Joseph
le rcit de tout ce qu'il avait vu, en prvision du cas o Vilers
reparatrait.

Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa  la
grande porte de l'htel.

Ce paysan, dont la figure disparaissait  moiti sous un large bandeau
noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme
carta son bandeau.

--Misricorde!... s'cria le vieux serviteur, monsieur le...

--Chut! dit le marquis, car c'tait lui, mne-moi dans ta chambre, j'ai
 te parler.

--Ah! je le savais bien, que vous n'tiez pas...

--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne
faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleverse.
Viens dans ta chambre.

Joseph guida son matre dans l'escalier de service. Arriv chez Joseph,
le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'tait pass et par
quelle miraculeuse fortune il tait encore de ce monde.

--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il  Joseph. Il faudrait doucement
l'avertir.

Le pauvre vieux demeurait muet.

--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis tonn.

Joseph se dcida alors  lui faire connatre  son tour ce qui s'tait
pass et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et
celle de Tony.

--Blrancourt, s'cria le marquis, ds qu'il eut jet les yeux sur ces
lettres. Elle est  Blrancourt! Vite, mon pe, un cheval! Il faut
trois jours pour aller  Blrancourt. J'y serai demain!!!

Et il y fut.




XVIII

SANG ET EAU


Ainsi c'tait son mari, son mari sauv miraculeusement, que la marquise
venait de livrer au magnat.

Elle le perdait au moment o il accourait pour la sauver!

Cependant les muets taient acharns  la poursuite de Vilers.

Surmontant son motion, Hayde se jeta aux pieds du magnat pour implorer
sa piti.

Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.

--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y
renonce!

Alors la marquise, folle de douleur, s'lana  son tour dans les
corridors secrets, rsolue  mourir avec son mari.

Dans ce couloir, la chasse continuait effrne, fantastique.

Les serviteurs du comte avaient allum des torches dont les lueurs
rougetres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures
des ombres gigantesques qui semblaient autant de dmons faisant leur
partie dans cette poursuite infernale.

Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de prs.

Le marquis voulait arriver jusqu' l'issue par laquelle il tait entr.

L, le couloir s'tranglait et devenait un boyau o l'on ne pouvait
passer qu' deux.

Si La Rose et lui parvenaient  gagner ce passage, ils taient sauvs.
Ils y tiendraient tte au magnat et  toute sa bande, si nombreuse
qu'elle ft.

Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.

Et les muets gagnaient du terrain.

A un dtour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis
qui flottait derrire lui, soulev par la rapidit de la course.

--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis  la Rose sans cesser
de courir.

--Sacredioux, rpondit le Gascon, si nous en dcousions un ou deux, cela
ralentirait peut-tre les autres. Faisons-nous tte?

--Allons!

Les deux hommes se retournrent brusquement, les pes flamboyrent  la
lueur des torches; deux des muets tombrent, la poitrine troue...

Un troisime tendit vers le marquis sa main arme d'un pistolet... Mais
La Rose le prvint et d'un coup de revers lui fendit le crne.

--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.

Ils firent volte-face et repartirent.

 ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand,
entendant le bruit de la lutte, rpercut par les chos, accourait
secourir le marquis ou mourir avec lui.

--Ah! s'cria Vilers, voici de l'aide,  nous encore, mon brave La Rose!

Pour la seconde fois, La Rose et lui se rurent sur les muets et turent
les deux premiers qui se trouvrent devant eux. Le Normand tendit
galement son homme.

Il y avait de nouveau une barrire de trois cadavres entre eux et leurs
ennemis.

Ils se postrent, prts  se dfendre.

Mais tout  coup, derrire le Normand, rsonnrent de nouveaux pas.

--Qui vient l? demanda La Rose inquiet.

--Tony, certainement.

--Il amnerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de
plusieurs personnes.

--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette
canaille... fit le marquis, en plantant son pe dans la gorge d'un des
muets qui tomba.

--A nous!  nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il
supposait tre Tony et ses amis.

Mais il poussa un rugissement de fureur.

Ce n'tait pas Tony qui arrivait dfendre.

C'taient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui
accouraient attaquer.

Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et
les Hommes Rouges.

--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins
vendons cher notre vie.

Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises
tinrent tte aux muets.

Ces derniers s'lancrent avec de rauques gloussements de joie.

La Rose enfona son pe dans le ventre d'un des assaillants, le Normand
broya deux ttes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas
moyen d'arrter le flot qui dbordait.

Ils furent envelopps.

Dans la bagarre, les torches s'taient teintes.

Malgr l'obscurit, la lutte continua plus acharne, plus horrible
encore.

On ne pouvait plus jouer de l'pe, on se trouvait trop les uns sur les
autres.

Mais on se cherchait dans les tnbres, on s'treignait, on
s'tranglait, on s'touffait...

Tout  coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un
bruit de chairs troues, des soupirs et la chute de plusieurs corps...

--En voil toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit
une voix frache que les gardes-franaises reconnurent bien.

--Tony! s'cria La Rose.

C'tait en effet l'ancien commis  mame Toinon qui, du poste o on
l'avait laiss seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.

tonn que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrts, il s'tait
prcipit dans les couloirs.

Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il
avait fait un dtour et dbouchait derrire la bande du magnat.

--Tony! s'cria La Rose, c'est toi?

--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard!
Mais o donc tes-vous?

--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!

--Le marquis de Vilers! s'cria Tony stupfait comme les autres. Le
marquis de Vilers!...

Mais ce n'tait pas le moment de s'tonner; il avait bien autre chose 
faire!

Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas
eu le temps de se dfendre contre cet ennemi inattendu.

Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.

Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout 
l'heure. Il craignait de blesser ses amis.

Cependant, cette diversion avait permis  Vilers de reprendre un peu
haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'tait avanc jusqu' le
toucher, il alla s'adosser  la paroi du couloir...

Cette paroi cda sous la pression...

Vilers la sentit tourner doucement: il y avait l une voie nouvelle,
inconnue certainement aux Hommes Rouges.

--La Rose, Normand, dit-il,  demi-voix et en se penchant, venez...

Et il les entrana dans le passage qu'il venait de dcouvrir.

Mais  ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des
torches...

Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-franaises qui
s'chappaient.

Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-mme,--mais ce
dernier dans un but diffrent,--s'lancrent aprs eux.

Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait
leur barrer le chemin...

--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-mme et en
lchant deux coups de feu sur ses ennemis.

Mais le couloir faisait de nombreux dtours; les balles s'aplatirent sur
les parois...

Les fugitifs continurent leur route.

Tout  coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et
disparut....

--Qu'avez-vous, capitaine? O tes-vous? demanda La Rose en avanant
vers l'endroit o il croyait que le marquis se trouvait.

Mais lui-mme sentit le sol se drober sous ses pas.

Il disparut  son tour.

La galerie qu'ils avaient prise s'tendait au-dessus de l'immense
rservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fosss du chteau.

Dans quel but ce rservoir avait-il t creus? Peut-tre pour servir
d'oubliettes et permettre aux seigneurs du chteau de se dbarrasser
ainsi sans danger d'un hte incommode ou d'un tmoin dangereux.

Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait  ce
gouffre ne devaient jamais revoir la lumire.

Pour les muets eux-mmes, la disparition du marquis et de La Rose avait
eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.

Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits,
sondant les profondeurs de ce gouffre.

Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.

Cette femme, c'tait la marquise.

La marquise, qui, au comble de l'anxit, avait suivi les pripties
de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des
exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.

--Mon mari! s'cria-t-elle perdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?

Le magnat ouvrait la bouche pour lui rpondre, mais Maurevailles le
prvint.

--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a pargn
cette fois la peine de le punir. Et dsignant du doigt le gouffre, il
ajouta:

--Il est l!...

--Ah! s'cria Hayde dsespre, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle
s'lana.

Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le dsespoir
dcuplait, elle allait l'entraner avec elle dans l'abme quand Tony,
bondissant  son tour devant eux, s'cria:

--Attendez, je vais le sauver ou mourir!

Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles  contenir la
marquise, il se prcipita dans le gouffre bant.

Instinctivement chacun se tut.

En dpit de toute inimiti, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une
profonde motion s'emparer d'eux.

Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient 
massacrer tout  l'heure!

Se penchant sur le bord du puits, ils essayrent de projeter jusqu'au
fond la lumire des torches...

Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...

Et au milieu des plissements causs par sa chute, Tony nageait, fort et
confiant...




XIX

LES CRIS DU COEUR


Cependant, la fte termine, le marquis de Langevin avait pris cong du
comte de Mingrli et s'tait retir avec tous les officiers.

Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitt le chteau.
Ceux qui taient libres taient rentrs dans les appartements que le
magnat avait mis  leur disposition.

Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commenait dj
 se dvtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.

Il prta l'oreille. Peu  peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le
harnais, ce bruit prit une signification.

C'tait celui d'une lutte. Il y avait,  quelques pas de lui, des gens
qui se battaient avec acharnement.

Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivrent
jusqu' lui, ne lui laissrent bientt aucun doute.

--Qu'y a-t-il? demanda avec inquitude le colonel. Cette fte
aurait-elle cach une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?

Il se rhabilla  la hte et appela l'homme qui tait de garde dans le
corridor.

Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et
cherchait depuis un instant  deviner d'o venait ce bruit; mais il
n'avait pu y parvenir.

Le marquis l'envoya  la dcouverte. Au bout d'un instant, le soldat
rentra tout dconcert. Il n'avait absolument rien vu.

--Je ne rve pourtant pas, dit le marquis.

--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans
le mur...

M. de Langevin prta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de
la muraille...

Le marquis, de plus en plus intrigu, boucla son ceinturon et se rendit
chez le magnat pour lui demander l'explication de cet vnement trange.

Le comte hongrois tait dans la pice o nous l'avons vu nagure
commencer avec la marquise ce repas qui s'tait termin par l'enlvement
d'Hayde.

Malgr l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin
arriva jusqu' lui.

Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrive embarrassait
le comte.

C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulirement les
projets du vieux Hongrois.

Le magnat avait espr que le bruit de la lutte n'arriverait pas
jusqu'au colonel, et son attente avait t trompe.

En reconnaissant la voix du marquis, il avait,  la hte, referm le
tableau qui masquait l'entre des couloirs, et il se demandait quelle
rponse il allait faire.

Cependant son parti fut vite pris, il se dcida  dclarer nettement la
situation.

--Colonel, dit-il, il m'est pnible d'avoir  vous le dire; il y a parmi
vos officiers des tratres!...

--Des tratres, s'cria M. de Langevin stupfait de ce dbut.

--Des tratres, rpta le magnat, qui, abusant de l'hospitalit que je
leur ai gnreusement donne, ont voulu en profiter pour me ravir ma
fille...

Le colonel tressaillit.

--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette
demeure. Ils ont su que des couloirs, creuss dans les murs, donnaient
accs dans cette pice, et ils y ont pntr nuitamment, comme des
voleurs, comme des bandits, pour enlever l'ane de mes filles...

--Ils ont enlev la marquise! s'cria M. de Langevin, qui,
involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.

--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens taient sur
leurs gardes, et c'est dans le chemin mme par o ils ont voulu me ravir
mon bien le plus prcieux que mes serviteurs poursuivent ces flons et
leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai
l'espoir, votre loyaut bien connue vous empchera de vous opposer!...

Le marquis  son tour se trouva plong dans un grave embarras.

Quel que ft leur motif, ceux qui avaient ainsi profit de l'hospitalit
du comte pour mettre leurs projets d'enlvement  excution, avaient
commis un acte misrable, auquel il lui rpugnait de s'associer, mme
par un simple mot d'excuse.

Mais, d'un autre ct, ces hommes taient ses officiers, ses meilleurs
peut-tre: il en devait compte  la France. Et  la veille d'une guerre,
il ne pouvait les laisser ainsi massacrer.

Au moins il voulut les connatre.

--Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus
coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente.

--Je ne les connais pas.

--Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-mme faire justice d'eux.

--pargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront.

--Mais peut-tre vous trompez-vous?...

--J'ai vu l'uniforme de votre rgiment. Si ceux qui le portent l'ont
vol, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si,
comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous
saurez assez tt les noms de ceux dont les mains ont souill votre main
loyale...

Mais le marquis de Langevin n'tait pas homme  se rendre ainsi.

Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus
distincts jusqu' lui. La fivre de l'impatience le saisit.

--Il y a un secret, s'cria-t-il, clatant soudain. Ce secret, je veux
le connatre; entendez-vous, je le veux!

Le magnat ne rpondit pas.

Le marquis tait devenu blme. L'impassibilit de cet homme  quelques
pas d'un massacre l'irritait au plus haut point.

--Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous
somme de me livrer le secret de ce passage.

Le magnat haussa les paules.

--S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'lanant vers le mur, je
saurai bien le trouver moi-mme.

Il se mit  tter la tapisserie...

Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique.

--Ah! s'cria tout  coup le marquis... ce tableau!

Sous sa main qui ttait la toile, il avait senti comme des vibrations...
Derrire le tableau, le mur manquait...

Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il tait
trop tard. Le colonel, tirant son pe, avait fendu le tableau, du haut
en bas.

Une ouverture bante s'tait montre  ses yeux.

Il s'y engagea sans hsitation et, guid par le bruit et la
rverbration d'une vague lumire, se mit  parcourir  grands pas les
couloirs.

Le chemin, du reste, tait facile  suivre. Les mares de sang le lui
indiquaient assez, et de distance en distance, funbres jalons, des
mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie.

Si vite qu'il allt, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir,
qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des
gardes-franaises.

Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel tait penche la
marquise de Vilers.

--Q'est-il donc arriv? demanda-t-il avec angoisse.

Hayde lui montra du doigt le fond de l'abme o l'eau s'agitait
encore...

--Il y a trois hommes l, rpondit une voix derrire lui.

Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme,
taillad de coups d'pe, disparaissait sous les taches de sang.

--Trois hommes! Qui?

--D'abord, le marquis de Vilers...

--Le marquis, mais il est mort?...

--Peut-tre maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout 
l'heure...

--Et qui, aprs?

--La Rose...

--Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura
un terrible compte  me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme
mouiller sa paupire, mais le troisime?

--Mon colonel...

--Eh bien?...

--C'est le caporal Tony...

--Tony!!!

--Lui-mme qui, pour essayer de sauver les deux autres...

Le marquis n'coutait plus.

Ple comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance.
Mais, par un prodigieux effort, il se matrisa.

--Tony!!! rpta-t-il d'une voix dchirante; Tony perdu!... Ah! vite,
des cordes, des chelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le
fouille!... Dix mille louis  qui me ramne Tony...

Domins par cette voix, les assistants s'agitrent; en un clin d'oeil,
les muets taient de retour rapportant les chelles, les cordes
demandes par le marquis.

Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hsitrent.

--Htez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de
dsespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute  son danger.
Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!...

Ils se regardaient, tonns de cette douleur si grande et si inattendue.

--Ah! lches! rla le marquis, lches!... Si pas un de vous n'a le coeur
d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces
et paralys par l'ge... j'irai et je le sauverai.

Joignant l'action  la parole; il saisit une corde et voulut s'lancer.
Une main vigoureuse le retint. C'tait celle du Normand.

--Laissez, mon colonel, dit le brave garon... c'est moi qui vais y
aller. Aussi bien j'tais avec eux au commencement, je dois les suivre
jusqu'au bout. Vous pririez avec eux, vous; moi, je vais tcher de vous
les ramener.

Il se passa la corde autour du corps et descendit.

L'exemple tait donn; six muets le suivirent. Les chelles attaches
furent jetes dans le puits. Les muets, sans danger, se confirent  ces
chelles et, munis de torches, explorrent la surface du lac souterrain.

Mais aussi loin que la vue pt s'tendre, on ne vit rien... rien que
l'eau qui coulait paisiblement.

Le lac s'tait referm sur ses victimes.




XX

LE NOUVEAU MOSE


Les uns aprs les autres, le Normand et ses compagnons remontrent, le
visage dsappoint.

A mesure qu'ils lui rendaient compte du rsultat ngatif de leurs
recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus ple.

On et dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent
quelques heures auparavant.

Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre,
il se laissa tomber  genoux avec un sourd gmissement.

On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur...

Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire
sortir son colonel de cet tat de prostration et l'entrana hors des
souterrains.

Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de
froid et qui avait hte d'aller prendre des vtements secs, prit cong
du marquis et se mit  courir vers sa tente.

Quant  M. de Langevin, il regagna sa chambre  pas lents.

Malgr les fatigues de la soire, il n'prouvait aucun besoin de
sommeil, ses motions avaient t trop vives!

En dpit du froid, il ouvrit la fentre et jeta un regard distrait sur
la partie du parc qui s'tendait devant ses yeux et o le campement
avait t dress.

Tout  coup, sur le chemin qui contournait le flanc du chteau, il
aperut, venant vers lui, deux hommes  l'uniforme blanc et bleu des
gardes-franaises.

La lune clairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il
reconnaissait ces deux hommes.

La Rose et Tony!...

Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se
prcipita hors de sa chambre.

La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement
faisait autour des fosss de longs dtours et passait presque sous les
fentres du colonel. Il n'eut donc pas de peine  les rejoindre.

C'taient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux
ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le
camp pour se scher et changer d'habits.

En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie.

Il s'lana vers lui, le prit dans ses bras et l'entrana vers sa propre
chambre.

--Sauv, sauv!... pauvre et cher enfant! murmurait-il.

Tony, qui se serait plutt attendu  une verte semonce de la part du
bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien  ces tmoignages de
tendresse.

--Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop
d'honneur... en vrit...

Le marquis arrachait les vtements mouills du jeune homme et
l'enveloppait dans ses habits  lui.

--Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus...
comment ai-je mrit tant de bonts?...

--Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as
pu chapper  ce gouffre maudit?

--Quoi, vous savez?...

--Je sais tout, mais parle, parle vite!...

--Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai saut dans le lac, o venait de
tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui tait si miraculeusement
reparu pour disparatre presque aussitt, lorsque je sautai, dis-je, le
premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je
nage naturellement. Je revins vite  la surface. Des deux hommes que
j'avais vus tomber, je n'en aperus plus qu'un...

--Plus qu'un?

--Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se dbattait
dans l'eau glace et allait peut-tre succomber. Je m'approchai de lui:
Mettez vos mains sur mes paules, lui dis-je, je vous soutiendrai!
Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner  mes
jambes...

--Ah! s'cria le marquis, frissonnant  l'ide du danger qu'avait couru
Tony.

--Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se
noient font de mme... D'un coup de pied, je le forai de lcher prise.
Il enfona, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main,
le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosit que
j'apercevais  quelques pas.

--Et tu y parvins?...

--J'allais y arriver quand, subitement, un courant pouvantable,
irrsistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout  l'heure.
Nous tions entrans avec une vitesse vertigineuse, nous passions 
travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en
plus... A tout instant, je m'attendais  avoir le crne bris contre des
pointes de roc...

Le marquis, tomb sur un fauteuil, coutait haletant, suspendu aux
lvres du jeune homme.

--En plongeant  propos, continua Tony, je russis  viter ce danger;
mais j'en avais  redouter un autre plus terrible. Les parois du
conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir
trop troites pour livrer passage  nos deux corps? Et l'eau, qui nous
emportait avec une force invincible, ne nous toufferait-elle pas, ne
nous broierait-elle pas entre ces parois?...

--Mais comment as-tu pu chapper!...

--L'eau courait de plus en plus vite... Tout  coup un choc violent me
fit lcher mon compagnon, puis tous deux nous passmes par-dessus le
rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperus le ciel
au-dessus de ma tte... j'tais dans les fosss du chteau.

--Dans les fosss?

--Juste du ct oppos au camp... Le mur sur lequel je venais de me
heurter n'tait autre que le barrage d'une cluse dont la vanne,
subitement leve, avait caus ce courant qui nous entranait.

--Et ton compagnon de danger?

--Aprs avoir respir un peu, je songeai  lui. Dans le trajet rapide,
il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je
le fis revenir  lui. Nous tions toujours dans l'obscurit produite
par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le tranai sur le
glacis, et l je le reconnus...

--Vilers? interrompit vivement le marquis.

--Non, La Rose, que tout  l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant
vers le camp o sans doute l'attendent les arrts...

Le colonel haussa les paules comme pour rassurer Tony.

--Et le marquis de Vilers? demanda-t-il.

--Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux,
mais positivement, j'ai remarqu une chose tellement trange...

--Quoi donc?

--Comme je venais de faire revenir La Rose  lui et que je regardais
autour de moi pour chercher du secours et voir o pouvait tre le
marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma
tte. Je levai les yeux; un tre fantastique gambadait sur le rempart...
C'tait exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font
 Nuremberg, tte monstrueuse, jambes immenses se rattachant  un torse
exigu, duquel pendaient deux bras dmesurs... On et dit un faucheux
gigantesque...

--Et qu'tait-ce que cela?

--Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'tre trange sauta
du rempart  terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que
c'tait le diable qui, pour nous entraner dans le gouffre, avait pris
la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous tions sauvs,
s'enfonait maintenant dans son royaume infernal.

--C'est trange en effet, dit le marquis intrigu, car enfin tu es bien
certain d'avoir vu Vilers?

--Vu et touch, mon colonel, et il en a touch d'autres; les muets du
vieux comte en savent quelque chose...

--Mais comment cette cluse s'est-elle trouve ouverte si  propos?

--Voil encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair,
malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tir
l'pe contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire
supporter les consquences...

L'oeil du marquis eut un clair.

--Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'cria le brave colonel. J'aurais un
compte terrible, moi aussi,  demander  MM. de Lavenay, de Lacy et de
Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient
faire dans ces souterrains o vous les avez rencontrs!... Va, mon
enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien  craindre...

--Merci, mon colonel, s'cria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque
votre bont est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause
vritable de l'intrt que vous me portez.

--Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te
la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te rvler, un
secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau...

--Et ce secret me concerne? demanda Tony tout mu.

--Oui. coute.




XXI

L'INSOMNIE DU MARQUIS DE LANGEVIN


--coute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant
instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance tait bien
vrai, n'est-ce pas?

--Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupfait de ce
dbut.

--Tu m'as bien racont que, tout enfant, tu tais lev par des paysans
prs de Paris?

--Oui...

--Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit?

--L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire...

--Mais, la maison, la maison de ton pre nourricier, o tait-elle
situe?

--Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prs, une
clture verte; derrire, le jardin par lequel j'ai fui...

--Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste grav dans ton esprit?

--Un objet?

--Au carrefour du chemin qui passait devant la maison?

Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-mme le
tableau des souvenirs lointains qu'voquait le marquis.

--An! je me souviens, je me souviens! s'cria-t-il tout  coup... oui..
au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, prs de
laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon
colonel?

Le marquis ne rpondit pas. Deux rides profondes creusaient son front.
Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du pass.

--Tu m'as bien dit, reprit-il lentement aprs un instant de silence,
que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crirent:
Prends garde! au moment o des gens masqus envahissaient la maison
pour te tuer!

--C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport?

--Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es
prsent pour demander  entrer dans mon rgiment?... Mais si... je te
devinais, car cette sympathie secrte qui m'attirait vers toi, je me
l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et
triste histoire que le mystre de ta naissance, et peut-tre serait-ce
un bien pour toi de l'ignorer ternellement?

--Mais, mon colonel, un enfant doit connatre...

--C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas  moi seul. Mais je ne
puis te le rvler qu' une seule condition...

--Laquelle?

--C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais,
tu m'entends, jamais, tu ne chercheras  en connatre plus que je ne
t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entire en ta loyaut. Tu me donnes ta
parole?

Tony tendit la main.

--Sur mon seul bien, pronona-t-il gravement, sur mon honneur de soldat,
je m'engage  me conformer toujours  vos seules volonts.

--coute, Tony, dit le colonel d'une voix mue, je n'ai pas toujours t
le vieux soldat sec et froid qu'on connat aujourd'hui... Certes, au
milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est
dessch... Mais, autrefois, pour l'amiti comme pour l'amour, il
battait chaudement dans ma poitrine...

Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit sicles!... j'avais
une femme que j'adorais, une fille dont la beaut faisait mon orgueil et
ma joie!... O souvenirs terribles!

Le marquis baissa la tte avec accablement. mu et retenant son souffle:
Tony attendait.

--Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de
ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lve le voile...
Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son
fils!..

--Moi! s'cria Tony en se prcipitant dans les bras du marquis;
moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un  aimer
sans arrire-pense, oh! mon colonel, mon bon pre, combien je vous
aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait
faiblement.

--Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur
ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal...

Le pauvre Tony se rassit, tout interdit.

--Et ma mre... se hasarda-t-il  demander enfin. Verrai-je ma mre? Je
l'aimerais tant, mon Dieu!...

--Tu ne la verras pas.

--Mais... elle vit du moins?...

Le colonel tait livide. Il hsita. Puis, d'une voix sourde, il pronona
lentement ces trois mots:

--Elle est morte!...

--Morte!... rpta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir
son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!...
Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui
l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle tait belle et
bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais t heureux de
pouvoir l'adorer  deux genoux... Ma mre! ma mre!.., ce serait si bon,
mon Dieu, d'avoir une mre  chrir!...

Agenouill, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouills de larmes,
comme s'il eut espr qu'un miracle allait faire apparatre  sa vue
cette mre qu'il avait si longtemps rv de connatre et dont il ne
venait d'entendre parler pour la premire fois que pour apprendre en
mme temps qu'il l'avait perdue  jamais.

--Assez... assez... Tu rveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent.
J'ai satisfait  mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient
pouss  m'attacher  toi, quel chagrin m'et caus ta perte, quelle
joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le
colonel avec effort, ne parlons plus du pass... surtout ne me parle
plus de ta mre!...

--Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony
suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?...

--Regarde!...

Le marquis tira de sa poitrine un mdaillon suspendu  une chane d'or,
et le prsenta  Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit
une tte de femme d'une ineffable beaut. De longues boucles blondes
encadraient un visage sur lequel se refltait une expression de douceur
anglique.

Chose trange, il sembla  Tony qu'il l'avait dj vue. tait-ce dans un
songe? N'tait-ce pas plutt un souvenir? Quand il tait tout enfant,
cette tte si belle ne s'tait-elle pas penche sur son berceau pour
cueillir son premier sourire?

--Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la
rver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai
vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?...

Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le
mdaillon des mains et le cacha dans sa poitrine.

--Jamais, s'cria-t-il, jamais tu ne l'as aperue!... Ne t'ai-je pas
dit qu'elle tait morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre
enfant chrie!... pardonne  ton pre son injustice envers toi... envers
ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te
l'ai dit, me tuent; ils me dchirent le coeur. Va te reposer. Adieu.
Tony porta la main du vieillard  ses lvres et se retira  pas lents.
Tout  coup le marquis courut  lui:

--Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse.

Tony inclina la tte avec un triste sourire:

--Je ne puis plus esprer voir ma mre, dit-il; que puis-je dsirer
maintenant?...

Il s'loigna. Le marquis couta le bruit de ses pas dans le corridor.
Quand il eut cess de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil:

--Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse
surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le
chtiment!




XXII

LES EXPLOITS DU NAIN


Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-l, le magnat ne
sommeilla pas davantage.

Une question le proccupait avant toute chose: il lui fallait savoir,
tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-franaises
avaient pu pntrer dans les passages secrets du chteau.

Il fit immdiatement appeler par le traban, son intendant, tout le
personnel du chteau afin de commencer une enqute.

Les muets dfilrent un  un devant lui, mais tous donnrent les plus
grands signes d'tonnement et, soit par gestes, soit en crivant,
jurrent qu'ils n'avaient ouvert  personne.

Et vraiment ils avaient suivi  la lettre les ordres du magnat et
ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le chteau
en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau
rouge.

Un seul homme et pu donner une explication, c'tait le nain. Mais
naturellement il s'en garda bien et nia encore plus nergiquement que
les autres.

L'enqute semblait donc ne devoir donner aucun rsultat, lorsqu'un des
muets allgua un dtail qui surprit vivement le magnat.

Il avait crit sur une ardoise:

--Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup tait plein
d'eau?

Or, l'intendant avait constat lui-mme, dans la journe, que tous les
fosss du chteau taient presque  sec.

On avait donc dvers dans ces fosss l'eau du lac souterrain.

Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait
inond les fosss.

Cette fois, le nain donna des explications.

--Moi, crivit-il, fidle  son rle de muet. J'avais vu des hommes
rder dans la journe autour du chteau. J'ai eu peur pour monseigneur.
Et comme monseigneur tait auprs de sa fille ane, je n'ai pas voulu
aller le dranger.

Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette faon,
quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se
noieront. Et j'ai t ouvrir l'cluse. C'tait bien difficile pour moi
qui ne suis pas trs fort; mais l'ide d'tre utile  mon bon matre m'a
donn de la vigueur.

Le magnat, en lisant une  une ces lignes, regardait fixement le nain.
Sur le visage de celui-ci, tait peinte la joie rayonnante du devoir
accompli.

Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidlit de son muet.

Et cependant le drle mentait effrontment, car c'tait dans un but tout
diffrent qu'il avait ouvert l'cluse.

En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour
Maurevailles, et qui l'avait attach  un arbre, tandis que le vrai
Maurevailles lui avait donn de si beaux louis, le nain, plein
d'inquitude, avait prt l'oreille. L'arrive des autres Hommes Rouges,
des gardes-franaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la
bataille, l'avaient rempli de terreur.

Il s'tait dit:

--Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont
entrs. Ils diront que c'est moi qui ai montr  l'un d'eux l'entre
secrte.

Naturellement couard et tratre, le nain pensait que l'on n'hsiterait
pas du tout  le dnoncer.

Aussi s'tait-il immdiatement mis en mesure de parer  cette
dnonciation. Vilers, press dj, avait peu serr les liens. Le nain
tait habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il
n'avait pas tard  se rendre  la libert.

Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au
saut-de-loup, avait ferm la pierre qui donnait accs dans le passage,
et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'cluse.

On sait le reste.

Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en
tourbillonnant dans le foss.

Tout  coup il aperut au milieu du courant un homme qui luttait
pniblement pour se soutenir  la surface. Il rayonna de joie.

--Tiens, tiens, se dit-il. Voil qui vaut mieux que tout. Ils auront
voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noys. Allons,
tout va bien, ils ne parleront pas!...

Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait
vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se
moquait, d'avoir donn la mort  un homme.

--Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns aprs les
autres et arriver dans le foss. Je les verrais tous se noyer, tous,
tous, avec leurs pistolets et leurs pes... Ah! ah! ah! je n'ai pas de
pistolet ni d'pe, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de
force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!...

L'homme, qui se noyait, se dbattait faiblement, puis cessa de remuer.
Le nain le considrait avec une joie farouche.

Tout  coup, une ide lui vint. Il avait cru reconnatre de nouveau
Maurevailles.

--Bte que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donn de l'or de
France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il
n'y a peut-tre qu' le sauver pour faire ma fortune!

Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers
qui, fatigu par sa blessure rcente et par la lutte qu'il venait de
soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord.

Avec une force qu'on n'aurait jamais pu souponner dans un corps chtif
comme le sien, il trana le marquis jusqu' un bosquet d'arbres voisin.

Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions
possibles. Vilers ouvrit les yeux.

--Qui tes-vous? murmura-t-il.

--Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez
pas me perdre!

--Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai
pas...

--Attendez-moi l... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma
vie ne vaudrait plus une pistole.

Et le nain s'esquiva au galop. Il tait temps. Les serviteurs du magnat,
lancs de tous les cts, faisaient irruption de ce ct du bois. Ils
avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet.

Le gnome s'tait ml  eux, leur avait fait prendre une fausse
direction, puis, aprs une vaine battue, tait rentr tranquillement
avec eux au chteau o le traban les attendait, pour les envoyer l'un
aprs l'autre au magnat.

Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la
nain chtif et pauvre!

Il se disait:

--Je vais tre riche, riche, riche...




XXIII

QUAND ON EST SECRTAIRE...


Le magnat, n'ayant pu rien savoir de ses muets, rsolut de faire une
seconde enqute. Mais, n'osant la solliciter en personne, il crivit
au marquis de Langevin pour le prier de lui envoyer les officiers qui
avaient pris part au combat de la nuit, afin qu'il les interroget
lui-mme.

A cette demande, le vieux colonel bondit.

--Cet homme a trop d'audace, s'cria-t-il avec l'accent d'une violente
colre. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il
donc encore dans ses domaines de Mingrli, o il fait haute et basse
justice?

Le marquis se promenait  grands pas avec fureur. Le muet, qui avait
apport la lettre, le regardait d'autant plus tonn qu'il ne comprenait
rien  ses paroles.

--Personne, autre que le marchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur
mes rgiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait
croissante. Je suis colonel-gnral des gardes-franaises et je ne
permettrai  qui que ce soit, ft-ce  un prince du sang, de le prendre
ainsi avec moi. Retournez dire  votre matre...

Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur
son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tte.

Toute la colre du marquis s'vanouit.

--C'est vrai, dit-il, reprenant la dignit qui convenait  sa situation
et  son rang. J'oubliais  qui je faisais part de mes reproches.

Il alla  un bureau, prit une large feuille de papier  ses armes, et
crivit de sa grosse et large criture:

    Monsieur le comte,

    Leurs suprieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et
    mme un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer  la demande que
    vous m'adressez.

    Mais, dsireux que justice se fasse, je vais assembler moi-mme un
    conseil d'enqute pour claircir cette affaire.

    J'aurai l'honneur de vous communiquer le rsultat de l'enqute.

    Veuillez agrer mes salutations.


    Marquis de LANGEVIN,

    Colonel-gnral des gardes-franaises.

Deux heures plus tard, dans la salle o avait eu lieu la fte de la
veille, le conseil tait runi.

Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur
la poitrine, prsidait. A sa droite et  sa gauche, deux officiers
suprieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs.
Tony, assis  une petite table,  gauche, remplissait les fonctions de
secrtaire.

Par ordre du colonel, MM. de Maurevailles, de Lavenay et de Lacy avaient
t mands.

Ils se prsentrent, la tte haute.

--Monsieur de Lavenay, dit le marquis de Langevin qui avait repris
tout  fait son sang-froid et parlait avec le calme et la dignit qui
conviennent aux fonctions impartiales de prsident... Monsieur de
Lavenay, j'ai  vous interroger sur des faits graves et qui intressent
l'honneur du corps auquel vous appartenez.

--Interrogez, mon colonel, rpondit Lavenay en s'inclinant. S'il est en
mon pouvoir de rpondre, je suis prt  le faire.

--Un officier des gardes-franaises, devanant le rgiment, s'est
introduit de nuit dans ce chteau pour y enlever une femme?...

--Je l'ignore, mon colonel, rpondit froidement Lavenay.

--Alors je vous l'apprends. Vous ne souponnez personne?

--Absolument personne.

--Passons. N'avez-vous pas entendu parler de la bataille qui a eu lieu
cette nuit dans les couloirs secrets du chteau?

Lavenay s'inclina.

--Cela, je ne puis le nier... J'tais parmi les gens qui ont pris part 
la lutte.

--Je le sais, et c'est pour cela que je vous en demande la raison.

--Elle est facile  donner, dit Lavenay, en mettant le poing sur la
garde de son pe qu'on ne lui avait point enleve, puisque c'tait une
simple enqute que faisait le marquis de Langevin.

--Parlez alors.

--Si vous ne m'aviez fait mander, Messieurs, commena Gaston de Lavenay
avec assurance, j'aurais de moi-mme provoqu cette enqute, afin de
savoir si la vie de trois officiers du roi est en sret dans les
rgiments o ils sont censs commander et dans les lieux d'tape o on
les fait sjourner...

--Que voulez-vous dire?

--Que tandis que nous assistions  une fte o tout tait prodigu pour
nous inspirer la confiance, un pige nous tait tendu; que tandis que
nous nous rjouissions, confiants en la loyaut de notre hte, celui-ci,
armant ses spadassins, soudoyant en mme temps des soldats de notre
rgiment, essayait de nous attirer dans un guet-apens, d'o, grce 
Dieu et  notre pe, nous avons pu sortir, non sans peine, il faut le
reconnatre.

Tant d'assurance stupfiait le colonel. Il reprit cependant:

--Expliquez-vous plus clairement, monsieur de Lavenay, et veuillez
raconter les faits tels qu'ils se sont passs.

--Nous sortions de la fte, Maurevailles, Lacy et moi, merveills de
la miraculeuse beaut des deux filles du grand seigneur hongrois qui
s'tait si amicalement institu notre hte, quand un muet s'est approch
de nous et, nous dsignant les deux jeunes femmes, nous a fait signe de
vouloir bien le suivre. Vous jugez de notre tonnement, mon colonel?
Mais, chez les capitaines aux gardes, l'obissance aux dames est de
tradition. Nous suivmes l'homme.

--Dans les couloirs secrets?

--Dans les couloirs secrets... Je dois avouer que la rflexion n'avait
pas tard  dissiper notre surprise. Le magnat qui nous loge est un de
nos commensaux de Fralen et, du temps que le marquis de Vilers tait
encore un des quatre Hommes Rouges, nous avons dans avec la fille ane
du comte. Vous devez vous en souvenir, mon colonel?

--Vous parlez du marquis de Vilers, capitaine, savez-vous ce qu'il est
devenu?

--Il nous avait quitts, vous vous le rappelez, pour un cong qui s'est
termin par une retraite. J'ai t bien douloureusement tonn quand a
couru le bruit de sa mort, moi qui...

Un rugissement, de colre coupa la parole au capitaine. C'tait Tony
qui, pouss  bout par l'effronterie de cet homme, ne pouvait plus se
contenir et se levait, l'oeil en feu, pour lui jeter  la face tout ce
qu'il savait de lui et de ses complices...

Un regard svre du marquis le contint.

--Qu'est-ce, caporal? demanda M. de Langevin.

--Pardonnez-moi, mon colonel, un mouvement d'impatience involontaire...
Ma plume qui s'est crase... balbutia Tony, revenant  son rle effac
de secrtaire et matrisant la fureur qui bouillonnait dans son cerveau.

--Ces jeunes gens ont une fougue! dit en souriant M. de Langevin, ils
mettent en toutes choses la _furia francese_ qu'ils devraient rserver
pour les ennemis. Mais continuez, capitaine. Ainsi, vous pensiez que ces
dames vous demandaient une entrevue?

--Oui, mon colonel. Donc, nous avions suivi le messager qui, par un
point que je ne saurais retrouver, nous fit pntrer dans les couloirs
secrets o s'est passe l'affaire. Tout  coup notre guide s'arrte,
fait jouer une porte secrte...

--Et alors?

--Alors, comme nous allions pntrer dans l'appartement qu'il nous
dsignait, une nue de muets s'lance sur nous, l'pe  la main. Devant
cette avalanche, nous voulons nous replier, mais que voyons-nous?
Derrire nous, des uniformes bleus, des soldats aux gardes-franaises
qui nous barrent le passage. Ne pouvant croire  tant d'audace, nous
fondons sur eux et nous les mettons en fuite... C'est dans la chasse que
nous leur donnions que trois d'entre eux, emports par la frayeur,
se sont prcipits dans un gouffre o ils ont probablement trouv la
punition de leur lche trahison...

--Et vous ignorez les noms de ces hommes?

--J'ai cru voir sur la manche de l'un d'eux, dit Lavenay avec aplomb,
les galons de sergent. Si je ne me trompe encore, continua-t-il en
regardant Tony, un autre tait caporal.

--Vous crivez, secrtaire? demanda le marquis.

--Un--autre--tait--caporal... rpta Tony sans broncher.

--L'appel de ce matin les aura fait connatre sans doute, fit observer
Lavenay.

--C'est certain, dit le colonel qui mordillait sa moustache grise, et du
moment que ces hommes sont grads, leur faute n'en est que plus
grave. Peste!... des bas-officiers aux gardes qui veulent tuer leurs
suprieurs, c'est srieux, cela! Vous n'avez aucun soupon, capitaine?

Lavenay hsita une minute et lana un coup d'oeil vers Tony qui, la
plume en arrt, attendait tranquillement sa rponse sans avoir le moins
du monde l'air de s'y intresser.

--Il faisait trop noir, pronona-t-il enfin, je n'ai reconnu personne.

--Soit, dit Langevin, je vous remercie de vos explications, capitaine. A
vous, monsieur de Lacy.

Marc de Lacy tait fort ple; il confirma d'une voix sourde ce qu'avait
racont Lavenay.

La moustache du colonel disparaissait tout entire dans sa lvre
infrieure. Les rides de son front se creusaient de plus en plus
profondes. Il lui fallait tout l'empire qu'il avait sur lui-mme pour
pouvoir se contenir.

Quand vint le tour de Maurevailles, l'orage clata.

--Ah! par la sambleu, c'est trop en couter, s'cria le colonel en
arrachant des mains de Tony les dpositions des officiers et en les
dchirant avec colre. Vous ne signerez pas cela, Messieurs, car tout
cela est faux et mensonger. Non, on ne vous a pas attirs dans un pige;
non, vous n'avez pas t attaqus par vos soldats; non, vous n'ignorez
pas les noms de vos adversaires. Vous tes des menteurs et des lches,
vous vous tes faits, sous prtexte d'un honneur de convention, les
bourreaux d'une femme... Si nous n'tions  la veille d'une bataille,
j'oublierais mon grade pour vous jeter mes gants  la face!...

--Colonel! s'crirent les Hommes Rouges menaants.

Lavenay surtout ne se contenait plus.

--Colonel, dit-il avec hauteur, vous oubliez que, avant d'tre
officiers, nous sommes gentilshommes, et que, si les subordonns doivent
couter vos mercuriales sans murmurer, le chevalier de Maurevailles, les
comtes de Lacy et Lavenay ont le droit d'exiger plus d'gards.

--Eh! respectez vous-mmes votre blason, si vous voulez que les autres
le respectent, riposta le marquis. Ayez le droit de vous dire
gens d'honneur, avant de faire sonner si haut votre qualit de
gentilshommes!... Mais brisons-l, Messieurs, ces douloureux dbats
qui n'ont dj que trop dur. De ma propre autorit, j'annule vos
dpositions mensongres; ne me contraignez pas  en invoquer de plus
vridiques... Encore une fois, restons-en l! Nous sommes en guerre.
La France a besoin de vos pes. Je vous ordonne d'tre d'autant plus
braves que vous venez de l'tre moins...

--Colonel, s'cria Maurevailles, nous n'avons pas besoin d'une telle
exhortation pour faire notre devoir... Nous n'avions pas besoin surtout
qu'elle nous ft faite devant cet enfant dont vous subissez en ce moment
l'influence...

Nous serions criminels en vous demandant raison de cette injure. On doit
compte  la patrie de la vie d'un homme comme vous... Mais il est au
monde des gens dont l'existence est moins prcieuse que la vtre... et
c'est votre secrtaire, notre accusateur rel, qui paiera tout ce qui
vient d'tre dit...

Comme le malheureux Pivoine, son premier adversaire au rgiment,
j'oublierai mes paulettes pour croiser le fer avec lui, en bon et loyal
combat. Sa bravoure et son premier succs m'autorisent  le faire. Je le
tuerai!...

--Vous!... s'cria le colonel en s'lanant vers Maurevailles.

Mais Tony l'avait prvenu. Avec une dignit parfaite, il s'approcha des
trois Hommes Rouges et rpondit.

--Me battre aujourd'hui? Non, Messieurs. J'ai t fou dj de risquer
pour une futilit ma vie contre Pivoine. Ma vie ne m'appartient pas. En
attendant que je l'offre  la France, elle est  la marquise, que j'ai
promis de protger. Comme vous, je vais  la guerre. Si je reviens des
Flandres, je me mettrai  votre disposition, mais seulement le jour o
la marquise jugera ma tche termine. Et j'espre que vous n'aurez
pas besoin, ce jour-l, d'oublier la distance qui nous spare. Cette
distance, je l'aurai efface.

--Bien, Tony! dit le marquis. Et maintenant, allez, Messieurs, j'ai lieu
de croire que je puis compter sur votre silence en cette affaire.

Et les trois officiers se retirrent, la rage dans le coeur...


FIN DU TOME PREMIER

[Note du transcripteur: La Table des matires du Tome Premier a t
combine avec celle du Tome deuxime,  la fin du document.]





                                 LE SERMENT
                              DES HOMMES ROUGES

                                     II

LE CHTEAU DU MAGNAT

(_Suite_)




XXIV

L'OUBLI


Ds qu'ils eurent referm la porte derrire eux, Maurevailles et Lacy
donnrent un libre cours  leur colre.

Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.

--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il  ses
amis.

--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une
minute de plus dans ce chteau maudit.

--Moi non plus! s'cria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.

---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.

--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui
nous a attirs dans un traquenard pour nous insulter  loisir! Sa mort
causerait un scandale norme dans l'arme. Et puis, comme il a dit, nous
nous devons tous en ce moment  la France...

--C'est vrai... On nous a mme singulirement exhorts  faire notre
devoir, riposta Lavenay avec amertume.

--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.

--Venez avec moi, dit Lavenay.

Il les entrana dans une salle loigne.

--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois
checs.

La premire fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous
livrions  une lutte insense dans l'htel de Vilers, est entr
paisiblement par la grande porte et a enlev la marquise dans mon
carrosse...

--Il est vrai qu'il te l'a pay... fit observer Lacy avec un sourire
sardonique.

--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu
as dcouvert la retraite de la marquise; tu as russi  pntrer dans
ce chteau si bien gard; tu t'es empar d'elle, tu l'as emporte... Un
grain de sable t'a fait chouer. Ce grain de sable, c'est ce misrable
gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel,
a attach  sa personne...

--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drle, dit
Maurevailles.

--En attendant, il t'a jou; il s'est introduit presque en matre dans
le chteau, et il a capt la confiance de la marquise. La dernire
entreprise, nous l'avons faite  nous trois. Elle devait russir... Elle
nous a couverts de honte!...

--C'est  croire que le diable protge cette femme contre nous!... dit
Marc de Lacy.

--Que le diable la protge s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera
reculer, duss-je entamer la lutte corps  corps avec lui! s'cria
Maurevailles.

--Ne perdons pas un temps prcieux  nous lamenter, reprit Lavenay. Il
faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le
vtre...

--Oui, oui!

--Voici donc le plan que je vous soumets:

Tout le monde nous suppose abattus par notre dfaite... le magnat 
qui notre bien-aim colonel, le marquis de Langevin, a su donner une
demi-satisfaction par son enqute; la marquise qui se croit protge par
ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu' ce Tony qui,
triomphant et beau parleur, a paraphras le discours patriotique du
vieux marquis pour viter nos pes qui, certes, nous en auraient
dbarrasss.

Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au
dpart des rgiments. D'un instant  l'autre peut arriver le marchal de
Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les
fanfares du dpart, quand le magnat se croira  tout jamais dlivr des
gardes-franaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se
mettra  la tte de ses troupes, arrangeons-nous pour tre l, nous, aux
aguets, et comme adieux, de gr ou de force, devenons les matres de la
marquise.

--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le
mettre  excution?

--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous  redouter? Le magnat?...
Il sera occup  enterrer ses muets. coutez, nous sommes... trois...

--Vous en oubliez un!!! dit une voix...

La portire se leva et livra passage  un homme envelopp dans un
manteau rouge.

C'tait le marquis de Vilers.

Il tait ple encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son
visage tait empreinte une mle nergie.

--Lui! s'crirent les trois Hommes Rouges en portant la main  leur
pe.

Vilers les arrta du geste.

--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui
m'amne ici.

J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire
assister  ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-l les
reprsailles, o l'honneur est toujours le conseiller qu'on coute le
moins.

Je viens au contraire  vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai
beaucoup rflchi  ma conduite passe. Il y a dans ma vie une ombre,
une tache... J'ai failli  un serment librement prt, j'ai trahi mes
amis. Cette tache empche mon bonheur. Je veux la faire disparatre.

--Des remords? murmura ironiquement Lavenay.

--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton pe m'avait t la vie,
ma punition et t juste. Mais si Dieu m'a laiss en ce monde, c'est
qu'il a voulu me donner le temps de rparer ma flonie.

Nous nous tions confis au sort... Un des quatre billets avait t
tir. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce
nom n'tait pas le mien.

--Quel tait-il?

--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favoris?...
J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime
Hayde de toutes les forces de mon me... Elle aussi m'aime.

La voix du marquis s'tait altre, mais il fit un effort et poursuivit:

--coutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en
gr... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre
annes de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.

Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mmoire ces quatre annes? Nous
allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me dsigne, vous
n'aurez plus rien  me reprocher. S'il ne me dsigne pas...

Il hsita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:

--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de rclamer ma
place dans l'arme... Je partirai sans revoir Hayde et je vous le
jure...  la premire bataille... je me ferai tuer...

Est-ce dit, Messieurs? Et crivons-nous les billets?




XXV

LES NOUVEAUX BILLETS


La surprise des trois Hommes Rouges fut grande,  la singulire
proposition de Vilers.

Ils se regardrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point.

Mais il attendait leur dcision, sombre et silencieux.

Le premier, Marc de Lacy s'avana vers lui et rompit le silence.

--Parles-tu srieusement? fit-il d'une voix mue.

--Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession
d'une femme ardemment aime, une ombre faisait tache: la honte de ma
dloyaut. J'avais sacrifi l'honneur  l'amour, j'immole l'amour 
l'honneur!...

--Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois?

--Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause
qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le
favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France  la
tte de ma compagnie?...

--Ah! s'cria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers.
Il me rconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit
oubli! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous tions,
embrassons-nous comme autrefois.

L'lan tait donn. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs
bras au revenant.

--J'avais jur ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur 
le rtracter ainsi qu' presser contre mon coeur l'ami fidle que je
croyais  jamais perdu.

--J'ai crois mon pe contre la tienne, dit  son tour Lavenay. Pour
la premire fois de ma vie, je me flicite que le coup n'ait pas t
mortel...

Les quatre amis de Fralen, les quatre insparables d'autrefois, les
quatre Hommes Rouges enfin, taient de nouveau runis.

Aprs la rconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel
immense sacrifice Vilers tait venu accomplir, les trois autres
n'osaient pas aborder le sujet terrible...

Ce fut lui qui y revint le premier.

--Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. tes-vous prts  y
satisfaire?

Maurevailles et Lavenay hsitrent  rpondre. Marc de Lacy murmura:

--N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment?

--Non! s'cria Vilers, c'est une rhabilitation que je suis venu
chercher... c'est ma rhabilitation que j'exige... Assez longtemps je
vous ai laiss le droit de me donner le nom de tratre, assez longtemps
j'ai d courber la tte sous mon parjure... Je veux porter le front
haut, Messieurs, duss-je payer de ma vie ce retour  la loyaut!...
cris les billets, Lavenay!... Je le veux; cris-les tout de suite. Il
faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, dcide de mon sort.
J'tais venu ici pour revoir Hayde. Si le destin m'est dfavorable, je
partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai.
Lavenay, cris vite!

Maurevailles dchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier
et le crayon  Lavenay.

Celui-ci se mit  faire les quatre billets et les plia minutieusement.

Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme 
Fralen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:

--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...

Lorsque nous avons chang notre fatal serment, nous avons bien
lgrement dispos de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait
que le bonheur de l'un caust le malheur des trois autres: donc, rien
de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais,
avions-nous le droit de condamner du mme coup celle dont nous avions
fait l'enjeu de notre loterie?

--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il et t plus rationnel
de chercher chacun isolment  plaire  la comtesse Hayde, puis de nous
unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur
d'tre aim d'elle. Malheureusement il n'en a pas t ainsi. A quoi bon
revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...

--Soit, rpliqua Lavenay, mais ce serment prt par nous quatre, si
nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a t
coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai
manqu d'indulgence envers l'_amour partag_, j'ai mis mon gosme  la
place du _devoir_. Quand j'ai tir l'pe pour tuer Vilers, faut-il le
dire? c'tait presque plutt pour mon propre compte que pour celui de
tous.

Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...

--O veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.

--A ceci, que si Vilers renonce  un bonheur que nous seuls avons le
droit de ne pas appeler lgitime, nous ne devons pas tre en reste de
sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son
nom, chacun de nous mt un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort,
le _statu quo_ subsiste... Vilers, lav de sa faute, reprend sa femme.
Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons
la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de
reconqurir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous
trois les conditions passes. Que dites-vous de mon compromis?

--C'est peut-tre subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe!
Pour ma part, j'accepte.

--J'accepte aussi, dit Maurevailles.

--Et toi, Vilers?

--Je suis  votre disposition. Ce que vous dciderez sera loi pour moi.

--Va donc pour les huit billets! s'cria Lavenay. Et  la justice de
Dieu!

Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia
mticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau o se
trouvaient dj les quatre noms.

--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.

--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander  la marquise, que le
magnat a sans doute place sous bonne garde...

--H! il ne faudrait pas nous en dfier. Sa garde et lui ne nous
empcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu' la
prisonnire.

--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oubli que _je ne dois_
pas revoir la marquise avant que le sort ait dcid...

--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?

--Attendez, dit Maurevailles.

Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.

Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pice o
se trouvaient runis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe
tait Rjane...

Rjane qui venait de se lever, ignorante de tous les vnements de
cette nuit si terrible et si remplie, et qui,  peine leve, se rendait
entoure de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur.
Maurevailles s'avana jusqu' elle.

En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la
supplia de vouloir bien se dranger un instant de sa route pour leur
rendre un service.

--Lequel? demanda la jeune fille en souriant.

--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami
M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.

--Une loterie, alors? dit Rjane.

--Justement. C'est bien facile, vous le voyez.

Aux muets qui l'accompagnaient, Rjane fit signe de rester dans le
couloir et, par la porte grande ouverte, pntra dans la pice.

En la voyant entrer, M. de Vilers s'tait voil le visage d'un pan de
son manteau. Elle ne le reconnut pas.

Gaston de Lavenay lui prsenta le chapeau qui contenait les billets.
Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:

--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.

L'impatience des quatre Hommes Rouges tait indescriptible. Quel tait
ce billet que Rjane tenait entre ses doigts effils? Portait-il un nom
et lequel?

Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune
fille.

Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour
savoir ce qu'aurait le gagnant...

--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dpendra
peut-tre la vie ou la mort de l'un de nous...

--Ah! mon Dieu! s'cria Rjane pouvante Elle dplia le billet et lut
tout haut: MAUREVAILLES!




XXVI

L'AVEU


Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers rpondit par un
gmissement sourd.

--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay  Rjane, nous ne voulions vous
demander que ce lger service. Nous n'oserions vous retenir plus
longtemps.

Rjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait
la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterr.

--Du courage, ami! dit-il.

--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise...
rpondit le marquis en touffant un sanglot. Cependant, sois tranquille,
je tiendrai mon serment cette fois!...

J'ai promis de ne pas revoir Hayde. Elle me croit mort... Son erreur
est devenue une vrit. Ds aujourd'hui, je suis mort pour elle.

Le marchal de Saxe arrive demain. Le rgiment se remettra bientt en
marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la premire escarmouche,
il faudra bien qu'une balle impriale me dlivre en mme temps de mes
tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains!
La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...

Maurevailles hsitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.

Lavenay prit alors la parole.

--Moi, qui ai frapp Vilers de mon pe, dit-il, je crois avoir le droit
de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.

--Parle.

--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Hayde qui, aprs tout, est sa
femme...

--Eh bien!

--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agt de mme? Ne serait-il pas
odieux  lui d'aller dire  la marquise: Votre mari vient de mourir, en
vous laissant  moi!

--Partons tous sans la revoir, s'cria Maurevailles. Je m'engage 
ne pas lui rvler avant un an la dcision du sort?... Dans un an,
ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de
Vilers qui, malgr lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame
de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage
n'ait rien de repoussant ni mme d'trange, tandis que, avant ce dlai,
il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.

--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.

--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.

Et les quatre hommes se sparrent.

Maurevailles sortit le dernier.

Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrire lui.

Il se retourna. C'tait Rjane...

La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui
avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau,
avait t intrigue de la faon grave avec laquelle s'accomplissait ce
prtendu jeu.

Puis la rponse de Lavenay: De ce billet dpendra peut-tre la vie ou
la mort de l'un de nous... l'avait pouvante.

--De quoi s'agit-il donc? s'tait-elle demand.

Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortt du chapeau
ft justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle
s'intresst.--Car nous avons dj dit qu'elle n'avait pas reconnu son
beau-frre, le marquis de Vilers, qui, le visage cach par son manteau,
s'tait tenu  l'cart, dans l'ombre.

Maurevailles! c'tait Maurevailles que le sort dsignait.

Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A
quelle oeuvre tait donc rserv Maurevailles?

Quelle tait la destine de celui dont le nom tait sorti? tait-ce pour
le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner
qu'on avait charg le sort de choisir un des quatre gentilshommes?
Palpitante, Rjane voulut savoir. Elle congdia sa suite, revint se
blottir derrire la tenture qui fermait la pice et couta... L, elle
apprit le mystre. Vilers, le mari d'Hayde, vivait, mais renonait 
elle et parlait de mourir... et c'tait Maurevailles qui, les dlais
accomplis, comptait lui succder!... Oh! cela tait horrible,
impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voil pourquoi,
saisissant la main de Maurevailles, Rjane entrana dans une autre salle
le jeune officier bahi:

--Vous n'obirez pas  ce pacte infme, lui dit-elle d'un ton suppliant.

--Mais, qui vous a dit?...

--Je sais tout. J'ai cout!

--Vous!!!

--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier,
qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat vritable que de
forcer le marquis  mourir!

--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment
implacable nous lie...

--Il faut le rompre...

--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-mme, repentant de l'avoir
viol, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce
serment.

--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...

--Vous esprez que, lorsqu'enfin...

--C'est impossible...

--Il le faut!...

--Voudriez-vous tre la cause du malheur ternel de ma soeur?

--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...

--Mais, elle ne vous aime pas!...

--Elle m'aimera.

--Elle vous hait...

Maurevailles s'interrompit en remarquant tout  coup l'effet que ses
paroles produisaient sur la jeune fille. Ple, le sein agit par une
respiration prcipite, elle se tordait les bras  chaque mot qu'il
disait.

--Mais qu'avez-vous? s'cria-t-il, inquiet.

--Ah! dit avec un cri de l'me l'infortune enfant... Vous voulez donc
que je meure, moi?

--Vous?...

Les larmes,  grand'peine comprimes, s'chappaient enfin des yeux de
la jeune fille, qui s'abaissrent sous le regard du chevalier. Elle
chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'lancer pour la soutenir.

Mais au contact de l'officier, sur l'paule de qui sa tte tait
appuye, Rjane frissonna comme si elle et touch un fer rouge.

Par un effort nerveux, elle s'chappa de ses bras et vint tomber
pantelante sur un fauteuil.

--Qu'avez-vous, Rjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?

--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous
n'avez donc pas devin... que c'est moi... qui vous aime!




XXVII

LA CAGE


Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui chapper, Rjane se retira
 l'autre extrmit de la pice, n'osant plus regarder Maurevailles dont
un mot allait tre son arrt.

Celui-ci, clou sur place par la stupfaction, hsitait  rpondre.

Il n'avait jamais pens  aimer cette enfant. La seule raison qu'elle
tait la soeur d'Hayde et suffi pour l'en empcher...

Et maintenant que le sort venait de le dsigner pour tre l'poux de la
marquise, maintenant plus que jamais, il n'tait pas libre de disposer
de son coeur.

Certes, de nos jours, plus d'un homme et avec bonheur renonc aux
bnfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour
de cet ange qui s'offrait si ingnument, si loyalement. Mais  cette
poque de raffinements d'honneur, le mme sentiment exagr qui avait
caus la dmarche de Vilers, auprs de ses anciens amis, retenait
Maurevailles.

--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dgager de mon serment...
Je dois tre l'poux d'Hayde... Vilers meurt pour sa parole... Je ne
puis aimer une autre femme sans dloyaut...

Tout  coup un bruit trange se fit entendre autour d'eux. On et dit le
froissement du fer contre le fer... Rjane tourna la tte et poussa un
cri.

Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre normes plaques
de fer soudes aux angles...

--Qu'est cela? s'cria Maurevailles en courant  la porte...

Mais elle rsista, ferme qu'elle tait en dehors.

Les plaques continuaient  descendre lentement avec le mme bruit
sinistre...

Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle tait solide. Il et
fallu plus d'une heure pour en avoir raison.

Et la muraille de fer descendait...

Dj avec son mouvement lent, mais implacable, elle dpassait le haut de
la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparatre sous la
cuirasse qui enserrait Rjane et son compagnon.

La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses
tentatives. Haletante, perdue, elle essaya d'ouvrir la fentre... Le
mur de fer, appliqu contre le haut des montants, l'en empcha... Elle
brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y
avait de l'autre ct d'pais barreaux scells dans le mur.

Ces barreaux, il est vrai, taient vieux et rouills; quelques efforts
vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.

Mais le temps?...

L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement
horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fentre...
Quelques minutes encore et le carreau que Rjane avait cass aurait
disparu!...

Il n'y aurait plus de fentre.

Dans ce dernier effort, Maurevailles avait russi  arracher une planche
de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait
presque bouch le vide laiss par cette planche.

Ils taient perdus, bien perdus!...

--Au moins, s'cria Rjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais
mourir en me sachant aime!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire
qu'il m'aime!

Un ricanement lui rpondit, affreux comme le grognement d'une bte
fauve...

Elle leva les yeux vers le plafond, d'o venait ce bruit.

Par une trappe ouverte, elle vit la tte hideuse du magnat, contracte
par un rictus satanique.

pouvante, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le
parquet.

Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.

--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on
m'chappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!...
Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine tiez-vous
entrs dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait...
Depuis une heure, j'assiste  votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de
Maurevailles, vous avez gagn  la loterie mon Hayde?... Vous ne
profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!

--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant 
Rjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous
aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprs
d'Hayde. Ce n'est pas vous maintenant qui me gnerez...

Maurevailles se tordait les mains de dsespoir. Avec une rage folle, il
s'lana contre le mur de fer qu'il essaya d'branler.

--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez
donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'preuve qui vous reste
 subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui
l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous
arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je
vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de
vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Rjane, toi que j'aurais voulu
pargner,--mais comment?--fais donc comprendre  ton amoureux qu'il ne
russira pas...

Rjane tait assise  terre, immobile et ne semblant plus avoir
conscience de ce qui se passait autour d'elle.

--Oh! le misrable! rugit Maurevailles.

--Ah! vous vous fchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec
moi quand vous vous tes introduit dans mon chteau pour m'enlever celle
que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je
ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard dbile, comme vous
disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il
me reste encore de longs jours  vivre. Quant  vous, vos minutes sont
comptes...

--Infme, infme! rpta le chevalier.

--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui
savourait sa vengeance, vous avez voulu pntrer les mystres de ce
chteau; vous les connatrez pour votre malheur, mais le secret en
mourra avec vous.

--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles
menaant.

--Vos amis? ils croiront que, tout entier  l'amour d'Hayde, vous
renoncez  eux...  l'arme,  l'honneur... Ils ne penseront  vous que
pour vous mpriser, vos amis. D'ailleurs, voil enfin le moment o ces
gardes-franaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de
votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes
sonner le dpart. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront
jusqu' vous... jusqu' vous, prisonnier, jusqu' vous qui implorerez
en vain et dont,  cette heure mme, commencera l'agonie. Chevalier de
Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?

--Mais, elle, elle!... s'cria Maurevailles en dsignant Rjane, qui,
toujours assise sur le parquet, semblait assister, indiffrente, 
cette scne. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais
sauvez-la!...

--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...

--Non, sur mon salut ternel, je vous le jure!...

--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu,
Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...

A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.

--Une nuit de noces... rpta-t-elle, qui donc parle de noces ici?...
Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...

Et elle se leva, l'oeil enflamm.

--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?

Rjane tendait les mains vers un objet invisible:

--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prt... les
cierges brillent, clairant la nef... Le prtre est tout habill... il
va monter  l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre...
Viens vite, mon bien-aim, il ne faut pas tre en retard... cela porte
malheur.

--Ah! s'cria Maurevailles, terrifi, la malheureuse enfant est
folle!...

Le Magnat eut un atroce ricanement.

--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa rclusion,
elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi,
chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir l?

--Ma soeur, disait encore Rjane, ma bonne soeur, que je te remercie...
Malgr tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...

--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux
vieillard.

--Oh! taisez-vous, misrable, n'insultez pas votre victime!...

--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant  celui
qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fte aujourd'hui. Vous voulez que
je commence? Ah! bien volontiers!

Et elle fredonna sur un rythme bizarre:

  Maman m'avait donn
  Un gentil petit coeur,
  Mais, moi, je l'ai donn
  Vite  mon beau vainqueur!...

--Rjane, chre Rjane!.. s'cria Maurevailles.

--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore
le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opra que je t'ai vu pour
la premire fois...

--Oh! cet homme, ce dmon, dit Maurevailles en levant le poing vers le
magnat. Va-t-en au moins, infme!

--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes maris, fit
l'pouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voil
assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir,
sois-en certain, cria-t-il en se redressant.

Mais  ce moment, une ombre se montra derrire lui.

Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de
Maurevailles...




XXVIII

LE VAUTOUR EN CAGE


Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.

Il avait la jambe droite casse.

Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait tre le vengeur
inattendu.

La tte bouriffe et railleuse du nain ricanait maintenant dans
l'embrasement de la trappe.

--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous
attendiez pas  celle-l, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant  faire
enfermer les autres, vous voil pris  votre tour!

--Le nain! s'cria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvs! Vite, vite, 
nous: une corde!

--Qui est-ce qui est l? dit le nabot en se faisant de la main un
abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge
qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!...
Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?

--Une corde, une chelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria
de nouveau Maurevailles, sans couter le verbiage du petit nain, qui
se ddommageait amplement de son mutisme forc. Vite, et compte sur ma
reconnaissance.

--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger
l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait
plonger le vieux l-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en
compagnie...

Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait t chercher une
corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne
sculpte d'un lit qui s'tendait dans la pice voisine, il avait plac
cette colonne en travers de la trappe.

--C'est cir, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en
plaant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux
bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'
attacher un bout  votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement
que je boirais un verre de vin du Rhin...

Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et
s'approcha de lui...

--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traner
jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!

--A Rjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le
magnat.

Rjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette
scne... Sa raison gare lui reprsentait des tableaux fantastiques.
Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:

--Que fais-tu donc, mon bien-aim? murmura-t-elle d'un ton de doux
reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invits,
nos amis nous attendent!...

--Rjane! chre Rjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?

--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre chteau?

--Il faut nous sauver, vous dis-je! rpta Maurevailles en essayant
d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.

--Je ne veux pas... laissez...

Elle s'enfuit  l'autre extrmit de la pice; Maurevailles la
poursuivit.

--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...

Avec la mobilit d'esprit des fous, elle oubliait son ide de l'instant
d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.

--Vous ne m'attraperez pas, rpta-t-elle en chappant avec la lgret
d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours
mieux que vous...

Et elle se mit  chanter:

  Courez, courez, beau seigneur,
  Qui voulez avoir mon coeur!...
  Ni par vos richesses,
  Ni par vos prouesses,
  De moi vous ne serez vainqueur.
  Courez, courez, beau seigneur

--Mon Dieu! que faire? s'cria Maurevailles frapp douloureusement au
coeur par cette gaiet navrante en un pareil moment.

--Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire
sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai veng!... veng!...

--Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son ct le nain, voyant
que Maurevailles s'puisait en efforts inutiles pour saisir Rjane.

--Non, ce serait une lchet... je la sauverai ou je mourrai avec
elle!...

Et la poursuite recommena.

Le chevalier russit enfin  s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha
solidement sous les bras et essaya de l'enlever.

Mais, ivre de rage, le magnat, malgr l'atroce douleur que lui causait
sa blessure, s'tait tran jusqu'auprs d'eux. Au moment o Rjane
allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et
s'y cramponna dsesprment.

--Faites-le lcher, faites-le lcher! cria le nain qui, du haut de sa
trappe, assistait  toute cette scne avec un intrt marqu.

Le magnat crispait ses doigts sur l'toffe avec une nergie sauvage,
contre laquelle Maurevailles essaya en vain de ragir.

--Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le
vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec
moi.

Il atteignit et saisit violemment le bras de Rjane  qui ce contact
odieux arracha un cri de terreur.

--Misrable! rugit l'officier en essayant de lui faire lcher prise!...

Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat.

Ce fut une lutte horrible, mle d'exclamations de rage et de douleur,
lutte dsespre dans laquelle le capitaine, tout en cherchant 
matriser son ennemi, tait en mme temps oblig de veiller sur Rjane,
qui, de plus en plus terrifie, faisait des efforts pour s'enfuir de
nouveau.

Enfin, le chevalier russit  se dbarrasser du magnat qu'il rejeta
violemment  terre.

Tirant sur la corde, il hissa Rjane jusqu' l'ouverture de la trappe.

--Reois-la et aide-la  monter, cria-t-il au nain.

Mais au lieu de rpondre, celui-ci poussa un cri de terreur.

--Prenez garde! fit-il.

Le comte tait debout!

Dsesprant de se sauver, il avait tir de sa ceinture un long poignard
et allait eu frapper Maurevailles.

Celui-ci, les deux mains occupes par la corde qui soutenait Rjane, ne
pouvait ni se sauver, ni se dfendre.

--Je suis veng, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper
Maurevailles.

Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'clair, le
nain s'tait empar d'un lourd tabouret en bois de chne sculpt et,
visant bien, de faon  n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille,
l'avait jet sur la tte de son ancien matre.

Le magnat s'abattit lourdement.

Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Rjane jusqu'au
plancher suprieur o elle fut reue par le nain, qui la dtacha et
rendit la corde  Maurevailles.

Le magnat tourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris
de piti.

--Malgr sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de
lui faire subir le sort qu'il me destinait!...

--Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'cria le nain stupfait. Venez,
venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont
nous surprendre.

--Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les paules
pour l'attacher  son tour.

--Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pense du chevalier. Ne
faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le
jure, si vous le montez ici, au moment o il arrivera, je coupe la
corde.

Il avait tir de sa poche un couteau et se disposait  excuter sa
menace.

--Allons, murmura Maurevailles, il le faut.

Et il s'enleva seul jusqu' l'ouverture.

En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il
fit un effort pour se relever.

Mais ses forces le trahirent.

Il retomba avec un gmissement.

Une fois dehors, Maurevailles prit Rjane dans ses bras et l'emporta
vers le logement de la marquise.

Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat
tendu au fond de la chambre barde de fer.

--Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort?

Un soupir lui prouva que sa crainte tait vaine.

--Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-l. Il peut
durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la
porte!...

Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant.




XXIX

CHERCHEZ...


Par les ordres du magnat, le traban s'tait occup de la spulture des
muets, tus dans les souterrains.

Naturellement on ne tenait pas  bruiter l'affaire, mais encore le
comte de Mingrli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux
les bndictions d'un prtre.

Aprs avoir fait creuser des fosses dans une partie recule du parc,
l'intendant avait pri le cur du village de venir dire un service.

Il se rendit avec ce prtre  l'appartement du magnat pour prendre ses
nouveaux ordres.

Le magnat n'tait pas chez lui.

L'intendant se mit  sa recherche; chez la marquise de Vilers, on
n'avait pas vu le comte. O donc tait-il?

Le traban alla ensuite auprs du marquis de Langevin, qui, connaissant
les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle
devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la
crainte qu'ils ne se fassent vengs sur le magnat.

Il donna ordre de les appeler immdiatement. Mais tandis qu'on les
cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien.

Le chevalier tait ple. L'horrible scne, dans laquelle il venait de
jouer un des principaux rles, l'avait profondment mu. Tant qu'il
lui avait fallu lutter contre le magnat et songer  sauver Rjane, son
nergie ne lui avait pas fait dfaut.

Le danger pass, elle l'abandonnait.

Et puis, quoique le magnat et tout mis en oeuvre pour le faire mourir,
il ne pouvait se rsoudre  cette ide de laisser un homme enterr
vivant. C'et t le remords de sa vie.

Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner
des ordres pour aller retirer le comte de Mingrli de sa tombe
anticipe.

Le rcit de Maurevailles pouvanta le colonel.

Il appela des hommes et dit au chevalier:

--Capitaine, conduisez-moi  la chambre qui est situe au-dessus de la
cage de fer.

Mais quand on arriva  cette chambre, on chercha vainement la trappe...
Le plancher, lisse et uniforme, ne prsentait aucune solution de
continuit.

--C'est trange! s'cria Maurevailles. C'est cependant ici...

Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pice
ft exactement semblable  celle par laquelle il s'tait sauv, il
venait de constater certaines diffrences fort lgres... On sortit pour
visiter l'appartement voisin... Il tait fait sur le mme modle et
meubl pareillement. Trois, quatre, cinq pices semblables furent en
vain examines et sondes. Impossible de s'y reconnatre.

Malgr toute sa bonne volont, Maurevailles ne pouvait dsigner d'une
faon prcise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe.

Ce chteau tait un vritable ddale dans lequel on finissait par ne
plus savoir se diriger.

--Je ne vois qu'une chose  faire, dit le marquis de Langevin, allons
consulter mademoiselle Rjane...

Peut-tre se souviendra-t-elle mieux que vous...

--La pauvre enfant, hlas! a perdu la raison.

--Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de mme. Elle retrouvera
instinctivement l'endroit o elle a reu le coup terrible qui a troubl
sa raison... Allons la chercher.

On se rendit  l'appartement de la marquise o Maurevailles avait
conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au
seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle
ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur.

Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystres du chteau, qui
avait suivi le magnat et l'avait jet dans la trappe, devait savoir o
il l'avait laiss.

Mais l'avorton n'tait pas dispos  parler. Comme il l'avait dit
maintes fois, le magnat tait homme  le faire pendre haut et court,
aussitt qu'il pourrait revenir sur terre. C'tait une perspective peu
rassurante.

En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Rjane en gardant le
plus profond secret.

Aussi, quand on l'interrogea:

--Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tte crpue, le vilain
oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est trs bien!

--Songe qu'il est bless, mourant peut-tre, dit Maurevailles.

--Oh! il a la vie dure!...

--Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protgerai, dit  son tour
le marquis de Langevin.

--Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas
vous dire o il est... Je ne m'en souviens plus!...

Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de l. Prires, menaces,
reprsentations eurent le mme rsultat.

--Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain  chaque
nouvelle question qui lui tait pose.

Et pendant ce temps, le misrable vieillard, priv de lumire et d'air,
tendu sur le sol, la jambe casse, mourait peut-tre sans secours!

--Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir 
remplir.

--Lequel?

--Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que
je veille au dpart de mon rgiment. Mais, en l'absence du magnat, la
marquise est matresse absolue au chteau.

--C'est vrai.

--Ds le moment o elle sera informe de la disparition du comte, ce
sera  elle de dcider de ce qu'il y aura  faire.

--Et peut-tre aura-t-elle sur ce nain enrag plus d'influence que nous.

Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule esprance.

Ils allrent chez la marquise.



S'ils s'taient rendus une heure plus tt auprs de madame de Vilers,
ils l'auraient trouve tout entire  sa douleur, d'autant plus vive
qu'elle s'accusait d'tre la cause de la mort de son mari.

N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti  le
suivre dans ce fatal chteau o le marquis avait d venir la chercher?

N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lanc elle-mme des
bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait
des prodiges pour arriver jusqu' elle?

Une seule personne et pu dsabuser la marquise; c'tait Rjane, qui
venait de voir M. de Vilers. Mais Rjane tait folle, et les muettes,
attendries pour la premire fois de leur vie, n'avaient pas os la
montrer  la marquise.

Madame de Vilers tait donc assise auprs de la fentre, regardant, sans
le voir, le panorama qui se droulait sous ses yeux.

Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur.

Tout  coup, Hayde se leva brusquement:

--Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupe, vous tes une
vritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

--Comme sur moi-mme!... s'cria la brave femme en passant la main sur
ses yeux humides.

--Et toi, ma petite Bavette?

Bavette se jeta  son cou en pleurant...

--Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici
quelques jours encore; prenez soin de Rjane; protgez-la contre la
colre du magnat... je me fie  vous pour cela... considrez-la comme
votre fille...

--Mais, vous!

--Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission  remplir...
je profite de la libert momentane que me laissent ces vnements...

--Vous partez?... s'cria maman Nicolo; mais o allez-vous?

--Vous le saurez plus tard.

Et aprs avoir fivreusement embrass maman Nicolo et Bavette, la
marquise descendit, fit  la hte seller un cheval dans l'curie et
partit au triple galop.

Le dsarroi caus par l'enterrement des muets et par la disparition du
magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention  ses
actions.

Maman Nicolo et Bavette taient encore  la fentre, cherchant 
l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles
frapprent  la porte.

Bavette leur raconta ce qui venait de se passer.

Maurevailles plit. Une ide terrible se fit jour dans son esprit:

--Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes
Rouges?... Si elle tait partie pour s'ensevelir dans un clotre ou pour
aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pt jamais avoir de
ses nouvelles?

Et il tait impossible de courir  sa recherche. Le rgiment allait se
remettre en route pour ne plus s'arrter cette fois; car la rencontre
avec l'ennemi tait proche!

Comment et par qui savoir o tait alle Hayde?...




XXX

L'OISEAU DU NAIN


La diane sonnait. Un long frmissement parcourait le camp qui
s'veillait. D'un bout  l'autre du parc, les gardes-franaises,
habills  la hte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient
leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir...

Dans le chteau que venaient de quitter M. de Langevin et son
tat-major, le silence rgnait. On se reposait des motions et des
fatigues des jours passs.

Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille prcautions la
porte du rduit o il tait relgu, il se glissa mystrieusement dans
les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrtant 
chaque minute pour couter; un sourire narquois fendait sa large bouche.

Il marcha ainsi jusqu' l'office o il s'empara d'un pain et d'une
cruche qu'il remplit d'eau.

--Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet.

Il reprit sa route  travers les corridors dserts.

Arriv  l'aile o la veille Maurevailles avait cherch en vain la salle
barde de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se
mit  examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes.

A la troisime porte, il s'arrta en ayant l'air satisfait de lui-mme.

--Voil mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme
Rouge avait, comme moi, pris la prcaution de faire une entaille  la
boiserie en sortant, il ne se serait pas donn tant de mal pour ne rien
trouver...

Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau.

--Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme
la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?...

Effectivement, cette trappe, admirablement dissimule, tait impossible
 distinguer du reste du parquet.

Il alla  la chemine, une grande chemine monumentale en bois aux
larges sculptures.

--Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu
pousser le bouton... O donc est-il, ce bouton?... Ah! le voil!...
Ouf!... Que c'est dur!...

Il appuya avec effort sur un des ornements de la chemine. La trappe
commena  glisser dans ses rainures.

--C'est qu'ils voulaient le mettre en libert!... poursuivit le petit
homme avec indignation. Ah! non, il est  moi, bien  moi...

La trappe tait tout  fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice bant:

--Eh! monseigneur! cria-t-il.

Pas de rponse.

--Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne
suis pas mchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un
brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous?

La voix rauque du magnat s'leva, furieuse:

--Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, sclrat, misrable!...

--Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier.
C'est bon signe!...

--Infme, brigand, lche, tratre!...

--Allez, allez, dchargez votre colre, cela soulage. Tenez, moi, quand
j'tais oblig de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller
crier dans les coins.

--Je te ferai pendre!...

--a, vous l'avez dj dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous
rpter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous tes injuste. Moi qui
vous apportais la pte! Car enfin, depuis que vous tes l, vous devez
avoir faim?

Un sourd grognement lui rpondit.

Quelle que ft la fureur du magnat, pris au pige comme un fauve et
oblig de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait
le sentiment moral. La bte matrisait l'esprit... La faim domptait
l'orgueil.

--Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim.

--Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau frache, dit
celui-ci en descendant les provisions  l'aide d'une longue ficelle
qu'il avait tire de sa poche. En voil assez pour faire un bon repas,
frugal et substantiel...

Le magnat ne rpondit pas. Il avait saut sur le pain et mangeait
avidement.

--Si vous voulez tre bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai
de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler 
l'office. Mais, il faudra tre bien mignon. Sinon, plus rien, rien que
de l'eau... L'eau, a calme les sens, tandis que le vin, a excite.

--coute, dit le magnat, cherchant  flchir son gelier improvis. Si
tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal...

--Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis
bien plus sr de vous comme nous sommes...

--Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune.
Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un
seigneur  ton tour; sauve-moi, et tous mes trsors sont  toi!

--Bien sr?

--Sur mon me, je te le jure!...

--Eh! Eh! dites donc, votre me? Elle ne me parat pas en sret...
C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la
lune, bien sr que vous me la promettriez. Mais aprs avoir promis, il
faut tenir et... je n'ai pas confiance.

Puis prenant un ton confidentiel:

--Et puis, voulez-vous que je vous dise la vrit? Il y a longtemps que
j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme a. Depuis
que je suis au monde, on m'a trait comme un chien, parce que je suis
petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je
prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous
garde!...

--Ah! misrable bandit! rugit le comte.

--Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gnez pas. Je n'ai rien  craindre
de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les
doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez  votre aise, je
suis bon prince, je vous donnerai la rplique.

--Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence  la longue
et on viendra me chercher!...

--Soyez tranquille, on s'en est dj aperu, et on vous a cherch
partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mcanique; on n'a rien
dcouvert. On s'est dit que vous tiez peut-tre parti et on ne s'occupe
plus de vous!...

--Mais le marquis de Langevin, mon hte...

--Le marquis, il a cherch aussi, il n'a rien trouv. Ce n'est pas comme
moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour gayer
votre captivit, c'est moi qui ai ouvert  M. de Maurevailles le passage
secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert
pour la seconde expdition, o vos vrais muets ont t si bien trills.
C'est moi enfin qui ai lev l'cluse et provoqu le courant qui a sauv
le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que
je travaille bien, quand je m'y mets?...

Le magnat cumait de rage.

--L, l, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla
paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien
d'autres  vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord,
entendez-vous?

Un bruit sourd et rgulier rsonnait dans le lointain.

--Ce sont les tambours des gardes-franaises qui partent, reprit le
nain. S'ils taient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux..
comme vous disiez  Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent
gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay,
M. de Lacy et... M. de Vilers. a vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon
bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus
bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre
fille... Elle a pris la poudre d'escampette!

Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la
poitrine du magnat.

--Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit
le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que,
voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est pass bien
des choses. On a sign la paix. Les Hommes Rouges ont arrang leurs
affaires. Le jour o le marquis de Vilers reprendra sa femme, o M. de
Maurevailles pousera mademoiselle Rjane avec M. Marc de Lacy et M. de
Lavenay pour tmoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez
tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre  table, deux pains
et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!...

Le nain savait bien qu'on tait encore loin de la ralisation des beaux
rves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant  torturer son
ancien matre!

Malheureusement il dut reconnatre qu'il avait dpass le but. Le magnat
en effet ne l'coutait plus. En proie  des accs de rage insense, il
se roulait sur le sol en poussant des cris inarticuls.

--Diantre, diantre, se dit le petit drle, aurais-je t trop vite en
besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir  causer
avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire
entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui
passerais un mauvais quart d'heure!...

Comme il pensait ainsi, des pas prcipits retentirent dans le couloir.

Les cris du magnat redoublaient.

--Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe.

Il courut  la chemine pour tirer le bouton, qui faisait jouer le
ressort.

Mais il n'en eut pas le temps.

Au moment mme o il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit
brusquement.




XXXI

LA DERNIRE HEURE A BLRANCOURT


Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'
moiti.

On allait partir, mais on ne partait pas encore.

Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perant les murs de la
cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingrli, n'taient point
le signal du dpart, mais annonaient l'arrive du marchal de Saxe et
de son escorte.

Car, on s'en souvient, c'tait le marchal de Saxe que les
gardes-franaises attendaient  Blrancourt. Il devait prendre, en
passant et sans s'arrter, les deux rgiments qu'en sa qualit de
colonel-gnral, le marquis de Langevin avait sous ses ordres.

En arrivant au camp, le marchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on
tait prt  partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes
taient plies, les voitures de bagages et de cantine atteles.

Un sourire de satisfaction claira le visage du marchal, qui,
apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandire, se
fit traner jusqu' lui pour le fliciter.

Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux
marchal, souffrait alors cruellement d'une pouvantable hydropisie qui,
l'empchant de monter  cheval et mme de marcher, l'avait contraint
 se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le
roulait  la suite de l'arme.

Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant 
Fontenoy. Sait-on que, aprs cette bataille, Louis XV donna au vainqueur
le chteau de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si
le marchal tait digne de cette rcompense.

Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre  Blrancourt les
rgiments du marquis de Langevin, Voltaire, tmoignant des inquitudes
sur sa prcieuse sant, l'excita  rester  Chambord.

--Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il.

--Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui rpondit le
marchal; il s'agit de partir.

Et il se mit en route dans sa petite carriole.

Or, c'est pendant que le marchal et le colonel-gnral causaient
ensemble, que le nain, prenant plaisir  torturer le magnat, lui avait
port le dernier coup...

Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer o il et
laiss mourir Maurevailles et Rjane.

Le nain s'amusait normment.

Mais qui venait ainsi, tout  coup, l'interrompre et peut-tre venger sa
victime?

Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'tait lanc dans la chemine.
L'imminence du danger lui avait suggr une ide; celle de grimper dans
le tuyau o, petit et malingre, il se ft facilement gliss.

Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer dfendaient le
passage.

Impossible d'aller plus haut.

Or, le nouvel arrivant n'tait autre que Maurevailles.

Le chevalier, nous l'avons dj dit, n'avait pu, sans rpugnance,
abandonner le magnat  cette mort affreuse. Il l'et, sans remords,
clou de son pe contre une porte. L'ide de le voir mourir de faim le
faisait frissonner.

Quand il s'tait sauv avec Rjane, il avait tent vainement d'arracher
le vieillard  ce spulcre anticip. Nous l'avons vu ensuite chercher,
avec le marquis de Langevin, la chambre o tait pratique la trappe,
chambre qu'il n'avait pas trouve, n'ayant pas eu, comme le nain rus,
l'ide d'en marquer la porte.

Profitant de l'heure de rpit laisse au rgiment avant le dpart,
Maurevailles revenait seul, pour porter une troisime fois, secours 
son ennemi vaincu.

Comme il cherchait  s'orienter, des cris affreux frapprent son
oreille. C'tait la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte,
arrivait jusqu'au dehors.

Maurevailles n'hsita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui
semblaient venir les cris.

Il aperut la trappe ouverte. Quant au nain, il tait toujours au milieu
de la chemine.

--Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je
viens vous sauver!

Il se releva frapp d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se
roulait sur le sol sans paratre tenir compte des souffrances que devait
lui causer sa jambe casse, d'o  chaque mouvement jaillissait un sang
noir. Une cume sanguinolente frangeait ses lvres. Ses yeux fixes
sortaient de leurs orbites; sur son crne dnud, de rares cheveux
blancs se dressaient... Il se tranait convulsivement, par saccades,
hurlant plutt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue
inintelligible,  des tres que lui seul voyait, des supplications, des
insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant
dcourag, en profrant un blasphme, pour recommencer la minute
d'aprs.

--Oh! c'est horrible! s'cria Maurevailles.

A la voix du chevalier, le nain dgringola de la chemine et s'lana
vers lui, esprant recevoir ses flicitations.

--Une chelle, vite, une chelle! lui commanda Maurevailles.

--Que voulez-vous faire?

--Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!...

Domin par l'accent imprieux de la voix du capitaine, le nain se hta
d'aller chercher une chelle mince et longue, que Maurevailles fit
passer par la trappe.

Le nain n'avait pas t long  la trouver, mais les minutes taient des
sicles pour le magnat. En voyant l'extrmit de l'chelle, il poussa un
cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il
la regardait descendre lentement...

Quand le premier chelon arriva  hauteur d'homme, le vieillard
galvanis fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe
valide et saisit fivreusement le pied de l'chelle. S'y cramponnant
comme un noy se cramponne  la corde qu'on lui jette, il appliqua
inconsciemment un baiser furieux  l'instrument de son salut...

Mais tout  coup les nerfs se dtendirent. Un son rauque s'exhala de son
gosier. Il lcha l'chelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme
une masse.

Il tait mort.

La rage, cause par l'insuccs de ses projets et par les insultes du
nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour
se sauver avaient aggrav sa blessure... Le mal physique et le mal moral
ayant runi leurs atteintes, une attaque de ttanos venait d'emporter le
magnat.

--Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien  faire. Au bout du
compte, il vaut peut-tre mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tent tout
ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne psera pas sur ma
conscience...

--Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain.

--D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir
ce qui vient de se passer... L'arme va partir, je ne puis rester plus
longtemps. Le magnat est mort et ne mrite gure qu'on se drange pour
lui faire des funrailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il
y reste.

--Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles
qui avait gagn la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir
cardinal!... s'cria-t-il, en sortant, avec un clat de rire.

Le capitaine s'loigna  grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain
resta seul.

--Voil le matre enterr, se dit-il. Personne ne sait o il est. C'est
le traban qui va s'occuper de diriger le chteau. Or, comme le traban
commence  croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientt
se consoler de l'absence de son matre avec son systme habituel,
l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son got; moi je prfre le vin
de France... Mais, en attendant, nous allons tre,  nous tous, les
matres, les vrais matres du chteau. Nous allons bien nous amuser!

Les tambours battirent aux champs. Avant le dpart, le marchal et le
marquis passaient devant les troupes.

--a m'motionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour
un rien, si je n'tais si petit, je m'enrlerais dans les
gardes-franaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut
cinq pieds six pouces et je n'ai gure plus que les deux tiers de la
taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employ?

Il tait arriv aux cuisines et profitant de nouveau du dsarroi
gnral, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de
Bourgogne.

--Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est
une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plante... Elle
a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui
plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'tre pas
aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et
puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander
maman Nicolo en mariage!

Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blme prit des tons violacs.

--Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au chteau. On n'a personne
avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il
le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine socit! A
l'arme, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent...
Je ne suis point ivrogne, mais j'aime  boire un verre de vin avec un
ami... Quand j'aurai pous la vivandire, je pourrai trinquer avec mes
amis, avec les gardes franaises, tant que cela me fera plaisir!...
Hourra! c'est dit, j'pouse maman Nicolo!...

Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du chteau afin d'aller
exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en
rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.

Mais, en bas une singulire surprise l'attendait.

Tandis que d'un ct les gardes-franaises dfilaient pour rejoindre
la frontire, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le
carrosse qui suivait l'arme et o, en temps ordinaire, selon l'usage de
l'poque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Rjane se
disposaient  partir du ct de Paris.

Ne sachant ce qu'tait devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas
voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant
du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert
son carrosse  maman Nicolo pour la reconduire  Paris,  l'htel de
Vilers, o se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant
parlait souvent. La mme voiture, en rejoignant l'arme, y ramnerait la
vivandire et sa fille.

Les projets matrimoniaux du nain taient, sinon briss, du moins
indfiniment ajourns.

--Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'brit, je vais rester au
chteau... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des
ttes carres!...

Il rentra  Blrancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des
yeux le rgiment qui s'loignait.

En route, le marquis de Langevin, voyant marcher prs de lui, triste
et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, tait parti avec tant
d'enthousiasme, lui demandait malignement:

--Penserais-tu donc  Bavette, enfant?

Tony rougit. Mais il rpondit:

--Non, pas en ce moment. Je cherche  deviner o peut tre alle la
marquise...

Pendant ce temps, Lavenay disait  Maurevailles:

--Tu es content, toi?...

--Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre
petite Rjane, devenue folle...

Ah! je voudrais que la premire balle ft pour moi...

Et Lacy ajouta:

--N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment
s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers?

Et, pendant ce temps-l, les hommes chantaient joyeusement, se
rjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi...





                            DEUXIME PARTIE

                            LE BARON DE C***




I

LES SECONDS GALONS DE TONY


On s'tait battu tout le jour, malgr une pluie froide et pntrante qui
n'avait cess de tomber depuis le matin.

C'tait dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-toiles avait t emport
par l'arme franaise aprs une journe des plus meurtrires.

Le marchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait,
par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette
laconique recommandation:

--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive.

--C'est bien, avait rpondu le marquis, nature nergique et vaillante,
en dpit de ses frquents accs de goutte.

Le marchal, en entrant en campagne, avait mdit un plan hardi qu'il
nous faut expliquer en quelques mots.

Ce plan consistait  couper en deux l'arme impriale qui occupait dans
tous les Pays-Bas des positions formidables.

Le fort de Cinq-toiles, qui venait de tomber au pouvoir des Franais,
tait, dans la pense du marchal, destin  oprer une diversion
puissante en occupant l'attention des Impriaux, tandis que le marchal
se transporterait  marches forces vers les places les plus fortes.

Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son
rgiment, une batterie d'artillerie commande par M. de Richoufft,
capitaine au rgiment de La Fre, et le premier escadron du rgiment de
Bourgogne-cavalerie.

Aprs quoi il assembla ses officiers et tint conseil.

--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous
et nous sommes environ cinq mille.

Si les Impriaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq
ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes
communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six
jours, comme une garnison franaise ne se rend pas, il faudra nous faire
sauter.

--Nous sauterons, dit M. de Richoufft.

--Un instant, reprit le marquis. Dlibrons, s'il vous plat.

M. de Langevin avait si souvent montr une habilet merveilleuse et
une science stratgique des plus remarquables, qu'il n'tait pas, dans
l'arme franaise, un seul officier qui n'et en lui une confiance sans
bornes.

Aussi lui prta-t-on sur-le-champ une vive attention.

--Messieurs, reprit le marquis, il y a  l'ouest,  une lieue d'ici, un
fort autrement redoutable que la bicoque o nous sommes, c'est le burg
du Margrave, situ en pleine fort.

--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient dj fait la guerre
contre les Impriaux et connaissaient les plus petits recoins des
Pays-Bas.

--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse btie
sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en chec, tant
qu'elle aurait des vivres, toutes les armes du monde.

Un officier de l'tat-major du marquis secoua la tte.

--Par consquent, dit-il, on ne saurait songer  s'en emparer.

--Bah! fit le marquis.

Et comme l'officier le regardait avec un air d'tonnement:

--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tte que le burg
du Margrave serait  nous.

--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, gnral.

--Et pas plus tard que la nuit prochaine...

Les officiers hochrent la tte.

--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut.

--Et vous l'aurez, s'cria un jeune homme.

C'tait un cadet, un simple cornette du rgiment de Bourgogne, un garon
imberbe et qui n'avait pas vingt ans.

Le marquis le regarda.

--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos.

Le cornette du Clos tait un jeune gentilhomme fort riche, fort brave,
qui n'avait que dix-huit ans quand il s'tait dj distingu dans trois
batailles ranges.

--C'est moi, gnral, rpondit-il avec assurance.

--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq?

--Je le prendrai.

--H! h! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible  cela; car, vrai
Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la
jeunesse.

Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air
plein d'incrdulit.

--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les
braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous
allons dlibrer sur vos moyens d'action!

Mais le cornette fit la moue:

--Sauf le respect que je dois  mon gnral, dit-il, je lui ferai
observer que je dsire agir absolument  ma guise.

--Ah! ah!

--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos.

--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin.

--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort.

Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent 
rire de tout leur coeur.

--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme.

Et comme on riait toujours, il ajouta:

--Commands par un sergent.

--Quel sergent?

--Ah! mon gnral, dit le cornette, mon sergent n'est encore que
caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance.

--Comment le nommez-vous?

--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tu de sa main un
officier imprial qui avait six pieds.

--Mais... son nom?

--Il a dix-sept ans, continua du Clos.

--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache
blanche.

--Et, poursuivit le cornette, je vais le prsenter  Votre Seigneurie.
Sur ce, le cornette souleva la portire de la tente et dit au soldat de
planton:

--Allez me qurir le caporal Tony.

--Tony? fit M. de Langevin tonn.

--Oui, mon gnral.

--Vous voulez le faire sergent?

--S'il plat  votre Seigneurie.

--Mais c'est un enfant...

Et, tout en faisant cette rflexion, le marquis de Langevin laissait
percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il tait fier de
son Tony.

--Bah! dit le cornette, je l'ai vu  l'oeuvre et je rponds, mon
gnral, qu'il est dans le chemin par o passent les marchaux de
France!...

--Dcidment, murmura le capitaine  la barbiche blanche, c'est le
monde renvers! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les
cornettes de prendre des forts!...

Tandis que le vieil officier maugrait, le caporal Tony entra.

--Tony, lui dit froidement le colonel-gnral, le cornette du Clos vous
a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les
donne.

--Mon colonel! s'cria le jeune homme avec effusion.

--Vous me remercierez en vous battant mieux encore.

Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta:

--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser
tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise.

Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour runir
les dix hommes qu'il avait demands.




II

MM. LES POMMES DE TERRE


Si le cornette du Clos n'avait voulu faire connatre son plan ni au
marchal ni au marquis de Langevin, c'tait par suite de deux sentiments
bien opposs: la modestie et la vanit.

On en aura la preuve tout  l'heure.

A l'arrive du rgiment de Bourgogne auprs des Cinq-toiles, le jeune
cornette s'tait dit que, malgr son joli nom, le lieu manquait de
charme.

Les promenades en fort ou sur l'Escaut, outre qu'elles taient
dangereuses, lui semblaient fort monotones. Du Clos n'tait pas grand
buveur; il n'aimait ni les cartes ni les ds... En dehors de la bataille
et des jours de grand'garde, il voyait peu de chances de passer gaiement
la campagne.

Mais voil qu'aux environs du camp, il avait un soir rencontr une
fillette rose et blonde, au front pensif, aux cheveux cendrs tombant en
longues nattes sur son corsage de velours brod, la plus apptissante
des Greetchen passes, prsentes et  venir.

tait-ce l'occasion tant dsire?

--Parbleu, se dit le jeune homme, si les gardes-franaises, nos joyeux
compagnons, prtendent que chez eux: _On fait l'amour, tout le jour_...
je ne vois pas pourquoi le rgiment de Bourgogne n'aurait pas les mmes
privilges... Palsembleu, la jolie fille! Il serait dommage de la leur
laisser... Du diable, si je ne lie pas tout suite connaissance avec
elle.

Et, frisant sa petite moustache blonde, du Clos pressa le pas pour
rejoindre la fillette.

--Elle doit s'appeler quelque chose comme Bettina, Roschen ou Gestraut,
se dit le cornette, essayons un de ces noms.

--Eh, _mamsell_ Bettina! cria-t-il.

La jeune fille se retourna en riant.

--_Nicht Bettina_..., _Lisbeth_! dit-elle en montrant ses dents
blanches.

--Parbleu, je ne me trompais qu' moiti, s'cria du Clos enchant, et
sans se dconcerter.

--_Wo gehen Sie_ (o allez-vous), belle Lisbeth? reprit-il en allemand,
ne voulez-vous pas me rendre mon coeur que vous m'avez ravi au passage?

Ce compliment  brle-pourpoint flatta la jeune fille, qui s'arrta pour
causer avec du Clos. Le jeune officier ne parlait pas trs couramment
l'allemand, mais en savait suffisamment pour se faire comprendre.
Du reste, Lisbeth semblait pleine de bonne volont, et le patois du
cornette provoquait  chaque minute des clats de rire qui lui donnaient
occasion de montrer ses dents, dont elle devait tre trs fire.

Au bout de cinq minutes, du Clos et elle taient les meilleurs amis du
monde. Mademoiselle Lisbeth avait avou  son adorateur qu'elle n'tait
qu'une simple employe des cuisines au burg du Margrave Karl von
Lichtberg, o l'on vivait fort gaiement, dans la certitude o l'on tait
que jamais les Franais n'oseraient s'y frotter. Du Clos avait jur  la
jolie allemande que la modestie des fonctions dont elle tait charge ne
diminuerait en rien l'ardeur de son amour.

Bref, on s'tait donn un rendez-vous, bientt suivi d'un deuxime, puis
d'un troisime. Tandis qu'une garnison trs faible gardait le burg,
Lisbeth et ses compagnes sortaient pour l'approvisionnement, n'ayant
rien  craindre des Franais, et prenant, pour rentrer au chteau, les
prcautions ncessaires afin d'viter une surprise.

Peu  peu, le jeune cornette,  qui Lisbeth disait beaucoup de mal de
son seigneur le Margrave, avait russi  obtenir d'elle la permission
d'aller la voir dans le burg. L-dessus, il avait form son plan, et
c'tait ce plan qu'il allait exposer  ses compagnons d'aventure.

Mais, ainsi que nous l'avons fait entendre, il lui rpugnait, d'un ct,
par modestie, de dire que c'tait  l'amour d'une femme qu'il devait le
moyen d'entrer dans le burg; de l'autre ct, un sentiment d'orgueil lui
faisait taire qu'il tait l'amant d'une servante.

Du Clos rassembla donc ses hommes.

--J'ai trouv, leur expliqua-t-il, le moyen d'avoir des intelligences
dans la place, et je puis y pntrer quand je voudrai,  la condition,
naturellement, de me dguiser.

Mais il ne me suffit pas d'y entrer seul. Il faut que je vous y amne
avec moi.

Je parle assez bien l'allemand pour arriver, en tant sobre de paroles,
 me faire passer pour un naturel du pays. Je vais donc m'habiller en
paysan. Cinq d'entre vous, les plus grands, se costumeront de mme.

Ces cinq-l auront chacun un sac sur les paules. Dans chaque sac, il y
aura un homme.

Ceci rgl, je me prsente  la nuit tombante  la poterne de service.

--Qui tes-vous et que voulez-vous? demandera-t-on probablement.

Vous ne broncherez pas. Je rpondrai:

--J'apporte des pommes de terre, achetes par mademoiselle Lisbeth pour
les cuisines.

Il est  croire qu'on rpliquera:

--O est votre voiture?

Je dirai que je n'en ai pas, et que mes serviteurs portent les sacs.

L-dessus nous entrons, sans attendre qu'on nous y invite.

Une fois entrs...

--Parbleu! une fois entrs, s'cria joyeusement Tony, nous trouons les
sacs et la danse commence. Par la mort-Dieu! monsieur du Clos, vous tes
un grand homme...

--Alors, mon plan vous va?...

--C'est--dire que si je n'avais t de l'expdition, je me serais pendu
de rage...

--Eh bien, sergent Tony, car vous tes sergent, maintenant...

--Grce  vous, monsieur du Clos, qui, je l'espre, serez demain matin
lieutenant ou capitaine...

--Ou tu! dit en riant le jeune cornette.

--Oh! ne parlez pas de cela.

--Peuh! mon ami, c'est le sort auquel doivent s'attendre tous ceux qui
vont en guerre. Il faut qu'il en meure beaucoup pour faire de la place
aux autres... Mais organisons notre expdition. Qui habillons-nous en
paysans?

Il y avait l quatre soldats du rgiment de Bourgogne et quatre
gardes-franaises: on n'avait pas voulu qu'il y et de la jalousie entre
les deux rgiments.

--Eh! l-bas, toi, tu m'as l'air d'un homme solide, dit du Clos  l'un,
des gardes. Comment te nomme-t-on?

--C'est le Normand, dit Tony, un brave dont je rponds. En outre,
taciturne en diable, il ne nous trahira point par ses paroles.

--En paysan, le Normand.

Le gascon La Rose tait prs de son ami et allait, comme lui, prendre un
des costumes. Tony l'arrta:

--Ah! non pas! s'cria-t-il, tu as la langue trop bien pendue, toi, mon
ami La Rose. Dans le sac, mon camarade, dans le sac.

Tous les soldats se mirent  rire. En un clin d'oeil, les autres rles
furent distribus.

--Du reste, mes enfants, fit observer du Clos, il ne faut pas vous
le dissimuler, le rle de pomme de terre vaut aujourd'hui le poste
d'honneur. En cas d'alerte, les autres peuvent se sauver; ceux qui
seront enferms sont perdus sans ressources.

--Sans compter, ajouta Tony, qu'il peut prendre fantaisie,  une de ces
brutes allemandes, de piquer un des sacs pour voir si les pommes de
terre sont de bonne qualit. Il ne faudrait pas qu'il en sortt un _cape
de dious_ ou un _sandis_. Entends-tu, Gascon?

--Mordi! s'cria La Rose, ils peuvent bien me faire bouillir ou cuire
sous la cendre, je mets un cadenas  ma langue!...




III

A L'OEUVRE


Tout le monde tait prt. On partit doucement, chacun des faux paysans
portant son sac dans lequel tait un homme, muni des armes et de celles
de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon.

Arriv  quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte.

--Ainsi, c'est bien entendu, dit-il  demi-voix. Une fois entrs, vous
posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un
coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs
armes, et nous nous lanons tous sur la garnison, Ceux qui rsistent, 
mort; les autres, prisonniers!

Puis, s'avanant seul, du Clos alla frapper  la poterne.

--_Wer ist da_, (qui est l?) demanda une voix de femme.

--_Ich, liebe_ (moi, ma chre), rpondit du Clos.

C'tait Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait
accompagn l'intendant du burg jusqu' la poterne.

Nanmoins, comme elle n'avait aucun intrt  livrer son amant, ce qui
l'et perdue elle-mme, tout se passa comme le jeune officier l'avait
prvu.

Lisbeth s'tonna bien un peu de la prsence de cinq tmoins  une visite
qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre
que c'tait pour mieux jouer son rle que du Clos les avait amens.

--Entrez, dit l'intendant.

--_Kommen Sie hinein_ (venez en dedans)! cria du Clos  ses hommes.

Les cinq paysans dfilrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui
riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurment,
aimait les pommes de terre.

La porte se referma. Les Franais taient, dans la place.

--Dposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hte
d'tre seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines;
pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.

Les cinq sacs furent poss avec prcaution le long du mur.

L'intendant mettait dj la main  son escarcelle...

--Allons! s'cria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans dfense.

--Wer da? voulut s'crier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas
le temps. Le mouchoir de l'officier, pli  l'avance, venait de lui
clore hermtiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les
deux bras, le ligottait rapidement.

Et, comme par enchantement, les cinq sacs ventrs mirent au jour les
cinq soldats arms jusqu'aux dents.

Lisbeth n'en revenait pas...

--Place gagne, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un
peu d'adresse maintenant, le margrave est  nous.

--Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tt; j'touffais dans ce
maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'tais capucin ou qu'on
me portait en terre.

--Silence et dpchons-nous, dit Tony. O est l'appartement du margrave?

--Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.

Lisbeth tait plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos
pour lui rsister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre.

Le jeune officier s'lana le premier.

Mais  peine avait-il tourn le coin du premier couloir, qu'il tomba en
poussant un cri.

Un homme post dans l'ombre l'avait frapp d'un coup de poignard en
pleine poitrine.

En mme temps, des soldats dbouchaient de tous les cts en criant:
Mort aux Franais!

La garnison qu'on croyait surprendre tait sur ses gardes.

On avait t trahi.

Mais par qui?

Hlas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise,
lui avait cr, sans qu'il s'en doutt, un mortel ennemi.

Il y avait, dans le burg, un sergent de retres qui tait pris
fortement des charmes de la belle cuisinire.

Autrefois, elle avait sembl rpondre  sa flamme, mais, un beau jour,
elle lui avait nettement dclar qu'il et  renoncer  tout espoir.

Le sergent, dsol, s'tait creus la tte pour dcouvrir la raison de
ce changement.

Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier franais.

Sa rage s'tait accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant
accomplir lui-mme sa vengeance.

Continuant  pier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et
se rendre  la poterne avec l'intendant. Il la suivit.

Il ne s'tait pas tromp: le chef de ces paysans tait bien son rival.

En fallait-il plus pour prvoir quelque pige!

Il courut rassembler la petite garnison du burg:

--Camarades, dit-il sans dnoncer la jeune fille, nous sommes trahis.
On a ouvert aux Franais la porte du chteau. Il est trop tard pour les
empcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte!

Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du
margrave, les Allemands s'taient posts sur le seul passage  suivre.
Quand le pauvre du Clos se prsenta le premier, ce fut l'amoureux de
Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant  ses pieds.

Oublieux du danger qu'il courait lui-mme, Tony s'tait prcipit sur le
corps de du Clos, essayant de lui porter secours.

--Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je
serais tu... Laisse-moi et ramne tes soldats qui vont plier... Songe 
la patrie...

Et, se soulevant sur le coude, il cria:

--Vive le Roi!...

Puis, puis par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.

Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient
recul. Au cri de du Clos expirant, La Rose rpondit par un juron
formidable:

--Cape de Dious! s'cria-t-il, que le tonnerre m'crase si, avant de
sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!...

--En avant!... rpta le Normand.

Les soldats s'taient rallis. Tony ramassa l'pe chappe aux mains
dfaillantes du pauvre du Clos:

--Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme
sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais,
avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi
et pour la vengeance!

--Vengeance! s'crirent les Franais.

--Mort aux Franais, rpondirent les Allemands.

La lutte s'engagea, terrible, dsespre; la garnison du burg, masse,
barrait compltement le passage. Les dix Franais avaient un vritable
sige  faire.

Mais ils se rurent sur leurs adversaires avec une telle furie que les
premiers rangs furent culbuts et que trois des Allemands tombrent
mortellement frapps.

Un seul des Franais, un soldat du rgiment de Bourgogne, nomm
Ladrange, avait t bless dans ce premier choc. Un coup de feu lui
avait cass le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main
gauche, il tait revenu  la charge avec une fureur croissante.

Une seconde fois, les Franais s'lancrent; les Allemands ne les
attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.

On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculs, se firent tuer, les
autres se rendirent.

Tony, ivre de joie, planta le drapeau franais sur la tour du burg,
avertissant ainsi par ce signal le marchal de Saxe et le colonel de
Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.

Un quart d'heure aprs, elle tait rgulirement occupe, et l'ancien
commis  mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait
de Maurice de Saxe les plus clatantes flicitations.

Mais le jeune sergent, sans rpondre, montra au marchal le cadavre du
pauvre du Clos, auprs duquel Lisbeth, agenouille, priait en rpandant
d'abondantes larmes.

--Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, pronona solennellement
le gnral en chef des armes sur l'Escaut. Il lui sera fait des
obsques dignes de sa bravoure.

Quant  vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplac
au danger, vous pouvez le remplacer galement bien dans son grade.
Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette
Tony sera reconnu demain matin par son rgiment.

--Qui? moi... dj officier!...

--Pourquoi pas? Vous vous tes montr digne de remplir le grade, il est
juste que vous l'occupiez...

--Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu
rvais d'tre gnral... et voil un grand pas de fait.

--Mais il va falloir vous quitter, mon colonel?

--C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu
marches, je puis te promettre la premire lieutenance libre chez nous,
et, sois tranquille, les Impriaux se chargeront de te faire une
vacance...

--Ah! si mame Toinon me voyait!...

A ce moment un grand bruit se fit  la porte de la salle. Les officiers
qui entouraient Tony en le flicitant furent violemment carts. Une
femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou
de Tony qu'elle embrassa bruyamment.

Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'tait la
ptulante mame Toinon.

Depuis le dpart du rgiment, la jolie costumire ne vivait plus... Elle
pensait  Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et
qu'elle avait peur de ne plus revoir.

O tait-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore  elle?
Hlas!...

Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste 
mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une
prison. Tony n'y tait plus.

--Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis
alle prendre langue  l'htel de Vilers...

--A l'htel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des
paroles de sa mre adoptive, n'avait pas trouv moyen de placer un mot.
Et que se passe-t-il  l'htel de Vilers?

--J'y suis arrive juste au moment o madame Nicolo et sa fille
amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu
la raison... Pauvre enfant! En voil un grand malheur!... Mais que
veux-tu? ce qu'il me fallait, c'tait de tes nouvelles. J'en ai eu... et
des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'arme; il y avait
une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au
quartier Montmartre et me voil!...

Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune
homme.

Tony tait rouge comme un coq... non qu'il et honte de mame Toinon;
mais il craignait que les officiers ne trouvassent trange cette
tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un
garde-franaise de dix-sept.

Mais mame Toinon tait gentille  croquer, dans le dsordre de sa
toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...

Derrire mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec
sa ptulance habituelle, la costumire avait pris les devants et tait
tombe comme une bombe dans le chteau.

Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit  la consigne et elle
attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur ft dire de
venir.

A leur arrive au camp, on leur avait racont le coup de main dont Tony
et ses hommes avaient t les hros.

Au rcit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute
trouble, s'tait mise  pleurer... Puis, en apprenant la promotion de
celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle tait devenue toute
songeuse.

Certes, elle tait fire pour lui de cette fortune rapide. Mais, en
songeant que si elle tait fille du marquis de Vilers, elle avait pour
mre la cantinire Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant
officier, ne se trouverait pas trop haut plac pour elle:

--Ne ddaignera-t-il point la btarde? se disait-elle avec un soupir...




IV

LA POURSUITE


Pendant la marche du corps d'arme, tout le long de la route, Lavenay,
Lacy et Maurevailles s'taient enquis de ce que pouvait tre devenu
Vilers.

Il tait parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa
sinistre promesse?

Ds les premires tapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien
vers la frontire, car  chaque endroit ils retrouvaient les traces de
son passage.

--Oui, leur disaient les paysans, les hteliers, les gardes qu'ils
consultaient tour  tour, oui, nous avons vu passer un officier des
gardes-franaises. Il semblait mme fort press, car il se renseignait
sur toutes les distances et sur l'tat des chemins, afin, disait-il, de
pouvoir doubler les tapes.

Vilers marchait donc  la mort  toute vitesse.

Malgr eux, ses amis ne pouvaient s'empcher de le plaindre. Si bon, si
brave, renoncer  une femme adore et chercher la mort dans les rangs
ennemis...

Ah! n'et t leur serment, ce serment affreux et solennel, prononc
devant Fralen et renouvel  Blrancourt aprs tant d'vnements
terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils
eussent couru aprs Vilers pour lui dire:

--Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme
autrefois.

A la cinquime journe de marche, on perdit ses traces.

Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient o il tait pass, un
paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe
que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable.

videmment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette
route, l'avait prise.

Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils
apprendraient sa mort glorieuse.

Pourtant, au camp de Cinq-toiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui
s'taient spars pour aller aux renseignements de divers cts, n'en
recueillirent aucun qui pt leur faire supposer que M. de Vilers et t
tu.

Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes,
des escarmouches sans gravit...

--Il n'a sans doute pas jug digne de lui d'y mourir, dit Lacy.

--A moins qu'il ne se soit jou de nous? rpliqua Maurevailles.

--Dans quel but? demanda Lavenay.

--C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forait de venir nous trouver
pour faire amende honorable et renouveler son serment.

--Rien.

--Alors que peut-il tre devenu?

--Je ne sais. Peut-tre lui sera-t-il arriv quelque accident en route.

--Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une
ide. Si Vilers s'tait fait tuer, non comme capitaine, mais comme
simple soldat?

--C'est facile  vrifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on
relve les noms de tous ceux qui sont tus,--simples soldats comme
officiers.--Jusqu' prsent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus
par nous n'est pas trop considrable. Il nous est facile d'en faire le
compte.

Ils retournrent s'enqurir. On leur montra les listes mortuaires.

Aucune trace de Vilers.

Et, il n'y avait mme pas lieu de supposer qu'il et pri sous un
faux nom. Les dfunts taient tous de vieux soldats, connus de leurs
camarades, et de l'identit desquels ces derniers pouvaient rpondre.

--Dcidment, s'cria Lavenay en revenant, dcidment, Vilers doit
s'tre arrt en route, car personne ne l'a vu.

--En tout cas, il n'a pas t tu ici, ajouta Marc de Lacy.

--Ah! dit Maurevailles; avez-vous pens, comme moi,  la concidence du
dpart de la marquise avec le sien?

--C'est vrai, s'cria Lavenay.

--Si elle l'avait rejoint en un point convenu  l'avance?...

--Ce n'est pas possible...

--Pourquoi?...

--Mais alors, je le rpte, quel et t le motif de cette comdie
pathtique qu'il est venu jouer au milieu de nous?

--Le but? Il est bien simple: c'tait de nous endormir d'abord;
d'essayer encore une fois le sort, de faon  annuler la premire
dcision; enfin, grce  cette feinte rsignation dsespre, d'amener
Maurevailles, le gagnant,  accorder un dlai d'un an, que lui, le
tratre Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme,
en riant de notre crdulit!...

--Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de flonie!

--Sa premire trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a t, cette fois
encore, plus adroit que nous, voil tout!...

--Oui, mais nous le retrouverons, et alors...

Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas t jous. Vilers avait t
loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.

Il tait bien parti dans ce but, et,  bride abattue, cherchant les
voies les plus courtes et les plus rapides.

Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent
demand de plus amples explications, on leur et rpondu qu'avant
eux une femme tait passe, s'enqurant, elle aussi, du passage d'un
officier.

Cette femme, on l'a devin, c'tait la marquise.

De la fentre o elle tait, elle avait aperu Vilers qui s'enfuyait au
quadruple galop.

Une ide lui tait venue. Le magnat n'tait pas l pour la surveiller...
Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari?

Ramassant son argent et ses bijoux, elle tait descendue prcipitamment,
avait fait seller un cheval et tait partie sur les traces de celui
qu'elle aimait.

Mais le marquis avait de l'avance.

A chaque village, Hayde se renseignait, et, chaque fois, on lui disait
qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste
manteau rouge, venait de passer, la prcdant de quelques heures.

Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans
discontinuer, ne s'arrtant que pour faire manger son cheval et lui
accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal,
surmen, n'aurait pu continuer la route.

Le matin du troisime jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge
n'tait gure que d'une heure en avance sur elle.

--Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval
fatigu, presque fourbu, ne se tranait qu'avec peine. Vous n'aurez pas,
je crois, de mal  le rattraper.

Hayde fora sa monture...

C'tait une grave imprudence, car si le cheval du marquis tait fatigu,
celui de la jeune femme ne l'tait pas moins.

Au bout de deux lieues, il tomba d'puisement.

Madame de Vilers chouait au moment de toucher le but.

Mais elle avait l'me trop fortement trempe pour abandonner ainsi
la partie. Elle alla  pied jusqu'au village le plus proche, avec
l'intention d'acheter,  tout prix, un cheval de labour pour continuer
sa route.

La premire personne  laquelle elle s'adressa dans cette intention,
poussa un cri d'tonnement:

--Tiens, encore! fit-elle.

--Comment encore? demanda Hayde surprise.

--Oui, vous tes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui
pareille demande.

Le coeur de la jeune femme battit  se rompre.

--Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle.

--Un gentilhomme, un officier...

--Un officier, vtu de bleu?...

--Avec un grand manteau rouge.

--C'est lui! se dit Hayde.

Et elle ajouta:

--Il n'avait donc pas son cheval?

--Son cheval s'est cass la jambe en entrant dans le village. Et puis,
c'tait une bte rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.

--Et vous lui en avez vendu un autre?

--Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adress au grand Jacques, le
marchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un.

--Et o demeure ce grand Jacques?

--L-bas,  droite, la dernire maison. Vous verrez bien, la forge est
allume...

Madame de Vilers courut  la forge du grand Jacques. L, elle apprit
avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas t fourni.

--Je ne l'aurai que demain, dit le marchal. Et le gentilhomme doit
venir le prendre ds le jour.

--Mais o est ce gentilhomme?

--Il attend.

--O donc?

--A l'auberge.

--Quelle auberge?

--Eh! parbleu! au _Grand Vainqueur_... Il n'y en a pas d'autre dans le
pays. Tenez, suivez la ruelle  droite, puis  gauche. La troisime
maison aprs la fontaine. Vous verrez une branche de pin  la porte;
c'est l le _Grand Vainqueur_, l'auberge  matre Gatinais.

Hayde courut  l'auberge indique et poussa la porte.

Dans la grande salle, un homme tait assis au coin du feu, la tte dans
ses mains.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda.

C'tait le marquis de Vilers.




V

AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR


A la vue de celle qu'il avait tant aime et qu'il adorait encore si
ardemment, le marquis se dressa.

Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri
de triomphe pouss par la marquise.

Une seconde aprs, le mari et l'pouse taient dans les bras l'un de
l'autre, pleurant et riant  la fois.

Il leur semblait qu'ils changeaient le premier aveu, qu'ils se
donnaient le premier baiser, que le pass n'avait jamais exist.

Quant  l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer  l'heure o aprs
tant d'vnements si terribles, le prsent tait si doux!

La voix de matre Gatinais, l'aubergiste, les ramena  la ralit.

O taient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village,  mi-chemin de
Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas o il
s'tait engag  mourir.

--Vite, le dner du capitaine! criait  sa servante matre Gatinais dont
le vaste dos tait encadr par la porte.

--Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.

L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations  la vue de la
marquise.

--Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espre que madame la
capitaine sera contente. La chambre bleue, o je vais vous mettre, est
bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent
de la vente de notre dfunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la
capitale.

--Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous
verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue o
vous nous servirez quand je sonnerai.

Matre Gatinais s'empressa d'obir au capitaine et, le couvert mis sur
la table, se retira au premier signe.

--Ainsi, dit la marquise, ds qu'elle fut seule auprs de son mari, tu
savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais?
Oh! c'tait mal.

--Hayde, rpondit-il, ne me juge pas. Plains-moi.

--Parle au moins, excuse-toi.

Et le capitaine qui, jusqu' ce jour, nous le savons, avait tu  la
marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fralen,
lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la
scne du bal, o quatre hommes taient tombs pris d'elle jusqu' la
dramatique confrence de Blrancourt, o ce serment implacable avait t
solennellement renouvel.

La marquise pleurait.

Mais ce n'tait plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des
larmes.

--Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu
ne m'as jamais aime... Qu' Fralen, tu aies conclu avec tes amis ce
pacte infme, soit encore.

Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connatre.

Tu te prtais alors  un jeu mprisable, mais naturel entre vous autres
hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce
qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'aprs avoir vcu si
longtemps auprs de moi, c'est qu'en sachant  quel point je t'aimais,
tu aies trouv le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans
quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore
tu t'es engag  me faire veuve.

Et veuve de toi?

Eh bien, oui, cependant, malgr cela, je te pardonnerai, mais reste!
Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus,
n'est-ce pas?

--Ils ne me pardonneraient point, eux...

--Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe  eux! Est-ce que tu y
songeais toi-mme,  Paris, dans ce petit coin de l'le Saint-Louis o
nous avons t si heureux?

--Hlas! s'cria le marquis, pourrais-je m'empcher d'y penser
maintenant?... Ils ont rveill dans mon me l'honneur engourdi... Le
mpris de moi-mme me tuerait.

--Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc!

--Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu...

--Ainsi, tu ne m'aimes plus?

--Mais je t'adore! Mais, avant Fralen, je n'avais pas vcu! Mais en
me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je
rpterai...

--Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons.
Cet horrible pass ne sera plus qu'un rve...

--L'honneur est-il donc un rve, lui?

Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de
l'honneur...

Tout  coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et,
s'approchant du capitaine:

--Ah a, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute
cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me
mariez  Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc.
Employons les grands mots. Vous voulez tre fidle au serment qui vous
lie  vos amis. Mais c'est trs beau, cette fidlit, et elle me rassure
grandement, car,  moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystre,
mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un
serment, celui de m'aimer, de me protger jusqu' la dernire heure que
le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette
heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis
comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que
vous m'avez donne. J'ai un mari  qui je suis tout entire et qui est 
moi tout entier. Je veux qu'il reste  moi.

Et, disant cela, la marquise, le sein gonfl, les yeux tincelants, les
lvres purpurines, penche sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trsor,
avana les bras comme pour le saisir, l'treindre, empcher qu'on le lui
prenne.

Madame de Vilers tait vraiment irrsistible...

Au contact de sa main de feu, le marquis, incendi, gris, affol,
vaincu par cette loquence conjugale et ce charme fminin, tendit les
bras, lui aussi, et, pressant passionnment la marquise contre son
coeur:

--Ah! s'cria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste!
Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donn mon nom et tu es  moi. Oui, que
peut-il y avoir de plus sacr que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je
crois revivre...

Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et mme incendie. Les
lvres se rencontrrent...

Adieu, tout!

Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement?

Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fralen,
un chteau qu'on appelait Blrancourt?

Il n'y avait plus sous le ciel que deux tres, Adam et Eve, dans le
Paradis retrouv!

Eh bien, nous oublions! A dix mtres de l, maugrait matre Gatinais,
le cabaretier du _Grand Vainqueur_, qui se fatiguait  faire tourner 
la broche un poulet archi-dor qu'on ne pensait gure  lui demander...




VI

LA REVANCHE DE L'HONNEUR


La campagne tait commence. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par
Blrancourt, avait reu  Versailles l'accueil d  un triomphateur,
allait faire chrement payer aux Impriaux les demi-reprsailles que,
rendus tmraires, ils avaient essay de prendre en son absence.

Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'arme autrichienne,
avait reu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Franais. Sa
prsence seule, du reste, tait un appoint qui avait son importance. Cet
homme, terrass par la fivre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant
 peine se remuer, tait, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse
lucidit. La stratgie lui faisait oublier ses souffrances.

L'arme franaise tait runie en avant de Bruxelles. Un corps de
quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du
vicomte du Chayla, campait  Dendermonde. Le prince de Conti commandait
l'arme du Rhin, dont Maurice de Saxe dtacha vingt-quatre bataillons et
trente-sept escadrons pour aller inquiter Mons, Namur et Charleroi. La
cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la
gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-franaises le milieu.

La runion des troupes ne s'tait pas accomplie sans que les Impriaux
fissent quelques efforts pour l'empcher. A plusieurs reprises, au
contraire, leurs hussards taient venus jusqu'auprs du camp en
formation pour l'inquiter et essayer de le surprendre.

Ils avaient toujours t repousss.

Or,  chacune des attaques, au moment o les troupes franaises
sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'o,
apparaissait au premier rang, combattant avec une vritable furie...

L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il tait apparu.

Qui tait-il? D'o venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les
officiers aux cts desquels il avait combattu, avaient essay de le
trouver pour le fliciter et le remercier de son aide...

--Personne!...

Cela tournait  la lgende.

Dans le camp, diverses histoires couraient dj. Les uns racontaient que
ce hros mystrieux tait un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du
duc Charles, qui, sortant avec les troupes impriales, tournait son pe
contre elles, une fois la lutte engage.

D'autres affirmaient que c'tait un patriote belge, partisan de
la France, qui, n'osant faire connatre tout haut son opinion, la
manifestait tout bas, eu se battant comme un enrag.

Certains enfin disaient tout bonnement que c'tait le diable.

--Voyez, disaient-ils  l'appui de leur opinion, voyez comme il apparat
et disparat. Et puis n'est-il pas invulnrable? Les balles des
mousquets fuient sa poitrine, les baonnettes s'cartent de lui!...

N'tait-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'et pas
t tu mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait
pas!...

Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu
parler du combattant mystrieux.

Mais ils ne l'avaient jamais vu.

Par une curieuse particularit, cet homme n'avait pas encore eu
l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-franaises.

Quand le camp avait t attaqu par les fourrageurs du baron de Trenk,
le 3 mai, l'homme-diable comme on disait, avait march avec les
rgiments de Saintonge et du Nivernois.

Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards
ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa
propre main le capitaine autrichien.

L'arme impriale, masse devant Louvain, avait pass le Dmer, pousse
par l'arme franaise. Lorsque Louvain fut occup, le premier soldat
qui en franchit les portes, ml aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le
hros de la lgende, le guerrier inconnu.

La marche des Franais en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa
la Dyle, on occupa Malines, la chausse et la ville d'Anvers, on mit le
sige devant la citadelle, o les allis en se retirant avaient laiss
quinze cents hommes.

Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient
partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargs de former la
circonvallation de la citadelle d'Anvers.

La tranche fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai,  gauche et en
avant du village de Kiel, o Tony avait gagn son charpe d'officier.

Pendant cinq jours on travailla.

Dans la nuit du 30, comme la tranche tait termine, le comte de
Clermont-Prince, qui dirigeait les oprations du sige, voulut faire une
tentative.

Le rempart avait une brche praticable. Il s'agissait de savoir si les
ennemis, retirs  une certaine distance du rempart, pouvaient encore
dfendre le point vulnrable.

Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volont et un
officier pour les mener.

Les vingt hommes arrivrent, conduits par un cornette.

Le gnral jeta sur ce cornette un regard de surprise.

--Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras.

Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente.

--C'est probablement mon air de demoiselle qui vous pouvante, mon
gnral? demanda-t-il gaillardement.

Le comte se mit  rire.

--Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais gure  voir ces
vieilles moustaches grises tries sur le volet, conduites par un enfant.
Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel ge
avez-vous?

--J'aurai bientt dix-huit ans, mon gnral.

--Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...

--Osez, osez, mon gnral, fit, avec une fatuit adorable, le jeune
homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander
au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au marchal de Saxe, qui
m'a lui-mme donn mon grade au burg du margrave...

--Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous
fliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos
hommes, car l'heure presse...

--Mon gnral, je suis venu pour cela.

--Il s'agit, reprit le gnral, d'arriver jusqu' la brche sans tre
vus...

--Nous y arriverons, mon gnral.

--D'entrer dans la place.

--Nous y entrerons.

--D'explorer les environs aussi loin que possible.

--Nous les explorerons.

--Et de ne pas se faire tuer.

--Ah! par ma foi, mon gnral, vous en demandez trop, s'cria Tony en
riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera
pas.

Et il sortit, suivi de ses hommes.

La brche tait dserte. Les fascines furent jetes sans encombre dans
les fosss. Les chelles s'appliqurent sur la muraille... Pas un soldat
ennemi ne parut.

Les vingt hommes, le mousquet en bandoulire, le sabre entre les dents,
montrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne
fermait la marche, prt  planter son pe dans le dos de celui qui
aurait recul.

L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart.

Les vingt Franais, l'oeil plongeant dans les tnbres, s'avanaient peu
 peu, scrutant l'espace.

Tout  coup, l'chelle frmit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un
homme haletant se jeta dans la place.

--Fuyez! s'cria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est
min!...

Au son de sa voix, tous les soldats se retournrent.

--Le combattant mystrieux!... murmura l'un d'eux...

--L'homme-diable! s'cria un autre.

--Le marquis de Vilers! dit Tony stupfait. Vous! vous!...

C'tait le marquis de Vilers, en effet!

S'il et t un homme ordinaire, il et, aprs sa rencontre avec la
marquise, laiss s'accomplir les vnements...

Il et vu, dans la srie d'aventures qui l'avaient remis en prsence de
sa femme, un ordre du destin.

Rcapitulons ces vnements:

Lors du serment fatal de Fralen, Hayde, dont il tait pris, l'avait,
elle-mme, pri de l'emmener loin du magnat. N'coutant que son amour,
il avait trahi sa parole.

Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frapp d'un coup d'pe que l'on
croyait mortel, le marquis tait revenu  la vie. La Providence avait
conduit prs de lui l'excellente femme qui l'avait sauv.

Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient
s'emparer de la marquise. Un trange hasard avait donn, le mme jour,
la mme ide au magnat qui leur arracha leur proie.

Malgr le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Hayde avait t
retrouve. Aprs que Maurevailles l'eut sauve des caresses odieuses du
magnat, Tony l'enleva  Maurevailles. Une concidence nouvelle l'avait
amen, lui, Vilers, au saut-de-loup,  l'heure juste o le nain y
attendait le chevalier. Grce  ce nain, il avait pu, tout en jouant
le rle de victime dans la plus sanglante des tragdies, renverser le
projet de ses ennemis.

Miraculeusement sauv d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans
les vnements qui l'avaient spar de sa femme, il avait fait amende
honorable; il s'tait enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le
hasard avait montr  la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le
hasard les avait fait s'arrter tous deux dans le mme village, o elle
l'avait enlac de ses bras malgr lui...

Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des vnements.
Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les
Impriaux  la tte de leurs compagnies, il lui tait si facile,  lui,
de rester avec Hayde dans quelque endroit bien cach, bien ignor...

La marquise l'en suppliait  deux genoux...

Nous le rptons, un homme ordinaire et succomb  la tentation; mais
Vilers n'tait pas un homme ordinaire.

--Faillir de nouveau  ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'
tre un lche et un tratre? J'avais promis de mourir sans revoir
Hayde. Il n'a pas tenu  ma volont qu'il en ft ainsi... Soit!...
C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais
quant  ma destine, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le
serment, fait  mes amis  Fralen, a prcd celui que j'ai fait 
Hayde...

Et malgr les supplications de la marquise qui voulait absolument le
suivre, il la dcida  reprendre la route de Paris, o le bon Joseph
serait si content de lui ouvrir l'htel de Vilers.

Quant  lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et
tristement sa course vers le champ de bataille, o la mort l'attendait!

Et il s'apprta  partir...

--Oui, c'est moi, dit-il  Tony qui venait de le reconnatre, mais je
vous le rpte, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperu la mine et la mche
qui brle. Elle va arriver  la poudre d'ici quelques...

Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit.

Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancs dans l'espace au milieu des
dbris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnrent
dans l'air avant de retomber sous les dcombres... horriblement mutils
et mourants ou morts!

Les Impriaux, se voyant sur le point d'tre obligs de capituler,
avaient voulu finir par un coup d'clat.

Le rempart dmantel avait t min par eux.

Ils espraient qu'un assaut gnral serait donn et comptaient faire
sauter avec leur bastion, une partie de l'arme franaise et peut-tre
de l'tat-major.

Leur projet avait t djou. Quelques hommes seulement avaient t
tus.

Mais parmi ces hommes taient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony
et le mystrieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de
l'arme...

Ce fut donc avec une vritable tristesse que les Franais entrrent le
lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.

Comme toute l'arme, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de
l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.

Ils eurent en mme temps la clef du mystre qu'ils n'avaient pu
jusqu'alors pntrer.

Le sergent du rgiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la
petite troupe commande par Tony, n'tait pas mort.

Il avait eu la chance de retomber dans les fosss de la citadelle. L'eau
avait amorti sa chute.

Interrog, il raconta l'apparition de l'homme mystrieux et dit le nom
dont Tony avait salu cet homme.

Le combattant inconnu tait celui que, de nouveau, ils appelaient le
tratre.

Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait t vu par eux,
ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.

Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des
gardes-franaises.

--Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir
glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but tait
de vendre chrement sa vie, et non de l'offrir.

--Et sa dernire action a t un acte de dvouement. Il est mort
glorieusement. Honneur  sa mmoire, rpondit Lacy.

--Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernire fois,
lui serrer la main.

--Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'tre pas mort
encore!...

Le marquis avait honte. C'est vrai.

Il rougissait d'avoir une seconde fois failli  son serment.

Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience
et c'tait assez, c'tait trop.

En se montrant, il et fallu leur parler, mettre sa main dans la leur.
Et chaque poigne de main et t pour lui une douleur, un remords...

Il prfrait viter les Hommes Rouges.

Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient  la brche
et  la tte desquels tait Tony, son ami, son frre, qu'il se dcida 
paratre, cette fois, auprs du campement des gardes-franaises.

La premire douleur passe, on s'occupa de rechercher les morts.

Le marquis de Langevin, dsol, voulait faire rendre au cadavre de Tony
les honneurs funbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire
inhumer Vilers.

Mais, malgr les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les
reconnatre au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs.




VII

ANGE ET CORBEAU


Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgr leurs
minutieuses recherches, dcouvrir les corps du marquis de Vilers et de
Tony, c'est qu'ils taient arrivs trop tard.

Ce n'tait que le lendemain matin, en effet, aprs l'vacuation de la
citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches...

Or, la nuit mme de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du
camp, tait accourue sur le lieu du dsastre.

Cette femme, c'tait mame Toinon.

Mame Toinon avait appris le dpart de Tony avec un peloton de
volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas
depuis deux mois.

Si cela n'et dpendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait
 l'ide du danger qu'allait courir son fils adoptif, et certainement
retenu Tony.

--Fais ton devoir de soldat, lui et-elle dit. Quand l'occasion s'en
prsente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir
au-devant des aventures et du danger?

Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative et t vaine.
N'avait-il pas ses paulettes de capitaine  gagner avant la fin de la
guerre?

Elle s'tait contente de faire des voeux pour lui... et d'attendre,
haletante, anxieuse...

Tout  coup une terrible dtonation avait fait tressaillir la pauvre
femme... Elle s'tait prcipite hors de la maison o elle tait loge
et avait couru au camp.

Au camp, les soldats se disaient:

--La citadelle a saut; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'tait
Tony qui les commandait..

Tony!... Tony, tu!

--Ah! s'cria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette
entreprise lui serait fatale.

Les soldats se tenaient sur la dfensive, se demandant si, aprs cette
explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie dsespre.

Mais que pouvaient faire  mame Toinon la citadelle, les Impriaux, le
sige et la bataille?...

C'tait Tony, Tony seul qui la proccupait...

--Il faut que je le revoie! s'tait-elle dit.

Et elle tait partie, bravant tout.

Elle arriva  la brche.

Le spectacle tait horrible, pouvantable, dchirant. Parmi les pierres
normes lances au loin par la force de la poudre de mine, taient des
fragments de cadavres, des dbris humains palpitant encore d'un reste
de la vie qui venait de les abandonner; bras coups, jambes dtaches,
poitrines crases, ttes noircies par la fume et grimaant la mort...

Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant 
retrouver Tony parmi ces morts mconnaissables, s'puisant en efforts
pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, aprs chaque
vaine tentative, s'arrtant, dtrompe, mais non dcourage...

Pauvre femme! Quelle force d'me il lui fallait puiser dans son amour!

Il n'tait pourtant pas difficile  distinguer des autres, le pauvre
Tony. C'tait le plus jeune et c'tait le seul officier.

Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les
avaient souills...

Mame Toinon cherchait toujours...

Tout  coup, auprs d'une casemate croule, elle crut entendre une
faible plainte...

Elle appela:

--Tony, Tony, est-ce toi?

Un nouveau gmissement rpondit  cet appel.

Dans la demi-obscurit, mame Toinon aperut un soldat gisant, la
poitrine prise sous un madrier...

Il faisait trop noir pour le reconnatre. Mais, quel qu'il ft, mame
Toinon rsolut de lui porter secours.

C'tait une rude tche pour une femme que de soulever le lourd morceau
de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle
l'crasait!

Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint  dplacer la poutre...

--Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.

--Qui tes-vous? o souffrez-vous? demanda la libratrice.

Le bless ne rpondit pas. Il tait vanoui.

Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre
garon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter  la lumire.

Tout  coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer
un cordon pass au cou du soldat, et auquel pendait une mdaille.

Ce cordon d'or, cette mdaille, elle les reconnaissait. C'tait elle
qui les avait donns  Tony le jour o il s'tait enrl dans les
gardes-franaises.

--Tony! Tony! c'est toi!...

Il ne parla point; mais elle sentit les lvres du jeune homme frler sa
main... Lui aussi l'avait reconnue.

Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il et t un
enfant...

Mais c'tait l l'effort du premier instant. Bientt, malgr elle, ses
forces la trahirent; elle dut reposer  terre son fardeau, prs duquel
elle se laissa elle-mme tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre
son plus prcieux, son unique trsor au moment o elle venait de le
reconqurir?

Marne Toinon, au dsespoir, allait appeler au secours, au risque
d'attirer l'attention des Impriaux et de faire prendre Tony comme
prisonnier de guerre, quand un bruit lger attira son attention.

A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille prcautions, se
baissant de temps  autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant
la main  ses poches.

Mame Toinon vit immdiatement  qui elle avait affaire.

L'homme qui arrivait ainsi tait un de ces _corbeaux_, comme on les
appelait, qui suivaient les armes pour dvaliser les morts sur les
champs de bataille. On avait beau les arrter, les fustiger mme,
rien n'y faisait. L'pret du gain en ramenait toujours de vritables
essaims.

Dans la situation terrible o elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien
 craindre. --H! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et
s'apprta  prendre la fuite.

Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu' une femme, il se rassura.

--Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain mtier qui vous
rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois
louis?

--De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout  fait remis de son effroi.

--Il n'y a ici, rpondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de
grands trsors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi  porter
jusque dans la ville un jeune officier bless.

--Volontiers!...

Le corbeau d'arme n'tait pas un mchant homme au fond. Il s'empressa
de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, tendit dessus un
pais manteau, et y dposa Tony avec prcaution.

--Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant  enlever le
jeune homme sur ce brancard improvis.

--Ah! je crois bien! s'cria la vaillante femme. Marchons, et soyez sr
que vous n'aurez pas perdu votre nuit.

Madame Toinon tint parole. Une demi-heure aprs, Tony tait couch dans
un bon lit, et le _corbeau_ se retirait, les poches bien garnies.

Voil pourquoi, quand le marquis de Langevin tait arriv, il n'avait
pas pu retrouver le corps de son petit-fils.

Madame Toinon n'tait pas femme  abandonner son oeuvre en si beau
chemin. Elle se mit en qute d'un mdecin.

Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravt son cher Tony, elle
ne s'adressa pas  un chirurgien de l'arme.

Elle en fit mander un dans la ville.

A la premire inspection, l'homme de l'art frona le sourcil.

--Vous tes la soeur du bless? demanda-t-il.

--Non.

--Sa femme?

--Il n'a pas dix-huit ans...

--Sa matresse alors?

Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se
trouvait devant une de ces gnreuses cratures qui, de tout temps, se
sont voues au salut des blesss.

--On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat 
soigner. Celui-l n'a pas deux heures  vivre.

La pauvre femme poussa un cri et tomba vanouie sur le lit du mourant.

Et maintenant qu'tait devenu M. de Vilers?

On se rappelle qu'il avait t surpris par l'explosion de la mine, au
moment o il s'criait:

--Fuyez!...

Il avait t lanc du mme ct que Tony.

Si mame Toinon et continu ses recherches, si elle se ft moins
exclusivement occupe de son ancien commis, elle et remarqu que sous
la mme poutre, un peu plus avant dans les dcombres de la casemate, un
autre homme tait tendu. Cet homme tait le marquis.

En soulevant la poutre qui touffait Tony, elle le dgagea galement. Le
grand air et la fracheur du matin firent le reste.

Le marquis, contusionn, froiss par sa chute, n'avait en ralit aucune
blessure srieuse. Il se trana pniblement jusqu'aux environs du camp.
En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient:

--Le combattant mystrieux, tu sais qui c'tait?

--Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait
tout  l'heure au capitaine de Lavenay.

--Et il a t tu.

--Il parat.

--Quel dommage!

--Tu le connaissais?

--J'ai servi sous lui devant Fralen.

--Et c'tait un brave homme?

--Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses
anciens soldats!...

Les soldats s'loignrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration
subite lui vint.

--Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis
et le serai longtemps! car, dcidment, c'est Dieu lui-mme qui veut que
je le sois... pour les autres seulement...




VIII

TRANGES NOUVELLES


La mort avait fauch; mais nous tions vainqueurs.

Le roi Louis XV avait fait son entre triomphale dans Anvers, pris par
ses soldats, et s'y tait fait complimenter de sa victoire par ceux-l
mme qui l'avaient remporte. L'arme franaise poursuivant sa marche,
arrte seulement par quelques escarmouches, s'tait empare de
Mons, dont la garnison n'avait pas tard  se rendre, et occup
Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgr les secours qui
lui avaient t envoys, la garnison de Charleroi avait t faite
prisonnire, le 2 aot. Le corps d'arme du prince de Conti avait
termin ses oprations et venait se fondre dans celui du marchal de
Saxe, qui allait bloquer Namur.

Runis dans Charleroi, o leur rgiment prenait quelques jours de repos,
Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation.

Elle tait singulirement amliore.

--D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement
 nos trousses ce petit diable incarn que le marquis de Langevin avait
pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de
se mettre constamment en travers de nos affaires...

--C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer...

--Pauvre garon! C'tait un brave, aprs tout, messieurs, s'cria Lacy.

--Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux
qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risque tant
de fois en face de nos pes...

--Il est mort victime de sa tmrit. Nous n'y pouvons rien. Quant 
Vilers...

--Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...

--La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus
qu' se faire aimer de la marquise...

--Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-tre pas si facile
que cela vous semble...

--C'est ton affaire. Aussi,  ta place, j'aurais demand au prince
de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours  Paris,
l'autorisation de l'accompagner...

--Non pas, dit Maurevailles.

--Pourquoi donc?

--Parce que j'ai envoy d'Anvers, aussitt la mort de Vilers, deux
hommes  moi, chargs de prendre des renseignements, l'un  Blrancourt,
l'autre  Paris...

--Eh bien?

--Celui qui est all  Blrancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon
qu'on n'y a pas revu la marquise.

--Et celui de Paris?

--Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame
de Vilers est alle rejoindre sa soeur Rjane.

--Ah! Rjane, dit Lacy, pauvre enfant!... tre frappe d'un si affreux
malheur  son ge!...

--Tais-toi! s'cria Maurevailles. Tu veilles en moi comme un remords.
Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande
par instants si ce n'est pas une entreprise dloyale et fatale que la
ntre; si ce n'est pas une oeuvre condamne d'avance que celle qui
a dsuni quatre amis fidles, tu deux braves soldats, arrach
l'intelligence  une enfant innocente et pure!...

--Il ne tient qu' toi d'y renoncer.

--Non, j'ai jur!... je tiendrai mon serment.

--coute, dit Lacy. Aimes-tu Rjane? Alors, sur mon honneur, pour ma
part, Vilers tant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu
n'as pour cette enfant que la piti qu'elle mrite si bien, si tu crois
pouvoir sans jalousie la voir l'pouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de
Lacy, je te dis: Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir
pour la consoler et la rendre heureuse...

A ce moment, on frappa violemment  la porte de la maison o ils taient
runis.

Un coursier, couvert de poussire, arrivait de Paris. C'tait celui
qu'avait envoy Maurevailles.

Les trois Hommes Rouges l'entourrent.

--Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles?

Luc hsita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.

--Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au
courant des choses et ont autant d'intrt que moi  connatre le
rsultat de ton voyage.

--S'il en est ainsi, commena le courrier, que monsieur le chevalier
veuille bien prendre la peine de m'couter. Selon les ordres qui
m'avaient t donns, je me suis rendu  Paris, o je suis descendu, non
pas  l'htel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix,
j'ai jet mon dvolu sur les _Armes de Bretagne_, dont l'hte est mon
compatriote.

--Sois plus bref, dit Maurevailles.

--A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les _Armes de Bretagne_ ajoutent
celui d'tre situes sur le quai de Bthune,  deux pas de l'htel de
Vilers...

--Peut-tre tait-ce trop prs, fit observer Maurevailles. Ta prsence
aurait pu soulever des soupons.

Luc se mit  rire.

--J'esprais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il.
Avant de me prsenter  l'auberge des _Armes de Bretagne_, j'avais fait
peau neuve. Vtu d'un sarrau de toile, dbarrass de ma perruque et
coiff  la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial frachement
dbarqu  Paris et venant y chercher une place. C'est  ce titre que je
me prsentai, en priant matre Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en
rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.

--Excellente ide!

--Je m'en vante. Elle russit d'autant mieux que plusieurs des
serviteurs de l'htel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher,
vider un pot de vin chez matre Le Roux, en cancanant sur leurs matres
avec les autres laquais du voisinage.

--Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.

--C'est--dire, rpondit Luc, que je fus bientt leur compagnon
indispensable. C'tait moi qui rgalais la plupart du temps, sous
prtexte de me faire indiquer la place que je dsirais.

--Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'htel de
Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien dcoupl comme vous
tes, vous lui eussiez certainement convenu...

--O donc est-il? demandai-je.

--Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps pass pour mort, et
Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le
vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la
maison, nous a dit que son matre n'tait pas si mort qu'on le croyait.

--Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naf.

--Oh! pas tout de suite. Aprs la guerre seulement, s'il n'est pas tu.
En ce moment il se bat comme un lion  l'arme de Maurice de Saxe...

--Morbleu! comment savent-ils cela? s'cria Maurevailles stupfait.
Vilers, malgr sa promesse, aurait donc revu la marquise?...

--Attendez pour vous tonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous
garde le singulier pour la fin.

--Parle vite!...

--La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire  la mort de son
mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retire dans
son htel. C'est mme pour cela que les domestiques peuvent aller, le
soir, boire et bavarder  leur gr. Elle n'admet auprs d'elle que le
vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...

--Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?...

--Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout
dvou au marquis. Aussi reste-t-il absolument impntrable. Et puis, je
n'ai pas os me frotter trop  lui...

--Pourquoi donc?

--J'tais dj auprs de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux
Joseph aurait pu me reconnatre.

--Alors, c'est tout ce que tu sais?...

--Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intressante.

--Laquelle?

--Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise runit ses femmes de
chambre dans son boudoir et les fait choisir des toffes, tailler et
coudre...

--Coudre!... s'cria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu l?

--L'exacte vrit, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prpare une
layette.

--Une layette!... Et pour qui?

--Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...

--Hayde enceinte!... s'crirent d'une seule voix les trois officiers.
C'est impossible!...

--Cela est pourtant.

--Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a
tromps. Avant de partir pour la frontire, il a revu la marquise. Voil
le secret de cette disparition. Le lche mentait  sa parole!

--Et le prtendu remords qui l'a ramen  nous n'tait que le dsir de
nous jouer. Certain qu' la fin nous le punirions de sa dloyaut, il
a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous
attristions sur sa rsignation au rle de victime, il tait dans les
bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crdulit!

--C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je
disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi  mon
pe. Je maudis ce tratre...

--Que sa mmoire soit  jamais fltrie!

--Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'
terminer au plus vite la guerre, pour rentrer  Paris et en finir.




IX

LE RVEIL


Le courrier avait racont l'exacte vrit: la marquise de Vilers allait
devenir mre.

Ce bonheur qui lui avait t refus pendant les quatre premires annes
de son mariage, ces quatre annes passes dans l'amour heureux et
paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif
drobes aux pripties de la lutte.

Mais de quelles craintes terribles cette joie n'tait-elle pas mlange!
Cet enfant qui allait venir au monde connatrait-il son pre? La
fatalit ne l'avait-elle pas dj fait orphelin?

La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle
croyait que son mari, suivant l'arme en volontaire, continuait la
guerre jusqu' la fin.

Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait
qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point,
par une lettre envoye  Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.

--S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en
avertirait certainement...

Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son
poux.

La prire lui donnait du courage et de l'espoir.

La marquise, du reste, avait  s'occuper de sa soeur, la pauvre Rjane,
toujours folle.

Rjane s'amusait beaucoup des prparatifs qu'Hayde faisait pour son
enfant. Selon elle, ces toffes blanches qu'on faonnait, ces tulles
qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'tait pour son trousseau
de noces...

De noces avec Maurevailles qui n'tait pas sorti de sa pense.

Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant
ces petits vtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant
avec eux.

Le temps s'coulait ainsi.

Un jour que la marquise tait sortie, sous l'escorte du vieux Joseph,
pour se rendre  l'glise de Saint-Louis, une personne, vtue en femme
du peuple, se prsenta  l'htel de Vilers, demandant  parler  la
marquise.

Obissant  la consigne qu'il avait reue, le suisse lui barra le
passage.

La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dpt  rendre  madame de
Vilers.

Mais les vnements, qui s'taient passs lors de l'enlvement de la
marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.

--Quelle que soit votre mission, dit-il  la femme, j'ai ordre formel de
ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph.

--Et o est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.

--Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.

--Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur
bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela  faire, moi?...
Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voil comme on me reoit.
Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz  votre M. Joseph qu'il prenne
la peine de passer d'ici  ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la
servante de mame Toinon, a quelque chose de srieux  communiquer  la
marquise!...

C'tait en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui
gardait la boutique pendant que sa matresse allait avec Tony au bal de
l'Opra.

Lors de son dpart pour les Pays-Bas, c'tait encore  Babet que mame
Toinon, qui avait ferm sa boutique, avait confi la garde de la maison.

Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond,
Babet, dans la forme, n'tait pas la douceur mme. Aussi comme le suisse
lui dclara que M. Joseph aurait probablement autre chose  faire que
d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce
colre.

Ses clats de voix attirrent l'attention de Rjane qui, guide par le
bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour.

Ds qu'elle l'aperut, Babet, malgr les efforts du suisse, courut 
elle.

--N'est-ce pas, s'cria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que
ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra?

Rjane la regarda avec tonnement, puis, comme frappe d'une ide
subite:

--Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lvres, venez. C'est _lui_
qui vous envoie?

Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser  Maurevailles, entrana
la vieille Babet baubie.

Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les
paules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Rjane jusque dans le
boudoir.

--Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous?

--C'est un paquet que j'apporte.

--Un paquet?

--Oui, pour madame de Vilers.

--Ah! fit Rjane dsappointe. Et qu'y a-t-il dans ce paquet?

--Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'tais la servante
de mame Toinon, la costumire, qui est partie en me laissant la garde de
la maison. Ce dpart a naturellement t connu dans le quartier. Cette
nuit, des voleurs sont entrs, ont tout bris, tout fractur, tout
emport. Ils n'ont laiss que ce qui leur a paru ne rien valoir pour
eux.

--Eh bien, dit Rjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas
Maurevailles tait indiffrent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous
tre utile?

--Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma
patronne, que j'ai caches moi-mme en lieu sr, n'y ont point pass...
Mais voici pourquoi je viens:

Parmi les objets laisss par les voleurs, se trouve un coffret dont
ils ont bris la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas  mame
Toinon, ne contient qu'un manuscrit sign: Marquis de Vilers.

Naturellement je ne me suis pas amuse  le lire... a ne me regardait
pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame
Toinon, comme je sais que M. Tony tait l'ami de M. de Vilers, j'apporte
le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les
voleront pas!...

Et Babet tendit le manuscrit  Rjane, qui l'ouvrit machinalement.

Tout  coup la jeune fille tressaillit.

--Ah! s'cria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour
votre peine!...

Elle dtacha son bracelet et le tendit  Babet tonne.

--Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce
n'est point pour avoir une rcompense que je suis venue. Chez mame
Toinon, on n'a besoin de rien...

--Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi...
Je vous en saurai gr.

Cette fois Babet accepta un prsent, si gracieusement offert, et s'en
alla avec force rvrences.

En passant devant la loge du suisse, elle eut une vellit d'y entrer
pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zl qui avait
failli l'empcher d'accomplir la mission qu'elle s'tait trace. Elle se
contenta de lui lancer un regard de triomphant mpris.

Reste seule, Rjane s'tait hte de parcourir avec avidit le
manuscrit.

Ce qui l'avait frappe, lorsqu'elle y avait jet les yeux, c'tait un
nom plusieurs fois rpt: le nom de Maurevailles.

Ce nom avait, pour elle, prt immdiatement au manuscrit une valeur
inexprimable.

Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle et tout donn  Babet pour
avoir ce manuscrit.

Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet.

Maintenant elle lisait, ardemment, fivreusement, concentrant toute son
attention sur ce rcit auquel tait ml celui qu'elle aimait.

D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels
sortaient seuls les noms propres.

Puis, peu  peu, le jour commena  se faire dans son esprit. Le
manuscrit--que nos lecteurs connaissent--racontait le serment fait
devant Fralen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles
pour toute autre qu'Hayde, qu'il tait condamn  aimer de par la
parole donne.

A mesure qu'elle lisait, une raction se faisait dans son esprit
boulevers. Quand elle eut fini, la raison lui tait revenue...

Hayde n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.

C'tait donc  la jeune fille de se faire aimer de lui...

Elle le comprenait. Donc, elle tait sauve!

Aprs le manuscrit, Rjane lut la lettre qui tait reste au fond du
coffret.

Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale.

La suscription disait:

_Au baron de C.... ou  celui qui trouvera, ce coffret_.

Ce qui avait autoris Tony  rompre le cachet et l'avait, par la suite,
lanc dans toutes les aventures que nous avons racontes.

Mais Rjane paraissait, en cela, mieux renseigne que Tony.

--Le baron de C...? s'cria-t-elle. Mais c'est videmment ce vieux baron
de Chartille, qui, aprs avoir t l'ami intime du pre de M. de Vilers,
se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu' lui, en
effet, pouvait-il songer  confier ses secrets intimes? M. de Chartille
tait  la fois son pre et son frre. Oh! oui, c'est bien  lui qu'est
adress ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave;
lui, le modle de l'honneur... Il nous protgera tous!...

Hayde rentrait  ce moment. Sa surprise fut extrme, quand elle
entendit Rjane lui dire avec tranquillit:

--Soeur, ne te dshabille pas; ne fais pas dteler ton carrosse.
Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous
sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.




X

A SAINT-GERMAIN


Le baron de Chartille tait un de ces hommes dont notre vie moderne 
toute vapeur a rendu les spcimens bien rares.

Haut de six pieds, la poitrine large et dveloppe, bien camp, bien
proportionn, le baron figurait  merveille l'Hercule antique dont il
avait la stature et la vigueur.

On ne savait pas au juste son ge rel. Lui-mme prtendait l'avoir
oubli. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait tre presque
centenaire.

Cela ne l'empchait pas d'tre solide, droit et ferme, comme les vieux
chnes de la fort de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis.

Nous parlons de la fort de Saint-Germain, car c'tait l que le baron
passait la plus grande partie de son existence.

Il habitait prs du parc un vieil htel aux vastes salles o sa taille
colossale tait  l'aise. Par une faveur spciale, due  ses services
et  ses relations  la cour, il avait l'autorisation, bien rarement
accorde, de chasser dans la fort royale.

Cette autorisation, il en usait largement. Ds la pointe du jour, on
pouvait le voir, le mousquet sur l'paule, courir les alles,  la
recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi
entre mille par le vieux baron qui avait t un des veneurs les plus
expriments de son temps et qui se faisait fort, avec son unique
limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour,
avec leurs meutes runies.

Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque
jour, portant sur son paule le gibier qu'il venait d'abattre, ne
pouvaient songer  le dmentir.

La chasse tait le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait
ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son
fauteuil quelques chapitres des _Traits militaires de Vauban_, ou
quelques posies de Malherbe. Il est vrai qu'aprs cette lecture, il
gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin.

Avec une vie ainsi rgle, le baron venait fort rarement  Paris, o
aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il tait trop
vieux pour se dranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le
chemin de sa demeure, o un bon accueil les attendait.

Tel tait l'homme auquel le marquis de Vilers avait adress son
testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de
quelqu'un de sa famille qui saurait l'amiti toute particulire qui le
liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la prcaution de le
dsigner autrement que par son initiale. On a vu le rsultat de cette
ngligence.

Quant au baron de Chartille, il avait continu  chasser dans sa fort,
sans s'tonner de l'absence de Vilers.

Dans les commencements, il s'tait content de dire:

--Vilers me nglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil
ami. Je lui ferai des reproches.

Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pens:

--Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires
de guerre  son retour. Cela me ragaillardira!...

Quand Rjane, montrant  sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait
aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait
de lumire.

Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tt pens.

Rjane n'tait donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort
sagement. La foi en le baron de Chartille, l'esprance d'tre marie par
lui  Maurevailles, l'avaient comme ressuscite.

Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette ralit
si heureuse!

Elle donna l'ordre de partir immdiatement pour Saint-Germain.

La route parut longue aux deux femmes qui avaient hte de voir le vieux
baron et de savoir ce qu'il dciderait en cette affaire.

Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin 
l'htel de Chartille.

Le baron, selon sa coutume, tait dans son grand fauteuil. Il tenait
ouvert sur ses genoux le clbre _Trait de Vnerie_, de Jacques du
Fouilloux, livre spcial, ddi  Charles IX, et qui tait alors comme
un oracle dans cette science aujourd'hui tombe en dsutude.

En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre
et se leva militairement.

--Bnis soient les dieux! s'cria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils
m'amnent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien  vous,
marquise, de n'avoir pas oubli le vieux solitaire et de venir le voir
dans son ermitage...

Mais remarquant tout  coup le voile de tristesse qui s'obstinait 
altrer le sourire de la marquise:

--Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite
m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?...

Ce fut Rjane qui lui rpondit en lui tendant le manuscrit.

Il le parcourut fivreusement.

--Oui, je savais dj une partie de cette histoire, murmura-t-il en
lisant l'histoire de Fralen... Mais j'tais loin de souponner toute la
vrit...

Il arrivait  la fin.

--Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le mme!... mais il n'y
a rien  dire. J'tais ainsi, pis que cela peut-tre,  son ge...
Corbleu!... j'espre bien que Lavenay ne l'a pas tu?...

La marquise le mit alors rapidement au courant des vnements qui
s'taient passs aprs le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard,
assis dans son fauteuil, la tte appuye sur la main droite, coutait
ardemment.

Quand elle eut fini, il tendit la main vers le cordon qui pendait prs
de son fauteuil et sonna.

Un domestique apparut.

--Lapierre, dit M. de Chartille, va dire  mon cocher d'atteler tout
de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prpareras ma grande
valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner...

Habitu de longue date  l'obissance passive, le domestique salua et
sortit pour excuter les ordres du baron.

--O allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers tonne.

--Aux Pays-Bas, parbleu!

--Comment, vous voulez?...

--Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends  son appel. Il
est l-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra
longtemps...

--Mais que comptez-vous donc faire?

--Le dbarrasser de ces gens qui le gnent. Quand ils ne seront plus l,
il sera dgag de son serment envers eux...

Le vieux baron disait cela avec une simplicit, une assurance
stupfiantes. C'tait  croire qu'il s'agissait de la chose la plus
simple du monde.

--Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de
Vilers.

--J'en connais un, je les connatrai tous. J'avais, du reste, une
vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le
temps, avec son grand pre, une affaire dans laquelle celui-ci s'est
assez mal conduit... Il a refus de se battre avec moi, sous prtexte
que j'tais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec
le pre, Gatan de Lavenay, qui tait alors lieutenant 
Navarre-Infanterie... c'tait un duelliste de profession, celui-l. Mais
on a arrt l'affaire, sous le prtexte que j'tais trop vieux... Je
serai enchant de rgler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la
famille!...

--On le dit terrible  l'pe, objecta Rjane.

--Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une
cinquantaine d'annes... plus mme, soixante ans au moins... nous tions
dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs matres
d'armes du rgiment..... Il y avait l Chaverny, de Pons, Bressac et un
Maurevailles qui devait tre,  propos, le grand-pre ou le grand-oncle
de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la
place Royale... Eh bien, nous blessmes les dix prvts. De notre ct,
il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traverse par l'pe d'un
sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant
un mois  la cour...

Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son pe, ses pistolets et
son manteau de voyage. La berline tait attele et le postillon faisait
claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaait sur le haut de la
voiture la valise de son matre et la sacoche qui contenait ses effets
personnels.

--Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et
celle de Rjane. Retournez  Paris. Dans quelques jours, vous aurez des
nouvelles...

Mais comme la marquise s'apprtait  prendre cong de lui, Rjane, toute
confuse, toute rouge, restait immobile et cloue sur son sige.

--Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur
n'est pas encore compltement dcharg... Parlez donc!

Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut
soudain.

--Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y
en a un... qu'elle aime...

--Parbleu! s'cria le baron. Toujours l'histoire de _Romo et Juliette_!
Et comment s'appelle-t-il, votre Romo?

--Le chevalier de Maurevailles... murmura Rjane.

--Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune
fille et en la conduisant auprs de sa soeur, soyez sans crainte. On le
mnagera, votre Romo. Et, si vous le dsirez mme, on vous le ramnera.

Rjane ne put se dfendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron
qui n'avait point tromp son attente, puis se retira avec sa soeur...




XI

UN DE MOINS


Tandis que madame de Vilers et Rjane retournaient  Paris, le baron de
Chartille brlait la route.

Avec une vigueur incroyable  son ge et que lui eussent envie bien
des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne
s'arrtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la
voiture.

Enfin le baron arriva au camp, et aprs s'tre fait reconnatre, demanda
une entrevue immdiate  Maurice de Saxe.

Son nom tait bien connu. Le marchal s'empressa de recevoir le brave
centenaire en s'enqurant avec dfrence du motif videmment grave qui
pouvait l'amener  l'arme.

M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers
avec lesquels il dsirait avoir en sa prsence un entretien srieux.

Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se
prsentaient.

Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, ds les
premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible:

--Vilers est mort!...

--Vilers est mort!... s'cria le centenaire avec douleur. Mort...
Assassin, sans doute?...

Respectant l'ge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas
cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au dbat, s'empressa
de rpondre:

--Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons
tous dsirer: il a t tu  la prise de la citadelle d'Anvers...

--C'est une attnuation, dit le baron de Chartille en passant son gant
sur sa paupire humide. On pourra du moins dire  sa veuve: Votre mari
tait un brave et loyal officier!...

Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apporte
son courrier, s'cria:

--C'tait un tratre!

--C'tait un tratre!... rptrent comme un double cho Maurevailles et
Lacy.

--Que dites-vous, messieurs? s'cria avec indignation le baron. Lui
reprocherez-vous jusqu'au del du tombeau une faute de jeunesse qu'il a
expie d'une si sublime faon?

--C'tait un tratre!... rpta de nouveau Lavenay.

--Ah! je vous remercie de me donner un dmenti, monsieur de Lavenay!...
s'cria le vieillard emport par la colre. Je vais savoir enfin si,
dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son pe contre
la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque
au visage, pour que toute l'arme vous reconnaisse comme un lche
calomniateur!...

Le vieux baron avait redress sa haute taille. Sa main impatiente
faisait tournoyer son pe, qu'il avait tire du fourreau. Maurice de
Saxe crut devoir s'interposer.

--Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay
regrette sincrement de vous avoir offens par des paroles que...

--Non, non, dit l'obstin vieillard. Marchal, vous, l'honneur en
personne, je vous en supplie, laissez-moi chtier ce tourmenteur de
femmes.

--Mais il nous faudrait des tmoins, objecta Lavenay.

--En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons
des tmoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai 
vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon ct.
Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde!

Il n'y avait rien  rpliquer. Lavenay tira son pe.

Mais l'assurance semblait l'avoir abandonn. Aux attaques,  la fois
furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement,
arrivant  peine  la parade.

Deux fois dj l'pe du vieillard avait effleur sa poitrine, enlevant
des lambeaux de drap... C'tait vraiment un rude adversaire que le baron
de Chartille!

Les tmoins de cette scne en suivaient anxieusement les pripties.

Tout  coup, l'pe du baron dcrivit un cercle, prit celle de Lavenay
en tierce pour l'carter par un froissement rapide. Le fer suivit le
fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu' la garde dans la poitrine du
jeune homme qui tomba lourdement.

Il tait mort.

--Je vous demande pardon, marchal, de vous avoir fait assister  cette
scne, dit froidement M. de Chartille en remettant son pe au fourreau.
Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami.
Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'
nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite...




XII

MA MRE!...


Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait loue au fond
de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony.
Terrifie par l'arrt brutal du mdecin qui,  premire vue, avait
dclar le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas
voulu accepter cet arrt comme dfinitif.

C'est une particularit, souvent fort heureuse, de la nature humaine,
d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux
mauvaises qu'aprs un contrle indiscutable.. Le second chirurgien que
la mercire alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier.

--Votre soldat est fortement avari, dit-il avec une grimace non
quivoque, mais le coffre est solide et  cet ge-l il y a toujours de
la ressource...

--Alors, monsieur, vous esprez...? demanda mame Toinon palpitante
d'motion.

--Je n'espre rien, sacrebleu! dit le mdecin qui appartenait  la
classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien
de plus. Il y a pas mal de dchirures dans la peau de ce garon. Mais
jusqu' prsent rien de cass. Si l'intrieur n'est pas plus dtrior
que l'extrieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai rponse...
En attendant, soignons-le...

Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'tait dj beaucoup. Elle
s'installa prs du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter
qu'il ne ft hors de danger.

Quelques jours se passrent. Chaque matin le mdecin venait et hochait
la tte d'un air satisfait. Se mprenant, comme l'autre, sur la nature
de l'affection qui liait mame Toinon  Tony, il murmurait:

--On vous le tirera d'affaire, votre chri. Allons! du temps et de la
patience, voil les grands remdes qui valent mieux que tout.

De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme.
Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'tait-ce pas
pour lui, pour le revoir, pour tre auprs de lui qu'elle avait quitt
Paris, ses affaires, son magasin, tout?

Auprs du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgr
elle, les paroles des deux mdecins lui revenaient  l'ide.

--Est-ce votre mari, votre amant? avait demand l'un.

--On vous le sauvera, votre chri!.. s'tait cri l'autre.

C'tait donc possible!... Malgr la diffrence d'ge qui les sparait,
Tony pouvait donc, sans trop tonner le monde, devenir son amant, son
mari?...

Malgr elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait porte
 recueillir,  lever Tony, s'tait modifi avec le temps, sans qu'elle
s'en rendt compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu
 peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois
elle avait remarqu avec orgueil combien Tony se faisait beau garon...
Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des
fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise,
une contrarit jalouse!... A cette heure o elle tait l, prte 
donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce
qui dominait en elle, ce n'tait pas le dvouement de la mre pour son
fils, c'tait la passion folle de l'amante pour l'amant.

Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il?

Hlas! il tait l, gisant encore sans connaissance, envelopp de
bandelettes, en proie  une horrible fivre, incapable de parler, de
comprendre mme... tait-elle sre seulement de le sauver? Devait-elle
demander  Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en tait encore 
implorer sa vie?

Mais, tout  coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand
la bouche de Tony  demi vanoui s'tait colle sur sa main... O
souvenir cruel et doux  la fois! Ce baiser la brlait... Elle et voulu
l'effacer de sa mmoire, et ses lvres fivreuses le cherchaient  tout
instant sur sa main.

Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le
paradis!

Il tait onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme
s'tait assoupie sur son fauteuil.

Un mouvement du malade la tira de sa torpeur.

Tony s'agitait faiblement. La fivre avait augment, le dlire
tait venu. Le jeune officier murmurait  demi-voix des paroles
inintelligibles.

--Qu'as-tu, Tony, mon trsor? Parle, parle, demanda la jeune femme.

--Ma mre!... dit le bless, dont le visage s'illumina d'une expression
de batitude.

Ainsi, il l'appelait sa mre! Lui-mme ne voulait tre que l'enfant de
mame Toinon...

Et la pauvre exalte, ramene par cet unique mot au sentiment rel des
choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses penses de
_femme_ pour n'tre plus que _mre_.

--Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne
pensant dj plus aux rves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus
songer qu'au rle maternel dont elle s'tait charge.

--Ma mre! rpta Tony.

Mais la fivre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des
efforts qui lui arrachaient de sourds gmissements, il semblait se
dbattre contre un ennemi inconnu. Dans son dlire, il poussait des cris
terribles, appelant ses amis  son aide, repoussant mame Toinon qui
s'efforait en vain de le contenir et de le calmer.

La pauvre femme, effraye, envoya au plus vite chercher le mdecin. En
apercevant le malade, celui-ci hocha la tte:

--Voil la crise que j'apprhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle
peut l'emporter.

--Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fivre?

--Eh! je n'ose l'essayer... coutez: vous m'avez dit, je crois, que vous
aviez de l'argent?...

--Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai  Paris. Je vendrai
tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les
verrais... Quelle que soit la somme ncessaire, je l'aurai, Dites, dites
vite... Que faut-il?

--Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous
proposer de faire venir mon minent collgue le docteur Van Hlfen. Il
a spcialement tudi ces maladies du cerveau et pourra nous tre d'un
grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas 
se dranger, surtout la nuit, sans tre grassement pay...

--Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il
voudra, mais qu'il le sauve!...

Le chirurgien sortit et revint bientt avec le docteur Van Hlfen.

Le dlire de Tony tait  son plus haut priode.

Le docteur Van Hlfen considra avec attention le malade, et, non sans
quelque difficult, parvint  lui saisir le poignet.

--Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent histori
et dcoup, cent vingt-deux pulsations  la minute... C'est beaucoup,
beaucoup... Il faut rduire cela...

Puis se tournant vers mame Toinon:

--Donnez-moi un grand drap, dit-il.

--Un drap?

--Oui, un drap de lit.

La mercire s'empressa de le satisfaire.

--Maintenant, de l'eau!...

--De l'eau tide? dit mame Toinon.

--Non pas. De l'eau froide, glace mme, si c'est possible.

Il y avait dans la maison un puits trs profond. On courut y puiser un
seau d'eau frache.

Le docteur y trempa le drap, et, aid de son collgue, le glissa sous
Tony...

--Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'cria mame Toinon
stupfaite.

Sans s'inquiter des craintes de la mercire, le vieux savant qui,
devanant les ides modernes, avait dcouvert un traitement dont ne se
servent pas encore nos docteurs--peut-tre parce qu'il abrgerait le
nombre des visites,--enveloppa Tony dans le drap mouill et le maintint,
malgr sa rsistance, dans cette enveloppe glace.

--Quatre-vingts!... dit-il en consultant aprs quatre minutes le pouls
du malade. Le dlire n'existe plus...

En effet Tony semblait beaucoup plus calme.

--Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme
l'eau s'chauffe, vous le rafrachirez toutes les trois heures. Vous
ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher
collgue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!...

Mame Toinon voulut insister pour le payer.

--Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera
debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau frache... toutes les trois
heures... jusqu' demain. Au revoir!...

Il sortit. Le chirurgien le suivit.

Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony.

Vingt-quatre heures se passrent, au bout desquelles la fivre disparut
compltement.

Mais Tony continuait  rpter:

--Ma mre!...

--Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mre...

Le malade sourit:

--Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous
le rendrai jamais assez. Mais vous n'tes pas ma mre... Ma vraie mre,
je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mre, est
morte! Ce n'est plus qu'en rve que je puis la revoir!... Ah! j'tais
bien heureux tout  l'heure.

--Mon Dieu! s'cria mame Toinon, voil le dlire qui le reprend...

--Non, dit Tony, je n'ai pas le dlire. Je vous dis que j'ai vu le
portrait de ma mre...

Et il lui raconta comment avait t dcouverte sa parent avec le
marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montr le mdaillon
o se trouvait le portrait de sa mre, mais en lui disant qu'elle
n'existait plus...

Mame Toinon tait aussi mue que lui.

--Oui, elle est morte, rpondit Tony, et je ne tarderai pas  la
rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent annes d'existence!

--Toi, mourir! s'cria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es
sauv, au contraire. Il t'a admirablement soign, le bon docteur, et je
continuerai son oeuvre, je te le jure!

La chre femme tait dans l'ivresse.

Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'tait
pas elle qu'il appelait sa mre!

Et il l'aimait pourtant!

L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimt?...




XIII

L'OFFICE FUNBRE


En prsentant  nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que
son existence tait trs mthodiquement rgle.

Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part.

De mme que, chaque matin, on tait sr de le voir, quelque temps qu'il
ft, partir le fusil sur l'paule, de mme, tous les dimanches, on le
voyait dans l'glise de Saint-Germain, o sa place tait rserve,
coutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidles qui
l'entouraient.

Aussi, aprs avoir veng son ami Vilers, son premier soin fut-il de
faire dire une messe pour le repos de son me.

Il s'adressa au marchal de Saxe et lui demanda la permission de
disposer de ses soldats pour rendre la crmonie plus digne.

Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement.

Quant aux soldats, ce fut  qui serait admis  prendre part  ce travail
destin  honorer le souvenir d'un brave.

En quelques jours, un autel colossal fut lev au milieu du camp, autel
fait de bois et de terre, orn de branches de feuillage, dcor de
faisceaux d'armes et de trophes de drapeaux. Avec un got parfait, les
soldats disposrent de chaque ct de l'autel improvis des pices de
canons dtaches de leurs affts et mises en croix, autour desquelles
des lames de sabres formaient une tincelante aurole, tandis qu'une
haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremls, formait comme
un berceau au-dessus de l'officiant.

Il fut dcid que chaque rgiment enverrait un dtachement  la
crmonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en
relever l'clat.

La crmonie allait commencer, lorsque trois soldats des
gardes-franaises vinrent solliciter l'honneur d'tre reus par le
baron.

Il les fit entrer.

--Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent mridional, nous
n'avons pas l'honneur d'tre connus de vous. Mais nous pensons que vous
ne nous en voudrez pas de vous dranger quand vous saurez que nous
servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous
aimions...

--Que nous aimions beaucoup... appuya comme un cho le second
garde-franaise, en lequel on a dj reconnu le Normand, insparable
compagnon du Gascon.

--Et pour qui nous aurions donn notre vie, murmura d'une voix  peine
intelligible le troisime, qui semblait avoir une extrme difficult 
mettre des sons et dont le nez rouge prenait, grce  l'motion, des
teintes violaces.

Celui-l, c'tait Pivoine.

--Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi
s'agit-il?

--Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prire  vous adresser.
Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait
les vingt hommes sur la brche, le jour de l'explosion...

--Le cornette Tony?...

--Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engag depuis
six mois  peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir...

--Au plus bel avenir..., rpta le Normand.

--Nous l'aimions tous...

--C'est lui qui m'a crev la gorge, chuchota Pivoine en passant sa
grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais
pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur
cela et fait!... Ah! je voudrais qu'il ft l, quand mme ce serait
pour me flanquer encore un coup de pointe!...

--Tony a t l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis
mme dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts
ensemble.

--Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix mue, vous venez
me demander de comprendre Tony dans les prires qu'on va dire pour le
marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais
encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice.
Oui, allez dire  vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et
du cornette Tony seront unis, dans la crmonie qui se prpare, comme
eux-mmes ont t unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on
pensera dans les prires  tous ceux qui ont pri avec eux et qui n'ont
ici ni ami, ni frre pour les reprsenter...

--Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'cria La Rose; toute l'arme
vous bnira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin
de la vie d'un homme...

--De deux hommes... dit le Normand.

--De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'crier Pivoine; je ne peux
plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide...

--Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'motion commenait
 gagner; le temps se passe. Il faut penser  la crmonie.

Les trois soldats prirent cong du baron pour avertir leurs camarades du
succs de leur dmarche.

Une heure aprs, un coup de canon annonait le commencement du service
funbre.

Comme nous l'avons dit, de nombreux dtachements y assistaient.

En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient cte  cte.

Le marchal de Saxe, toujours tran dans sa petite carriole d'osier et
en grand uniforme, s'tait fait placer au milieu du carr des troupes. A
sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, galement en tenue; 
sa gauche, le marquis de Chartille.

Derrire eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirig
les oprations du sige d'Anvers, et qui avait charg Tony de la
terrible mission o il avait perdu la vie.

Puis, les officiers du rgiment de Bourgogne, o Tony tait cornette;
ceux des gardes-franaises, anciens compagnons du marquis de Vilers.

Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le
soldat qui avait eu le poignet cass  la prise du chteau du margrave,
et qui avait gagn les galons de brigadier en mme temps que Tony
conqurait l'charpe; Brianon, le sergent qui, seul, avait survcu 
l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand.

Sur le ct, deux femmes pleuraient, inclines; c'taient maman Nicolo
et Bavette.

Mais (chose trange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda
pas  tre remarque. Maman Nicolo surtout, malgr sa douleur relle, ne
pouvait s'empcher de regarder de temps en temps autour d'elle.

Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de mme.

--C'est bien singulier... murmuraient-elles aprs chaque vaine
recherche.

Le baron de Chartille ne tarda pas  remarquer cette attitude, qui finit
par l'intriguer au plus haut point. Une ide lui vint.

Il avait fait une enqute auprs du marchal de Saxe, du marquis de
Langevin, des Hommes Rouges. Cette enqute ne lui avait appris que la
mort de Vilers, qui restait sans preuve matrielle. Il se dit que,
peut-tre, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs
rsultats qu'en continuant  s'adresser aux grands.

--Aprs la crmonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes.

Le prtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant cong
de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers
maman Nicolo.

Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrta.

--Et pourtant, mon vieux, si a allait tre comme la dernire fois!...
disait le Gascon La Rose.

--Ma foi, rpliqua le Normand, cet homme-l a pour spcialit de
ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouv son cadavre...

--De qui parlez-vous donc? s'cria M. de Chartille en s'approchant.

--Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une ide qui
vient de me surgir, dit La Rose.

--Laquelle?

--Qu'il n'est peut-tre pas mort.

Le baron eut un mouvement de joie.

--Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il.

--Le pass. Voyons, coutez. La premire fois, M. de Vilers est bless 
mort. On le porte aux caveaux du Chtelet. On le couche sur les dalles.
On le met en bire. On fait son enterrement... Crac, il reparat 
Blrancourt juste  temps pour nous donner un rude coup de main,  ce
pauvre Tony, au Normand et  moi.

--C'est juste. On m'a parl de cela. Aprs?

--Aprs?... Il trouve un gouffre, une espce de puits sans fonds, perc
dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien
oui. Il en sort par une cluse dont nous profitons du mme coup, Tony et
moi.

--C'est prodigieux, en effet. Ensuite?

--Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah!
ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face
de lui se dresse le prtendu mort qui l'avertit de prendre garde...

--Eh bien?

--Eh bien, monsieur le baron, en rflchissant  tout cela, pendant la
messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers tait mort, et
si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique,
le voir tout  coup reparatre plus vigoureux que jamais!...

Ce que disait le brave La Rose tait certainement bien invraisemblable;
pourtant cela concordait tellement avec les dsirs du baron qu'il ne put
s'empcher d'y songer aussi.

Et ce fut dans cette pense qu'aprs un adieu amical aux deux soldats,
il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait
prcisment fait remarquer la veille.

L il fut question d'un bien autre sujet.

La petite Bavette, trs loquace de sa nature, parla au baron de l'amour
que Toinon portait  son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur
avait, ds le premier jour, battu pour le jeune garde-franaise;
Bavette, qui avait trembl pour son bonheur en voyant Tony devenir
sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constat sans un violent
sentiment de jalousie, la faon dont mame Toinon traitait Tony. Son
coeur de femme ne s'tait pas tromp sur la nature de l'affection de la
costumire pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y mprendre.
Bavette, non.

Aussi avait-elle t fort tonne de ne pas voir mame Toinon au service
funbre. Cela l'avait amene  songer que, depuis le jour fatal, on
ne l'avait pas revue. Que lui tait-il arriv? Qu'avait-elle fait?
tait-elle repartie pour Paris? Ce n'tait pas probable...

--Mais elle n'a pas mme paru aux recherches qui ont t faites, fit
observer maman Nicolo.

--Une pareille indiffrence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas
femme  agir ainsi... Il y a une raison.

--Oui, il y a un motif; mais lequel?

Lequel? Voil ou l'on s'arrtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne
pouvaient dcouvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mre
adoptive de Tony. Mais toutes ces indcisions taient de nature 
intriguer davantage encore le baron. Les soupons grandissaient de plus
en plus dans son esprit.

--N'y a-t-il point connexit entre ces diverses disparitions? se
demandait-il.

Et il se promit de rechercher mame Toinon.

Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des
aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'tre accompagn par l'un
des soldats qui taient venus chez lui le matin. Il se promit de leur
parler et de demander pour eux  Maurice de Saxe les quelques jours de
cong ncessaires pour un voyage  Anvers.

Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperut justement
les trois hommes attabls avec un singulier personnage, dont la stature
minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des
soldats.

Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'tait le nain de Blrancourt,
qui, selon l'intention qu'il en avait manifeste, venait de rejoindre
ses amis les gardes-franaises.

--Ainsi, disait srieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager
parmi vous?

--Tu veux rire, mon ami Goliath, rpliqua Pivoine en frappant du
poing sur la table, si tu m'avais propos cela quand je faisais les
enrlements  la porte du _Sergent recruteur_,  Paris, je t'aurais pris
par la peau du cou et coll dans une niche... Ici, c'est diffrent, tu
es un ami... trinquons!

Le nain versa  boire et huma une large lampe. Les gardes-franaises le
regardrent avec admiration.

--Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu
bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...

--C'est ennuyeux, cela! s'cria le nain. J'tais n pour tre soldat,
moi. La vie de chteau ne me plat plus du tout, depuis que je vous ai
connus l-bas.

--Ah! ah! voyez-vous le gaillard!

--Et puis, ce n'tait plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le
vieux bonhomme n'est plus l, le traban est devenu insupportable. Il
conomise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les
armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au matre et est plus dur
que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus
hsit, j'ai pris mes petites conomies... et je me suis mis en route...
je voulais vous retrouver, a n'a pas t long...

--C'est vrai. Vous tes un malin, vous! dit le Normand.

--N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi...
Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!...
Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici!

Et il leur tendit les mains.

--A ta sant, Goliath! fit La Rose.

--A ta sant!..

--A la vtre, mes braves!...

Mais,  ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui
frapper sur l'paule.

Le baron s'tait dit tout  coup que ce nabot tait peut-tre l'homme
qu'il lui fallait. Le nain avait t  Blrancourt, il paraissait
savoir bien des choses. En sa qualit de bossu, il tait intelligent
et intrigant comme tous les gens marqus au B. Ce pouvait tre une
acquisition prcieuse.

Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le
nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise:

--Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais
donc?

--Je crois bien, je lui ai sauv la vie!... C'est moi qui avais ouvert
l'cluse...

--Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi?

--Parbleu!... je lui ai sauv la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.

--Eh bien, dcouvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est
faite...

--Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amen
ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et prparez votre argent. Vous
verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.




XIV

LE COUP DU MOUSQUET


Comme les autres officiers des gardes-franaises, Maurevailles et Lacy
avaient assist au service funbre de M. de Vilers.

Mais, aprs cette crmonie, ils s'taient occups d'une autre non moins
triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procd aux obsques de
leur ami Lavenay.

Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.

Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout  coup de l'ombre, leur
semblait le mystrieux vengeur qui, dans les lgendes, apparat tout 
coup.

Que devaient-ils faire? Quel parti prendre?

Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard?

Il y avait vraiment l une question de dlicatesse et d'honneur trs
difficile  rsoudre. Certes, le baron, malgr son ge, tait encore
un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure exprience. Cependant,
c'tait presque se mettre au ban des honntes gens que de tuer cet
homme, que sa vieillesse mettait dj si prs de la tombe et dont tout
le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux
blancs.

--A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'viter, de le
drouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos
traces, nous pourrons terminer notre tche.

--Ton ide alors serait?...

--De voir le marchal et de lui demander la permission de nous absenter
quelques jours pour aller  Paris. Voil les oprations suspendues. On
ne nous refusera pas cette faveur...

--Et aprs?

--Aprs, le baron se mettra  notre recherche; mais ce sera bien le
diable si nous ne russissons pas  lui faire perdre notre trace
jusqu'au moment o nous n'aurons plus rien  redouter de lui.

--Quel moyen emploieras-tu pour cela?

--Le meilleur, car il faut  la fin que j'arrive  mon but. Dcidment
je ne dois pas songer  Rjane. Cette enfant a pour moi un caprice de
pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est
Hayde. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donne  son mari, loin de
me rebuter, m'irrite et m'attire.

--Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'pouser, objecta Lacy.

--Pourquoi donc?

--Une fois mre, elle se donnera tout entire  son enfant.

--Eh bien, raison de plus!...

--Je ne comprends pas.

--C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne
se dfend pas. Que nous soyons l au moment opportun; que cet enfant
qu'elle va mettre au monde soit  nous et, pour le ravoir, pour lui
viter toute souffrance, la mre fera ce que nous voudrons.

--C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix
des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.

Ils se rendirent chez le marchal qui leur accorda un cong, se
chargeant d'avertir de ce cong leur chef immdiat, le marquis de
Langevin.

Les deux officiers pressrent leurs prparatifs de dpart.

Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de
Chartille demandait  leur parler.

Ils changrent un regard.

--Encore cet homme! s'cria Maurevailles.

--Il apparat juste au moment o nous esprions l'viter.

--Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant!

--Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions  quoi nous en tenir.

Le baron entra, droit et grave, et, aprs avoir salu les deux
gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les prparatifs de
dpart ne pouvaient le tromper sur leurs intentions.

--Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous
songez  quitter le camp?

Maurevailles fit un signe affirmatif.

--C'est fcheux, reprit le baron, car, moi-mme m'absentant pour
quelques jours, j'aurais t heureux de savoir o vous retrouver.
Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empcher de
fuir en mon absence?

A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgr eux
leur rsolution de ne passe battre, s'lancrent, l'oeil en feu, vers le
baron.

--L, l, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre
ami.

--Et c'est prcisment parce que je m'en souviens, s'cria Maurevailles,
ple de colre, que je veux le venger ou mourir comme lui!...

--Vous, monsieur de Maurevailles, vous tes malheureusement le seul
homme que je ne puisse pas toucher de mon pe. Je crois mme que si je
vous voyais en pril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacre... J'en
ai besoin.

--Mais moi? demanda Lacy.

--Oh! vous, rpondit  Lacy le baron de Chartille, je suis prt  vous
tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie dj vers
assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchant de
rester en paix avec vous,  la condition toutefois que vous me donniez
votre parole de ne pas vous loigner.

--Et cette promesse,  quel titre l'exigez-vous?

--Au seul titre d'un honnte homme qui veut le dnouement d'une intrigue
sans nom, d'une infamie o l'honneur vritable, tous les intrts, tous
les sentiments d'une femme sont engags. Vous ne partirez pas! Je ne
sais quelle infamie vous prparez. J'ai besoin de vous savoir toujours
au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...

--Pierre! appela Maurevailles.

Le soldat qui avait introduit le baron parut.

--Place ces valises derrire nos chevaux. Nous nous mettons en route
sur-le-champ.

A cette rponse, le baron,  son tour, tait devenu blme:

--Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, pronona-t-il
d'un ton sec.

--Et nous vous rpondons, baron, que nous voulons partir.

--Je saurai bien vous en empcher!...

--Comment?

--Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poigne de son
pe.

--J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu
de nous, mais trs imprieux, vous dfendait de vous battre avec moi.

--Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc
de Lacy.

--Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous rpondrai que, tant que vous
n'aurez point crois le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la
grce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se dfend pas?

--Ah! c'est trop fort! s'cria le baron, en mettant l'pe  la main.

Mais, prompt comme l'clair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se
trouvait accot dans l'angle de la pice. D'un coup de crosse, il brisa
en deux l'pe du vieillard.

Celui-ci poussa un cri de fureur.

--Lche! lche! cria-t-il.

--Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron,
vous tes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!




XV

SOUS LA TONNELLE


Le baron de Chartille resta tout dcontenanc par la fuite de Lacy et
de Maurevailles. Certainement il s'attendait  tout autre chose qu' ce
dnouement.

Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter  cheval et courir
aprs les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et
Tony le retenait aux Pays-Bas.

Il prit donc le parti de retourner chez lui o le nain l'attendait. Il
avait hte de causer avec cet trange personnage et de savoir quel parti
il en pourrait tirer.

Le trajet suffit  calmer le vieillard qui se creusa la tte pour
combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais  arriver
promptement  son but.

On tait alors en plein t et le beau soleil, qui faisait reluire au
loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt
ans. Il lui semblait encore tre  l'poque o  peine sorti de page, il
faisait ses premires armes.

--Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu,
ils auront affaire  forte partie. La marquise sera bien garde. Je lui
donnerai un dfenseur dont il me cote d'invoquer l'aide, mais je n'ai
pas le choix des moyens. Pendant que j'claircirai le mystre qui plane
sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec
moi!

Et il fouetta son cheval. Il avait hte de voir le nain, qui, seul,
pouvait l'aider dans ses recherches!

De ce beau soleil de juillet, de cet air embaum qui rjouissaient tant
le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour
protger la marquise, lui et t, si le nain l'avait dj trouve, un
auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le
secours, quelque important que ft ce secours.

Nous voulons parler de notre ami Tony.

Grce  la cure miraculeuse du docteur Van-Hlfen, le jeune officier
avait triomph de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis,
il reprenait des forces  vue d'oeil.

Le lendemain du jour o avait eu lieu le service en son honneur, Tony
dit  mame Toinon.

--Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me
ferait du bien!...

--Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue?
rpondit l'excellente femme.

--Oh! rien qu'une petite promenade...

--Eh bien, soit! Habille-toi...

Donc le bless et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement
d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait 
chaque pression involontaire. Puis, peu  peu, enivr de grand air et de
lumire, humant  pleins poumons les senteurs des prs, notre hros se
mit  courir, se prtendant plus fort que jamais, dfiant mame Toinon de
le suivre.

--Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moiti riant,
moiti fche. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!

Et elle courait derrire lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses
chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle
avait tant craint de perdre.

--Tony, je t'en supplie, repose-toi.

Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'chapper
de nouveau et courir aprs lui.

A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'taient loigns de la ville. Le
temps passait vite. Il tait prs de midi.

--Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrtant.

A quelques pas d'eux tait un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes.
Sur la porte, l'htesse, une grosse Brabanonne, les regardait en
illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous
un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui
huit mille francs pice et qui vaudront le double dans dix ans.

--Tu as faim? s'cria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je
n'y pensais plus. Mais o aller djeuner?

--L, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes
aux Porcherons!...

Et il fit signe  l'htesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa
de dresser le couvert.

Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe blouissante de
blancheur, les assiettes de grosse faence  dessins nafs, les brocs
d'tain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui.

--Quel charmant djeuner nous allons faire ici! s'cria-t-il enchant.

Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon
prenait aussi en cette belle matine sous cette gaie tonnelle, o tout
repas devait sembler si bon!

Rouge de plaisir et d'motion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle
en avait dix-huit.

Le djeuner commena.

Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empchait pas de dvorer.
Avec l'apptit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se
rassasier ni de manger ni de boire.

D'abord mame Toinon s'en pouvanta.

--Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu
sais que le docteur t'a dit de te mnager...

Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons  donner que la
bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prt des
forces? Et puis, il y avait l un petit vin blanc, ptillant et doux,
qui rjouissait le coeur.

--J'ai t si longtemps condamn aux potions et aux tisanes!... disait
Tony en tendant son verre.

Vraiment c'tait plaisir au contraire que de voir le convalescent si
bien en train. Peu  peu, entrane par l'exemple, mame Toinon se mit
aussi  faire fte au rustique festin.

Tout en djeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous,
les plus irralisables.

--Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue
des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il
te fasse connatre ton pre; nous chercherons ta nouvelle famille, et,
puisque je ne te suffis plus...

--Oh! pouvez-vous dire cela! se rcria Tony en lui prenant la main.

--Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne ft-ce que
dans l'intrt de ton avenir. Une fois tes parents connus...

--J'pouserai Bavette!... s'cria inconsidrment Tony.

Ce mot tomba comme une bombe sur les chteaux en Espagne que btissait
la pauvre mame Toinon. Le rveil fut terrible. Elle plit, chancela et,
malgr ses efforts pour rester matresse d'elle-mme, s'vanouit...

Tony, tout inquiet, se prcipita vers elle et la prit dans ses bras.
Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau frache. Les
rles taient changs; c'tait elle maintenant qui tait malade et lui
qui lui prodiguait des soins.

Enfin, il russit  lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir
aussitt clater en sanglots.

--Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout mu et ne
comprenant rien  cette douleur inattendue.

Ce que Toinon avait, hlas, elle ne pouvait le dire  Tony. Comment
aurait-elle os avouer les esprances dues, les dsillusions de son
coeur bris? Cependant, notre hros, de plus en plus inquiet, devenait
pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots
de larmes, elle lui fit connatre tout ce qui s'tait pass en elle
depuis le jour o elle avait compris la nature vritable de son
affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses
espoirs...

Elle lui disait cela tout bas, de peur d'tre entendue... Son visage
frlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baigns de pleurs
brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initi  la passion,
Tony, enfivr, enivr, perdit la tte. Se penchant sur la jeune femme,
il l'entoura de ses bras:

--Ah! tiens! s'cria-t-il, la tutoyant pour la premire fois de la vie,
j'ai t aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien
vu... Ta bont m'a cach ta beaut! Pardonne-moi, pardonne-moi!....

--Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante.

--Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'tais
qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur.
Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!...

Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage,
lanait ses flches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se
sentait natre, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son
coeur clatait, ses yeux se voilaient.

--Ah! j'touffe!... dit-elle.

Elle saisit  poigne un bouquet de cerises et se le mit tout entier
entre les lvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...

Mais Tony en mangea la moiti.....

Une heure aprs, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans
courir cette fois.

Toinon, s'abandonnant  son bonheur, auquel elle n'osait croire,
s'appuyait, rveuse, sur l'paule de son cavalier. Tony, tout surpris
d'tre n  des sensations nouvelles, s'arrtait par instants comme pour
signer par un long baiser les mots d'amour venus malgr lui sur ses
lvres.

En cheminant ainsi, on ne s'occupe gure de la route qu'on suit. Dans
un bosquet, nos amoureux s'garrent, si bien qu'en sortant, comme
il commenait  se faire tard, ils durent demander leur chemin  une
vieille bcheronne qui, son fagot sur l'paule, revenait en chantant de
sa chasse au bois mort.

Elle les regarda en clignant de l'oeil.

--Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez
vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu' le perdre...

Toinon, qui trouvait peut-tre cette rflexion trs judicieuse, ne put
se dfendre de sourire pendant que le naf Tony baissait honteusement la
tte.

Soudain, une voix sortit d'un buisson:

--Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin?

Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnatre le grle organe
qui avait profr ces mots. Il courut au buisson et l'carta.

Il se trouva en face de la tte crpue de matre Goliath, le nain de
Blrancourt.

Arriv  Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouill la ville
dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses dmarches,
il avait fait ce jour-l une tourne dans les faubourgs et les villages.

Or, le soleil l'touffait; il tait entr par hasard dans le cabaret o
Tony et mame Toinon avaient djeun. Naturellement l'htesse jasa.
En apprenant que les convives qui venaient de partir taient un
garde-franaise qui semblait sortir de maladie et une femme d'une
trentaine d'annes, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit 
leur recherche.

Il n'eut pas beaucoup de peine  les rejoindre.

--Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement  Tony, qui le
considrait d'un air effar... c'est moi qui vous cherchais et qui vous
ai trouv... je trouve tout, moi!...

--Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda  Tony mame Toinon un peu
effraye.

--Un des gens qui nous servaient au chteau du magnat.

--Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je
vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas  s'pouvanter;
je suis un ami, et si je vous cherchais, c'tait pour vous rendre
service...

Et le nain sortit tout  fait de son buisson en se dandinant d'un air
aimable.

--Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en
fronant le sourcil.

--Oh! ne vous fchez pas, mon officier, car je sais que vous tes
officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en
trinquant avec mes camarades La Rose et Normand.

--Au camp? s'cria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu
serais soldat, maintenant?

--Hlas! non; quoique, si l'on savait m'apprcier... Mais il ne s'agit
pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si a ne vous contrarie
pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot
avec une nuance de raillerie.

--Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre
 l'allusion du nain; mais c'est  la condition que tu m'expliqueras...

--Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela.

--Marchons, alors.

Ils se dirigrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait
promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odysse, puis ce
qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires
de la marquise, la mort de Lavenay, le service funbre, et enfin comment
l'absence de mame Toinon  ce service avait fait natre des esprances
dj en partie ralises.

--Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a
fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit
que lui, mais j'ai de l'imagination  en revendre. Je lui ai dit que je
vous trouverais, et ma foi! a n'a pas t long. Si j'avais autant de
veine avec le capitaine...

--Eh! qui sait! s'cria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a
raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'tre
de mme... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car
maintenant je suis guri de mes blessures. Mon aide et celle de mame
Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprs du baron
de Chartille. J'ai hte de le voir.




XVI

UN EXPLOIT DE M. LA RIVIRE


Laissons  Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur
excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons,
sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.

Les deux Hommes Rouges allaient  franc trier, ne s'arrtant que pour
donner  leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mmes leur
nourriture.

Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laiss
en arrire, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa dfaite.

Aussi ne perdaient-ils pas une seconde.

--En admettant qu'il coure aprs nous, disait Lacy  Maurevailles
en djeunant  la hte au premier relai, il a bien d perdre une
demi-heure...

--Et, et-il un cheval aussi endiabl que lui, je le dfie de la
regagner.

--Il y a une chose surtout qui va l'arrter.

--Quoi donc?

--Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruin, o
les fourrageurs n'ont rien laiss, ni une botte de foin, ni une mesure
d'avoine.

--C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-tre de quoi nourrir nos
deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure aprs, ne trouvera plus
rien.

--Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le
mnagera pas, et les paysans arriveront bien  lui donner ce qu'il lui
faudra. Mais ils y mettront le temps...

--Et de ce temps nous saurons profiter.

Sur cette esprance Lacy et Maurevailles repartirent.

Leur calcul tait aussi mauvais qu'il semblait bon.

Derrire eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de
Chartille, mais son fidle Lapierre, son homme de confiance.

Lapierre tait de la mme trempe que son matre. Si les Hommes Rouges
s'arrtaient peu, lui, ne s'arrtait pas du tout.

C'tait un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son matre sous
le rgne prcdent et qui jugeait inutile de descendre de cheval
pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son
porte-manteau, il aurait galop douze heures.

Quant  fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de
bidets  acheter chez les paysans.

Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les
dpasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les
sentiers  travers champs et bois.

En hiver, homme et cheval fussent rests dans les fondrires. En t,
ils gagnrent de cinq  six lieues.

Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se proccupaient de ne pas tre
rejoints par le baron, Lapierre les prcdait sur la route de Paris.

Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrrent
dans la capitale, se croyant certains d'tre libres de leurs actions.

A peine descendus de cheval, ils se rendirent  l'htel de Vilers.

La porte tait ferme. Maurevailles frappa violemment.

--Que dsirez-vous? demanda le suisse en se prsentant.

--Nous avons une importante communication  faire  la marquise de
Vilers, dit Lacy.

--Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi.

--Il faut que nous lui parlions.

--Impossible. On n'entre pas, s'cria le suisse.

--Mais c'est de la part du marquis.

--On n'entre pas!

--Drle, s'cria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux
causer de grands malheurs?

--Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi,
mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a t donne,
surtout quand...

Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait,
Lacy avait tir son mouchoir, l'avait roul et en avait confectionn un
solide billon. Au moment o le suisse, tout en causant, passait la tte
par la porte entre-bille, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le
billonna de faon qu'il ne pt jeter un cri.

Enlevant le pauvre Helvtien ainsi rduit au silence, ils le portrent
dans sa loge et passrent.

Le pristyle de l'htel tait ouvert; mais les diffrentes portes qui
donnaient sur l'antichambre taient toutes fermes  clef.

Ils en enfoncrent une et entrrent.

Au bruit de la porte force, une chambrire accourut tout effare, puis,
les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambes, Maurevailles la
rejoignit.

--Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.

--Grce, murmura la jeune fille.

--Ne craignez rien, mon enfant, dit  son tour Lacy, nous sommes des
amis.

--Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la
chambrire.

--Qu'importe la faon dont nous nous prsentons, si notre intention
est d'tre utile  la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens!
s'cria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, o est votre matresse?

--Ma matresse n'est pas visible...

--Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger.
O est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous
auprs d'elle...

--Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non,
non, mille fois non!... s'cria la courageuse jeune fille.

--Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait
de dcouvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obir?

--Non.

--Alors...

Ils la saisirent et la jetrent au fond du placard qui fut ferm 
double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.

Au bout tait une nouvelle porte. Celle-l n'tait ferme qu'au verrou.
Ils l'ouvrirent et se trouvrent dans une vaste pice pleine de meubles,
mais o ils ne virent personne.

--Enfin, nous voil matres de la maison! s'cria Lacy.

Comme si ce mot et t un signal, tous les meubles remurent soudain.

Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent
violemment arrachs, les tapisseries se soulevrent....

Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrire les
tentures, des hommes sortirent comme autant de fantmes...

Ils taient quatre, huit, douze, tous arms...

--Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son pe.

Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit 
bras le corps, un troisime lui passa prestement une corde autour des
jambes et se mit  le ficeler des pieds  la tte, pendant que l'on
traitait de la mme faon Lacy.

--Misrables bandits, criait Maurevailles exaspr, vous paierez cher
votre audace!...

--Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage,
s'il vous plat, dit l'un des assistants qui s'avana vers les deux
gentilshommes, en tenant  la main une tabatire, dans laquelle il puisa
une norme pince...

--Qui tes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda  son tour
Marc de Lacy.

--De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-gnral de police. Qui je
suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute
pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de
les rencontrer un soir place des Capucines...

Et il fit une crmonieuse rvrence aux deux prisonniers.

--Ah! s'cria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui
tes...

--La Rivire (Sbastien-Dieudonn), exempt de la police royale, pour
vous servir, messieurs,  l'occasion; mais dans l'instant, charg de
vous faire comparatre, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de
Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposs  y
venir de plein gr, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition
que je rprouve, mais qui me sont imposs par mon devoir...

Il fit une troisime rvrence, puis se tournant vers ses hommes:
Enlevez! dit-il.

Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emports
de vive force et jets dans un carrosse qui attendait  l'cart.

Un quart d'heure aprs, ils taient chez le lieutenant de police.

Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivire et ses camarades
s'taient trouvs l si  propos, nous rappellerons que le baron de
Chartille avait expdi derrire les Hommes Rouges son valet Lapierre.

Lapierre tait muni d'un message pour le lieutenant de police le
prvenant du danger couru par la marquise et du dpart des deux
officiers.

Certain que leur premire visite serait pour l'htel de Vilers, M. de
Marville y avait envoy tout de suite une troupe d'exempts.

On voit qu'il avait eu raison.




XVII

RETOUR AU CAMP


A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le
retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journe,
n'avait donn de ses nouvelles.

--Le maroufle se sera attard dans quelque cabaret borgne, disait avec
colre le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et
me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde  ses oreilles...

A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra.

Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-mme, que toute la colre
du baron se fondit en un clin d'oeil.

--Eh bien, matre Goliath, s'cria M. de Chartille, quelles nouvelles?

Le petit homme tait trop content pour ne pas bavarder un peu.

--Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter
eux-mmes, commena-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois,
j'osais droger  cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour
M. le baron un jour heureux que celui o il m'honora de sa confiance...

--Abrge, abrge, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire
d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin dcouvert quelque
chose?

--Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagrer, je pourrais dire
beaucoup.

--Tu es sur la trace?

--Sur la trace!... c'est--dire que j'ai trouv l'oiseau...

--Vilers!... s'cria le baron en chancelant d'motion.

Mais, d'un bond, le nain s'tait prcipit dehors. Il rentra, tenant
d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse.

--Ah! vous tes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme
en revenant. Il me semble que c'est dj beaucoup de vous prsenter M.
Tony, cornette au rgiment de Bourgogne et mame Toinon, costumire 
Paris, son amie...

--Certes, dit M. de Chartille, je rends justice  ton habilet, mais un
instant j'avais espr...

--Esprez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouv ces deux-l, le plus
fort est fait. Il y a commencement  tout. Maintenant nous n'en avons
plus, qu'un  chercher et nous sommes toute une bande!...

--Certes oui, s'cria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garon est
la vrit. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme
moi, je l'espre, nous retrouverons le marquis!...

Et Tony, sur la demande du baron, se mit  lui raconter la miraculeuse
faon dont il avait chapp  la mort. Il lui dit que M. de Vilers
pouvait parfaitement avoir t sauv de mme. Son discours plein de feu
changea en une vritable confiance l'esprance si douteuse du baron.

--Par ma foi, s'cria celui-ci, aprs que Tony eut parl, je vous crois,
jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hsite pas  vous
laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais
amen. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hte
de retourner  Paris, o je dois surveiller les deux ennemis de la
marquise. Car, malgr mes prcautions, je crains pour elle et pour sa
soeur. L-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas
pour cela. Cherchez, ne mnagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de
prs, je suis  vous.

Le baron tendit la main  Tony, salua mame Toinon avec autant de
politesse que s'il et eu affaire  une duchesse, et jeta une bourse
pleine de louis au nain.

Puis, appelant l'hte, il lui commanda d'atteler son carrosse.

Insister pour faire changer d'avis un tel homme et t perdre ses mots.
Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il
tait charg.

Aid du nain, il commena les recherches; mais il s'aperut bientt
qu'elles seraient longues et difficiles et il rflchit  ce que sa
propre situation,  lui Tony, avait d'anormal. Il tait officier, il
appartenait  l'arme, et il restait l inactif, loin de son rgiment.

Tant qu'il avait t malade, mourant, on n'aurait eu rien  lui dire.
Mais maintenant il tait guri, fort et bien portant. Il se devait  la
France.

Il rsolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'arme, laissant au
nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait jur d'ailleurs de
ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouv soit Vilers, soit sa tombe.

--coute, dit Tony, continue  chercher. Fouille toutes les maisons.
Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien
appris, viens quand mme me rejoindre au camp. L nous aviserons. Moi,
de mon ct, peut-tre saurai-je quelque chose. Il est possible que le
marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'arme. Peut-tre 
la premire bataille, le verrons-nous apparatre et combattre  nos
cts... Peut-tre mme surveillait-il Maurevailles et Lacy et se
montrera-t-il en apprenant leur dpart...

--Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain

--Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois
pas trop...

--Oh! par exemple!...

--Tu avais, ce me semble, cette rputation  Blrancourt.

--Eh bien, faut-il tre franc? Je ne l'avais pas tout  fait vole. Mais
convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous
aurais-je retrouv?

--C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le mme moyen ne peut
pas toujours tre bon.

Le lendemain, Tony, suivi de son insparable mame Toinon, se prsentait
au camp franais, o il se faisait reconnatre par le marquis de
Langevin d'abord, puis par le marchal de Saxe.

Maurice de Saxe flicita vivement le jeune homme:

--Vous avez gagn votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous
sera acquise aussitt que votre tat civil sera rgularis et que Sa
Majest,  qui j'en vais rfrer sur-le-champ, aura donn son bon
plaisir.

Tony s'inclina et sortit, plein de joie.

La nouvelle de la rsurrection du jeune et brave cornette s'tait
promptement rpandue dans tout le camp, o elle avait caus une joie
universelle.

Quand Tony sortit de chez le marchal, il fut entour d'amis qui
venaient l'embrasser et lui serrer la main.

En tte taient Pivoine, La Rose et le Normand.

--Tous les bonheurs viennent  la fois, dit le brave Gascon en montrant
les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me
nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon
suprieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main?

--Comment donc, s'cria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans
mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'tes-vous pas mes
deux parrains d'armes?

--Et moi, votre premier adversaire... et votre premire victoire, dit
Pivoine de sa voix enroue.

--Ah! mon bon Pivoine, j'espre que tu ne m'en veux pas?

--Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-l, je vous
adore... quoique, vraiment, l, le coeur sur la main, c'tait un coup de
hasard...

--Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute?

--Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de
croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonns, s'entend...

--Tu me toucherais  tout coup?... C'est bien possible. Aussi te
demanderai-je des leons...

--Pas avant d'avoir bu un moos de bire, toujours, se rcria La Rose.
Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme  votre
entre au rgiment. Nous buvions alors pour fter votre arrive; nous
boirons, cette fois,  votre heureux retour.

--A votre heureux retour, rpta le Normand.

--Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.

Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas o La Rose allait le
conduire.

Et o l'aurait-il men, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman
Nicolo, l o s'tait cimente leur amiti, l o elle devait tre
renouvele?

Mais Tony n'y pensait pas. Les vnements, l'motion lui avaient pour un
instant fait oublier Bavette et sa mre.

Quand le souvenir lui revint, il tait sur le seuil de la cantine.

En l'apercevant, la vivandire, folle de joie, leva les bras au ciel, en
faisant une pantomime, dsordonne, tandis que, Bavette rougissante, se
jetait au cou du jeune officier....

Et mame Toinon que Pivoine tait all chercher et qui les rejoignait
justement  cet instant!...

Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de
son premier amour, si frais, si naf, venait de renatre, et qui, tout
honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux
pour cacher les larmes qui les mouillaient.

Pauvre mame Toinon! Tony n'tait plus le convive si gai, si rieur, de la
tonnelle prs d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait  peine;
Tony, le coeur gros, songeait!...

Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans
l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la
gagnait.

En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaiet, elle tenta
une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le
parallle avec les dix-sept ans de la vierge  qui Tony devait le charme
du premier battement de son coeur.

Le jeune officier avait hte de quitter les soldats. Il lui tardait
d'tre seul pour s'abandonner  ses penses. Aussi, abrgea-t-il la
causerie en se prtendant fatigu.

Il reprit avec Toinon le chemin de l'htellerie o ils taient
descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa
compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui rpondit  peine. Et comme,
donnant pour prtexte la fatigue qu'il avait objecte  la cantine, elle
voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant:

--Merci. Il faut que je m'habitue  marcher sans aide, si je veux
reprendre mon service au rgiment.

--Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant  l'htellerie, j'tais folle
de croire  la dure d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien
finis.... Adieu, mes rves!...

Elle rentra dans sa chambre d'auberge, spare seulement de celle de
Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et l jusqu'au
matin, elle resta abme dans ses rflexions, attendant toujours un
mot qui lui rendt l'espoir, regardant  travers sa porte toute grande
ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait...

Hlas! le mot ne vint pas. La porte resta close....




XVIII

LE POIGNARD


Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant
Lapierre prvenir M. de Marville du dpart de Maurevailles et de Lacy
pour Paris.

Leur tentative  l'htel de Vilers et pu, en effet, tre fatale  la
marquise dans la position o elle se trouvait.

Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il  propos de ne
rien dire, ni  madame de Vilers, ni  Rjane.

Il chargea du soin de mener l'expdition son exempt, La Rivire, dont il
connaissait le tact et l'habilet. Ce fut au vieux Joseph que La Rivire
exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison.

On a vu comment le coup de main avait russi.

Si cela n'et dpendu que de Joseph, le secret le plus complet et
t gard sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la
marquise et t assure de sa tranquillit.

Malheureusement, l'entre des Hommes Rouges ne s'tait pas effectue
sans quelque bruit. Le suisse avait t billonn, la suivante Suzette
jete dans une armoire. Quoi qu'on pt faire, il tait impossible de
compter qu'ils ne parleraient pas.

Joseph prit donc les devants et alla, lui-mme, tout rvler  la
marquise.

Au fond, nous devons l'avouer, il n'tait pas fch de se poser un peu
et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, jou son petit rle dans la
lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'tait lui qui
avait dsign  La Rivire la chambre o il y avait le plus de meubles!

La marquise le flicita vivement de son intelligence et de sa fidlit.
Joseph partit tout triomphant.

Mais il y avait une personne qui avait cout le rcit de Joseph avec un
intrt marqu.

Cette personne, c'tait Rjane....

Rjane, malgr ce qui s'tait pass, malgr tout ce qu'elle connaissait
du caractre de Maurevailles, n'avait pas cess de l'aimer.

En apprenant qu'il venait d'tre arrt, elle plit.

Mais elle matrisa son motion pour ne pas que sa soeur la remarqut.
Quant  Joseph, emport par le feu du rcit, il ne voyait rien.

 peine eut-il quitt la salle, que Rjane, le coeur serr, s'excusa
auprs de sa soeur pour se retirer  son tour dans sa chambre.

Son plan tait fait.

Elle attendit que la nuit ft tout  fait venue. Elle se laissa
dshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine
que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla  la hte et
descendit sur la pointe du pied.

La grande porte de l'htel tait ferme, mais Rjane connaissait le
secret au moyen duquel la petite porte pratique dans le grand portail
glissait sur ses gonds.

Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma.

Rjane tait dans la rue.

Toute tremblante, elle hsitait  s'aventurer  travers les quartiers
dserts et mal clairs, redoutant les mauvaises rencontres, craintive,
timore. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu  peu elle
s'enhardit.  la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendme.

Elle allait  l'htel du lieutenant gnral de police.

Il fallait toute l'inexprience de la jeune fille pour entreprendre
pareille folie. Rjane avait mille chances d'tre arrte soit par des
voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet....

Mais il est des grces d'tat. La jeune fille arriva sans encombre
jusqu' la rue des Capucines.

L encore, il y avait gros  parier qu'elle chouerait. Les gardes de
la porte de l'htel, les exempts groups dans l'antichambre pouvaient
prendre Rjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur
propre autorit, la conduire au Fort-l'vque ou aux Madelonnettes.

Non. Il tait crit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police.
Elle y arriva.

Par un heureux hasard, le garde de planton  la porte de l'htel de
Marville tait un garon intelligent qui vit du premier coup d'oeil 
qui il avait affaire.

Il comprit que quelque raison de la plus haute gravit pouvait seule
amener cette jeune fille  pareille heure auprs du lieutenant de
police. Il appela le chef de poste; et, sans tre autrement interroge,
Rjane parvint jusqu' l'antichambre de M. de Marville.

L elle crivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit
passer par un huissier.

En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupfait, donna ordre
d'introduire immdiatement celle qui le portait.

Rjane entra.

--Que puis-je pour vous tre agrable, mademoiselle? demanda M. de
Marville en s'inclinant.

--Monsieur, dit Rjane avec assurance, je viens vous demander une
immense faveur.

--Laquelle? Pariez sans crainte.

--M. de Maurevailles a t arrt tantt par vos gens  l'htel de
Vilers.

--En flagrant dlit d'effraction, oui, mademoiselle.

--Et bien, je viens vous supplier de le mettre en libert.

--En libert!... s'cria le lieutenant de police qui n'en croyait point
ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait
impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'tait
signal comme ayant l'intention de commettre un rapt, a t surpris par
une brigade d'exempts, juste au moment o il venait de billonner un
homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu
le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En libert? Non,
non.  quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la
justice ait son cours....

--Ainsi, dit Rjane en joignant les mains avec dsespoir, vous allez le
faire passer devant des juges?

--C'est lui qui m'y a contraint.

--Mais au moins me permettrez-vous de le voir?

--Pour le faire chapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu
souriant.

--Oui, monsieur, si je le puis!...

Ceci fut rpondu d'un ton ferme et dcid, avec une audacieuse franchise
qui conquit tout  fait M. de Marville.

--coutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous mprenez sur la
personne  laquelle vous vous intressez si vivement, laissez-moi vous
clairer....

--C'est inutile, fit froidement Rjane, je vous remercie beaucoup de
votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire.

--Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout
ce que je pourrais vous dire.

--Oui, rpliqua Rjane, le chevalier n'en est pas  sa premire
tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a
essay de tuer mon frre, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout
cela et bien des choses encore que peut-tre vous ignorez. Mais je viens
vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se
jetant  ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accord cette
grce!...

--Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de
Marville vivement mu, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant.
Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient tre
dj au Chtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques
heures. Cela me met  mme d'exaucer votre demande et j'en suis trs
heureux.

Il prit Rjane par la main et la conduisit lui-mme auprs du
prisonnier.

Maurevailles, assis, rflchissait, trs inquiet sur l'issue de cette
affaire. Il se disait que c'tait la seconde fois que M. de Marville
avait  lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de
Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se
passt pas aussi facilement que la premire fois.

En voyant entrer M. de Marville et Rjane, il se leva tout tonn.

--Je vous laisse un instant, dit le lieutenant  la jeune fille. M. de
Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la
plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'vasion chouerait
et ne ferait qu'aggraver votre situation.

Et M. de Marville s'inclina et se retira.

Reste seule avec celui qu'elle aimait, Rjane demeura d'abord confuse,
puis se rappelant que le temps lui tait mesur elle raconta navement 
Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu' lui.

Maurevailles tait confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le
point de se jeter aux genoux de Rjane et de lui demander pardon en
rompant avec tout le pass....

Mais un mauvais sentiment lui vint et effaa cette bonne pense. Il
se dit que, dans l'amour de Rjane, il pouvait trouver le moyen de se
venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait.

En un clin d'oeil son plan infernal fut conu. Ce plan, nous le verrons
se dvelopper plus tard.

Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intressant,
parla de son repentir, de son changement d'ides, murmura  l'oreille de
la jeune fille de trompeuses paroles d'amour.

--Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, dli de mon serment, je
n'aspire plus qu' rparer le mal que j'ai pu faire, et c'est mme dans
le but d'tre utile  la marquise que je me rendais hier soir  l'htel
de Vilers.

Rjane ne demandait qu' croire  l'innocence de celui qu'elle aimait.
Maurevailles vint facilement  bout de la convaincre.

Quand elle se retira, elle croyait tellement  l'injustice de ceux qui
avaient arrt le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle
lui dit:

--Vous savez que j'ai t folle, monsieur.

--On me l'a dit, en effet, rpondit le lieutenant de police, se
demandant o elle voulait en venir.

--Voulez-vous que je le redevienne?

Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant
de police au milieu d'une foule d'autres pices  conviction, comme
on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en
arrire et s'cria:

--Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le
fltrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!...

Le feu qui brillait dans les yeux de Rjane prouvait que ce n'tait pas
l une vaine menace. Certes, aprs ce qu'elle avait dj fait, elle
tait femme  l'excuter. M. de Marville se trouva fort embarrass.

Rjane tenait toujours le poignard lev sur sa poitrine.

Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration.

--coutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-tre y a-t-il un moyen
terme qui nous satisfera tous deux.

Rjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir.

--Je ne puis, je vous l'ai dit, relcher ainsi mes prisonniers. Mais il
m'est possible de trouver un prtexte pour les garder ici jusqu' nouvel
ordre, au lieu de les transfrer au Chtelet....

--Eh bien? demanda Rjane.

--C'est le baron de Chartille qui m'a dnonc le complot; il m'a pri de
protger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivs  temps. Mais
auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy,
mis en libert, recommenaient une nouvelle tentative, surtout ayant
dans la place un auxiliaire tel que vous?

--Mais le moyen dont vous parliez? dit Rjane.

--Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder
 arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent 
l'touffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui
sont officiers, me promettent de rejoindre leur rgiment sans plus
tarder,--ce  quoi, du reste, je veillerai,--il n'y aura plus aucune
difficult. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il?

--Soit, dit Rjane. J'essaierai de flchir le baron. J'y russirai,
j'en suis sre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de
Maurevailles n'a rien  redouter de vous?

--Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous
reconduire jusqu' l'htel de Vilers, o je ne voudrais pas,  pareille
heure, vous laisser retourner seule.

Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta  ct de
Rjane, enchante de son succs.

Elle ne pouvait prvoir les terribles vnements qu'allait engendrer
cette combinaison....

Quelques jours aprs, le baron de Chartille arrivait  Paris.

Au dbott, l'infatigable centenaire courut  l'htel de Vilers, afin de
s'informer de ce qui s'tait pass pendant son absence.

Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de
Lacy, Rjane, l'attirant  part, ne manqua point de le supplier de leur
faire rendre la libert.

--C'tait donc pour cela qu'ils taient si presss de partir, ne cessa
de rpter  l'une ou  l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expdition
pour des gentilshommes!... Dcidment la noblesse se perd!...

Malgr cela, Rjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de
police.

Depuis qu'ils taient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient
eu le temps de faire de tristes rflexions. Ce fut donc avec une joie
immense qu'ils apprirent la fin de leur captivit.

--J'espre, messieurs, leur dit svrement le baron, que cette leon
vous servira. Je vous ai montr que, de prs ou de loin, je sais
protger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner  cette
escapade les funestes consquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de
l'arme des Pays-Bas, o les hostilits sont reprises et o la prsence
de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en
insenss dans la vie prive, je me plais  reconnatre votre bravoure en
face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous
rendrez immdiatement  votre rgiment, o l'on vous attend du reste....
Pour vos entreprises ultrieures, je ne vous demande rien; je serai l
et je veillerai.

Humilis et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du
monde, et M. de Marville les autorisa  s'en aller.

M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui
affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait dfaut.

Mais quand le baron, fier de la faon dont il avait arrang les choses,
rentra  l'htel de Vilers, la marquise fut seule  le remercier.

Rjane ne lui rpondit que par des larmes.

Celui qu'elle aimait tait retourn au combat, et sans lui envoyer un
mot d'adieu ou de reconnaissance.

tait-elle donc seule  aimer, et le chevalier reviendrait-il?

 l'htel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard.
L'inquitude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le
coeur....




XIX

LIEUTENANT!


Revenons  Anvers o le nain s'acharne  la poursuite du marquis de
Vilers.

Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience
qu'il n'en avait jamais mis  servir, en qualit de faux muet, le comte
de Mingrli.

Lev ds le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux
quartiers pauvres, ne ngligeant aucun indice, ne perdant aucun instant.

Malheureusement ses recherches taient vaines. Lui qui se vantait de
tout trouver, cette fois il ne dcouvrait rien.

Quand venait le soir, aprs une journe de courses infructueuses, le
pauvre nain entrait dans d'pouvantables fureurs.

S'il et t assez fort, il et cherch querelle aux passants dans la
rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre
 sec les brocs dans les tavernes.

Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant,
dans son ivresse, de russir le lendemain.

Et le lendemain tait comme la veille.

Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons racont,
s'informait  tout le monde du marquis de Vilers.

Mais il ne russissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi
tait-il triste, bien triste.

Il y avait encore une autre cause  son chagrin: sa fausse position
d'amoureux entre Bavette et mame Toinon.

Il n'osait supporter les regards de la jolie costumire dont la pense
lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'tait
que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une
folie passagre. Tout son amour, son vritable amour tait pour Bavette
qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait
jamais cess d'aimer.

Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands
yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout devin et dont la
prsence seule lui reprochait sa dfaillance.

Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annona  Tony que
le marchal de Saxe le faisait demander.

Il courut au quartier gnral.

Les Autrichiens, presque bloqus dans Namur, o ils manquaient
de vivres, avaient  plusieurs reprises essay des tentatives de
ravitaillement qui avaient chou, grce  l'activit de Maurice de
Saxe. Les dserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait
du camp ennemi, tenaient du reste le marchal au courant de tous les
mouvements des allis.

Namur, abandonn  ses propres forces, avait fini par capituler et il y
avait tout lieu de croire qu'on allait prendre l les quartiers d'hiver.

On s'y prparait mme lorsque le marchal de Saxe reut avis que le camp
choisi par les allis tait dans les conditions les plus dfavorables,
peu profond et coup par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre
 la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication,
d'une partie de l'arme  l'autre, qu'une troue trs troite, prs de
Melmont.

Le marchal ne put croire  pareille imprudence et rsolut de faire
vrifier le fait.

Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il
songea  Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues.

Tony trouva Maurice de Saxe, prsidant le conseil de guerre.

--Ah! vous voil, mon jeune ressuscit, dit familirement le marchal,
j'ai une bonne nouvelle  vous apprendre.... Ne vous rjouissez pas trop
tt, ce n'est pas encore ce que vous dsirez. Mais enfin, vous voulez
aller vite, en voici le moyen.

Je n'ai pu jusqu' ce jour obtenir de Sa Majest l'arrt qui vous remet
au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout
d'mes fortement trempes. Ma compagnie de Croates a t dcime, le
capitaine de l'Estang qui la commandait a t tu. Heureusement les
dserteurs que la famine chasse de l'arme allie nous donnent de quoi
la reformer. Ce sont de prcieuses recrues, mais qu'il faut roidement
tenir et rudement mener... j'ai song  vous pour une lieutenance. Cela
vous va-t-il?

--Ah! monseigneur!... s'cria Tony avec reconnaissance.

Le poste est prilleux, car j'ai l'intention de ne pas mnager vos
hommes, et du ct de l'ennemi, on n'a, en cas de dfaite, aucun
quartier  attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage
pour rentrer aux gardes-franaises, o mon excellent ami, le marquis de
Langevin, dsire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnatre. Vous
entrerez en expdition tout de suite.

Tony tait au comble de la joie. Lieutenant!... il tait lieutenant!...
Et le marchal de Saxe lui-mme lui faisait esprer qu'il rentrerait
bientt aux gardes! Et il n'avait qu' russir dans la nouvelle
entreprise qui lui tait confie, et  se montrer, dans la bataille qui
se prparait, digne de lui-mme, pour devenir enfin le collgue, l'gal
de ses ennemis, les Hommes Rouges!

Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le
marchal sortit, suivi de son tat-major:

--Cornette Tony, pronona Maurice de Saxe, je tiens  vous fliciter
publiquement de votre rtablissement et de votre retour parmi nous. J'ai
aussi et surtout  vous fliciter de la noble conduite que vous avez
tenue  Anvers. Une premire fois, au burg du margrave, vous avez mrit
par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui
encore vous m'avez forc de passer par-dessus les considrations d'ge
et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser.

mu jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le hros de
Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son motion redoubla encore quand,
derrire le marchal de Saxe, il aperut le marquis de Langevin qui lui
tendait les bras.

--Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas  l'oreille le colonel, qui
ajouta plus bas encore:

--Tu rentreras demain aux gardes....

Les officiers flicitaient Tony, les soldats l'acclamaient.

--Ah! s'cria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie  donner  mon pays en
change d'un tel bonheur.

--Mnage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La
patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi!

Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance
d'accomplir sa mission sans perdre un homme....

Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux
qu'on avait donns au marchal de Saxe. Celui-ci rsolut de livrer
immdiatement une bataille dcisive.

L'arme reut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux.




XX

ROCOUX


Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille clbre
dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin  la
campagne.

Contentons-nous de dire que les allis y perdirent sept mille hommes et
mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pices de canon, tandis
que, du ct des Franais, il n'y eut que trois mille hommes hors de
combat.

Les pisodes y abondrent.

Au moment o la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orlans
attaquaient le village de Varoux, dfendu par une formidable artillerie,
un grenadier du rgiment d'Orlans vint tomber aux pieds du marchal de
Saxe, la jambe emporte par un boulet de canon.

Le marchal voulut le faire conduire  l'ambulance.

--Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce
soin  ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille!

A l'entre du village tait un escarpement trs lev que les soldats de
Beauvoisis et les gardes-franaises avaient escalad sous une grle de
mitraille.

Le jeune marquis de Boufflers, colonel du rgiment de Beauvoisis, tait
trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentr dans les gardes
aprs le succs de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa
compagnie.

--Attendez, colonel, dit-il en riant.

Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit  plat
ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa  ct de lui.

Malgr les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de
descendre.

--Nous nous reverrons, s'cria-t-il, en sautant  terre, l'pe  la
main.

--Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tus.

Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune hros n'en devait pas
moins tre cruellement prouv....

Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, gris par la
poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'tait
fait, pour ainsi dire, de colonel-gnral qu'il tait, simple soldat.

Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que
lui de s'avancer au milieu des allis jusqu' ce que tous ses gardes
l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore.

La bravoure cote cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se
retournant soudain, l'pe haute, s'lana sur le marquis qui, occup 
en tuer un autre, ne voyait point celui-ci.

Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des
blesss, il accourut, trop tard, hlas! Quand il entra son pe dans la
poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'tait veng d'avance en frappant
au dfaut de l'paule le marquis de Langevin...

--Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony.

Si ardent qu'il ft pour la bataille, l'ancien protg du marquis avait
un nouveau devoir  remplir. M. de Langevin tait en si grand danger de
mort qu'il appartenait  Tony de le faire ramener au camp.

Il le prit d'abord dans ses bras jusqu' la plus prochaine ambulance
o les chirurgiens lui appliqurent, en hochant la tte, un pansement
qu'ils savaient inutile, puis, le plaant sur une litire qu'il voulut
soutenir lui-mme du ct de la tte, aida ainsi  le transporter au
camp.

L on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvis avec des
planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui
servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que
l'on mt  ct de lui son pe, ses paulettes et son grand cordon
rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le
dernier soupir, l'instrument et la rcompense de sa vie de soldat.

Bien que la bataille continut, un groupe d'officiers l'entourait,
morne, dsespr.

--Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains,
allez  votre devoir.

Et, comme ces valeureux officiers obissaient au dernier ordre de leur
chef:

--Je vais mourir, dit le marquis  Tony d'une voix affaiblie. Reste,
toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprme  remplir.... J'ai ma
confession  te faire.

--Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second pre, non, non, vous ne
mourrez pas! s'cria Tony sanglotant.

--Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu
restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai  peine une heure 
vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas
surtout.... Or, je te rpte qu'il faut que je parle....

Tony s'agenouilla auprs du lit.

--coute, reprit le marquis  demi-voix, coute bien ce que je vais
te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle  faire avant de
paratre devant Dieu!

Je ne mritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille,
au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai
t misrable et lche.

--Oh! c'est impossible! s'cria Tony emport par son affection pour le
vieillard.

--Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai  peine le temps de tout te
raconter, et cet aveu doit tre complet...

Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une
grande et noble chose... C'est la premire loi  laquelle l'homme doive
obir... Mais il ne faut pas l'exagrer... Il ne faut pas prendre pour
la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil rvolt... Je
suis tomb dans cette erreur, elle m'a conduit au crime...

Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mre... Eh
bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tue!...
rla le marquis d'une voix touffe en cachant sa tte dans ses deux
mains.

--Vous!... s'cria Tony en bondissant malgr lui.

--Hlas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a
plus que quelques minutes  battre... Mais auparavant entends-moi
jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon.

J'ai t lev en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que
mon honneur ft sans tache, si petite qu'elle ft...

Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le
jour  une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout
mon orgueil.

L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mre... Je l'admirais
et j'en tais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience
de soldat... Pour arriver jusqu' ma fille, il et fallu me tuer, moi!

Hlas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation
de gens de cour, qui ne se savaient pas couts, m'apprit un terrible
secret... Ma fille en qui j'avais la plus entire confiance... Ma
fille que j'aurais rougi de souponner... Ma fille... s'tait donne
volontairement... Elle allait devenir mre!...

Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrs par ma prsence;
je saisis  la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le
crne  l'angle d'une muraille... Puis, perdu, je courus  mon htel et
je montai  la chambre de ma fille...

Terrible souvenir! s'cria le marquis en se soulevant sur sa couche
malgr son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement
m'a causs depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait
dfendre sa porte...

Inquiet de cette rsistance qui confirmait les dires des calomniateurs,
je bousculai les chambrires effares, et, d'un coup d'paule, j'ouvris
cette porte...

Le moribond s'arrta et prit dans un flacon plac  ct de lui un
cordial dont il avala quelques gouttes.

--Elle tait ple, sur son lit, continua-t-il...  et l des vtements
pars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale
nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre
au monde un enfant...

Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'craser
sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de
t'emporter...

--Moi, moi? C'tait moi! s'cria le jeune homme haletant.

--C'tait toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu
n'tais plus l..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mre dans
un accs de rage, l'insultant, la menaant, lui reprochant de m'avoir
ravi l'honneur... puise par les souffrances, pouvante de ma colre,
elle... oui, hlas! elle expira entre mes mains!...

Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau
recours  son cordial, afin de pouvoir reprendre son rcit.

--Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant ananti. Puis la
voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'tait
pas acheve, que mon honneur voulait que l'enfant prt comme celle qui
l'avait mis au monde...

Un mdecin, chrement achet, donna  la mort de ma fille une
explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que
ma tche n'tait pas accomplie. Il me fallait savoir o l'on avait cach
le rejeton du crime...

Je te cherchai longtemps. Sept annes se passrent, pendant lesquelles
je n'osai marcher la tte haute, sentant qu'il y avait encore une tache
sur mon blason.

Enfin je dcouvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqus
qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'tait moi qui les
commandais...

La voix du marquis tait devenue de plus en plus sifflante et
entrecoupe. Il se tut tout  coup et murmura:

--Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avou mon crime... Je n'ai
pu... te dire mes remords... Pardonne-moi...

Tony resta silencieux.

--Ah! s'cria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui
restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans
m'absoudre?

D'un geste saccad, il arracha de sa poitrine le mdaillon qu'une fois,
au chteau de Blrancourt, il avait montr  Tony. Il le posa sur ses
lvres, et, le tendant au jeune homme:

--Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle tait  peine
perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par piti... en
mmoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expi, va... par dix-huit
annes de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et
Dieu me pardonnent...

Tony regardait le portrait. On et dit qu'il le consultait... Enfin,
comme pour obir  un ordre que semblait lui donner cette prcieuse
image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant:

--Au nom de ma mre, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos
souffrances et vous pardonne comme moi!

--Oh! merci, dit le marquis, dont une ple lueur de joie claira le
visage... maintenant... je puis mourir en paix.

--Ah! par grce, un effort encore. Ma mre est morte, mais j'ai un pre!
Mon pre, du moins, faites-le-moi connatre!

--Ton pre?... Ah! d'autres que moi eussent t heureux et fiers de lui
donner leur fille en pture... Ton pre... c'est...

Un rle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjure,  force de
volont, venait de commencer, terrible.

Tony, pouvant, appela les officiers, les mdecins. Mais tout secours
tait inutile.

Le marquis tait mort.




XXI

EN BUVANT...


Le 12 octobre au matin, l'arme franaise allait reprendre ses tentes au
camp d'Hout.

Tony, que son service retenait dans les gardes, avait d, les larmes aux
yeux, laisser partir pour Paris le corps embaum du marquis de Langevin.

Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur.  peine
venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arriv depuis
la veille, l'attendait  sa cantine.

Quelque remords que pt lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit.

Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul.

Goliath tait attabl en face d'une srie de bouteilles aux cachets
varis. Il paraissait pouvantablement gris.

En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit  battre un entrechat.
Le jeune lieutenant eut mille peines  le calmer.

--Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fchez pas, vous vous en repentiriez
tout  l'heure...

--Pourquoi cela, s'il vous plat?

--Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi...

--Voyons, reprit Tony impatient, raconte et raconte vite, surtout.

--Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit lou, si j'ai d'autres
dfauts, je n'ai pas celui d'tre bavard...

--C'est bon; mais au fait, au fait!

--J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience
et la tnacit que je parviens, moi qui vous parle,  russir dans mes
entreprises...

Tony, voyant qu'il n'y avait rien  faire contre la loquacit du nain,
que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les
paules et attendit.

--Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au dbut. Vous
savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me
basant sur l'exprience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je
dcouvrirais peut-tre M. de Vilers... J'ai donc bu....

--Cela se voit. Mais poursuis.

--Le vin m'a toujours port bonheur, voyez-vous. Si je n'tais pas sorti
du chteau de Blrancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais
sauv personne. Mais je reviens  mes moutons, c'est--dire au
marquis...

--Hte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur...

--Tiens, c'est vrai! J'abrgerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de
parler et a me donne une soif! Il y a qu'aprs avoir fouill pour rien
une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je
commenais  dsesprer, quand voil qu'un soir, reint d'avoir couru,
j'entre me reposer dans une auberge...

--Et c'est l que...

--C'est l qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commenais 
m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier
moos, quand une querelle de tous les diables s'lve...

--Une querelle?

--Oui... je pourrais mme dire sans exagration une bataille. Au
plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les
hallebardiers arrivent et nous mnent tous au violon... un instrument
que j'aimerai dornavant, moi qui ne pouvais pas le sentir...

--Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony
impatient.

--Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne
savais rien.

--Naturellement.

--Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire.
Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux tait accus d'avoir vol...
Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte?

--Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu.

-- qui?

--Je sais pas!

On s'tonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il dsigne
celui  qui il a vendu le cheval... Un officier franais, avec un habit
blanc et un manteau rouge...

--Vilers! s'cria Tony.

--Vilers qui partait.

--Mais pour o?...

--Dame, probablement pour Paris. S'il ft venu par ici, vous auriez
entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sr qu'il est 
Paris.

-- Paris? Et justement on disait tout  l'heure que nous allions y
rentrer. Dieu soit lou! Goliath, je t'emmne avec moi.

-- Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre
bouteille pour fter cette heureuse nouvelle!

--Bois  ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au
quartier gnral de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de
dpart.

Et Tony sortit, laissant le nain complter son ivresse.




XXII

LE BILLET DE L'AMANT


On n'avait point tromp Tony. Rocoux avait t une bataille dcisive. Le
marchal de Saxe jugea  propos d'arrter l momentanment la campagne.

Il fit occuper les villes prises, dtacha de son arme treize bataillons
et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de
Contades, de Saint-Pern et de Cotlogon, dfendre les ctes attaques
par les Anglais, puis il prpara ses quartiers d'hiver en pays conquis.

La maison du roi, la gendarmerie et la brigade compose de deux
rgiments de gardes-franaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous
ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques.

Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'tre donn
rendez-vous  Paris tous les survivants de ces tragiques aventures.

Mame Toinon tait revenue  sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle
avait si bien espr ne plus revoir.

Elle y avait retrouv, gardant toujours la boutique, la fidle Babet
dont la figure maussade tait devenue presque gracieuse de joie 
l'arrive de sa patronne.

On juge si les voisins taient accourus, attirs un peu par sympathie et
beaucoup par curiosit, s'enqurir des vnements curieux qui avaient d
se passer dans le lointain voyage de la costumire.

Mais leur attente avait t due.

Toinon, en effet, n'tait plus la joyeuse et gaillarde et bavarde
personne que nous avons prsente au dbut de notre rcit.

Depuis son dpart, un grand changement s'tait opr en elle.

Elle tait srieuse, triste, presque timide...

Toinon, en arrivant  Paris, avait eu tout d'abord un cruel
dsappointement.

Elle avait espr que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des
Jeux-Neufs. Elle s'tait empresse de nettoyer, de parer elle-mme la
meilleure chambre de la maison.

Vaine prvenance. Tony avait refus.

--Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin
de la caserne o je suis appel par mon service  chaque instant. J'irai
rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront
mes heures de libert, mais je prendrai un logement tout prs du
quartier.

La pauvre maman Toinon n'avait pas os rpliquer. Tony venait en effet
presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, o ses bottes, son pe et
ses paulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en
pouvait croire ses yeux, mais ses visites taient de plus en plus
froides et courtes.

Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame
Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis,
le nuage qui couvrait son front s'claircissait et elle semblait joyeuse
pour quelques heures. O et dit qu'elle avait un secret qui lui causait
 la fois plaisir et douleur.

Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connatre,
ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus!

Un personnage, qui avait galement le don de proccuper beaucoup les
bons bourgeois du quartier Montmartre, c'tait matre Goliath, le nain.

Tony l'avait amen avec lui et en avait fait son factotum. Vtu d'un
costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait firement,
soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie 
la caserne o il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose,
Pivoine et Normand,  la cantine de maman Nicolo.

Mais cela ne l'empchait pas de fouiller tous les coins de la capitale
pour y trouver le marquis de Vilers...

C'tait, hlas, peine perdue!

 l'htel de Vilers, la situation tait toujours la mme.

Le temps s'tait coul. La marquise tait sur le point de mettre au
monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait
pas.

La campagne tait finie pourtant. Qu'tait-il devenu? tait-il mort? Se
cachait-il seulement?

Parfois Hayde, tout entire au bonheur d'tre mre oubliait ses
pouvantables tourments pour ne plus songer qu' ce petit tre qu'elle
chrissait dj.

La mre absorbait l'pouse.

Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui
viendrait au monde sans connatre son pre; qu'il faudrait lever, priv
de son protecteur naturel... Et cet enchanement d'ides la ramenait au
souvenir de celui qu'elle n'osait plus esprer revoir...

Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'pouse absorbant  leur
tour les joies de la mre.

En vain, Tony, qui de temps  autre tait admis auprs de madame de
Vilers,--en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine,
renonait  la chasse pour venir  Paris, runissaient-ils tous leurs
efforts pour consoler Hayde et lui faire croire que Vilers reviendrait.
Tous les raisonnements chouaient devant son absence prolonge et
inexplicable.

Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.

Nous avons fait suffisamment connatre le caractre des deux Hommes
Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus
et comptaient toujours sur la revanche.

Ils attendaient seulement une occasion propice et sre.

Leurs apparitions au quartier taient rares; ils n'y venaient mme que
lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils
complotaient.

Au soir o nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui
qui leur avait annonc aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.

--Et tu dis alors, demanda Maurevailles  son espion ordinaire, que la
marquise sort souvent?

--Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en
promenade.

--Parle toujours.

--Eh bien, j'ai repris mes relations  l'htel de Vilers, et l'on m'a
racont que les mdecins ont ordonn  la marquise, non seulement de
l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commenc par des
promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le
baron de Chartille--auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle
sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine,
soit  la porte Saint-Antoine...

--Et peux-tu savoir de quel ct se dirigera sa promenade aujourd'hui?

--Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de
secrets pour moi.

--Eh bien, pars vite et reviens nous informer!

Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restrent seuls.

--Alors, demanda aprs un silence Lacy  Maurevailles, tu ne renonces
pas  la marquise?

--Jamais. J'ai t jou, bafou, vilipend, mis en prison... Ce n'est
plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et
de son mari.

--Son mari est mort...

--Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?

--Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai jur! Mais quel est ton but?

--Je veux l'avoir, elle et son enfant,  ma discrtion et pouvoir ainsi
tenir tte  Chartille, au jeune coq de Tony et  toute leur bande.

--Et ton service aux gardes?

--J'enverrai ma dmission que j'ai toute prte dans ma poche...
D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succde au marquis de Langevin
comme colonel, sera peut-tre un peu moins prvenu contre nous.

Maurevailles fut interrompu par l'arrive de Luc qui accourait.

--Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse,
avec sa soeur, mademoiselle Rjane.

--De quel ct vont-elles?

--Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon
de Vincennes. La marquise compte se promener dans les alles du bois.

--Parfaitement, s'cria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne
pouvait choisir un endroit plus propice  mes desseins! Allons, Lacy, en
route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!

Les chevaux taient prts. Les deux officiers, qui avaient quitt leurs
uniformes pour revtir de riches costumes de ville, sautrent en selle,
non sans s'assurer que les fontes taient solidement garnies.

--Dfiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis
que le carrosse est accompagn et surveill...

--L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les paules, mais, nous
aussi, nous avons pris nos prcautions.

Ils piqurent des deux et partirent dans la direction de la Bastille o
ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.

La promenade choisie par la marquise tait fort belle. Le long de la
route, les _folies_--c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons
o les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer  leurs
bats--les _folies_, disons-nous, talaient leurs parcs et leurs jardins
aux senteurs parfumes.

Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout
de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur
ennemi de la foule.

Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.

En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pleur
de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait
plus ardent que jamais.

Quant  Lacy, il avait vu la tte mutine et triste de Rjane qui, par la
portire, regardait la route, et il se disait en lui-mme:

--Comment Maurevailles ne rpond-il pas  l'amour de cette adorable
enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au
lieu de se donner au chevalier, son coeur et voulu me choisir!

Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas
tre vu. L'endroit n'tait pas propice  un enlvement. D'abord il y
avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse tait
gard.

 ct du cocher, sur le sige, le vieux Joseph interrogeait la route.
Derrire, deux solides laquais, se pendant aux trivires, empchaient
toute surprise...

Enfin,  droite et  gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou
paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour
leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse
et les deux dames qui taient dedans.

--Attendons d'tre dans le bois, dit Lacy  Maurevailles, qui grinait
des dents d'impatience.

--Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus
vite, afin de laisser ces manants derrire lui?...

--Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...

--Allons donc!

--Vois plutt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph.
Ah! si je pouvais voir son visage...

Le paysan avait, en effet, chang quelques paroles avec le fidle
serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le
pas, ainsi que son compagnon, qui semblait tre non moins paysan que
lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres
promeneurs.

--Que signifie ce mange? demanda Lacy intrigu.

Les capitaines continurent d'avancer. Bientt, ils ne furent plus qu'
quelques pas des deux paysans, qui cheminrent  ct d'eux, de mme que
les autres marchaient auprs du carrosse.

--Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant  l'oreille
de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces
deux-l nous espionnent.

--Que veux-tu dire?

--Ne t'meus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est  ct
de toi...

--Eh bien!

--Tu ne connais pas cette figure?

--Non.

--Tu as la mmoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation 
l'htel de Vilers?...

--Si je m'en souviens? s'cria Maurevailles avec colre.

--Et tu as oubli l'homme qui t'a pass une corde autour du corps...

--Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tte
 ce drle?

--Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il
s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la
marquise... Nous avons devant nous La Rivire et ses estafiers...

--Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...

--Pas du tout.  la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.

--Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colre; au fait, tu as raison.
Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.

--Seulement, le coup est manqu pour aujourd'hui et nous ferons bien de
rentrer dans Paris.

--Allons donc! Tu l'as dit toi-mme, il faut agir de ruse... j'ai trouv
mon moyen.

--Quel est-il?

--Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le
carrosse, et je ne suis pas fch de faire courir un peu messieurs de la
police.

Les deux cavaliers peronnrent leurs montures et partirent au grand
trot par une route transversale,  la grande stupfaction des deux
exempts qui les surveillaient.

Car c'taient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron
de Chartille, le lieutenant de police avait mis  la disposition de
madame Vilers, pour la suivre et la protger dans sa promenade 
Vincennes.

Les deux pauvres policiers se demandrent un instant s'ils devaient
courir aprs les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient
mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.

Maurevailles et Lacy avaient fait un dtour et taient arrivs les
premiers dans le bois.

Ils attachrent leurs chevaux  un poteau et se cachrent dans un
massif. L, Maurevailles tira ses tablettes et se mit  crire.

--Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigu.

--Tu vas voir tout  l'heure.

La voiture arriva  son tour. Hayde et Rjane en descendirent.

Aprs un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'carta pour laisser
les deux femmes se promener. Les exempts l'imitrent.

Quelques instants se passrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient
pas.

Peu  peu Hayde et Rjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris
confiance. Joseph lui-mme, croyant les Hommes Rouges repartis pour
Paris, avait cess d'tre sur ses gardes.

C'tait l ce que Maurevailles attendait.

Il suivit pas  pas, derrire les buissons, la marquise et sa soeur.
Saisissant un moment o celle-ci tournait la tte vers lui, il se montra
tout  coup.

Rjane touffa un cri de surprise.

--Qu'as-tu? demanda Hayde subitement inquite.

--Rien, je me suis heurt le pied contre une racine.

Le plus difficile tait fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir
t vu. Il tait vident que Rjane tournerait  la drobe les regards
de son ct.

Maurevailles dplia le billet qu'il avait crit et le montra  Rjane.

Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.

Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de
la jeune fille, se cacha de nouveau.

--Tiens, s'cria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.

Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement
dans son sein.

--Non, je me suis trompe, fit-elle froidement.

Pendant ce temps-l, Maurevailles disait  son ami:

--Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.

Rjane tait impatiente de connatre le contenu du billet qui lui
brlait la poitrine. Elle prit un nouveau prtexte pour s'carter un
instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:

Vous pouvez aider celui qui vous aime  conjurer un grand danger qui
menace votre soeur. Je serai ce soir,  dix heures,  la petite porte du
jardin. Silence!




XXIII

LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RJANE


Le soir tait venu.

Soigneusement envelopp dans un grand manteau de couleur sombre,
Maurevailles s'achemina vers l'htel de Vilers.

Il vita de passer par la grande porte, qui devait tre surveille
par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de
Bthune,  l'endroit o nous avons dj vu, au commencement de ce rcit,
Tony escalader le mur des jardins de l'htel.

Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait
assez le fol amour de Rjane et sa confiance de jeune fille, ignorante
du mal, pour tre certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui
avait fix.

Il avait raison.

Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulev une profonde motion
dans l'me de la jeune fille.

C'tait donc vrai!... Son rve se ralisait!... Elle tait aime de
celui  qui s'tait adress le premier battement de son coeur!

Renonant aux projets infmes qu'elle lui avait entendu former au
chteau de Blrancourt, Maurevailles se consacrait  elle tout entier
et, loin de chercher, comme autrefois,  perdre Hayde, il s'exposait
pour la sauver...

Rjane tait heureuse et fire d'tre la cause de ce retour vers le
bien.

Cependant, malgr elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette
conversion tait-elle sincre? N'tait-ce pas un pige qu'on lui
tendait?

Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme
autant de blasphmes.

--Maurevailles est gnreux et bon, se disait-elle; il a t abus dans
un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononc  la lgre...
Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononc, lui aussi? Et quel homme
est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et
loyal aussi, reconnat ses erreurs et veut les rparer?...

Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors
de l'horrible scne qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il
n'avait pas voulu se sauver sans elle...

--Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer  me tromper. Il
m'aime bien vritablement; je le sens, j'en suis sre.

Cependant, elle hsitait  aller  ce rendezvous... le premier. Elle, si
rsolue le jour o elle tait alle rclamer Maurevailles au lieutenant
de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.

 mesure que l'heure approchait, son hsitation redoublait.

Elle regardait avec anxit la pendule de Boule dont l'aiguille, si
lente  son gr tout  l'heure, semblait dvorer l'espace maintenant...

--Non, dit-elle tout  coup, je ne puis aller  ce rendez-vous. Ce
serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je
n'ose en parler mme  ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble
qu'on ne me voie!

Elle avait dj pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle,
comme pour chasser au loin la tentation.

Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...

Rjane ouvrit un livre, esprant chasser, grce  lui, les ides qui
l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa
pense tait ailleurs.

Tout  coup le timbre argentin de la pendule retentit.

La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le
doigt sur le bouton de la porte...

Elle s'arrta.

Mais le plus fort tait fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se
hasarda, mue, palpitante, rouge  la fois de honte et de plaisir, dans
les alles du jardin.

Lgre comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du
bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte
ou d'une feuille qui tombait, elle arriva  la petite porte, derrire
laquelle Maurevailles attendait.

Elle couta.

Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...

La peur la prit. Si un voleur, cherchant  s'introduire dans l'htel, la
surprenait l, seule?

Mais derrire la porte, on toussa lgrement.

C'tait Maurevailles.

Ses hsitations la reprirent. Fallait-il rpondre ou s'enfuir?

Peut-tre malgr elle, peut-tre avec intention, Rjane soupira, et ce
soupir fut entendu de l'autre ct de la porte.

--Rjane?... est-ce vous? demanda une voix.

La jeune fille demeura muette.

--C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai crit...

Rjane n'osait ouvrir.

--Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant
reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.

Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute
grande.

Maurevailles tait sur le seuil.

--Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille tait
l en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le
premier passant nous remarquerait.

Rjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans
ostentation, retira la clef qu'il garda.

Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits o l'hiver
s'annonce et qui, claires encore comme en t, sont dj glaciales comme
en dcembre.

Mais Rjane n'avait pas froid. Son coeur battait  se rompre, et le sang
affluait  ses tempes. Son front tait brlant quand Maurevailles, se
penchant vers elle, l'effleura de ses lvres.

Elle frmit sous ce baiser... le premier qu'elle et jamais reu d'un
homme...

Mais, de mme qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles
ne voulut pas demeurer dans le jardin.

--Il fait froid, Rjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit 
l'oreille de la jeune fille comme une musique cleste, il fait froid,
vous tes brlante, vous ne pouvez rester ici...

Il jeta les yeux autour de lui et aperut un petit pavillon champtre
tout vermoulu.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

--Le vieux kiosque...

--Il n'y a personne?

--On n'y vient jamais.

--Allons-y, nous y serons  l'abri de la temprature et surtout des
indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant
le jour o je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon
ami...

Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs
ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.

Maurevailles l'entrana vers le kiosque.

Rjane tait nave et croyante; Maurevailles avait l'exprience et la
langue dore des rous de cette poque. Il entassa protestations sur
protestations et n'eut pas de peine  capter entirement la confiance
de la jeune fille qui coutait avec ravissement le langage d'amour tout
nouveau pour elle.

--Mais, demanda-t-elle, s'arrachant  regret  la fascination
qu'exerait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur
court-elle un danger?

--Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont
pouss  ce fatal serment que je n'eusse jamais prononc si je vous
avais plus tt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer
autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...

Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a jur de la perdre. Il
comptait sur moi pour cela. Mais, grce  vous, ma Rjane bien-aime,
j'chappe  sa nfaste influence. Vous tes le bon ange qui me protge
contre ce dmon.

N'ayant plus  compter sur moi pour le seconder dans ses tnbreuses
menes, Lacy a cherch le moyen d'arriver seul  son but, et ce moyen,
il l'a trouv.

--Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'cria Rjane frissonnante.

--C'est peut-tre dloyal, ce que je fais l! Je trahis mon plus vieil
ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Rjane, et
pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de rvler ce qu'il
n'a confi qu' moi seul, j'hsite...

--Je vous en supplie.

--Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut
s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques
jours...

--Oh! c'est affreux!

--Oui, c'est pouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers.
Mais Lacy ne s'arrte pas  cela, il sait qu'ayant l'enfant en son
pouvoir, il aura la mre  sa discrtion. Et le plus terrible, c'est
qu'il est certain de russir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais
il arrivera  son but.

--Que faire?

--Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que
nous avisions  l'en empcher... Mais surtout, chre Rjane, ne dites
pas un mot  votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui tre
fatal.

--Et vous n'avez aucun projet?

--J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est l
surtout ce qu'il faut viter. Cependant, ne craignez rien; je surveille
le tratre et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le
pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?

--Oui, au moins une semaine, a dit le mdecin.

--D'ici l, songez... Je chercherai de mon ct. Demain,  pareille
heure, si vous le voulez bien, nous changerons nos ides... Je me
retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pt s'apercevoir de
votre absence...

Ils taient sortis du kiosque et arrivaient  la petite porte.
Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.

--Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non...
permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous viter
ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'
m'attendre dans le kiosque.

Rjane tait trop mue pour rflchir. Elle ne refusa point.

Maurevailles garda la clef.

Aprs un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit,
refermant sur lui la petite porte.

Si Maurevailles et t moins certain de son triomphe et s'il et
regard derrire lui, il et pu voir deux ombres colles au mur.

Car le chevalier n'tait pas venu seul au rendez-vous. Derrire lui deux
hommes avaient attendu que la porte s'ouvrt, l'avaient vu entrer et
avaient guett sa sortie.

Au moment o il se retirait, ces deux hommes s'avanaient mme pour lui
mettre la main au collet, mais une parole qu'il pronona les arrta.

Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:

--Sois tranquille, chre Rjane, je sauverai ta soeur!...

En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurs sur les projets du
visiteur nocturne, le laissrent aller et se remirent  se promener
autour de l'htel de Vilers.

C'taient deux des exempts de M. La Rivire.




XXIV

LE PETIT POLICIER


Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui
veillait sur les exempts.

C'tait notre ami Goliath.

Dans ses promenades  travers Paris, Goliath avait longuement rflchi.
Or, de ses rflexions tait sorti cet axiome:

--Si le marquis de Vilers est  Paris, il doit s'occuper de ce qui se
passe  l'htel o est sa femme...

Ceci pos, le nain s'tait dit:

--Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rder autour de
l'htel.

D'o cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les
abords de l'htel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre,
de rencontrer le marquis.

Sans en prvenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain,
Goliath s'tait mis en embuscade sur le quai de Bthume.

C'est ainsi que du coin de la porte o il tait tapi dans l'obscurit,
il avait vu deux hommes passer mystrieusement, comme s'ils craignaient
d'tre aperus.

--Hum! cela est louche, avait-il pens.

Goliath, tout  fait tranger aux choses de Paris, n'avait aucune ide
de ce que pouvait tre la police. Elle se rsumait pour lui en la
marchausse et les exempts en tenue.

Ces hommes mystrieux l'intrigurent donc au plus haut point.

--Ce sont videmment des gens qui en veulent  la marquise, des sbires
des Hommes Rouges, se dit-il avec inquitude.

Et, pendant la premire nuit, il suivit avec anxit leur mange. Ce fut
avec un vritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir.

--Ils n'ont pas trouv d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux,
car je n'tais pas de taille  lutter contre eux.

En homme de ressources, Goliath rsolut d'avoir du renfort. Ds que le
jour fut compltement lev, il alla faire part de ses soupons  ses
amis les gardes-franaises.

--Moi, je suis petit, leur dit-il aprs avoir racont les incidents
de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le
gibier. Vous, qui tes forts et solides au poste, vous vous tiendrez 
ma porte.  la premire alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!...

--Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enroue, bravo, petit, voil
qui est crnement combin! Tu mriterais d'tre gnral!... Seulement
o diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, a tient de la
place.

--Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrment les gars et
de les enlever...

--Carrment, appuya le Normand.

--Ah! mes enfants! que vous tes peu malins. Croyez-vous qu'ils se
laisseront pincer?

--Que feront-ils?

--Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand mme, de quel droit les
arrteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se
promener la nuit au bord de l'eau?

--Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, o
nous logeras-tu, mon fils?

--Et o seriez-vous plus commodment que dans un bon cabaret, avec un
cruchon de vin pour prendre patience?

--Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un
ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'cria Pivoine enthousiasm.

--Laissez-moi donc tranquille, grande bte que vous tes, dit le nain,
en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser
rellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin,
moi?

--Un vrai malin, dit La Rose.

--Le malin des malins, complta le Normand.

--Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille
m'a graiss le gousset, il faut que vous en profitiez...

--Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau tre petit, tu es un grand homme.
Commande, nous t'obissons aveuglment.

--Aveuglment, rpta le Normand.

Et voil comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une
permission de nuit, taient installs aux _Armes de Bretagne_, tandis
que le nain veillait dans sa cachette.

L'aubergiste, bien pay, avait congdi ses autres pratiques et, malgr
les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'lite.

C'tait justement le soir o Maurevailles avait donn rendez-vous 
Rjane.

En voyant ce personnage, envelopp d'un grand manteau, entrer dans
l'htel, le nain se dit que ce ne pouvait tre que le marquis de Vilers.
 quel autre et-on ainsi ouvert la petite porte?

Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas tre des
exempts, persuad qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer  sa
sortie.

Quand il les vit, plaqus contre le mur, il s'clipsa tout doucement et
courut avertir les soldats qui bondirent en coutant son rcit.

--Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant prcipitamment son pe. Ils
vont avoir beau jeu, les brigands!

--J'ai justement une nouvelle botte  essayer, dit Pivoine, je ne l'ai
encore exprimente qu'en salle d'armes.

Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le
marquis tait sorti, puis s'tait loign; les policiers, tromps par sa
dernire parole, avaient continu leur promenade autour de l'htel.

Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de
pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils
s'apprtaient mme  retourner  l'auberge quand Goliath les arrta.

--Attendez donc, dit-il; il y a autre chose  faire. Ces gens-l doivent
avoir un but qu'il sera peut-tre intressant de connatre. Attendons
qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui
ils sont.

Se rendant  cette raison, ils observrent, puis suivirent les exempts.

Ils les virent entrer  l'htel de la police.

--Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose dsappoint, tu t'es
joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de
police.

--Allons donc!

--Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle
affaire qui nous aurait peut-tre mens loin.

--Comment cela?

--videmment. Les gens de M. le lieutenant gnral ont le bras long,
fichtre!

Et La Rose expliqua au nain tonn la puissance dont disposaient ces
hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans
la poche pour arrter un personnage quel qu'il ft et le conduire  la
Bastille d'o, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais...

Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau
s'ouvrait devant lui...

--Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me
ferais-je pas exempt de police? Voil un mtier qui me conviendrait!
Moi, si chtif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres
devant moi...

Les gardes regagnrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne
dormit pas de la nuit.

L'ide de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle.

Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se
prsentait  l'htel de M. de Marville.

--Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air
goguenard.

--Je veux parler au chef de la police.

--Avez-vous une lettre d'introduction?

--Non.

--Vous ne pouvez alors tre reu. Monseigneur est occup pour toute la
journe.

Goliath tait bien dsappoint. Cependant une inspiration lui vint tout
 coup.

--Dites  M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de
Vilers, dit-il  l'huissier avec importance.

Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui tait donn, entra
dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.

Il avait l'air beaucoup plus poli.

--Monseigneur le lieutenant gnral ne peut se dranger en ce moment,
dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivire?...

--Qu'est-ce que c'est que M. La Rivire?

--L'homme de confiance de monseigneur.

--Soit. Conduisez-moi auprs de lui.

L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous
avons plusieurs fois parl.

La Rivire connaissait dj le nain de rputation. Le baron de Chartille
en avait parl au lieutenant gnral et avait vant son intelligence.

--Que dsirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tte
vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus
ses lunettes.

--Je dsire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez
vous, dit catgoriquement le nain.

--Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le mtier?

--Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout.

-- merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce
que vous avez dcouvert jusqu' ce jour?

--C'est facile.

Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de
changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rle, en
attribuant  son habilet tout ce que lui avait livr le hasard.

La Rivire l'coutait en tournant ses pouces.

--Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut termin. Vous tes
habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prtentions?

--Mes prtentions?

--Oui, quels appointements demanderiez vous?

--Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le
lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi  l'essai.
Plus tard, nous verrons.

--Soit, c'est une affaire entendue.

--Vous m'acceptez?

--Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je
l'espre, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer
 titre dfinitif.

Le nain nageait dans la joie.

--Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualit?
demanda-t-il.

--Je vais vous faire expdier une carte de service.

La Rivire entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.

--Votre nom? dit-il.

--Au pays, on m'appelait Johann;  Paris, les gardes-franaises m'ont
baptis Goliath.

--Goliath, soit, dit La Rivire en crivant. Voici, ajouta-t-il en lui
tendant une carte. Avec a vous avez des pouvoirs suffisants. Vous
viendrez au rapport  deux heures.

Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein
d'enthousiasme.

Certain, d'aprs ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait
charg de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant
et s'imaginant que tous les passants devaient le considrer avec
respect.

--S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je
pourrais les envoyer  la Bastille! se disait-il avec orgueil.

 deux heures, La Rivire, confiant en l'intelligence et le dvouement
de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'htel.

Mauvaise et fatale ide.

Le nain, en effet, n'avait pas tout dit  l'employ de M. de Marville.
Il lui avait cach sa prtendue dcouverte de l'identit de Vilers.

De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas  le
regarder de trop prs, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles.

Celui-ci eut donc toute libert de rentrer et de sortir par la petite
porte. Le nain, au contraire, le protgea, ne se doutant pas qu'il
facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers.

Cela dura huit jours.

Tous les soirs, Rjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque.

Le huitime jour, elle dit  Maurevailles:

--Je crois que j'ai trouv un moyen d'chapper  votre faux ami, M. de
Lacy.

--Lequel? demanda curieusement le chevalier.

--Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant?

--Oui, pour tre matre de la mre.

--Eh bien, si je vous le donnais,  vous?

-- moi! s'cria Maurevailles, matrisant mal un mouvement de joie.

-- vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de
sret.

--Mais comment parviendrez-vous  faire consentir  cela votre soeur,
dont vous connaissez les prventions contre moi?

--Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai.
Voulez-vous?

--J'accepte avec bonheur, pour vous tre utile. Maurevailles touchait
enfin  son but. L'enfant allait lui tre livr.

Il ne s'agissait plus que d'attendre.

Quelques jours s'coulrent encore. La dlivrance tardait.

Enfin, un soir, Rjane dit  Maurevailles:

--Je n'ai que quelques instants  vous accorder. Ma soeur commence 
tre fort souffrante.

--Alors, je ferai peut-tre bien de rester ici?

--Non, le mdecin n'attend pas la naissance avant demain.

--Qu'importe? Pour vous tre agrable, chre Rjane, et pour tre utile
 la marquise, je puis veiller...

--Ce serait peine inutile.

--Comment cela?

--La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera loge dans une des
chambres attenantes  l'appartement de ma soeur, qui tient  ne pas
perdre de vue son enfant...

--Parfaitement.

--Joseph, notre vieux et dvou serviteur, sera charg tout spcialement
de veiller sur lui. Il n'y a donc rien  craindre d'ici demain soir.

--Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher
petit tre?

--Soyez sans inquitude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen.
Revenez demain  pareille heure. Je vous promets que le tratre Lacy
sera tromp dans son espoir... Mais, vous me rpondez au moins de la
sret de l'enfant? Cher petit trsor!... Ce serait la mort de ma soeur,
si elle le perdait.

--Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aime? Ah! soyez tranquille; je
le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entour
de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mre... O ma Rjane, ayez
confiance en celui qui vous aime...

--C'est que c'est peut-tre mal, ce que je fais-l?

--Mal!... Ne suis-je pas votre poux devant Dieu? Ne vous ai-je pas jur
ternelle fidlit. Ah! Rjane, douteriez-vous de mon amour?...

L'entretien continuait, bien que Rjane et dclar qu'elle ne pouvait
rester longtemps sans que son absence ft remarque.

Goliath qui, depuis tantt deux semaines, veillait  la porte du jardin,
commenait  trouver la chose ennuyeuse et, malgr de grands efforts
d'imagination, n'arrivait pas  deviner la raison de ces visites
quotidiennes et nocturnes.

Il avait rsolu d'en avoir le coeur net.

Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre
celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand
on ouvrirait.

Le soir o nous sommes, Maurevailles, press, ouvrit la porte avec la
clef dont il tait rest muni, repoussa la porte qui vint buter contre
la cheville et tourna la clef dans la serrure.

Le pne joua, mais, grce  l'interstice qui existait entre la serrure
et la gche, la porte ne fut pas ferme.

Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin.

Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit o celui qu'il prenait pour
le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperut  dix pas le vieux
kiosque.

Il alla coller son oreille  la serrure.

D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu  peu, les
paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait:

--Comptez sur mon amour, Rjane. Rjane!... le marquis de Vilers parlait
d'amour  Rjane, sa belle-soeur!

--Je me trompe, bien sr! se dit Goliath.

Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun
doute. C'tait bien Rjane qui tait l, causant tendrement avec l'homme
qui tait entr.

Toutes les ides du nain se brouillaient. Il commenait  douter de son
bon sens.

--Que rsoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma dcouverte
 ce bon M. La Rivire? Peut-tre trouverait-il la clef de ce
mystre?... Mais non. Cela peut devenir trs grave... Mon chef avant
tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je
dois avertir.

Et, malgr la nuit, malgr la peur, la distance et la fatigue, Goliath,
emport par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain.




XXV

O TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRTENT  VEILLER


Il y avait une autre personne que les alles et les venues de
Maurevailles intriguaient vivement.

C'tait Marc de Lacy.

Dans la scne du bois, il avait bien vu son ami donner un billet 
Rjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de
ses menes.

Lacy avait essay de l'interroger. Le chevalier lui avait rpondu:

--Laisse-moi faire. Nous touchons au but.

Et il n'avait pas voulu en dire davantage.

Si rou qu'il ft, Maurevailles tait fort embarrass vis--vis de Lacy.
Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les
calomnies qu'il avait racontes sur lui  Rjane.

En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il
avait pu remarquer que son ami tait fort pris de la soeur de la
marquise.

--L'ami Marc, se disait-il, serait mdiocrement flatt de connatre le
portrait que j'ai fait de lui  l'objet de son culte...

Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Rjane 
Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.

Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami  renoncer 
ses projets.

--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait prsumer qu'il a t tu.
Lavenay a pay de sa vie son obissance  notre pacte. Des quatre Hommes
Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu' moi de
ton serment...

--Et  moi aussi, murmura Maurevailles.

--Eh bien, je t'en dlie de grand coeur. Laissons les choses telles
qu'elles sont et ne luttons plus contre la destine qui veut
s'accomplir... videmment la marquise restera fidle  la mmoire de son
mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la mme, si elle espre encore,
 rechercher son mari...

--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous
touchons au but, te dis-je.

--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.

--Tu le sauras quand le moment sera venu.

Et Maurevailles ne faisait point d'autre rponse, au grand dsespoir de
son ami.

Celui-ci rsolut de percer  jour le mystre.

Le soir mme o le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait
remarqu que Maurevailles tait de plus en plus proccup. Il fit une
dernire tentative.

--Patience, dit le chevalier. Peut-tre demain soir pourrai-je te dire
tout.

--Peut-tre! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par
moi-mme. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de
mnagements  garder... Demain soir, je le suivrai et bon gr mal gr,
je sonderai le mystre...

Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait  Saint-Germain, poudreux,
boueux, harass de fatigue, mais enchant. Il alla frapper  coups
redoubls  la porte de l'htel du baron de Chartille.

Ce n'tait pas chose facile que de pntrer  pareille heure auprs du
baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il
tait tenace!

 force de paroles, il russit  se faire introduire auprs du
vieillard.

Celui-ci le reut couch et lui demanda, tout mu, ce qui pouvait
ncessiter une visite si presse.

Goliath le mit promptement au courant de la situation.

--Je viens  vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est
vous qui m'emplissez la poche et que vous tes le premier  qui je doive
compte de mes actions. Mais n'tes-vous pas d'avis que je devrais
aussi aller tout dire  mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y
consentez-vous?

--Si j'y consens, morbleu! s'cria le baron en sautant  bas de son lit,
mais c'est--dire que je le veux absolument. Nous allons mme y aller
ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on
fasse atteler!

Les valets s'empressrent d'obir. Le baron se vtit  la hte.

--Tony ne sera de trop dans aucune expdition, dit-il en ceignant son
pe et en se prparant  partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces
fainants ont attel.

Le carrosse tait dans la cour. Goliath essaya de se hisser  ct du
cocher. Le baron le retint par le bras.

--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-tre
pas bien saisi tout ce que tu m'as racont tout  l'heure, j'tais 
demi endormi encore. Reprends de nouveau ton rcit et n'pargne pas les
dtails.

Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant
bouger.

Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son motion en se
disant que l'honneur qui lui tait fait, tait, au bout du compte, bien
d  son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui tait
octroye de donner des dtails, il raconta minutieusement l'affaire,
sans en oublier un seul incident.

--C'est inou, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de
sa femme?... Et ces paroles  Rjane?... Il faut claircir tout cela!...

On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi veiller. Il ne fut pas moins
stupfait que le baron.

--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il?
Ah! nous le forcerons bien  se montrer... Est-ce sa faute si jamais
la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affronte,
personne ne s'est mieux battu...

Mais peut-tre cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'tait
Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!...
Morbleu! mon pe dj s'ennuie!...

Ils discutrent longuement sur le parti  prendre, il fut convenu qu'on
attendrait la tombe de la nuit pour claircir le mystre.

En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris,
Goliath alla commander un djeuner qu'il servit dans la chambre mme de
Tony.

La journe se passa en hypothses et en projets. Le soir venu, on allait
partir, quand le baron demanda tout  coup:

--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort,
taient venus me demander de faire prier pour vous?

--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis  mame
Toinon.

--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils  Paris?

--Oui. Nous pourrions les trouver  leur caserne,  deux pas d'ici.

--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir.
Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!...
Nous avons besoin d'tre en force, ne ft-ce que pour placer des
sentinelles  toutes les issues, afin qu'il ne nous chappe pas.

--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais
les prvenir.

Quelques minutes aprs, les trois gardes-franaises arrivaient.

--En route! dit le baron.

--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.

--Comment cela, tu nous abandonnes?

--Non, mais je vais oprer de mon ct... J'ai aussi mes hommes 
diriger, moi.

Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans
l'affaire.

--Soit, dit le baron.  tout  l'heure.

-- tout  l'heure, sur le quai, derrire les jardins!...

La nuit tait tout  fait venue.

Le baron, Tony et les trois gardes-franaises, tous arms, taient
chelonns dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.

Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivire
attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait prs
de la petite porte.

Enfin, Maurevailles envelopp dans son manteau s'avanait avec
prcaution, tandis qu' vingt pas derrire lui, Marc de Lacy, l'piant,
rglait sa marche sur la sienne.

On allait se trouver en prsence.

La nuit tait venue; une nuit d'hiver, froide et noire.

Maurevailles, impatient d'en finir, avait devanc l'heure accoutume. Il
attendit dans le vieux kiosque la visite de Rjane.

Comme il l'avait dit  Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois,
il esprait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui
pour l'arrter.

Aussi tait-il dans un tat d'agitation fbrile.

--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient
t surpris!... si on la surveillait!...

Un bruit de pas lgers se fit entendre, la jeune fille apparut.

--Enfin! ne put s'empcher de s'crier le chevalier.

--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Rjane avec motion. Ce n'est
qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir  m'chapper. Ma soeur
souffre horriblement et les mdecins sont l autour d'elle. Ils disent
que l'enfant peut venir au monde d'un instant  l'autre... Toute la
maison est sur pied; je ne pouvais m'loigner sans risquer d'tre
aperue...

La figure de Maurevailles se rassrna.

--Qui songe  vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa
voix toute la sduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile
notre situation  tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie
passe!... Ah! si quelqu'un mrite un blme, ce n'est pas vous, Rjane,
c'est moi!...

--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accord sans
restriction votre pardon?

--Mon pardon dont j'tais indigne, mais que je tiens  mriter en vous
rendant  vous et  votre soeur un important service... Car il ne faut
pas oublier, Rjane, que nous avons un devoir  remplir...

--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est l, prte  recevoir
l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitt qu'elle aura l'enfant,
elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le
remettre entre les mains d'un cavalier...

--tes-vous sre de la discrtion de cette femme? s'cria Maurevailles
effray.

--Absolument sre. Je l'ai achete par des prsents, et elle a la
promesse d'une bonne rcompense, si nous russissons.

--Fort bien. Que Dieu nous protge dans cette entreprise. Le bonheur de
tous en dpend...

--Mais vous, Albert, vous me rpondez en retour que toutes vos
prcautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?

--Y pensez-vous, Rjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un
avenir d'amour et de bonheur?...

Pendant que Maurevailles causait avec Rjane, les exempts, posts aux
alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien tre les
ombres qu'ils voyaient rder aux environs.

Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention
d'entrer et que leur mission  eux consistait surtout  surveiller la
porte, ils se dirent que, la marquise tant sur le point d'accoucher,
ils avaient peut-tre affaire  des curieux ou  des amis attendant
l'vnement.

Goliath, qui savait  quoi s'en tenir et qui avait reu de La Rivire
la haute main sur cette expdition, les rassura sur ce sujet et les
confirma dans cette ide.

Les ombres, du reste, ne tardrent pas  diminuer et  s'clipser tout 
fait.

Le baron de Chartille et ses amis s'taient en effet concerts. Ils
avaient eu d'abord l'ide d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement
reconnu que c'tait l une chose impraticable.

Ne sachant en aucune faon ce qui se passait et  qui ils avaient
affaire, songeant que l'imprvu peut  tout instant modifier le plan le
mieux conu, ils dcidrent d'agir isolment.

Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoys aux _Armes de Bretagne_,
avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prts au premier
signal.

Le baron qui pouvait officiellement pntrer dans l'htel, se chargea de
veiller dans une des pices voisines de la chambre de la marquise.

Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les
mettre au service du baron et de ses amis, et les empcher, au
contraire, d'intervenir au cas o on aurait intrt  ce que la police
ne se mlt pas de ce qui se passerait.

Quant  Tony, il demanda  tre partout  la fois, et pour commencer,
entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin
afin de faire une ronde intrieure, tandis que les exempts, rests seuls
sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance  l'extrieur.

Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce
fut l qu'il porta d'abord ses pas.

Maurevailles et Rjane qui causaient  demi-voix l'entendirent:

--On vient, s'cria jeune fille, je suis perdue!

Maurevailles tira son pe.

--Pour arriver jusqu' vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il
rsolument.

--Chut!... attendez... on s'arrte...

Tony s'arrtait, en effet,  la porte du kiosque. Il la poussa doucement
et sentit qu'elle rsistait. Ignorant si elle tait ferme d'habitude,
il s'approcha et prta l'oreille.

Il n'entendit rien.

--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne l. Peut-tre ne sera-ce
que pour plus tard.

Rjane et Maurevailles l'entendirent s'loigner.

--On me cherche! murmura Rjane avec dsespoir. Mon Dieu, on se sera
aperu de mon absence!

--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui
fait sa ronde. Profitons de son dpart pour nous sparer avant qu'il
revienne.

--Oui, car je suis inquite de ma soeur!...

--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...

--Non, certes; o vous trouverai-je?... ici?

--Non...  la petite porte. Je la tiendrai entrebille. Aussitt que
vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sr.

--C'est convenu... au revoir.

Rjane s'lana  travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony,
du bout de l'alle, ne l'apert.

Il courut aprs elle et la rejoignit.

--Vous, Rjane, ici? s'cria-t-il en la reconnaissant.

--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant 
genoux.

--Malheureuse enfant, d'o venez-vous? ou plutt avec qui tiez-vous
dans ce kiosque? car c'est de l que je viens de vous voir sortir, de ce
kiosque o chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...

--Grce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit
Rjane.

--Vous trahir, vous perdre, Rjane! Je viens au contraire pour vous
sauver... de vous-mme peut-tre, pauvre enfant.

--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui
m'appelle.

--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Rjane, vous
ne m'avez pas dit avec qui vous tiez dans ce kiosque tout  l'heure...

--Dans ce kiosque, j'tais... seule...

--Ne cherchez pas  me tromper... ce serait inutile... Votre voix dment
ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir...
un homme avec qui vous tiez enferme... Rjane, quel est cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Vous ne pouvez me le dire,  moi, dont vous connaissez le dvouement
 votre famille,  moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre
soeur... Rjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne
pouvez le faire connatre?

La jeune fille baissa la tte sans rpondre.

--coutez, reprit Tony, sur mon salut ternel, je ne rvlerai pas ce
nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je
le connaisse.

Nouveau silence.

--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le
faire connatre au moins  un homme  qui vous devez n'avoir rien 
cacher. Le baron de Chartille est l; je vais vous conduire auprs de
lui...

--Ah!  lui moins qu' tout autre, s'cria Rjane dfaillante. Monsieur,
je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...

--Eh bien, le nom de cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Je vais donc aller le lui demander  lui, s'cria Tony; car il est
rest l  vous attendre sans doute. Il aura, comme tout  l'heure,
ferm la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...

Et sans couter les supplications de Rjane, demi folle de douleur et
de frayeur, Tony s'lana vers le kiosque et en repoussa violemment la
porte.

Le kiosque tait vide.

Presque en mme temps que Rjane, Maurevailles tait sorti et, pendant
que Tony courait aprs la jeune fille, le chevalier avait gagn la
petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et
se trouva en face de... Marc de Lacy.

--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son
effarement.

--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.

--Savoir quelles menes tu me caches avec tant de soin depuis quelque
temps, et que je vais enfin connatre.

--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas  moi et n'ai-je pas
de par le sort toute libert d'employer pour arriver  la marquise les
moyens qui me semblent bons?

--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connatre.

--Et moi, je me refuse  te les apprendre. J'ai le droit de requrir ton
aide, j'ai celui de m'en passer.

--Tu mdites quelque infamie...

--Que t'importe?

--Il m'importe si bien, que je veux t'en empcher.

--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...

--Je ne veux pas m'associer  une lchet!...

--C'est un mot qui, sans notre amiti et notre serment, t'aurait dj
cot cher, dit Maurevailles avec ironie.

--Notre amiti, je la brise; quant  notre serment, il ne m'te pas
le droit de te passer mon pe au travers du corps!... s'cria Lacy
furieux.

--Ah! nous en sommes l?

--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.

Mais Maurevailles, tout en parlant, tait rest appuy contre la petite
porte, et passant la main derrire le dos, il avait mis la clef dans
la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il
s'engouffra tout  coup dans le jardin.

Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte referme violemment
sur lui.

Un instant il eut l'ide d'enfoncer cette porte, mais elle semblait
solide, et il rflchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les
gens de l'htel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises
intentions.

Furieux nanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles,
il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pt
facilement escalader.

Le vieil arbre tait toujours l, offrant sa branche; Lacy la saisit et
sauta dans le jardin. Puis, il s'lana  la poursuite de son ancien
ami.

Celui-ci, stupfait de le voir reparatre, voulut lever l'pe contre
lui. Mais Lacy, qui avait dtach son manteau, le jeta comme un filet
sur le chevalier et l'en enveloppa.

Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se dbattre; les plis du
manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.

Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgr ses
efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.

L, il lcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula  terre tout
meurtri.

Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier rduit 
l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de
l'entre-biller pour se mnager une issue en cas de surprise...

Mais au moment o il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crte du
mur.

Lacy n'eut que le temps de se jeter de ct pour se cacher derrire un
arbre.

Les deux hommes sautrent dans le jardin, et derrire eux, sur le mur,
en surgirent deux autres.

En mme temps, du ct de l'htel, Lacy vit briller des torches et
aperut un groupe de gens arms, au milieu desquels dominait la haute
stature du baron de Chartille...

C'tait le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation,
avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.

Il s'tait empress d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru
chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que
l'autre allait prvenir le baron de Chartille  l'htel.

Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.

Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prts  leur prter
main-forte au besoin.

A l'extrieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et
tout le quai.

Enfin, le baron de Chartille arrivait  la tte des gens de l'htel pour
organiser une battue.

Lacy ne pouvait chapper.

Et  l'instant mme o la poursuite allait commencer, la marquise de
Vilers mettait au monde un fils...




XXVI

RUNIS DANS LA MORT


Rjane, s'enfuyant tout mue, tait arrive  l'htel juste au moment o
l'enfant de Vilers naissait  la vie.

Effraye de la poursuite dont elle venait d'tre l'objet, terrifie
de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la
prsence dans le jardin,  pareille heure, justifiait les accusations
de Maurevailles, elle ne songeait qu' s'emparer de cet enfant pour le
mettre en sret.

N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du
moment o tout le monde s'empressait autour d'Hayde; elle saisit le
nouveau-n et s'enfuit avec lui.

Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-franaises
marchaient, l'pe nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre.
Rjane s'occupa surtout de les viter, et, charge de son prcieux
fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans
encombre  la petite porte.

Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le
temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dvouait allait
tomber entre les mains de son mortel ennemi?

Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se
rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient
arriver prs d'elle.

Elle se hasarda  frapper doucement  la petite porte.

Cette porte s'ouvrit  demi.

--tes-vous l? murmura faiblement Rjane.

--J'y suis, rpondit une voix.

En mme temps, sur le seuil, un homme appart, envelopp d'un manteau
rouge.

Rjane ne douta pas que ce ne ft Maurevailles; lui seul avait la clef
de cette porte.

Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme
elle tait venue.

Mais,  peine la porte fut-elle referme, qu'un bruit la fit
tressaillir.

De l'autre ct de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de
plusieurs hommes, un cri touff, puis un cliquetis d'pes.

Haletante, Rjane se colla contre la porte. Un homme tait l, accul
dans l'embrasure, se dfendant contre plusieurs autres.

Maurevailles avait donc t attaqu au dehors!

Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientt elle entendit plusieurs
voix s'crier:

--Nous le tenons.

--Ce n'a pas t sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le
laissez pas chapper cette fois! dit une voix grle.

Il n'y avait pas  en douter. Maurevailles ne pouvant se dfendre  son
aise, paralys par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il tait
oblig de protger de son corps, avait t arrt par les gens du
dehors, probablement par des sbires de Lacy...

L'enfant tait tomb entre les mains d'un tratre!

perdue  cette pense, Rjane s'enfuit comme une folle  travers le
jardin et courut se rfugier dans sa chambre au second tage de l'htel.

Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de dsespoir, dans
tout l'htel de Vilers un cri de dsolation retentit:

--L'enfant a disparu, l'enfant a t enlev!...

--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il
est dans le jardin. Il nous le faut mort o vif!

Et la battue recommena plus ardente encore, sous les yeux de Rjane 
demi tue.

Cependant elle se disait que si la maldiction de Dieu avait voulu que
l'enfant ft pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles tait
sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait tre un chef, donner
l'ordre de l'pargner, de ne pas lui faire de mal...

--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les
projets de Lacy, djouera ses menes et protgera ma soeur...

Mais tout  coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifirent.

--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.

--Ne le laissez pas chapper cette fois, rpondait le baron. Il faut en
finir avec le tourmenteur de femmes.

A la lueur des torches flamboyantes, Rjane vit au loin l'homme au
manteau rouge serr de prs par les gardes-franaises, tandis que Tony
et le baron se prparaient  lui couper la retraite.

--Ah! se dit la pauvre Rjane. C'est Maurevailles qui a pu chapper 
ses ennemis, et qui accourait nous prvenir de la perte de l'enfant! Il
va tre victime de son dvouement.

Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux.
Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier
son faux amant, proclamer qu'il tait le plus noble des hommes...

Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort dsespr. Passant
entre Tony et le baron, non sans laisser  leurs pes des lambeaux de
sa chair, il s'enfuit du ct de l'htel.

--Ah! Dieu est juste, il s'chappe. Il va se rfugier ici! dit Rjane.

--Mort Dieu! je ne suis plus bon  rien! hurla le vieux baron avec
colre. Allons, Tony, vous qui tes jeune, des jambes, morbleu! des
jambes!

La poursuite recommena de plus belle.

Ce n'tait pas Maurevailles que le baron et les gardes-franaises
traquaient ainsi.

C'tait Marc de Lacy.

On se rappelle que Marc, aprs avoir port Maurevailles dans le kiosque,
avait cherch  se sauver et avait t oblig, par l'arrive des
exempts,  se cacher. Les gardes l'avaient dbusqu prs du kiosque.

Il avait pu leur chapper au premier moment. Mais ils le serraient
de prs et, la nouvelle de l'enlvement de l'enfant les rendant plus
furieux encore, ils taient dcids  l'avoir  tout prix.

Lacy s'enfuyant au hasard,  travers les alles, arriva bientt
jusqu'auprs de l'htel, presque sous la fentre o se tenait Rjane.

L, sa retraite lui tait coupe une seconde fois.

--Misrable! s'cria Tony en arrivant le premier sur lui. O est
l'enfant?

--L'enfant? dit Lacy surpris, car il tait certain que Maurevailles,
enferm par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.

--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens
 la vie.

--Sur mon salut ternel, je vous jure que je ne l'ai pas!

--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait  son tour. Pas de
subterfuges, monsieur, vous vous tes dj jou de moi au camp devant
Namur; mais je vous ai montr qu'on ne se moquait pas de moi impunment.
Rpondez catgoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?

Lacy tait entour compltement. La Rose, le Normand et Pivoine se
tenaient devant lui, menaants. Le baron et Tony continuaient leurs
questions.

--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui
contrastait avec sa fougue de l'instant prcdent, je vous somme de
rpondre. Songez que vous vous tes introduit ici la nuit, en escaladant
les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme
tel, vous tuer sans crainte et sans piti....

--Mais je ne sais rien! s'cria Lacy avec dsespoir, je vous le jure.
J'tais venu, au contraire, pour empcher ce rapt abominable....

--Toi! s'cria Tony emport par la colre. Toi, tu serais venu pour nous
protger. Mais, imposteur, infme, tu oublies donc tout ton pass? Tu ne
te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers,
ni de ton odieuse tentative dans ce mme jardin, o, pour la premire
fois, nous nous trouvmes face  face! Tu ne te rappelles pas qu'
Blrancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrs de
nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la dfendre!... Tu ne
songes pas que si la marquise n'a pas auprs d'elle un poux pour la
protger, c'est  toi qu'elle le doit. Tu as tout oubli, tout! jusqu'
ta dernire attaque dans l'htel o les exempts du lieutenant de police
t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous
te surprenons presque en flagrant dlit,  deux pas de cette chambre
o une mre pleure son fils vol, quoi! tu aurais l'audace de nier,
assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans dfense?

--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le mme calme solennel;
ne vous laissez pas emporter par la colre.... Des juges, car nous
sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accus, quelque coupable
qu'il puisse tre.

--Sur la mmoire de ma mre, sur mon salut ternel, pronona Lacy d'une
voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.

--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit
jours.

--Moi?

--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe  Tony de le laisser
parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous tes venu
faire? Parler d'amour  une pauvre enfant qui en aimait un autre... la
tromper, la sduire pour arriver  votre but: le rapt de ce soir!

Lacy ouvrait la bouche pour rpondre. Sa justification tait facile.
Maurevailles tait encore l, dans le kiosque....

Mais livrer Maurevailles, c'tait tuer Rjane, Rjane que lui, Marc de
Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal.
Il se dit que sa vie tait dsormais sans but et que mieux valait mourir
tout de suite.... Il allait parler, il se tut.

--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la
personne  qui vous ayez remis l'enfant que vous avez vol, elle n'en
pourra faire un otage dont la vie rponde de la vtre.... Les abords de
l'htel sont gards et depuis longtemps cet enfant doit tre repris par
les exempts....

Lacy continua  garder le silence.

--Et maintenant, s'cria Tony en se mettant en garde, c'est assez de
discours. Marc de Lacy, dfends-toi, si tu as encore le coeur de tenir
une pe!...

--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui carta Tony de la
main. Cet homme, qui n'a mme pas le triste courage d'avouer son crime,
ne mrite pas de recevoir la mort d'une loyale pe. Je vous ai dit que
nous tions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amen avec
moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent
Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges
de cet homme. J'ai prsent l'accusation; j'ai donn  l'accus la
possibilit de se dfendre... A vous de prononcer l'arrt!

Les trois soldats se regardrent indcis. C'tait une lourde
responsabilit qu'ils allaient assumer l sur leurs ttes.

Lacy,  tout prendre, tait un officier. Il est vrai qu'en ce moment
on tait sur un terrain neutre o il n'y avait plus ni officiers ni
soldats.

--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy
avec une colre mal dissimule. Aussi bien j'en ai assez de la vie.
Cette parodie de jugement est inutile.

--Ce n'est point une parodie, mais un jugement vritable.
Prfreriez-vous donc tre livr au lieutenant de police, qui vous
ferait arracher vos paulettes par le bourreau et vous enverrait ramer
sur les galres royales? Non, vous tes soldat, je veux vous donner
cette dernire faveur d'tre jug par des soldats. Juges,  quoi
condamnez-vous cet homme?

--A mort, dit Pivoine dont le front s'tait rembruni.

--A mort, dit galement La Rose.

--A mort, rpta le Normand.

--La sentence est prononce, monsieur, articula lentement le baron de
Chartille. Il ne nous reste plus qu' vous dire de recommander votre me
 Dieu. Avez-vous quelque dernire dmarche, quelque commission suprme
 faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidlement
accomplie.

Lacy ne rpondit pas.

--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre
prire.

--Eh bien, non, s'cria Lacy en redressant la tte. Non, je ne
m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front...
Si, dans le pass, j'ai eu bien des reproches  me faire, aujourd'hui la
punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi
si vous voulez; je ne puis plus tre heureux! Mais que mon sang retombe
sur vous, car je n'ai pas mrit cette mort!

Rjane, de sa fentre, examinait depuis le commencement cette scne,
cherchant  entendre ce qui se disait. Pour la premire fois la voix de
Lacy monta jusqu' elle.

Lacy parlait comme et parl Maurevailles  sa place: Je venais pour
sauver la marquise, disait-il. C'tait ce que Maurevailles lui avait
dit quelques instants auparavant.

Ce dernier mot la convainquit davantage encore.

--Infme! dit Tony, et Rjane?

--Rjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'cria Lacy avec une sombre
douleur. Vous m'accusez de l'avoir sduite, je l'aime de toutes les
forces de mon me, mais jamais je ne lui ai mme avou cet amour....

--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.

Les gardes abaissrent rapidement leurs armes.

Trois coups de feu partirent. Lacy tendit les bras, tournoya sur
lui-mme et vint rouler sur les cailloux.

Mais aux dtonations rpondit un cri terrible, et une femme tomba du
second tage, broye aux pieds du baron.

Il se pencha et s'cria avec terreur:

--Rjane!

C'tait Rjane, en effet, qui redevenue folle, folle de dsespoir en
voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'tait prcipite
par la fentre pour mourir avec lui, et tait tombe prs de lui, mlant
son sang au sien.

Ainsi la mort runissait  Lacy celle que vainement il avait tant aime
dans la vie...




XXVII

L'HRITAGE


Tony, le baron, et les autres tmoins de cette catastrophe taient
d'abord rests atterrs, puis s'taient hts de porter secours 
Rjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille
tait morte et bien morte.

--Quel pouvantable accident! dit Tony.

Le vieux baron, tout mu, rflchissait.

--Un accident?... non, rpondit-il. Dites plutt une mort volontaire, de
laquelle nous avons notre part de responsabilit. Nous n'avons pas song
 la prsence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si
rapproch de l'htel pour juger et condamner cet homme qu' son costume
elle a d prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe!
mon Dieu! quelle ide terrible!... Si nous nous tions tromps?... Si
Lacy avait dit vrai!...

--Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations.

--Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est
lui que vous avez entendu parler d'amour  cette pauvre enfant dont le
cadavre est l devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy,
qui, peut-tre, tait rellement venu dans une bonne intention, le
vritable sducteur nous chappait encore!...

--Oh! c'est impossible!

--C'est la vrit, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait,
ou plutt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la
responsabilit de ce malheur retombe sur ma tte! Fatale promptitude!
Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait
pas pouvant la marquise, dj si prouve! Tony, courez. Que Joseph
arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout  la
malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre
Rjane... Quant  celui-ci, les valets s'en occuperont.

Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous
que nous allions laisser chapper. Et maintenant surtout, ajouta le
vieillard avec un clair dans les yeux, j'ai un terrible compte  rgler
avec lui.

Les recherches recommencrent minutieuses  travers les buissons. Le
baron avait devin juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles,
certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait bris la porte du kiosque
et tait sorti dans le jardin.

En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte tait
arrache et un lambeau de drap carlate rest accroch  la rampe de
l'escalier rustique.

C'tait bien un Homme Rouge qui avait pass par l.

Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait  l'autre
bout du jardin. C'tait donc Maurevailles.

On l'aperut d'ailleurs tout  coup sortant de la pnombre  deux cents
pas plus loin.

Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles
connaissait bien les dtours du parc. Il glissait comme une couleuvre
entre les massifs sombres, n'apparaissant qu' de rares intervalles,
lorsqu'il lui fallait traverser des clairires ou des alles.

Vingt fois le baron et ses hommes le serrrent de prs et crurent
le tenir; vingt fois, il disparut comme un dmon au moment o ils
tendaient les mains pour le prendre.

Si l'on et os tirer, le fugitif n'et pas pu aller bien loin. Ne
ft-ce qu'au jug, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la
catastrophe rcente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que
de nouvelles dtonations vinssent porter  la marquise de Vilers un coup
peut-tre mortel.

Aussi, vigoureux chasseur, devanait-il tout le monde, sondant les
buissons un  un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le
fouiller afin de retrouver le Maurevailles.

Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une alle. Il y courut.
En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout  coup les
gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur.

Une pe lui avait trou le corps de part en part.

--Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix
railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh
bien, je vous donne la mort des lches... la mort par derrire.

Fous de colre, les braves gens oublirent l'ordre qui leur avait t
donn, et tirrent vers l'endroit d'o tait partie la voix.

Mais les balles allrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le
centre du massif, et un ricanement sardonique rpondit  la dcharge.

Cette fois, le bandit s'chappait.

Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, aprs
avoir confi le corps de Rjane aux femmes de la marquise.

Il revenait prendre part  la lutte, venger Rjane, s'il en tait encore
temps.

Hlas! il arriva juste pour recevoir les dernires volonts du baron.

En le voyant, M. de Chartille se souleva pniblement.

--Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire  expier celle
que j'ai cause sans le vouloir tout  l'heure! Je ne regrette point la
vie... j'ai assez vcu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Rjane
et punir le vritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la
confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont l... dans ma
poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi
un peu...

Et, avec le stocisme dont il avait presque toujours fait preuve, le
baron se mit  lire tout haut, en crivant:

--Je lgue  Tony, lieutenant aux gardes-franaises, toute ma fortune,
pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reu mes volonts  ce sujet.

Paris, ce 15 dcembre 1746.

ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.

--Et maintenant, dit-il, en tendant le papier  Tony, tu penseras aux
braves amis... qui nous ont servis... l-bas;  tous... n'est-ce pas?...
Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune...

En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort tait
au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la
face qu'il rla:

-- boire... j'touffe...

On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait
couru avertir un mdecin. Mais avant son arrive, le baron s'affaiblit
de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tte.

Le moribond surprit ce geste.

--C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine,
le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la
vengeance...

Un flot de sang lui vint  la bouche.

Le baron de Chartille tait mort...




XXVIII

RVE OU RALIT?


Voyons maintenant ce qui se passait au dehors.

Quel tait donc l'homme au manteau rouge,  qui la pauvre Rjane avait
remis l'enfant, et qui, aussitt aprs, avait t arrt par Goliath et
sa troupe?

En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si
longtemps, le nain s'tait trouv pris d'une joie immodre.

La capture de l'enfant, sauv, croyait-il, d'un grand danger, avait
encore augment son contentement.

--Il n'y a que moi, il n'y a que moi, rptait-il en se frottant les
mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas  la
cheville!

Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts,
tait conduit aux _Armes de Bretagne_, qui taient devenues le quartier
gnral.

Pour tre plus libre, on avait (_de par le roi_, s'il vous plat!) pri
l'hte d'aller se reposer et on avait laiss le soin du service  un
jeune garon  mine niaise et  cheveux rouges, qui rpondait au nom
harmonieux de Barrabas.

Barrabas, dj fort bahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il
assistait, laissa tomber  terre le broc de vin qu'il tenait  la main,
en voyant arriver un homme  manteau rouge ayant toute la mine d'un
seigneur et conduit par deux exempts, derrire lesquels un troisime
estafier portait avec toute la dlicatesse possible un enfant
nouveau-n.

--Seigneur Dieu! murmura le pauvre garon, qu'est-ce que cela veut dire?

--Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron!
s'cria le nain avec arrogance. Allons, mon garon, ouvre-nous la grande
salle et tourne les talons!

Barrabas obit; on entra dans la grande salle.

L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air mfiant.

--Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le
tenaient.

--Ce sont nos ordres.

--Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me
conduire tout de suite  votre chef.

Ils haussrent les paules en gens habitus  pareilles choses et ne
rpondirent pas.

L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience.

 ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier
tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible crature que
l'homme de police berait dans ses bras avec une tendre gaucherie.

--Vous tes pre, monsieur? demanda-t-il avec douleur.

--Oui, dit l'exempt avec un sourire.

--Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de
celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser?

Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, mu,
interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tte.

--Il veut l'trangler, peut-tre, se dit-il.

L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une
tendresse inquite, se porta de nouveau vers l'enfant.

Goliath surprit ce regard.

--Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-l!... se
dit-il en se grattant la tte. Qui diable peut-il tre? Je connaissais
Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait
une nouvelle recrue?...

L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif
pour s'lancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissrent
retomber leurs mains sur ses paules.

--Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire
triste, je ne songe pas  m'enfuir. Seulement, je regrette le temps
qu'on perd en ce moment.

--Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un srieux qui
contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce
soir...

L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son
impassibilit.

Le nain se remit  songer.

--En tout cas, se disait-il, celui-l n'a pas t recrut dans les
gardes-franaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa
figure.

Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois
que je connais que....

--Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout  coup du poing sur la
table, Barrabas, larron, suppt d'enfer! un broc de ton meilleur vin!

Barrabas, de plus en plus tourdi, s'empressa d'obir.

--Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme
cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet
homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drle si, cette fois,
j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui!
L'air mystrieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux
brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dpchons-nous, nous
sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec
moi, monsieur le marquis?

En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge.
Celui-ci tressaillit.

--Est-ce  moi, dit-il, que?... Tu me connais donc?

--Eh! eh! cela dpend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire,
moi, je suis franc. Il y a des marquis que je dteste; il y en a que
j'aime bien, comme par exemple celui dont l'htel est l, tout prs de
nous, et o il y a mme une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son
lit d'accouche...

--Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien 
cacher  l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers!

Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des
brocs passa, comme s'il et t lanc par un invisible tremplin,
l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts,
contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que
celui-ci et pu s'en dfendre.

 la fin, Goliath tomba  terre aussi vite qu'il avait saut au cou du
marquis.

--Vive la joie! s'cria-t-il, j'ai trouv, j'ai trouv... Dcidment
j'ai tout trouv...

Et s'adressant aux exempts:

--Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous,
monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous
saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le
marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-l porte
cependant comme une mre nourrice. Venez  l'htel. On nous attend... 
l'htel!

Il gambadait en disant cela. Le marquis tonn, mais voyant bien,  la
joie du petit homme, qu'il avait affaire  un ami, prit l'enfant dans
ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les
exempts.

Mais,  l'htel, un triste spectacle les attendait.

La mort de Rjane venait d'y causer une douloureuse stupfaction. Les
domestiques taient terrifis par tout ce qui venait de se passer. Ce
fut  peine si, malgr la prsence de Goliath, on fit attention aux
nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de
sa dcouverte.

--O est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en levant la
voix.

Les valets se regardrent avec embarras.

--Ah a! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien tes-vous muets?
s'cria Goliath.

--Le baron?... dit avec hsitation un des valets... le baron?... Il est
mort!...

--Mort, mon matre! s'cria le nain.

--Mort, Chartille! rpta Vilers.

--Misricorde! monsieur le marquis qui reparat!... dit une des
suivantes en reconnaissant Vilers.

--Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis
avec impatience.

--Assassin, dans les jardins!...

--Oh! courons, courons!

L'arrive du marquis avait port le comble au dsarroi de l'htel.
L'enfant enlev, le prtendu ravisseur excut dans le jardin, aprs
une chasse folle, Rjane mourant prs de lui, le baron de Chartille
assassin, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout
cela faisait perdre la tte aux braves gens, qui se croyaient le jouet
d'un cauchemar.

La nouvelle du retour du marquis se rpandit rapidement. Le vieux Joseph
arriva, ple d'motion.

--Ah! mon bon matre, quelle joie aprs tant de chagrins!... Cette
pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon
Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empcher de mourir de
dsespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va tre heureuse!...

Mais, avant d'tre poux, Vilers se montra ami fidle.

--Conduis-moi d'abord, dit-il, auprs du cadavre du baron.

Joseph obit et le marquis se rendit auprs du corps inanim de celui
qui, en son absence, avait t le vaillant dfenseur de sa famille.

Il plia le genou et dposa un baiser sur le front ple du mort. Puis il
se releva.

Si pnible qu'et t la mort du baron et celle de Rjane, le retour du
marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire
une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La
figure grimaante de notre ami Goliath pouvait seule se prter  la
reproduction des penses qui se partageaient son cerveau. Il pleurait
d'un oeil et riait de l'autre en disant:

--Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est gal,
j'ai trouv le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle
triste fin!... Ah! si j'avais t l! Mais je ne pouvais pas tre en
double, hlas!... Moi, je sauvais l'enfant....

La difficult, avec tout cela, tait de prvenir la marquise du retour
de son mari... Si on et cout le nain et Joseph, on et fait entrer
carrment le baron; ils prtendaient que le bonheur ne pouvait pas faire
de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient
combien la marquise tait impressionnable. Il fallait viter une motion
qui aurait pu la tuer.

Tony se chargea de la tentative.

Recommandant  tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il
entra--son dvouement, qui avait presque fait de lui le frre d'Hayde,
lui en donnait le droit--dans la chambre de l'accouche.

La marquise fut heureuse de le voir.

--Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette
nuit autour de l'htel ne vous a pas pouvante.

--Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je
n'ai rien entendu tant j'ai dormi!...

--Dormi!... est-ce possible?

--Oui, et j'ai fait un bien beau rve. Imaginez-vous, mon bon ami, que
je rvais qu'IL tait l et pour toujours, cette fois...

Tony tressaillit. Hayde avait-elle donc eu un pressentiment?

Il saisit l'occasion au vol.

--Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de
moi...

--Rire de vous? et comment?

--En me contant comme un rve une ralit. Je sais bien que vous avez vu
le marquis; aprs une si longue absence, il tait bien naturel que sa
premire visite ft pour vous...

--Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?...

--Puisque vous l'avez vu!...

--En rve seulement, hlas!

--Ne vous moquez donc pas de moi!

--Tony, je vous jure que c'tait un rve.

--Et moi, je vous jure, madame, que c'tait une ralit.

--Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony,
la dsillusion, aprs, serait trop douloureuse...

--Eh! trompe-t-on une accouche? Non, madame, je ne vous mens pas.
Peut-tre, par une trange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour
une illusion la plus douce des vrits? Ce serait  donner envie  M. le
marquis de retourner o il tait...

--Oh! ne dites pas cela.

--Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant tre heureuse?

--Pensez donc! Le revoir, juste au moment o je puis lui montrer mon
fils!...

--Qu'il aime bien dj...

--Il le connat donc?

--S'il le connat? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui
se lve et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'tait en
rve que vous aviez revu votre poux? Il m'a dit lui-mme que votre
conversation avait dur plus de trois heures...

--C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompe ainsi, dit la
jeune femme tout  fait convaincue. Mais lui, o est-il en ce moment?
Dort-il?

--Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promne sans
doute son fils...

--Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois.

Tony, tout  fait rassur sur les consquences de l'entrevue, s'lana
pour appeler le marquis. Mais celui-ci,--qui, ayant suivi toute la
conversation, de la pice voisine, avait rapidement enlev son manteau,
ses grosses bottes et son pe, et jet son chapeau au loin,--arrivait,
vtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'motion qui lui serrait la
gorge, il dit avec une gaiet factice:

--Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le dsirez, madame!

La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux
bras.

--Crois-tu, dit-elle en riant, que tout  l'heure encore, j'avais
cru que ton retour n'tait qu'un rve? Mais je ne m'abuserai plus
maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse....

--Chre Hayde! disait Vilers, dont les yeux taient humides d'motion
et de bonheur.

--Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprs de notre enfant... de ton
fils... car il est  toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme
toi... Il aura Tony pour modle...

--Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en
tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet loge.

--Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre
mes beaux rves.

Vilers et Tony prirent cong de la marquise. Il n'y avait plus, de ce
ct-l, aucune imprudence  redouter.

Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprs
du corps du baron de Chartille, et cela au grand dsappointement des
gardes-franaises qui avaient espr savoir comment le marquis, chapp
 la mort, tait arriv si justement  temps pour sauver son fils.




XXIX

CHEZ M. DE MARVILLE


Cependant on n'en avait pas fini avec les vnements de cette terrible
nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une faon
plausible la mort des trois victimes.

Pour le baron de Chartille et pour Rjane, la fable tait toute faite:
Profitant de l'embarras que causait dans l'htel l'accouchement de
la marquise, des voleurs s'y taient introduits. Le baron avait
imprudemment couru seul aprs eux et avait t assassin. Rjane,
attire par le bruit, s'tait penche  sa fentre, puis, pouvante,
avait perdu l'quilibre et tait tombe dans le jardin.

Cela allait donc trs bien. Mais Lacy?

Vilers et Tony se concertrent et, d'un avis commun, se rendirent de
grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police.

Celui-ci savait dj par ses exempts une grande partie des vnements
de la nuit. Il s'attendait donc  cette visite. Aprs les premiers
compliments, Vilers dut lui expliquer sa rapparition.

C'tait, du reste, bien facile.

Prvoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers,
profitant de ce qu'on le croyait mort, s'tait cach pour mieux les
surveiller. Il s'tait mis  les suivre pas  pas, revtant cent
dguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans tre reconnu. Tantt
paysan, tantt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revtir
la pelisse du hussard, laissant l'habit galonn pour le sarreau de
toile, il ne les avait pas abandonns un seul jour. Il tait l quand le
baron de Chartille avait tu Lavenay; il tait  deux pas des exempts,
sur la route de Vincennes, prt  intervenir, dans le cas d'une attaque
de vive force. Il tait l quand Maurevailles et Lacy s'taient
querells, et c'tait grce  des lambeaux de leur conversation saisis
de distance en distance, qu'il avait pu arriver  temps pour jouer ce
rle si providentiel.

--Et maintenant, dit-il  M. de Marville, nous avons de nouveau recours
 votre aide qui ne nous a jamais fait dfaut pour couvrir d'un ternel
secret tous les vnements de cette affreuse nuit.

--Ma foi, dit le lieutenant de police en rflchissant, votre histoire,
quant au baron et  mademoiselle Rjane, me semble admirablement trouve
et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassines par les
bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, _venu au secours de
son ami, le vieux baron_.

--Ce serait  merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?...

--Croyez-vous donc que ce misrable osera reparatre?

--Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir t dj
trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des vnements passs,
et de lui avoir racont  sa faon tout ce qui est arriv...

--Songez que ce sont des gardes-franaises qui ont tu Lacy, leur
officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va
pour eux du conseil de guerre...

--S'il osait les accuser, s'cria imptueusement Tony, je lui passerais
mon pe au travers du corps!...

--Et vous subiriez galement le conseil de guerre, car Maurevailles est
capitaine et vous n'tes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons
point aux moyens violents. Nous n'avons plus l pour nous comprendre et
nous protger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est froce en ce
qui concerne la hirarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec
votre suprieur.

--Que faire alors? dit Tony avec dcouragement.

--Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre.

La bonne figure de M. de La Rivire se montra.

--La Rivire, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous
occupons?...

L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif.

--Eh bien, il faudrait tcher de savoir o est en ce moment et ce que
fait M. de Maurevailles.

La Rivire se mit  rire en se frottant les mains.

--Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible
pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de
Maurevailles ne sera pas facile  rejoindre...

--Que voulez-vous dire? s'crirent  la fois le lieutenant de police,
Vilers et Tony.

--Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a t vu,  cheval,
galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire
qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a
fait maison nette avant de s'en aller.

--Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien
envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en ralit,
la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien  craindre; Maurevailles
ne les accusera pas...

Vilers et Tony remercirent avec effusion le lieutenant gnral et
se retirrent pour aller  l'htel, o un triste et pieux devoir les
rclamait.

Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait  Vilers et 
Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils
ne lui rendissent pas le mme honneur.

Le corps du baron, plac sur un char funbre, fut tran par quatre
chevaux jusqu' Saint-Germain o ses anctres taient enterrs.

Le mme jour, on enleva de l'htel le corps de Rjane, qui fut port 
l'glise Saint-Louis.

On s'arrangea de faon  ce qu'aucun bruit des crmonies ne vint
troubler la marquise dans sa chambre d'accouche. Aux questions qu'elle
fit au sujet de sa soeur, on rpondit que Rjane tait fort souffrante
et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, tait l et
son absence avait t assez longue et assez douloureuse pour que le
bonheur de le revoir ft un peu oublier tout le reste  sa femme.

Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilit absolue d'empcher la
marquise de monter qu'on dut lui avouer la vrit; Ce fut pour elle une
rvlation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'teint-elle pas
entre un enfant qui grandit et un mari retrouv?...

Tony, qui venait chaque jour  l'htel de Vilers, trouva un moyen
excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Rjane. Il
amena  Mme de Vilers celle qui dj lui avait prodigu ses consolations
en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo.

Pendant ce temps-l, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgr
la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu
grand'peur que la vrit ne ft connue du duc de Biron et qu'on ne leur
ft payer cher,  eux pauvres diables, leur expdition nocturne contre
Lacy, compltement rassurs maintenant, passaient gaiement leurs
journes, grce aux libralits de Tony, qui ne leur mnageait pas l'or
que lui avait laiss le pauvre baron.

C'est que Tony tait riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas
donn au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune  son
petit-fils, avait rpar cet oubli en inspirant cette pense au baron de
Chartille.

Notre ami Tony possdait bel et bien quatorze beaux millions au soleil,
sans compter le chteau de Saint-Germain. Il ne tenait qu' lui de
devenir un personnage; il et pu vivre en grand seigneur, quitter le
service, s'anoblir en achetant une savonnette  vilain comme on disait
alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le rgiment, c'tait
sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il
avait conquis; il n'tait ni marquis, ni comte, il tait le lieutenant
Tony et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa
tranquillit.

D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait vou une haine sans
borne. Quand ce nom, par hasard, tait prononc  l'htel de Vilers, le
marquis et Tony mettaient tous deux  la fois la main sur la garde de
leur pe.

--Ce misrable, s'criait Vilers, nous a vol sa mort. Ah! qu'il
revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon
ct.

--Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il
m'appartient. J'ai  venger la mort du baron de Chartille...

Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-l, il le
gardait pour lui: c'tait celui de Bavette.

Il revoyait souvent la jeune fille  l'htel de Vilers et son amour se
ravivait de plus en plus.

Seulement, depuis la faon dont Tony avait baiss les yeux devant elle
en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa rapparition, la jeune fille
avait un serpent dans le coeur, et de son ct Tony, honteux de ce qu'il
avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.

Il lui fallait cependant ou renoncer  elle--et il n'en avait pas le
courage--ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage 
maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hsita pas  faire.

Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya  l'htel de Vilers vers
Bavette qui, digne et fire:

--Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit
de m'aimer!

Pour tous, ces paroles se rapportaient  la diffrence de position qu'il
y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandire.
Mais notre hros seul en comprit le vritable sens, car il mit la main
sur son coeur en murmurant:

--C'est vrai... elle a raison!...

Il venait de penser  la pauvre Toinon, chez qui s'achvera cette
histoire, de mme qu'elle y a commenc.

Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne
la voyait plus gure. La pauvre dlaisse se cachait en effet, et elle
avait pour cela de bonnes raisons.

Tony, repouss si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une
consolatrice toute naturelle et toute trouve, une amie qui saurait
mettre le meilleur baume sur son coeur.

Il courut rue des Jeux-Neufs.

Nous devons avouer que sa vie ayant t fort remplie dans ces dernires
semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite  son
ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas
d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout.

Il accourut donc vite  la maison o il avait pass son enfance.

Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les
fentres fermes.

Il entra cependant.




XXX

CHEZ MAME TOINON


La premire personne qu'aperut Tony fut la grincheuse Babet, qui le
regarda de travers.

--Ah! vous voil enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste!
depuis que vous tes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne,
vous n'tiez pas si fier autrefois...

--C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,--dit le jeune homme, habitu aux
humeurs farouches de la digne femme,--o est mame Toinon?

--Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chre me... Elle vous attend
mme depuis bien des jours...

Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise,
brodant de ses mains les rideaux d'un berceau!

Elle se leva  son approche. Il la regarda et comprit.

--Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous?

--Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je
 vous pardonner, Tony?

--J'ai t longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai
expliqu...

--N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous
remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oublie...

--Oh! non, jamais!...

--Toute ma vie je vous bnirai de ce bon mouvement...

--coutez... s'cria le jeune officier, coute, Toinon!... car nous ne
nous disions pas _vous_, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce
ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas
tre mre... mre d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche,
immensment riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait
son hritier... Marions-nous!...

Mais la jeune femme secoua la tte.

--Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme
comme moi pouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout
te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrire... Va, n'aie aucun
remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondment
reconnaissante de ce que tu viens de dire l. Je ne te demande qu'une
faveur, qu'une grce, laisse-moi ton enfant...

--Mon enfant?...

--Je l'lverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi...
mais je veux l'lever, comme je t'ai lev toi-mme, et le garder
jusqu' l'ge o la vie commence... Je te le donnerai alors et je te
promets que je m'y prendrai de faon qu'il nous estime et nous aime l'un
et l'autre.

Tony hsitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa
rputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser
accomplir.  la fin, vaincu par son air suppliant:

--Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton
bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de
me rappeler que je suis son pre!

Et il se retira, pensif et morne.

--Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus
qu'une matresse, qu'un amour: la France!... Jusqu' ce que Bavette
change d'ide... ne put-il s'empcher de penser en retrouvant un
sourire.

Et Goliath?

Attabl chaque jour, soit  la cantine des gardes-franaises, soit au
cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conserv un faible, le
petit homme, la bourse gonfle, paye  boire, non seulement  ses amis,
Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore  tous les autres gardes qui
veulent bien l'honorer de leur amiti, et nous devons dire qu'ils sont
nombreux.

Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le
sergent Pivoine, qui s'est pris d'une vritable amiti pour le nabot,
auquel il a persuad d'apprendre l'escrime, dans l'esprance que cela
le fera grandir.

Aprs chaque sance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit
 Pivoine:

--Buvons... Le vin claircit les ides. C'est par le vin que j'ai tout
trouv... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce
qu'il me connat trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces
soirs... le moyen de marier au plus tt notre brave officier avec la
fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon.

--Amen, rpond Pivoine de sa voix trangle[1].


FIN

[Footnote 1: Ce roman avait t interrompu par la mort inopine de
M. Ponson du Terrail. Deux jeunes crivains d'avenir, MM. Charles
Chincholle et Georges Grison, amis de l'auteur, ont t chargs, par sa
veuve, de revoir et de terminer cet ouvrage d'aprs le plan qu'il avait
trac, et ils se sont acquitts de cette tche dlicate avec le soin et
le talent que le lecteur a pu constater.

(NOTE DE L'DITEUR.)]




                          TABLES DES MATIRES


TABLE DES MATIRES DU TOME I

PROLOGUE: AMIS ET RIVAUX

  I.--Le Duel improvis.
  II.--Le Coffret d'bne.
  III.--le Secret du marquis de Vilers.
  IV.--O le marquis de Vilers se trouve tre une ancienne connaissance
      de la belle Hayde.
  V.--O Tony apprend  quoi peut servir la valse.
  VI.--O Tony voit le marquis aller  un rendez-vous.
  VII.--O Tony est initi  une sombre histoire d'amour.
  VIII.--O le marquis de Vilers s'apprte  consommer sa trahison.
  IX.--O Tony lit le dernier mot du secret du marquis.
  X.--Le premier bal de Tony.
  XI.--Les terreurs de mame Toinon.
  XII.--Le Sauveur de Rjane.
  XIII.--A l'htel de Vilers.
  XIV.--O la police fait plus qu'on ne lui demande.
  XV.--Le Ravisseur de la marquise.
  XVI.--O Joseph va de stupfaction en stupfaction.

PREMIRE PARTIE

LE CHTEAU DU MAGNAT.

  I.--Les gardes-franaises.
  II.--Le Caporal Tony.
  III.--O l'on n'interrompt plus les exploits de Tony.
  IV.--Les premires amours du marquis de Vilers.
  V.--L'Ultimatum.
  VI.--Le Refrain de Pivoine.
  VII.--L'Amour d'un vieillard.
  VIII.--Le Muet qui parle.
  IX.--Le Gamin de Paris.
  X.--La Flche du Parthe.
  XI.--L'interrogatoire.
  XII.--Le Protecteur de la marquise.
  XIII.--Maman Nicolo.
  XIV.--Bavette.
  XV.--Le Conciliabule.
  XVI.--Dans les fosss du chteau.
  XVII.--Le mort vivant.
  XVIII.--Sang et eau.
  XIX.--Les cris du coeur.
  XX.--Le nouveau Mose.
  XXI.--L'Insomnie du marquis de Langevin.
  XXII.--Les exploits du nain.
  XXIII.--Quand on est secrtaire.

TABLE DES MATIRES DU TOME II

PREMIRE PARTIE. (_Suite._)

LE CHTEAU DU MAGNAT. (_Suite._)

  XXIV.--L'Oubli.
  XXV.--Les nouveaux billets.
  XXVI.--L'Aveu.
  XXVII.--La Cage.
  XXVIII.--Le Vautour en cage.
  XXIX.--Cherchez.
  XXX.--L'Oiseau du nain.
  XXXI.--La dernire heure  Blrancourt.

DEUXIME PARTIE

LE BARON DE C***.

  I.--Les seconds galons de Tony.
  II.--MM. les pommes de terre.
  III.--A l'oeuvre.
  IV.--La Poursuite.
  V.--Au lieu de la mort, l'amour.
  VI.--La Revanche de l'honneur.
  VII.--Ange et corbeau.
  VIII.--tranges nouvelles.
  IX.--Le Rveil.
  X.-- Saint-Germain.
  XI.--Un de moins.
  XII.--Ma mre!
  XIII.--L'Office funbre.
  XIV.--Le Coup de mousquet.
  XV.--Sous la tonnelle.
  XVI.--Un exploit de M. La Rivire.
  XVII.--Retour au camp.
  XVIII.--Le Poignard.
  XIX.--Lieutenant!
  XX.--Rocoux.
  XXI.--En buvant.
  XXII.--Le Billet de l'amant.
  XXIII.--Le Premier rendez-vous de Rjane.
  XXIV.--Le Petit Policier.
  XXV.--O tous nos personnages s'apprtent  veiller.
  XXVI.--Runis dans la mort.
  XXVII.--L'Hritage.
  XXVIII.--Rve ou ralit.
  XXIX.--Chez M. de Marville.
  XXX.--Chez mame Toinon.






  CALMANH LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.

  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
  COLLECTION MICHEL LVY






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by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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