The Project Gutenberg EBook of Nanon, by George Sand

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Title: Nanon
       La bibliothque prcieuse

Author: George Sand

Release Date: March 1, 2005 [EBook #15226]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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George Sand



NANON



(1872)



Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII




I

J'entreprends, dans un ge avanc, en 1850, d'crire l'histoire de
ma jeunesse.

Mon but n'est pas d'intresser  ma personne; il est de conserver
pour mes enfants et petits-enfants le souvenir cher et sacr de
celui qui fut mon poux.

Je ne sais pas si je pourrai raconter par crit, moi qui,  douze
ans, ne savais pas encore lire. Je ferai comme je pourrai.

Je vais prendre les choses de haut et tcher de retrouver les
premiers souvenirs de mon enfance. Ils sont trs confus, comme
ceux des enfants dont on ne dveloppe pas l'intelligence par
l'ducation. Je sais que je suis ne en 1775, que je n'avais ni
pre ni mre ds l'ge de cinq ans, et je ne me rappelle pas les
avoir connus. Ils moururent tous deux de la petite vrole dont je
faillis mourir avec eux, l'inoculation n'avait pas pntr chez
nous. Je fus leve par un vieux grand-oncle qui tait veuf et qui
avait deux petits-fils orphelins comme moi et un peu plus gs que
moi.

Nous tions parmi les plus pauvres paysans de la paroisse. Nous ne
demandions pourtant pas l'aumne; mon grand-oncle travaillait
encore comme journalier, et ses deux petits-fils commenaient 
gagner leur vie; mais nous n'avions pas une seule pellete de
terre  nous et on avait bien de la peine  payer le loyer d'une
mchante maison couverte en chaume et d'un petit jardin o il ne
poussait presque rien sous les chtaigniers du voisin, qui le
couvraient de leur ombre. Heureusement, les chtaignes tombaient
chez nous et nous les aidions un peu  tomber; on ne pouvait pas
le trouver mauvais, puisque les matresses branches venaient chez
nous et faisaient du tort  nos raves.

Malgr sa misre, mon grand-oncle qu'on appelait Jean le Pic,
tait trs honnte, et, quand ses petits-fils maraudaient sur les
terres d'autrui, il les reprenait et les corrigeait ferme. Il
m'aimait mieux, disait-il, parce que je n'tais pas ne chipeuse
et ravageuse. Il me prescrivait l'honntet envers tout le monde
et m'enseignait  dire mes prires. Il tait trs svre, mais
trs bon, et me caressait quelquefois le dimanche quand il restait
 la maison.

Voil tout ce que je peux me rappeler jusqu'au moment o ma petite
raison s'ouvrit d'elle-mme, grce  une circonstance qu'on
trouvera certainement bien purile, mais qui fut un grand
vnement pour moi, et comme le point de dpart de mon existence.

Un jour, le pre Jean me_ _prit entre ses jambes, me donna une
bonne claque sur la joue et me dit:

-- Petite Nanette, coutez-moi bien et faites grande attention  ce
que je vais vous dire. Ne pleurez pas. Si je vous ai frappe, ce
n'est pas que je sois fch contre vous: au contraire, c'est pour
votre bien.

J'essuyai mes yeux, je rentrai mes sanglots et j'coutai.

-- Voil, reprit mon oncle, que vous avez onze ans, et vous n'avez
pas encore travaill hors de la maison. Ce n'est pas votre faute;
nous ne possdons rien et vous n'tiez pas assez forte pour aller
en journe. Les autres enfants ont des btes  garder et ils les
mnent sur le communal; nous, nous n'avons jamais eu le moyen
d'avoir des btes; mais voil que j'ai pu enfin mettre de ct
quelque argent, et je compte aller aujourd'hui  la foire pour
acheter un mouton. Il faut que vous me juriez par le bon Dieu
d'avoir soin de lui. Si vous le faites bien manger, si vous ne le
perdez pas, si vous tenez bien sa bergerie, il deviendra beau, et,
avec l'argent qu'il me revaudra l'an qui vient, je vous en
achterai deux, et, l'anne suivante quatre; alors vous
commencerez  tre fire et  marcher de pair avec les autres
jeunesses qui ont de la raison et qui font du profit  leur
famille. M'avez-vous entendu et ferez-vous comme je vous dis?

J'tais si mue que je pus  peine rpondre; mais mon grand-oncle
comprit que j'avais bonne intention et il partit pour le march en
me disant qu'il serait de retour avant le coucher du soleil.

C'est la premire fois que je me rendis compte de la dure d'une
journe et que mes occupations eurent un sens pour moi. Il parat
que j'tais dj bonne  quelque chose, puisque je savais balayer,
ranger la maison et cuire les chtaignes; mais je faisais ces
choses machinalement, sans m'en apercevoir et sans savoir qui me
les avait apprises. Ce jour-l, je vis arriver la Mariotte, une
voisine plus  l'aise que nous, qui m'avait sans doute leve et
que je voyais venir tous les jours sans m'tre jamais demand
pourquoi elle prenait soin de notre pauvre maison et de moi. Je la
questionnai, tout en lui racontant ce que m'avait dit le pre
Jean, et je compris qu'elle s'occupait de notre mnage en change
du travail que mon grand-oncle faisait pour elle en cultivant son
jardin et en fauchant son pr. C'tait une trs bonne et honnte
femme qui me donnait sans doute depuis longtemps des leons et des
conseils, et  qui j'obissais aveuglment, mais dont les paroles
commencrent  me frapper.

-- Ton grand-oncle, me dit-elle, se dcide donc enfin  acheter du
btail! Il y a longtemps que je le tourmente pour a. Quand vous
aurez des moutons, vous aurez de la laine; je t'apprendrai  la
dgraisser,  la filer et  la teindre en bleu ou en noir; et
puis, en allant aux champs avec les autres petites bergres, tu
apprendras  tricoter, et je gage que tu seras fire de pouvoir
faire des bas au pre Jean qui va les jambes quasi nues, pauvre
cher homme, jusqu'au milieu de l'hiver, tant ses chausses sont mal
rapices; moi, je n'ai pas le temps de tout faire. Si vous
pouviez avoir une chvre, vous auriez du lait. Tu m'as vu faire
des fromages et tu en ferais aussi. Allons, il faut continuer 
avoir bon courage. Tu es une fille propre, raisonnable et
soigneuse des pauvres nippes que tu as sur le corps. Tu aideras le
pre Jean  sortir de peine. Tu lui dois bien a,  lui qui a
augment sa misre en te prenant  sa charge.

Je fus trs touche des compliments et encouragements de la
Mariotte. Le sentiment de l'amour-propre s'veilla en moi et il me
sembla que j'tais plus grande que la veille de toute la tte.

C'tait un samedi; ce jour-l  souper, et le lendemain 
djeuner, nous mangions du pain. Le reste de la semaine, comme
tous les pauvres gens du pays marchois, nous ne vivions que de
chtaignes et de bouillie de sarrasin. Je vous parle d'il y a
longtemps; nous tions, je crois, en 1787. Dans ce temps-l,
beaucoup de familles ne vivaient pas mieux que nous.  prsent,
les pauvres gens sont un peu mieux nourris. On a des chemins pour
pouvoir changer ses denres, et les chtaignes procurent quelque
peu de froment.

Le samedi soir, mon grand-oncle apportait du march un pain de
seigle et un petit morceau de beurre. Je rsolus de lui faire sa
soupe toute seule et je me fis bien expliquer comment la Mariotte
s'y prenait. J'allai au jardin arracher quelques lgumes et je les
pluchai bien proprement avec mon mchant petit couteau. La
Mariotte, me voyant devenir adroite, me prta pour la premire
fois le sien, qu'elle n'avait jamais voulu me confier, craignant
que je ne me fisse du mal avec.

Mon grand cousin Jacques arriva du march avant mon oncle; il
apportait le pain, le beurre et le sel. La Mariotte nous laissa et
je me mis  l'oeuvre. Jacques se moqua beaucoup de mon ambition de
faire la soupe toute seule et prtendit qu'elle serait mauvaise.
Je me piquai d'honneur, ma soupe fut trouve bonne et me valut des
compliments.

-- Puisque te voil une femme, me dit mon oncle en la dgustant, tu
mrites le plaisir que je vais te faire. Viens avec moi au-devant
de ton petit cousin Pierre, qui s'est charg de ramener l'_ouaille
_et qui ne tardera pas d'arriver.

Ce mouton, ardemment dsir, tait donc une brebis, et elle tait
probablement des plus laides, car elle avait cot trois livres.
Comme la somme me parut norme, la bte me sembla belle. Certes,
j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que
j'existais; mais je n'avais jamais song  examiner le btail des
autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le
plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il
me sembla qu'il me regardait avec amiti, et, quand il vint manger
dans ma petite main les feuilles et le dchet des lgumes que
j'avais gards pour lui, j'eus bien de la peine  me retenir de
crier de joie.

-- Ah! mon oncle, dis-je, frappe d'une ide qui ne m'tait pas
encore venue, voil bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de
bergerie pour le mettre!

-- Nous lui en ferons une demain, rpondit-il; en attendant, il
couchera l dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce
soir, il a march et il est las. Au petit jour, tu le mneras au
chemin d'en bas, o il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.

Attendre au lendemain pour faire manger Rosette (je l'avais dj
baptise) me parut bien long. J'obtins la permission d'aller avant
la nuit _faire de la feuille _le long des haies. Je passais dans
mes mains les branches d'ormille et de noisetier sauvage, et je
remplissais mon tablier de feuilles vertes. La nuit vint et je me
mis les mains en sang dans les pines; mais je ne sentais rien et
je n'avais peur de rien, quoique je ne me fusse jamais trouv
seule si tard aprs le soleil couch.

Quand je rentrai, tout le monde dormait chez nous, malgr les
blements de Rosette, qui sans doute s'ennuyait d'tre seule et
regrettait ses anciennes camarades. Elle se trouvait _trange,
_comme on disait chez nous, c'est--dire dpayse. Elle ne voulut
pas manger, ni boire. J'en eus beaucoup d'inquitude et de
chagrin. Le lendemain, elle parut trs contente de sortir et de
manger l'herbe frache. Je voulais que mon grand-oncle lui ft
vitement un abri o elle pt dormir sur de la litire, et je me
htai, aussitt aprs la messe, d'aller couper de la fougre sur
le communal. Comme chacun en faisait autant, il n'y en avait
gure; heureusement il n'en fallait pas beaucoup pour un seul
mouton.

Mais mon grand-oncle, qui n'tait plus bien leste, avait  peine
commenc sa btisse, et je dus l'aider  battre et  dlayer de la
terre. Enfin, vers le soir, Jacques lui ayant apport des grandes
pierres plates, des branches, des mottes de gazon et une grosse
charge de gents, la bergerie fut  peu prs debout et couverte.
La porte tait si basse et si petite, que moi seule pouvais y
entrer en me baissant beaucoup.

-- Tu vois, me dit le pre Jean, la bte est bien  toi, car il n'y
a que toi pour entrer dans sa maison. Si tu oublies de lui faire
son lit et de lui donner l'herbe du jour et le boire de la nuit,
elle sera malade, elle dprira, et tu en auras du regret.

-- Il n'y a pas de danger que a arrive! rpondis-je avec orgueil,
et, ds ce moment, je sentis que j'tais quelqu'un. Je distinguai
ma personne de celle des autres. J'avais une occupation, un
devoir, une responsabilit, une proprit, un but, dirai-je une
maternit,  propos d'un mouton?

Ce qu'il y a de sr, c'est que j'tais ne pour soigner, c'est--
dire pour servir et protger quelqu'un, quelque chose, ne ft-ce
qu'un pauvre animal, et que je commenais ma vie par le souci d'un
autre tre que moi-mme. J'eus d'abord une grande joie de voir
Rosette bien loge; mais, bientt, entendant dire que les loups
dont nos bois taient remplis rdaient jusqu'auprs de nos
maisons, je ne pus dormir, m'imaginant toujours que je les
entendais gratter et ronger le pauvre abri de Rosette. Mon grand-
oncle se moquait de moi, disant qu'ils n'oseraient. J'insistai si
bien, qu'il consolida la petite btisse avec de plus grosses
pierres et garantit le toit avec de plus grosses branches bien
serres.

Ce mouton m'occupa tout l'automne. L'hiver venu, il fallut bien
quelquefois le mettre dans la maison par les grandes nuits de
gele. Le pre Jean aimait la propret, et, au contraire des
paysans de ce temps-l, qui volontiers logeaient leurs btes et
mme leurs porcs avec eux, il rpugnait  leur mauvaise odeur et
ne les souffrait gure sous son nez. Mais je m'arrangeai pour
tenir Rosette si propre et sa litire si frache, qu'il me passa
ma petite volont. Il faut dire qu'en mme temps que je
m'attachais si fort  Rosette, je prenais mieux  coeur mes autres
devoirs. Je voulais si bien complaire  mon oncle et  mes cousins
qu'ils n'eussent plus le courage de me rien refuser pour ma
brebis. Je faisais  moi seule tout le mnage et tous les repas.
La Mariotte ne m'aidait plus que pour les gros ouvrages. J'appris
vite  laver et  rapicer. J'emportais de l'ouvrage aux champs et
je m'accoutumais  faire deux choses  la fois, car, tout en
cousant, j'avais toujours l'oeil sur Rosette. J'tais _bonne
bergre _dans toute l'acception du mot. Je ne la laissais pas
longtemps  la mme place, afin de la tenir en apptit, je ne lui
permettais pas d'puiser la nourriture d'un mme endroit, je la
promenais tout doucement et lui choisissais son petit bout de
pturage au bord des chemins; car les moutons n'ont pas grand
jugement, il faut bien le dire; ils broutent o ils se trouvent et
ne quittent la place que lorsqu'il n'y a plus que de la terre 
mordre. C'est bien d'eux qu'on peut dire qu'ils ne voient pas plus
loin que leur nez,  cause de leur paresse  regarder. J'avais
soin aussi de ne pas la presser,  l'heure o je la rentrais 
l'table, sur le chemin rempli de la poussire souleve par les
troupeaux. Je l'avais vue tousser en avalant cette poussire et je
savais que les brebis ont la poitrine dlicate. J'avais soin
encore de ne pas mettre dans sa litire des herbes nuisibles comme
la folle avoine dont la graine quand elle est mre, entre dans les
narines ou pique les yeux et cause des enflures ou des plaies.
Pour la mme raison, je lui lavais la figure tous les jours, et
c'est ce qui m'apprit  me laver et  me tenir propre moi-mme,
chose qu'on ne m'avait pas enseigne et que j'imaginai, avec
raison, tre aussi ncessaire  la sant des gens qu' celle des
btes. En devenant active et en me sentant ncessaire, je pris la
crainte de la maladie, et, quoique maigre et chtive d'apparence,
je devins vite trs forte et presque infatigable.

Ne croyez pas que j'aie fini de parler de mon mouton. Il tait
crit que mon amiti pour lui dciderait du reste de ma vie. Mais,
pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que je vous parle
de notre paroisse et de ses habitants.

Nous n'tions gure plus de deux cents mes, c'est--dire environ
cinquante feux rpartis sur un espace d'une demi-lieue en
longueur, car nous habitions en montagne, le long d'une gorge trs
troite qui s'largissait au milieu et formait un joli vallon
rempli par le moutier de Valcreux et ses dpendances. Ce moutier
tait trs grand et bien bti, entour de hauts murs avec des
portes en arcades cintres dfendues par des tours. L'glise tait
ancienne, petite, mais trs haute et assez richement orne en
dedans. On y entrait par la grande cour, sur les cts et au fond
de laquelle il y avait de beaux btiments, rfectoire, salle de
chapitre et logements pour douze religieux, sans compter les
curies, tables, granges et remises aux ustensiles; car les
moines taient propritaires de presque toute la paroisse et ils
faisaient cultiver leurs terrains et rentrer leurs rcoltes par
corves; moyennant quoi, ils louaient  bas prix les maisons
occupes par leurs paysans. Toutes ces maisons leur appartenaient.

Malgr cette grande richesse, les religieux de Valcreux taient
fort gns. C'est une chose singulire que les gens qui n'ont
point de famille ne sachent pas tirer bon parti de leur avoir.
J'ai vu des vieux garons entasser leurs cus en se privant de
tout et mourir sans avoir song  faire leur testament, comme
s'ils n'avaient jamais aim ni eux ni les autres. J'en ai vu aussi
qui se laissaient piller pour avoir la paix et non pour faire le
bien; mais j'ai vu surtout ces derniers moines, et je vous assure
qu'ils n'avaient aucun esprit d'amnagement. Ils ne songeaient ni
 la famille qu'ils ne devaient point avoir, ni  l'avenir de leur
communaut dont ils ne pouvaient avoir aucun souci. Ils ne se
souciaient pas non plus du bon rendement de la terre et des soins
qu'elle mrite. Ils vivaient au jour le jour comme des voyageurs
dans un campement, faisant trop de culture sur un point, pas assez
sur un autre, puisant le sol qui se trouvait  leur convenance,
ngligeant celui qu'ils ne pouvaient pas ou ne savaient pas
surveiller. Ils avaient dans le pays de plaine de grands tangs
qu'ils auraient bien pu desscher et ensemencer; mais il aurait
fallu acheter du poisson pour leur carme et ils avaient beaucoup
de paresse et coupaient le bois qui se trouvait dans leur
voisinage, laissant dtriorer tout le reste. On les pillait
beaucoup, et ils eussent rendu service au pauvre monde en lui
apprenant l'honntet et en ne souffrant pas la paresse, qui rend
voleur. Ils taient trop indolents ou trop craintifs, ils ne
disaient rien.

Il faut dire aussi que le temps ne leur tait pas bien commode
pour se faire respecter. Les gens de chez nous n'avaient pas  se
plaindre de ces moines, qui n'taient, pour la plupart, ni bons,
ni mchants, qui n'eussent pas demand mieux que de faire le bien,
mais qui ne savaient pas le faire. Eh bien! quelque doux qu'ils
fussent, on s'en plaignait, on ne voulait plus les supporter, on
ne les respectait plus, on commenait mme  les mpriser. C'est
assez la coutume du paysan, de faire peu de cas des gens qui
gouvernent mal leurs affaires. Je peux dire comment le paysan voit
les choses, puisque je suis de cette race-l. Il considre avant
tout, la terre qui le nourrit, et le peu qu'il en a est pour lui
comme la moiti de son me; celle qu'il n'a pas, il la convoite,
et, qu'elle soit  lui ou non, il la respecte, car c'est toujours
de la terre, une chose o il croit voir et toucher le bienfait du
Ciel. Dans mon jeune temps, il ne se souciait pas beaucoup de
l'argent. Il ne savait pas s'en servir. Faire rouler, suer et
produire les cus, c'tait une science  l'usage des bourgeois.
Chez nous autres, pour qui tout tait change, travail d'une part,
payement en denres, de l'autre, l'argent n'tait pas un grand
rve. On en voyait si peu, on en maniait si rarement, qu'on n'y
songeait point; on ne pensait qu' avoir un pr, un bois, un
jardin  soi, et on disait:

-- C'est un droit pour ceux qui travaillent et qui mettent des
enfants au monde.

La dvotion seule retenait le paysan, mais elle ne retenait plus
le bourgeois, et il y avait dj longtemps qu'elle tait une rise
pour les nobles. Il n'y avait plus ni dons, ni offrandes, ni legs
pour les couvents; les grandes familles n'y envoyaient plus leurs
derniers ns, que par rare exception; le fonds ne se renouvelait
donc pas, et la proprit se dtriorait. L'tat religieux n'tait
plus de mode quand il s'agissait de donner  l'glise; on aimait
mieux tre abb et recevoir de l'tat.

Aussi le moutier de Valcreux n'avait plus que six religieux au
lieu de douze, et, quand, plus tard, la communaut fut dissoute,
il n'en restait plus que trois.

Je reviens, je ne veux pas dire  mes moutons, puisque je n'en
avais qu'un, mais  ma chre Rosette. L't tait venu et l'herbe
se faisait si rare, mme au revers des fosss, que je ne savais
plus quoi inventer pour la nourrir. J'tais oblige d'aller loin
dans la montagne, et je craignais les loups. J'tais dsole, la
pluie n'arrivait point et Rosette se faisait maigre. Le pre Jean,
voyant le chagrin que j'en avais, ne me faisait pas de reproches,
mais il tait mcontent d'avoir mis son argent, ses trois livres
tournois,  un achat qui cotait tant de peine et annonait si peu
de profit.

Un jour que je passais le long d'un petit pr qui appartenait au
moutier et qui tait rest vert et touffu  cause de la rivire
qui le traversait, Rosette s'arrta devant la barrire et se mit 
bler si piteusement, que j'en fus comme affole de chagrin et de
piti. La barrire tait non ferme, mais pousse au ras du
poteau, et mme elle ne joignait point, car Rosette y fourra sa
tte, et puis son corps et fit si bien qu'elle passa.

Je fus d'abord toute saisie en la voyant dans un enclos o je ne
pouvais pas la suivre, moi qui avais du raisonnement, moi qui,
tant une personne, savais qu'elle n'avait pas le droit de faire
ce qu'elle faisait, la pauvre innocente! Je commenais  sentir ma
bonne conscience et  tre fire de n'avoir jamais fait de
pillerie, ce qui me valait toujours les compliments de mon oncle
et le respect de mes cousins, encore que ceux-ci ne fussent pas
aussi scrupuleux que moi. Je me demandais donc si mon devoir
n'tait pas de mettre ma religion  la place de celle qui manquait
 Rosette. Je l'appelai, elle fit la sourde. Elle mangeait de si
bon coeur, elle avait l'air si content!

Je la rappelai au bout d'un moment, d'un bon moment, je dois
l'avouer, quand, tout  coup, je vis, de l'autre ct de la
barrire, une jeune et douce figure de novice qui me regardait en
riant.


II

Je me sentis bien honteuse; pour sr, ce garon se moquait de moi,
et il faut croire que j'avais beaucoup d'amour-propre, car cette
honte me peina le coeur et je ne pus me retenir de pleurer.

Alors, le jeune religieux s'tonna et me dit d'une voix aussi
douce que sa figure:

-- Tu pleures, petite? quel chagrin as-tu donc?

-- C'est, lui rpondis-je,  cause de mon ouaille qui s'est sauve
dans votre pr.

-- Eh bien, elle n'est pas perdue pour a. Elle est contente
puisqu'elle mange?

-- Elle est contente, je le sais bien; mais, moi, je suis fche,
parce qu'elle est en maraude.

-- Qu'est-ce que a veut dire, en maraude?

-- Elle mange sur le bien d'autrui.

-- Le bien d'autrui! tu ne sais ce que tu dis, ma petite. Le bien
des moines est  tout le monde.

-- Ah! c'est donc qu'il n'est plus aux moines? Je ne savais pas.

-- Est-ce que tu n'as pas de religion?

-- Si fait, je sais dire ma prire.

-- Eh bien, tu demandes tous les matins  Dieu ton pain quotidien,
et l'glise, qui est riche, doit donner  ceux qui demandent au
nom du Seigneur. Elle ne servirait  rien si elle ne servait 
rpandre la charit.

J'ouvrais de grands yeux et ne comprenais gure, car, sans tre
bien mchants, les moines de Valcreux se dfendaient tant qu'ils
pouvaient contre les pillards, et il y avait le pre Fructueux qui
remplissait les fonctions d'conome, et qui faisait grand bruit et
de grosses menaces aux ptours pris en faute. Il les poursuivait
avec une houssine, pas bien loin, il est vrai, il tait trop gras
pour courir; mais il faisait peur tout de mme et on le disait
mchant, encore qu'il n'et pas battu un chat.

Je demandai au jeune garon si le pre Fructueux serait
_consentant _de voir mon mouton manger son herbe.

-- Je n'en sais rien, rpondit-il; mais je sais que l'herbe n'est
point  lui.

-- Et  qui donc est-elle?

-- Elle est  Dieu, qui la fait pousser pour tous les troupeaux. Tu
ne me crois pas?

-- Dame! je ne sais. Mais ce que vous me dites l m'arrangerait
bien! Si ma pauvre petite Rosette pouvait manger sa faim chez vous
pendant la grande scheresse, je vous rponds que je ne ferais pas
la paresseuse pour a. Sitt les gazons repousss dans la
montagne, je me remettrais  l'y conduire, je vous dis la vrit.

-- Eh bien, laisse-la o elle est, et viens la chercher ce soir.

-- Ce soir? oh! nenni! Si les moines la voient, ils la mettront
chez eux, en fourrire, et mon grand-oncle sera forc d'aller la
redemander et d'endurer leurs reproches: et moi, il me grondera et
me dira que je suis une vilaine comme les autres, ce qui me fera
beaucoup de peine.

-- Je vois que tu es une enfant bien leve. O donc demeure-t-il,
ton grand-oncle?

-- L-haut, la plus petite maison  la moiti du ravin. La voyez-
vous? celle aprs les trois gros chtaigniers?

-- C'est bien, je te conduirai ton mouton quand il aura assez
mang.

-- Mais si les moines vous grondent?

-- Ils ne me gronderont pas. Je leur expliquerai leur devoir.

-- Vous tes donc matre chez eux?

-- Moi? pas du tout. Je ne suis rien qu'un lve. On m'a confi 
eux pour tre instruit et pour me prparer  tre religieux quand
je serai en ge.

-- Et quand est-ce que vous serez en ge?

-- Dans deux ou trois ans. J'en ai bientt seize.

-- Alors, vous tes novice, comme on dit?

-- Pas encore, je ne suis ici que depuis deux jours.

-- C'est donc a que je ne vous ai jamais vu? Et de quel pays tes-
vous?

-- Je suis de ce pays; as-tu entendu parler de la famille et du
chteau de Franqueville?

-- Ma foi, non. Je ne connais que le pays de Valcreux. Est-ce que
vos parents sont pauvres, pour vous renvoyer comme a d'avec eux?

-- Mes parents sont trs riches; mais nous sommes trois enfants,
et, comme ils ne veulent pas diviser leur fortune, ils la gardent
pour le fils an. Ma soeur et moi, nous n'aurons qu'une part une
fois faite, pour entrer chacun dans un couvent.

-- Quel ge est-ce qu'elle a, votre soeur?

-- Onze ans: et toi?

-- Je n'ai pas encore treize ans faits.

-- Alors, tu es grande, ma soeur est plus petite que toi de toute
la tte.

-- Sans doute que vous l'aimez, votre petite soeur?

-- Je n'aimais qu'elle.

-- Ah bah! et vos pre et mre?

-- Je ne les connais presque pas.

-- Et votre frre?

-- Je le connais encore moins.

-- Comment a se fait-il?

-- Nos parents nous ont fait lever  la campagne, ma soeur et moi,
et ils n'y viennent pas souvent, ils vivent avec le fils an 
Paris. Mais tu n'as jamais entendu parler de Paris, puisque tu ne
connais pas seulement Franqueville.

-- Paris o il y a le roi?

-- Justement.

-- Et vos parents demeurent chez le roi!

-- Oui, ils servent dans sa maison.

-- Ils sont les domestiques du roi?

-- Ils sont officiers; mais tu ne comprends rien  tout cela et
cela ne peut t'intresser. Parle de ton mouton. Est-ce qu'il
t'obit quand tu l'appelles?

-- Pas trop, quand il est affam comme aujourd'hui.

-- Alors, quand je voudrai te le ramener, il ne m'obira pas?

-- a se peut bien. J'aime mieux attendre, puisque vous le souffrez
un peu chez vous.

-- Chez moi? Je n'ai pas de chez moi, ma petite, et je n'en aurai
jamais. On m'a lev dans cette ide-l que rien ne devait
m'appartenir, et toi qui as un mouton, tu es plus riche que moi.

-- Et a vous fait de la peine de ne rien avoir?

-- Non, pas du tout; je suis content de n'avoir pas  me donner de
mal pour des biens prissables.

-- _Prissables?_ Ah! oui, mon mouton peut prir!

-- Et vivant, il te donne du souci?

-- Sans doute, mais je l'aime et ne regrette pas mon soin. Vous
n'aimez donc rien, vous?

-- J'aime tout le monde.

-- Mais pas les moutons?

-- Je ne les aime ni ne les hais.

-- C'est pourtant des btes bien douces. Est-ce que vous aimez les
chiens?

-- J'en ai eu un que j'aimais. On n'a pas voulu qu'il me suive au
couvent.

-- Alors vous avez du chagrin d'tre comme a tout seul de chez
vous, en pnitence chez les autres?

Il me regarda d'un air tonn, comme s'il n'avait pas encore pens
 ce que je lui disais, et puis, il rpondit:

-- Je ne dois me faire de peine  propos de rien. On m'a toujours
dit: Ne vous mlez de rien, ne vous attachez  rien, apprenez 
ne vous affecter de rien. C'est votre devoir et vous n'aurez de
bonheur qu'en faisant votre devoir.

-- C'est drle, a! mon grand-oncle me dit tout  fait la mme
chose; mais il dit que mon devoir est de m'occuper de tout, d'tre
bonne  tout dans la maison et d'avoir du coeur pour toute sorte
d'ouvrages. Sans doute qu'on dit a aux enfants des pauvres et
qu'on dit autrement aux enfants riches.

-- Non! on dit cela aux enfants qui doivent entrer dans les
couvents. Mais voil l'heure de me rendre aux offices de la
vpre. Tu rappelleras ton mouton quand tu voudras, et, si tu veux
le ramener demain...

-- Oh! je n'oserais!

-- Tu peux le ramener, je parlerai  l'conome.

-- Il fera votre volont?

-- Il est trs bon, il ne me refusera pas.

Le jeune homme me quitta et je le vis qui rentrait par les
jardins, au son de la cloche. Je laissai encore un peu pturer
Rosette, et puis je la rappelai et la ramenai  la maison. Depuis
ce jour-l, je me suis trs bien souvenue de tout ce qui est
survenu dans ma vie. Je ne fis d'abord pas de grandes rflexions
sur mon entretien avec ce jeune moine. J'tais toute  l'ide
riante que peut-tre il m'obtiendrait un permis de pturage de
temps en temps pour Rosette. Je me serais contente de peu.
J'tais comme porte naturellement  la discrtion, mon oncle
m'ayant donn en tout des exemples de politesse et de sobrit.

Je n'tais pas grande conteuse, mes cousins, trs moqueurs, ne m'y
encourageaient point; mais, le permis de pturage me trottant par
la tte, je racontai ce soir-l  souper tout ce que je viens de
raconter, et je le fis mme assez exactement pour attirer
l'attention de mon grand-oncle.

-- Ah! oui-d! fit-il, ce jeune monsieur qu'ils ont amen au
couvent lundi soir et que personne n'avait encore vu, c'est le
petit Franqueville! un cadet de grande maison, c'est comme cela
qu'on dit. -- Vous connaissez bien Franqueville, mes gars? un beau
manoir, da!

-- J'y ai pass une fois, dit le plus jeune. C'est loin, loin du
ct de Saint-Lonard en Limousin.

-- Bah! douze lieues, dit Jacques, en riant, a n'est pas si loin!
j'y ai t une fois aussi, la fois que le suprieur de Valcreux
m'a donn une lettre  porter et qu'il m'a prt la bourrique du
moutier pour gagner du temps. Sans doute que c'tait affaire
pressante, car il ne la prte pas volontiers, la grand'bourrique!

-- Ignorant! reprit mon grand-oncle, ce que tu appelles bourrique
c'est une mule.

-- a ne fait rien, grand-pre! j'ai bien vu la cuisine du chteau
et j'ai parl  l'homme d'affaires, qui s'appelle M. Prmel. J'ai
bien vu aussi le jeune monsieur, et  prsent je comprends que la
lettre, c'tait pour manigancer son entre au couvent.

-- C'tait une affaire manigance depuis qu'il est au monde, reprit
le pre Jean. On n'attendait que l'ge, et moi, qui vous parle,
j'ai eu ma dfunte nice, la mre  la petite que voil, vachre
dans le chteau en question. Je peux trs bien dire ce qui en est
de la famille. C'est des gens qui ont pour deux cent mille bons
cus de terre au soleil, et des terres bien en rapport. a n'est
pas nglig et pill comme celles du moutier d'ici. L'homme
d'affaires, l'intendant, comme ils l'appellent, est un homme
entendu et trs dur; mais c'est comme a qu'il faut tre quand on
est charg d'une grosse rgie.

Pierre observa que ce n'tait pas la peine d'tre si riche, quand
on mettait de ct deux enfants sur trois. Il blma, au point de
vue des ides nouvelles qui commenaient  pntrer jusque dans
nos chaumires, le parti que prenaient encore certains nobles 
l'gard de leurs cadets.

Mon oncle tait un paysan de la vieille roche; il dfendit le
droit d'anesse, disant que, sans cela, tous les grands biens
seraient gaspills.

On se querella un peu. Pierre, qui avait la tte vive, parla haut
 son grand-pre et finit par lui dire:

-- C'est bien heureux que les pauvres n'aient rien  se partager,
car voil mon frre an que j'aime beaucoup et que je serais
forc de dtester si je savais qu'il y a chez nous quelque chose
dont je n'aurai rien.

-- Vous ne savez pas ce que vous dites, rpondit le vieux; c'est
des ides de gueux que vous avez l. Dans la noblesse, on pense
plus haut, on ne regarde qu' la conservation de la grandeur, et
les plus jeunes se font l'honneur de se sacrifier pour conserver
les biens et les titres dans la famille.

Je demandai ce que cela voulait dire _se_ _sacrifier._

-- Tu es trop petite pour savoir a, rpondit le pre Jean.

Et il alla se coucher en marmottant tout bas sa prire.

Comme je rptais entre mes dents _sacrifier, _qui tait un mot
tout nouveau pour moi, Pierre qui aimait  faire l'entendu, me
dit:

-- Je sais, moi, ce que veut dire le grand-pre. Il a beau dfendre
les moines, et les moines ont beau avoir des biens et le plaisir
de ne rien faire, on sait qu'il n'y a pas de gens plus malheureux.

-- Pourquoi sont-ils malheureux?

-- Parce qu'on les mprise, rpondit Jacques en haussant les
paules.

Et il alla se coucher aussi.

Je restai un petit moment aprs avoir rang le souper tout
doucement pour ne point veiller le pre Jean, qui ronflait dj,
et, comme Pierre couvrait le feu qui tait notre seule clart dans
la chambre, je m'approchai de lui pour causer tout bas. J'tais
tourmente de savoir pourquoi les moines taient mpriss et
malheureux.

-- Tu vois bien, me dit-il, que c'est des hommes qui n'ont ni
femmes ni enfants. On ne sait pas seulement s'ils ont pre et
mre, frres ou soeurs. Sitt qu'ils sont _encags, _leur famille
les oublie ou les abandonne. Ils perdent jusqu' leur nom, c'est
comme s'ils taient tombs de la lune. Ils deviennent tous gras et
laids, et sales dans leurs grandes robes, encore qu'ils aient le
moyen de se tenir propres. Et puis a s'ennuie  marmotter des
prires  toute heure. Il est bon de prier Dieu, mais j'ai dans
mon ide qu'il n'en demande pas tant, et que ces moines lui
cassent la tte avec leurs cloches et leur latin. Enfin, c'est du
monde qui ne sert  rien. On devrait les renvoyer chez eux, et
donner leurs terres  ceux qui sauraient les travailler.

Ce n'tait pas la premire fois que j'entendais faire cette
rflexion, mais elle me paraissait oiseuse. J'avais appris le
respect de la proprit. Il me semblait impossible d'y rien
changer et inutile de le dsirer,

-- Tu dis des btises, rpondis-je au petit Pierre. On ne peut pas
empcher les riches d'tre riches; mais qu'est-ce que tu penses de
ce jeune apprenti moine qui m'a permis de faire manger Rosette
dans le pr du moutier? Est-ce que tu crois qu'on l'coutera?

-- On ne l'coutera pas, dit Pierre; c'est un poulain qui ne sait
pas encore tirer la charrue. Les vieux qui connaissent leur mtier
te prendront ton ouaille s'ils la voient chez eux, et le novice
ira en punition pour avoir dsobi.

-- Oh! alors, je n'y retournerai plus. Je ne veux pas le faire
punir, lui qui est si bon et si honnte!

-- Tu peux y retourner pendant les offices du matin. Le pre
Fructueux ne quitte pas l'glise  ces heures-l.

-- Non, non! m'criai-je, je ne veux pas m'apprendre  voler!

Je m'endormis toute proccupe. Je ne songeais plus tant  Rosette
qu' ce garon de si bon coeur qui tait condamn  tre
malheureux, mpris, _sacrifi, _comme disait mon grand-oncle. Il
vint, dans la nuit, un gros orage avec des clairs  tout embraser
et des roulements de tonnerre  faire dresser les cheveux. Du
moins, voil ce que le grand-oncle nous dit au matin, car il tait
le seul de la maison qui et entendu le bruit: la jeunesse dort si
bien, mme dans une masure mal close! mais quand j'ouvris le
contrevent qui servait de fentre, -- nous ne connaissions pas
l'usage des vitres, -- je vis la terre toute trempe et l'eau qui
ruisselait encore autour du rocher par mille petits sillons
qu'elle s'tait creuss dans le sable. Je courus voir si le vent
n'avait pas emport ma bergerie. Elle avait tenu bon, et je fus
joyeuse, car la pluie, c'tait de l'herbe avant peu de jours.

Sur le midi, le soleil se montra et je partis avec Rosette pour un
petit endroit bien abrit dans les grosses roches, o il y avait
toujours quelque peu de verdure et o les autres ptours
n'allaient gure, la descente tant mal commode et non sans
danger. Je m'y trouvai seule et je m'assis au bord de l'eau
trouble et toute cumeuse du torrent. J'y tais depuis un bout de
temps quand je m'entendis appeler par mon nom, et bientt je vis
le jeune moine qui descendait le ravin et venait  moi. Il tait
trs propre dans sa robe neuve; il avait l'air content, il sautait
hardiment de pierre en pierre. Il me parut le plus joli du monde.

Et pourtant il n'tait pas beau, mon pauvre cher Franqueville;
mais son air tait si bon, il avait des yeux si clairs et un
visage si doux, que jamais sa figure n'a fait dplaisir ou
rpugnance  personne.

J'tais bien surprise:

-- Comment donc, lui dis-je, avez-vous fait pour me trouver, et qui
est-ce qui vous a dit mon nom?

-- Je te dirai cela tout  l'heure, rpondit-il. Djeunons, j'ai
grand'faim.

Et il tira de sa robe un petit panier o il y avait du pt et une
bouteille contenant deux choses auxquelles je n'avais jamais
got, de la viande et du vin! Je me fis beaucoup prier pour
manger de la viande. Moiti discrtion, moiti mfiance, je
n'avais que du dgot pour cet aliment nouveau, que je trouvai
pourtant bon; mais le vin me sembla dtestable et ma grimace fit
beaucoup rire mon nouvel ami.

Tout en mangeant il m'apprit ce qui suit:

Il ne fallait plus l'appeler ni Monsieur, ni Franqueville; il
tait dsormais frre milien, milien tant son nom de baptme.
Il avait demand  l'conome la permission de pturage pour
Rosette et,  sa grande surprise, il ne l'avait point obtenue. Le
pre Fructueux lui avait donn toute sorte de raisons qu'il
n'avait pas comprises; mais, le voyant fch, il lui avait permis
de me donner  manger quand il voudrait, et, sans se le faire dire
deux fois, frre milien avait mis son dner dans un panier et
s'tait rendu  la maison que je lui avais montre la veille. Il
n'y avait trouv personne, mais une vieille femme qu'il rencontra,
qu'il me dcrivit et en qui je reconnus la Mariotte, lui avait 
peu prs indiqu l'endroit o je devais tre, en lui disant que je
m'appelais Nanette Surgeon. Il s'tait bien dirig et paraissait
tre habitu  courir la montagne. En somme, c'tait, comme je
l'ai bien vu par la suite, un paysan plus qu'un monsieur. On ne
lui avait rien appris, il s'tait enseign lui-mme. On ne lui
avait point permis de suivre les chasses des autres gentilshommes,
il s'tait fait braconnier sur ses propres terres et il tuait bien
adroitement des perdrix et des livres; mais, comme cela lui tait
dfendu, il les donnait aux paysans qui lui enseignaient les
remises et lui gardaient le secret. Il avait appris avec eux 
nager,  se tenir  cheval,  grimper aux arbres et mme 
travailler comme eux, car il tait fort, quoique d'apparence assez
chtive.

On peut croire que tout ce que je vais dire de lui pour faire
connatre son caractre et sa situation ne me fut pas dit ce jour-
l et dans cet endroit-l; je n'en eusse pas compris le quart, il
m'a fallu des annes pour me rendre compte de ce que je rsume
ici.

milien de Franqueville tait n intelligent et rsolu. Pour
l'empcher de prtendre au premier rang dans la famille, on avait
travaill  tuer son me et son esprit. Son frre n'tait pas, 
ce qu'il parat, aussi bien dou que lui, mais il tait l'an,
et, dans cette famille de Franqueville, tous les cadets avaient
t dans les ordres. C'tait une loi  laquelle on n'avait jamais
manqu et qui se transmettait de pre en fils. Le marquis pre
d'milien trouvait cela fort bien vu; c'tait une mesure d'ordre
qui renchrissait sur la loi de l'tat. Il disait que cela
simplifiait les affaires d'hritage o les procureurs, en mettant
le nez et en suscitant des procs, trouvaient toujours moyen de
dmanteler la proprit. Un garon dot pour le clotre n'avait
plus rien  prtendre. Il n'avait pas de descendance, partant il
ne laissait pas d'lments de chicane pour l'avenir. Enfin c'tait
rgl, et le petit milien sut  peine connatre sa main droite de
sa main gauche, qu'on lui enseigna la chose sans lui permettre de
la discuter.

On peut penser qu'il y eut en lui quelques rvoltes. Elles furent
si vite et si bien touffes, qu'il entra dans la vie dj mort 
bien des choses et aussi naf  seize ans qu'un autre  huit. On
lui avait donn pour prcepteur une espce d'idiot qui eut pour
tout esprit celui de comprendre qu'il fallait tcher de rendre son
lve idiot comme lui. N'en venant pas  bout, car milien avait
naturellement de l'esprit et du bon sens, il fit semblant de
l'instruire et de le surveiller, tout en le laissant compltement
 lui-mme. Aussi l'enfant savait-il  peine lire et crire quand
il vint au couvent; mais il avait beaucoup rflchi et beaucoup
raisonn  sa guise, et il s'tait refait une me  lui seul.

Il avait donn son coeur  Dieu, comme sont ports  le faire ceux
qui n'ont que lui pour ami et pour soutien; mais, plus son
prcepteur voulait lui expliquer Dieu  sa manire, plus l'lve
le comprenait  la sienne. Il ne regimbait point contre l'glise.
Il se contentait de la regarder comme une chose de ce monde qu'il
ne faut point placer trop haut et qu'on peut blmer et critiquer
quand elle ne marche pas dans le vrai chemin du Ciel. Ce qu'il
m'avait dit ds le premier jour, il le pensa toute sa vie.
L'glise, selon lui, ne devait servir qu' faire aimer Dieu, 
consoler les peines et  secourir le malheur. Pour tout le reste,
il ne s'en souciait gure, ne querellait point, laissait dire et
agissait selon sa conscience. Enfin,  force d'tre nglig et
abandonn  lui-mme, en mme temps qu'on le plaait en dehors de
tout, il s'tait fait un monde  part selon ses rves et il avait
pris un got d'indpendance sauvage. Il ne rsistait  personne et
cdait mme  tout par complaisance ou par ennui; mais il ne se
laissait convaincre de rien et se dpchait d'chapper  toute
contrainte aussitt qu'on ne faisait plus attention  lui.  force
d'tre priv de tout ce que l'on envie, il mprisait tout ce qui
lui tait refus.


III

Quand nous emes djeun, il fit un somme sur le rocher que le
soleil chauffait. Il me demanda en s'veillant  quoi je pensais
en tricotant et en surveillant mon ouaille.

 l'ordinaire, lui dis-je, je pense  cinquante choses dont je ne
me souviens pas aprs; mais, aujourd'hui, je n'ai pens qu'
m'tonner de vous. Vous faites donc tout ce que vous voulez avec
les moines, que vous passez comme a la journe o vous voulez et
comme il vous plat?

-- Je ne sais pas si les moines me tourmenteront pour cela,
rpondit-il. Je ne le crois pas, je leur apporte une jolie petite
somme si je prononce mes voeux, et ils n'ont point envie de me
dgoter de leur compagnie avant de tenir mon argent; j'ai dj vu
cela. Quant  m'instruire, ils ne doivent pas y tenir beaucoup.

-- Pourquoi donc?

-- Pour une raison bien simple, c'est qu'ils n'en savent gure plus
long que moi, et que, s'ils ne faisaient pas durer ce qu'ils ont 
m'apprendre, ils seraient trop vite au bout.

-- Vous les mprisez donc aussi, vous, vos moines?

-- Je ne les mprise pas, je ne mprise personne. Ils me paraissent
trs doux et je ne leur ferai pas plus de peine qu'ils ne m'en
feront.

-- Alors, vous viendrez quelquefois me voir aux champs?

-- Je ne demande pas mieux, je t'apporterai  manger tant que tu
voudras.

Je devins rouge de dpit.

-- Je n'ai pas besoin que vous me fassiez manger, lui dis-je: j'ai
tout ce qu'il faut chez nous et j'aime mieux nos chtaignes que
vos pts.

-- Alors, c'est pour le plaisir de me voir que tu me dis de
revenir.

-- C'tait pour a; mais, si vous croyez...

-- Je ne crois que ce que tu dis: tu es une bonne petite fille, et
puis tu me rappelles ma soeur; j'aurai du plaisir  te revoir.

Depuis ce jour, nous nous vmes trs souvent. Il avait trs bien
jug comment les moines de Valcreux agiraient avec lui; ils le
laissrent libre d'employer son temps comme il l'entendait et ne
lui demandrent que d'assister  certains offices, ce  quoi il se
soumit. Il eut bientt fait connaissance avec mes deux cousins, et
il nous fit rire un jour en nous racontant que le prieur l'avait
mand pour lui dire qu'aprs avoir rflchi  son jeune ge, il
avait cru devoir prendre le parti de le dispenser des offices de
matines.

-- Croirez-vous, ajouta milien, que j'ai eu la simplicit de le
remercier et de lui dire qu'ayant l'habitude de me lever avec le
jour, il ne me fchait point d'assister aux matines? il a insist,
et moi j'insistais aussi pour lui marquer ma soumission. C'tait
une bonne scne. Enfin, le frre Pamphile m'a pouss le coude, et
je l'ai suivi dans le prau o il m'a dit: Mon garon, si vous
voulez absolument aller  matines, vous irez seul, car il y a plus
de dix ans qu'aucun de nous n'y a t, et le pre prieur serait
bien embarrass pour nous y contraindre, lui qui nous a invit 
supprimer cette mortification inutile. Je lui ai demand alors
pourquoi on sonnait cet office. Il m'a rpondu qu'il fallait bien
laisser le sonneur gagner sa vie, parce que c'est un pauvre homme
de la paroisse qui ne sait rien faire autre chose.

Jacques prtendit qu'il y avait une meilleure raison.

-- Les moines, dit-il, sont des cafards; ils veulent laisser croire
aux paroissiens qu'ils disent leurs prires, tandis qu'ils dorment
la grasse matine sur leurs gros lits de plume.

Jacques ne perdait pas l'occasion d'abmer les religieux et il ne
se gnait pas pour dire  milien qu'il avait tort de s'engager
dans ce rgiment de fainants. Quand mon grand-oncle l'entendait,
il le faisait taire, mais le petit frre -- c'est comme cela que
nous appelions milien -- rpondait au pre Jean:

-- Laissez dire; les moines ont le devoir d'tre jugs comme les
autres hommes. Je les connais, je dois m'arranger pour vivre avec
eux. Je ne les accuse pas, mais je ne me crois pas oblig de les
dfendre. Si leur mtier parat inutile, c'est leur faute.

Quand nous tions entre nous dans la famille, nous parlions
presque toujours du _petit frre. _Notre pauvre vie n'tait pas
assez varie pour que les frquentes visites d'un nouveau venu et
les heures qu'il passait quelquefois avec nous ne nous semblassent
point de gros vnements. Petit Pierre l'aimait  plein coeur et
le dfendait contre Jacques, qui le considrait fort peu. En cela,
il se trouvait assez d'accord avec mon grand-oncle, qui reprochait
 milien de ne pas savoir tenir son rang, d'oublier qu'il tait
un Franqueville, enfin de n'tre pas aussi recueilli qu'un futur
religieux devait l'tre.

-- C'est une tte lgre, disait-il, et a ne fera jamais ni un bon
noble ni un bon moine. a n'est pas mchant, a n'est mme que
trop bon; a parat honnte, a ne songe pas encore aux filles,
mais a ne se tourmente ni de ce monde ni de l'autre, et pourtant
quand on n'est pas bon pour l'pe, il faudrait tre bon pour
l'autel.

-- Qu'est-ce qui vous dit qu'il n'aurait pas t bon pour l'pe?
s'criait Pierre tout mu. Il n'a peur de rien, et a n'est pas sa
faute si on n'en a pas fait un bon soldat au lieu d'en faire un
_cheti'moine._

J'coutais tous ces jugements sans bien savoir lequel croire.
J'avais d'abord rv une grande amiti avec le petit frre; mais
il ne faisait pas  moi l'attention que je faisais  lui. Toujours
bon, prt  obliger,  passer son temps au hasard avec le premier
venu, il ne pensait  moi que quand il me voyait. Je m'tais
imagin lui remplacer sa petite soeur et le consoler de ses peines
 confier mais il n'avait plus de peines  confier. Il disait sa
position  tout le monde sans faire de rflexions, et racontait
les malheurs de son enfance sans paratre les avoir sentis; cela
tenait peut-tre  une espce de sourire continuel qui paraissait
augmenter quand il disait des choses tristes et qu'il lui donnait
un air de niaiserie indiffrente. Enfin il n'tait pas l'enfant
_sacrifi _dont je m'tais fait je ne sais quelle ide, et je me
remis  lui prfrer Rosette, qui avait besoin de moi, tandis que
lui n'avait besoin de personne.

L'hiver, un rude hiver, celui de_ _88 se passa ainsi, de mme que
le printemps de 89. On s'occupait bien peu de politique 
Valcreux. Nous ne savions pas lire, nous tions encore pour la
plupart, sinon en droit, du moins en fait, serfs mainmortables de
l'abbaye. Les moines ne nous foulaient pas trop pour les corves,
mais ils ne nous passaient rien sur les dmes, et, comme on
regimbait toujours, ils causaient avec nous le moins possible.
S'ils savaient des nouvelles du dehors, ils ne nous en disaient
rien. Notre province tait des plus tranquilles et les personnes
des environs qui avaient affaire au moutier ne s'arrtaient gure
 nous parler. Un paysan de ce temps-l tait si peu de chose!

La rvolution tait donc commence et nous ne le savions pas.
Pourtant le bruit de la prise de la Bastille se rpandit un jour
de march, et comme cela causait quelque motion dans la paroisse,
je fus envieuse de savoir ce que cela pouvait tre: la Bastille!

Les explications de mon grand-oncle ne me satisfaisaient pas,
parce qu'elles taient toujours contredites par mes cousins;
quelquefois devant lui, ce qui le fchait beaucoup. Je guettai
donc le petit frre pour le questionner, et, quand j'eus russi 
le joindre au milieu de son cole buissonnire, je le priai, lui
qui devait connatre plus de choses que nous, de me dire pourquoi
les uns se rjouissaient, et pourquoi les autres s'inquitaient de
la Bastille. Dans mon ide, c'tait une personne qu'on avait mise
en prison.

-- C'est--dire, me rpondit-il, que la Bastille tait une prison
affreuse que les gens de Paris ont jete  bas.

Et il m'expliqua dans un sens trs rvolutionnaire la chose et
l'vnement. En rponse  d'autres questions, il m'apprit que les
moines de Valcreux regardaient la victoire des Parisiens comme un
trs grand malheur. Ils disaient que tout tait perdu et parlaient
de faire rparer les brches du couvent pour se dfendre contre
les brigands.

Nouvelles questions de ma part. milien fut embarrass de me
rpondre. Il n'en savait gure plus que moi.

Nous tions  la fin de juillet, et je connaissais dj le petit
frre depuis prs d'un an. J'avais mon franc parler avec lui comme
avec tout le monde de l'endroit, et je m'impatientai de le voir
aussi peu au fait que nous autres.

-- C'est drle, lui dis-je, que vous ne soyez pas mieux instruit!
Vous dites que chez vous on ne vous apprenait rien; mais, depuis
le temps que vous tes au couvent pour apprendre, vous devriez 
tout le moins savoir lire, et Jacques dit que vous ne savez gure.

-- Puisque Jacques ne sait pas du tout, il ne peut pas en juger.

Il dit qu'il avait apport de la ville un papier que vous avez si
mal lu qu'il n'y a rien compris.

-- C'est peut-tre sa faute; mais je ne veux point mentir. Je lis
trs mal et j'cris comme un chat.

-- Savez-vous au moins compter?

-- Oh! a non, et je ne le saurai jamais.  quoi cela me servirait-
il? je ne dois jamais rien avoir!

-- Vous pourriez, quand vous serez vieux, devenir l'conome du
couvent, quand le pre Fructueux sera mort.

-- Dieu m'en prserve! J'aime donner, je dteste refuser.

-- Mon grand-oncle dit qu' cause de votre grande noblesse, vous
pourriez mme devenir le suprieur du moutier.

-- Eh bien, j'espre que je n'en serai jamais capable.

-- Enfin pourquoi tes-vous comme a? C'est une honte que de rester
simple quand on peut devenir savant. Moi, si j'avais le moyen, je
voudrais apprendre tout.

-- _Tout! _rien que a? Et pourquoi donc voudrais-tu tre si
savante?

-- Je ne peux pas vous dire, je ne sais pas, mais c'est mon ide;
quand je vois quelque chose d'crit, a m'enrage de n'y rien
connatre.

-- Veux-tu que je t'apprenne  lire?

-- Puisque vous ne savez pas?

-- Je sais un peu, j'apprendrai tout  fait en l'enseignant.

-- Vous dites a, mais vous n'y songerez plus demain. Vous avez la
tte si folle!

-- Ah a, tu me grondes bien fort aujourd'hui, petite Nanon. Nous
ne sommes donc plus amis?

-- Si fait; mais pourtant je me demande souvent si on peut faire
amiti avec un quelqu'un qui ne se soucie ni de lui ni des autres.

Il me regarda avec son sourire insouciant; mais il ne sut rien
trouver  me rpondre, et je le vis qui s'en allait la tte
droite, sans regarder tout le long de la haie comme il avait
coutume de faire pour chercher des nids; peut-tre bien qu'il
pensait  ce que je venais de lui dire.

Deux ou trois jours aprs, comme j'tais au pturage avec d'autres
enfants de mon ge, la Mariotte et cinq ou six autres femmes
vinrent tout _peures, _nous dire de rentrer.

-- Qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Rentrez, rentrez! ramenez vos btes, dpchez-vous, il n'est que
temps.

La peur nous prit. Chacun rassembla son petit troupeau et je
ramenai vivement Rosette, qui n'tait pas trop contente car ce
n'tait pas son heure de quitter l'herbage.

Je trouvai mon grand-oncle trs inquiet de moi. Il me prit le bras
et me poussa avec Rosette dans la maison, puis il dit  mes
cousins de bien fermer et barricader toutes les _huisseries. _Ils
n'taient pas bien rassurs, tout en disant que le danger ne
pressait point tant.

-- Le danger y est, rpondit mon oncle quand nous fmes bien
enferms.  prsent que nous voil tous les quatre, il s'agit de
s'entendre sur ce que l'on va faire. Et voil ce que je conseille.
Tant qu'il fera jour, il n'y a rien  essayer; c'est  la grce de
Dieu; mais, quand la nuit sera venue, on ira se rfugier dans le
moutier, et chacun y portera ce qu'il a, meubles et provisions.

-- Et vous croyez, dit Jacques, que les moines vont recevoir comme
a toute la paroisse?

-- Ils y sont obligs! Nous sommes leurs sujets, nous leur devons
la dme et l'obissance, mais ils nous doivent l'asile et la
protection.

Pierre, qui tait plus effray que son frre an, fut, cette
fois, de l'avis du grand-pre. Le moutier tait fortifi; avec
quelques bons gars, on pouvait dfendre les endroits faibles.
Jacques, tout en assurant que ce serait peine inutile, se mit 
dmonter nos pauvres grabats; je rassemblai mes ustensiles de
cuisine, quatre cuelles et deux pots de terre.

Le linge ne fit pas un gros paquet, les vtements non plus.

Pourvu, me disais-je, que les moines consentent  recevoir
Rosette!

En attendant, ne sachant rien et n'osant questionner, j'obis
machinalement aux ordres qui m'taient donns. Enfin, je compris
que les _brigands _allaient arriver, qu'ils tuaient tout le monde
et brlaient toutes les maisons. Alors je me mis  pleurer, non
pas tant par peur de perdre la vie, je ne me faisais encore aucune
ide de la mort, que pour le chagrin d'abandonner aux flammes
notre pauvre chaumire qui m'tait aussi chre et aussi prcieuse
que si elle nous et appartenu. En cela, je n'tais gure plus
simple que le pre Jean et ses petits-fils. Ils se lamentaient sur
la perte de leur misrable avoir, bien plus qu'ils ne songeaient 
leurs dangers personnels.

La journe s'coula dans l'obscurit de cette maison ferme et on
ne soupa point. Pour faire cuire nos raves, il et fallu allumer
du feu, et le pre Jean s'y opposa, disant que la fume du toit
nous trahirait. Si les brigands venaient, ils croiraient le pays
abandonn et les maisons vides. Ils ne s'y arrteraient point et
courraient au moutier.

La nuit venue, Jacques et lui se dcidrent  descendre le ravin
et  aller frapper  la porte du couvent; mais elle avait t
ferme tout le jour, elle l'tait encore et il fut impossible de
se la faire ouvrir. Personne mme ne vint parlementer  travers le
guichet. On et dit que le moutier tait dsert.

-- Vous voyez bien, disait Jacques en revenant, qu'ils ne veulent
recevoir personne. Ils savent qu'on ne les aime point. Ils ont
autant peur de leurs paroissiens que des brigands.

-- M'est avis, disait mon oncle, qu'ils se sont cachs dans les
souterrains et que, de l, ils ne peuvent rien entendre.

-- Je m'tonne, dit Pierre, que le petit frre se soit cach comme
a avec eux. Il n'est pas craintif, lui, et j'aurais cru qu'il
viendrait nous dfendre, ou qu'il nous ferait entrer avec lui dans
le moutier.

-- Ton petit frre est aussi capon qu'eux, dit Jacques, sans songer
 se rendre cette justice qu'il avait tout aussi peur que qui que
ce soit.

Mon grand-oncle eut alors l'ide de s'informer si, dans les
environs, on avait quelques nouvelles et si on avait pris quelques
dispositions contre le danger commun. Il repartit avec Jacques,
tous deux pieds nus, et suivant l'ombre des buissons comme s'ils
eussent t eux-mmes des brigands mditant quelque mauvais coup.

Nous restions seuls, Pierre et moi, avec l'injonction de nous
tenir sur le pas de la porte, l'oreille au guet, prts  fuir, si
nous entendions quelque mauvais bruit.

Il faisait un temps magnifique. Le ciel tait plein de belles
toiles, l'air sentait bon, et nous avions beau couter, on
n'entendait pas le moindre bruit de bon ou de mauvais augure. Dans
toutes les maisons parses le long du ravin et presque toutes
isoles, on avait fait comme nous; on avait ferm les portes,
teint les feux, et on s'y parlait _ _voix basse. Il n'tait que
neuf heures et tout tait muet comme en pleine nuit. Cependant
personne ne dormait cette nuit-l, on tait comme hbt par la
crainte, on n'osait pas respirer. Le souvenir de cette panique est
rest dans nos campagnes comme ce qui a le plus marqu pour nous
dans la rvolution. On l'appelle encore l'_anne de la
grand'peur._

Rien ne remuait dans les grands chtaigniers qui nous
enveloppaient de leur ombre_. _Cette tranquillit du dehors passa
en nous, et,  demi-voix, nous nous mmes  babiller. Nous ne
songions pas  avoir faim, mais le sommeil nous gagnait. Pierre
s'tendit par terre, devisa quelque peu sur les toiles, m'apprit
qu'elles n'taient pas  la mme place aux mmes heures durant le
cours de l'anne et finit par s'endormir profondment.

Je me fis conscience de le rveiller. Je comptais bien faire le
guet toute seule, mais je ne pense pas en tre venue  bout plus
d'un moment.

Je fus rveille par un pied qui me heurtait dans l'ombre, et,
ouvrant les yeux, je vis comme un fantme gris qui se penchait sur
moi. Je n'eus gure le temps d'avoir peur, la voix du fantme me
rassura, c'tait celle du petit frre.

-- Que fais-tu donc l, Nanon? me disait-il; pourquoi dors-tu
dehors, sur la terre nue? J'ai t au moment de marcher sur toi.

-- Est-ce que les brigands arrivent? lui dis-je en me relevant.

-- Les brigands! il n'y a pas de brigands, ma pauvre Nanette! Toi
aussi tu y as cru?

-- Mais oui. Comment savez-vous qu'il n'y en a pas?

-- Parce que les moines en rient et disent qu'on a bien fait
d'inventer a pour dgoter les paysans de la rvolution.

-- Alors c'est une attrape! Oh bien, en ce cas, je vais ranger
Rosette et faire le souper pour quand mon grand-oncle rentrera.

-- Il est donc dehors?

-- Eh oui, il a t voir si le monde a dcid de se cacher ou de se
dfendre.

-- Il ne trouvera pas une porte ouverte et personne ne voudra lui
ouvrir. C'est ce qui m'est arriv aussi. Ds que j'ai compris
qu'il n'y avait rien  craindre, je suis sorti du couvent par une
brche pour aller rassurer les amis de la paroisse; mais je n'ai
trouv encore  parler qu' toi. Est-ce que tu es toute seule?

-- Non, voil Pierre qui dort comme dans son lit. Ne le voyez-vous
point?

-- Ah! si fait. Je le vois  prsent. Eh bien, puisqu'il est si
tranquille, laissons-le. Je vas t'aider  rentrer ton mouton et 
rallumer ton feu,

Il m'aida en effet, et, tout en agissant, nous causions.

Je lui demandai  quelles maisons il avait frapp avant de venir
chez nous. Il m'en dsigna une demi-douzaine.

-- Et nous, lui dis-je, vous n'avez song  nous qu'en dernier? Si
quelqu'un vous et ouvert ailleurs, vous y seriez rest  causer?

-- Non, j'aurais t avertir tout le monde. Mais tu me fais une
mauvaise querelle, Nanon. Je comptais bien venir ici, et je songe
 toi plus que tu ne crois. J'y ai beaucoup song depuis l'autre
jour o tu m'as dit des choses dures.

-- a vous a fch contre moi?

-- Non, c'est contre moi que j'ai t fch. Je vois bien que je
mrite ce qu'on pense de moi, et j'ai fait promesse  moi-mme
d'apprendre tout ce que les moines pourront m'enseigner.

--  la bonne heure, et alors vous m'enseignerez aussi?

-- C'est convenu.

Comme le feu flambait et clairait la chambre, il vit nos bois de
lit et nos paillasses en tas, dans le milieu:

-- O donc coucherez-vous? me dit-il.

-- Oh! moi, rpondis-je, j'irai dormir avec Rosette, puisque je ne
crains plus rien. Mes cousins se moquent d'une nuit  la _franche
toile; _il n'y a que mon pauvre vieux oncle qui en sera fatigu.
Je voudrais avoir la force de lui dresser son lit, car il dormira
de bon coeur quand il saura que les brigands ne viennent point.

-- Si tu n'as pas la force, je l'ai, moi!

Et il se mit  la besogne. En un tour de main il releva et
remmancha le lit du pre Jean et ma petite couchette. Je remis la
vaisselle en place sur la table et la soupe aux raves fumait dans
les cuelles quand mon oncle rentra avec Jacques. Ils n'avaient pu
se faire entendre de personne et ils revenaient toujours courant,
car ils avaient vu la fume de mon feu et ils croyaient que la
maison brlait. Ils s'attendaient  nous trouver morts, Pierre,
Rosette et moi.

Ils furent contents de souper et de pouvoir dormir sans crainte,
et, dans le premier moment, ils ne savaient comment remercier le
petit frre. Mais, tout en mangeant, le grand-pre redevenait
soucieux. Le petit frre partit, il observa que c'tait un enfant,
qu'il avait bien pu ne pas comprendre ce que disaient les moines,
et que, puisque tout le monde avait _la grand'peur, _il fallait
bien qu'il y et un grand danger. Il refusa de se coucher, et,
pendant que nous dormions, il veilla, assis sur le banc de pierre
de la chemine.

Le lendemain tout le monde fut tonn de se trouver sain et sauf.
Les gars de la paroisse montrent sur les plus grands arbres au
fate du ravin, et ils virent au loin des troupes de monde qui
marchaient en ordre dans le brouillard du matin. Vitement chacun
rentra chez soi et tout le monde parla d'abandonner ce qu'on avait
et d'aller se cacher dans les bois et dans les creux de rochers.
Mais il nous arriva bientt des messagers qui eurent peine  se
faire entendre, car, au premier moment, on les prenait pour des
ennemis et on voulait les attaquer  coups de pierres. C'tait
pourtant des gens des environs, et, quand on les et reconnus, on
se pressa autour d'eux. Ils nous apprirent qu' la nouvelle de
l'approche des brigands, dont personne ne doutait dans le pays et
dans tous les autres pays, on avait fait accord pour se dfendre.
On s'tait arm comme on avait pu et on s'tait mis en bandes pour
battre la campagne et arrter les mauvaises gens. On comptait que
nous allions nous armer aussi et nous joindre aux autres
paroisses.

Personne de chez nous ne s'en souciait. On disait qu'on n'avait
point d'armes et que, d'ailleurs, les moines ne croyaient point
aux brigands, car le petit frre tait l qui, sans trahir
l'opinion des moines, tchait de faire entendre la vrit. Mais le
grand Repoussat de la Foudrasse et le borgne de Bajadoux, qui
taient des hommes trs hardis, se moqurent de nous et mme nous
firent honte d'tre si patients.

-- On voit bien, disaient-ils, que vous tes des enfants de moines,
et que la peur vous tient en mme temps que la malice. Vos cafards
de matres veulent livrer le pays aux brigands et ils vous
empchent de le dfendre; mais, si vous aviez un peu de coeur,
vous seriez dj arms. Il y a dans le moutier plus qu'il ne faut
pour vous et pour les voisins. Il y a aussi des provisions en cas
de sige. Or , nous allons rejoindre nos camarades et leur dire
votre couardise; et alors, nous viendrons tous en bataille nous
emparer du couvent et des armes, puisque vous n'en voulez point et
ne sauriez vous en servir.

Ces paroles-l mirent le feu dans la paille. On se prit  craindre
les gens d'alentour plus que les brigands, et on dcida en grand
tumulte qu'on voulait tre matre chez soi et faire ses affaires
entre paroissiens. On s'appela les uns les autres, on se runit
devant la place du moutier, qui tait une grosse pente de gazon
toute bossue, avec une fontaine aux miracles dans le milieu. Le
grand Repoussat, qui prtendait  l'honneur d'avoir rveill nos
courages, commena par dire qu'il fallait d'abord _peurer _les
moines, en cassant la Bonne Dame de la fontaine. Mon grand-oncle,
qui se trouvait l, se fcha beaucoup. Il tait bien toujours
d'avis qu'il fallait rclamer la protection du couvent et s'y
mettre en sret; mais il ne voulait point souffrir de
profanation, et il parla, tout vieux qu'il tait, de fendre la
tte avec sa bche au premier qui ferait des sottises. On
l'couta, parce qu'il tait le plus ancien de la paroisse et trs
estim.

Pendant ce temps, le petit frre, s'tant bien mis au courant de
ce qui se passait, rentra au moutier par les brches qu'il
connaissait mieux que pas un. Il trouva les moines trs effrays
et ne songeant qu' se barricader. Il leur fit comprendre que
leurs paysans ne leur voulaient pas tant de mal que ceux des
autres endroits, et que le plus sage tait de se confier  eux.


IV

Alors les portes du moutier furent ouvertes  une douzaine des
plus raisonnables, et on leur fit parcourir toutes les salles pour
leur montrer qu'on n'avait ni canons, ni sabres, ni fusils; mais
le petit Anguilloux, qui avait servi les maons  la rparation
d'un caveau, dit qu'il avait vu beaucoup d'armes dans cet endroit-
l, et, en effet, on y trouva quantit de vieilles arquebuses hors
de service, des fusils  rouet du temps des guerres de religion et
beaucoup de pertuisanes rouilles prives de leurs manches. On
s'empara du tout, et on l'apporta sur la place, o chacun prit ce
qu'il voulut ou ce qu'il put; les arquebuses et fusils n'taient
bons  rien, mais les fers de piques taient entiers, et on
s'occupa de les fourbir et de leur tailler de bons manches dans le
taillis du couvent. Ce fut le seul dgt commis. Les moines
promirent l'asile en cas d'attaque et dsignrent  chaque famille
l'abri qu'on pourrait lui donner. Les deux trangers furent
renvoys; on ne se souciait point de partager avec eux la
protection du couvent. Quand ils furent partis, on se remit en bon
accord avec les religieux, mais on garda les armes en ricanant et
en se disant les uns aux autres que, s'ils taient en conspiration
pour effrayer le paysan, ils avaient mal jou la partie et arm le
paysan contre eux en cas de besoin.

Trois jours et trois nuits durant, on fut sur pied, montant des
gardes, faisant des rondes, veillant  tour de rle, et de temps
en temps se mettant d'accord avec les bandes que l'on rencontrait.
Cette grande peur, qui n'tait qu'une invention on ne sait de qui,
je crois qu'on ne l'a jamais su, ne tourna pas en rise, comme on
aurait pu s'y attendre. Les paysans de chez nous en devinrent plus
vieux en trois jours que si ces jours eussent t des annes.
Forcs de sortir de chez eux, de s'entendre entre eux, d'aller aux
nouvelles et d'apprendre ce qui se disait au del du ravin et
jusque dans les villes, ils commencrent  comprendre ce que
c'tait que la Bastille, la guerre, la famine, le roi et
l'Assemble nationale. J'appris cela aussi en gros comme les
autres, et il me sembla que mon petit esprit lev en cage prenait
sa vole du ct de l'horizon. Nous avions eu peur, cela nous
avait rendu braves. Pourtant, le troisime jour, comme on
commenait  se rassurer, il y eut encore une alerte. Des
courriers avaient pass  galop de cheval dans les villes
voisines, en criant: Aux armes! et en annonant que les brigands
rasaient les rcoltes et tuaient les habitants. Cette fois, mon
grand-oncle prit sa faux emmanche  l'envers et s'en alla avec
ses deux gars au-devant de l'ennemi, en me confiant  la Mariotte
avec ces paroles suprmes:

-- Nous allons nous battre; si nous avons le dessous, ne nous
attendez point  revenir avec l'ennemi aux talons. Ne vous
embarrassez point des btes, prenez les enfants et sauvez-vous,
les brigands ne font merci  personne.

La Mariotte cria, pleura et se mit  chercher une cache pour ses
effets; quant  moi, si je croyais encore aux brigands, je ne les
craignais plus, j'avais la tte monte; je me disais que, si mon
oncle et mes cousins taient tus, je n'avais que faire de vivre,
et, laissant la Mariotte  ses proccupations, je pris Rosette et
la menai aux champs. Fallait-il la laisser mourir de faim pour la
sauver du pillage?

L'envie de savoir me mena trs loin sur le grand plateau sem de
bois, mais je ne pus rien voir, parce que les paysans, runis en
troupes, guettaient ou se glissaient avec prcaution dans les
gents et les ravines. Tout en regardant au loin  travers les
arbres, je me trouvai empche tout d'un coup par quelqu'un qui se
levait du milieu des buissons: c'tait le petit frre qui chassait
tranquillement et guettait les renards, sans souci de la guerre
aux brigands.

-- J'aurais cru, lui dis-je, que vous iriez avec les autres, voir
au moins s'il y a du danger pour eux.

-- Je sais, rpondit-il, qu'il n'y en a pour personne autre que les
nobles et le haut clerg, tous gens qui ne me veulent point avec
eux; je suis donc en ce monde pour moi tout seul.

-- Vous me fchez de parler comme a! je ne sais pas si je dois
vous mpriser ou vous plaindre.

-- Ni l'un ni l'autre, ma petite amie. Qu'on me donne un devoir et
je le remplirai; mais je ne vois pas le devoir d'un moine,  moins
que ce n'en soit un d'engraisser. Les moines, vois-tu, a a pu
servir dans les temps anciens; mais, du jour o ils ont t riches
et tranquilles, ils n'ont plus compt pour rien devant Dieu et
devant les hommes.

-- Alors, ne soyez pas moine?

-- C'est facile  dire; qui me recevra, qui me nourrira, puisque ma
famille doit me chasser et me renier si je lui rsiste?

-- Dame! vous travaillerez! c'est dur, mais Pierre et Jacques vont
en journe, et ils sont plus heureux que vous.

-- Ce n'est pas sr. Ils ne pensent _ _rien, et moi, j'ai du
plaisir  raisonner tout seul. Je sais que j'ai beaucoup 
apprendre pour bien raisonner, j'apprendrai. Tu m'as dit mon fait,
c'est lche d'tre paresseux. Tiens, vois!  prsent, je me
promne avec un livre et j'y regarde souvent.

-- Et m'apprendre,  moi? vous n'y songez plus!

-- Si fait. Veux-tu commencer tout de suite?

-- Commenons.

Il me donna ma premire leon, assis sur la fougre auprs de moi,
sous ce grand ciel qui m'blouissait un peu, car j'tais plus
habitue au petit ruban qu'on en voyait du ravin de Valcreux. Je
fis tant d'attention, que j'en eus mal  la tte, mais je n'en dis
rien par amour-propre; j'tais fire de sentir que je pouvais
apprendre, car le petit frre s'tonnait de me voir aller si bien.
Il disait que j'apprenais dans une heure plus que lui dans une
semaine.

-- C'est peut-tre, lui dis-je, que vous avez t mal enseign?

-- C'est peut-tre, rpondit-il, qu'on tchait de m'empcher
d'apprendre.

Il fit un tour de chasse, tua un livre et me l'apporta.

-- Ce sera, dit-il, pour le souper de ton oncle, et tu ne peux pas
refuser.

-- Mais c'est le gibier des moines?

-- En ce cas, c'est le mien et j'ai le droit d'en disposer.

-- Je vous remercie; mais je voudrais quelque chose pour moi qui ne
suis pas gourmande.

-- Quoi donc?

-- Je voudrais savoir toutes mes lettres aujourd'hui. Me voil
repose, vous n'tes pas bien las...

-- Allons, je veux bien, dit-il. Et il me fit lire encore.

Le soleil baissait, j'avais mieux mon esprit. Je connus tout mon
alphabet ce jour-l, et j'tais contente, en rentrant, d'entendre
chanter les grives et gronder la rivire. Rosette marchait bien
sage devant nous et le petit frre me tenait par la main. Le
soleil se couchait sur notre droite, les bois de chtaigniers et
de htres taient comme en feu. Les prs en taient rouges, et,
quand nous dcouvrmes la vue de la rivire, elle paraissait tout
en or. C'tait la premire fois que je faisais attention  ces
choses, et je dis au petit frre que tout me paraissait _drle._

-- Qu'est-ce que tu veux dire?

-- Je veux dire que le soleil est comme un feu gai, et l'eau comme
la vierge reluisante du moutier; a n'tait pas comme a les
autres fois.

-- C'est comme cela toutes les fois que le soleil se couche par un
beau temps.

-- Pourtant le pre Jean dit que, quand le ciel est rouge, c'est
signe de guerre.

-- Il y a bien d'autres signes de guerre, ma pauvre Nanon!

Je ne lui demandai pas lesquels, j'tais pensive; mes yeux blouis
voyaient des lettres rouges et bleues dans les rayons du couchant.

-- Y a-t-il dans le ciel, pensais-je, un signe qui me dira si je
saurai lire?

La grive chantait toujours et semblait nous suivre dans les
buissons. Je m'imaginai qu'elle me parlait de la part du bon Dieu
et me faisait des promesses. Je demandai  mon compagnon s'il
comprenait ce que les oiseaux chantaient.

-- Oui, rpondit-il, je le comprends trs bien.

-- Eh bien! la grive, qu'est-ce qu'elle dit?

-- Elle dit qu'elle a des ailes, qu'elle est heureuse, et que Dieu
est bon pour les oiseaux!

C'est ainsi que nous devisions en descendant le ravin, pendant que
toute la France tait en armes et cherchait la bataille.

 la nuit, mon monde rentra, et je servis le livre, qui fut
trouv bon. On n'avait point vu de brigands et on commenait 
dire qu'il n'y en avait point, ou qu'ils ne s'aviseraient pas de
venir chez nous. Le lendemain, on se tint encore en dfense, mais
ensuite on se remit au travail. Les femmes qui avaient cach leurs
enfants reparurent avec eux; on dterra le linge et le peu
d'argent qu'on avait enfouis, tout redevint tranquille comme
auparavant. On fut content du petit frre qui, en parlant  propos
aux moines, avait empch les paroissiens de se brouiller avec
eux; on pensait qu'ils taient pour durer encore longtemps et on
n'et pas voulu encourir leur colre. Ils n'en montrrent pas. On
prtendit que le petit frre les avait bien raisonns. On remarqua
qu'il avait toujours ni l'arrive des brigands et on commena 
le considrer plus qu'on n'avait fait jusque-l.

Tous les jours, je le trouvai sur mon chemin, et c'est  travers
champs qu'il m'apprit _ _lire si vite et si bien, que tout le
monde s'en tonnait et qu'on parlait de moi dans la paroisse comme
d'une petite merveille. J'en tais fire pour moi, mais non pas
vaine par rapport aux autres. J'appris un peu au petit Pierre, qui
avait bon vouloir, mais la tte bien dure. J'enseignai aussi 
quelques-unes de mes petites camarades, qui voulurent me faire des
cadeaux en remercment, et mon grand-oncle me prdit que je
deviendrais matresse d'cole de la paroisse, du ton dont il m'et
prdit que je deviendrais une grande reine.

Malgr que l'on se ft organis en garde nationale, on tait
retomb dans l'indiffrence et dans l'habitude. L'hiver se passa
bien tranquillement. On craignait une froidure aussi cruelle que
celle de l'autre anne, et, comme on tait devenu plus hardi, au
mois de dcembre, on coupa du bois dans les forts du moutier,
avec ou sans permission. On ne le volait pas, on le conduisait 
la remise des moines, en se disant qu'ils n'auraient pas, comme
l'anne d'auparavant, la ressource de dire que le bois abattu
manquait. Ces pauvres moines eussent pu nous punir bien durement,
car la plus grande partie d'entre nous tait encore sous la loi du
servage. On nous avait bien dit que c'tait une loi abolie depuis
le mois d'aot, mme dans les biens d'glise; mais, comme on ne
publiait pas le dcret et que les moines n'avaient pas l'air de le
connatre, nous pensions que c'tait une fausse nouvelle comme
celle des brigands. Un beau jour du mois de mars 1790, le petit
frre vint  la maison et nous dit:

-- Mes amis, vous tes des hommes libres! On s'est enfin dcid 
excuter et  publier le dcret de l'an dernier qui abolit le
servage dans toute la France.  prsent, vous vous ferez payer
votre travail et vous tablirez vos conditions. Il n'y a plus de
dmes, plus de redevances, plus de corves; le moutier n'est plus
ni seigneur, ni crancier, et bientt il ne sera mme plus
propritaire.

Jacques souriait sans croire  ce qu'il entendait; Pierre hochait
la tte sans comprendre; mais le pre Jean comprenait trs bien,
et je crus qu'il allait tomber en faiblesse, comme s'il et reu
un coup trop fort pour son ge. Le petit frre, le voyant plir,
s'imagina que c'tait le saisissement de la joie, et il lui jura
que la nouvelle tait vraie, puisque les gens de loi taient venus
ds le matin signifier aux moines que leurs biens appartenaient 
l'tat, non pas tout de suite, mais aprs le temps voulu pour que
l'tat pt les ddommager en leur donnant des rentes.

Mon grand-oncle ne disait mot, mais moi qui le connaissais bien,
je voyais qu'il avait une grosse peine et qu'il ne voulait rien
entendre aux choses nouvelles.

Enfin, quand il put parler, il dit:

-- Mes enfants, cette chose-l, c'est la fin des fins. Quand on n'a
plus de matres, on ne peut plus vivre. Ne croyez pas que j'aimais
les moines; ils ne faisaient pas leur devoir envers nous; mais
nous avions le droit de les y contraindre, et, dans un malheur,
ils auraient t forcs de nous venir en aide, vous l'avez bien vu
dans l'affaire des brigands, ils n'ont pas pu refuser les armes. 
prsent qu'est-ce qui rgnera dans le couvent? Ceux qui
l'achteront ne nous connatront pas et ne nous devront rien. Que
les brigands viennent pour de vrai, o est-ce qu'on se renfermera?
Nous voil  l'abandon et obligs de compter sur nous-mmes.

-- Et c'est le meilleur pour nous, dit Jacques. Si la chose est
vraie, on doit s'en rjouir,  prsent qu'on a du courage qu'on
n'osait point avoir, et des piques qu'on croyait n'avoir jamais.

-- Et puis, reprit le petit frre en parlant  mon oncle, il y a un
manquement de connaissance dans ce que vous dites, mon pre Jean!
Vous n'aviez pas de droits  faire valoir pour forcer le moutier 
vous dfendre. Un jour ou l'autre, il vous et abandonns par peur
ou par faiblesse, et vous eussiez t contraints de vous mettre en
rvolte et en guerre avec lui. La nouvelle loi vous sauve de ce
malheur-l.

Mon oncle eut l'air de se rendre  de si bonnes raisons, mais il
tait compatissant et plaignait la misre o les moines allaient
tomber. Le petit frre lui apprit qu'ils y gagneraient plutt,
parce qu'on avait le projet d'ter aux vques et au grand clerg
pour indemniser les ordres religieux et rtribuer mieux les curs
de campagne.

-- J'entends bien, rpondait mon oncle: on leur fera de bons
traitements qui vaudront mieux que leur mauvaise exploitation et
les redevances qu'on leur payait si mal; mais comptez-vous pour
rien la honte de n'tre plus ni propritaires ni seigneurs? J'ai
toujours pens que celui qui a la terre est au-dessus de celui qui
a l'argent.

Dans la journe, mon oncle, qui tait trs bien vu des moines
depuis qu'il avait sauv la Bonne Dame de la fontaine aux
miracles, -- cette Bonne Dame leur rapportant beaucoup d'offrandes
et d'argent, -- voulut aller savoir des moines eux-mmes si la
nouvelle tait vraie. Il y descendit et trouva le moutier en grand
moi. En voyant arriver les gens de loi et en recevant la
signification, M. le prieur tait tomb en apoplexie. Il trpassa
dans la nuit, et mon oncle s'en affecta beaucoup. Les vieux ne se
voient point partir les uns les autres sans en tre frapps. Il
commena de se sentir malade, ne mangea plus et devint comme
indiffrent  tout ce qui se disait autour de lui. Toute la
paroisse tait en liesse, la jeunesse surtout. On comprenait sinon
le bonheur d'tre affranchis, -- on ne savait pas comment les
choses tourneraient, -- du moins l'honneur d'tre des hommes
libres, comme disait le petit frre. Mon pauvre grand-oncle avait
t serf si longtemps, qu'il ne pouvait pas s'imaginer une autre
vie et d'autres habitudes. Il s'en tonna et s'en tourmenta si
fort, qu'il en mourut huit jours aprs M. le prieur. Il fut trs
regrett, comme doit l'tre un homme juste et patient qui a su
beaucoup souffrir et travailler sans se plaindre. Mes deux cousins
le pleurrent de grand coeur trois jours durant, aprs quoi ils se
remirent au travail avec la soumission qu'on doit  Dieu.

Quant  moi, je n'tais pas assez raisonnable pour me consoler si
tt, et j'eus un si long chagrin, qu'on s'en tonna jusqu' me
blmer. La Mariotte me grondait de me voir pleurer sans cesse en
conduisant ma brebis, sans plus m'intresser  elle ni  rien.
Elle me disait que je voulais penser autrement que les autres; que
les personnes comme nous, tant nes pour tre malheureuses,
devaient s'habituer  avoir un grand courage et ne_ _point
caresser leurs peines.

-- Que voulez-vous! lui disais-je, je n'ai jamais eu de chagrin; je
ne suis pas tendre pour mon corps, le froid ni la faim ne m'ont
jamais fche. Je ne sens gure la fatigue et je peux dire que je
n'ai jamais souffert de ce qui fait gmir les autres; mais je ne
pensais jamais que mon grand-oncle dt mourir! J'tais accoutume
 le voir vieux. J'avais si soin de lui, qu'il paraissait encore
content de vivre. Il ne me parlait gure, mais il me souriait
toujours. Il ne m'a jamais reproch d'tre tombe  sa charge, et
il a tant travaill pour moi, cependant! Quand je pense  lui, je
ne peux pas me retenir de pleurer, et il faut que ce soit plus
fort que moi, puisque je pleure en dormant et me rveille au matin
la figure toute mouille.

Le petit frre tait le seul qui ne se montrt pas scandalis de
mon long chagrin. Tout au contraire, en me disant que je n'tais
pas comme les autres, il ajoutait que je valais mieux et qu'il
m'en estimait davantage.

-- Mais ce sera peut-tre un malheur pour toi, disait-il; tu as une
grande force d'amiti; on ne te rendra pas cela comme tu le
mrites.

Il venait tous les jours chez nous, ou bien il me rejoignait aux
champs o j'allais presque toujours seule; la gaiet des enfants
de mon ge m'attristait, et ma tristesse les ennuyait. Avec
milien, je faisais effort pour m'en distraire, tant il mettait de
complaisance  me vouloir consoler. Je m'attachai  lui
srieusement: il me sembla qu'il me remplaait l'ami que j'avais
perdu, et je vis bien que, si je ne pouvais pas bien comprendre
encore ses ides et son caractre, il y avait au moins une chose
dont je pouvais tre sre, -- la grande charit de son coeur.


V

Je continuais  demeurer avec mes cousins et  tenir leur pauvre
mnage du mieux que je pouvais. Mais, comme ils s'absentaient
souvent pour leur ouvrage et dcouchaient quand ils allaient au
loin, la Mariotte, ne voulant pas me laisser seule, avait fait
porter ma petite couchette dans sa maison. Elle n'tait pas fche
de m'avoir, car c'tait une femme seule aussi, veuve, avec des
enfants maris, tablis en un autre endroit.

Elle avait de l'_ide_, comme on disait chez nous, et m'apprenait
 en avoir; c'est--dire qu'tant trs pauvre, elle savait se
tirer d'affaire autant par son travail que par l'esprit qu'elle
avait pour ne rien perdre et tirer parti de tout. Il y en a comme
cela qui, avec un rien chez elles et sur elles, viennent  bout de
se tenir propres, de paratre ne point manquer. La plus grande
partie des autres femmes de chez nous, mme les plus aises, ne se
faisaient point honneur de ce qu'elles avaient, ou tombaient dans
les privations pour n'avoir rien prvu et laiss perdre beaucoup
de choses.

J'allais apprenant cela et apprenant aussi avec le petit frre. Je
commenais  savoir crire et compter un peu en chiffres. Dans le
voisinage, on me tenait pour un petit prodige et on s'tonnait que
le petit frre, si dissip, si ami de la chasse et de la pche,
mt tant de suite et de bon vouloir  m'instruire. Mon petit
savoir tait un grand cadeau qu'il me faisait, car je commenais 
avoir des lves, l'hiver  la veille, et, quand les habitants
avaient quelques papiers  me faire lire, ils venaient  moi; et
pour tout cela, je recevais en denres quelques petits cadeaux.
Ils avaient bien pour me remplacer le petit frre, qui ne refusait
jamais, mais les paysans sont dfiants. De ce qu'il tait du
couvent et noble de naissance, ils ne se livraient point  lui
comme  moi, l'enfant de la race et du pays.

Les biens du couvent avaient t mis en vente; mais, malgr le
grand dsir qu'on en avait eu, personne n'osait en acheter. On
craignait que la loi ne ft pas de dure, et les moines en
parlaient en ricanant, disant: Ce n'est pas fait! et puis la
nation ayant besoin d'argent ne donnait que trois mois de crdit.
Ce n'tait pas assez pour des gens comme nous, et la spculation,
qui s'tait tenue prte  acheter pour revendre, trouvait que
c'tait encore trop tt pour se risquer.

Pourtant, la confiance vint tout d'un coup, je ne saurais dire
comment, aprs la fte du 14 juillet, anniversaire de la prise de
la Bastille. Toute la France faisait cette fte qu'on appelait
fte de la Fdration. Le petit frre m'expliqua que l'on se
rjouissait surtout d'avoir une seule et mme loi pour toute la
France, et il me fit comprendre que, de ce moment, nous tions
tous enfants de la mme patrie. Il en paraissait heureux comme
jamais je ne l'avais vu et sa joie passa dans mon coeur, malgr le
peu de connaissance que j'avais encore pour juger un si grand
vnement.

La fte fut trs tonnante dans notre paroisse sauvage, perdue au
fond des montagnes. D'abord on ne disait dj plus _la paroisse,
_on disait _la commune _depuis qu'on n'tait plus aux moines et
qu'on avait nomm des municipaux. Les moines regardaient faire,
et, soit btise, soit malice, on n'a jamais bien su lequel, ils se
disaient contents de tout ce qui arrivait. Il y en avait deux
jeunes, pas si jeunes que le petit frre, car ils avaient prononc
leurs voeux, qui paraissaient s'ennuyer beaucoup de leur tat et
qui souhaitaient de s'en retirer depuis qu'ils savaient qu'ils le
pouvaient. Le jour de la fte, ils dcidrent les vieux  ouvrir
les portes du moutier  la municipalit et aux habitants, pour
qu'on pt fter la Fdration dans un grand local avec des abris
en cas d'orage. Les vieux y consentirent, pensant que, s'ils
refusaient, on pourrait faire quelque bruit et se tourner contre
eux. Une messe fut donc dite par eux pour demander  Dieu de bnir
l'union de la France, et ils offrirent mme de contribuer, selon
leur pouvoir, au banquet qui s'organisait sur la place. Pauvre
banquet! o l'on mangea du pain au dessert comme chez les riches
on mange du gteau. Chacun apporta sa bouillie de farine et ses
lgumes. On s'tait cotis pour avoir un peu de vin qu'on but
aprs l'eau et le cidre de prunelle. Mais, dans ce moment-l, on
dmasqua la surprise que le petit frre, aid de mon cousin
Jacques et des autres bons gars de l'endroit, avait prpare. On
savait bien qu'il y aurait quelque chose, car ils y travaillaient
depuis trois jours, et on voyait comme un grand tas de bourres
coupes avec leur feuillage, qui cachait quelque chose. Quand on
apporta le vin, on fit feu de dix  douze fusils qu'on avait dans
la commune, et, les bons gars abattant les fagots et les branches,
on vit une manire d'autel en gazon, avec une croix au fate, mais
forme d'pis de bl bien agencs en tresses. Au-dessous, il y
avait des fleurs et des fruits les plus beaux qu'on avait pu
trouver; le petit frre ne s'tait pas fait faute d'en prendre aux
parterres et aux espaliers des moines. Il y avait aussi des
lgumes rares de la mme provenance, et puis des produits plus
communs, des gerbes de sarrasin, des branches de chtaigniers avec
leurs fruits tout jeunes, et puis des branches de prunellier, de
senellier, de mrier sauvage, de tout ce que la terre donne sans
culture aux petits paysans et aux petits oiseaux. Et enfin, au bas
de l'autel de gazon, ils avaient plac une charrue, une bche, une
pioche, une faucille, une faux, une cogne, une roue de char, des
chanes, des cordes, des jougs, des fers de cheval, des harnais,
un rteau, une sarcloire, et finalement une paire de poulets, un
agneau de l'anne, un couple de pigeons, et plusieurs nids de
grives, fauvettes et moineaux avec les oeufs ou les petits dedans.

C'tait l, me dira-t-on, un trophe bien rustique; mais il tait
si bien arrang, avec de la mousse verte, des fleurs et des
grandes herbes de rivire ornant et encadrant chaque objet, que
cela nous fit un grand effet et me sembla, pour ma part, la chose
la plus magnifique que j'eusse vue de ma vie.  prsent que je
suis vieille, je n'en ris point. Il faut au paysan, qui regarde
avec indiffrence le dtail qu'il voit  toute heure, un ensemble
qui attire sa rflexion en mme temps que ses yeux et qui lui
rsume ses ides confuses par une sorte de spectacle.

Il y eut d'abord un grand silence quand on vit une chose si
simple, que peut-tre on avait rve plus merveilleuse, mais qui
plaisait sans qu'on pt dire pourquoi. Moi, j'en comprenais un peu
plus long, je savais lire et je lisais l'criture place au bas de
la croix d'pis de bl; mais je le lisais des yeux, j'tais toute
recueillie; combien j'tais loin de m'attendre  jouer un rle
important dans la crmonie!

Tout  coup le petit frre vint me tirer par le bras, car je
n'tais pas  la grande table; il n'y avait pas de place pour tout
le monde et je m'tais installe sur le gazon avec les petits
enfants. Il me mena devant l'autel et me dit de lire tout haut ce
qui tait crit. Je lus, et chacun retenait son haleine pour
m'entendre:

Ceci est l'autel de la pauvret reconnaissante dont le travail,
bni au ciel, sera rcompens sur la terre.

Aussitt un seul _Ah!... _parti de toutes les bouches, fut comme
la respiration d'une grande fatigue aprs tant d'annes
d'esclavage. On se sentait par avance matre de ces pis, de ces
fruits, de ces animaux, de tous ces produits de la terre qui
allaient devenir possibles  acqurir. On se jeta dans les bras
les uns des autres en pleurant et en disant des paroles que ceux
qui les disaient n'entendaient pas sortir de leurs bouches. Un
ancien de la commune prit un petit broc de vin -- c'tait sa part --
et dit qu'il aimait encore mieux le consacrer que de le boire. Il
le versa sur l'autel, et beaucoup en firent autant, car la foi aux
libations s'est toujours conserve dans nos campagnes. Les moines,
qui taient l et qui firent mine de bnir l'autel, afin,
disaient-ils, que ce ne ft point une crmonie paenne, ont dit
ensuite que toute la paroisse tait ivre. -- Elle le fut, mais ce
ne fut pas du vin qu'elle put boire, il en resta de quoi mouiller
les lvres de chacun, et on voulut que, toutes fussent mouilles;
on ne fut ivre que de joie, d'esprance, d'amiti les uns pour les
autres. On laissa les moines rpandre leur eau bnite, on trinqua
mme avec eux. On ne leur en voulait pas; on ne s'y fiait pas non
plus, mais on ne voulait har personne, ce jour-l; d'ailleurs, 
cause du petit frre qu'on aimait, on n'et pas voulu les
molester.

Quand on fut un peu calm, les critiques, il y en a partout,
dirent que quelque chose manquait  ce _reposoir; _c'tait une me
chrtienne au-dessus des btes qui y figuraient.

-- Vous avez raison, les anciens! s'cria le petit frre, et
j'engage toutes les mres  approcher leurs enfants et  leur
faire toucher l'autel de la patrie; mais il faut sur ces marches
de gazon une figure d'ange en prire pour les pauvres, comme on en
voit aux reposoirs de la Fte-Dieu. Je vais la choisir et, si vous
n'tes pas contents, vous direz pourquoi.

Alors, il me prit la main, et, me poussant de son autre bras, car
je faisais rsistance, il me mit  genoux sur la plus haute marche
au-dessous de la croix de bl. Il y eut un tonnement sans
fcherie, car personne ne m'en voulait, mais le paysan veut que
tout lui soit expliqu. Le petit frre leur parla en manire de
discours, ce qui tonna aussi beaucoup, car il n'tait pas
causeur, et, quand il avait dit en quatre ou cinq paroles ce qu'il
pensait devoir dire, qu'on l'coutt bien ou mal, il ne disait
plus rien. Cette fois, il voulut apparemment convaincre, car il
dit beaucoup de choses et celles-ci entre autres:

-- Mes amis, je me demande avec vous ce qui, dans une me
chrtienne, est le plus digne de plaire  Dieu, et je crois que
c'est le courage, la douceur, le respect pour les parents et la
grande amiti du coeur. Cette petite que j'ai mise l est la plus
pauvre de votre commune; elle n'a jamais rien demand  personne.
Elle n'a pas quatorze ans et elle travaille comme une femme. Elle
a soign et pleur son grand-pre avec une tendresse au-dessus de
son ge; et ce n'est pas tout, elle a pour elle quelque chose qui
est aussi trs agrable  Dieu quand on l'emploie bien. Elle a
beaucoup d'esprit et elle apprend vite et bien tout ce qu'elle
peut apprendre. Ce qu'elle sait, elle ne le garde pas pour elle,
elle est presse de l'enseigner; elle l'enseigne et elle ne
choisit pas celles qui peuvent l'en rcompenser, elle donne autant
de soins aux plus pauvres qu'aux plus riches. Dans un an d'ici, si
vous l'encouragez  continuer, beaucoup de vos enfants sauront
lire et vous rendront de grands services, car, ce qui vous gne
dans vos affaires, c'est de ne rien comprendre aux papiers qu'on
vous fait signer d'une croix, et pour lesquels vous avez une
mfiance qui vous fait manquer souvent de bonnes occasions...

Tout le monde comprit qu'il parlait de l'acquisition des biens
nationaux; on vit qu'il la jugeait bonne et sre, on tait en
train de croire, on y crut; on comprit ce qu'il disait  propos de
moi, et il y eut une grande clameur d'approbation et
d'applaudissement dont je fus tout tonne, car je ne savais point
du tout que je fusse plus intelligente et meilleure que les
autres. Je pensai au pre Jean, qui et t si heureux de
m'entendre ainsi fte et je ne pus me retenir de pleurer.

Quand on vit qu'au lieu de faire la glorieuse, je me tenais bien
humble et confuse, on m'en sut gr; personne n'eut rien  dire
contre moi et une ide vint au vieux Girot, qui, depuis la mort de
mon grand-oncle dont il avait t l'ami de tout temps, tait le
plus ancien de la commune. Pour cette raison, on l'avait nomm
prsident de la fte et il portait  la boutonnire de sa veste de
droguet un bouquet d'pis et de fleurs.

-- Mes enfants, dit-il, en se dressant sur un rocher pour tre
mieux entendu, je juge que le petit frre a bien choisi et bien
parl, et, si vous voulez me croire, nous ferons  cette petite
tout le bien que nous pourrons. Sa maison tant un bien de moine,
nous l'achterons pour la lui assurer, ainsi que le petit jardin
qui en dpend. En nous cotisant tous un peu selon nos moyens, ce
ne sera pas une grosse dpense, et ce sera _une_ _essaye _pour
l'affaire en_ _question: ce sera notre premire acquisition de
bien national, et si, plus tard, on veut nous en faire reproche,
nous pourrons dire que nous l'avons fait pour l'amour de Dieu et
non  notre profit.

Tout le monde approuva, et notre maire, le pre Chnot, qui tait
le plus riche paysan de chez nous, fit souscrire tous les
habitants. Il y en eut qui donnrent deux sous et d'autres qui
donnrent deux ou trois livres. Le maire donna cinq louis et la
chose fut vite rgle. La dotation tait faite  moi seule,
quoique mineure. Chnot se chargeait de ma tutelle pour ce qui
concernait ma proprit. Malgr la bonne estime qu'on faisait de
mes cousins, on ne voulait pas que mon avoir ft dans leurs mains.
Je demandai vitement si j'avais le droit de leur donner le
logement, parce que, autrement, j'aimais mieux ne rien avoir que
de les chasser. On me dit que je serais matresse de les garder
tant que je m'en trouverais bien, et on ajouta que mes bons
sentiments marquaient qu'on avait eu raison de me faire un sort.
J'allai embrasser le maire et tout le conseil municipal, et les
anciens et les anciennes. Et puis on parla de danser, on me mit un
bouquet sur ma coiffe, et le pre Girot, qui pouvait  peine se
tenir sur les jambes, voulut ouvrir la danse avec moi. Je savais
danser comme une autre, mais,  cause de mon deuil, je ne voulais
point. On me dit qu'il fallait danser parce que ce n'tait pas une
fte comme une autre. C'tait une chose qu'on n'avait jamais vue
et qu'on ne reverrait jamais, une journe qui rjouissait l'me
des morts, et que, si le pre Jean tait l, c'est lui, comme le
plus ancien, qui aurait dans avec la premire _acqureuse._

Je dus cder; mais, au bout de deux minutes le pre Girot en eut
assez, et j'avais hte de me retirer, car je pensais:

-- Ils disent que mon grand-oncle serait content. Ils ne savent pas
qu'il est mort de chagrin de ne rien comprendre  ce qui les
rjouit.

Je m'en allai chez nous et je me mis  deux genoux auprs de la
couche de mon grand-oncle, qui tait toujours l, avec ses vieux
rideaux de serge jaune ferms depuis qu'on l'en avait sorti pour
la dernire fois. J'avais l'esprit tout  l'envers. Je craignais
de mal faire en acceptant un bien qu'il n'et jamais pu acqurir
et qu'il n'et peut-tre jamais voulu recevoir. Et d'un autre
ct, je me disais:

-- Le petit frre en sait plus long qu'il n'en savait, et il dit
que le devoir de la pauvret est de sortir de la misre pour
plaire  Dieu qui aime le travail et le bon courage.

Aprs avoir rumin mes ides du mieux que je pus, il me sembla que
je devais accepter ce qui m'tait donn de si bon coeur et de si
chaude amiti. Je me rappelai aussi que cette acquisition tait un
essai que l'on voulait faire, et que je n'avais pas le droit de
m'y refuser. Alors, mon parti tait pris, je regardai pour la
premire fois cette masure avec des yeux tonns. Elle tait trs
ancienne et encore solide. La chemine rentrait dans le mur, en
arcade pointue, avec des bancs de pierre dans le renfoncement. Les
solives taient toutes noires et le plancher mal joint laissait
tomber la neige et la pluie en beaucoup d'endroits. C'tait la
faute  mes cousins qui, avec quelques planches de plus et bien
peu de travail, auraient empch cela. Leur grand-pre le leur
avait souvent command, mais ils taient de ceux qui parlent
beaucoup d'tre mieux, sans faire ce qu'il faut pour tre
seulement moins mal. Je pensais que j'avais le droit, puisque
j'allais leur prter _ma maison, _d'exiger qu'ils y fissent les
rparations ncessaires  leur sant.

Ma maison! je me rptais ce mot tout en songeant, car c'tait
vraiment comme un rve. On avait dit, en se cotisant pour me la
donner, qu'avec le jardin, il y en avait bien pour cent bons
francs. Cent francs! cela me paraissait norme. J'tais donc
riche? Je fis deux ou trois fois en une minute le tour du jardin.
Je regardai la bergerie de Rosette; elle m'avait donn un agneau
au printemps; il tait dj fort et trs beau, je l'avais si bien
soign! En le vendant, j'aurais le moyen de faire une vraie
btisse  ct de celle que mon grand-oncle avait construite lui-
mme et que je voulais garder en respect de lui. J'aurais aussi le
moyen d'avoir deux ou trois poules, et qui sait si plus tard, en
achetant un petit chevreau, je ne l'amnerais pas  tre une bonne
chvre? -- Je recommenais, sans m'en douter, la fable de Perrette
et de son pot de lait, mais je n'tais pas fille  le rpandre
pour le plaisir de sauter, et mes rves devaient me conduire bien
plus loin que je ne pensais.


VI

Pourtant, au milieu du contentement qui me gagnait, le souci me
gagna aussi, et, comme j'tais assise toute recueillie au bord de
ma haie d'pines et de noisetiers, le petit frre arriva pour me
demander si j'tais mcontente de ce qu'il avait fait pour moi, et
d'o venait que je semblais bouder des personnes qui me voulaient
rendre heureuse.

-- Penses-tu donc, me dit-il, comme ce pauvre pre Jean qui
regrettait son servage et sa misre?

-- Non, rpondis-je. Peut-tre que, s'il et vcu jusqu'
aujourd'hui, il aurait compris ce que tout le monde commence 
comprendre; mais je vous dirai la chose comme elle me vient dans
l'esprit. Je suis contente d'une manire et fche de l'autre. Je
vois ce qu'il y aurait  faire pour entretenir et conserver ce
bien, et je sais que mes cousins ne m'y aideront gure. Ils
n'auront point d'attache pour ce qui n'est point  eux. Ils me
jalouseront peut-tre. Ils ont coutume de me railler parce que je
prends plus de soin d'eux qu'eux-mmes. Vous savez bien qu'ils
sont un peu sauvages, qu'ils ne tiennent pas  tre autrement,
qu'ils dgradent plutt que de rparer et qu'ils se trouvent
toujours assez bien aprs un jour pass, pourvu qu'on ne parle pas
du jour  venir. Eh bien, peut-tre qu'ils ont raison et que je
vais me donner beaucoup de peine dont ils ne me sauront point de
gr. Je suis si jeune! est-il possible qu' mon ge je puisse
gouverner un bien qui vaut cent francs? Ils vont me taquiner.
Qu'est-ce que vous me conseillez, vous qui peut-tre penserez
comme eux?

-- Je ne pense plus comme eux, rpondit-il, nous pensions, eux et
moi, que plus on s'inquite d'tre mieux, plus mal on se trouve,
et, pour mon compte, j'avais rsolu de vivre au jour le jour sans
m'occuper du lendemain. Mais, depuis l'an pass, j'ai bien chang,
Nanon. J'ai rflchi en coutant ce que disaient les moines. Ils
ne m'ont appris ni latin ni grec; mais ils m'ont laiss voir leur
mauvaise volont pour le bonheur de ces pauvres dont ils se disent
les pres et les tuteurs. En les voyant rire de l'pargne et du
travail, encourager la fainantise et dire que cela ne peut pas
changer, j'ai rsolu de me changer moi-mme et j'ai rougi d'tre
un fainant. J'ai travaill, oui, petite, j'ai beaucoup appris
tout seul, tout en courant les halliers et les bruyres. Il faut
bien que j'agite mon corps et que je remue mes jambes. Songe donc!
je n'ai que dix-huit ans, je suis maigre comme une chvre, et,
comme une chvre, j'ai besoin de courir et de sauter. Mais je
pense malgr tout; je suis souvent seul quand les autres
travaillent et tu ne me vois plus courir avec les petits enfants
plutt que d'tre sans compagnie. Tu vois aussi que, quand je veux
parler, je viens  bout maintenant de dire quelque chose: c'est
que j'ai quelque chose dans la tte. Je ne sais pas bien encore ce
que c'est, mais mon coeur me dit que ce sera quelque chose de bon
et d'humain, car je dteste ceux qui veulent le mal. Le jour o
j'ai compris que je n'tais plus moine, j'ai chang autant que
Rosette changerait si, au lieu de bler, elle se mettait  causer
avec toi.

-- Comment, lui dis-je, vous prtendez que vous n'tes plus moine?
Vos parents ont donc chang d'ide?

-- Je n'en sais rien, je n'entends pas plus parler d'eux que s'ils
me croyaient mort. Mais je sais une chose, c'est qu'ils sont trs
fiers et ne me laisseront pas recevoir de l'tat l'aumne dont les
ordres vont vivre. Quand ce sera bien dcid et bien rgl, ils ne
souffriront pas qu'un gentilhomme qui aurait mis son apport dans
une communaut, soit rduit  des secours personnels. D'ailleurs,
on va faire, si on n'a dj fait, -- car je ne sais pas tout ce qui
se passe, -- une loi qui n'autorisera plus le renouvellement des
communauts. On laissera mourir les vieux religieux en leur
assurant du pain, et on ne permettra plus que des jeunes gens
s'engagent par des voeux ternels. Je ne serai donc pas moine, et
j'en ai tant de joie qu'il me semble que je commence  exister. Tu
as cru que j'en prenais mon parti... et, au fait, tu as eu raison,
je le prenais comme une me dsespre qui, par fiert, se garde
d'une rsistance impossible. Je ne le prendrais plus,  prsent
que j'ai respir, comme on dit, dans ces temps nouveaux, le
souffle de la libert!

-- Mais que ferez-vous, mon petit frre, si vos parents ne vous
donnent rien de leurs biens?

-- S'ils me laissaient mourir de faim, ce que je ne suppose pas, je
me ferais paysan, ce qui ne me serait pas difficile. Je sais me
servir d'une cogne et d'un hoyau tout comme un autre. Il me
semble trs ais de vivre  ma guise,  prsent que le monde m'est
ouvert. Je ne me tourmente pas du tout de mon sort. Au besoin, je
me ferais soldat, j'ai de l'esprance et de la gaiet plein le
coeur. On me laisse ici, j'y reste sans ennui et sans impatience,
 prsent que j'y ai des amis et que personne ne me mprise plus.
Tu vois que tu n'as plus  t'inquiter de moi. Songe plutt  toi-
mme, ne te dcourage pas des ennuis que tu auras pour gouverner
ton petit bien. Le paysan d'aujourd'hui, vois-tu, est entre deux
choses bien diffrentes: le pass, o beaucoup aimaient mieux
souffrir que de s'aider; l'avenir, o, en s'aidant, il ne
souffrira plus. Tu as toujours eu l'ide du courage, puisque c'est
toi la premire qui me l'a donne. Conserve-la, c'est la bonne,
et, s'il faut doubler ta volont, double-la plutt que de
retourner dans l'tat d'me malade et abrutie o le servage tient
ceux qui l'acceptent.

Je ne sais pas trop en quelles paroles le petit frre me dit
toutes ces choses; je me les rappelle comme je peux, et sans doute
il fit effort pour les faire entrer dans mon esprit, mais elles y
entrrent bien et une fois pour toutes; elles rpondaient 
l'instinct que j'avais de me bien gouverner dans la vie, et j'en
ai fait mon profit, ma vie durant.

Nous retournmes  la fte, dont le bruit nous attirait. Il tait
arriv deux paroisses voisines qui venaient _fraterniser _avec
nous, on disait comme cela. Elles avaient amen leurs musettes et
pipeaux et plant leurs banderoles auprs de la ntre, sur la
fontaine aux miracles. Jamais Valcreux n'avait vu si belle
rjouissance, et, quand vint la nuit, on fit effort pour se
quitter. On allait commencer la moisson, et les gens de la plaine,
s'tant lous pour abattre la rcolte, ou ayant quelque chose 
recueillir chez eux, ne voulaient pas manquer au devoir de la
terre. C'tait des communes plus riches que nous autres gens de
montagne pour qui la moisson n'tait pas une si grande affaire;
et, comme quelques-uns de chez nous s'en plaignaient:

-- Ayez confiance, nous dirent les voisins. Achetez le bien de vos
moines, et, l o ils ne recueillent que du gent, vous ferez
pousser de l'orge et de l'avoine.

On se spara en s'embrassant, en se jurant de rester unis et de se
prter assistance en tout besoin. On fit la conduite aux partants,
et, comme je revenais avec le petit frre  la tombe de la nuit,
nous fmes tmoins d'une aventure qui me donna bien  penser.

Nous tions rests en arrire tous les deux je ne sais plus
pourquoi, et, pour rattraper les autres, l'ide nous vint de
prendre une traquette  peine fraye dans les ravines. En marchant
vite et sans bruit sur la mousse, nous nous trouvmes rejoindre
deux personnes, une fille que je reconnus bien pour tre des
environs et un grand gars qui ne pouvait cacher ce qu'il tait,
car son froc le distinguait dans la nuit. Ils ne nous virent point
et marchrent un moment devant nous, la fille disant:

-- Je ne veux point vous couter, vous n'tes point pour vous
marier avec moi.

Et lui, le frre Cyrille, un des deux jeunes moines de Valcreux,
lui rpondant:

-- Si tu me veux couter, je te jure le mariage. Je quitterai
demain le couvent.

-- Quittez-le et venez avec moi chez mes parents, dit-elle; alors,
je vous couterai.

Elle voulait partir et lui la retenir; mais il nous vit, et, tout
honteux, il s'en alla d'un ct pendant que la fille lui chappait
en gagnant de l'autre.

Le petit frre ne fit pas l'tonn et reprit son chemin avec moi
sans rien dire; moi, j'en tais toute saisie et je ne pus me
garantir de la curiosit de le questionner.

-- Croyez-vous donc, lui dis-je, que ce frre pousera la Jeanne
Moulinot?

-- Mais oui, me rpondit-il, qui l'empcherait? il y a longtemps
qu'il y songe; il faut bien qu'il se fasse une famille, car un
homme ne peut pas vivre seul.

-- Alors, vous vous marierez aussi, je vois cela.

-- Certainement, je veux avoir des enfants pour les rendre heureux.
Mais je suis trop jeune encore pour y penser.

-- Trop jeune? Dans combien de temps y penserez-vous?

-- Dans cinq ou six ans peut-tre, quand j'aurai trouv un tat.

-- Sans doute vous trouverez une riche demoiselle?

-- Je ne sais pas, cela dpendra de ce que ma famille voudra faire
pour moi; mais je ne prendrai pour femme que celle que j'aimerai.

-- Est-ce que ce n'est pas toujours comme cela qu'on se marie?

-- Non, on se marie souvent par intrt.

-- Alors, vous serez trs heureux un jour? mais, moi, je ne vous
verrai plus_, _je ne saurai peut-tre pas o vous tes, et vous ne
vous souviendrez plus de moi.

-- Je me souviendrai toujours de toi, fuss-je bien loin d'ici.

-- Je voudrais apprendre une chose que vous devez savoir.

-- Quoi donc?

-- Je voudrais savoir connatre les pays sur une carte, comme j'en
ai vu une au moutier.

-- Eh bien, j'apprendrai la gographie et je te l'enseignerai.

Nous nous quittmes devant le moutier. Il y avait encore du monde
occup  rentrer les tables et les bancs, j'entendis des anciens
qui disaient:

-- Voil un jour trop beau pour qu'il revienne jamais. Ce qui est
si heureux ne peut pas durer!

Ils disaient la vrit, c'tait le plus beau jour de la rvolution
dans toute la France. Tout allait s'embrouiller et se gter. Ceux
qui avaient de l'exprience pouvaient le prvoir; moi, je ne le
pouvais pas, et cette sentence des vieux me fit peur. Cela me
paraissait une parole injuste et ingrate envers le bon Dieu qui,
selon moi, devait vouloir faire durer ce qui est bien. Je remontai
 ma cabane, poursuivie par une ide triste, l'ide qu'un jour
devait venir o je verrais partir le petit frre, sans espoir de
le revoir jamais. Une larme m'en tomba sur la joue. La prdiction
des vieux se ralisait; je venais de vivre le plus beau jour de ma
vie d'enfant, et je la finissais dj par une frayeur de l'avenir
et une envie de pleurer.

Pourtant le reste de l'anne s'coula sans amener d'vnements
malheureux dans nos campagnes; mais la joie que nous avions eue ne
se soutint pas, et les choses que l'on entendait dire donnaient de
l'inquitude. Aussi ne se prsentait-il personne pour acheter les
biens du couvent, et le maire, qui avait reu trs peu de l'argent
promis pour l'achat de ma maison, dut se contenter d'en payer pour
moi le loyer aux moines.

Parmi les choses qui nous alarmaient, on racontait qu'il y avait
de grandes disputes  Paris entre le parti du roi et l'Assemble
nationale; que les nobles et les prtres se moquaient des dcrets
de l'anne 89 et menaaient de faire battre ensemble ces communes
que l'on croyait si bien d'accord contre eux. Le commerce n'allait
pas, on sentait plus de misre qu'auparavant et on recommenait 
avoir peur des brigands, quoique on ne st toujours pas d'o ils
pourraient venir. On savait bien qu'il y avait eu, en plusieurs
endroits, des brigandages commis, des bois brls, des chteaux
pills, mais c'tait par des paysans, par des gens comme nous et
on cherchait  les excuser en supposant que les seigneurs les
avaient attaqus les premiers. On commena pourtant  se quereller
en paroles; personne ne parlait de rpublique, on ne savait encore
ce que c'tait, mais on se disputait pour la religion. Les moines,
qui s'taient tenus cois, prirent du dpit, un jour que les deux
jeunes frres Cyrille et Pascal dcamprent de bon matin, jetant
comme on dit, et pour tout de bon, le froc aux orties. On en fit
des rises dans la paroisse. Trois des quatre religieux qui
restaient s'en fchrent et commencrent  prcher contre l'esprit
rvolutionnaire. Ils taient pourtant aussi en rvolution chez
eux. Le pre prieur tant mort, ils ne lui avaient pas nomm de
successeur faute de s'entendre, et ils vivaient en rpublique sans
commandement et sans discipline.

Le petit frre, que l'on commenait tout doucement  appeler
M. milien, vu qu'il ne cachait  personne son intention de ne pas
rester au couvent, se taisait par biensance sur les querelles
d'intrieur dont il tait tmoin; mais, me connaissant trs
secrte, il me les racontait quand nous tions seuls. Je sus par
lui que le pre Fructueux, ce gros brutal que nous n'aimions pas,
tait le meilleur et le seul sincre des quatre. Il n'tait certes
pas content de voir le moutier en vente, car il croyait la vente
srieuse et prochainement ralisable; mais il tait rsolu  ne
rien faire de mal pour l'empcher, tandis que les autres, surtout
le pre Pamphile, conseills et pousss par des lettres et des
avis secrets, parlaient de faire battre les paysans, d'ameuter les
plus dvots en effrayant les consciences contre ceux qui n'avaient
pas de scrupules religieux par rapport aux biens d'glise, enfin
ils souhaitaient la guerre civile parce qu'on leur avait persuad
que Dieu la voulait, et, s'ils eussent t plus hardis ou plus
habiles, ils nous eussent tourns les uns contre les autres.

Un soir, comme, aprs avoir fait souper mes deux grands cousins,
je m'en retournais coucher chez la Mariotte, milien vint me
prendre  part.

-- coute, me dit-il, c'est un secret entre nous deux. Il y a assez
d'agitation dans la commune, il ne faut point bruiter ce que je
vais te dire. Je n'ai pas vu ce soir le pre Fructueux au souper.
On s'tait beaucoup querell avec lui dans la journe, on a dit
qu'il tait malade. Je me suis gliss dans sa cellule, il n'y
tait pas, et, comme je le cherchais partout, on m'a dit qu'il
tait en punition, que cela ne me regardait pas et que j'eusse 
rentrer dans ma chambre. J'ai parl avec sincrit, disant que
punir un frre pour une diffrence d'opinions politiques me
paraissait un abus de pouvoir. Je voulais savoir en quoi
consistait la punition. On m'a impos silence et on m'a menac de
m'enfermer aussi. Donc, le pauvre moine est enferm quelque part.
J'ai vu que je ne ferais que lui nuire en insistant, que tout
tait chang et qu'on allait employer la rigueur. Je suis entr
dans ma cellule sans rien dire, comme si je me soumettais, mais
tout aussitt j'ai fait le chat, je suis sorti par la fentre,
j'ai march sur les toits, j'ai gagn un endroit par o la
descente est possible, et me voil. Je veux savoir o est ce
pauvre conome. Si c'est dans le cachot, et je le crains, c'est un
endroit affreux et ils peuvent l'y faire beaucoup souffrir, ne
fut-ce que de jener, ce qui serait pour lui une grande
mortification, car il est habitu  bien vivre et  ne se refuser
rien. Or, je sais le moyen de pntrer, non pas dans le cachot,
mais dans un petit couloir par o le cachot prend un peu d'air.
J'ai essay plusieurs fois de savoir si une personne mince pouvait
s'y glisser pour parler aux prisonniers et leur porter secours, je
n'ai jamais pu y passer, et pourtant il ne s'en fallait pas de
beaucoup: j'ai les paules larges, mais, toi, qui es menue comme
une quenouille, tu y passeras sans peine. Viens donc; quand je
saurai si le moine est l, j'aviserai  le dlivrer. S'il n'y est
pas, je dormirai tranquille, car, dans ce cas, sa pnitence ne
sera pas bien cruelle.

Je ne fis aucune rflexion. J'tai mes sabots pour ne pas faire de
bruit sur le roc, et, par un sentier de chvres qui tombait tout
droit sur les derrires du moutier, je suivis milien. Il me fit
descendre encore dans une petite coupure  pic en me prenant dans
ses bras, et de l, nous nous glissmes dans une espce de caveau.
Je connaissais bien tous ces recoins o la btisse et le rocher ne
se distinguaient plus gure l'un de l'autre; il n'est pas
d'endroits mystrieux o les enfants ne pntrent; mais je ne
savais pas ce qu'il y avait derrire une lucarne paisse et ferme
 clef qui terminait le caveau. Il y avait longtemps qu'milien,
qui tait plus fureteur que pas un, connaissait l'endroit, et
avait remarqu que, depuis le matin, cette lucarne tait ouverte,
ce qui prouvait qu'il devait y avoir quelqu'un dans le cachot
puisque c'en tait la prise d'air.

-- C'est l qu'il faut que tu passes, me dit-il, vois si tu le peux
sans te faire de mal.


VII

Je ne voyais pas mme le trou noir o je devais m'engager; car,
outre qu'il faisait nuit, le caveau tait obscur en plein jour et
on n'y allait qu' ttons. Je n'hsitai pas et je passai trs
facilement. Je rampai jusqu' la grille d'un petit soupirail et
j'coutai. D'abord, je n'entendis rien, et puis je saisis quelque
chose comme des mots dits tout bas; enfin la voix s'leva assez
pour que je reconnusse celle de l'conome. Il disait ses prires
en gmissant. Je l'appelai avec prcaution. Il eut peur et se tut
brusquement.

-- Ne craignez rien, lui dis-je, c'est moi, la petite Nanette
amene par le petit frre milien, qui est l aussi derrire moi
pour savoir si vous souffrez.

-- Ah! mes braves enfants, rpondit-il, merci! Dieu vous bnisse!
certes oui, je souffre, je suis mal, car j'touffe; mais vous n'y
pouvez rien.

-- Peut-tre aussi que vous avez faim et soif?

-- Non, j'ai du pain et de l'eau, et je m'arrangerai pour dormir
sur la paille. Une nuit est bientt passe et peut-tre que demain
ma pnitence sera finie. Retirez-vous; si milien tait surpris
essayant de me porter secours, il serait puni comme moi.

Je m'en revins  reculons vers milien, qui me pria de retourner
lui dire ceci:

-- Une nuit n'est rien; mais, si vous devez rester ici davantage,
nous le saurons et nous ferons en sorte de vous dlivrer.

-- Gardez-vous-en bien! s'cria-t-il, je dois me soumettre, ou mon
sort serait pire.

Il n'tait pas_ _facile de parlementer longtemps, car j'touffais
dans ce boyau de maonnerie et je retirais au prisonnier le peu
d'air qu'il avait. Quand je revins prs d'milien:

-- Je vois une chose certaine, lui dis-je; c'est que, si vous
rentrez au moutier, vous serez trait comme ce pauvre_ _frre.

-- Sois tranquille, rpondit-il, je serai trs prudent. Si le pre
Fructueux ne reparat pas demain, je sais o il est et je verrai
ce que je dois faire. Comme j'ai  le dlivrer, je ne suis pas si
simple que de me faire coffrer moi-mme.

Nous nous sparmes.

Le lendemain, le prisonnier tait toujours dans le cachot et le
surlendemain aussi. Nous lui parlions chaque soir et je russis 
lui faire passer un peu de viande qu'milien droba pour lui et
qui lui fit grand plaisir  sentir; mais il nous dit ensuite qu'il
n'avait pu manger parce qu'il se sentait malade. Sa voix tait
affaiblie et, le soir du troisime jour, il semblait n'avoir plus
la force de nous rpondre. Tout ce que nous pmes comprendre,
c'est qu'il devait rester l jusqu' ce qu'il et jur quelque
chose qu'il ne voulait pas jurer. Il aimait mieux mourir.

--  prsent, me dit milien, il n'y a rien  mnager, ce serait
lche! Viens avec moi chez le maire, tu tmoigneras de la vrit.
Il faut que le magistrat somme les moines de dlivrer ce
malheureux.

Ce ne fut pas aussi facile qu'il se l'imaginait. Le maire tait un
bien brave homme, mais pas trop hardi. Il avait gagn du bien en
affermant la meilleure mtairie des moines, et il ne savait plus
trop s'ils ne redeviendraient pas les matres. Il disait bien que
l'conome tait le seul bon de la communaut et qu'elle aurait d
le nommer suprieur; mais il ne voulait pas croire que les frres
eussent l'intention de le laisser mourir en prison.

Heureusement, d'autres municipaux arrivrent et milien leur parla
trs vivement. Il leur rappela que la loi rompait les voeux et
dcrtait la libert des religieux. Le devoir de la municipalit
tait de faire respecter la loi, il n'y avait pas  aller contre.
Si celle de Valcreux s'y refusait, il partirait sur l'heure pour
la ville o il trouverait bien des magistrats plus courageux et
plus humains.

Je fus toute contente de voir le feu qu'il y mettait, et, par
prires et caresses, je plaidai aussi auprs du maire, qui
m'aimait beaucoup et me questionnait sur le cachot du moine,
sachant bien que je ne dirais que la vrit.

-- Allons, allons, dit-il, il nous faut marcher, nous autres vieux,
devant le commandement de deux enfants! C'est drle tout de mme,
mais on vit dans le temps des changements: nous l'avons voulu, il
faut en supporter la consquence.

-- Vous voyez, lui dit milien, que nous sommes venus  vous avec
tout le respect qui vous est d et avec toute la prudence qu'il
fallait. Nous n'avons dit qu' vous ce qui se passe, tandis que,
si nous avions voulu ameuter les jeunes gens de la commune, le
prisonnier serait dj dlivr; mais ils eussent peut-tre
maltrait les moines, c'est ce que vous ne voulez pas. Allez donc
et parlez au nom de la loi.

Le maire pria trois ou quatre du conseil de l'accompagner.

-- Je confesse, dit-il, que je n'irais pas volontiers seul; c'est
bien doux, bien gentil, les moines; mais, quand on les fche, a
mord, et a a la dent mauvaise.

Ils se rendirent sans bruit au moutier et furent bien reus. Les
moines ne se doutaient de rien; mais, quand le maire leur dit
qu'il avait  leur parler _ tous _au nom de la loi et qu'il ne
voyait point l'conome, ils furent trs embarrasss et le firent
passer pour malade.

-- Malade ou non, nous le voulons voir, conduisez-nous  sa
chambre.

On fit attendre longtemps, on voulait endormir la municipalit et
on lui fit honntement servir du meilleur vin. Le vin fut accept
et aval, on tait trop honnte pour le refuser; mais le maire
s'obstina tout de mme et on le conduisit  la cellule de
l'conome. On avait eu le temps de l'y ramener en lui disant qu'il
tait pardonn, et, quand le maire le questionna sur sa sant, le
pauvre homme, ne voulant pas trahir ses frres, rpondit qu'il
avait eu une attaque de goutte qui le forait de garder la
chambre. Un moment le maire crut que nous avions menti, mais il
tait assez fin pour deviner tout seul la vrit, et il dit aux
moines:

-- Mes bons pres, je vois bien que le pre Fructueux est trs
malade; mais nous savons la cause de son mal, et nous avons
l'ordre de le faire cesser. Si le pre Fructueux veut vous
quitter, il est libre et je lui offre ma maison; sinon, nous vous
donnons avertissement qu'il y a danger pour vous de lui assigner
un mauvais gte, parce que la loi est l pour le protger, et la
garde nationale pour donner force  la loi.

Les moines firent semblant de ne pas comprendre et le pre
Fructueux refusa poliment la protection qu'on lui offrait; mais
les autres se le tinrent pour dit. Ils n'avaient pas cru que le
maire aurait tant de fermet et la peur les prit. Ds le lendemain
ils tinrent conseil et le pre Fructueux, qui pouvait les perdre
et qui ne le voulait pas, fut nomm suprieur des trois autres. Il
fut soign et choy, et ne se vengea point. Ds lors, ils se
tinrent tranquilles; mais ils devinrent bien qu'milien avait agi
contre eux et ils le dtestrent  mort, sans oser le lui
tmoigner ouvertement.

Cette aventure acheva de nous rendre grands amis, milien et moi.
Nous avions travaill ensemble  une chose dont nous nous
exagrions peut-tre la consquence parce qu'elle flattait notre
petit orgueil, mais o nous avions port une grande bonne volont
et brav quelque danger. Il n'et pas fallu nous traiter en
enfants.  partir de ce jour-l, milien devint si raisonnable
qu'on ne le reconnaissait plus. Il chassait toujours, mais pour
donner son gibier aux pauvres malades, et il ne s'en servait plus
pour festiner sur l'herbe avec les jeunes camarades de la
montagne. Il lisait beaucoup, des livres et des journaux qu'il
faisait venir de la ville, et puis des livres du couvent, car il
disait que, dans le fatras, il y en avait quelques-uns de bons. Il
m'enseignait assidment et, durant l'hiver o les veilles sont
longues, je fis beaucoup de progrs et j'arrivai  comprendre
presque tout ce qu'il me disait.

N'ayant plus de loyer  payer aux moines et gagnant quelque chose,
car je commenais  aller en journes et je travaillais  la
lingerie du couvent, je n'tais plus dans la misre. Mes lves me
rapportaient, car ce fut la mode chez nous d'apprendre  lire
jusqu' ce que la vente des biens nationaux ft faite; aprs on
n'y songea plus. Mais j'avais un second agneau et je vendis le
premier assez bien, ce qui me permit d'acheter une seconde brebis;
on me donna deux poules qui, tant bien soignes, furent bonnes
pondeuses. Je fus toute tonne, au bout de l'anne, d'avoir
conomis cinquante livres.

Mes grands cousins s'tonnaient de mon industrie, eux qui
gagnaient quatre fois comme moi et ne savaient rien mettre de
ct; mais, voyant que je me mettais en mesure de pouvoir les
loger pour rien, ils furent assez raisonnables pour rparer la
toiture et pour largir ma bergerie.

Au printemps de 1791, une grande nouvelle nous arriva: la loi nous
accordait huit mois de dlai pour payer les biens nationaux.
Alors, ce fut comme une vole d'alouettes qui s'abat sur un champ,
et en trois jours tout le monde acheta. Ces lots taient tout
petits et si bon march que toutes les menues terres du val y
passrent. Chacun en prit ce qu'il put, et le pre Pamphile, qui
faisait le goguenard, eut beau donner  entendre qu'on ne les
garderait pas longtemps, parce qu'il arriverait malheur  ceux qui
tremperaient dans le sacrilge, il n'y eut que bien peu de
croyants  son dire. D'ailleurs, le pre Fructueux lui imposait
silence, il voulait respecter la loi malgr le chagrin qu'il en
avait. Pour moi, je pus acheter ma maison pour trente-trois francs
et je me trouvai encore  mme de rendre la cotisation qui avait
t faite pour moi  la fte de la Fdration, en priant le maire
de la donner aux pauvres. Je me tenais pour riche, puisque je me
voyais propritaire et qu'il me restait encore quinze francs, la
restitution faite.

La seule chose qu'aucun de nous ne pouvait songer  acheter,
c'tait le moutier, avec ses grands btiments et les terres de_
_rserve qui, tant de premire qualit, eussent mont trop haut
pour nos petites bourses. On pensait donc que les moines y
resteraient longtemps sinon toujours, lorsque, dans le courant du
mois de mai, un monsieur se prsenta assist du maire et d'un
magistrat de la ville, et, montrant des papiers qui prouvaient
qu'il tait acqureur du moutier et de ses dpendances, il fit
sommer par huissier la communaut de lui cder la place.

Sans doute, les trois moines qui avaient lu le pre Fructueux
pour leur suprieur avaient fini par comprendre qu'il
n'empcherait rien. Ils avaient pris leurs prcautions pour
trouver un gte ailleurs, car ils n'attendirent pas la sommation,
et, quand le nouvel acqureur entra dans le moutier, il n'y trouva
que le suprieur tout seul, qui comptait de l'argent et crivait
sur un registre.

milien, qui tait prsent  l'entrevue, car le pre Fructueux
l'avait pri de l'aider  faire ses comptes, m'a racont comment
les choses se passrent.

D'abord, il faut dire qui tait l'acqureur. C'tait un avocat
patriote de Limoges qui comptait revendre et faire une bonne
affaire si la loi tait maintenue, mais qui savait bien qu'en
temps de rvolution il y a de gros risques, et qui tait dcid 
les courir par dvouement  la Rvolution. Voil ce qu'il expliqua
au suprieur, qui le recevait trs poliment et l'invitait 
raisonner avec lui.

-- Je vous crois, lui rpondit-il, vous avez la figure d'un honnte
homme, et je sais que vous avez bonne rputation. Pour moi, j'ai
toujours cru que la vente de nos biens se raliserait aussitt que
l'assemble donnerait des facilits pour le payement. Puisque
voil la chose faite, je n'ai qu' m'y soumettre. Mais vous me
trouvez faisant les comptes de ce que la communaut possdait en
numraire, et je voudrais savoir, de M. le maire ici prsent, 
qui je dois le remettre, puisque nous n'avons plus droit qu' une
pension de l'tat.

M. Costejoux (c'tait le nom de l'acqureur) fut tonn de la
bonne foi du suprieur. Il avait beaucoup de prventions contre
les moines, et ne put s'empcher de lui demander si les autres
membres de la communaut abandonnaient aussi fidlement leur
numraire.

-- Monsieur, rpondit le suprieur, vous n'avez point  vous
occuper de mes frres en religion. Ils sont partis sans rien
emporter de ce qui tait le bien commun. Ils n'eussent pu le
faire, puisque j'tais  la fois leur suprieur et leur caissier.
Si on a le soupon de quelque dtournement, c'est sur moi seul
qu'il doit tomber.

Le maire affirma que personne n'avait de soupons, l'avocat
s'excusa de la parole qu'il avait dite, et le magistrat de la
ville dclara qu'il s'en rapporterait  la sincrit du suprieur.
Il reut la somme, qui tait de onze mille francs et qui devait
tre restitue  l'tat. Il en donna quittance et il engagea le
suprieur  faire valoir ses droits  la pension promise.

-- Je ne ferai rien valoir et je ne veux pas de pension, rpondit-
il; j'ai une famille aise qui me recevra fort bien et me
restituera mme ma part de patrimoine, puisque je ne suis plus
lgalement dans les ordres.

L'acqureur, le voyant si dsintress et si soumis  la loi, le
pria de ne pas se croire expuls brutalement par lui, et il
l'engagea  rester plusieurs jours et davantage s'il le dsirait.
Le suprieur remercia et dit qu'il tait prt  partir depuis
longtemps.

Alors on s'occupa du pauvre petit frre, qui tait l sans un sou
vaillant et avec l'habit qu'il avait sur le corps.

-- Et vous, monsieur, lui dit le magistrat de la ville, a-t-on
avis  votre existence?

-- Je l'ignore, rpondit le petit frre.

-- Qui donc tes-vous?

-- milien de Franqueville.

-- Alors... nous n'avons point  nous inquiter de vous; votre
famille est des plus riches de la province et vous allez la
rejoindre?

-- Mais, dit milien avec un peu d'embarras, je n'ai reu d'elle
aucun ordre et je ne sais pas o elle est.

L'acqureur, le maire et le magistrat se regardrent avec
tonnement.

-- Est-il possible, s'cria l'acqureur, qu'on abandonne ainsi...?

-- Pardon, monsieur, reprit milien, vous parlez devant moi et je
n'autorise personne  blmer mes parents.

-- C'est fort bien pens, reprit M. Costejoux; mais il faut
pourtant que vous connaissiez votre position. Vos parents ont
quitt la France, et, si leur absence se prolonge, ils seront
considrs comme migrs. Or, vous n'ignorez pas qu'il est
question de dpossder les migrs, et vous pourriez bien vous
trouver sans ressource; car, si la guerre nous est dclare, la
confiscation de vos biens et de ceux des nobles qui auront pass 
l'ennemi, sera le premier dcret que rendra l'Assemble.

-- Jamais mon pre et mon frre ne feront pareille chose! s'cria
milien, et j'en suis si sr, que je compte m'engager comme soldat
si, pour quelque raison que j'ignore, mes parents sont dans
l'impossibilit de rentrer en France et de s'occuper de moi.

-- Voil de bons sentiments, dit l'acqureur; mais, en attendant
que nous ayons la guerre et que vous ayez l'ge de la faire,
permettez-moi de m'occuper de vous. Je ne veux point prendre
possession de la prison o l'on vous a mis, pour vous jeter sur le
pav; restez donc ici jusqu' ce que j'aie pris des informations
sur les moyens d'existence qui vous sont dus par votre famille.
Elle a laiss dans sa terre un intendant qui doit avoir reu
quelques instructions, et  qui je me charge de rafrachir la
mmoire.

-- Peut-tre n'en a-t-il reu aucune, rpondit milien; mes parents
n'ont pas d croire  la vente des couvents. Ils pensent donc que
je n'ai besoin de rien.

-- Ne payaient-ils pas une pension pour vous dans cette maison?

-- Non, rien, dit le suprieur; la communaut devait recevoir vingt
mille francs, le jour o il recevrait la tonsure.

-- Je comprends le march, dit M. Costejoux au magistrat; on
voulait enterrer le cadet et on intressait les moines 
entretenir sa vocation.

Le suprieur sourit et dit  milien:

-- Quant  moi, mon cher enfant, je ne vous ai jamais cach que
c'en tait fait des couvents et je ne vous ai jamais beaucoup
tourment pour y chercher votre avenir.

Ils se serrrent la main tristement, car, depuis l'aventure du
cachot, ils s'aimaient et s'estimaient beaucoup l'un l'autre.
milien pria firement l'avocat de ne pas s'occuper de lui, vu
qu'il n'tait point d'humeur  devenir vagabond et que, sans
sortir de la commune, il trouverait bien  occuper ses bras sans
tre  la charge de personne. Le magistrat se retira et
l'acqureur se consulta avec le maire tout en examinant les
btiments du moutier. Quand ils revinrent vers le prieur,
M. Costejoux avait pris une rsolution  laquelle on ne
s'attendait point.


VIII

Voici comment parla M. Costejoux:

-- Monsieur le prieur, je viens d'apprendre de M. le maire des
particularits sur vous et sur le jeune Franqueville, qui me font
votre ami  tous deux, si vous voulez bien me le permettre. Nous
pouvons nous rendre mutuellement service, moi en vous confiant mes
intrts, vous en acceptant la gestion de ma nouvelle proprit.
Je ne compte ni l'habiter ni l'exploiter moi-mme, -- mes
occupations ne me le permettent pas, -- ni songer  la revendre
avant quelques annes, car je veux courir tous les risques de
l'affaire. Restez donc ici tous deux et gouvernez les choses comme
si elles taient vtres. Je sais que je puis avoir une confiance
absolue dans les comptes que vous me rendrez. Je n'exige qu'une
chose, c'est que vous ne donnerez asile  aucun membre du clerg.
 tout autre gard, vous pouvez vous considrer comme chez vous et
fixer vous-mme la part que vous souhaitez prlever sur le produit
des terres que je vous donne  exploiter.

Le pre Fructueux fut fort surpris de cette offre et il demanda 
rflchir jusqu'au lendemain. Le maire offrit le souper, qui fut
accept de bonne amiti et on y entrana milien, qu'on tait
tonn et content de trouver dans les sentiments d'un bon patriote
et d'un bon citoyen.

Quand il se retrouva seul avec le prieur (c'est ainsi que l'on
continua  appeler le pre Fructueux, bien qu'il n'et gouvern la
communaut que durant six semaines), il lui demanda conseil.

-- Mon fils, rpondit le brave homme, nous voil comme deux
naufrags sur une terre nouvelle. Moi, je n'ai pas longtemps 
vivre, encore que je ne sois pas trs vieux et que j'aie de
l'embonpoint; mais, depuis le cachot, j'ai une oppression qui me
mne durement et je ne crois pas m'en remettre. Je n'ai pas menti
en disant  M. Costejoux que j'avais une famille et un petit
patrimoine, mais je puis t'avouer que ma famille m'est devenue
bien trangre et que, si je peux compter sur ses bons procds,
je ne suis pas sr de me faire  ses ides et  ses habitudes. Je
suis entr au moutier de Valcreux  seize ans, comme toi, il y a
justement aujourd'hui cinquante ans. J'y ai souffert  peu prs
tout le temps, tantt d'une chose, tantt d'une autre: je n'aurais
peut-tre souffert ni plus ni moins ailleurs; mais,  prsent, je
souffrirais beaucoup plus du changement que de toute autre chose.
On ne quitte pas une maison que l'on a gouverne si longtemps sans
y laisser son me. Ne plus voir ces vieux murs, ces grosses tours,
ces jardins et ces rochers que j'ai toujours vus, me semble
impossible. Donc, j'accepte la gestion qui m'est offerte et
j'espre finir mes jours l o j'ai pass ma vie. Quant  toi,
c'est une autre affaire; tu ne peux pas aimer le couvent et il
n'est pas possible que ta famille t'oublie quand elle saura qu'il
n'y a plus de couvents. Mais qui sait ce qui peut arriver de tes
parents et de ta fortune? Ton pre, avec qui j'ai chang quelques
lettres, est un homme du temps pass, qui n'a pas cru  ce qui
nous arrive et qui y croira peut-tre trop tard, quand il ne sera
plus temps d'aviser. J'ai su, et je n'ai pas voulu te dire, mais
tu dois savoir enfin que les paysans de Franqueville ont beaucoup
maltrait vtre chteau. Sans l'intendant, qui est trs malin et
trs adroit, ils l'eussent brl; mais ils comptent que les terres
seront mises en adjudication comme te l'a dit cet avocat, et il
n'y aurait pas sret pour ta famille et pour toi-mme  y
retourner de si tt. Reste donc avec moi, pour voir venir les
vnements. Si tu allais ailleurs, si tu prenais un parti
quelconque sans l'agrment de ton pre, il pourrait en tre fort
mcontent et s'en prendre  moi, au lieu que, s'il te retrouve o
il t'a mis et o il te laisse, il ne pourra pas trouver mauvais
que tu y acceptes une condition qui t'empche de mourir de faim.

-- Mais quelle sera cette condition? demanda milien. Que ferai-je
pour gagner le pain que vous m'offrez de partager avec vous?

-- Tu tiendras mes comptes et tu dirigeras les travaux. Au besoin,
tu travailleras toi-mme puisque tu aimes le travail du corps.
Moi, j'avoue que ce n'est pas mon got.

L-dessus, il alla se coucher, et milien vint, ds le lendemain
matin, me consulter, comme si j'eusse t une personne capable de
lui donner un bon conseil. Il me sembla que le prieur avait donn
les meilleures raisons et j'engageai mon ami  demeurer prs de
lui.

-- Si vous partiez, lui dis-je, je ne sais pas ce que je
deviendrais. J'ai pris une si grande attache pour vous, que je
crois bien que je vous suivrais, quand je devrais mendier mon pain
sur les chemins.

-- Puisque c'est comme cela, rpondit-il, je resterai tant que je
le pourrai, car j'ai pour toi la mme amiti que tu me portes, et
je ne te quitterais pas sans un chagrin aussi grand que je l'ai eu
quand il m'a fallu quitter ma petite soeur.

-- Et vous n'avez toujours pas de ses nouvelles? Est-ce qu'on
l'aura laisse seule  Franqueville?

-- Oh non! je sais qu'elle devait entrer dans un couvent de filles,
en mme temps que j'entrais ici.

-- Et o sera ce couvent?

--  Limoges. Mais tu me fais songer qu'elle a pu tre mise dehors
comme les autres, et,  prsent que je suis libre, j'irai savoir
de ses nouvelles.

--  Limoges? C'est bien loin, mon Dieu, et vous ne savez pas
seulement le chemin!

-- Je le trouverai bien, va, et ce n'est qu' une quinzaine de
lieues d'ici.

Son voyage fut dcid et le prieur n'y fit pas d'opposition. Mme
l'acqureur, qui tait trs content d'avoir mis le soin et
l'exploitation de son nouveau domaine en bonnes mains, s'offrit 
emmener milien et  l'aider dans ses recherches, car il n'avait
pas ou dire dans sa ville que la petite Franqueville y et t
mise dans un couvent quelconque, et il craignait que son frre ne
st pas la retrouver. Il l'engagea seulement  prendre des habits
comme tout le monde, car, bien que dans ce temps-l on ne courut
pas encore sus aux gens d'glise, on n'aimait pas, quand on tenait
pour la rvolution,  se montrer en leur compagnie. milien courut
pour reprendre l'habillement qu'il avait avant d'endosser le froc,
sans songer que, depuis trois ans, il avait grandi de toute la
tte et grossi d'autant. Mon cousin Pierre, qui tait  peu prs
de son ge et de sa taille, avait un habillement de droguet tout
flambant neuf que je l'engageai  lui prter. Mais il ne s'en
souciait point et parla de le lui vendre; milien n'avait pas
d'argent, et, ne sachant quand il en aurait, il n'osait en
emprunter  personne. Ah! que je fus contente et fire alors, de
pouvoir lui offrir mes quinze francs! Aprs bien des difficults,
il les accepta de moi. Avec la moiti, il acheta  Pierre son
habillement complet, qui, selon moi, l'embellissait beaucoup, et
il mit le reste dans sa poche pour n'tre  la charge de personne
durant le voyage.

Quand M. Costejoux le vit ainsi quip, il se prit  rire d'un air
malin, mais bienveillant quand mme.

-- Ah! Ah! monsieur le vicomte, lui dit-il, -- car, malgr votre
essai de noviciat, nul ne peut vous empcher d'tre le vicomte de
Franqueville, votre frre an tant comte et votre pre marquis,
-- vous voil sous la livre du paysan; mais sans doute vous
comptez vous habiller autrement  la ville?

-- Non, monsieur, rpondit milien, je ne pourrais pas, et, si vous
rougissez d'un paysan en votre compagnie, j'irai de mon ct et
vous irez du vtre.

-- L'avocat, riant tout  fait, c'est bien ripost, dit-il, vous me
donnez une leon d'galit, mais je n'en avais pas besoin. Soyez
sr que nous nous entendrons et ferons bon mnage.

Arriv  Limoges, milien, aid de M. Costejoux, chercha sa soeur
dans tous les couvents. Ils existaient encore par tolrance et
faute d'acheteurs; mais sa soeur ne s'y trouvait point et il se
rendit  Franqueville pour avoir de ses nouvelles.

On ne le reconnut pas tout de suite, chang comme il tait de
taille, de visage et de costume. Il put pntrer dans le chteau
et parler  l'intendant, qui fut bien surpris quand il se nomma,
et fit comme s'il ne croyait pas que ce ft lui. Il s'obstina mme
 lui dire:

-- Vous prtendez tre le vicomte de Franqueville et il est
possible que vous le soyez, mais il est possible que vous ne le
soyez pas, car vous ne produisez aucune lettre qui vous recommande
et aucun papier qui prouve ce que vous dites. Dans tous les cas,
je n'ai reu aucun ordre qui vous concerne. Vos parents sont
migrs et ne paraissent vouloir rentrer qu'avec l'tranger. C'est
trs fcheux pour eux et pour vous, car vos biens seront vendus et
vous n'en aurez rien. En attendant, je ne puis disposer de leurs
revenus que sur un ordre crit de leur main ou sur l'injonction
des lois, et, puisque vous ne pouvez rien produire, je ne puis
rien vous donner.

-- Je ne suis pas venu vous demander de l'argent, rpondit
firement le pauvre petit vicomte, je n'en ai pas besoin.

-- Ah! vous avez des ressources? vous avez eu part au trsor du
couvent de Valcreux, car je n'imagine pas que les moines aient t
assez simples pour ne pas se le partager en partant?

-- Il n'y avait pas de trsor au couvent de Valcreux, et le peu
d'argent que l'on avait en rserve a t rendu  l'tat par M. le
prieur. Mais tout cela ne vous regarde pas et ne vous intresse en
aucune faon, puisque vous vous obstinez  ne pas me reconnatre
pour ce que je suis; je viens simplement vous demander o est ma
soeur, et j'espre que vous n'avez pas de raison pour me le
cacher.

-- Je n'en ai pas; votre soeur, puisque vous prtendez tre un
Franqueville, est  Tulle dans ma famille. Il y avait danger pour
elle  rester ici, les paysans tant trs anims contre vous
autres; c'est par miracle que j'ai pu les contenir et je ne dors
pas chez vous sur les deux oreilles, croyez-le bien. J'ai envoy
la petite au loin; elle est bien soigne et je paye ce qu'il faut
pour son entretien.

milien demanda le nom de_ _la parente  qui l'intendant disait
avoir confi l'enfant, et, sur-le-champ, il repartit sans se faire
reconnatre d'aucun domestique et sans songer qu'il donnait raison
par l aux soupons de l'intendant; mais, quand il eut gagn la
sortie du hameau, il se trouva en face d'un vieux domestique de sa
maison qui l'avait toujours beaucoup aim et qui le reconnut tout
d'un coup en s'criant:

-- M. milien!

milien avait le coeur gros, il se jeta dans les bras de ce vieux
ami en sanglotant, et tout le village d'accourir et de lui faire
fte. On l'aimait, lui, on le savait victime de l'ambition de son
an et des fausses ides de sa famille, on se souvenait de
l'avoir vu_ _abandonn  lui-mme, vivre en gal avec les plus
pauvres. Les ttes se montrent; on avait aim l'intendant tout le
temps qu'il avait apais les colres en annonant la vente des
biens des migrs; mais on voyait bien qu'il trompait le monde, et
que, s'il conservait avec soin la proprit de ses matres, c'est
qu'il esprait l'acheter pour son compte: il tait riche, il avait
assez vol pour l'tre. On voulait le pendre, porter milien en
triomphe, le rinstaller dans le chteau de ses pres et le
prendre pour seigneur; on n'en voulait plus d'autre que lui.

Il eut bien de la peine  les apaiser et  leur prouver qu'il ne
pouvait aller en rien contre la volont de son pre. Et puis la
chose la plus presse pour lui tait de retrouver sa soeur, qui
tait peut-tre fort mal, car plus on lui disait que l'intendant
tait un coquin, plus il avait sujet de craindre et de se_ _hter.
Il fallut qu'on le laisst partir. Mais le vieux domestique, qui
s'appelait Dumont, voulut le suivre et le suivit.

Ils prirent la patache et s'en allrent  Tulle. Ils trouvrent en
effet la pauvre petite Louise chez une vieille furie qui la
privait de tout et la frappait quand elle se mettait en rvolte.
Elle raconta toutes ses peines  son frre et les voisins
assurrent qu'elle ne disait que la vrit. Si la vieille recevait
une pension pour elle, elle la gardait et lui faisait manger des
corces de chtaigne et porter des guenilles.

milien fut si indign et si dsol, que, sans voir la vieille et
sans consulter personne, il prit sa soeur et s'en alla tout droit
au moutier avec le vieux Dumont qui avait quelque argent et ne
voulait point quitter ces pauvres enfants abandonns.

Pour en finir avec l'aventure de cet enlvement, je dirai ici tout
ce qui s'y rapporte. Le marquis de Franqueville n'avait point de
proches parents dans le pays. La coutume de la famille tant de
supprimer, au moyen des voeux, tous les cadets et toutes les
filles au profit des ans, elle se trouvait isole et n'avait
sous la main personne  qui elle pt confier la gouverne de Louise
et d'milien. Gravement menace dans son chteau, elle tait
brusquement partie, donnant  l'intendant et  la nourrice des
ordres pour que la petite ft vitement mise au couvent.
L'intendant avait trouv plus conomique de la mettre o l'on
sait, et il avait une correspondance avec le marquis o il lui
prsentait les choses comme il l'entendait. Sans doute milien
n'ayant aucun droit de reprendre sa soeur et d consulter
M. Costejoux, qui tait grand lgiste et qui lui et peut-tre
donn le conseil de la conduire chez quelque dame allie ou amie
de sa famille; mais la chose tait faite, il ne put la
dsapprouver, car ces deux mineurs se trouvaient, disait-il, dans
une position singulire, sans parents et comme orphelins, sans
tuteurs et comme mancips par la force des choses. Il blma
beaucoup l'intendant; mais, aprs tout, il n'avait aucun pouvoir
pour lui faire rendre gorge. On tait,  bien des gards, sans
lgislation arrte. Il conseilla  milien d'attendre, et de ne
pas retourner  Franqueville, o sa prsence amnerait malgr lui
de grands dsordres. La vieille parente de l'intendant n'avait
aucun droit de rclamer la petite Franqueville, milien en avait
de meilleurs pour la garder. Il s'agissait seulement d'obliger
l'intendant  fournir quelques fonds pour leur subsistance.
M. Costejoux crivit  Coblentz o taient les Franqueville, mais
ne reut pas de rponse, sans doute parce que ses lettres ne
furent pas reues. Alors, craignant de faire quelque scandale dans
un temps o la moindre chose amenait des effets qu'on n'avait pu
prvoir, il envoya  milien une somme de cinq cents livres qu'il
prit dans sa propre bourse, mais en lui disant, pour ne pas
l'humilier, que cela venait de l'intendant de Franqueville, qui
avait enfin compris son devoir.

La chose fut dmentie par l'intendant lui-mme, qui eut peur et
envoya le double, en chargeant son commissionnaire de dire
qu'milien ayant t reconnu par les gens du village, il lui
faisait excuse et lui fournissait les moyens de placer
convenablement sa soeur, offrant mme de lui envoyer sa nourrice,
qui consentait  aller la voir o elle serait; mais Louise nous
dit que cette nourrice tait fort coureuse d'amusements et
s'occupait fort peu d'elle. On donna quittance de la somme et on
refusa la nourrice. milien retourna  Limoges pour remercier
M. Costejoux et lui restituer son argent. L'avocat admirait
beaucoup la raison, le coeur, le dsintressement du jeune homme.
Il le pria vivement d'installer sa soeur au moutier, d'y vivre 
sa guise, de n'y faire que le travail qui l'amuserait et de se
croire parfaitement acquitt envers lui par la surveillance qu'il
y exerait dans un moment o toutes choses allaient  l'abandon.

IX

Nous voil donc une bande d'amis installs au moutier: le bon
prieur, milien, la petite Louise, le vieux Dumont et moi, car
milien me pria de servir de gouvernante et de compagne  sa
soeur, en mme temps que je m'occuperais du mnage avec la
Mariotte. Mes deux cousins furent employs comme ouvriers 
demeure pour travailler les terres. Cela faisait bien du monde 
vivre sur ce pauvre bien si longtemps nglig et d'un mince
rapport; mais, sauf les deux ouvriers et la Mariotte, qui taient
pays  la journe, nous tions tous rsolus  donner nos soins et
notre travail pour rien et nous smes mettre tant d'conomie dans
le mnage, que le propritaire s'en trouva bien et n'eut pas de
plus grand dsir que de nous garder. Celui qui en faisait le
moins, c'tait le prieur qui devenait de plus en plus asthmatique;
mais, sans lui pourtant, rien n'et march, -- car il fallait une
autorit sur le jeune monde et lui seul avait l'habitude de
commander. Comme nous avions tous un peu d'argent par devers nous,
nous ne voulmes point recevoir d'avances de M. Costejoux. Le
prieur avait  toucher une petite somme que sa famille lui
offrait,  condition qu'on ne reviendrait pas sur les partages. Il
envoya Dumont dans son pays de Guret et parut content de ce qu'il
lui rapporta.

Toutes choses ainsi rgles, nous emes l'innocent gosme de
goter, au milieu de ces temps qui devenaient de plus en plus
malheureux et menaants pour la France, un bonheur extraordinaire.
Il faut dire, pour nous justifier, que nous ne savions presque
plus rien de ce qui se passait et que nous commenmes bien vite 
n'y plus rien comprendre. Tant que la communaut avait exist, on
y avait reu des gazettes, des ordres du district, des avis du
haut clerg. On n'envoyait plus rien au prieur, le clerg
l'abandonnait et le blmait d'avoir pactis avec l'ennemi en
acceptant l'hospitalit et la confiance de l'acqureur. Les
paysans, ivres de joie d'avoir achet des terres, ne songeaient
plus qu' entourer d'pines et de pierres leurs prcieux petits
lopins. On travaillait avec une ardeur qu'on n'avait jamais eue
et, comme on se querellait souvent sur les bornages des
acquisitions, on ne songeait plus  se disputer sur la religion et
la politique. Mme on tait devenu plus religieux que du temps des
moines. Le moutier n'tant plus glise paroissiale, on n'y disait
plus la messe; mais, sur la demande des habitants, le prieur
faisait sonner l'anglus matin et soir et  midi. Il y avait
longtemps qu'on ne disait plus la prire, mais il n'y a rien que
le paysan aime mieux que le son de sa cloche. Elle lui marque la
fin et le commencement de sa journe et lui annonce, au milieu du
jour, l'heure de son repas qui est aussi une heure de repos. Plus
tard, quand les cloches du moutier furent rquisitionnes pour
servir  faire des canons, il y eut une grande consternation. Une
paroisse sans cloches, disait-on, est une paroisse morte. Et je
pensais comme les autres.

Mais, avant d'arriver  ces temps malheureux o tant de choses
surprenantes m'arrivrent, je veux dire comme nous tions
tranquilles, imprvoyants et comme isols du monde entier, dans
notre pauvre Valcreux et dans notre vieux moutier.

milien tait si modeste en_ _ses gots, qu'il se croyait riche
pour toute sa vie avec ses mille francs. Il les avait confis 
M. Costejoux, qui lui promettait de les faire bien valoir, ce dont
milien ne prenait aucun souci, car il n'a jamais rien entendu aux
affaires; mais il tait bien aise que l'acqureur qui lui avait
tmoign tant de confiance ft nanti de son petit avoir. Il
n'avait d'autre soin en l'esprit que de rendre sa petite soeur
heureuse, en attendant que leur famille pt s'occuper de leur
sort. Il ne voulait rien lui refuser. Il tait si fier et si
content de l'avoir sauve! c'tait encore mieux que d'avoir
dlivr du cachot le pre Fructueux. Il n'avait pas de sujet
d'inquitudes, sentant dans M. Costejoux un ami_ _vritable qui ne
l'abandonnerait point et pour lequel il travaillait de sa tte
comme un commis, et de ses bras comme un ouvrier. Il avait pris un
peu d'autorit sur le prieur, qui tait aussi colre qu'il tait
bon et qui, ne pouvant plus crier et gourmander,  cause de son
asthme, enrageait d'autant plus pour la moindre vtille. milien
le raisonnait et m'appelait  son aide, car le pauvre prieur
m'coutait plus volontiers encore et ne se fchait plus ds que je
lui avais promis de faire aller les choses et les gens comme il le
voulait. La petite Louise revenait  la sant aprs avoir t
d'abord bien chtive. La Mariotte travaillait comme deux, et mes
cousins comme quatre,  cause de la bonne nourriture que nous leur
faisions sans rien gaspiller; le vieux Dumont, qui tait encore
leste, faisait les courses et commissions et n'entendait pas mal
le jardinage. Mais il faut dire que cet homme, le meilleur et le
plus dsintress du monde, avait un dfaut. Il buvait le dimanche
et rentrait toujours ivre ce soir-l; -- il ne dpensait que son
propre argent et n'tait pas mchant dans le vin. Le prieur le
sermonnait et, tous les lundis, il jurait de ne pas recommencer.

Quant  moi, j'tais la plus heureuse de la colonie. Je me voyais
utile  des personnes que j'aimais plus que tout, et je trouvais
dans mon activit et dans ma force de corps et de volont, une
gat que je n'avais jamais connue.  seize ans, j'tais dj
aussi grande que je le suis  prsent, point belle du tout, la
petite vrole m'ayant laiss des traces qui se voyaient encore un
peu; mais j'avais, disait-on, une bonne figure qui donnait
confiance, et M. Costejoux, qui venait quelquefois, disait que je
me tirerais de tout dans la vie parce que je saurais toujours me
faire des amis. J'tais contente qu'il me dt cela devant milien,
qui, tout aussitt, me prenait la main, la serrait dans les
siennes et ajoutait:

-- Elle en aura toujours un qui la considrera et la traitera comme
sa soeur et sa pareille.

Il disait la vrit, nous nous aimions comme si la mme mre nous
et mis au monde. Dumont me parlait souvent de la mienne, qui
avait t servante  Franqueville et qu'il avait bien connue. Il
disait que c'tait une personne comme moi, bonne  tout, et se
faisant estimer de tout le monde. Cela me faisait plaisir 
entendre et je me trouvais,  tous gards, si contente de mon
sort, que je ne croyais pas possible qu'il y arrivt du
changement.

J'avais un souci, un seul, mais il avait son importance, c'tait
l'trange humeur de la petite Louise. Quand cette pauvre enfant
nous arriva, toute sale et toute malade, j'eus un gros chagrin de
la voir ainsi, et en mme temps une grande joie d'avoir  la
gurir et  la consoler. milien me la mit dans les bras en me
disant:

-- Ce sera ta petite soeur.

-- Non, lui dis-je, ce sera ma fille.

Et je disais cela d'un si bon coeur, avec de grosses larmes de
tendresse dans les yeux, que toute autre qu'elle m'et saut au
cou; mais il n'en fut rien. Elle me regarda d'un air moqueur et
ddaigneux, et, se tournant vers son frre, elle lui dit:

-- Eh bien, voil une jolie soeur que tu me donnes! Une paysanne!
Elle prtend tre ma mre, elle est folle! Tu m'as dit qu'elle
avait  peu prs mon ge. C'est donc l cette fameuse Nanette dont
tu m'as tant parl en m'amenant ici? Elle est bien laide et je ne
veux pas qu'elle m'embrasse.

Voil tout le compliment que j'en eus pour commencer. milien la
gronda, elle se prit  pleurer et s'en alla bouder dans un coin.
Elle tait fire; on la disait leve dans l'ide qu'elle devait
tre religieuse, et, pour la prparer  l'humilit chrtienne, on
lui avait dit que, ne devant pas avoir part dans la fortune du
frre an, elle tait de trop grande maison pour faire un petit
mariage. Il n'y avait que la pauvret du couvent qui ft un moyen
de rester grande. Elle l'avait cru, les enfants croient ce qu'on
leur rpte tous les jours et  tout propos.

Sa mre ne l'avait jamais caresse, et, sachant qu'il faudrait se
sparer d'elle le plus tt possible et pour toujours, elle s'tait
dfendue de l'aimer. Cette belle dame s'tait jete dans la vie de
Paris et du grand monde, oubliant tous les sentiments de la nature
pour faire de la cour sa famille, sa vie et son seul devoir. Elle
n'aimait pas mme son an, qui, tant destin  passer avant
tout, ne lui appartenait pas plus que ses autres enfants. 
l'poque o j'en suis de mon rcit, madame de Franqueville tait 
l'tranger, trs malade, et elle mourut peu de temps aprs. Nous
ne le smes que plus tard et c'est par la suite du temps que j'ai
connu le peu que j'ai  dire d'elle.

La petite Louise fut leve  Franqueville par sa nourrice, et le
prcepteur qui enseignait, ou plutt qui n'enseignait pas milien,
fut charg de lui apprendre tout juste  lire et  crire un peu._
_La nourrice promettait de lui apprendre ses prires, la couture,
le tricot et la ptisserie. C'est tout ce qu'il fallait pour une
religieuse: mais la nourrice trouva que c'tait encore trop.
C'tait une belle femme qui plaisait  plusieurs et gardait peu la
maison. La pauvre Louise tomba aux soins des filles de cuisine,
qui en firent  leur aise, car, lorsqu'un dsordre est tolr dans
une maison, tous les autres suivent. Tant que l'enfant eut son
frre milien, elle vcut et courut avec lui, faisant la princesse
quand elle rentrait au logis et reprochant trs aigrement  sa
nourrice les torts qu'elle avait, se querellant, boudant,
taquinant les servantes et prenant ensuite trop de familiarits
avec elles puisqu'elle voulait rester matresse et demoiselle.
Quand elle fut spare de son frre, qui la reprenait et la
calmait de son mieux, elle devint pire, et, ne se sentant aime de
personne, elle dtesta tout le monde. Comme elle avait de
l'esprit, elle disait des mchancets au-dessus de son ge. On en
riait; on et mieux fait de s'en fcher, car elle mit sa vanit 
tre mauvaise langue et insulteuse.

Chez la mchante vieille de Tulle, elle expia tous ses dfauts,
mais si durement qu'ils ne firent qu'augmenter, et, quand elle fut
avec nous, ce fut comme une petite gupe en furie dans une ruche
d'abeilles. Il me fallut, ds le premier jour, la prier beaucoup
pour l'engager  se laver et  prendre du linge blanc. Mais, quand
je lui prsentai des habits neufs que j'avais pu me procurer dans
la paroisse de la mme manire que je m'tais procur ceux que
portait milien, elle entra en rage, disant qu'tant demoiselle et
fille de marquise, elle ne porterait jamais des habits de
paysanne. Elle aimait mieux ses guenilles malpropres qui avaient
un reste de faon bourgeoise, et son frre dut les faire brler
pour qu'elle se soumt. Alors elle bouda encore, bien que propre
et jolie avec sa jupe raye et sa petite cornette. Le repas la
consola, il y avait si longtemps qu'elle tait prive de bonne
nourriture! le soir, elle consentit  jouer avec moi, mais  la
condition que je ferais la servante et qu'elle me donnerait des
soufflets. La nuit, elle dormit prs de moi dans une gentille
cellule o je lui avais dress une couchette bien douce et bien
blanche  ct de la mienne. Il y avait encore du trs beau linge
au moutier et elle y fut sensible; mais l'histoire de s'habiller
le lendemain amena encore du dpit et des larmes, et je dus lui
attacher des fleurs sur sa cornette, en lui disant que je la
dguisais en bergre.

Peu  peu cependant, en voyant que, si j'tais douce, c'tait par
bont et non par obligation, elle comprit sa position et se fit au
renversement de toutes les coutumes de l'ancien temps. Jamais elle
n'avait t si heureuse, elle l'a senti plus tard, car elle tait
aime sans chercher  mriter nos complaisances et nos gteries;
mais son coeur n'avait pas de tendresse, et, sans la peur d'tre
plus mal, elle et demand  nous quitter. Pour la rendre moins
exigeante, nous tions forcs de la prendre par son amour-propre
qui tait dj de la coquetterie de femme. Elle eut bien de la
peine  ne plus taquiner ni  maltraiter personne, mais jamais on
ne put la dcider  faire le plus petit travail pour aider les
autres et s'aider elle-mme. Elle tait la seule de la maison qui
se ft servir; on servait volontairement M. le prieur, qui n'tait
point exigeant de ce ct-l; mais, comme Louisette remarqua ds
le commencement qu'il tait au-dessus des autres, elle se dclara
pareille  lui et s'assit de l'autre ct de la table o nous
mangions tous ensemble par conomie. Elle s'y plaa en face du
prieur comme si elle et t la matresse de la maison. Cela fit
rire d'abord, et puis on le tolra, et elle rclama cette place
comme un droit. Un jour que M. Costejoux vint dner, elle ne
voulut point la lui cder, ce qui amusa beaucoup l'avocat et lui
fit donner une grande attention  ce diable de petit caractre. Il
la trouva jolie, la fit babiller, la taquina sur son
_aristocratie, _comme on disait dans ce temps-l, et, en
dfinitive, il la gta plus que nous tous, car, le surlendemain,
il lui envoya de la ville un habillement complet de demoiselle,
avec des rubans et un chapeau  fleurs. Quand il revint, il
comptait d'tre remerci et embrass. Il n'en fut rien, elle tait
mcontente qu'il lui et envoy des souliers plats tout unis, elle
voulait des talons hauts et des rosettes. Il s'amusa encore, il
s'amusa toujours de ces faons de souveraine. Plus il tait ennemi
de la noblesse, plus il trouvait divertissant de voir ce petit
rejeton incorrigible qu'il et pu craser entre ses doigts, lui
sauter  la figure et lui donner des ordres. Ce fut d'abord un
jeu, et cela est devenu comme une destine pour elle et pour lui.

Pour moi qui avais tant rv de cette petite Louise et qui m'tais
donn  elle corps et me, je sentais bien qu'elle me comptait
pour rien quand elle croyait n'avoir pas besoin de moi, et, si
j'obtenais une caresse, c'tait quand elle voulait me faire faire
quelque chose de difficile et d'extraordinaire pour son service.
Le caprice pass, il ne fallait pas compter sur la rcompense, et
souvent il tait pass avant que d'tre satisfait.

Ce fut ce que, dans la langue que je sais parler aujourd'hui, on
appelle une dception: mais j'en pris mon parti et je portai
toutes mes affections sur milien qui les mritait si bien. Je
m'tais imagine que, si sa soeur rpondait  mon amiti, je lui
en donnerais plus qu' lui,  cause qu'elle tait de mon ge et de
mon sexe; elle ne voulut point, et tout mon coeur s'en alla
retrouver le petit frre.

Au mois d'octobre de cette anne-l (91), le bruit d'une prochaine
guerre se rpandit et chacun trembla pour sa nouvelle proprit.
Ce n'tait plus le temps o l'on disait: a m'est gal, tout le
monde ne va pas  l'arme et tout le monde n'y meurt pas. On
comprenait cette fois la cause de la guerre: les nobles et le
grand clerg de France la voulaient contre la rvolution, afin de
reprendre ce que la rvolution venait de nous donner. Cela mettait
le monde en colre, et on se dpchait de labourer et
d'ensemencer. Les jeunes gens disaient que, si l'ennemi venait
chez eux, ils se dfendraient comme de beaux diables. On avait
peur pour ce qu'on avait, mais on sentait quand mme du courage
pour se battre.

M. Costejoux venait un peu plus souvent et milien recommenait 
s'informer des choses du dehors. Un jour de novembre, qu'il avait
appris la maladie de sa mre, il fut frapp de l'ide qu'il ne
reverrait plus aucun de ses parents, car il paraissait certain
qu'ils voulaient marcher contre la France et n'y rentrer qu'avec
l'ennemi. En causant seul avec moi, comme nous revenions du moulin
avec la mule charge d'un sac de grain marchant devant nous:

-- Nanon, me dit-il, ne suis-je pas dans une position bien trange?
si on dclare la guerre, j'ai toujours dit que je me ferais
soldat; mais, s'il me faut tre d'un ct, et mon pre de l'autre
avec mon frre, comment donc ferai-je?

-- Il n'y faut point aller, lui dis-je; si vous veniez  tre tu,
qu'est-ce que votre soeur deviendrait?

-- Costejoux m'a promis de ne pas l'abandonner et de l'emmener chez
lui, avec toi si tu y consens; veux-tu me promettre de ne pas la
quitter?

-- Quand nous en serons l, vous pouvez compter sur moi, malgr que
Louise ne soit gure aimante pour moi et que j'aurai grand chagrin
de quitter mon endroit; mais cette chose que vous dites ne peut
pas arriver, puisqu'il vous faudrait aller contre la volont de
votre pre.

-- Mais sais-tu que, si nous avons la guerre, il faudra que j'en
sois ou que je passe  l'tranger? Tu as bien ou-dire qu'on y
enverrait tous les jeunes gens en tat de porter les armes?

-- Oui, mais ce n'est pas fait: comment pourrait-on forcer tout le
monde? Il faudrait autant d'hommes de marchausse que de gens 
faire marcher. Tenez! Tenez! vous me donnez des raisons parce que
vous avez envie de me quitter et de devenir officier!

-- Non, ma chre enfant, je n'ai pas d'ambition, on ne m'a pas
lev pour en avoir et je n'aime pas la guerre. Je suis n doux et
je n'ai pas le got de tuer des hommes; mais il y aura peut-tre
une question d'honneur et tu ne voudrais pas me voir mpris?

-- Oh non! par exemple! j'ai trop souffert dans le temps o l'on
disait que vous ne seriez jamais bon  rien; mais tout cela peut
tourner autrement et, si vous n'tes pas forc, jurez-moi que vous
ne nous quitterez pas.

-- Peux-tu me demander cela? tu ne sais donc pas comme je t'aime?

-- Si fait, je le sais. Vous m'avez promis que, quand vous seriez
mari, vous me donneriez vos enfants  garder et  soigner.

-- Mari? tu crois donc que je veux me marier?

-- Vous avez dit une fois que vous y penseriez un jour, et, depuis
ce temps-l moi, j'ai toujours pens  m'instruire de ce qu'une
femme doit savoir pour servir une dame et tenir sa maison.

-- Ah! tu crois que je veux que tu serves ma femme?

-- Vous ne le voulez plus?

-- Non certes, je ne veux pas que tu sois au-dessous de qui que ce
soit dans mon amiti; ne comprends-tu pas cela?

Il me tenait la main et il m'arrta au bord de la rivire en me
regardant avec des yeux tout attendris. Je fus bien tonne, et,
craignant de l'affliger, je ne savais comment lui rpondre.

-- Pourtant, lui dis-je au bout d'un moment de rflexion, votre
femme sera plus que moi.

-- Qu'est-ce que tu en sais?

-- Vous pouseriez une paysanne, comme le frre Pascal, qui a fait
publier ses bans avec la meunire du pont de Beaulieu?

-- Pourquoi non?

-- Eh bien, qu'elle soit paysanne ou dame, vous l'aimerez plus que
tout, et vous voudrez qu'elle soit matresse au logis: moi je suis
toute dcide  lui bien obir et  lui complaire en tout.
Pourquoi dire que vous ne voulez pas que je sois pour l'aimer et
la servir comme vous-mme?

-- Ah! Nanon, reprit-il en se remettant  marcher, comme tu as le
coeur simple et bon! Ne parlons plus de cela, tu es trop jeune
pour que je te dise tout ce que je pense, tu ne comprendrais pas
encore. Ne t'en tourmente pas. Je ne te ferai jamais de chagrin,
et, si je dois me marier comme tu te l'imagines, ce ne sera
qu'avec ton consentement; entends-tu bien? Tu sais que je suis,
comme on dit, de parole; tout ce que je t'ai promis de faire, je
l'ai fait. Souviens-toi de ce que je te dis  prsent, tiens, l,
au bord de cette rivire qui chante comme si elle tait contente
de nous voir passer, au pied de ce vieux saule qui devient tout
argent quand le vent lui renverse ses feuilles. Tu retiendras
bien l'endroit? Vois, il y a comme une petite le que les iris ont
faite avec leurs racines, et, contre cette le, nous avons souvent
tendu les nasses, ton cousin Pierre et moi. Je me suis dj arrt
avec toi dans cet endroit-l, un jour que tu me demandais de
t'apprendre tout ce que je pourrais apprendre moi-mme. Je te l'ai
jur, et  prsent je te jure que je ne serai jamais  personne
plus qu' toi. Est-ce que cela te fait de la peine?

-- Mais non, lui rpondis-je. Je voudrais que cela vous ft
possible. Seulement, je m'en tonne, parce que je n'ai jamais
pens que vous tiendriez autant  mon amiti que je tiens  la
vtre. Si c'est comme a, soyez tranquille, je ne me marierai
jamais, moi je serai  votre commandement toute ma vie, et je vous
le promets devant cette rivire et ce vieux saule, afin que vous
n'en perdiez pas non plus la souvenance.

La mule avait toujours march pendant que nous causions. milien,
la voyant dj loin et prte  laisser tomber son chargement,
parce qu'elle avait fantaisie de prendre le plus court  travers
les buissons, fut oblig de courir aprs elle. Moi, je restai un
bon moment sans songer  le suivre. J'avais comme un blouissement
dans les yeux et comme un engourdissement dans les pieds. Pourquoi
m'avait-il dit si bien son amiti dont,  l'habitude, il ne
songeait pas  me parler, sinon en deux ou trois mots et quand
l'occasion s'en trouvait? Je ne dirai pas que j'tais trop
innocente pour n'avoir pas ou parler de l'amour.  la campagne,
il n'y a pas tant de secrets sur ce chapitre-l; mais, dans les
pays froids o l'on vit sobrement et o l'on travaille beaucoup,
on est enfant trs longtemps et j'tais aussi jeune que mon ge.
Peut-tre aussi l'ide que j'avais toujours eue de me dvouer au
service et contentement des autres m'avait-elle loigne de celle
de rvasser  mon propre contentement. Je restai l comme une
grande niaise  me demander pourquoi il m'avait dit: Tu ne peux
pas encore comprendre tout ce que je pense et j'avais comme une
envie de rire et comme une envie de pleurer sans savoir pourquoi.

Je ne sais pas pourquoi non plus je pris quelques feuilles du
saule et les mis dans la bavette de mon tablier.

 partir de ce jour-l, je sentis du bonheur dans tout et comme
une joie d'tre au monde. Je n'avais plus de chagrin quand
Louisette tait mauvaise. Je prenais la chose avec une patience
gaie. Quand M. le prieur grondait, j'avais plus d'esprit pour
trouver des paroles qui l'apaisaient. Quand il souffrait beaucoup,
j'avais toujours bon espoir de le soulager et j'en trouvais mieux
le moyen. Quand je voyais milien se fatiguer trop au jardinage,
j'allais derrire lui et je trouvais la force d'un homme pour
mener la brouette et le rteau.  la fin de la saison, nous emes
des fruits superbes dont on fit l'envoi  M. Costejoux, qui en fut
content. Il vint nous en remercier et il paraissait heureux, lui
aussi, quand il tait un jour au milieu de nous, mangeant avec
nous, parlant latin avec le prieur, chiffons avec Louisette,
semences et rcoltes avec milien et les ouvriers. Moi, je prenais
plaisir  tout ce que j'entendais, mme au latin de M. le prieur,
qui ressemblait tant  du franais et mme  du patois que tout le
monde le devinait. J'avais l'oeil et la main  tout dans le
mnage, qui tait reluisant de propret, et, quand on se mirait
dans les assiettes et dans les verres, il me semblait que tout le
monde tait plus beau. Ma grande rcompense tait de prendre mes
leons le soir  la veille. M. le prieur y assistait, aimant
donner son avis sur tout, mais il s'endormait vite, et, dans les
soirs d'hiver, seuls dans la grande chambre bien chaude du
moutier, nous lisions et causions, milien et moi, pendant que la
bise soufflait au dehors et que le grillon chantait dans l'tre.

Ces conversations-l nous instruisaient tous deux, car j'tais
grande questionneuse et je voulais savoir bien des choses
qu'milien apprenait peu  peu et qu'il m'enseignait tout
naturellement. Je me tourmentais du droit des riches et des
pauvres, des rois et des sujets, et de tout ce qui tait arriv
depuis le commencement du monde sur la terre et sur la mer.
milien me racontait des histoires du temps pass. Il y avait dans
la bibliothque un ouvrage en beaucoup de volumes que les moines
n'avaient pas voulu lui laisser lire et qui s'appelait l_'Histoire
des Hommes. _C'tait un ouvrage nouveau dans ce temps-l et qui ne
cachait pas la vrit sur les superstitions et les injustices de
ce monde. Je ne sais s'il tait de grande valeur, mais nous le
lmes tout entier, pendant que M. le prieur ronflait dans son
grand fauteuil de cuir; et, aprs l'avoir lu, nous nous trouvmes,
sans le savoir, plus instruits que lui et que la plupart des gens
de notre temps. Il nous venait,  propos de tout, un tas d'ides,
et, si nous eussions su ce qui se passait en politique, nous
aurions pu porter sur la rvolution des jugements au-dessus de
notre ge; mais nous ne le savions que quand M. Costejoux venait
au moutier, et il n'y vint gure pendant l'hiver  cause des
mauvais chemins qui nous sparaient du reste du monde. Cette
grande solitude nous empchait de nous tourmenter du temps prsent
et nous laissait ignorer que, dans beaucoup d'autres endroits, il
y avait des troubles et des malheurs,  cause que l'on ne pouvait
s'entendre sur la politique et la religion.

J'ai fini d'crire la premire partie, la partie tranquille de mon
histoire, et je vais entrer dans les vnements qui nous
emportrent, comme tout le monde, dans leurs agitations. 
prsent, ceux qui m'auront lue savent que mon ducation est assez
faite pour que je m'exprime plus facilement et comprenne mieux les
choses qui me frappent. Il m'et t impossible, durant tout le
rcit que je viens de faire, de ne pas parler un peu  la manire
des paysans: ma pense n'et pas trouv d'autres mots que ceux o
elle tait alors contenue, et, en me laissant aller  en employer
d'autres, je me serais prt des penses et des sentiments que je
n'avais pas. Je me mettrai maintenant un peu plus de niveau avec
le langage et les apprciations de la bourgeoisie, car,  partir
de 92 je n'tais plus paysanne que par l'habit et le travail.


X

L'esprit des paysans comme celui des enfants est ouvert aux
illusions. Nous ne pouvions nous imaginer dans notre oasis de
Valcreux, les causes profondes qui conduisaient  des crimes
violents notre belle rvolution de 89. Toutes les nouvelles qui
eussent d nous faire pressentir ces crises taient interprtes
par des mes incapables de les provoquer comme de les conjurer.
L'insouciance de notre commune, l'optimisme de la petite colonie
du moutier arrangeaient encore pour le mieux les vnements
accomplis. M. le prieur prtendait que la fuite du roi  Varennes
tait une fcheuse action et une grande faute qui amnerait
pourtant un bien.

-- Louis XVI a eu peur de son peuple, disait-il; c'est mal, car le
peuple n'est pas mchant. Voyez comme les choses se sont passes
ici! Jamais une affaire aussi terrible que la vente des biens
d'glise n'tait arrive dans le monde. C'est la bourgeoisie
philosophe qui l'a voulue, et le peuple n'a fait qu'en profiter,
mais sans colre contre nous et avec des mnagements auxquels on
ne s'attendait pas. Eh bien, que le roi se confie  son peuple et
bientt son autorit lui sera rendue. Il n'a pas d'ennemis; voyez
si un seul paysan de chez nous lui manquerait de respect! Soyez
srs que tout s'arrangera. Le peuple est insouciant, paresseux, un
peu pillard, mais je le connais bien, moi! il est doux et sans
rancune. Rappelez-vous comme je le malmenais quand j'tais
l'conome de la communaut! Eh bien, personne ne m'en veut et je
finirai mes jours ici bien tranquillement, comme le roi sur son
trne!

Ainsi les prvisions de ce pauvre religieux ne dpassaient pas
encore le ravin de Valcreux, et nous ne demandions qu' nous y
enfermer comme lui, d'autant mieux que l'vnement sembla d'abord
lui donner raison.

L'Assemble nationale avait dclar le roi inviolable malgr sa
fuite. Elle s'tait dissoute en s'imaginant que sa Constitution
tait le dernier mot de la Rvolution, et que la Lgislative
n'aurait rien  faire que de la faire fonctionner. Aucun membre de
la premire Assemble ne devait tre rlu. M. Costejoux se mit
sur les rangs pour la dputation; mais on tait encore trop
royaliste dans nos provinces du centre pour le nommer. Il eut
beaucoup de voix, mais il choua. Il n'en eut point de dpit. Il
faisait de frquents voyages  Paris parce que, quand le pays
avait quelque demande ou rclamation  faire, c'est lui qu'on en
chargeait. Il tait toujours prt. Savant, riche et parlant bien,
il tait comme l'avocat de tout le monde.

Il nous arriva bien,  la fin de 91, quelques sujets d'inquitude
pour M. le prieur. La nouvelle Assemble, qui semblait devoir
vaincre l'anarchie o la Commune avait jet Paris, tait en colre
 cause du _veto _du roi. Elle voulut s'en prendre au clerg et
empcher le culte, mme dans les maisons particulires. Le roi s'y
opposa encore, et, comme de juste, nous tions tous royalistes 
Valcreux, car nous tenions  notre messe et nous aimions M. le
prieur, ce qui ne nous empchait pas d'tre aussi trs
rvolutionnaires et de vouloir conserver ce que la Constitution
avait fait. Si l'opinion du plus grand nombre des Franais avait
prvalu, on n'aurait pas t au-del. Mais deux orages nous
menaaient, la haine des nobles et des prtres contre la
Rvolution, la haine des rvolutionnaires contre les prtres et
les nobles; les passions tendaient  remplacer les convictions.
Notre pauvre France agricole allait tre crase entre ces deux
avalanches sans presque savoir pourquoi et sans pouvoir prendre
parti dans sa conscience pour les uns ni pour les autres.

Au commencement d'aot 92, M. Costejoux vint nous voir, il
arrivait de Paris. Il prit milien  part:

-- Mon enfant, lui dit-il, savez-vous si M. le prieur a prt
serment  la Constitution?

-- Je ne crois pas, dit milien, qui ne savait pas mentir, mais qui
craignait d'avouer la vrit.

-- Eh bien, s'il ne l'a fait, reprit l'avocat, tchez qu'il le
fasse. Les ecclsiastiques sont trs menacs. Je ne puis vous en
dire davantage, mais je vous parle trs srieusement; vous savez
que je m'intresse  lui.

milien avait bien dj essay plusieurs fois de persuader le
prieur. Il n'avait pas russi. Il m'expliqua bien de quoi il
s'agissait et me chargea de l'affaire.

Ce ne fut pas facile. D'abord, le prieur voulut me battre.

-- Je serai donc tourment toute ma vie? disait-il. J'ai t mis au
cachot par mes religieux pour n'avoir pas voulu jurer que je
ferais faire des miracles  la vierge de la fontaine, afin
d'empcher les gens d'ici d'acheter nos biens.  prsent, l'on
veut que je_ _jure que je suis un homme sincre et ami de son
pays. Je ne mrite pas cette humiliation et ne veux pas la subir.

-- Vous auriez raison, lui dis-je, si le gouvernement allait bien
et si tout le monde tait juste; mais on est devenu malheureux et
cela rend souponneux. Si vous attirez de mauvais jugements sur
vous, ceux qui vous aiment et qui vivent autour de vous en
souffriront peut-tre autant que vous. Pensez  ces deux pauvres
enfants de nobles qui sont ici, avec leurs parents migrs; c'est
du danger pour eux, n'y ajoutez pas, vous qui aimez tant milien,
le danger qui tomberait sur vous.

-- Si tu le prends comme cela, dit-il, je me rends. Et il se mit en
rgle.

Je savais bien qu'en lui parlant des autres, je le ferais renoncer
 ses ides sur lui-mme.

Nous pensions tre tranquilles; mais ce mois d'aot fut terrible 
Paris, et, le mois suivant, nous en connmes toutes les
consquences, les fureurs de la Commune de Paris, le roi mis au
Temple, le dcret d'expropriation des migrs de leurs biens,
celui d'exil pour les prtres non asserments, les ordres de
visites domiciliaires pour rechercher les armes et arrter les
suspects, etc.

De ce ct-l, nous autres paysans, nous n'avions rien  craindre;
nous avions fait notre rvolution en 89. Nous avions pris toutes
les armes du moutier, et, plus tard, les moines suspects s'taient
en alls d'eux-mmes. Quant  milien, il avait bien prvu que ses
biens de famille seraient confisqus et qu'il porterait la peine
de la dfection de ses parents. Il en prenait son parti en homme
qui n'a jamais d hriter; mais nous tions tristes  cause du
roi, que nous ne pouvions pas croire d'accord avec les migrs,
aprs le blme qu'il leur avait donn. Nous tions aussi trs
affligs et comme humilis de ce que les ennemis nous avaient
battus. Quand on nous raconta le massacre des prisons, nous
sentmes que notre pauvre bonheur s'en allait pice  pice. Au
lieu de lire et de causer ensemble, milien et moi, nous nous
donnions au travail de la terre et de la maison, comme des gens
qui ne veulent plus rflchir  rien et qui auraient quelque chose
 se reprocher.

On trouvera cette rflexion singulire, elle est pourtant srieuse
dans mes souvenirs.

Quand de jeunes mes trs pures ont cru  la justice,  l'amiti,
 l'honneur; quand elles ont vu l'avenir comme l'emploi de toutes
leurs bonnes intentions, et qu'il leur faut apprendre que les
hommes sont pleins de haine, d'injustice, et le plus souvent
hlas! de lchet, il se fait dans l'esprit de ces enfants une
consternation qui les brise. Ils se demandent si c'est pour les
punir de quelque faute que les hommes leur donnent de pareils
exemples.

Nous consultions M. le prieur plus que par le pass. Nous nous
tions cru bien savants, parce que nous avions acquis sans lui des
ides qui nous paraissaient plus avances que les siennes. Nous
n'osions plus tre si fiers, nous avions peur de nous tre
tromps; mais, avec son air vulgaire et ses proccupations
prosaques, le prieur tait plus philosophe que nous ne pensions.

-- Mes enfants, nous dit-il, un soir de 93 que nous lui demandions
ce qu'il pensait des jacobins et de leur ardeur  pousser la
rvolution en avant  tout prix, ces hommes-l sont sur une pente
o ils ne s'arrteront pas  volont. Il ne faut pas tant
s'occuper des gens, mais des choses qui sont plus fortes qu'eux.
Il y a longtemps que le vieux monde s'en va et que je m'en
aperois au fond du trou o le sort m'a jet comme un pauvre
cloporte destin  vivre dans l'ombre et la poussire. Ne croyez
pas que ce soit la Rvolution qui ait amen notre fin; elle n'a
fait que pousser ce qui tait vermoulu et ne tenait plus  rien.
Il y a longtemps que la foi est morte, que l'glise s'est donne
aux intrts de ce monde et qu'elle n'a plus de raison d'tre. --
Moi qui vous parle, je ne crois plus tout ce qu'elle enseigne,
j'en prends et j'en laisse, j'ai trop vu rire, dans l'intrieur
des couvents, de ses prescriptions et de ses menaces. Dans ma
jeunesse, il y avait, dans notre chapelle souterraine, des
peintures trs anciennes de la danse macabre, que le prieur de ce
temps-l fit badigeonner comme repoussantes et ridicules. Avec les
ides sombres, on supprima toutes les austrits et ce fut un
sentiment rvolutionnaire qui nous y porta. Les prlats et les
membres privilgis,  nos dpens, des grosses abbayes se jetaient
dans les jouissances du sicle, dans le luxe et mme dans la
dbauche. Nous ne voulmes pas tre si simples que de faire
pnitence  leur place, et, n'tant pas d'assez gros seigneurs
pour nous livrer impunment au scandale, nous nous renfermmes
dans le bien-tre et l'indiffrence qui nous taient permis. Je
crois bien que nous n'tions pas les seuls. Les trois derniers de
nos religieux n'taient pas ce que vous pensez. Ils n'taient pas
fanatiques lorsqu'ils m'ont menac et emprisonn pour ma
franchise. Ils ne croyaient  rien, et, en voulant me faire peur,
ils avaient plus peur que moi. Il y en avait un libertin qui se
sera volontiers scularis; un autre, idiot, qui, sans croire 
Dieu, craignait l'enfer quand il lisait un mandement de
l'archevque; le troisime, le ple et sombre Pamphile, tait un
ambitieux qui et voulu jouer un rle et qui se fera peut-tre
dmocrate, faute d'avoir pu se distinguer dans le clerg par son
zle. Mais savez-vous ce qui a fait ainsi dprir et succomber le
clerg? C'est la lassitude du fanatisme, et la lassitude qui mne
 l'impuissance est un chtiment invitable. Des hommes qui ont
fait la Saint-Barthlemy et la rvocation de l'dit de Nantes, qui
ont toujours conspir contre les rois et contre les peuples,
faisant le mal sans remords et prchant le crime sans effroi en
vue de l'esprit de corps, arrivent vite  n'tre plus rien. On ne
vit pas toujours de mensonge, on en meurt; un beau jour, cela vous
touffe. Eh bien, vous me demandez ce que c'est que les jacobins.
Autant que je peux le savoir et en juger, ce sont des hommes qui
mettent la Rvolution au-dessus de tout et de leur propre
conscience, comme les prtres mettaient l'glise au-dessus de Dieu
mme. En torturant et brlant des hrtiques, le clerg disait:
C'est pour le salut de la chrtient. En perscutant les
modrs, les jacobins disent: C'est pour le salut de la cause,
et les plus exalts croient peut-tre sincrement que c'est pour
le bien de l'humanit. Oh! mais, qu'ils y prennent garde! c'est un
grand mot, l'humanit! Je crois qu'elle ne profite que de ce qui
est bien et qu'on lui fait du mal en masse et longtemps quand on
lui fait un mal passager et particulier. Aprs a, je ne suis
qu'un pauvre homme qui voit les choses de trop loin, et qui mourra
bientt. Vous jugerez mieux, vous autres qui tes jeunes; vous
verrez si la colre et la cruaut qui sont toujours au bout des
croyances de l'homme russissent  amener des croyances
meilleures. J'ai peine  le croire, je vois que l'glise a pri
pour avoir t cruelle. Si les jacobins succombent, pensez au
massacre des prisons, et alors vous direz avec moi: On ne btit
pas une nouvelle glise avec ce qui a fait crouler l'ancienne.

milien lui observa que les massacres de septembre et les
perscutions n'taient peut-tre pas l'oeuvre des jacobins, mais
celle des bandits qu'ils n'avaient pu contenir.

-- C'est possible, et Dieu le veuille! rpondit le prieur. Il peut
y avoir de bonnes intentions chez ceux qui nous paraissent les
plus terribles: mais retenez ce que je vous ai dit, quand vous
aurez  les juger par la suite. Ceux qui auront tremp leurs mains
dans le sang ne feront rien de ce qu'ils auront voulu faire, et,
si le monde se sauve, ce sera autrement et par d'autres moyens que
nous ne pouvons pas prvoir. Ma conclusion  moi, c'est que tout
le mal vient du clerg, qui a entretenu si longtemps le rgime de
terreur que ses ennemis exercent  prsent contre lui. Comment
voulez-vous que les victimes de la violence soient de doux lves
reconnaissants? Le mal engendre le mal! Mais en voil bien assez
l-dessus: tchons de vivre tranquilles et de ne nous mler de
rien. Vivons le mieux possible en faisant notre devoir, nous
n'avons pas si longtemps  durer et tout ce que nous disons-l ne
fait pas bouillir la marmite.

Ce fut la seule fois que le prieur nous dit le fond de sa pense.
Il avait jug le clerg, mais un sentiment de convenance ou
l'habitude de la soumission l'empchait de se rpandre en paroles
sur un sujet si dlicat pour lui. Avait-il toujours pens ces
choses qu'il croyait avoir penses de tout temps? Peut-tre se
trompait-il l-dessus, peut-tre n'avait-il fait de mres
rflexions que depuis les trois jours qu'il avait passs au
cachot. Il avait pris dans son tat une si forte dose de prudence,
qu'il vitait de se rsumer et que nos questions lui taient plus
importunes qu'intressantes. Il concluait toujours de la faon la
plus positive et la plus goste, bien qu'il et le coeur gnreux
et dvou. Pour lui, le monde tait un atroce sauve-qui-peut et
l'idal tait de vivre comme une taupe dans son trou. Il esprait
quelque chose de mieux dans l'autre vie, sans y croire
positivement. Il lui chappa un jour de dire:

-- Ils m'ont tellement barbouill la face de Dieu, que je ne
saurais plus la voir; c'est comme une page o l'on a_ _rpandu
tant d'encre et de sang, qu'on_ _ne peut plus savoir s'il y avait
quelque chose dessus.

Et il n'avait pas l'air de s'en tourmenter beaucoup. Il s'agitait
bien autrement quand la gele attaquait le fruitier ou quand
l'orage faisait tourner la crme. On et dit quelquefois d'une
vraie brute; c'tait pourtant un homme de bien trs intelligent et
passablement instruit; mais il avait t touff trop longtemps,
il ne pouvait plus respirer comme les autres, ni au moral, ni au
physique.

Pendant qu'il essayait ainsi de se maintenir en dehors de tout, ni
la Mariotte, ni mes deux cousins, ni le vieux Dumont ne se
tourmentaient des vnements. La dclaration de la patrie en
danger et l'enthousiasme des enrlements volontaires n'avaient
gure pntr chez nous. Nous apprenions l'effet des dcrets quand
il avait cess de se produire. De notre ct, il n'y eut d'abord
que quelques mauvais sujets sans amour du travail qui s'en
allrent de bon gr aux armes. milien ne pensa pas, dans ce
moment-l, qu'il et  se faire un devoir de les imiter. Il
songeait  son frre qui se battait pour la cause contraire et il
attendait sans parti pris, lorsqu'il reut une singulire lettre
de M. Prmel, l'intendant de Franqueville.

Monsieur, lui disait-il, je reois une lettre de M. le marquis
votre pre qui s'occupe de votre situation prsente et de celle de
mademoiselle votre soeur. Voici ses propres expressions:

Fournissez  M. milien l'argent ncessaire pour sortir de France
et venir me rejoindre  l'arme de Cond. J'imagine qu'il se
souviendra d'tre un Franqueville et qu'il ne reculera pas devant
les quelques dangers  courir pour effectuer cette rsolution.
Entendez-vous avec lui pour lui en faciliter les moyens, et, quand
vous l'aurez convenablement quip, muni d'un bon cheval et d'un
bon domestique, remettez-lui la somme de cent louis. S'il a le
courage et la volont de m'obir, n'pargnez rien pour lui. Sinon,
dclarez-lui que je l'abandonne et ne le considre plus comme
tant de ma famille.

Quant  sa jeune soeur, mademoiselle Louise, je veux que sous la
garde de Dumont et de sa nourrice, elle soit conduite  Nantes, o
ma parente, madame de Montifault, l'attend pour remplacer auprs
d'elle la mre qu'elle a perdue.

-- Ma mre est morte! s'cria milien, en laissant tomber la
lettre, et c'est ainsi que je l'apprends!

Je lui pris les mains. Il tait ple et il tremblait, car on ne
perd pas sa mre sans une grande motion; mais il ne pouvait avoir
de larmes pour cette femme qui ne l'avait point aim et qu'il
connaissait  peine. Quand il fut calme, il resta comme constern
de la manire dont le traitait son pre, qui, ne le jugeant pas
digne de recevoir une lettre de lui, lui faisait savoir sa volont
par son homme d'affaires. Il hsita un instant  croire que ce ne
ft pas une invention de Prmel. Pourtant, il dut se rendre 
l'vidence en lisant la fin de sa lettre.

Monsieur le marquis, disait-il, se fait de grandes illusions sur
la situation prsente. Il croit d'abord que je continue  toucher
des revenus de sa terre, ce qui n'est point, puisqu'elle est sous
le squestre; ou que j'ai fait des conomies importantes sur les
annes prcdentes, ce qui est encore moins vrai, vu le refus de
payement de ses fermiers et l'anarchie o se sont jets les
paysans. Je n'habite plus Franqueville, o le pril tait devenu
extrme pour ceux qui ont eu le malheur d'tre attachs aux
nobles. Je me suis modestement retir  Limoges et je ne pourrais
pas dcider la nourrice de mademoiselle Louise  quitter
Franqueville pour se rendre dans les provinces de l'Ouest, qui
sont en pleine insurrection. Puisque vous avez gard Dumont auprs
de vous, c'est  vous qu'il appartient de conduire votre soeur 
madame de Montifault. Pour cet effet, je mets  votre disposition
la somme de deux cents livres que je prends sur mon propre avoir,
et, quand vous serez de retour de ce premier voyage, je vous
trouverai, par mode d'emprunt, les fonds ncessaires pour sortir
de France; faites-moi savoir, par prompte rponse, que vous tes
dcid pour l'migration et si je dois m'occuper de ce qu'il faut
pour votre quipement. Mais la difficult de trouver de l'argent
est si grande, que je ne vous engage pas  compter sur les cent
louis que M. le marquis rclame pour vous. Je ne les ai point, et
je n'ai pas le crdit qu'il faudrait pour vous les procurer. Votre
maison en a encore moins que moi,  l'heure qu'il est, et, si
quelque usurier se risque sur votre signature et sur la lettre de
votre pre que je garde en nantissement, vous aurez  payer de
trs gros intrts, sans parler du secret  garder qui cotera
trs cher. Mon devoir est de vous dire ces choses, qui
probablement ne vous arrteront pas, puisque, dans le cas o vous
resteriez en France, votre famille vous abandonnerait
entirement.

-- Quelle m'abandonne donc! s'cria milien avec rsolution; ce ne
sera pas le commencement de sa dsaffection et de son ddain pour
moi! Si mon pre m'et crit lui-mme, s'il et rclam mon
obissance avec quelque peu de tendresse, j'aurais tout sacrifi,
non pas ma conscience, mais mon honneur et ma vie; car j'y ai
souvent pens, et j'tais rsolu, le cas chant,  courir me
jeter sur les baonnettes franaises  la premire affaire, les
bras et les yeux levs vers le ciel tmoin de mon innocence. Mais
les choses se passent autrement. Mon pre me traite comme un
soldat qu'il achterait pour sa cause: un cheval, un laquais, une
bonne valise et cent louis en poche, me voil engag au service de
la Prusse ou de l'Autriche. Sinon, mourez de faim, c'est comme il
vous plaira, je ne vous connais plus! Eh bien, il me plat de
choisir le travail des bras et la fidlit  mon pays, car, moi,
je ne vous ai jamais connu, et je ne suis le fils de personne,
quand il s'agit de trahir la France. Voil le lien rompu! Nanette,
tu entends! -- et, en parlant ainsi, il dchirait la lettre de
l'intendant en mille pices, -- et tu vois? je ne suis plus un
noble, je suis un paysan, un Franais!

Il se jeta sur une chaise pleurant de grosses larmes. J'tais
toute bouleverse de le voir comme cela. Il n'avait jamais pleur
devant personne, peut-tre n'avait-il jamais pleur du tout. Je me
pris  pleurer aussi et  l'embrasser, ce qui ne m'tait jamais
venu  l'ide. Il me rendit mes caresses et me serra contre son
coeur, pleurant toujours, et nous ne songions pas  nous tonner
de nous tant aimer l'un l'autre. Cela nous semblait si naturel
d'avoir du chagrin ensemble, aprs avoir t ensemble si heureux
et si insouciants!

Il fallait pourtant songer  Louisette et se demander si on la
conduirait  Nantes. Nantes, ah! si nous eussions pu lire dans
l'avenir prochain ce qui devait s'y passer, comme nous nous
serions rjouis de la tenir l prs de nous! Peut-tre qu'en
apprenant l'insurrection de la Vende, nous emes quelque
pressentiment et que le ciel nous avertit. Mais le parti d'milien
tait pris en mme temps que celui qui le concernait.

Ma soeur ne me quittera pas dans des temps pareils, s'cria-t-il.
Si cette madame de Montifault, que je ne connais point, veut lui
servir de mre, nous verrons cela plus tard. Je ne veux pas
exposer la pauvre Louise  quelque nouvelle tyrannie. Je la
confierais plutt  la mre de M. Costejoux, qui est bonne et
douce. Mais nous avons le temps d'aviser. On ne perscute pas les
enfants, on ne les perscutera pas, c'est impossible! Louise est
bien ici, ne lui dis rien de cette lettre. Elle n'a pas de parti 
prendre, elle ne dpend que de moi, et je refuse pour elle.

Il voulait rpondre  M. Prmel.

-- Ne le faites pas, lui dit M. le prieur ds qu'il fut inform.
Vous avez eu tort de dchirer sa lettre. C'tait peut-tre un
pige que j'aurais djou; mais, pige ou non, cet homme enverrait
votre rponse  votre pre, et ce serait pour vous brouiller
irrvocablement avec lui. vitez cet clat, n'acceptez rien et ne
rpondez rien: faites le mort, c'est toujours le plus sage!

milien, par dgot plus que par prudence, suivit les conseils du
prieur et ne rpondit pas. M. Prmel crut peut-tre que sa lettre
avait t saisie et la peur qu'il en eut le fit tenir tranquille.

Nous voil donc encore une fois sortis d'une crise, et ce qui se
passait nous rendit l'esprance. Dumouriez tait vainqueur 
Valmy. Nos soldats avaient conquis Nice et la Savoie. On oubliait
les malheurs passs; la Convention s'assemblait et les opinions
douces paraissaient avoir repris le dessus.

-- Je vous le disais bien que tout s'arrangerait, reprenait M. le
prieur, rendu  son optimisme quand le ciel paraissait
s'claircir: la Commune est vaincue. L'anarchie des quarante jours
est un accident. La Gironde est bien intentionne, elle dposera
peut-tre le roi; mais, si on lui donne le palais du Luxembourg
pour rsidence, il y sera fort bien et s'y reposera de ses
motions. Il fera comme moi, qui n'ai jamais t si tranquille ici
que depuis que je n'y suis plus rien.

Quel dmenti  de telles illusions, quand, peu de mois plus tard,
la Convention, en douze jours, jugea le roi et institua le
tribunal rvolutionnaire! Cette fois, la tristesse arriva jusque
chez nous avec la grande misre. Les assignats taient
discrdits, l'argent ne se montrait plus, le commerce tait mort,
et on disait, des commissaires envoys dans les provinces, des
choses si terribles, que les paysans n'allaient plus  la ville,
ne vendaient et n'achetaient plus rien. On vivait de petits
changes de denres entre voisins, et, si on avait une pice de
six francs, on la cachait dans la terre. Les rquisitions nous
prenaient notre btail, on n'avait plus de btail. M. le prieur
tant trs malade et manquant de bouillon, je fis tuer pour lui
mon dernier agneau. Il y avait longtemps que Rosette tait vendue
pour acheter des jupes  Louise, qui n'avait plus rien, car il ne
fallait plus l'habiller en demoiselle, et M. le prieur aussi tait
en carmagnole de paysan.


XI

Quant  milien, il n'avait jamais quitt le costume de campagne
depuis qu'il avait dpouill l'habit religieux.

Je faisais durer les nippes autant que possible. Je veillais avec
la Mariotte pour rapicer avec ce que nous avions. Bien souvent
M. le prieur a eu des_ _coudes gros bleu sur une veste grise, et,
comme milien et Pierre grandissaient encore, on leur mettait des
rallonges de toute sorte. Notre cuisine serait devenue bien maigre
sans le gibier qui n'appartenait plus  personne et que tout le
monde dtruisait. Pendant plus d'une anne que dura cette misre,
tout le monde changea de caractre en changeant d'habitudes. Nous
avions beau tre trs allgs d'impts, les charges que l'on
mettait sur les riches retombaient sur nous. Personne ne faisait
plus travailler, et la crainte de ce qui pouvait arriver faisait
ngliger mme ces terres si convoites dont on tait devenu
propritaire. Alors, on se faisait braconnier, on maraudait sur
les terres mises en squestre. On vivait ouvertement de pillage et
on devenait sauvage, craintif, mchant au besoin. Encore si les
paysans avaient pu s'entendre entre eux et s'assister mutuellement
comme au commencement de la rvolution; mais le malheur rend
goste et souponneux. On se querellait pour une rave, on se
serait battu pour deux. Ah! que nous tions loin de la fte de la
fdration! Les anciens l'avaient bien dit que c'tait trop beau
pour durer!

On avait t tant pouss et menac par les gens des environs qui
vivaient plus prs des villes et qui en recevaient l'influence,
qu'on nous avait forcs de remplacer  la municipalit, nos vieux
amis par des jeunes gens plus hardis, mais moins honntes, et qui,
sans rien comprendre aux querelles de Paris, disaient  tort et 
travers de grands mots, ordonnaient des ftes qu'on disait
patriotiques et qui n'taient plus que folles et
incomprhensibles. Ils eurent bien du regret  laisser prendre les
cloches et le peu d'argenterie reste  la chapelle du moutier,
car, au fond, ils taient les plus superstitieux de tous et
craignaient de fcher les saints et d'attirer la grle; mais ils
le firent par peur de la Montagne et de la Gironde, du comit de
salut public, de la Convention et de la Commune, toutes choses
qu'ils confondaient, n'en connaissant pas la diffrence. Je ne
pouvais pas dire qu'on la connt beaucoup mieux au moutier. Les
changements allaient si vite et les troubles de Paris taient si
compliqus!

Un moment vint pourtant o milien eut comme une vision soudaine
de la vrit. Il venait de recevoir de Paris une lettre de
M. Costejoux qui lui annonait sa prochaine arrive  Limoges, o
il tait nomm adjoint aux commissaires chargs de hter la leve
des troupes et de faire excuter tous les ordres de la Convention.

-- coute, me dit milien, je ne sais plus que penser de Costejoux.
Je le croyais girondin et je pense encore qu'il l'a t; mais il
ne l'est plus, puisqu'il accepte des fonctions o il faut dployer
beaucoup de rigueur. Il me dit qu'il n'aura pas le temps de venir
au moutier et qu'il a besoin de me parler  la ville. J'irai
certainement, mais auparavant, je ne veux pas te tromper, Nanette;
je veux te dire ma rsolution. On ne m'a pas pris pour la
rquisition, mais je peux m'engager et je le veux; c'est un devoir
bien clair,  prsent que la moiti, sinon les deux tiers de la
France sont en rvolte contre le gouvernement rvolutionnaire et
que l'ennemi du dehors arrive de tous les cts pour rtablir la
monarchie. J'ai cru longtemps que nous pouvions avoir une
rpublique sage et fraternelle. Je ne sais pas ni nous l'aurions
pu avec de meilleurs chefs et des adversaires moins acharns; mais
le temps marche vite et la ruine approche,  moins d'un grand
effort de courage et de soumission. Pour cela, il faut violenter
son propre coeur, ma pauvre Nanette, car toutes ces cruauts
ordonnes par le Comit et sanctionnes par la Convention, cette
abominable tyrannie des citoyens les uns sur les autres, ces
injustices, ces mprises, ces dnonciations, ces exactions, ces
massacres dont on entend parler: tout cela rend fou de colre et
de dsespoir; mais, si les conspirations royalistes et leur
entente avec l'ennemi rendent ces infamies absolument ncessaires,
de quel ct se ranger? Irai-je trouver ces trangers qui, sous
prtexte de faire cesser l'anarchie, veulent se partager la
France? Ceux qui les y invitent ne sont-ils pas les plus lches
Franais qui existent? Ceux qui punissent la trahison ne sont-ils
pas la dernire esprance de la patrie, quand mme ils abusent par
got ou par ncessit du droit de punir? Ah! tiens, je les
dteste! Mais les autres, je les mprise, et je vois bien qu'il
faut tout subir plutt que d'attendre la dernire des hontes. Ces
jacobins que le prieur croit impuissants, pour avoir fait le bien
par le mal, ou, si tu veux, le mal pour le bien, je les regarde
comme des hros qui,  force de lutter, sont devenus fous. Ils
sont cruels sans en avoir conscience et ils emploient un ramassis
de btes froces qui renchrissent sur leur duret pour le plaisir
de faire le mal, ou pour la sottise d'tre quelque chose, pour
l'ivresse de commander. Souffrons-les, puisque nous en sommes
venus  ce point qu'en les renversant nous en aurions de pires et
que nous ne serions mme plus Franais. Soyons Franais  tout
prix, tout est l! Tu vois bien qu'il faut que je me rende utile.
Il faut que je dise  Costejoux: Vous m'avez log et nourri, j'ai
travaill pour vous; je continuerais si cela tait possible; mais
il ne s'agit plus de cultiver la terre, il s'agit de la conserver.
Donnez asile  ma soeur, je vous la confie, et laissez-moi me
battre. Je suis doux, je suis ennemi de la guerre, j'ai horreur du
sang; mais cela me devient absolument gal d'tre _moi _ou un
autre. Je serai froce s'il le faut, et si, aprs, j'ai horreur de
moi, je me tuerai, mais, tant que j'aurai mon pays  dfendre, je
me battrai, je souffrirai, et je ne penserai  rien.

Tout ce qu'milien m'avait dit m'avait consterne et je pleurais
comme une enfant; mais,  mesure qu'il se montait la tte, je me
la montais aussi, et, quand il eut fini, je ne trouvai rien  lui
rpondre.

-- Tu me dsapprouves? reprit-il,  quoi songes-tu?

-- Je songe  Louise, lui rpondis-je. Je voudrais la suivre
partout pour vous tranquilliser; mais, si je quitte M. le prieur,
qui le soignera?

Il m'embrassa de toute sa force.

-- Tu penses  ceux qui restent, s'cria-t-il; donc, tu me vois
partir sans te dsesprer! Tu comprends mon devoir: tu es un brave
coeur!  prsent, oui, songeons  Louise et  notre vieux ami. Il
faut tcher que tous deux restent ensemble, soit au prieur, soit
dans la famille de Costejoux, qui, tant attach au gouvernement,
doit tre tout-puissant dsormais dans sa province. C'est de cela
que je veux lui parler, et j'irai le plus tt possible.

Le lendemain, il fit son petit paquet, qu'il mit au bout d'un
bton sur son paule, et s'en alla  pied  Limoges, nous
promettant de revenir nous faire ses adieux avant de partir pour
l'arme. J'tais bien triste, mais j'avais du courage. Je ne
prvoyais pas pour lui un danger immdiat.

Je le suivrai dans son voyage, car ce qui lui arriva est plus
intressant que le chagrin contre lequel je me dbattais en
attendant son retour. Dumont avait voulu l'accompagner, c'est par
lui que j'ai su une partie des dtails. Ce brave homme avait plac
toutes ses conomies chez M. Costejoux, dont le frre tait
banquier. Il voulait, sans en rien dire d'avance  milien, faire
un testament en sa faveur. Cette ide lui tait venue aprs un
accident qui lui arriva dans l'ivresse et auquel par miracle il
avait chapp. Mais il se disait que cela pourrait tre plus
srieux une autre fois, et il comptait se mettre en rgle. Il
avait dit  la Mariotte:

-- Je n'ai pas d'enfants et je n'ai jamais aim dans la famille de
Franqueville que le pauvre milien. J'ai amass deux cents livres
de rente; mon vice qui m'est venu sur mes vieux jours, m'empche
d'augmenter le capital, car j'en bois le revenu. Mais le fonds, je
n'y veux jamais toucher, et il faut que M. Costejoux trouve un
moyen de m'en empcher.

 peine arrivs  Limoges, ils coururent chez M. Costejoux; ils le
trouvrent trs agit.

-- Citoyens, leur dit-il d'un ton brusque et sans leur faire le bon
accueil accoutum, je dsire savoir, avant tout, quels sont vos
sentiments politiques dans les terribles circonstances o nous
nous trouvons.

-- Je ne vous demande pas quels sont  prsent les vtres, rpondit
milien; mais, comme je venais pour vous dire les miens, je vais
le faire sans savoir si vous les approuverez. Je veux tre soldat
et ne pas servir d'autre cause que celle du salut de mon pays et
de la rvolution, je viens m'engager  vous demander votre
protection pour ma soeur.

-- Protection! qui peut promettre protection, et que parlez-vous de
vous engager, quand la leve en masse est dcrte? nous en sommes
tous.

-- Je l'ignorais; eh bien, je m'applaudis d'tre prt  marcher.

-- Mais vos parents? ...

-- Je ne sais plus rien d'eux, et j'ai refus tout secours qu'ils
eussent voulu me donner.

-- Pour les rejoindre?

-- Je ne dis pas, je n'ai pas dit cela.

-- Vous le niez?

-- Je vous prie de ne pas m'interroger davantage. Il vous suffit de
connatre mes sentiments et la rsolution que j'apporte ici. S'il
dpend de vous de hter mon incorporation dans un rgiment qui
soit mis tout de suite en campagne, je vous supplie de le faire.

-- Malheureux enfant! s'cria M. Costejoux, vous me trompez! Vous
vous jouez des plus nobles sentiments et vous abusez de ma folle
confiance! Vous voulez dserter et passer  l'ennemi. Tenez! voici
la preuve!

Et il lui mit sous les yeux une lettre signe _marquis de
Franqueville, _qui tait adresse . M. Prmel et qui portait ceci
en substance:

Puisque mon fils milien veut venir me rejoindre et que sa fuite
prsente, vu le manque d'argent et les tyranniques soupons des
autorits, des difficults trop considrables, conseillez-lui de
s'engager comme volontaire de la Rpublique et de faire comme tant
d'autres fils de bonne famille qui trouvent  l'arme le moyen de
dserter.

-- C'est une infamie! s'cria milien hors de lui; jamais mon pre
ne m'a crit cela!

-- C'est pourtant son criture, reprit M. Costejoux. Voyez! Pouvez-
vous me jurer sur l'honneur qu'elle est contrefaite?

milien hsita, il avait si peu vu l'criture de son pre! Il n'en
avait aucun spcimen.

-- Je ne puis, dit-il; mais je jure sur ce qu'il y a de plus sacr
que je n'ai jamais consenti  me dshonorer et que, si mon pre
m'en a cru capable, c'est sur un mensonge impudent de Prmel.

Il parlait avec tant de chaleur et de fiert, que M. Costejoux,
aprs l'avoir bien regard dans les yeux sans pouvoir les lui
faire baisser, lui dit brusquement:

-- C'est possible, mais que sais-je? Vous tes, depuis ce matin,
dcrt d'arrestation par le tribunal rvolutionnaire de la
province; Prmel est en prison, on le souponnait depuis longtemps
d'entretenir des intelligences avec ses anciens matres. On a
saisi tous ses papiers et cette lettre est une des premires qui
me soient tombes dans la main en ouvrant le dossier. Elle vous
condamne, si elle est authentique, et elle l'est, car voici
beaucoup d'autres lettres et papiers d'affaires qui semblent
l'tablir autant que possible. D'ailleurs, les procs de cette
nature sont trop vite expdis pour que l'on consulte les experts.
Il ne vous reste qu'un parti  prendre si, comme je le dsire,
vous tes innocent: c'est de protester, et de prouver, si cela
vous est possible, que vous n'avez jamais autoris Prmel  faire
acte de soumission de votre part  votre pre.

-- Je le prouverai! M. le prieur sait que je n'ai pas voulu
rpondre  l'invitation d'migrer.

-- Vous n'avez pas voulu rpondre, donc vous n'avez pas refus?

-- Le prieur...

-- Dites le citoyen Fructueux. Il n'y a plus de prieur, il n'y a
plus de prtres.

-- Comme il vous plaira! le citoyen Fructueux vous dira...

-- Il ne me dira rien, on ne prendra pas le temps de l'appeler, et,
dans son intrt, je vous conseille de ne pas faire penser  lui.
Dans trois jours, vous serez absous ou condamn.

--  mort?

-- Ou  la dtention jusqu' la paix, selon que vous serez reconnu
plus ou moins coupable.

-- Plus ou moins? c'est vous, mon ancien ami, qui n'admettez pas la
possibilit de mon innocence? ou bien c'est vous, avocat, qui me
dclarez d'avance qu'on ne l'admettra pas?

M. Costejoux s'essuya le front avec un mouvement de colre. Ses
yeux lanaient des clairs; puis il plit et, s'asseyant comme un
homme bris:

-- Jeune homme, dit-il, j'ai une mission terrible  remplir. Il n'y
a pas ici d'ami, il n'y a plus d'avocat. Je suis devenu un
inquisiteur et un juge. Oui, moi, girondin l'an pass, quand je
quittai ma province avec des illusions de l'inexprience, je suis
devenu ce que tout vrai patriote est forc d'tre. J'ai vu
l'incapacit politique des meilleurs modrs et l'infme trahison
du plus grand nombre. Ceux qu'on a sacrifis ont pay pour ceux
qui ont allum la guerre civile dans les provinces. Ils taient un
obstacle _ _l'autorit des hommes qui ont jur de sauver la
patrie, il a fallu le briser. Il a fallu mettre sous les pieds
toute piti, toute affection, tout remords. Il a fallu tuer des
femmes, des enfants... Je vous dis qu'il l'a fallu! ... -- Et en
parlant ainsi, il mordait son mouchoir. -- Je vous dis qu'il le
faut encore. Si vous avez seulement hsit un instant entre votre
pre et la Rpublique, vous tes perdu et je ne puis vous sauver.

-- Je n'ai pas hsit un seul instant; mais, si on refuse de me
croire et qu'on m'empche de le prouver, je suis perdu en effet.
Eh bien, monsieur, soit! je suis prt  mourir. Je suis bien
jeune, mais je sens bien que je suis venu dans un temps o l'on ne
tient pas  la vie. Je mourrai sans faiblesse, puis-je esprer que
ma soeur et mes amis? ...

-- Ne parlez pas d'eux, ne prononcez pas leur nom, ne rappelez 
personne qu'ils existent. Aucune dnonciation venant de votre
commune n'a t faite contre eux. Qu'ils restent o ils sont et se
fassent oublier!

-- Le conseil que vous me donnez et que je suivrai, n'en doutez
pas, me prouve que vous ferez votre possible pour les sauver et je
vous en remercie. Je ne vous demande rien pour moi, faites-moi
conduire en prison. J'irai avec une seule amertume, celle de voir
que vous avez dout de moi.

M. Costejoux paraissait branl. Dumont se jeta  ses pieds,
protestant de l'innocence et du patriotisme d'milien et suppliant
l'ancien ami de le sauver.

-- Je ne le puis, rpondit M. Costejoux. Songez  vous-mme.

-- Je n'y songerai pas, merci! reprit Dumont, je suis un vieux
homme; qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, et, puisque vous ne
pouvez rien pour mon jeune matre, faites que je sois accus,
enferm et, s'il le faut, guillotin avec lui.

-- Taisez-vous, malheureux! s'cria M. Costejoux. Il y a des gens
capables de vous prendre au mot.

-- Oui, tais-toi, Dumont, dit milien en l'embrassant. Tu n'as pas
le droit de mourir. Je te fais mon hritier, je te lgue ma soeur!

Et il ajouta en allant tout droit  M. Costejoux:

-- Finissons-en, monsieur, faites-moi arrter, puisque, selon vous,
je suis un menteur et un lche.

-- Vous a-t-on vu entrer ici? dit l'avocat avec impatience.

-- Nous ne sommes point venus en secret, rpondit milien. Tout le
monde a pu nous voir.

-- Avez-vous parl  quelqu'un?

-- Nous n'avons rencontr aucune figure de connaissance, nous
n'avons rien eu  dire.

-- Vous tes-vous _nomms _au familier qui vous a introduits dans
mon cabinet?

-- Nous ne savons de qui vous parlez; votre domestique nous connat
et nous a fait entrer sans nous demander nos noms.

-- Eh bien, partez, dit M. Costejoux en ouvrant une porte drobe
que cachaient des rayons de bibliothque. Quittez la ville sans
dire un mot, sans vous arrter nulle part. Je ne vous cache pas
que, si vous tes pris, je payerai de ma tte l'vasion que je
vous procure. Mais c'est moi qui vous ai mands ici, o je voulais
vous parler de mes affaires, j'ignorais les charges qui psent sur
vous. Il ne sera pas dit que je vous aurai attirs dans un guet-
apens. Partez!


XII

Sans dire un mot, sans remercier, milien prit le bras de Dumont
et l'entrana dans l'escalier; il traversa avec lui la rue et le
mit dans le chemin par o ils taient venus, en lui disant:

-- Marche devant sans te presser et sans te retourner. Ne t'arrte
nulle part, n'aie pas l'air de m'attendre. J'ai encore un mot 
dire  M. Costejoux, je te rejoindrai par la traverse; mais
n'attends pas, ou nous sommes perdus tous deux. Si tu ne me vois
pas en route, tu me retrouveras plus loin.

Dumont obit sans comprendre; mais, quand il eut fait une demi-
lieue, l'inquitude le prit, milien ne revenait pas. Il se dit
que, connaissant les chemins mieux que lui, il l'avait devanc. Il
marcha encore. Quand il eut gagn la premire tape, il voulut
attendre, mais il tait observ par des allants et venants, et,
craignant de donner l'veil, il poursuivit son chemin et se reposa
dans un bois. Il arriva le lendemain au moutier, doublant le pas
dans l'espoir d'y trouver son matre. Hlas, il n'y tait pas et
nous l'attendmes en vain. Il avait voulu sauver son vieux
domestique; mais il n'avait pas voulu compromettre M. Costejoux,
il tait retourn chez lui et, rentrant par l'escalier drob, il
lui avait dit:

-- Puisque je suis accus, je viens me livrer.

Il allait ajouter: Je vous remercie et ne veux pas vous perdre,
lorsqu'un regard expressif de M. Costejoux, qui tait en train
d'crire, l'avertit qu'il ne fallait rien dire de plus. La porte
de l'antichambre tait ouverte, et un homme en carmagnole de drap
fin et en bonnet rouge, avec une charpe autour du corps, parut
aussitt sur le seuil, tranant un grand sabre et fixant sur lui
des yeux de vautour qui va fondre sur une alouette.

D'abord milien ne le reconnut pas, mais cet homme parla et dit
d'une voix retentissante:

-- Ah! le voil! Nous n'aurons pas la peine de l'envoyer chercher!

Alors, milien le reconnut: c'tait le frre Pamphile, l'ancien
moine de Valcreux, celui qui avait fait mettre le frre Fructueux
au cachot pour refus de complicit et d'adhsion aux miracles
projets, celui qu'il avait qualifi, devant nous, d'ambitieux
capable de tout, celui qui hassait le plus milien. Il tait
membre du tribunal rvolutionnaire de Limoges et avait la haute
main sur ses dcisions comme l'inquisiteur le plus habile et le
sans-culotte le plus implacable.

Tout aussitt il procda  son interrogatoire dans le cabinet de
M. Costejoux, milien fut pris d'un tel dgot, qu'il refusa de
lui rpondre et fut sur-le-champ envoy en prison sous escorte de
sans-culottes arms de piques, qui allaient criant par les rues:

-- En voil encore un de pris! voil un aristocrate qui voulait
dserter  l'ennemi et qui va passer par la _frontire de Monte 
regret! _Quelques ouvriers criaient: Vive la guillotine! et
insultaient le pauvre enfant. Le plus grand nombre faisait
semblant de ne pas entendre. On avait toutes les peurs  la fois,
celle de la rpublique et celle de la raction; car, si les nobles
taient en fuite, il y avait l des bourgeois modrs en grand
nombre, qui laissaient faire, mais dont les regards semblaient
prendre note des faits afin d'en chtier les auteurs quand ils
redeviendraient les plus forts.

Quand Dumont nous raconta les choses dont il avait t tmoin,
s'tonnant de ne pas voir revenir milien, je compris tout de
suite qu'il tait retourn se livrer et je le jugeai perdu. Mais
je n'eus pas le chagrin que j'aurais d avoir ou plutt je ne me
donnai pas le temps de le ressentir. Il faut croire que j'avais
dj cet esprit de rsolution que j'ai toujours eu depuis dans les
situations critiques, car la pense de le dlivrer me vint tout de
suite. C'tait une pense folle; mais je ne me dis pas cela. Je la
jugeai bonne, et il se fit dans mon cerveau comme une protestation
aveugle, obstine contre l'impossible. Je ne voulus en parler 
personne. Je ne voulus risquer que moi, mais me risquer absolument
et sans souci de moi-mme. Je fis, dans la nuit, un petit paquet
de quelques hardes, je pris tout le peu d'argent que je possdais,
j'crivis un mot  M. le prieur pour lui dire de ne pas tre
inquiet de moi et de faire croire qu'il m'avait envoye en
commission quelque part. J'allai sans bruit poser ce billet sous
sa porte, je gagnai le dehors par les brches, et, quand le jour
parut, j'tais dj loin sur la route de Limoges.

Je n'avais jamais eu occasion de marcher si loin; mais, du haut
des plateaux, j'avais si souvent regard le pays, que je
connaissais tous les clochers, tous les villages par leurs noms,
tous les chemins, leur direction et leurs croisements. Enfin, je
savais un peu de gographie et celle de notre province assez bien
pour m'orienter et ne pas perdre mon temps  faire des questions
ou  m'garer. Pour plus de sret d'ailleurs, j'avais dans la
nuit calqu sur une carte tout le pays que j'avais  parcourir.

Il fallait deux grands jours de marche pour gagner Limoges et il
ne fallait pas esprer de trouver de patache ou de berline sur les
routes. On n'en voyait plus. Les chevaux et les voitures avaient
t mis en rquisition pour le service des armes, et les fripons,
qui confisquaient pour leur compte sous prtexte de patriotisme,
avaient achev de mettre tout le monde  pied. Il faisait beau. Je
couchai dehors dans des meules de paille pour conomiser mon
argent et ne pas attirer l'attention sur moi. Je mangeai le pain
et le fromage que j'avais apports dans un petit panier. Je mis
sur moi ma capeline et je dormis trs bien. J'avais fait la
journe de marche d'un homme.

Avant le jour, je m'veillai. Je mangeai encore un peu, aprs
m'tre lav les pieds dans un ruisselet qui avait l'eau bien
claire. Je m'assurai que je n'avais aucune blessure bien que je
fisse route sans bas ni souliers, et que je pouvais bien, quoique
lasse, fournir ma seconde tape; alors, je priai Dieu de
m'assister et me remis en chemin.

J'arrivai le soir sans retard ni accident  Limoges et je demandai
la maison de M. Costejoux que je dcouvris sans peine. J'y entrai
rsolument et demandait  lui parler. On me rpondit qu'il tait 
table et qu'on ne voulait pas le dranger.

Je repris avec aplomb qu'un patriote comme lui tait toujours prt
 couter un _enfant du peuple, _et que je demandais qu'on lui
rapportt mes paroles. Un moment aprs, on me fit monter dans la
salle  manger, o je faillis perdre contenance en le voyant au
milieu d'une demi-douzaine d'hommes  figures plus ou moins
sinistres qui sortaient de table, un ou deux allumant des pipes,
ce qui, dans ce temps-l, tait rput grossier. La parole que le
domestique avait transmise de ma part attirait l'attention sur
moi. On me regardait en ricanant, et l'un de ces hommes me posa
sur la joue une grande main velue qui me fit peur. Mais j'avais 
jouer un rle et je cachai mon dgot. Je fis, des yeux,
l'inspection de tout ce monde. Je n'y connaissais personne, ce qui
me rassura entirement. Personne ne pouvait me connatre.

J'ignorais le danger de rencontrer l'odieux frre Pamphile,
puisque Dumont ne l'avait point vu et ne savait rien de sa
conversion au sans-culottisme. Par bonheur, il ne se trouvait pas
l, et je me mis  chercher M. Costejoux, qui se tenait vers le
pole, le dos tourn.

Il fit un mouvement et me vit. Je n'oublierai jamais le regard
qu'il me lana; que de paroles  la fois il y avait dans ce
regard! Je les compris toutes, je m'approchai de lui et lui dis
avec aplomb, en reprenant le langage de paysanne que je n'avais eu
garde d'oublier, mais en l'accentuant de l'affectation
rvolutionnaire:

-- C'est-i toi, le citoyen Costejoux?

Il fut surpris sans doute de ma pntration et de mon habilet 
ne pas le compromettre, mais il n'en fit rien paratre:

-- C'est moi, rpondit-il; mais toi, qui es-tu, jeune citoyenne, et
que me veux-tu?

Je lui rpondis, en me donnant un faux nom et en lui parlant d'une
localit qui n'tait pas la mienne, que j'avais ou-dire qu'il
cherchait une servante pour sa mre et que je venais me prsenter.

-- C'est bien, rpondit-il. Ma mre est  la campagne, mais je sais
ce qu'il lui faut et je t'interrogerai plus tard. Va-t'en souper
en attendant.

Il dit un mot  son _familier, _qui, malgr l'galit, me
conduisit  la cuisine. L, je ne dis mot, sinon pour remercier
des mets que l'on plaait devant moi et je me gardai de faire
aucune question, craignant qu'on ne m'en ft auxquelles j'aurais
t force de rpondre par des mensonges invraisemblables. Je
mangeai vite et m'assis dans le coin de la chemine, fermant les
yeux comme une personne fatigue et assoupie, pour me faire
oublier. Que de choses pourtant j'aurais voulu savoir! milien
tait peut-tre dj jug, peut-tre dj mort. Je me disais:

-- Si j'arrive trop tard, ce n'est pas ma faute et Dieu me fera la
grce de me runir  lui, en me faisant vite mourir de chagrin. En
attendant, il faut que je me tienne bien veille et que je ne
sente pas la fatigue.

On dit que le feu repose et je crois que cela est vrai. Je me
chauffais comme un chien qui revient de la chasse. J'avais fait
plus de vingt lieues  pied et nu-pieds en deux jours, et je
n'avais que dix-huit ans.

J'coutais tout sans en avoir l'air, et je craignais,  chaque
instant, de voir entrer le second domestique de M. Costejoux,
celui qui tenait son curie et qui, l'ayant accompagn souvent 
Valcreux, me connaissait bien. Je me tenais prte  inventer
quelque chose pour qu'il entrt dans mes projets. Je ne doutais de
rien. Je ne me mfiais d'aucune personne ayant connu milien. Il
me paraissait impossible que, l'ayant connu, on voulut le perdre.

Le domestique en question ne parut pas, et dans les mots que les
gens de la maison changeaient avec des allants et venants, je ne
pus rien apprendre de ce qui m'intressait le plus. Je saisis
seulement la situation de M. Costejoux envoy dans son dpartement
pour assister les dlgus de Paris et forc de leur prsenter les
patriotes rsolus  tout, c'est--dire ce qu'il y avait de plus
fou ou de plus mchant dans la ville. C'est triste  avouer, mais,
dans ce moment-l, c'tait la lie qui remontait en dessus et les
gens de bien manquaient de courage pour servir la rvolution. On
avait tu et emprisonn trop de modrs. L'action tait toute dans
les mains, je ne dirai pas des fanatiques, mais des bandits
errants de ville en ville ou des ouvriers paresseux et ivrognes.
Servir la Terreur tait devenu un tat, un refuge contre la misre
pour les uns, un moyen de voler et d'assassiner pour les autres.
C'tait l le grand mal de la Rpublique et a a t la cause de
sa fin.

Les gens de M. Costejoux ne cachaient pas trop, quand ils taient
entre eux, leur mpris et leur dgot pour les hommes qu'il se
voyait entran  faire asseoir  sa table, et ils se trouvaient
humilis de servir le citoyen Piphaigne, boucher froce qui
parlait de mener les aristocrates  l'abattoir, l'picier
Boudenfle, qui se croyait un petit Marat et demandait six cents
ttes dans le district; l'huissier Carabit, qui faisait mtier de
dnoncer les suspects et qui s'appropriait leur argent et leurs
nippes 1.

1. Inutile de dire qu'on chercherait vainement ces noms dans les
souvenirs des habitants. Nanon a d les changer en crivant ses
Mmoires.

Enfin, au bout d'une heure, je fus appele dans le cabinet de
M. Costejoux et je l'y trouvai seul. Il s'enferma ds que je fus
entre, puis il me dit:

-- Que viens-tu faire ici? tu veux donc perdre le prieur et Louise?

-- Je veux sauver milien, rpondis-je.

-- Tu es folle!

-- Non, je le sauverai!

Je disais cela avec la mort dans l'me et avec une sueur froide
dans tout le corps; mais je voulais forcer M. Costejoux  me dire
tout de suite s'il tait encore vivant.

-- Tu ne sais donc pas, reprit-il, qu'il est condamn?

--  la prison jusqu' la paix? repris-je, rsolue  tout savoir.

-- Oui, jusqu' la paix, ou jusqu' ce qu'on se dcide  exterminer
tous les suspects.

Je respirai, j'avais du temps devant moi.

-- Qui donc l'a dsign comme suspect? repris-je; n'tiez-vous
point  son jugement, vous qui le connaissez?

-- Cette infme canaille de Prmel a cru se sauver en l'accusant.
Il s'est vant d'avoir entretenu avec le marquis de Franqueville
une correspondance  l'effet d'avoir des preuves contre lui et sa
famille, et il a prtendu qu'milien lui avait crit son intention
d'migrer, dans une lettre qu'il n'a pu cependant produire, et
qui, malgr son affirmation, ne s'est pas trouve au dossier.
J'esprais l'emporter sur lui par mon tmoignage, mais l'ex-
religieux Pamphile tait l; il dteste milien, il a dit le
connatre pour un royaliste et un dvot. Il voulait qu'on le
condamnt  mort sance tenante et il s'en est fallu de peu qu'il
ne ft cout. J'ai amen une diversion en rejetant tout l'odieux
de l'affaire sur Prmel, qui a t condamn  la dportation. Je
n'ai pu sauver que la tte d'milien... jusqu' nouvel ordre.

J'coutais chaque parole de M. Costejoux sans m'abandonner 
aucune motion, et j'observais le changement de sa physionomie et
de son accent. Il avait beaucoup souffert, cela tait vident,
depuis qu'il avait chang son point de vue politique. Il avait
sincrement adopt une conviction et un rle qui pouvaient
rpondre  ses principes de patriotisme, mais qui taient
antipathiques  son caractre confiant et gnreux. Je l'tudiais
pour savoir jusqu' quel point je pouvais compter sur lui. Dans ce
moment, il me sembla qu'il tait tout dispos  me seconder.

-- Ne parlez pas de _nouvel ordre, _lui dis-je, il faut que vous
russissiez  dlivrer milien tout de suite.

-- Voil o tu draisonnes, rpondit-il vivement. Cela m'est
impossible, puisque son jugement a t rendu suivant les formes
ordonnes par la Rpublique.

-- Mais c'est un mauvais jugement, rendu trop vite et sans preuves!
Je sais qu'on peut appeler d'un jugement.

-- Tu sais, je le vois, quelque chose du pass: mais le pass n'est
plus. On n'appelle pas d'un jugement rendu par les tribunaux
rvolutionnaires.

-- Alors, qu'est-ce qu'on fait pour sauver ses amis innocents?
Qu'est-ce que vous allez faire, vous, pour dlivrer ce jeune homme
que vous estimez, que vous aimez, et qui est venu se livrer parce
que vous lui avez dit: Il y va de ma tte si l'on sait que je
vous fais vader?

-- Je ne peux rien faire quant  prsent, qu'une chose qui ne te
satisfera pas, mais qui a son importance. Je peux, du moins je
l'espre, le faire transfrer dans une autre prison, c'est--dire
dans une autre ville. Ici, sous l'oeil de Pamphile qui est une
vipre et de Piphaigne qui est un tigre, il court de grands
risques. Ailleurs, n'tant connu de personne, il sera peut-tre
oubli jusqu' la paix.

-- La paix! quand donc? il parat que nous sommes battus partout!
les aristocrates esprent, dit-on, que l'ennemi aura le dessus et
dlivrera tous les prisonniers que vous faites. C'est peut-tre
imprudent  vous de rendre tant de gens malheureux et dsesprs;
cela sera cause que beaucoup d'autres appelleront et dsireront la
victoire des trangers.

Je disais des choses imprudentes. Je m'en avisai en voyant les
lvres de l'avocat plir et trembler de colre.

-- Prends garde, petite _amoureuse, _s'cria-t-il avec aigreur, tu
te trahis et tu accuses ton bien-aim!

Je me sentis offense.

-- Je ne suis point une amoureuse, lui dis-je avec force; je n'ai
pas l'ge de l'amour et je suis un coeur honnte. Ne m'insultez
pas, je suis assez en peine, je fais ce que je ferais pour sa
soeur, pour M. le prieur, pour vous, si vous tiez dans le
danger... et vous y serez peut-tre comme les autres! Les sans-
culottes ne vous trouveront peut-tre pas assez mchant -- ou bien
les aristocrates reviendront les plus forts et je serai peut-tre
l, autour de votre prison, cherchant  vous faire sauver. Est-ce
que vous croyez que je me tiendrais tranquille si vous tombiez
dans le malheur?

Il me regarda avec beaucoup d'tonnement et dit entre ses dents un
mot que je ne compris pas tout de suite, mais que je commentai
plus tard, _nature d'hrone!_ -- Il me prit la main et la regarda,
puis la retourna pour voir le dedans, comme font les diseurs de
bonne aventure.

-- Tu vivras! dit-il, tu accompliras ton oeuvre dans la vie: je ne
sais laquelle, mais ce que tu auras voulu, tu le verras ralis.
Moi, j'ai moins de chance. Vois cette ligne; j'ai trente-cinq ans,
je n'atteindrai pas la cinquantaine; vivrai-je assez pour voir le
triomphe dfinitif de la Rpublique? Je n'en demande pas
davantage.

-- Voil que vous croyez  la sorcellerie, monsieur Costejoux, vous
qui ne croyez pas en Dieu? Eh bien, dites-moi si milien vivra.
C'est peut-tre crit dans ma main.

-- Je vois que tu feras une grande maladie... ou que tu auras un
grand chagrin; -- c'est peut-tre...

-- Non! vous n'y connaissez rien! vous avez dit que je russirai
dans ma volont, et ma volont est qu'il ne meure pas. Allons! 
prsent il faut m'aider.

-- T'aider? et si, sans tre coupable de projets de dsertion, il
se laisse entraner par l'exemple de sa famille?

-- Ah! voil que vous ne croyez plus en lui! vous tes devenu
souponneux!

-- Oui, on est forc de se mfier de son ombre, et presque de soi-
mme, quand on a mis la main sur le rseau de trahisons et de
lches faiblesses qui enlace cette malheureuse Rpublique!

-- Plus vous donnerez la peur, plus il y aura de poltrons.

-- Tu es brave, toi, et pourtant, tu peux trahir aussi, par
amour... pardonne-moi, par amiti! Quel ge as-tu donc?

-- Dix-huit ans aux muscadettes.

-- Dans deux mois! tu me rappelles la campagne, ces bonnes petites
prunes vertes, le temps o je montais sur les arbres. Que tout
cela est loin!... Moi qui avais rv de me retirer des affaires,
de me marier, d'arranger le moutier, d'y avoir un joli logement,
de couvrir le reste de chvrefeuilles et de clmatites, d'lever
des moutons, de devenir paysan, de vivre au milieu de vous...
C'tait une illusion! Cette Rpublique qui paraissait conquise!
Tout est  reprendre par la base, et nous mourrons peut-tre  la
peine! Allons, va-t'en dormir, tu dois tre bien lasse.

-- O dormir?

-- Dans un cabinet auprs de la chambre que ma mre occupe quand
elle vient ici; j'ai prvenu Laurian. Tu n'as qu'un tage 
monter.

-- Laurian, qui venait avec vous au moutier? Je ne l'ai point vu
ici.

-- Il tait ce soir en commission. Il est rentr, je l'ai prvenu.
Lui seul te connat. Il ne dira rien, ne lui parle pas. Tu
partiras demain, ou, si tu es trop fatigue, tu ne sortiras pas de
l'appartement de ma mre. Tu pourrais rencontrer Pamphile dans la
maison, et je sais qu'il t'en veut.

-- Je ne partirai pas demain; vous ne m'avez pas assez promis. Je
veux vous parler encore.

-- Il n'est pas sr que j'aie le temps comme aujourd'hui.
D'ailleurs, je n'ai rien  te promettre. Tu sais bien que je ferai
tout ce qui sera humainement possible pour ce pauvre enfant.

-- Voil enfin une bonne parole, lui dis-je en baisant sa main avec
ardeur.

Il me regarda encore avec son air tonn.

-- Sais-tu, me dit-il, que tu tais laide et que tu deviens jolie?

-- Eh bien, mon Dieu, qu'est-ce que cela fait?

-- Cela fait qu'en courant ainsi toute seule les chemins et les
aventures, tu t'exposes  toute sorte de dangers que tu ne prvois
pas. Au moins tu seras en sret ici. Bonsoir. J'ai  travailler
la moiti de la nuit et il me faut tre debout avant le jour.

-- Vous ne dormez donc plus?

-- Qui est-ce qui dort en France  l'heure qu'il est?

-- Moi. Je vas dormir: vous m'avez donn de l'espoir.

-- N'en aie pas trop et sois prudente.

-- Je le serai! Dieu soit avec vous.

Je le quittai, je trouvai Laurian dans le corridor. Il
m'attendait; mais il ne me dit pas un mot, il ne me regarda pas,
il monta l'escalier et je le suivis. Il me donna le flambeau qu'il
tenait et une clef en me montrant une porte. Puis il me tourna le
dos et redescendit sans bruit. Ah! c'tait bien la Terreur! Je ne
l'avais pas encore vue de si prs, mon coeur se serra.

J'tais si lasse, que je m'en voulais de me sentir vaincue et
comme incapable de veiller une minute de plus.

-- Mon Dieu, me disais-je en tombant sur le lit, n'ai-je pas plus
de force que cela? J'ai cru que je pourrais faire l'impossible, et
voil que je succombe  la premire fatigue!

Je m'endormis en me disant pour me consoler:

-- Bah! c'est comme cela au commencement; je m'y habituerai.

Je dormis sans savoir o j'tais, et, quand je m'veillai avec le
jour, j'eus de la peine  me reconnatre. Ma premire pense fut
de regarder mes pieds; pas de blessure, pas d'enflure. Je les
lavai et les chaussai avec soin; je me souvenais d'avoir craint de
n'tre pas bonne marcheuse, un jour que mon cousin Jacques avait
raill la petitesse de mes pieds et de mes mains, disant que
j'avais des pattes de cigale et non de femme. Je lui avais
rpondu:

-- Les cigales ont de bonnes jambes et sautent mieux que tu ne
marches.

La Mariotte avait dit:

-- Elle a raison; on peut tre mal partag comme elle, et marcher
aussi bien qu'avec de beaux grands pieds; l'important, c'est
qu'ils soient bons.

J'avais donc de bons pieds, j'en tais contente. Je ne me sentais
plus lasse. J'tais prte  faire le tour de la France pour suivre
milien.

Mais lui! comme il devait tre triste et malade de se voir
enferm! Avait-il de quoi manger, de quoi changer, de quoi dormir?
Je ne voulus pas y penser, cela me donnait comme une dfaillance.
J'tais dans une petite soupente avec une croise ouvrant sur le
toit. Je ne pouvais pas y grimper, je ne voyais que le ciel. Je
regardai la porte par laquelle j'tais entre, elle tait ferme
en dehors. Moi aussi, j'tais en prison. M. Costejoux me cachait,
c'tait pour mon bien. Je patientai.


XIII

Vers six heures du matin, on frappa  une autre porte. Je rpondis
qu'on pouvait entrer, et je vis Laurian qui me fit un signe. Je le
suivis dans une chambre trs belle qui tenait  la mienne et qui
tait celle de madame Costejoux la mre. Il me montra sur la table
un djeuner trs bon et puis la fentre ferme de persiennes 
jour, comme pour me dire que je pouvais regarder mais qu'il ne
fallait pas ouvrir; et il s'en alla comme la veille, sans parler,
m'enfermant et retirant la clef.

Quand j'eus mang, je regardai la rue. C'tait la premire ville
que je voyais, et c'tait le beau quartier; mais le moutier tait
plus beau et mieux bti. Je trouvai toutes ces maisons petites,
noires et tristes. Pour tristes, elles l'taient en effet. C'tait
des maisons bourgeoises, dont tous les propritaires s'en taient
alls  la campagne. Il n'y restait que des domestiques qui
sortaient comme en cachette et rentraient sans se parler dans la
rue. On y faisait des visites domiciliaires. Je vis un groupe de
gens en bonnets rouges  grosses cocardes, entrer dans une des
plus belles, faire ouvrir les fentres, aller et venir. Leurs voix
venaient jusqu' moi; elles semblaient commander et menacer.
J'entendis aussi comme des portes enfonces et des meubles briss.
Une vieille gardienne s'emporta et cria des reproches d'une voix
casse. On cria plus haut qu'elle, et on l'emmena pour la conduire
en prison. On emportait des cartons, des coffres et des liasses de
papiers. Les gens des boutiques ricanaient d'un air bte et
craintif, les passants n'interrogeaient pas et ne s'arrtaient
pas. La peur avait frapp tout le monde d'indiffrence et de
stupidit.

Je comprenais tout ce que je voyais et j'tais indigne. Je me
demandais pourquoi M. Costejoux, qui devait voir aussi cela, ne
s'opposait pas  ces vexations,  ces violences,  ces insultes
envers une femme en cheveux blancs qui disputait le bien de ses
matres  des bandits. Et les matres! pourquoi n'taient-ils pas
l? Pourquoi toute une ville se laissait-elle envahir et
dpouiller par une poigne de malfaiteurs? On prit ailleurs du
linge et de l'argenterie. On tua un pauvre chien qui voulait
dfendre son logis. Les vieillards et les animaux domestiques
avaient-ils donc seuls du courage?

J'tais en colre quand je revis M. Costejoux, qui, sur le midi,
monta dans la chambre o j'tais. Je ne pus me tenir de le lui
dire.

-- Oui, rpondit-il, tout cela est injuste et repoussant. C'est le
peuple avili qui se venge d'une manire vile.

-- Non, non! m'criai-je, ce n'est pas le peuple! Le peuple est
constern, il est poltron, voil tout son crime.

-- Eh bien! tu mets la main sur la plaie. Il est poltron; donc,
nous ne pouvons pas compter sur lui pour empcher les aristocrates
de nous livrer  l'ennemi. Nous ne trouvons plus que des bandits
pour servir la bonne cause, on prend ce qu'on trouve.

-- C'est bien malheureux! vous tournez dans une cage comme des
oiseaux qu'on aurait enferms avec des chats. Si vous cassez les
barreaux vous trouverez le vautour qui vous attend; si vous restez
en cage, les chats vous mangeront.

-- C'est probable, et ce peuple pour qui nous travaillons,  qui
nous sacrifions tout, nous regarde et ne nous aide pas. Tu l'as
dit, il est poltron; j'ajoute qu'il est goste,  commencer par
vous autres paysans, qui vous tes jets avec joie sur les terres
que la Rvolution vous donnait, et qu'il faut rquisitionner de
force pour vous envoyer  la dfense du territoire.

-- C'est votre faute, vous nous scandalisez trop! et voyez ce qui
arrive  milien! Il accourt pour se faire soldat et vous le jetez
en prison. Croyez-vous que cela encouragera les autres? Voyons,
dites-moi ce qu'on va faire de lui, vous devez le savoir.

-- On va le conduire  Chteauroux, j'ai obtenu cela, c'est
immense.

-- Alors, c'est  Chteauroux que j'irai.

-- Fais ce que tu voudras, je crois que tu entreprends
l'impossible.

-- Il ne faut pas dire cela  quelqu'un qui est dcid.

-- Eh bien! essaye, risque ta vie pour lui, c'est ta volont et ta
destine. Seulement, n'oublie pas une chose: c'est que, si tu
choues et que l'on dcouvre ta tentative, tu l'envoies srement 
la mort, tu dtruis la chance qu'il avait d'en tre quitte pour la
prison. Adieu, je ne puis rester davantage; voil deux choses qui
te sont ncessaires: un passeport, c'est--dire un certificat de
civisme, et de l'argent.

-- Merci pour le certificat, mais j'ai de l'argent plus qu'il ne
m'en faut. Quand est-ce qu'on emmne milien?

-- Demain matin; j'en fais transfrer trois, parce qu'ici les
prisons sont pleines. Je l'ai fait porter sur la liste des
partants.

M. Costejoux me quitta brusquement en entendant sonner  la porte
de sa maison. Je ne le revis plus. J'occupai le reste de ma
journe  examiner une carte de Cassini, que je trouvai dans la
chambre de madame Costejoux et que je gravai dans ma mmoire aussi
bien que si je l'eusse calque. Le soir venu, je dis  Laurian qui
m'apportait mon souper, que je voulais retourner  Valcreux et que
je le priais de laisser la porte d'en bas ouverte. Je lui promis
de sortir sans tre vue de personne. Je guettai le moment et je
tins parole. J'tais venue de nuit, je partis de mme, et les
autres domestiques de la maison ne surent pas que j'y avais pass
une nuit et un jour.

J'avais rflchi  ce que je voulais faire. Rester dans la ville,
au risque d'y rencontrer Pamphile, c'tait compromettre le dpart
d'milien; mais retourner  Valcreux, c'tait ne plus rien savoir
et perdre sa trace. J'tais dcide  me rendre  Chteauroux. Je
savais qu'il y avait une diligence et qu'elle partait le matin;
j'avais cout tout ce que j'avais pu saisir, la veille, dans la
cuisine, j'avais pris note de tout. Je sortis de la ville avec ma
cape grise sur la tte et mon paquet sous ma cape, et je marchai
au hasard, jusqu'au moment o j'avisai une femme seule, assise
devant sa porte. Je lui demandai le chemin de Paris. Elle me
l'indiqua assez bien. J'en tais loin, j'y arrivai pourtant vite.
Tout le monde tait couch, rien ne bougeait dans le faubourg.
C'tait bien l que je devais attendre; mais  quelle heure
passerait la diligence? C'est l que passerait, sans doute aussi,
la voiture des prisonniers. Je ne voulais pas m'loigner. J'avisai
une glise grande ouverte et sans lumire, pas mme celle de la
petite lampe qui brle ordinairement dans le choeur. Je songeai 
m'y rfugier, puisqu'elle semblait abandonne. Je m'y glissai 
ttons et je me heurtai contre des marches sur lesquelles je
tombai, trs surprise de sentir avec mes mains que c'tait de
l'herbe. Comment avait-elle pouss l? L'glise n'tait point en
ruine. J'entendis parler  voix basse et marcher avec prcaution,
comme si d'autres personnes s'y taient rfugies. Cela me fit
peur. Je me retirai sans bruit, j'avais bien dormi la nuit
prcdente, je n'avais pas grand besoin de repos. Je marchai sur
la route jusqu' un taillis o je restai, attendant le jour,
m'assoupissant quelquefois  force d'ennui, mais ne me laissant
pas aller au sommeil, tant je craignais de manquer l'heure.

Enfin, j'entendis comme le trot de plusieurs chevaux et je courus
voir ce que c'tait. Je vis venir une grosse charrette couverte en
manire de coche, escorte de quatre cavaliers qui taient
habills en espce de militaires, arms de sabres et de
mousquetons. La route montait, ils se mirent au pas. Je sentis au
battement de mon coeur que ce devait tre l'escorte et la voiture
des prisonniers. J'avais rsolu de la laisser passer si je la
voyais avant la diligence, mais l'espoir l'emporta sur la
prudence, et j'allai droit  un des cavaliers pour lui demander,
avec une feinte simplicit, si c'tait la voiture publique pour
Chteauroux.

-- Sotte que tu es! rpondit-il, tu ne vois pas que c'est le
carrosse des aristocrates?

Je fis semblant de ne pas comprendre.

-- Eh bien! repris-je, est-ce qu'en payant ce qu'il faut, on ne
peut pas voyager dessus ou derrire?

Et j'ajoutai en prenant la bouche de son cheval:

-- Ah! sans moi, votre bte perdait sa gourmette.

Je la rattachai pendant que la voiture passait, ce qui me permit
de retenir le cavalier.

-- O vas-tu donc comme cela? me dit-il.

-- Je vas en condition dans un pays que je ne connais pas. Faites-
moi donc monter sur votre chariot!

-- Tu n'es pas trop laide, toi! Est-ce que a te fche quand on te
le dit?

-- Mais non, rpondis-je avec une effronterie d'autant mieux joue
que j'y portais plus d'innocence.

Il piqua son cheval et alla dire au conducteur de la voiture
d'arrter. Il changea quelques mots avec lui, me fit monter sur
la banquette qui servait de sige, et je l'entendis qui disait aux
autres cavaliers:

-- C'est une rquisition!

Et les autres de rire, et moi de trembler.

-- N'importe, pensais-je, je suis l, je voyage avec milien, je
saurai o il va, comment on le traite, et, si ces gens veulent
m'insulter, je saurai bien prendre la fuite en quelque endroit
favorable.

Le conducteur tait un gros,  barbe grisonnante, le teint rouge,
l'air doux. Il ne demandait qu' causer. En moins d'une heure, je
sus qu'il tait le conducteur de la diligence, mais qu'on l'avait
requis pour mener les prisonniers, et que c'tait Baptiste, son
neveu, premier garon d'curie, qui conduisait la diligence ce
jour-l. Il ne savait pas le nom des prisonniers, cela lui tait
parfaitement gal.

-- Moi, disait-il, la rpublique, la monarchie, les blancs, les
rouges, les tricolores, tout a, je n'y comprends rien. Je connais
mes chevaux et les auberges o l'eau-de-vie est bonne, il ne faut
pas m'en demander plus. Quand le gouvernement me commande, je suis
pour obir. Avec moi, le plus fort, celui qui paye a toujours
raison.

Je feignis d'admirer sa haute philosophie, et il parla  tort et 
travers, de tout ce qui ne m'intressait pas; mais j'coutais
quand mme, et j'enregistrais dans ma mmoire les moindres dtails
sur le pays et les personnes. Entre autres choses, il me parla de
son pays  lui. Il tait du Berry, et d'un bourg appel Crevant,
dont je n'avais jamais entendu parler.

-- Ah dame! disait-il, c'est un pays bien sauvage et, dans les
terres, je suis sr qu'il y a des gens qui n'ont jamais vu une
ville, une grande route, une voiture  quatre roues. C'est tout
chtaigniers et fougre, et on y peut faire une lieue et plus sans
rencontrer seulement une chvre. Ma foi, si j'tais rest chez
nous, je serais plus tranquille que je ne suis. On ne s'inquite
pas de la rpublique par l! On ne sait peut-tre pas seulement
qu'il y en a une. Mais c'est un pays de misre o on ne dpense
rien parce qu'on ne gagne rien.

Je lui demandai de quel ct se trouvait ce dsert. Il me fit une
espce d'itinraire que je gravai dans ma tte, tout en ayant
l'air de l'couter par complaisance, et sans savoir s'il me serait
utile d'tre si bien renseigne; mais j'tais sur le qui-vive pour
toute chose, me disant que toute chose pouvait me servir  un
moment donn.

Je sus aussi de lui que les gens qui nous escortaient n'taient
point des gendarmes, mais des patriotes de la ville, qui faisaient
volontairement plus d'un genre de corves pour tre _bien nots.
_Encore des froces qui avaient peur!

Je dus les quitter  Bessines, o on relaya pour changer de
chevaux. J'avais fait mon possible pour apercevoir les prisonniers
ou tout du moins pour entendre leurs voix. Ils taient si bien
enferms, qu' moins de me trahir, je ne pouvais m'assurer de
rien. Malgr ma prudence, il parat que ces cavaliers se mfirent
de moi ou qu'ils craignirent d'tre blms, car ils me dirent
qu'ils ne pouvaient me garder plus longtemps et que la diligence
ne pouvant tarder  passer, je n'avais qu' l'attendre. Je
l'attendis plus d'une heure. Elle relaya aussi. Je mourais
d'impatience, craignant de perdre la trace des prisonniers.
J'abordai le conducteur, je l'appelai citoyen Baptiste et lui
dis que son oncle m'avait autorise  lui demander une place 
ct de lui sur le sige, ce qu'il m'accorda sans peine. Je tenais
 pouvoir causer avec quelqu'un. J'tais contente quand cette
diligence fut enfin en route.

Pourtant, j'avais une inquitude pour la suite de mon voyage. La
manire dont on me regardait et me parlait tait nouvelle pour
moi, et je m'avisais enfin de l'inconvnient d'tre une jeune
fille toute seule sur les chemins.  Valcreux, o l'on me savait
sage et retenue, personne ne m'avait fait souvenir que je n'tais
plus une enfant, et je m'tais trop habitue  ne pas compter mes
annes. Je songeai  ce que M. Costejoux m'avait dit  ce sujet.

Je voyais enfin dans mon sexe un obstacle et des prils auxquels
je n'avais jamais song. La pudeur se rvlait sous la forme de
l'effroi. Dans un autre moment, j'aurais peut-tre eu du plaisir
en apprenant que j'tais devenue jolie. Dans ce moment-l, j'en
tais dsole. La beaut attire toujours les regards, et j'aurais
voulu me rendre invisible. Je roulai plusieurs projets dans ma
tte: je m'arrtai  celui de ne pas me montrer  Chteauroux sans
m'tre assur une protection, et de retourner la chercher 
Valcreux, ds que je me serais assure de la prsence d'milien
dans le convoi.

Je dis le convoi, parce qu'une autre charrette ferme, dbouchant
d'un chemin, vint bientt se placer devant nous, se htant de nous
dpasser.

-- Ah! me dit le conducteur Baptiste, voil les mauvaises btes du
bas pays que l'on mne joindre les autres. Il parat que les
prisons sont toutes remplies. On est bien sot dans notre pays de
tant se gner avec les aristocrates, quand on pourrait faire comme
on fait  Nantes et  Lyon quand on en a trop.

-- Qu'est-ce qu'on en fait donc?

-- On tire dessus  mitraille ou on les noie comme des chiens.

-- Et c'est bien fait, rpondis-je, gare et parlant au hasard.

Moi aussi, j'tais lche, mais ce n'tait pas pour moi que j'avais
peur; car, si je n'eusse song  ce que j'avais  faire, je crois
que j'eusse saut  la figure de ce Baptiste et que je l'eusse
soufflet.

Je sus par lui que nous ne devions pas rejoindre le convoi et
qu'il marcherait toute la nuit, tandis que nous la passerions 
Argenton.

-- La nuit! pensais-je, ah! si j'tais reste sur la premire
voiture, j'aurais peut-tre pu profiter d'un moment, d'un
accident.

Alors j'avais envie de descendre, de courir, je ne savais plus ce
que je voulais. Je perdais la tte. J'avais fait trop de projets,
j'tais puise. Il ne me venait plus rien de raisonnable dans
l'esprit.

Je me recommandai  Dieu. Quand nous arrivmes  Argenton  la
nuit tombe, quelles furent ma surprise et ma joie de voir le
convoi  la porte de l'auberge! on attendait des chevaux  revenir
d'une autre course, et deux des cavaliers de l'escorte taient
alls pour en rquisitionner dans la ville. On disait qu'il n'y en
avait plus un seul. Je regardai les deux cavaliers qui restaient.
Celui qui m'avait traite de _rquisition _n'y tait pas. Les
autres me remarquaient. Il y en avait un trs mfiant qui me
demanda si je connaissais quelque prisonnier dans le convoi. Ce
n'tait pas une question bien adroite. Je me mfiai  mon tour et
je lui dis hardiment qu'une personne comme moi ne connaissait pas
d'aristocrates.

J'entrai dans l'auberge pour n'avoir pas l'air d'examiner le
convoi. Au bout d'un instant, les deux cavaliers y entrrent
aussi, conduisant un vieillard que je n'avais jamais vu, une
vieille femme que je reconnus pour celle qu'on avait arrte, sous
mes yeux, le matin, et un jeune homme que je ne voulus pas voir
dans la crainte de me trahir; mais je n'avais pas besoin de le
regarder, c'tait lui, c'tait milien, j'en tais sre. Je me
tournai vers la chemine pour qu'il ne me vt pas. J'entendis
qu'on lui servait  manger ainsi qu'aux autres. Je ne sais s'ils
mangrent, ils ne se disaient rien. Quand je me sentis bien sre
de moi, je me retournai et je le regardai pendant que personne n'y
faisait attention. Il tait trs ple et paraissait fatigu; mais
il tait calme. On et dit qu'il voyageait pour ses affaires. Je
repris courage, et, comme il et pu se trahir en m'apercevant, je
quittai l'auberge, rsolue  dormir encore  la belle toile
plutt que de coucher dans cette auberge pleine de gens grossiers
qui me regardaient en ricanant.

Je quittai la route et marchai assez loin dans la nuit. On avait
fini les moissons, il y avait partout des meules pour me servir de
lit et de cachette. Seule, je n'avais plus peur. Rsolue  m'en
retourner chez nous pour mieux prparer mon oeuvre, ds le petit
jour je me mis dans un chemin de traverse, en m'orientant par la
ligne la plus droite sur Baunat et Chnrailles. Je ne fis point
d'erreur. J'avais vu sur la carte qu' vol d'oiseau, le moutier
tait  gale distance de Limoges et d'Argenton. J'arrivai sans
accident chez nous, le lendemain soir.


XIV

Je racontai toutes mes aventures au prieur et je lui recommandai
bien de se tenir coi, de se laisser oublier, de faire le mort,
comme disait M. Costejoux. Je le suppliai de laisser ravager les
terres plutt que de se faire des ennemis. Il se moqua de moi,
disant qu'il ne craignait personne et ferait son devoir envers son
propritaire, tant qu'il aurait un souffle de vie. Il parlait
toujours de prudence aux autres et il en avait pour lui-mme quand
il fallait s'expliquer sur la politique; mais, au fond, il tait
trs hardi de caractre et ne se gnait pas pour mettre les
pillards dehors comme au temps o il tait l'conome de la
communaut. Cela faisait partie de ses habitudes, et cela le sauva
des mchancets qu'on et pu lui faire. Les paysans mprisent ceux
qui les craignent et se rendent toujours, du moins en thorie, au
respect du droit.

Aprs bien des projets, je m'arrtai  celui que j'avais entrevu
durant mon voyage. Je demandai  Dumont qui connaissait les pays
et les routes, s'il voulait se risquer avec moi, et il me reprocha
d'avoir essay quelque chose sans lui. Il approuva mon plan. Il
alla au bourg le plus proche pour acheter un ne et des toffes
avec lesquelles, en travaillant la nuit, je me taillai un
habillement de garon. Je pris du linge, des marchandises de
rechange et divers objets pour moi, pour Dumont, et surtout pour
milien qui devait manquer de tout. Nous, nous manquions d'argent.
Le prieur, qui, on s'en souvient, avait quelque chose  lui, nous
ouvrit sa bourse, o je puisai moins qu'il ne l'et voulu. Trs
avare dans les petites choses, il tait trs gnreux dans les
grandes. Pendant que je faisais mes prparatifs, Dumont, guid par
mes indications, s'en alla, sans faire semblant de rien, examiner
ce pays de Crevant qui m'tait rest dans l'esprit comme le
meilleur refuge  notre porte, car ce n'tait pas tout que de
dlivrer le prisonnier: on le chercherait, on le dnoncerait, on
le livrerait; il ne fallait plus compter que sur le dsert pour
chapper aux recherches, et je ne trouvais rien d'assez sauvage
dans nos alentours. D'ailleurs, Pamphile les connaissait trop.

Dumont revint me dire que l'endroit indiqu tait, en effet, le
meilleur possible et qu'il s'y tait assur un gte pour milien
en louant  bas prix une masure isole dans un pays perdu. Ce
n'tait pas bien loin de chez nous, dix  douze heures de marche.
Il ne fallait pas songer, disait-il en soupirant,  y manger du
pain et  y boire du vin; mais on pouvait, avec quelque industrie,
s'y soustraire  la famine. Huit jours aprs mon retour, je
repartis de nuit, habille en garon, les cheveux coups et un bon
bton en main. Dumont avait depuis longtemps laiss pousser sa
barbe et ses cheveux. Rien ne sentait en lui l'ancien domestique
de bonne maison. Il tait trs avis, trs prudent, trs brave,
et, depuis plusieurs mois, il s'tait corrig de boire. Devant
nous, notre ne, portant notre ballot envelopp de paille,
marchait d'un bon pas. Il n'tait pas assez charg pour ne pas
porter l'un de nous en cas de grande fatigue ou d'accident.

Nous fmes halte  Chtelus, et, aprs une journe de dix lieues,
nous passmes la nuit  La Chtre, petite ville de trois mille
mes, o, grce  Dieu, la Terreur faisait plus de bruit que de
besogne. Quelques dmocrates criaient bien haut; mais les
habitants, se craignant les uns les autres, ne se perscutaient
point.

Je fis remarquer  Dumont qu'ils taient hospitaliers et
paraissaient plus doux que les gens des autres endroits. Il
m'avait montr en chemin les hauteurs du pays o nous devions nous
rfugier, et il me semblait qu'en effet le Berry tait plus loin
de la rvolution que Limoges et Argenton, qui taient sur la route
de Paris.

En fait de ce que nous appelons route aujourd'hui, il n'y en avait
point du tout de La Chtre  Chteauroux. On suivait l'Indre par
de jolis chemins ombrags qui, en hiver, devaient tre
impraticables; et_ _puis, on s'engageait dans une grande lande o
les_ _voies se croisaient au hasard; nous faillmes nous y perdre.
Enfin, nous arrivmes  Chteauroux, dans un pays tout plat, bien
triste, o nous devions retrouver, avec la route de Paris, plus de
mfiance et d'agitation.

Dumont tait un peu connu partout, mais il tait connu pour un bon
patriote. Il avait, d'ailleurs, son certificat de civisme dans la
poche. Quant  moi,  deux lieues du moutier, j'tais aussi
inconnue que si je fusse arrive d'Amrique. Je passai pour son
neveu. Il m'appelait Lucas.

Il s'occupa tout de suite de louer une chambre, et, feignant de
les trouver toutes trop chres, il arrta son logement  deux pas
de la prison. C'tait un rduit bien misrable, mais nous fmes
contents de le trouver o nous voulions. Il n'y avait qu'une
chambre, mais, au-dessus, on nous loua un petit grenier dont nous
disions avoir besoin pour notre commerce de paillassons et de
paniers, et ce fut l que je m'installai, sre de n'tre trouble
et observe par personne.

Ds le lendemain, Dumont, qui approuvait mon dsir de ne pas trop
faire voir ma figure, alla acheter ce qu'il nous fallait et nous
nous mmes  l'ouvrage. Il tait fils d'un vannier et n'avait pas
oubli l'tat, qu'il connaissait fort bien. Je l'appris vite et
nous emes bientt fabriqu de_ _quoi vendre, car il nous fallait
un_ _tat pour expliquer notre sjour dans la ville. Dumont n'y
rencontra que peu de gens de connaissance, qui, l'ayant vu bien
pay et bien vtu au service du marquis de Franqueville,
s'tonnaient un peu de le voir rduit  faire des paniers; mais
ces gens le savaient enclin  l'ivresse et supposaient aisment
qu'il avait mang toutes ses conomies. Il ne se gnait pas pour
dire devant eux tout le mal qu'il pensait de ses anciens matres:
personne ne se douta qu'il pt s'intresser  un des membres de la
famille, et, quant  moi, Lucas, je fus cens ne les avoir jamais
connus.

Notre prudence  cet gard n'tait pas aussi ncessaire que_ _nous
l'avions jug d'abord. Les gens que nous tions  mme de voir
ignoraient les noms des prisonniers amens, depuis quelques jours,
des autres localits, et ils n'y prenaient gure d'intrt.
Chteauroux tait une petite ville plutt bourgeoise et modre
que rvolutionnaire ou royaliste. Les vignerons, qui formaient la
majorit des faubourgs, taient rpublicains, mais point
dmagogues et gnralement trs humains. La terreur ne svissait
donc gure dans ce pays tranquille et M. Costejoux l'avait trs
bien choisi pour qu'milien n'y ft pas victime des fureurs
populaires.

Voyant cela, nous crmes sage d'y attendre la paix, sans nous
douter, simples que nous tions, que cette paix n'arriverait que
par l'crasement de la France, en 1815. Il valait mieux, selon
nous, compter sur nos prochaines victoires, sur un retour  la
confiance et  la justice, que de compromettre la vie de notre
cher prisonnier par une tentative imprudente. Mais je dsirais
ardemment qu'il st, pour adoucir sa tristesse, que nous tions l
et que nous ne pensions pas  autre chose au monde qu' sa
dlivrance en cas de danger.

Je trouvai bientt le moyen de le lui faire connatre. La prison,
aujourd'hui dtruite, n'tait autre chose qu'une ancienne porte
fortifie appele la _porte aux Gudons. _Elle se composait de
deux grosses tours relies par une sorte de donjon, avec une
arcade dont on ne baissait plus la herse, vu que la rue dj btie
continuait au-del. Au rez-de-chausse des tours vivaient les
geliers et les employs de la prison, au-dessus les prisonniers
dans de grandes chambres rondes  petites fentres. Une des
plates-formes leur servait de promenoir, et notre masure touchait
justement cette tour-l, qui n'tait pas bien haute et dont le
rebord tait ruin en plusieurs endroits. Du grenier o je
logeais, je n'avais pas la vue de_ _cette plate-forme; mais du
galetas voisin, o le gelier -- car la masure tait  lui --
mettait ses provisions de lgumes et de fruits, on se trouvait
assez prs de la plate-forme,  porte du regard et de la voix. Je
m'y glissai en enlevant les vis de la serrure. Je m'assurai du
fait, puis je remis les choses en bon tat et j'avertis Dumont
afin qu'il m'obtnt la permission de travailler dans ce grenier,
le mien tant trop petit et trop sombre. La permission fut vite
accorde, Dumont tait dj au mieux avec le gelier-propritaire;
ils buvaient le vin blanc ensemble le matin et Dumont payait
presque toujours. Il fit valoir la sobrit et l'honntet de
Lucas, garon raisonnable et soumis, incapable de drober une
pomme et de toucher  une gousse de pois. La chose fut convenue,
vingt sous de surplus dans le loyer du mois levrent toute
difficult. On me donna la clef du grenier, j'y transportai mes
brins d'osier et mes outils; on me confia mme le soin des
provisions, et je fis la guerre aux souris avec un succs qui me
valut beaucoup d'loges.

Enfin! il y avait quinze jours que nous tions installs, et je
n'tais pas encore bien certaine qu'milien fut dans cette prison
ou dans une des autres, la grosse porte du chteau ou le donjon du
Parc. Nous n'avions pas os questionner beaucoup. Ds que je pus
entrer dans le grenier  toute heure, je fus vite au courant des
habitudes de la prison, et je pus voir les prisonniers prendre
l'air sur la plate-forme matin et soir. Ils taient une douzaine
environ et n'avaient la permission de monter sur la tour que deux
par deux. milien y vint avec le vieux monsieur que j'avais vu
avec lui  l'auberge d'Argenton. Ils paraissaient aussi
tranquilles qu'alors et causaient en marchant en rond. La
balustrade rompue me permettait de les bien voir quand ils
passaient de mon ct. Mme milien s'arrta pour me regarder, car
je m'avanai  la lucarne de mon grenier, tenant un panier 
moiti fait, et feignant de regarder voler les hirondelles.
J'tais assez prs pour qu'il pt me reconnatre; mais mon
dguisement, mon occupation et mes cheveux courts le droutaient
trop, il ne se douta de rien.

J'aurais voulu qu'il ft seul; mais devais-je me mfier de son
compagnon de captivit, et, d'ailleurs, ne devais-je pas compter
qu'milien aurait la prudence ncessaire? Je me mis  chanter,
tout en tordant mes brindilles, une chanson de notre pays qu'il
aimait beaucoup et qu'il m'avait fait chanter souvent. Je le vis
tressaillir, s'approcher de la brche et me regarder avec
attention. Je lui fis rapidement un signe de tte comme pour lui
dire: C'est bien moi Il mit ses deux mains sur sa bouche et les
y tint comme pour y mettre un long baiser qu'il m'envoya ensuite
rapidement et en s'loignant tout de suite aprs, pour m'empcher
de le lui rendre. Il avait peur pour moi.

Dumont fut heureux d'apprendre qu'il tait averti; mais il
m'apprit, lui, une mauvaise nouvelle. Le reprsentant envoy en
mission, qui tait un homme bon et juste (je crois me rappeler
qu'il s'appelait Michaud), venait d'tre remplac par le
reprsentant Lejeune, qui s'annonait comme un homme terrible, et
l'esprit de la population tait dj tout chang: on allait juger
les prisonniers!

Je ne dirai pas mes angoisses, j'irai vite au fait. Deux jeunes
nobles, les frres Chry de Bigut, taient les plus compromis. Ils
avaient t dnoncs comme s'tant opposs au dpart des recrues.
On voulait les envoyer  Paris pour y tre jugs. Le citoyen
Lejeune entra dans une grande colre.

-- Vous ne savez donc pas la nouvelle loi? dit-il; les accuss
doivent tre jugs et excuts dans le pays o ils ont commis
_leurs crimes._

Et il ordonna le procs, qui ne fut ni long, ni compliqu. En peu
de jours, ces deux malheureux, bien qu'ils n'eussent excit aucune
sdition, furent condamns sur la dposition de deux tmoins, et
excuts  l'endroit nomm Sainte-Catherine, presque sous nos
yeux, prs la porte aux Gudons. Durant cette odieuse affaire, je
ne pouvais plus ni manger ni dormir. J'avais espr que, faute de
gendarmes et de bourreau, car il n'y en avait plus dans la ville,
on retarderait l'excution. Mais on envoya un cavalier de _bonne
volont _ Issoudun pour requrir le _prvt, _et la guillotine
fut dresse  deux pas de notre maison. Je me sauvai dans mon
grenier, d'o l'on ne voyait pas dans la rue; mais, tout aussitt,
je vis arriver sur la plate-forme des deux tours une quantit de
prisonniers. C'tait ceux de la porte aux Gudons et tous ceux des
autres prisons de la ville, qu'on amenait l pour assister 
l'excution. Il y en avait bien plus que je ne l'avais imagin.
C'tait presque tous des religieux et des religieuses, les hommes
sur une tour, les femmes sur l'autre. Comme ils taient
accompagns de gardiens, je ne me montrai pas; mais, de derrire
le volet de ma lucarne, je cherchais milien. Il vint rsolument
se planter  la brche, croisa ses bras et regarda les apprts du
supplice sans broncher. Il ne fit qu'un lger mouvement quand les
ttes tombrent, et j'entendis dans la foule qui se pressait
autour de l'chafaud, au milieu d'un effrayant silence, les cris
perants de plusieurs femmes qui taient prises d'attaques de
nerfs. On fit aussitt rentrer les prisonniers. Je tremblais si
fort que mes dents claquaient. Je ne voulus pas sortir de la
journe ni le lendemain, tant je craignais de voir la guillotine
et le sang sur les pavs.

Cette peur me rendit si faible et si malade, que je me la
reprochai et rsolus de la surmonter. Est-ce que je n'tais pas
destine  mourir comme cela, moi qui voulais sauver une des
victimes? Si j'chouais, c'tait l'chafaud pour nous deux. Eh
bien, il fallait jouer le tout pour le tout, et se sentir comme
milien prpar  tout.

Je le revis le lendemain, et il put me faire un signe pour me
montrer un pigeon qui volait de la tour sur le toit de ma maison.
C'tait un des pigeons du gelier, et ces oiseaux allaient souvent
sur la tour manger les restes de pain que les prisonniers
s'amusaient  leur donner. J'avais bien souvent song  leur
confier un billet, je n'avais pas os. Je devinai ce qu'avait fait
milien. Je courus m'emparer de ce bon pigeon blanc et jaune qui
rentrait dans son nid, et je lus sur un morceau de linge ceci
crit au crayon:

Au nom du ciel allez-vous-en! je n'ai besoin de rien; je suis
rsign. Votre danger trouble seul mon repos.

-- Puisque nous lui faisons de la peine, dis-je  Dumont, ne nous
montrons plus  lui, il nous croira partis; mais agissons. Il n'y
a plus  hsiter. On va faire mourir tous les prisonniers!

-- Ce n'est pas sr, rpondit-il. On en a mis quelques-uns en
libert. Ne nous dsolons pas, mais prparons tout. Sache, mon
petit Lucas, que j'ai suivi ton conseil et que j'ai trs bien
russi. J'ai si bien jou la comdie, que le pre Mouton (c'tait
le gelier) m'a pris en amiti et je commence demain mon service
dans la prison.

-- Comment cela est-il possible?

-- Tu ne sais pas que le pre Mouton n'est gure plus gelier que
toi et moi. Il est nouveau dans sa fonction, parce que, toutes les
prisons tant pleines  la fois, il a fallu choisir de nouveaux
employs. Il y a des hommes de garde qui ne sont ni militaires ni
fonctionnaires. Ce sont des gens de la ville qui ont leurs fils
volontaires et que l'on rcompense en leur donnant la garde des
prisons,  raison de deux francs par jour,  la charge de ceux des
prisonniers qui ont du bien dans le pays. Tu vois que c'est
recherch; mais, comme ils sont tous ouvriers, ils n'entendent
rien  leur emploi et ils sont trs paresseux pour le remplir. Le
pre Mouton est tout seul charg, avec sa femme, du balayage, de
la cuisine, de l'entretien des prisonniers. Il aimerait mieux
passer son temps  trinquer avec les gardiens, il se plaint de la
fatigue. J'ai offert de me charger du gros ouvrage, et, comme il
ne fallait pas avoir l'air de faire cela pour mon plaisir, j'ai
dbattu mon prix. Il me rabattra quelque chose sur notre loyer et
nous pntrerons dans la prison. Je dis nous, parce que je t'ai
fait admettre aussi, comme un innocent qui m'aidera au besoin sans
prendre aucun intrt aux prisonniers. Seulement, on demande ton
certificat de civisme et il est fait au nom de Nanette Surgeon.
Est-ce que tu ne pourrais pas t'en fabriquer un au nom de Lucas
Dumont?

-- J'y ai pens, rpondis-je, il est fait, le voil.

J'avais pass plusieurs soires  imiter l'criture de
M. Costejoux avec assez d'adresse pour qu'il ft impossible de
s'en apercevoir. Ces certificats taient la plupart du temps
crits sur papier libre; le mien tait bon, le pre Mouton le
prit, le regarda  l'envers et me le rendit, il ne savait pas
lire. Cela me donna l'ide d'en fabriquer un autre  tout
vnement pour milien, et, pour ne pas compromettre M. Costejoux,
je le signai Pamphile. Cette ide me vint en retrouvant un bout
d'criture de cet ancien moine, sur un papier que j'avais ramass
au moutier et dans lequel j'avais envelopp quelques objets. Sa
signature s'y trouvait. Je la copiai fidlement et sans scrupule.


XV

D'abord j'entrai peu  la prison et j'y jouai le personnage d'un
timide et d'un maladroit. Je vis bientt que Mouton m'et souhait
plus actif et plus utile. Je m'enhardis, j'eus sa confiance, je
pus entrer enfin dans la chambre o tait milien. C'tait un
galetas tout nu, avec deux paillasses et deux escabeaux. Il tait
l avec le vieux monsieur dont j'ai parl. Deux autres lits de
paille taient vides: c'taient ceux des malheureux jeunes gens
qu'on avait fait mourir quelques jours auparavant.

En me voyant entrer, milien hsita un instant; mais, comme je me
jetais  son cou, il n'y put tenir et me tint longtemps serre sur
sa poitrine en sanglotant.

-- Voil mon ange gardien, dit-il au vieux monsieur; c'est mon amie
d'enfance, c'est ma soeur devant Dieu. Elle veut me sauver, elle
n'y russira pas...

-- J'y russirai, rpondis-je; le plus difficile est fait. Je vous
apporterai une corde et vous descendrez sur le toit de mon
grenier. Dumont nous aidera. Ne parlez pas de nous renvoyer. Nous
sommes dcids  mourir avec vous, et ds lors nous pouvons tout
risquer.

-- Et ma pauvre soeur, et nos autres amis, et Costejoux, et le
prieur! ils payeront donc pour nous?

-- Non, personne  Valcreux ne trahira votre soeur. Le prieur est
asserment. Mariotte m'a jur de les bien cacher si on les
perscute, et bien d'autres amis dvous l'aideront. Costejoux
veut que vous vous chappiez, puisqu'il m'en a fourni les moyens;
il sait bien que vous tes innocent, il vous aime toujours!

Le vieillard nous laissait causer, il ne disait rien, il avait
mme l'air de ne pas nous entendre. Je demandai du regard 
milien s'il avait toute confiance en lui. Il me dit  demi-voix:

-- Comme en Dieu! Ah! si tu pouvais le sauver aussi!

-- N'y songez pas, dit le vieillard, qui entendait fort bien. Je ne
veux pas tre sauv.

Et s'adressant  moi:

-- Je suis prtre et j'ai refus le serment. On m'a interrog hier,
je n'ai pas voulu mentir, bien que l'interrogatoire ft trs
bienveillant et qu'on dsirt m'pargner. Je leur ai rpondu que
j'tais las de me cacher et de dissimuler. J'en ai assez de la
vie, je me serais tu moi-mme si ma religion me l'et permis. La
guillotine me rendra ce service; je n'ai pas trahi mon devoir, je
suis prt  paratre devant Dieu; mais je vous engage, vous qui
tes jeune et qui aimez quand mme la Rvolution, ajouta-t-il en
parlant  milien,  faire une tentative pour vous sauver;
l'vasion me parat possible, presque facile. Ce qui est plus
malais, c'est de trouver un refuge.

-- J'en ai un, rpondis-je. Je sais qu'on est traqu comme ds
btes fauves et qu'on ne peut se fier  personne, tant la peur ou
la colre ont chang le coeur des hommes. Nous irons dans un
dsert, et, si vous vous sentez la force de descendre par la
corde...

-- Non, non, pas moi! dit-il, je n'ai ni la force ni la volont! 
l'heure qu'il est, je dois tre condamn. J'en suis content, ne me
parlez plus. Je vais prier pour vous.

Et il se mit en prire en nous tournant le dos.

milien essaya encore de me faire renoncer  mon projet; mais,
quand il me vit si acharne  me perdre pour mourir avec lui, il
dut cder et me promettre de faire ce que je voudrais. Seulement,
comme il n'tait pas question de le soumettre  un nouveau
jugement puisqu'il avait t condamn  la dtention par le comit
de Limoges, il me fit promettre  mon tour que je n'agirais pas,
si ce jugement n'tait pas rvis.

Le lendemain, c'tait, je crois, le 10 aot, on fit une grande
fte dans la ville, et, comme je voulais lui rapporter des
nouvelles, j'allai voir de quoi il s'agissait. Il me fut
impossible d'y rien comprendre. Une calche singulirement dcore
passa, suivie de cinq ou six femmes qui portaient des bannires;
c'taient les mres de ceux qui avaient des enfants aux armes
comme volontaires. Elles escortaient la desse de la Libert,
reprsente par une grande femme trs belle en costume antique.
C'tait la fille d'un cordonnier qui s'appelait Marquis, et elle,
on l'appelait la _grand'marquise. _La procession la conduisit sur
son char  l'glise des Cordeliers, o ce que je vis m'expliqua ce
qui m'avait tonne dans l'glise dserte de Limoges. Elle monta
une colline de gazon qui tait dresse  la place de l'autel et
qui reprsentait, disait-on, la _montagne. _Au plus haut de cette
butte tait assis un homme  longue barbe qui figurait, selon les
uns, _le Temps, _selon les autres, _le Pre ternel; _c'tait un
ouvrier savonnier 1 dont j'ai oubli le nom. Au bas de _la
montagne, un _enfant demi-nu reprsentait _l'enfant de l'amour.
_On fit des discours, on chanta je ne sais quoi. J'assistai 
cette chose insense comme si je faisais un rve, et je crois bien
que personne n'tait plus avanc que moi. Ces ftes rpublicaines
taient de pure fantaisie. Le conseil de la commune en discutait
le programme prsent par les socits populaires, et le peuple
les interprtait  sa guise.

1. Il s'appelait _Marin. _Voir les intressants dtails publis
dans le _Progrs du Centre, _par M. le docteur Fauconneau-Dufrne.

Au sortir du _temple, _je vis une scne plus significative. La
_marquise, _au moment de remonter sur son char de desse, avisa
parmi les curieux un bourgeois de la ville que l'on souponnait de
royalisme. Elle l'appela par son nom que j'ai oubli aussi, et lui
dit effrontment:

-- Viens ici me servir de marchepied!

Il avait peur, il approcha et mit un genou en terre. Elle plaa
son pied sur lui et sauta lestement dans le char.

Je jugeai que tout le monde tait devenu fou, et, aprs avoir
vendu quelques paniers, je revins dire  milien ce que j'avais
vu, en lui portant son dner, auquel je joignis furtivement
quelque chose de mieux que l'ordinaire de la prison. Le vieux
prtre n'y voulut pas toucher, malgr mes instances; il tait si
affaibli, que j'aurais voulu lui servir un peu de vin.

-- Je n'ai pas besoin de me donner des forces, dit-il; ce que vous
venez de raconter m'en donne de reste pour mourir avec joie.

Peu de temps aprs la fte burlesque vint la tragdie atroce. Ce
pauvre homme marcha  la mort avec une admirable tranquillit. Son
chafaud fut dress sur la promenade. Cette fois, je voulus
vaincre mon pouvante et voir l'affreuse guillotine. Je me
faisais, d'ailleurs, un devoir de suivre ce malheureux et de
rencontrer son regard si je pouvais, pour qu'il lt dans le mien
un grand lan de respect et d'amiti. Mais il et craint de
compromettre ceux qui le plaignaient, car il y en avait bien
d'autres que moi, il ne regarda personne. Des prisonniers
espagnols assistaient  son excution. Je les vis sortir des
fleurs de dessous leurs habits blancs et les lui jeter. Alors, je
fermai les yeux. J'entendis tomber le couperet, je restai comme
paralyse, comme dcapite moi-mme un instant. Je me disais:

-- J'entendrai peut-tre demain tomber cela sur la tte d'milien!

Dumont me tira par le bras et m'emmena. Je ne me sentais pas
marcher. Je ne savais pas o j'tais.

Quand je pus entrer chez milien, je le trouvai seul, accabl de
douleur. Il avait pris pour ce prtre un grand attachement. Je le
soulageai et je me sentis soulage moi-mme en pleurant avec lui,
et, comme j'avais besoin d'exhaler mon indignation, ce fut lui qui
m'apaisa.

--Ne maudissons pas la Rpublique, me dit-il, pleurons-la, au
contraire! Ces frocits, ces injustices sont des attentats contre
elle; c'est elle que l'on tue en sacrifiant des innocents et en
dmoralisant le peuple, qui ne la comprend plus!

--  prsent, lui dis-je, il faut fuir, il faut fuir cette nuit!
Vous voyez bien que votre tour viendra demain, et, quand vous
serez condamn, on vous surveillera tant que je ne pourrai rien.

-- Non, rpondit-il: il faut attendre encore...

Et, comme nous nous disputions, j'entendis monter l'escalier et je
courus me placer  la porte avec mon panier et mon balai comme si
je finissais mon service; mais je me trouvai en face de
M. Costejoux et j'touffai un cri de joie; le gelier le suivait.
Il le renvoya sans avoir l'air de me connatre, et me dit:

-- Va me chercher de quoi crire. Je veux interroger moi-mme ce
prisonnier.

J'obis bien vite, et, quand je remontai:

-- Referme la porte, dit-il, et parlons bas. J'ai vu le
reprsentant Lejeune, et, comme on allait interroger milien et le
juger une seconde fois comme tant du ressort de Limoges, que vous
dirai-je? je l'ai rclam au nom de Pamphile, qui veut sa proie!
J'ai pris sur moi de le lui conduire et je l'emmne. Nous partons
ce soir. Il ne faut pas se dissimuler que Pamphile est plus
influent que moi. Il faut donc qu'milien s'vade durant le
voyage. Ce ne sera pas trs difficile, mais o ira-t-il? o sera-
t-il en sret? voil ce que je ne sais pas.

-- Je le sais, moi, rpondis-je.

-- Eh bien, ne me le dis pas et allez  la grce de Dieu. Peux-tu
tre sur la route d'Argenton  quatre lieues d'ici, sur les onze
heures du soir?

-- Parfaitement.

-- Eh bien, souviens-toi d'un endroit qui s'appelle _les Taupins.
_Dumont doit le connatre, c'est la seule bicoque au milieu d'une
trs vaste lande. Je serai en chaise de poste, j'ai une escorte de
deux hommes, mais ceux-l, ce sont des amis, je suis sr d'eux. Le
prisonnier s'vadera en cet endroit, ils ne s'apercevront de rien
et ne constateront l'vasion qu'aux environs de Limoges, c'est--
dire quand vous serez assez loin pour ne rien craindre. Allons,
prparez-vous, voil de l'argent; vous ne savez pas combien de
temps il faudra vous cacher, et sans argent on est perdu.

Nous nous embrassmes tous trois avec effusion. milien lui
recommanda sa soeur, dont il promit de s'occuper, et je courus
avertir Dumont et charger l'ne. Nous ne devions rien  Mouton,
nous avions pay le mois d'avance. Nous ne fmes pas mystre de
notre dpart. Dumont disait avoir reu une lettre de son frre qui
l'appelait pour affaire pressante, et nous tions censs aller 
Vatan pour quelques jours. Nous laissmes quelques objets pour
marquer l'intention de revenir.

Quand nous fmes en pleine campagne, protgs par la nuit, et avec
la joie dans le coeur, nous pleurions, Dumont et moi, sans pouvoir
nous rien dire. Mais bientt ce brave homme, rompant le silence et
me parlant  demi-voix, m'exprima des sentiments dont je fus
touche, bien que j'eusse prfr marcher vite et ne pas trop
m'mouvoir, pour avoir bien ma prsence d'esprit.

-- Nanon, me disait-il, nous sommes bnis de Dieu, cela est bien
sr; mais c'est  cause de toi qui as un si grand coeur et un
courage d'homme. Pour moi je ne vaux rien, et j'ai mille fois
mrit l'chafaud! Quand je pense qu'au lieu d'conomiser et de
pouvoir laisser une petite rente  mon pauvre enfant (il parlait
d'milien), je me suis comport comme une brute, buvant tout, oui
tout! Ah! je suis comme ce prtre, je suis dgot de la vie, et
je ne veux plus que tu me parles, si je recommence  m'enivrer.

-- Vous ne devez pas craindre cela, lui rpondis-je. Vous tes
guri, car c'tait comme une maladie, et c'est votre bon coeur qui
vous l'a fait surmonter. Vous avez t mis  l'preuve, car, pour
avoir la confiance de ce gelier, vous avez t forc de trinquer
souvent et avez si bien veill sur vous-mme, que vous l'avez
souvent gris sans jamais perdre la raison.

-- Ah! c'tait difficile, oui, je n'ai jamais rien fait de si
difficile et je ne m'en serais jamais cru capable! mais a
n'empche pas le pass et je crois bien que j'aurai beau faire, je
n'en serai pas moins damn... Oui, Nanon, damn comme un chien!

-- Pourquoi voulez-vous que les chiens soient damns? lui dis-je en
souriant: ils ne font rien de mal. Mais ne vous mettez pas de
pareilles ides dans la tte, et marchons plus vite, pre Dumont;
la voiture de M. Costejoux va plus vite que nous et il nous faut
tre au rendez-vous  onze heures.

-- Oui, oui, rpondit-il, marchons vite. a n'empche pas de
causer. Je peux bien t'ouvrir mon coeur. Qu'est-ce qui peut
empcher un honnte homme d'ouvrir son coeur? Voyons! Est-ce que
je dis des choses draisonnables? J'ai t un ivrogne, je mrite
une punition. J'ai t averti, j'ai fait une chute de trente
pieds, et, quand je me suis vu au fond... tout au fond du trou,
comme a, vois-tu...

Et il voulut s'arrter pour me montrer, pour la centime fois,
dans quelle position il tait tomb, une nuit qu'il avait failli
se tuer en rentrant ivre au moutier.

-- Allons donc! lui dis-je; allez-vous nous retarder pour me dire
ce que je sais?

-- Retarder? ... Ah! oui, retarder! voil que tu m'accuses, toi
aussi, de ne pas savoir ce que je fais. Tout le monde me mprise!
je l'ai mrit, et je me mprise moi-mme! Pauvre enfant! est-ce
assez malheureux pour toi de voyager avec un gueux, un
misrable... Car je suis un gueux, tu auras beau dire... Si
j'avais un peu de coeur, je me serais dj tu... un chien, quoi!
Tiens, quitte-moi, il faut m'abandonner, l, dans un foss... Je
sais ce que je dis, je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! -- un
foss! c'est bon pour moi. Laisse-moi tranquille, je veux mourir
l! ...

Il n'y avait plus  en douter. Ce pauvre homme, qui avait si
longtemps rsist  la tentation, venait d'chouer au port. Il
avait succomb en faisant ses adieux au pre Mouton: il tait
ivre!

En toute autre circonstance, j'en aurais bien pris mon parti.
Mais, au moment d'oprer la dlivrance de notre ami, quand il
fallait devancer la voiture, tre prt  djouer tous les
soupons,  se glisser sans attirer l'attention de personne, 
prendre la fuite au bon moment, prudemment, en tenant compte de
tout et sans avoir d'motion, je me trouvais sur les bras un homme
dont l'ivresse prenait un caractre de dsespoir, car il se
sentait incapable de me seconder et il se le reprochait amrement,
tout en rptant: Je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! Je suis
damn! il faut que je meure! Et il voulait se coucher. Il
pleurait, il commenait  parler haut,  ne plus me connatre. Je
ne savais pas s'il ne deviendrait pas furieux.

Je le tirai par le bras, je le poussai, je le soutins, je le
tranai jusqu' en tre puise. N'en pouvant plus, je dus le
laisser s'asseoir au bord du chemin, les pieds dans l'eau du
foss. Il refusait de monter sur l'ne. Il disait que c'tait la
guillotine et qu'il saurait bien se tuer lui-mme.

Je pensai  l'abandonner, car,  chaque instant, je croyais
entendre les roues de la voiture qui amenait milien. Le sang me
bourdonnait dans les oreilles, j'avais dpens tant de forces pour
traner Dumont, que je craignais de n'en plus en avoir assez pour
aller plus loin. S'il et t dispos  dormir, je l'eusse mis 
l'abri,  l'cart des passants, et j'aurais continu ma route,
sauf  gagner sans lui le pays o il avait prpar notre refuge.
Mais sa folie tournait au suicide et il me fallait le supplier, le
gronder comme un enfant. Une voiture approchait... mais ce n'tait
pas celle de M. Costejoux, c'tait une charrette. Je pris un parti
dsespr. J'allai droit au conducteur. Je l'arrtai. C'tait un
roulier qui s'en retournait  Argenton. Je lui montrai le
vieillard qui se roulait par terre, et, lui exposant l'embarras
dans lequel je me trouvais, je le suppliai de le prendre sur sa
voiture, jusqu' la plus prochaine auberge. Il refusa d'abord, le
croyant pileptique; mais, quand il vit que ce n'tait, comme il
disait qu'un _petit accident que tout le monde connat, _il se
montra trs humain, se moqua de mon inquitude, enleva Dumont
comme un enfant et le plaa sur sa voiture. Puis il s'assit sur le
brancard et me dit de suivre avec mon ne. Au bout de peu
d'instants, Dumont se calma et s'endormit. Le roulier lui mit du
foin sur le corps, et, pour ne pas s'endormir lui-mme, il se prit
 siffler  satit une phrase de chanson lente et monotone;
probablement il n'en savait pas d'autre et mme il ne la savait
pas tout entire. Il la recommenait toujours sans pouvoir
l'achever jamais.

J'tais un peu plus tranquille, quoique j'eusse trs mal aux
nerfs. Cette sifflerie m'impatientait. Quand elle cessa au bout
d'une bonne heure, ce fut pire. Le roulier dormait; les chevaux ne
sentant plus le fouet, prirent un pas si lent, que l'ne et moi
les dpassions malgr nous. Enfin, j'avisai une maison; j'veillai
le roulier et je le priai de m'aider  descendre mon oncle sur un
tas de fougre coupe qui tait  ct. Il le fit avec obligeance
et je le remerciai; il ne fallait pas offrir de l'argent. Je ne
sais s'il l'et refus, mais il et t surpris du procd dans un
temps o une pice de menue monnaie tait une raret dans la poche
de gens comme nous.

Pendant qu'il reprenait sa route, j'essayai de me faire ouvrir. Ce
fut bien inutile et je frappai en vain. Alors, je pris mon parti.
Je m'assurai que Dumont dormait trs bien dans la fougre,
qu'aucun accident ne pouvait lui arriver. Je pressai l'ne, je lui
fis doubler le pas. Je dpassai le roulier qui avait repris son
somme et ne me vit pas abandonner _mon oncle._

Je me trouvai alors dans cette grande lande qu'on m'avait
annonce. Je n'avais, autant que je pouvais m'en rendre compte,
fait tout au plus qu'une lieue et je ne pouvais pas non plus me
rendre compte du temps coul, perdu  vouloir faire marcher
Dumont. Je savais trs bien connatre l'heure d'aprs la position
des toiles, mais le ciel tait tout pris par de gros nuages et
l'orage commenait  gronder. Quelques bouffes de vent
soulevaient la poussire de la route, ce qui augmentait la
difficult de voir devant soi. Je me disais que quelque lumire
m'annoncerait la bicoque des Taupins; mais, si cette lumire se
trouvait voile par un tourbillon, je pouvais dpasser le but.
J'tais force de m'arrter souvent pour regarder derrire moi, et
puis je doublais le pas, craignant galement d'aller trop
lentement ou trop vite.

Tout  coup, au milieu des roulements du tonnerre qui augmentaient
de frquence et d'intensit, je distinguai le bruit d'une voiture
qui venait trs vite derrire moi. tais-je loin du relais?
Allait-on me dpasser? Je ne pris pas le temps de sauter sur
l'ne, je me mis  courir si vite, qu'il avait peine  me suivre.
Quand la voiture fut tout prs de moi, je dus m'lancer prs du
foss. Elle passa comme un clair, je distinguai  peine les deux
cavaliers d'escorte. Je courais toujours, mais en moins d'une
minute tout se perdit dans la poussire et dans l'obscurit. Une
minute encore, et le bruit des roues s'affaiblit de manire  me
convaincre que j'tais distance d'une manire dsesprante.

Alors, tout ce que les forces humaines peuvent donner  la
volont, je l'exigeai des miennes, je courus sans plus me soucier
de savoir o j'tais. Sourde au vacarme de la foudre qui semblait
se prcipiter sur les traces de la voiture et que j'attirais aussi
en lui ouvrant par ma course folle un courant d'air  suivre, je
dvorais l'espace. J'aurais peut-tre rejoint la voiture,
lorsqu'un rseau de feu m'enveloppa. Je vis tomber  dix pas de
moi une boule blanche dont l'clat m'blouit au point de me rendre
aveugle, et la commotion me renversa violemment sur mon pauvre
ne, renvers aussi.

Nous n'tions frapps ni l'un ni l'autre, mais nous tions comme
stupfis. Il ne bougeait pas, je ne songeais point  me relever;
j'avais tout oubli, une voiture qui et pass nous et crass.
Je ne sais si je restai l une minute ou un quart d'heure. En
revenant  moi, je me vis assise sur la fougre de la lande. L'ne
broutait tranquillement. Il pleuvait  torrents. Quelqu'un me
parlait  voix basse en m'enveloppant de ses bras comme pour me
prserver de la pluie. tais-je morte, tais-je hallucine?

-- milien! m'criai-je...

-- Oui, moi. Silence! dit-il. Peux-tu marcher? loignons-nous.

Je recouvrai aussitt ma prsence d'esprit. Je me levai, je
touchai l'ne, qui tait si bien dress qu'il suffisait de
l'avertir pour qu'il suivt comme un chien.

Sous des rafales de vent et de pluie nous marchmes une heure dans
la lande. Enfin, nous entrmes dans la fort de Chteauroux, nous
tions sauvs.

L, nous reprmes haleine, et, sans rien dire, nous nous tnmes
longtemps embrasss. Puis milien, entendant quelque chose crier
sous nos pieds, se baissa, le toucha et me dit tout bas:

-- Une charbonnire!

Nous tions sur une de ces grandes galettes de cendre couvertes de
terre o couve le feu qui fait le charbon. Le bois ne brlait
plus, mais la terre tait encore chaude, et nous pmes nous
coucher dessus et nous scher, tandis que la pluie s'arrtait.
Nous ne nous parlmes point dans la crainte d'attirer quelques
charbonniers dont la hutte n'tait peut-tre pas loin. Quant  des
gardiens, il n'y en avait plus; entrait et pillait qui voulait
dans les forts de l'tat. Nous nous tenions les mains en silence.
Nous tions si heureux, que nous n'eussions peut-tre pas pu nous
parler davantage si nous eussions t en sret. Aprs une demi-
heure de repos que rien ne troubla, nous traversmes la fort,
suivis par trois loups dont les yeux brillaient comme des
tincelles rouges. Nous fmes bonne garde pour les empcher
d'approcher de l'ne, qu'ils eussent attaqu si notre prsence ne
les et tenus en respect.

Nous marchions un peu au hasard, nous ne connaissions pas la
fort. Nous savions qu'il y avait une ancienne voie romaine qui
allait dans la direction du sud-est et nous n'avions pas d'toile
pour nous guider. Enfin, le ciel s'claircit et nous vmes au-
dessus des arbres la Ceinture-d'Orion, que les paysans appellent
les Trois-Rois. Ds lors, nous trouvmes la voie sans peine. Elle
tait bien reconnaissable  ses grosses rainures de pierres sur
champ. Elle nous fit gagner la lisire, et les loups nous
dbarrassrent de leur compagnie.


XVI

Je ne sentais plus la fatigue et nous nous trouvions  l'extrmit
de la fort dans une lande moins triste  traverser que la
premire. Nous y marchions facilement, la nue n'avait point crev
par l, le terrain tait sec, et nous tions enfin srs d'tre
bien seuls sur un grand espace dcouvert. Le ciel plein d'toiles
paraissait immense sur ce pays inculte dont, faute de bras, les
parties fertiles taient en friche. On ne cultivait plus dans le
voisinage des habitations, tous les hommes taient partis pour les
armes. La Rpublique avait dit: Ne songeons qu' la guerre, que
les jeunes gens se battent, que les femmes tissent des toffes et
cousent des uniformes, que les enfants et les vieillards fassent
de la charpie pour les blesss ou _tressent des couronnes _pour
les vainqueurs! Danton avait ajout: _Que toutes les affaires
soient interrompues! _-- Danton pouvait dire cela aux Parisiens.
Les indigents y taient nourris aux frais de la ville, on les
payait mme pour former un auditoire aux assembles des sections.
Mais le paysan! pour lui, les affaires interrompues, c'tait la
terre  l'abandon, le btail mort et les enfants sans pain! Voil
ce que les gens des villes ne se disaient pas, et ils s'tonnaient
navement que le peuple des campagnes ft irrit ou dcourag.

Ce malheur gnral favorisait l'vasion d'milien. Les campagnes
taient dsertes. Les fougres et les gents croissant en libert
formaient de grosses touffes entre lesquelles on pouvait dormir
sur l'herbe avec plus de scurit que dans les citadelles. On
n'entendait d'autre voix que celles des perdrix rassemblant leur
couve, quelquefois le petit cri plaintif des oiseaux de nuit
s'appelant d'un arbre  l'autre. Ces pauvres arbres, rares et
chtifs, montraient  et l leur tte cime toute ronde; on et
dit des personnes places en observation. Mais nos yeux taient
trop exercs pour s'y tromper.

Nous pouvions enfin nous parler sans crainte d'tre entendus et
sans avoir  lutter contre les difficults ou les incertitudes du
chemin. J'tais sre d'tre dans la bonne direction.

Je demandai  milien comment il se faisait que, courant aprs
lui, je m'tais tout  coup trouve hors de la route avec lui.
M. Costejoux, jugeant qu'il y aurait peut-tre trop de tmoins au
relais des Taupins, l'avait fait descendre  peu de distance. Il
avait profit du dsordre o l'orage mettait sa petite escorte
pour lui dire de se glisser dans un foss et de s'y tenir couch
jusqu' ce que je vinsse le chercher, se promettant de m'avertir
au rendez-vous o il pensait me trouver. Ni le postillon ni les
cavaliers ne s'taient aperu de l'vasion, et il comptait que la
nuit se passerait sans qu'ils en eussent le moindre soupon.
milien s'tait d'abord cach; mais il avait reconnu mon pas et ma
voix, car il parat que je faisais des exclamations de chagrin
sans le savoir. Sans doute j'tais affole par cette course, par
l'inquitude et par le tonnerre. Je disais: Mon Dieu, mon Dieu!
... Dieu est-il aussi contre nous?

milien m'avait suivie, n'osant m'appeler, courant aussi de toute
sa force. Il n'avait pu me joindre qu'au moment o j'avais t
comme foudroye en travers du chemin. Il m'avait emporte, voyant
bien que je n'tais pas morte, car je continuais  dire: Mon
Dieu, mon Dieu, vous ne voulez donc pas? mais il avait craint que
je ne fusse folle ou aveugle, car je ne pouvais avancer et je ne
savais pas o j'tais.

-- Ah! ma pauvre chre Nanon, dit-il, quelle peur j'ai eue! j'ai
regrett un moment de ne pas tre rest en prison, je me suis
maudit d'avoir accept une dlivrance qui te coterait si cher!
Dis-moi donc  prsent o est Dumont et comment il se fait que je
t'aie trouve seule? Est-il l quelque part  nous attendre?

Force me fut de lui raconter ce qui s'tait pass, ce qui lui
causa une grande inquitude.

-- Et que va devenir ce pauvre ami? dit-il: quand il s'veillera,
il voudra courir aprs nous, il ira aux Taupins, il s'informera,
il veillera des soupons, il se compromettra peut-tre, il se
fera arrter...

-- Ne craignez pas cela, lui dis-je, Dumont est trs prudent, et il
l'est d'autant plus le lendemain d'un jour d'ivresse. Il craint de
laisser voir sa faute et ne parle pas volontiers, mme  ses amis.
Il se dira que nous sommes en route pour Crevant, o il nous a
assur un refuge et il nous y rejoindra.

-- Crevant! s'cria-t-il: c'est l que nous allons nous cacher?

-- Oui, nos mesures sont prises et je sais trs bien le chemin
qu'il faut suivre; Dumont me l'a expliqu et je l'ai vu sur la
carte.

-- Mais tu ne sais donc pas que ce Millard, qui a dnonc mes
malheureux compagnons de chambre, les frres Bigut, est le maire
de Crevant?

Je fus pouvante et je faillis renoncer au refuge que j'avais
fait prparer; mais, en tenant conseil  nous deux, nous revnmes
 mon projet. Ce Millard tait ou un mchant homme qui avait eu
pour but une vengeance personnelle, ou un patriote bte qui
n'avait pas cru envoyer ces deux victimes  la mort. Dans le
premier cas, il n'avait pas de raison, ne nous connaissant pas,
pour nous perscuter. Dans le second, il se repentait et ne
recommencerait pas. Enfin, il pouvait tre absent de la commune ou
malade. C'tait  nous d'viter de passer par le bourg et de nous
enfoncer dans les terres, si la maison loue par Dumont n'tait
pas assez loin du danger.

Mais o et quand pourrions-nous retrouver Dumont?

Nous rsolmes d'attendre le jour sur la partie la plus leve du
plateau, dans les broussailles, d'o, sans tre vus, nous pouvions
dominer toute cette campagne dcouverte et voir venir.

J'tais atrocement fatigue. Je m'endormis profondment, le soleil
levant m'veilla en me frappant dans les yeux. Je me lve, je
regarde, milien avait disparu. J'tais seule avec l'ne, dont le
bt et le chargement m'avaient servi de lit.

La peur me prit.

-- Il aura t chercher Dumont, me dis-je, et il se sera fait
arrter!

Je regardai de tous cts. Rien! Je rechargeai l'ne sans savoir
ce que je faisais, sans me demander ce que j'allais faire. Je
regardai encore, j'aperus loin, bien loin, deux hommes sur le
petit chemin que nous avions parcouru la veille. Combien je me
tourmentai, tant qu'il ne me fut pas possible de les reconnatre!
Enfin, je les distinguai bien; c'tait milien ramenant notre
pauvre Dumont, encore bien abattu, car il lui donnait le bras et
activait sa marche.

Nous nous remmes en route tout de suite. Dumont ne nous parlait
pas, milien me fit signe de le laisser se ravoir peu  peu. Nous
n'avions pas besoin de ses indications pour marcher droit  notre
but sans nous attarder aux dtours et croisements. Outre l'tude
que j'avais faite du pays sur la carte, nous avons, nous autres
Marchois, un sens particulier pour voyager  vol d'oiseau. Il n'y
a pas bien longtemps que nos migrations d'ouvriers allaient
encore ainsi  Paris et dans toutes les grandes villes o l'on
emploie des escouades de maons. Avant les chemins de fer, on les
rencontrait par grandes ou petites bandes sur tout le territoire,
et, comme ils passaient partout  travers champs, on s'en
plaignait beaucoup.

Pendant la Terreur, on n'en vit plus et nous pmes circuler dans
le dsert. Nous descendmes le cours d'un ruisseau qui s'appelle
le Gourdon, mais sans descendre dans le petit ravin o il coule et
o il y a quelques moulins et habitations; nous le quittmes  la
fort de Villemort pour aller traverser  gu la Bordesoule; puis,
ayant pass le chemin qui mne  Aigurande, nous prmes sur notre
gauche, et, aprs une journe de sept  huit lieues, nous entrmes
enfin, sans passer par Crevant, dans le pays sauvage que nous
cherchions.

Nous tions servis  souhait. C'tait une oasis de granit et de
verdure, un labyrinthe o tout tait refuge et mystre. Partout de
gros blocs arrondis sortant de terre ou montant les uns sur les
autres comme des cailloux rouls, de petits chemins creux tout
bossus o de minces charrettes passaient avec peine, de plus
petits encore o elles ne passaient pas du tout et qui
s'enfonaient dans les sables traverss d'eaux courantes o l'on
marchait sans enfoncer. Une vgtation superbe sur tout cela. Des
chtaigniers normes sur toutes les collines et, dans les fonds,
des buissons pais, des poiriers sauvages couverts de fruits, des
chvrefeuilles tout fleuris; des houx et des genvriers gros comme
des arbres, des racines courantes qui faisaient des ponts sur les
sables bouls, ou qui se tranaient comme des serpents
monstrueux.

-- Comment, me disait milien, toute la France perscute ne vient-
elle pas se cacher dans de pareils endroits? Il n'y a pas un coin
grand comme la main o l'on risque de marcher  dcouvert, et l'on
ne fait pas trois enjambes sans trouver une cachette excellente.
Combien de milliers de personnes ne faudrait-il pas pour en
dcouvrir une seule!

Dumont, en nous voyant si contents de notre asile, avait repris
courage.

-- Ce pays est trop pauvre, nous dit-il, pour que des gens habitus
 leurs aises puissent y vivre seulement quelques jours. Vous y
souffrirez peut-tre un peu, tout sobres et endurcis que vous
tes, surtout s'il nous faut y passer l'hiver. On fera son
possible pour s'arranger; mais ne parlez pas  des anciens riches
de vivre comme cela dans des creux de ravins, sans rencontrer 
qui parler. Ils y deviennent fous et prfrent se livrer.

Il disait vrai. Dans ce temps-l, beaucoup de gens aimaient mieux
aller  la mort que de traner la misre, tmoin ce pauvre prtre
que nous avions vu mourir parce qu'il tait las de se cacher.

Quant  nous, heureux d'tre runis, pleins de force et de
jeunesse, fiers d'avoir russi  nous sauver, habitus  vivre de
peu et  voir des bois et des rochers, nous entrions l comme dans
le paradis -- et, si nous eussions pu oublier le malheur et le
danger des autres, c'et t, en effet, le paradis pour nous.

Je m'tais dtache de mes compagnons, en chemin, pour aller
acheter dans un village un peu d'huile, de sel et de pain,
quelques ustensiles de mnage et menue vaisselle. Nous ne nous
tourmentions gure du repas du soir, mais il devait tre exquis.
Les chtaigneraies taient remplies de ceps normes, et sous les
buissons les chanterelles d'un jaune d'ambre sortaient propres et
fraches de la mousse. Dans notre pays, on connat trs bien les
champignons, et c'est une grande ressource que les gens du Berry
ont ignore et laiss perdre pendant bien longtemps. Encore
aujourd'hui ne les connaissent-ils pas bien et des accidents
arrivent. Nous en trouvions donc  souhait, et cette rcolte
n'attirait personne. Dans ce temps-l, outre la leve en masse qui
dpeuplait tout, ce coin de pays n'tait ni cultiv ni habit. Il
avait pourtant des propritaires, nouveaux acqureurs comme chez
nous, qui comptaient bien en tirer quelque chose; mais ils n'y
venaient qu' la saison des chtaignes, ces arbres d'un si beau
rapport ne rclamant aucun soin le reste de l'anne.

Nous pntrmes, aprs une longue marche, dans la partie que nous
devions habiter. Nous passmes un ruisseau qui chantait en
sautillant  travers ces normes cailloux de granit ronds comme
des pains et gros comme des maisons. Il n'y avait ni pont ni
passerelle, on sautait d'un bloc  l'autre. Nous montmes une
petite falaise de rochers et nous nous trouvmes dans un beau
jardin naturel de gazon, de fleurs et d'arbustes. C'tait la
partie o l'on avait, de tout temps, exploit le granit pour les
pays qui n'ont pas de bonnes pierres, et le terrain remu et fum
par les animaux employs aux transports s'tait couvert des plus
belles plantes; mais l'exploitation des granits tait une pauvre
industrie depuis qu'on ne btissait plus ni glises ni chteaux.
La difficult des transports tait trop grande pour les petites
bourses, et, d'ailleurs, l comme partout, il n'y avait plus
d'ouvriers. Dumont avait vu partir le dernier et il lui avait lou
sa baraque, dix francs pour un an.

-- Elle n'est pas belle, nous dit-il en s'enfonant sous les arbres
qui ombrageaient une forte pente, mais elle est solide, assez
grande, et bien cache. Nous l'arrangerons. Tout le terrain
environnant nous est lou aussi moyennant vingt francs. Nous avons
le droit d'y prendre de quoi btir.

Cette baraque n'tait, en effet, qu'un campement de carriers; mais
elle et pu braver un sige quant aux murailles, formes de blocs
entaills de manire  prsenter des parois  peu prs lisses 
l'intrieur. La toiture tait faite d'un long bloc effrayant 
voir, mais si bien pos en quilibre, qu'il ne pouvait tomber; et,
comme il tait trop prs du sol pour qu'on pt se tenir debout
dans l'habitation qu'il couvrait, on avait creus plus bas dans
l'paisseur du sable. C'tait donc trs propre et assez sain, pour
peu qu'on entretnt les rigoles pour empcher l'eau pluviale de
s'y engouffrer.

-- Mais vois donc! me dit milien qui examinait cette construction
massive avec tonnement; il est impossible que ces carriers aient
remu de pareils blocs; ils ont trouv cela tout fait. C'est ce
que M. le prieur appellerait un dolmen, ce que chez nous on
appelle une _aire aux fes._

Il ne se trompait pas. Malgr les entaillures faites rcemment et
les parties de maonnerie ajoutes pour remplir les intervalles
entre les roches, c'tait bien un monument celtique, et il ne nous
fallut que regarder autour de nous pour en voir plusieurs autres,
les uns entams pour l'exploitation, les autres encore intacts.

Il tait trs facile, avec une claie de branches et de la fougre
tresse, de me faire une chambre  ct de la grande, et tout de
suite milien voulut se mettre  l'oeuvre, pendant qu'avec de la
terre du ruisseau et des mousses trs paisses qui tapissaient son
lit  une profondeur de deux ou trois pieds, Dumont calfeutrait
les parois disjointes de la btisse. Moi, je m'occupai du
mobilier_. _Il_ _tait facile  inventorier, un vieux trpied de
fer pour la cuisine en plein vent, une grande cruche, une grande
cuelle, une douzaine de planches mal quarries, plus quelques
souches tailles sur une face et servant d'escabeaux. De lits et
de literie, il ne fallait point parler: ni table, ni armoires,
point de chemine. Je n'eus d'autre ouvrage  faire que des
projets pour tirer parti de ce dnment, tout en prparant la
souper. On passa la premire nuit  la belle toile comme tant
d'autres. Mais le pays tait froid, et nous touchions  la fin de
l't. Ds le lendemain, on se mit  l'oeuvre. Avant tout, on
s'assura que la porte tait solide, car il ne manquait pas de
pistes de loup sur le sable aux environs. On rpara le battant de
la fentre, qui ne tenait plus. On fit une sparation pour que
j'eusse ma chambre bien  moi, et on laissa une grosse fente entre
deux roches pour que j'eusse aussi ma fentre que je bouchais le
soir avec une botte d'herbes et de mousses. Nous avions apport de
Chteauroux, dans le chargement de l'ne, les outils ncessaires
pour travailler le bois. Avec les planches, on fit trois caisses
que l'on remplit de cette bonne mousse tire du ruisseau que nous
avions dcouverte et qui, bien sche au soleil, nous fournit
d'excellents lits, faciles  renouveler. J'avais apport trois de
ces grandes blouses blanches qui conservent les habits quand on
est oblig de coucher avec: j'tais devenue, depuis que j'tais
garon, adroite et forte de mes mains pour les ouvrages de garon.
Pendant que les hommes faisaient les gros meubles, la table et les
lits, je faonnais des cuillers et des fourchettes de bois, voire
des sbiles et un drageoir pour le sel. Je fis aussi, avec du fil
de fer, un gril pour les champignons. J'obtins une planche entire
pour un rayon o j'installai ce que j'appelais pompeusement ma
vaisselle. J'avais tout ce qu'il fallait pour coudre et
raccommoder, du savon, des brosses, des peignes, douze serviettes.
Je m'tais proccupe de tout ce qui permet la propret, n'ayant
jamais redout dans la misre que la ncessit de vivre salement.
J'tais experte en ressources de ce genre, j'avais fait mon
apprentissage de bonne heure chez mon grand-oncle, qui n'tait
exigeant que sur ce chapitre-l. Il ne voulait point que l'on se
mt  table sans avoir la figure nette et les mains frachement
laves.

On s'occupa aussi d'une hutte bien solide pour l'ne. Il avait
remplac Rosette dans mes affections; car, au milieu du drame de
ma vie, j'tais reste bien enfant, ou plutt je le redevenais au
premier jour de rpit. C'tait un bon ne, trs intelligent, trs
fort et mme ardent au travail malgr sa petite taille et son air
tranquille. Il tait dress comme un chien et je ne pouvais faire
un pas qu'il ne ft  mes cts, toujours prt  jouer ou 
accepter le service. Il nous fut bien utile pour porter le bois et
la terre de nos constructions, car ce qu'il y avait de moins
facile  nous procurer, c'tait la terre grasse, et nous tions
forcs de sortir des sables et des cailloux pour l'aller chercher
assez loin dans les fosss.

Malgr toutes nos prvisions et nos provisions, il nous manquait
encore bien des choses, mais nous avions l'essentiel pour le
moment, et nous emes la chance de faire notre installation, qui
dura huit jours, sans apercevoir une figure humaine.

Pareille chose serait bien impossible aujourd'hui, quoique ce pays
soit encore trs sauvage d'apparence, peu bti, et mdiocrement
peupl; mais on a fait des chemins, on a dfrich une grande
partie des terres incultes, on a bris beaucoup de rochers et il
s'est cr d'assez bonnes petites fermes. En 93, au sortir de
l'ancien rgime, o le paysan n'avait rien et o le grand
propritaire toujours absent ne savait seulement pas o ses terres
taient situes, au milieu de l'anarchie des campagnes et du
dpeuplement forc, nous tions l un peu comme Robinson dans son
le. Aussi, la premire fois que nous vmes, au bord d'un
ruisseau, la trace d'un pied humain, nous nous regardmes, milien
et moi, et la mme pense nous vint. Nous avions lu _Robinson
_ensemble avec dlices. Nous nous tions rv nous aussi, une le
 nous deux. Nous avions quelque chose d'analogue, mais les
sauvages taient plus prs!


XVII

Ce n'tait pourtant qu'un pied d'enfant, mais l'enfant pouvait
tre envoy pour nous espionner. Il ne nous vit pas et nous ne
pmes l'apercevoir. Le lendemain, il en vint deux, et, cette fois,
ils se montrrent, mais sans approcher. Ils semblaient avoir peur
de nous. Nous crmes devoir les appeler pour n'avoir pas l'air de
nous cacher. Ils s'enfuirent et ne reparurent pas. Allaient-ils
nous dnoncer?

-- Ne pensons pas  cela, me dit milien, nous prendrions en haine
tous nos semblables, et il est impossible que tous le mritent.
Nous n'en avions connu jusqu'ici que de bons, la Terreur n'a pas
pu faire qu'il n'en reste, et je veux croire que c'est le plus
grand nombre. Vois, en ce qui me concerne! les mchants ont t
l'exception. Pour un Pamphile qui ne pouvait me pardonner la
dlivrance du prieur, pour un Lejeune qui a la folie de croire que
plus on dtruit, plus on renouvelle, j'ai eu des amis comme
Costejoux, comme le prieur, comme Dumont, sans compter ceux qui,
n'ayant pu m'aider, ont fait des voeux pour moi, et c'est, j'en
suis bien sr, presque tout le monde de Valcreux.

-- Et moi, lui dis-je, vous ne me comptez pas?

-- Non, reprit-il, je ne te compte pas avec les autres. Toi! c'est
avant tout, c'est plus que tout. Je ne t'ai pas seulement
remercie, et j'espre que tu as compris.

-- Mais... non, pas trop!

-- Ah! c'est que tu ne sais pas..., c'est vrai, tu ne sais pas du
tout ce que tu es pour moi! Tu te crois ma servante, la future
servante de ma femme et de mes enfants! Je me souviens, c'est
convenu!

Et il se mit  rire en couvrant mes mains de baisers, comme si
j'eusse t sa mre. Je ne pus m'empcher de le lui dire.

-- Bien! reprit-il, sois ma mre, je veux bien, car je me figure
que, si j'en avais eu une vritable, je n'aurais aim qu'elle au
monde. Prends donc pour toi tout le respect, toute la tendresse,
toute l'adoration que j'aurais eus pour elle.

Puis il mit tranquillement ma main sous son bras et reprit sa
promenade avec moi le long des prunelliers. Je faisais ma petite
rcolte pour le vin d'hiver, car milien avait fabriqu un cuvier
et un tonneau, et nous savions prparer notre humble vendange. Il
ne me parla plus ce jour-l, que de nos soins domestiques, et il
faut dire qu'il me parlait bien rarement, et toujours en peu de
mots, de son affection pour moi; mais c'tait toujours si bien dit
et d'un air si rsolu, que je ne pouvais pas en douter.

Les visiteurs ne reparurent pas. Nous tions  plus de deux lieues
de Crevant, et, de tous les autres cts, il n'y avait que des
chaumires si dissmines, que la plus proche de nous en tait
encore assez loigne. Quand les paysans n'ont pas d'intrt 
faire une exploration des lieux qui les environnent, ils ne la
font jamais. Encore aujourd'hui, dans des parties plus peuples du
Berry, il y a des familles qui ne savent pas comment le pays est
fait  la distance d'une lieue de leur demeure, et qui, au del
d'un kilomtre, ne peuvent vous indiquer les chemins. Cela devient
chaque jour plus rare, et ces gens, ainsi confins sur le bout de
terrain qui les fait vivre, sont, il faut le dire, extrmement
pauvres.

Sachant bien que, quand mme nous ne l'eussions pas vit, nous ne
recevrions l'assistance immdiate de personne, nous nous
arrangions pour vivre en anachortes. Nous smes plus tard que,
dans les premiers temps du christianisme, il y en avait eu
plusieurs dans les rochers que nous habitions, et mme la
tradition disait que notre _aire aux fes, _qu'on appelait le
_trou aux_ _fades, _aprs avoir t occupe par les _femmes
sauvages _(les druidesses), avait servi d'ermitage  des saints et
 des saintes. Nous nous disions donc que, si des solitaires
avaient pu vivre dans cette thbade en un temps o le sol tait
encore plus inculte et la population plus rare, nous viendrions
bien  bout d'y passer l'hiver.

Nous n'pargnmes donc pas notre peine pour faire la meilleure
installation possible, et cela tait conforme  la prudence, car,
si nous devions recevoir quelque visite, il fallait avoir, non
l'apparence de gens qui se cachent et bravent la misre  tout
prix, mais bien celle de pauvres habitants qui s'tablissent avec
l'intention de vivre le moins mal qu'ils pourront.

Pendant le reste de l't et encore longtemps jusqu'aux geles,
les champignons furent le fond de notre nourriture. Dumont
circulait sans danger. Il allait de temps en temps, avec l'ne,
chercher trs loin, tantt dans une ferme, tantt dans une autre,
le sel, la farine d'orge ou de sarrasin, l'huile et mme quelques
fruits et lgumes. Il fallait payer trs cher, car il rgnait une
sorte de famine, et, quand il voulait donner des paniers en
change, on lui disait: Pourquoi des paniers quand on n'a rien 
mettre dedans? L'argent ne nous manquait pas, mais il fallait
paratre aussi pauvres que les autres et marchander avec une
obstination dont milien et moi n'eussions peut-tre pas t
capables. Dumont jouait si bien son rle, qu'on le jugeait un des
plus malheureux du pays, et qu'en quelques endroits on avait la
charit de lui offrir un verre de vin, chose rare et prcieuse
dans une rgion qui n'en produit pas; mais Dumont avait jur de ne
plus boire, mme une goutte de vin. Il avait eu tant de chagrin
d'avoir failli faire manquer l'vasion de son cher milien, qu'il
s'infligeait cette pnitence et se mortifiait comme un vritable
ermite.

Il vint un temps de disette de grain, o on trouvait plutt de la
viande  acheter que de la farine. Nous n'en avions nul besoin. Le
gibier abondait autour de nous, et nous inventions toutes sortes
de piges, lacets, trappes et colliers. Il se passait peu de jours
sans que nous prissions un livre, une perdrix, un lapin ou de
petits oiseaux. Il y avait force goujons et ablettes dans le
ruisseau, et j'eus bien vite fabriqu des nasses. Un petit
marcage nous fournissait  discrtion des grenouilles que nous ne
ddaignions pas. Nous emes aussi affaire  plusieurs renards qui
furent difficiles  saisir; mais nous fmes plus fins qu'eux, et
nous fmes scher assez de peaux pour avoir de bonnes couvertures
d'hiver. Enfin, Dumont russit  se procurer deux chvres, dont le
lait acheva de complter notre bien-tre, et qui, pas plus que
l'ne, ne nous cotrent rien pour leur nourriture, tant il y
avait de folles herbes autour de nous et de pturages  l'abandon
dans les terres non encore vendues.

Quand vint le temps de rcolter les chtaignes, notre existence
fut assure, sans qu'il ft ncessaire d'aller aux emplettes. Nous
avions la jouissance d'une douzaine d'arbres magnifiques et nous
smes emmagasiner les fruits dans un silo de sable bien dispos.
En qualit de Marchois, nous entendions mieux que les Berrichons
la conservation de cette prcieuse denre.

Mais cette poque de la cueillette nous exposait  une invasion de
visiteurs, et nous dmes prendre nos prcautions. Ni Dumont, ni
moi qui devais passer toujours pour son neveu, n'avions rien 
craindre: mais milien, le pauvre milien, qui aurait tant voulu
tre soldat, se trouvait forcment rfractaire, et il fallait le
bien cacher ou le faire passer pour estropi. Il s'y rsigna, se
fabriqua une jambe de bois o il lia et plia son genou, et s'arma
d'une bquille.  notre grande surprise, la prcaution fut
inutile: nous vmes rcolter tout autour de nous; mais, des quinze
ou vingt personnes qui gravirent sur les buttes voisines, aucune
ne franchit le ruisseau, aucune ne s'approcha de notre maison,
aucune ne nous parla; il y a plus, aucune ne nous regarda.

Cela nous parut bien trange, et nous en conclmes, milien et
moi, que ces braves gens avaient devin notre situation et ne
voulaient pas mme _nous voir, _afin de pouvoir jurer, en cas de
perscution et d'enqute, qu'ils ne nous savaient pas l.

Ce fut, en effet, pour quelques-uns, le motif de cette prudence;
mais, pour les autres, il y en eut un dont nous emes
l'explication plus tard.

Ce fut  minuit, le jour de Nol; la scurit et le bien-tre
relatif dont nous jouissions, l'ignorance absolue o nous tions
des vnements, l'espoir de traverser cette crise et de rentrer
dans la vie normale, nous avaient rendu un peu de gat, et nous
rsolmes de faire rveillon. Nous nous tions construit, avec des
cassures de granit autrefois exploit, une bonne chemine, qui
nous permit d'allumer la bche de Nol. Avec des fagots bien secs
qui jetaient une belle clart dans la chambre, nous dressmes la
table et j'y servis un chapelet d'alouettes bien grasses, une
montagne de mes plus belles chtaignes cuites de diverses manires
et un fromage de mes chvres. Pour figurer un arbre de Nol,
milien avait coup et plant sur la table un fragon (petit houx)
tout couvert de ses fruits rouges qui sortent du milieu des
feuilles. Mon vin de prunelles tait clair comme de l'eau de roche
et piquant comme du vinaigre. Nous aimons cela, nous autres gens
de montagne. Dumont, faute de mieux, ne le ddaignait pas, et,
quand je lui eus bien dmontr que ce n'tait pas du vin, il
consentit  en boire pour trinquer  la sant de nos amis absents.
Il nous vint bien  la pense qu'ils taient peut-tre tous en
prison ou guillotins, mme Costejoux, pour nous avoir sauv la
vie: mais chacun de nous se donna comme un coup de poing sur le
coeur pour le forcer  la confiance, et aucun de nous ne voulut
dire aux autres le frisson qui lui avait pass par le corps.
Dumont, qui avait t longtemps triste comme un homme nourri de
remords et priv d'excitant, voulut secouer son chagrin. Nous
l'aimions tant qu'il se voyait bien pardonn. Il entonna donc,
d'une voix grle, une chanson de table qui probablement tait
grivoise, car, sur une parole d'milien, il l'interrompit tout
d'un coup et se mit  chanter un nol.

Il arrivait  la moiti du second couplet, lorsqu'un cri rauque
des plus bizarres et tout  fait inexplicable passa, en se
prolongeant, le long de la maison et se perdit dans la direction
de la _Parelle, _le plus gros bloc dans notre voisinage 1.

1. J'ai su depuis, que c'tait la _Par-ell, _en celtique, la
_haute pierre _du feu, le grand autel des druides.

Nous coutmes avec attention. Nous tions assez habitus aux cris
des loups et aux glapissements des renards pour tre srs que
c'tait une autre voix, une voix humaine, peut-tre. Dumont prit
un bton et ouvrit la porte doucement. Nous entendmes alors des
paroles qui n'avaient aucun sens, mais qui taient bien des
paroles dites d'une vieille voix de femme tout perdue de colre
et de peur. Nous cherchmes  rejoindre ce fantme qui fuyait 
travers les fougres dessches; mais il se perdit dans l'ombre et
ne reparut pas.

-- Voulez-vous parier, nous dit Dumont, que c'est une sorcire qui
venait,  l'heure de la _ci-devant _messe de minuit, faire une
conjuration sur la grosse pierre?

-- Tu as raison, dit milien, les choses doivent se passer ici
comme chez nous. On croit que ces pierres celtiques sont
enchantes, qu'elles dansent  minuit et se dplacent pour livrer
les trsors qu'elles renferment. Cette vieille venait invoquer le
diable. Tu l'as mise en fureur et en fuite avec ton saint
cantique. C'est bien fait, mais ne chante plus, mon petit pre; il
y a peut-tre autour de nous d'autres sorciers esprits forts qui
croiraient que tu es un prtre dguis et que tu dis la messe.

Le lendemain, nous trouvmes prs de notre porte une peau
d'anguille contenant sept gros clous. C'est une offrande aux
mauvais esprits, bien connue dans nos campagnes. La sorcire
l'avait laiss tomber en entendant le nol de Dumont. Il fit de la
peau d'anguille une bourse, et mit  profit les clous qui
n'taient pas une trouvaille  ddaigner. Quelques jours aprs,
Dumont rencontra un des derniers carriers qui avaient travaill
autour de la _Parelle, _et qui lui avait vu louer la baraque. Il
lui apprit que notre propritaire avait trouv de l'ouvrage  La
Chtre pour le dmolissage du clocher des Carmes.

-- Ils taient en retard de ce ct-l, ajouta ce carrier, on les a
dmolis partout; c'est de l'ouvrage pour nous quand on les
rebtira. Alors, nous retournerons casser vos grosses pierres de
l-haut.

-- Mme la _Parelle?_ lui demanda Dumont, qui voulait savoir  quoi
s'en tenir sur les vertus de cette pierre.

-- Oh! celle-l, non, rpondit le carrier, elle est trop grosse, et
puis elle a le diable dans le ventre. Vous avez bien vu, si vous
avez pu monter dessus, ce qui n'est pas commode  un homme de
votre ge (Dumont se faisait toujours plus vieux et plus cass
qu'il n'tait), qu'elle est toute couverte de croix et de devises
que les prtres y ont fait tailler pour en chasser les esprits du
temps pass? Eh bien, vous m'en croirez si vous voulez, mais, la
nuit de Nol, toutes ces croix s'en vont et la pierre est aussi
lisse que mon genou; elles ne reparaissent qu'au petit jour.

-- Vous avez vu cela? dit Dumont sans marquer d'incrdulit.

-- Non pas moi, dit le carrier, je n'y ai pas t voir  la
_mauvaise heure;_ mais mon pre, qui n'avait crainte de rien, l'a
vu comme je vous le dis.

-- Alors, les sorciers ont beau jeu  la mauvaise heure?

-- Depuis la Rpublique, ils n'y vont plus. La loi dfend a, parce
qu'elle dit que a fche la Bonne Dame Raison, qui est la nouvelle
Sainte Vierge. Mais, il y a encore quelques vieilles femmes qui
viennent de loin, et en se cachant bien, pour chercher le trsor;
elles auront beau flairer autour, allez! elles ne l'auront pas.

-- Parce qu'il n'existe pas?

-- Si fait! mais les esprits le gardent bien, et vous devez le
savoir.

-- Ma foi, non; ne voulant pas les fcher, je n'approche jamais de
la _Parelle._

-- Et bien vous faites! c'est une mauvaise pierre.

-- Avez-vous demeur auprs?

-- Oui bien! Dans la baraque dont vous avez fait, m'a-t-on dit, une
bonne maison, j'ai souventes fois dormi avec le vieux qui vous l'a
loue; mais, comme je suis bon chrtien, je n'ai jamais t ennuy
par les fades. Savez-vous qu'il sera content, le pre Breuillet,
quand vous lui rendrez son bien si amend? Il est capable d'y
demeurer hiver comme t, puisque vous y avez mis une chemine. Il
ne s'en souciait pas,  cause du froid et des esprits qui l'ont
bien molest quelquefois; mais, si vous lui dites qu'il n'y en a
point..., dame! vous serez le seul, car personne, mme en plein
jour, n'aime  passer par l. L'endroit est rput trs mauvais
depuis le lit du ruisseau jusqu' l'endroit appel le _bois de
Bassoule, _et, comme il y a l'autre ruisseau qui coule de l'autre
ct, a fait quasiment une lieue de terrain qu'on appelle _l'le
aux Fades._

Aprs avoir ainsi expliqu  Dumont la cause de la solitude dont
nous jouissions, cet homme lui fit quelques questions sur son
pays, sur ses deux enfants, sur le genre d_'estropiaison _de
l'an. Dumont lui fit les rponses dont nous avions arrt le
programme, afin d'tre d'accord ensemble en cas de recherches;
mais il vit bien que nous tions en lieu sr, car le carrier, sans
aucune mfiance d'un pauvre homme comme lui, lui dit en le
quittant:

-- C'est un bonheur pour votre pauvre gars qu'il soit abm comme
il est. J'en ai un qui est un homme superbe, et, depuis six mois,
je le cache  la maison en le faisant passer pour malade; et le
garon s'ennuie de ne point sortir. Il tait fianc avec une fille
qu'il ne peut plus aller voir. Que voulez-vous! quand ils me
l'auront fait tuer ou mourir de froid et de misre, qui est-ce qui
me cultivera mon bien?

-- C'est juste, rpondit Dumont; mais ne craignez-vous point les
gendarmes?

-- Quels gendarmes? il n'y en a plus.

-- Mais les volontaires qui se mettent en chasse pour faire plaisir
aux maires?

-- Bah! bah! ils font semblant de chercher, ils n'oseraient
trouver! Depuis que M. Millard de Crevant a fait couper la tte
aux Bigut, on se le montre au doigt, et il craint le temps o les
royalistes se _revengeront. _Il n'est plus si fier, il dit que
tout va bien chez nous, que nous sommes tous bons patriotes, et on
nous laisse tranquilles.

-- Vous croyez donc que la Rpublique ne tiendra pas? En savez-vous
quelques nouvelles?

-- J'ai t aux forges de Crozon l'autre semaine; ils disent qu'on
a fait prir la reine et beaucoup d'autres. Vous voyez bien que a
ne peut pas durer, et que les migrs feront prir tous les
jacobins.

-- Eh bien, oui; mais les ennemis, qu'est-ce qu'ils feront  nous,
bonnes gens, qui n'avons tu personne? ils nous ravageront comme
loups dans un troupeau?

-- Oh! alors, on se battra comme il faut! on dfendra ce qu'on a!

Dumont eut envie de lui dire qu'il vaudrait mieux les empcher
d'arriver que de les attendre; mais il tait sage de n'avoir pas
d'opinion politique  mettre en circulation: il quitta le carrier
et vint nous rendre compte de sa conversation avec lui.

La mort de la reine fut ce qui me frappa le plus dans la
Rvolution.

-- Pourquoi faire mourir une femme? disais-je, quel mal peut-elle
avoir fait? N'tait-ce pas  elle d'obir  son mari et de penser
comme lui?

milien me rpondait que c'est souvent le mari qui obit  la
femme.

-- Quand la femme voit plus juste, disait-il, c'est un bien, et je
crois que celui qui t'pousera aura raison de te consulter sur
toute chose: mais on a toujours dit que la reine voulait attirer
l'ennemi, ou emmener le roi. Elle lui a donc fait grand mal, et
elle est peut-tre la premire cause des fureurs o la Rvolution
s'est jete. Je dteste la facilit avec laquelle on fait tomber
les ttes, et la peine de mort m'a toujours rvolt; mais, puisque
les hommes en sont encore l dans un sicle de philosophie et de
lumires comme le ntre, je trouve qu'une reine la mrite
davantage qu'une pauvre servante que l'on met en jugement pour un
mot dont elle ne sait pas la porte. La reine a bien su ce qu'elle
faisait et ce qu'elle voulait. On a toujours dit qu'elle tait
fire et courageuse; elle a d mourir bravement en se disant que
c'est le sort des chefs de nation de jouer leur vie contre celle
des peuples, et qu'elle a perdu la partie. Tu sais bien que, dans
l'histoire, l'chafaud est une des prvisions qui se dressent en
face du pouvoir absolu. Cela n'a jamais empch les hommes d'y
prtendre, et, en ce moment, dans aucun parti, personne ne
s'arrte devant la mort.


XVIII

Nous fmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point
trouble, mais, en entendant Dumont parler de ce rfractaire qui
se cachait, milien s'indigna. Il trouvait trs mal qu'on refust
le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait 
faire  la Terreur, ce n'tait pas de l'avoir fait souffrir en
prison, mais de l'avoir empch de faire son devoir.

-- C'est donc bien dcid, lui dis-je, que, quand vous pourrez
sortir d'ici sans tre arrt, vous partirez pour l'arme?

-- Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?

Il n'y avait rien  dire, il avait l'esprit si net et le coeur si
droit! Je travaillai  m'habituer  l'ide de le voir partir sans
lui rendre, par mes larmes, la sparation trop dure. Je voyais
bien qu'il m'aimait plus que toute autre personne, mais je n'avais
pas t leve  croire que quelqu'un au monde dt me prfrer 
son devoir.

Le temps se passait pour moi  m'occuper de la vie matrielle. Je
voulais que mes compagnons fussent bien portants et soigns comme
il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne
manqurent de rien, grce  moi. Je pensais  tout. Je lavais, je
raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je
tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je
coupais la fougre et la bruyre pour les fagots, je raccommodais
les _saulnes, _c'est--dire les cordelettes garnies de noeuds
coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de
neige. Je soignais les chvres et faisais les fromages. Je n'avais
pas le temps de beaucoup rflchir. J'tais contente de ne pas
l'avoir.

De leur ct, milien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils
s'taient occups de cultiver le coin de terre que nous avions
lou; mais c'tait si petit et si sableux, que, sauf quelques
lgumes, ils n'en espraient pas grand profit. milien se mit
alors en tte de dfricher une lande qui tait de l'autre ct du
ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bonne terre. Nous ne
savions  qui elle appartenait; mais, comme elle ne produisait
absolument rien et qu'elle ne servait mme pas de pacage en
l'absence d'habitants et de btail, il nous dit:

-- Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une
usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bonne action. Si,
comme je le crois, nous obtenons une rcolte et qu'on vienne le
constater, nous nous arrangerons avec le propritaire pour qu'il y
ait part. Il sera content, lui qui n'aurait rien tir de son bien,
d'en recevoir quelque chose. S'il ne vient pas rclamer, nous lui
laisserons une terre en tat de rapport, et peut-tre notre
premier essai sera-t-il le commencement de la fortune de ce pays
abandonn.

Il ne croyait pas si bien prdire, et il se mit  l'oeuvre. On
arracha les mauvaises herbes, on bcha tout l'automne. On utilisa
le fumier de nos btes. On fit des rigoles pour l'coulement des
eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et
mme un peu de bl, le tout acquis  grand'peine, et plac par
espces dans les diffrentes rgions de cette lande incline, afin
d'essayer les proprits de la terre. Au mois de janvier, tout
cela avait germ  souhait et on voyait un beau tapis vert briller
au loin comme une meraude au milieu des plantes sauvages
dessches par l'hiver.

La chose fut remarque et quelques personnes se hasardrent 
venir voir nos travaux. Le paysan qui avait achet l'endroit s'en
mut et arriva des premiers. Quand Dumont lui eut dit qu'il
reconnaissait son droit et s'en remettait  lui pour le partage,
il s'apaisa et on s'arrangea  l'amiable. Le paysan tait content,
mais il disait:

-- Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mrira!

-- Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.

-- Non, mais je vois bien que les fades vous ont laiss faire, et
je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser
continuer.

-- Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.

-- Peut-tre! rpondit le bonhomme en lui jetant un regard de
mfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis
pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.

-- Oui, vous me prenez pour un sorcier! Et pourtant, si la rcolte
est aussi bonne qu'elle promet de l'tre, vous ne refuserez pas
votre part?

-- Bien sr que non! mais en avoir une autre quand vous n'y serez
plus?

Il regarda longtemps son terrain verdoyant, d'un air de surprise,
de doute et d'esprance. Puis il s'en alla tout absorb, comme un
homme qui a vu un prodige.

Nous emes donc la rputation d'tre bien avec les fades et on
nous vita d'autant plus. Ce n'tait plus  nous de craindre;
c'est nous que l'on redoutait. milien se reprochait de nous voir
condamns  entretenir la superstition; mais l'effet fut meilleur
qu'il ne pensait. Nous avons su que, peu aprs notre dpart, on
avait pris courage au point de cultiver tous les alentours de
l'le aux Fades et que le succs avait rconcili ces bonnes gens
avec les doux esprits qui avaient protg notre refuge et notre
travail.

L'hiver aussi fut doux et notre demeure tait si bien entretenue,
nous tions d'ailleurs si bien habitus  ne point nous couter,
que nous ne souffrmes aucunement. La provision de chtaignes, le
laitage et le gibier nous permirent de nous passer de farine, et
peu  peu les nombreux petits achats de sel nous avaient assur
une provision suffisante. Nous n'avions plus besoin de rien
chercher au dehors et Dumont n'tait plus forc de s'aventurer au
loin. Les dernires nouvelles qu'il avait recueillies taient si
tristes, que nous ne dsirions plus d'en avoir. Seulement, nous
eussions bien voulu savoir ce qui se passait au moutier et
rassurer nos amis qui pouvaient nous croire arrts et mis  mort.
Mais sortir du pays tait une trop grande tmrit. milien jurait
que, si Dumont ou moi voulions faire cette tentative pour lui
apporter des nouvelles de sa soeur, il nous suivrait.

-- Vous m'avez forc, disait-il,  vous mettre dans la position
qu'on appelle _tre hors la loi, _c'est--dire bons pour la
guillotine. Eh bien, c'est dit! Il faut nous sauver ensemble ou
prir ensemble.

Quand vint le printemps, l'anne s'annonait si belle, que
l'esprance repoussait en nous comme les fleurs dans les buissons.
Nous n'avions plus gure de travail, nous n'avions qu' regarder
crotre nos semences et les lgumes plants autour de notre
bergerie. J'avais renouvel les vtements, et le linge durait
encore. Levs et couchs avec le jour, nous n'usions pas de
luminaire; nous eussions pu passer l notre vie sans nous trouver
pauvres.

Quant  tre malheureux, nous ne pouvions nous y rsoudre. Nous
n'tions pas dans l'ge, milien et moi, o l'on croit  l'ternel
dsastre,  la vie brise,  l'impossibilit trop prolonge de
ragir contre le sort. Dumont n'tait pas un grand raisonneur;
milien d'ailleurs tait son oracle, et j'tais tous les jours
plus frappe du bon sens que donnait  ce jeune homme la droiture
et la fermet de son me. Il avait la simplicit d'un enfant dans
l'habitude de sa vie, et la raison d'un homme quand on l'excitait
 penser. Alors il n'avait pas besoin de rflchir pour dire des
choses qui nous paraissaient si vraies que nous nous imaginions
les avoir penses en mme temps que lui. Quelquefois, il lui
arriva de deviner les vnements qui se passaient en France et 
l'tranger, et plus tard, en nous rappelant ses paroles, nous nous
sommes dit qu'il avait t_ _visit dans ses rves par les fades.
Il faut dire aussi que, dans cette solitude, nos imaginations se
montaient un peu et que tout nous paraissait pronostic ou
avertissement. Sans lui, qui avait un fonds de froideur dans le
jugement, nous fussions devenus un peu fous, le vieux et moi. Le
spectacle de la guillotine m'avait laiss quelque tendance 
l'hallucination. milien, qui avait regard cela avec calme, me
reprenait doucement et me tranquillisait.

Un soir que je lui disais entendre toujours tomber le couperet
quand je me trouvais seule:

-- Eh bien, me dit-il, il tombe peut-tre  l'heure o tu crois
l'entendre; c'est le moment d'lever ton coeur  Dieu et de lui
dire: Pre, voici une me de moins sur la terre. Si c'tait une
bonne me, ne faites point qu'elle soit perdue pour nous. Donnez-
nous sa justice et son courage pour que nous fassions en ce monde
le bien qu'elle aurait fait. C'est que, vois-tu, Nanette, ce
n'est pas une tte de plus ou de moins qui changera le cours des
destines; meurtre inutile, fatalit plus pesante; la guillotine
fait plus de mal  ceux qu'elle pargne qu' ceux qu'elle
supprime. Si on ne faisait que de tuer des hommes! mais on tue le
sens humain! on cherche  persuader au peuple qu'il doit voir
sacrifier une partie de lui-mme dclare mauvaise, pour sauver
une autre partie rpute bonne. Rappelle-toi ce que nous disait le
prieur: c'est avec cela qu'on recommence l'inquisition et la
Saint-Barthlemy, et ce sera comme cela dans toutes les
rvolutions, tant que rgnera la loi du talion. Mose avait dit:
OEil pour oeil et dent pour dent; le Christ a dit: Tendez la
joue aux insultes et les bras  la croix. Il faudrait bien une
troisime rvlation pour mettre d'accord les deux premires. Se
venger, c'est faire le mal; se livrer, c'est l'autoriser. Il
faudra trouver le moyen de rprimer sans punir et de combattre
avec des armes qui ne blessent point. Tu souris? eh bien, ces
armes sont trouves et il n'est besoin que d'en connatre l'usage:
c'est la discussion libre qui claire les esprits, c'est la force
de l'opinion qui djoue les complots fratricides, c'est la sagesse
et la justice qui rgnent au fond du coeur de l'homme et qu'une
bonne ducation dvelopperait, tandis que l'ignorance et la
passion les touffent. Il y a donc un remde  chercher, une
esprance  entretenir. Aujourd'hui, nous n'avons que des moyens
barbares et nous les employons. La cause de la Rvolution n'en est
pas moins bonne en elle-mme, puisqu'elle a pour but de nous
donner ces choses, et peut-tre Robespierre, Couthon et Saint-Just
rvent-ils encore la paix fraternelle aprs ces sacrifices
humains. En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel avec
des mains souilles, et leur cole sera maudite, car ceux qui les
auront admirs sans rserve garderont leur frocit sans
comprendre leur patriotisme; mais ils n'auront pu persuader le
grand nombre, et le besoin de se tolrer et de s'aider
mutuellement renatra toujours  tout prix dans le peuple. Il
perdra plutt la libert que la charit, et_ _il appellera cela
vouloir la paix. Les jacobins sont puissants aujourd'hui, tu as vu
rendre  leurs fantaisies religieuses un culte imbcile; eh bien,
il n'y a rien de vrai et de durable au fond de cette prtendue
rnovation.  l'heure qu'il est, je suis bien sr que d'autres
partis ruinent la toute-puissance de ces hommes, et le peuple,
pouvant de leur cruaut et de celle de leurs agents, est prt 
acclamer leur chute. Il y aura une raction tout aussi sanguinaire
et elle se fera au nom de l'humanit. Le mal engendre le mal, il
faut toujours en revenir  l'ide du prieur. Mais aprs cela
viendra le besoin de s'entendre et de sacrifier les sophismes de
la fivre  la voix de la nature. Peut-tre qu'en ce moment
Robespierre fait mourir Danton, il crase son parti; mais
souviens-toi de ce que je te dis: l'anne ne se passera pas sans
qu'on fasse mourir Robespierre. Forcs d'attendre, attendons!
Puisse-t-il ne pas emporter la Rpublique! mais, si cela arrive,
ne nous tonnons pas. Il faudra, pour qu'elle renaisse, qu'elle
soit humaine avant tout et que le meurtre soit devenu un crime aux
yeux de tous les hommes.

Quand je demandais  milien comment, tant si jeune et si occup
dans ces derniers temps au travail de la terre, il avait tant de
rflexion sur les vnements qu'il_ _n'avait fait qu'entrevoir:

-- J'ai pris des annes durant mes jours de prison, rpondait-il.
D'abord, j'ai cru que j'allais mourir sans rien comprendre, et mon
parti en tait pris comme si je fusse tomb d'un toit sans aucune
chance de me retenir; mais, quand je me suis trouv seul avec ce
pauvre prtre, dont je ne sais pas, dont personne n'a su le nom et
qu'on a guillotin anonyme, je me suis clair vite en causant
avec lui. Nous ne pensions pas de mme, mais il tait si
tranquille, si poli, si instruit et si honnte homme, que je
pouvais aller au fond de sa pense et de la mienne sans risquer de
dtruire l'affection que nous sentions l'un pour l'autre.
Royaliste et catholique, il me donnait les meilleures raisons de
sa croyance et je n'avais  discuter avec lui que sur des choses
srieuses dites de bonne foi, ce qui faisait faire  mon esprit de
grandes enjambes. Alors, n'ayant  combattre en lui aucun
enfantillage de superstition et aucune passion d'intrt
personnel, je voyais clair en moi-mme. Je trouvais des ides que
je crois vraies, et je voyais ces ides trs nettes  travers la
tempte qui nous emportait tous les deux. Je devenais calme comme
lui, je n'en voulais  personne, je ne m'tonnais de rien, je ne
me comptais mme plus pour rien. Je me sentais petite feuille
sche dans la fort dvore par le grand incendie. Je n'ai
retrouv l'amour de moi-mme que quand je t'ai vue  cette lucarne
de grenier et que je t'ai reconnue  ton chant. Alors je me suis
souvenu d'avoir t heureux, d'avoir aim la vie, et j'ai pleur
en secret nos belles annes, j'ai pleur l'avenir que j'avais rv
avec toi.

-- Et que nous ne devons plus rver, croyez-vous?

-- Et que je rve toujours, mon enfant. Quand j'aurai servi mon
pays (il faut toujours supposer qu'on reviendra de la guerre), je
ne te quitterai plus.

-- Plus jamais?

-- Plus jamais, et, comme tu es tout pour moi, c'est  toi-mme que
je te confierai en mon absence.

-- Qu'est-ce que cela veut donc dire?

-- Cela veut dire qu'il faut te conserver en courage et en sant,
en confiance et en joie, quoi qu'il arrive, pour que je te
retrouve comme je t'aurai quitte. Que veux-tu, Nanon! tu m'as
gt et je ne pourrai jamais me passer de toi; tu m'as appris 
tre heureux, ce qui est une grande chose. On m'avait lev  ne
plus exister,  ne pas compter en ce monde,  ne rien vouloir, 
ne rien dsirer, et tu sais que je m'y soumettais. Avec tes
petites remontrances, avec tes courtes et justes rflexions, avec
ton dsir d'apprendre, avec ton habitude d'agir, la nettet de ton
vouloir et ton dvouement absolu, sans bornes, sans exemple, tu
m'as renouvel, tu m'as rveill d'un triste et lche sommeil.
Tiens, dans les plus petites choses, tu m'as rendu aux instincts
vrais que l'homme doit avoir; tu m'as enseign le soin qu'on doit
prendre de son corps et de son me. Je courais et je mangeais au
hasard comme une bte, je ne pensais que par moments, je
n'tudiais que par boutades. Le dsordre et la malpropret des
moines m'taient indiffrents. J'tais dur  moi-mme, mais par
paresse et non par vertu. Tu m'as donn des ides d'ordre, de
rgularit et de suite dans l'esprit. Tu m'as enseign qu'il faut
achever tout ce que l'on commence et ne rien commencer qu'on ne
veuille achever. C'est pour cela que j'ai compris que ce qu'on
aime, on le doit aimer toute sa vie. Dans cette existence de
sauvages o nous voil jets, tu nous fais une vie de famille tout
 fait douce, tu nous procures un bien-tre qui paraissait
impossible, et, par la peine que tu y prends, tu nous fais un
devoir d'en profiter et mme d'en jouir. Quelquefois je raille tes
petites recherches, et tout aussitt je suis attendri de tes
inventions dlicates pour nous cacher notre dnment; je t'admire,
toi qui n'es pas une machine, mais un esprit trs prompt, trs
tonnant, trs cultiv dj et capable de tout comprendre. Si j'ai
souvent eu l'air de trouver tes soins tout naturels, ne crois pas,
Nanon, que je ne connaisse pas l'immensit de ton dvouement.
C'est comme une source toujours pleine dont on n'aperoit jamais
le fond. Je ne mrite d'en tre l'objet que par la reconnaissance
que j'en ai. Ce sentiment sera aussi une source qui ne tarira pas,
et, puisque ta rcompense sera de me voir heureux, je gouvernerai
mon esprit et mon caractre de faon  te contenter. Je veux tre
persvrant comme toi et me rendre si sage et si bon, qu'en
voulant savoir ce que je pense et ce que je suis, tu n'aies qu'
regarder en toi-mme.

En me parlant ainsi, milien se promenait avec moi sous ces
chtaigniers reverdis qui couvraient de leur ombre encore claire
des tapis d'herbe nouvelle toute remplie de fleurs. Il connaissait
plusieurs de ces plantes, il les avait un peu tudies avec le
prieur, et, sachant qu'il les aimait, je lui avais apport du
moutier son petit livre de botanique. Il m'enseignait  mesure
qu'il apprenait  en connatre de nouvelles, et l'le aux Fades en
tait si riche, que nous avions de quoi nous instruire. Nous
apprenions  les trouver aussi jolies qu'elles sont, car on ne
s'aperoit de la beaut des choses que par l'examen et la
comparaison. Et puis ce singulier pays, qui d'abord nous avait
plus tonns que charms, se rvlait  nous avec le printemps,
et, qui sait? peut-tre aussi avec le contentement que nous avions
d'y tre ensemble et de nous aimer chaque jour davantage.


XIX

Un jour, nous sentant plus confiants que de coutume, et ne pouvant
nous dfendre du plaisir d'explorer, nous montmes dans une rgion
qui nous sembla, d'aprs le cours des ruisseaux, devoir tre la
plus leve du Berry et confiner  notre pays marchois. Il n'y
avait plus gure de rochers  fleur de terre. Le terrain se
moulait par-dessus en grosses buttes, et, sur une des plus hautes,
qui tait couverte d'arbres normes, nous vmes enfin autour de
nous, une grande tendue de pays. Ce qui nous frappa fut que
c'tait partout la mme chose. S'il y avait quelques chaumires au
loin, on ne les voyait pas, caches qu'elles taient sous les
arbres ou dans des creux pleins de grands buissons. On
n'apercevait mme presque pas les nombreux ruisseaux qui
sillonnent ce terrain tout dchir, ils se perdaient sous les
feuillages. Le sol se creusait en mille petits vallons qui
formaient en somme une grande valle, et ensuite il se relevait en
buttes arrondies comme celle o nous tions et montait trs haut
dans le ciel, sans qu'on pt dire qu'il devnt montagne ou fort.
Et,  l'horizon comme au milieu du paysage, comme derrire nous,
comme sur les cts, c'tait toujours pareil, toujours un dsert
de belle et grande verdure, des arbres monstrueux, de l'herbe
frache, des bruyres roses, des digitales pourpres, des gents en
fleur, des htres dans les fonds, des chtaigniers dans les hauts,
un horizon tout bleu  force d'tre vert, et noir  force d'tre
bleu. On n'entendait que le chant des oiseaux, pas un bruit
humain. On n'apercevait pas mme la fume d'une habitation.

-- Sais-tu, me dit milien, que c'est un pays surprenant? Dans
notre pauvre Creuse si aride, ds qu'il y a un petit vallon tant
soit peu fertile, un coin o le rocher ne perce pas la terre, on
voit un chaume, une table, un misrable petit verger avec ses
arbres tortills par le vent; et voici une terre profonde, lgre,
noire, excellente puisqu'elle nourrit cette profusion d'arbres,
ces chtaigniers dont la souche se renouvelle depuis trois mille
ans, peut-tre davantage, car tu sais bien que le plant du vieux
chtaignier ne meurt jamais  moins d'accident comme le feu du
ciel: et pourtant ce pays est comme inconnu au reste du monde.
Nous avons pu y vivre plus de six mois sans relations avec
personne. Il ne s'y est rien construit, il n'y a pas seulement de
chemins tracs sur des espaces qui chappent  la vue. Qu'est-ce
que cela veut dire, Nanon? Y as-tu song, toi qui, en cherchant
tes chvres, avait dj vu comme notre dsert est grand et beau?

-- Oui, lui dis-je, j'y ai song et je me suis dit que ce pays a
des habitants qui n'ont pas le courage et l'industrie que la
misre donne  ceux de chez nous. Ces gens du Berry sont trop
heureux: leurs grands arbres leur donnent de quoi manger la moiti
de l'anne; leurs grands pturages toujours ombrags et jamais
desschs leur permettent d'avoir du lait; la solitude fait
pulluler le gibier autour d'eux; ils vivent tous comme nous vivons
dans l'le aux Fades, mais sauvages et sans ide. Je suis sre
qu'ils auraient peur d'tre mieux, comme ce bonhomme a eu peur en
voyant que vous aviez fait pousser du bl_ _dans sa lande.

-- Tu me fais songer  la vraie raison, reprit milien, c'est la
peur des esprits! Je parie qu'ils sont rests Celtes sans le
savoir, puisque leur dvotion d'aujourd'hui ne les empche pas de
trembler devant les anciens dieux de la Gaule. Et, vois-tu, depuis
le rgne de ces dieux-l, le pays n'a pas chang; ce sont les
mmes arbres qui ont cach la retraite sacre des mystrieuses
druidesses; ces tapis d'herbes sauvages se sont renouvels d'anne
en anne depuis des centaines de sicles, sans que l'homme ait os
y planter la bche et y creuser des lignes de dmarcation. La
terre,  force d'tre en commun, n'est  personne. L'homme n'ose
peut-tre pas la possder; en tout cas, il n'ose pas en jouir. Il
n'y demeure pas, il s'y hasarde en tremblant. Eh bien, Nanette,
sais-tu o nous sommes? nous sommes dans la Gaule celtique. Rien
n'y est chang, nous la voyons telle qu'elle tait, il n'y manque
que les druides. Et, en pensant  cela, il me semble que ce vieux
pays est plus imposant et plus beau que tout ce que nous avons pu
voir ailleurs. Ne te semble-t-il pas?

-- Oui, lui dis-je, depuis le printemps, il me semble que c'est
beau et que j'aurai du regret de m'en aller; et mme en hiver, je
suis venue ici, et ces grands arbres dpouills, ces troncs si
gros et si tourments de bosses et de noeuds me faisaient peur
avec leurs chevelures de lierre et de mousses. Pourtant je me
disais: Je n'ai jamais rien vu de si grand, et ici la nature est
bien au-dessus de l'homme.

Tels taient, sinon nos discours que je rsume comme je peux, du
moins les ides que nous changions en nous promenant dans cette
solitude. Je m'exprime un peu mieux aujourd'hui que je ne
m'exprimais peut-tre alors, mais je dirai ingnument que je
sentais beaucoup d'ides me venir en tte dans cette vie
d'isolement exceptionnel, au milieu d'une tourmente qui mrissait
forcment ceux qu'elle atteignait, quelque simples qu'ils fussent.
Il y avait dans ce temps-l, des gnraux de vingt ans qui
faisaient des prodiges. Il pouvait bien y avoir des philosophes de
vingt et un ans, comme milien, qui raisonnaient largement, et des
filles de dix-huit ans, comme moi, qui comprenaient ce qu'elles
taient  mme d'entendre.

Nous revnmes, ce jour-l, par le bois de la Bassoule, et, comme
nous tions en train d'admirer, nous fmes frapps de l'tranget
de ce bois. Il tait travers par un joli ruisseau qui s'arrtait
dans le ct creux et formait un marcage plein de plantes folles:
le terrain tait si frais et si bon, que tout voulait pousser
ple-mle.  de grands arbres que le trop d'humidit avait forcs
de perdre pied et qui vivaient encore tout couchs  terre, de
belles fougres avaient mont sur le corps; et puis, se trouvant
bien l, elles s'taient ressemes sur les arbres voisins qui
taient encore hauts et droits, elles les avaient couverts
jusqu'au fate et s'y panouissaient comme des palmiers. Sur la
hauteur du bois, de grandes claircies s'taient faites toutes
seules, car les arbres morts n'avaient point t enlevs et rien
n'tait entretenu ni recueilli. Les gros cailloux reparaissaient
dans cette rgion. Il y en avait que d'antiques chtaigniers
avaient enlevs de terre en tendant leur chair  l'entour, et
qu'ils portaient firement dans leur ventre ouvert, montrant cet
oeuf monstrueux avec orgueil, comme pour accuser la force de leur
sve.

Mais le plus beau, c'tait la partie moyenne du bois, qui, n'ayant
ni trop de rochers ni trop d'eau, avait produit des htres d'une
taille colossale, droits comme des cierges et tellement feuillus 
la cime, que la clart du jour semblait verte sous leur ombrage,
comme un clair de lune. Un moment, milien en fut saisi.

-- Est-ce que c'est la nuit? me dit-il; il me semble que nous
sommes dans une fort enchante. Peut-tre que les forts vierges
dont j'ai ou parler sont faites comme cela, et que, si nous
allions bien loin pour les voir, nous serions surpris d'en avoir
dj vu un chantillon au coeur de la France.

Ce bois merveilleux a exist longtemps encore aprs la Rvolution.
 prsent, hlas! il n'existe plus qu' l'tat de taillis; mais le
pays est cultiv, habit, et les terres y sont aussi chres et
aussi recherches que dans le Fromental. Il y a cependant encore
des collines et des vallons assez tendus dont les arbres, d'un
ge incalculable, peuvent prsenter un spcimen de la Gaule
primitive dans son intgralit. Les carriers ont repris possession
des pierres druidiques et la grande parelle est entame; mais il y
a encore tant de blocs entasss sur le lit du ruisseau qu'on n'en
verra pas de longtemps la fin. Le grand _Durderin _(corruption de
_Druiderin) _est encore debout et l'ensemble de l'le aux Fades
n'a pas trop chang; mais elle a perdu son nom, les fes se sont
envoles et le voyageur qui chercherait leur ancien sjour serait
forc de demander  la ferme voisine du Petit-Pommier, le chemin
des Grosses-Pierres. Moins de posie  prsent, mais plus de
travail et moins de superstition.

Comme nous rentrions gaiement de cette promenade, nous emes une
grande alerte. Nous vmes, sur la partie dcouverte de notre le
aux Fades, Dumont entre deux hommes arms de piques, qui avaient
des charpes rouges sur leur veste et de grandes cocardes  leur
bonnet de laine.

-- Restons l, ne nous montrons pas, dis-je  milien en l'attirant
dans les buissons; c'est vous qu'on cherche!

-- C'est aussi bien toi et Dumont, que moi, rpondit-il, puisque
vous cachez le fugitif et le rfractaire! Observons-les, car,
s'ils font mine d'emmener Dumont, je le dfendrai. Deux contre
deux et la solitude!

-- Dites trois contre deux, car je vous aiderai, ne ft-ce qu'
coups de pierres. Je me souviens de mon jeune temps o je savais
comme les autres tuer les oiseaux avec des cailloux et viser
juste.

Nous en fmes quittes pour nos prparatifs de dfense. Ces hommes
quittrent tranquillement Dumont et passrent au-dessous de nous
sans nous voir.

-- Nous l'chappons belle, nous dit Dumont, ds que nous l'emes
rejoint: ce sont des garnisaires qui recherchent le fils du
carrier et qui m'ont demand le chemin de sa maison. Ils ont bien
examin la ntre, mais ils n'y pouvaient rien trouver qui ne
convnt  de vritables paysans, sauf les livres que j'avais
cachs en les voyant venir. En comptant trois lits, ils m'ont
demand le sexe et l'ge de mes enfants. J'ai fait les rponses
convenues et ils n'ont pas insist. Ils n'avaient aucun ordre en
ce qui nous concerne; et mme ils ne m'ont pas paru fort presss
d'excuter ceux qui concernent les rfractaires signals  leurs
perquisitions. Ils ne sont pas rassurs d'avoir  parcourir ce_
_pays sauvage, et, comme je leur ai donn des indications fausses,
ils vont s'y garer de plus en plus. N'importe, il faut qu'milien
tienne sa jambe de bois toute prte et ne s'loigne plus tant de
la maison.

-- J'ai honte et horreur de ce mensonge, dit milien; mais,  cause
de vous, je m'y soumettrai encore. Dis-nous donc si tu as pu
savoir d'eux quelque nouvelle.

-- Ils ont dit qu'on _vidait les prisons _dans les grandes villes,
c'est--dire qu'on envoie tous les prisonniers  l'chafaud. 
prsent, cela se fait avec beaucoup d'ordre, disent-ils. Il n'y a
plus besoin de procdure ni de preuves. Un accusateur suffit et le
premier juge venu prononce. Cependant le Berry et la Marche sont
tranquilles. On n'y est pas mchant, on ne dnonce plus, on n'a
fait mourir personne depuis le pauvre prtre que personne n'a os
rclamer. La misre est si grande, qu'on n'a plus le courage de se
har, et la peur empche les disputes. Voil ce que j'ai pu
comprendre, car ces hommes n'taient gure bien renseigns et je
ne voulais pas paratre curieux.

Quand je_ _me trouvai seule avec Dumont, il me dit que madame
lisabeth avait t guillotine et que le dauphin tait
prisonnier.

-- Ne parlons pas de cela  milien, me dit-il; il s'est toujours
refus  croire que les enfants pussent tre victimes de ces
perscutions. Il ne veut pas voir la Rpublique aussi mchante
qu'elle l'est. Ne lui donnons pas  penser que sa soeur peut tre
arrte  cause de lui.

-- Mon Dieu, Dumont, est-ce qu'il nous serait impossible de savoir
si Louise est toujours en sret, et, dans le cas contraire, de
l'amener ici? Voil les nuits belles et encore assez longues; on
peut faire dix lieues d'un soleil  l'autre, arriver de grand
matin au moutier, s'y reposer jusqu'au soir et repartir la nuit
suivante. J'ai dj fait des courses plus difficiles. Si vous me
disiez bien les chemins, vous qui les connaissez...

-- Ah! Nanette, s'cria Dumont, je vois bien que tu n'as plus de
confiance en moi; tu ne me crois plus capable de rien, tu me
mprises, et je l'ai bien mrit!

-- Ne parlons pas de cela, mon cher oncle. Si vous avez eu quelque
tort, je ne m'en souviens plus. Nous tirerons  la courte paille,
si vous voulez,  qui fera le voyage; mais, comme il faudra
tromper milien, partir la nuit durant son sommeil et se trouver
trs loin quand il s'veillera, cela me sera plus facile qu' vous
qui couchez dans la mme chambre, lit contre lit.

-- Pas du tout, reprit Dumont. Il a le sommeil qu'on doit avoir 
son ge, et je sortirai trs aisment sans l'veiller. Cela m'est
arriv vingt fois. Le jour venu, tu lui diras que tu manquais de
quelque chose, et que j'ai t aux environs pour me le procurer.
Quand ce sera le soir, tu lui diras la vrit, mais en lui jurant
que je serai revenu le matin suivant, et je te jure que je serai
revenu. Je sais bien qu'milien passera une mauvaise nuit 
m'attendre, mais cela vaudra mieux que de laisser la petite en
danger, et il me pardonnera de lui avoir dsobi. Allons, ne dis
plus rien. Je partirai la nuit prochaine. Il faut que je fasse
cette chose-l, vois-tu, et que je la mne  bien. J'ai une grande
faute  rparer, et je ne me la pardonnerai que quand j'aurai
prouv que je suis encore un homme.

Je cdai. Je savais bien qu'milien rvait de sa soeur toutes les
nuits, et que, s'il ne se ft regard comme engag d'honneur  ne
pas nous donner le moindre sujet d'inquitude, il et ds
longtemps tout risqu pour savoir ce que Louise devenait au_
_milieu de la perscution de toute la race noble.

Je feignis d'tre lasse, afin qu'on se coucht encore plus tt
qu' l'ordinaire, et bientt j'entendis partir Dumont. Mon coeur
fut bien gros; il allait peut-tre  la_ _mort, et je ne pus
fermer l'oeil: si milien venait  dcouvrir sa fuite, il courrait
aprs lui. Il l'aimait tant, son pauvre Dumont! Et comme il me
reprocherait de l'avoir laiss partir!

La bonne chance tait pour nous: Dumont n'alla pas bien loin pour
avoir des nouvelles. En voulant prendre au plus court, il se
perdit dans les bois et fut forc d'attendre le jour pour
s'orienter. Il se trouva prs d'un village appel Bonnat, et, ne
jugeant pas  propos de s'y montrer inutilement, il rsolut de
revenir chez nous pour ne point nous causer d'inquitude en
faisant trop durer son voyage, et de le remettre  une autre nuit
avec des mesures mieux prises.

Il revenait donc quand il se trouva face  face avec un ancien
garde de Franqueville qui s'appelait Boucherot, et qui tait pour
lui un vieil ami, trs honnte homme et trs sr. Ils
s'embrassrent de grand coeur, et Boucherot, qui venait de passer
la nuit dans ce village o il avait une soeur marie, lui apprit
tout ce qu'il voulait savoir.

Le_ _marquis de Franqueville tait mort  l'tranger peu de temps
aprs sa femme. On n'avait pas de nouvelles du fils an. Les
biens confisqus avaient t vendus, mme le parc et le chteau,
que M. Costejoux avait achets  vil prix. Il y avait install sa
mre et une petite demoiselle qu'elle appelait sa petite-nice,
qui se montrait fort peu, mais que plusieurs personnes du hameau
environnant disaient tre mademoiselle Louise de Franqueville,
trs grandie et embellie.

Quant  lui, Boucherot, il l'avait vue de prs, il en tait sr;
mais il disait  ceux qui se souvenaient d'avoir dtest la petite
Louise que ce n'tait pas elle. Au reste, elle ne courait pas
grand danger, et-elle t nomme tout haut. M. Costejoux tait
devenu trs puissant dans le village depuis qu'il avait djou les
intrigues de Prmel et accus publiquement Pamphile de ranonner
les prisonniers et de vivre de concussions. Il avait mis tant de
fermet  les dmasquer, qu'on les avait mis en jugement et
envoys  la guillotine. Boucherot ajouta que, si milien tait
encore en prison, il serait prochainement dlivr par M. Costejoux
qui tait le plus juste et le plus gnreux des hommes.

Dumont ne crut pas devoir confier d'abord tous nos secrets  son
ami. Il lui demanda s'il n'avait pas ou-dire qu'milien se ft
chapp de quelque prison. Personne n'en savait rien, les dtenus
taient si nombreux partout, qu'il _s'en perdait _dans les
dplacements qu'on tait forc de faire. Pamphile en avait bien
rclam plusieurs qu'on ne retrouvait plus que sur les registres
d'crou; mais M. Costejoux avait dbarrass le pays de ce mchant
homme et_ _on ne recherchait plus que les personnes qui se
prononaient ouvertement contre la Rpublique ou dont les menes
royalistes taient bien prouves. Une extrme rigueur tait
maintenue  l'gard de ces personnes, mais l'influence d'un
honnte homme avait remplac dans la province celle d'un coquin,
et on n'inventait plus de conspirations pour faire prir des
ennemis personnels ou pour spculer sur la peur des suspects.

Quand Dumont se vit bien inform de la situation, il crut pouvoir
se fier entirement  son ami et il nous l'amena. milien fut bien
heureux d'apprendre que sa soeur tait en sret, et il chargea
Boucherot, qui retournait  Franqueville, d'une lettre de
remercments pour M. Costejoux, mais tourne de manire  ne pas
le compromettre. Il lui demandait en mme temps s'il pouvait
reparatre et satisfaire  la loi militaire, comme il en avait eu,
comme il en avait toujours l'intention. Il demandait aussi si les
compagnons de sa retraite pouvaient retourner chez eux sans tre
inquits.

La rponse de M. Costejoux nous arriva huit jours aprs le retour
de ce brave Boucherot, qui s'intressait  milien comme s'il et
t de sa famille.

Mon cher enfant, disait M. Costejoux, restez o vous tes,
bientt vous serez libre d'en sortir et de faire votre devoir. Il
nous faut encore effrayer et contenir, et nous avons beau purer
autant que possible le personnel employ aux recherches, nous ne
pouvons faire que tous nos agents soient probes et intelligents.
Une situation aussi tendue peut encore donner lieu  de fatales
mprises. La rvision de l'affaire Prmel vous a entirement
disculp de toute tentative ou intention blmable, mais nous avons
tant d'affaires sur les bras, que je ne voudrais pas avoir  vous
sauver une seconde fois. Je passerais dcidment pour le
protecteur avou de votre famille. C'est assez que ma mre se soit
dvoue  votre soeur. Restez donc effacs encore et comptez que,
dans bien peu de temps, le rgne de la justice refleurira en
France: Robespierre et Saint-Just n'ont plus que quelques
obstacles  vaincre pour faire que la Rpublique, dbarrasse de
tous ses ennemis, devienne ce qu'elle doit tre, ce qu'ils veulent
qu'elle soit, une tendre mre qui rassemble tous ses enfants dans
ses bras et leur donne  tous le bonheur et la scurit. Oui, mon
jeune ami, attendez encore quelques semaines, vous verrez punir
les excs de rigueur froce commis par des tratres qui voulaient
vendre et fltrir notre cause. J'ai commenc dans la mesure de mes
moyens d'action et j'espre contribuer  purger la nation des
intrigants et des infmes, comme les Prmel et les Pamphile.
Alors, la France sauve inaugurera le rgne de la sainte
fraternit.

Il y avait en post-scriptum:

Vos deux amis n'ont pas t signals comme ayant favoris votre
fuite, puisque cette vasion a pu rester ignore ou tout au moins
douteuse. Rien ne les empche donc de reparatre  Valcreux, o le
citoyen prieur n'est point inquit et continue  rsider sans
trouble. La Rpublique protge les asserments et ne svit que
contre les prtres qui prchent la guerre civile.

Ainsi M. Costejoux, cet homme si humain et si intelligent, en
tait venu  croire que Robespierre et Saint-Just pouvaient
rgnrer la France aprs l'avoir saigne aux quatre veines! Il
esprait la voir pacifie tout d'un coup aprs tant de haines
amasses. Ce n'tait pas mon avis, ni celui de Dumont, et nous
aspirions  la chute de ce parti terrible. milien ne disait rien
et rflchissait. Enfin il sortit de sa rverie.

-- Vous avez raison, nous dit-il: c'est Costejoux qui se trompe.
C'est un homme passionn qui a cru servir sa patrie et qui l'a
servie en effet, au prix de tant de remdes violents, qu'elle
meurt dans les mains de ces fanatiques oprateurs. Ils l'ont
divise en deux races, la race guerrire qui l'opprimera aprs
l'avoir dlivre, et la race politique qui n'atteindra pas son but
et qui restera un foyer de haines et de vengeances peut-tre
pendant plus de cent ans! Pauvre France! c'est raison de plus pour
l'aimer et la servir!


XX

Puisque nous tions libres, Dumont et moi, je rsolus de
m'absenter trois jours pour aller voir si M. le prieur tait bien
soign, car M. Costejoux ne nous disait rien de sa sant, et
Boucherot n'en pouvait rien savoir. Nous l'avions laiss de plus
en plus asthmatique et je craignais que le dvouement de Mariotte
ne se ft refroidi. milien m'approuva et je partis avec Boucherot
pour le moutier. Il promettait de me ramener. Comme personne ne
m'en voulait, les complices de l'vasion n'tant pas recherchs,
je n'avais rien  craindre. J'emmenai l'ne, afin de pouvoir
rapporter du linge, des habits et des livres.

J'eus soin de n'arriver qu' la nuit bien close  Valcreux, afin
de n'tre pas reconnue en habits d'homme, et j'envoyai Boucherot
en avant pour que la Mariotte m'ouvrt discrtement et sans
exclamations de surprise. Tout se passa bien. Je pus monter  ma
chambre sans tre observe, y revtir le costume de mon sexe, et
me prsenter devant le prieur sans l'abasourdir.

Je le trouvai bien affaibli, quoique toujours gros et color; il
ne pouvait plus marcher dehors ni exercer la moindre surveillance.
Mes deux cousins avaient t emmens  l'arme, on avait pris des
vieux pour cultiver les terres et ils ne cultivaient rien du tout;
le jardin tait  l'abandon, la prairie tait livre  tous les
troupeaux qui voulaient y entrer. Pour ne pas se donner la peine
de les garder, les enfants avaient t les barrires et crev les
haies. De sa chambre, le prieur voyait les chvres ravager ce
jardin qu'milien avait mis en si bon tat et rendu si joli. Le
pauvre homme se dpitait et s'agitait en vain sur son vieux
fauteuil. Il grondait la Mariotte, qui, malgr son activit, ne
pouvait suffire  tout  elle seule. Le moutier ainsi dvast
tait navrant, et, puisque je n'y pouvais rien, je regrettai
presque d'y tre venue. Il fallait se rsigner  voir dtriorer
le bien que M. Costejoux nous avait confi, mais il tait trop
juste pour ne pas reconnatre qu'il y avait force majeure et que
notre dispersion n'tait pas l'effet de notre caprice.

J'essayai de dmontrer la chose au prieur pour le calmer, mais je
n'y russis point.

-- Tu me prends pour un avare, disait-il. Je ne l'ai jamais t, et
je sais plaindre la misre; mais ces pillards de paysans abment
pour le plaisir de dtruire et cela me fait mal  voir. Je mourrai
dans un accs de colre, je le sens bien, et l'tat de colre
n'est pas l'tat de grce. Ah! Nanette, je suis bien seul pour
tre si malade! Depuis que vous m'avez quitt, je n'ai pas eu un
jour de contentement. Si, au moins, tu rentrais au bercail, toi
qui le peux sans danger! Ne saurais-tu maintenant laisser milien
avec Dumont dans cet endroit o tu dis qu'ils sont bien et qu'ils
pourront bientt quitter? Leur es-tu si ncessaire,  prsent que
la belle saison est venue et qu'ils n'ont plus tant  se cacher?
Que peuvent-ils craindre? Le frre Pamphile n'est plus; que Dieu
me pardonne d'avoir appris sa mort avec joie! Les hommes sont
fous, lui seul tait mchant! Il ne vous et pas pardonn de
m'avoir tir du cachot. Le voil o il a plu  Dieu de l'envoyer,
vous ne risquez plus rien, et, moi, je risque de mourir ici sans
amis, sans secours, sans personne  qui je puisse dire: Adieu, je
m'en vais! C'est bien malheureux pour moi!

-- Avez-vous donc  vous plaindre de la Mariotte?

-- Non certes, mais je ne peux pas causer avec cette brave femme.
Elle est trop dvote pour moi.  mes derniers moments, elle est
capable de ne me dire que des btises. Rflchis, Nanon, toi qui
es toute  la pense du devoir, et vois qui a le plus besoin de
tes secours, d'milien ou de moi.

Je fus fortement branle, et, bien que je fusse fatigue du
voyage, je ne dormis gure. Mon coeur se brisait  l'ide de
quitter milien. Je ne m'imaginais plus comment je pourrais vivre
sans avoir  m'occuper de lui  toute heure.

Une fois il m'avait appele sa mre, et il est bien vrai que je
le_ _considrais comme mon enfant, en mme temps que comme le
matre de ma vie et la lumire de mon me. Jamais je n'avais t
si heureuse que dans cette solitude o je ne le perdais presque
pas de vue, o je n'avais de devoirs qu'envers lui, et, quand
Costejoux avait crit: Restez encore l-bas quelques semaines,
j'avais eu un grand mouvement de joie en me disant: J'ai encore
quelques semaines  tre heureuse.

Mais le prieur avait dit la vrit. La vie d'milien n'tait plus
menace. Il ne restait dans les bois que par prudence;
l'installation tait faite; Dumont pouvait aller et venir. Leur
bourse tait encore bien garnie, ils ne pouvaient manquer de rien,
sitt que je leur aurais port quelques effets.

Et le prieur tait seul, malade et dsespr, avec une femme
crase d'ouvrage qui pouvait tomber malade aussi, mourir ou se
lasser de sa tche. Je voyais bien que, tout en lui rendant
justice, il la rudoyait malgr lui et qu'elle en prenait du dpit.
Certainement je lui tais plus ncessaire qu' milien, et, en
choisissant de servir celui que je prfrais, je contentais mon
coeur plutt que ma conscience.

Ds le matin, je m'en allai prier dans la chapelle du couvent. On
n'y entrait plus. Bien que Robespierre et aboli le culte de la
Raison et permis le libre exercice des autres cultes, les glises
restaient fermes. Personne n'osait se dire catholique. On avait
emport les cloches; sans cloches, le paysan n'est plus d'aucune
glise. Le prieur ne pouvait plus dire ses offices que dans sa
chambre  cause de sa mauvaise sant.

J'eus de la peine  ouvrir la porte rouille et djete. On avait
mis des fagots dans le choeur pour masquer l'autel et le prserver
de profanations que, du reste, personne de chez nous n'avait song
 commettre. La vote dgrade tait toute noircie par l'humidit.
La grle avait cass les carreaux. Les pigeons taient entrs et
s'taient rfugis l contre les enfants du village que la faim
poussait  les poursuivre  coups de pierres. Ils y avaient fait
leurs nids, ils y roucoulaient imprudemment et joyeusement; mais,
en me voyant, ils eurent peur, ils ne me connaissaient plus.

Je passai entre les fagots, j'approchai du sanctuaire. Je vis le
grand Christ par terre dans un coin, la figure tourne contre la
muraille. Cet ami des pauvres, cette victime des puissants n'et
pas trouv grce devant les prtendus aptres de l'galit et les
ennemis de la tyrannie. On l'avait cach.

Quand je sortis de la chapelle, mon coeur tait bris, mais ma
rsolution tait prise. J'allai trouver le prieur.

-- Je partirai demain, lui dis-je, il faut que je prvienne mes
amis et que je leur dise adieu. Je me reposerai un jour, car c'est
loin; mais, le jour suivant, je reviendrai. Promettez-moi d'avoir
patience, me voil dcide  vous servir et  vous bien soigner,
puisqu'il ne vous reste que moi.

-- Va, ma fille, rpondit-il. Dieu te bnira et te tiendra compte
de ce que tu fais pour moi.

Je tins parole, je partis le jour suivant, et,  deux lieues de
l'le aux Fades, je remerciai Boucherot et pris cong de lui. Je
savais mon chemin pour revenir et je ne voulais pas le dtourner
plus longtemps du service de M. Costejoux.

Je m'apprtais  un grand chagrin,  des adieux bien cruels pour
moi; mais je savais qu'milien m'approuverait et m'estimerait
d'autant plus; cela me donnait des forces. J'tais loin de
m'attendre  une douleur plus profonde encore.

Comme je traversais le bois de la Bassoule, je vis venir  moi
Dumont avec un paquet  l'paule au bout de son bton, comme s'il
se mettait en voyage. Je doublai le pas.

-- Vous alliez me chercher? lui dis-je, vous tiez inquiet de moi?
Je n'ai pourtant pas dpass le temps fix?

-- J'allais te rejoindre, ma pauvre Nanon, rpondit-il, et
t'avertir de rester au moutier. milien... Voyons, prends ton
grand courage! ...

-- On l'a arrt! m'criai-je, prte  tomber; les jambes me
manquaient.

-- Non, non, reprit-il, il est libre et bien portant, Dieu merci!
seulement... il est parti!

-- Pour l'arme?

-- Oui. Il l'a voulu, il m'a dit: J'ai relu la lettre de
Costejoux, et je l'ai tout  fait comprise. Il m'apprend que je
n'ai plus d'ennemis personnels, que mon vasion est ignore, et,
s'il me dit de rester _effac, _ce qui ne veut pas dire _cach,
_c'est parce que je le compromettrais en me rapprochant de lui et
en invoquant sa protection. Eh bien, en passant dans une autre
province, je n'expose ni lui ni moi, et je me drobe  la honte de
rester inutile.  la premire ville o je me prsenterai inconnu,
muni du certificat de civisme que Costejoux m'a donn 
Chteauroux, sous un nom qui n'est pas le mien, j'explique aux
autorits qu'une maladie m'a empch de satisfaire  la loi et je
demande  m'engager, ce qui n'est certes pas imprudent ni
difficile; enfin, je rejoins l'arme n'importe o et je rentre en
possession de mon honneur et de ma libert. -- J'ai voulu
l'accompagner, continua Dumont: il m'a dmontr que je ne ferais
que l'embarrasser dans les explications qu'il aurait  donner; que
je ne pouvais passer pour son pre sans un surcrot de mensonges
inutiles et dangereux, et pour son serviteur sans rvler sa
position. Il compte se donner pour un jeune paysan orphelin et il
m'a donn tant de bonnes raisons et montr tant de volont que
j'ai d me soumettre; mais je n'en suis pas moins cass en quatre,
et j'allais te retrouver, mon enfant, pour que tu m'empches de
mourir de chagrin.

-- Vous croyez donc que je suis bien solide? lui dis-je en me
laissant tomber sur l'herbe; eh bien, si vous tes cass en
quatre, je suis brise en miettes, moi, et je voudrais pouvoir
mourir ici!

Je manquais tout  fait de coeur et ce pauvre homme si afflig
fut, pour la premire fois, oblig de me consoler. Je ne me
rvoltais pas contre la dcision d'milien, elle tait depuis
longtemps prvue et accepte avec le respect que je devais  son
caractre. Je savais bien qu'il devait s'en aller, que mon bonheur
devait finir, que je n'en avais plus que pour une petite saison;
mais qu'il ft parti comme cela sans me dire adieu, qu'il et
dout  ce point de mon courage et de ma soumission, voil ce que
je trouvais plus cruel que tout le reste, et si humiliant pour
moi, que je ne pus me rsoudre de m'en plaindre  Dumont.

-- Allons, lui dis-je en me relevant, voil qui est accompli, il
l'a voulu! S'il voyait notre abattement, il nous en blmerait.
Revenez  la maison. Je ne suis pas en tat de repartir pour le
moutier avant demain, et je ne suis pas fche, moi, de dire adieu
 cette pauvre le aux Fades, o nous aurions pu rester encore un
peu de temps, plus heureux qu'auparavant, puisque nous nous y
serions connus en sret. Il n'a pas voulu de ce reste de bonheur.
Sa volont soit faite!

-- Retournons  l'le aux Fades, reprit Dumont; nous avons
plusieurs objets  emballer, et il faudra que nous causions encore
ensemble; mais il faut tre plus rassis que nous ne le sommes.

Aussitt arrive  notre maison de cailloux, je rentrai l'ne, je
rallumai le feu, je prparai le repas du soir, je m'occupai comme
si de rien n'tait. J'avais la tranquillit du dsespoir dont on
ne cherche pas la fin. Je me forai pour manger. Dumont essayait
de me distraire en me parlant des chvres et des poules qu'il
avait dj vendues pour ne pas les laisser mourir de faim, et
d'une petite charrette qu'il fallait peut-tre louer pour
transporter tous nos effets, augments de ceux que je venais
d'apporter. J'examinai ce que nous devions prendre et laisser,
Dumont reconnut que l'ne porterait bien le tout, et qu'ayant pay
notre loyer d'avance, nous pouvions mettre la barre et le cadenas
sur les portes et nous en aller le lendemain, sans rien dire 
personne, comme nous tions venus.

Aprs souper, ne me sentant pas capable de dormir, je m'en allai
au bord du ruisseau.  force d'y marcher, nous y avions trac un
sentier qui serpentait dans les roches parmi ces jolies campanules
 feuilles de lierre, ces parnassies, ces menyanthes, ces droseras
et tout ce monde de menues fleurettes qu'milien m'avait appris 
connatre et que nous aimions tant. Le ruisseau se perdait souvent
sous les blocs et on l'entendait jaser sous les pieds sans le
voir; un taillis de chne ombrageait cette lisire de notre le,
dont l'escarpement se relevait brusquement et formait l une
ravine bien cache: c'tait l qu'milien, forc de ne pas
s'loigner, aimait  marcher avec moi quand notre journe de
travail tait finie. En furetant, nous avions dcouvert une grotte
qui s'enfonait sous le _Druiderin, _dolmen moins important que la
_Parelle, _mais remarquable encore par son gros champignon pos en
quilibre sur de petits supports. Nous avions dblay cette grotte
de manire  nous y cacher au besoin. J'y entrai, et, mettant ma
tte dans mes mains, j'clatai en sanglots. Personne ne pouvait
m'entendre, et j'avais tant besoin de pleurer!

Mais ce brave Dumont tait inquiet de la tranquillit que je lui
avais montre, il me cherchait, il m'entendit et m'appela:

-- Viens, Nanette, me dit-il; ne reste pas dans cette cave, montons
sur le _Druiderin. _La nuit est belle et il vaut mieux regarder
les toiles que le sein de la terre. J'ai des choses srieuses 
te dire et peut-tre qu'elles te donneront le courage qu'il te
faut.

Je le suivis, et, quand nous fmes assis sur l'autel des druides:

-- Je vois bien, me dit-il, que ce qui t'afflige le plus, c'est
qu'il n'ait pas voulu t'avertir et te voir une dernire fois.

-- Eh bien, oui, lui dis-je, c'est cela qui me blesse et me fait
penser qu'il me regarde comme une enfant sans coeur et sans
raison.

-- Alors, Nanette, il faut que tu saches tout et que je te parle
comme un pre  sa fille. Tu sais qu'milien t'aime comme si tu
tais sa soeur, sa mre et sa fille en mme temps. Voil comment
il parle de toi; mais sais-tu encore une chose? c'est qu'il t'aime
d'amour. Il jure, lui, que tu ne le sais pas.

Je restai interdite et confuse. L'amour!

Jamais milien ne m'avait dit ce mot-l, jamais je ne me l'tais
dit  moi-mme. Je croyais qu'il me respectait trop et qu'aussi il
me protgeait trop pour vouloir faire de moi sa matresse.

-- Taisez-vous, Dumont, rpondis-je, milien n'a jamais eu de
mauvaises ides sur moi; il m'a trop jur qu'il m'estimait pour
que j'en puisse douter.

-- Tu ne comprends pas, Nanette; l'amour qu'il a pour toi est la
plus grande preuve de son estime, puisqu'il veut t'pouser. Il ne
te l'a donc jamais dit?

-- Jamais! il a eu l'air de me dire qu'il ne se marierait pas,
plutt que de faire un choix qui me dplairait ou m'loignerait de
lui; mais m'pouser, moi, une paysanne, lui qui est fils de
marquis? ... Non, cela ne s'est jamais vu et cela ne se peut pas.
Il ne faut pas parler de pareilles choses, Dumont.

-- Il n'y a plus de marquis, Nanette, reprit-il, et, s'il y en a
encore, si la noblesse et le clerg reviennent jamais sur l'eau,
milien n'aura rien  attendre de sa famille. Il devra se faire
moine ou paysan. Moine avec un_ _petit capital, entrer en
religion; ou paysan  ses risques et prils. Crois-tu que la
Rvolution aura corrig les nobles? Que conseillerais-tu alors 
ton ami?

-- D'tre paysan comme il l'est de fait depuis des annes. Vous
direz comme moi, je pense?

-- Certainement. Eh bien, son choix est fait depuis longtemps, tu
n'en peux pas douter, et, quels que soient les vnements, le
travail et la pauvret sont le lot de ce cadet de famille. Il n'a
qu'un bonheur  esprer en ce monde, c'est d'pouser la femme
qu'il aime, et il y est bien rsolu. Il va faire une campagne ou
deux pour recevoir ce qu'il appelle le baptme de l'honneur, et,
tout aussitt aprs, il te dira ce que je te dis de sa part, ce
qu'il ne pouvait pas te dire lui-mme; -- ne demande pas pourquoi,
tu le comprendras plus tard; milien est jeune et pur, mais il est
homme et il ne lui a pas t facile de vivre si prs de toi,
confiante et dvoue, en te laissant croire qu'il tait aussi
calme que toi. -- Enfin, il m'a dit: Je ne pourrais pas continuer
cette vie-l. Ma tte claterait, mon coeur dborderait. Je
n'aurais plus le courage de m'en aller et je ne serais pas digne
du bonheur que je veux me donner comme une rcompense et non comme
un entranement. Oui, Nanette, voil ses paroles. Tu les
comprendras mieux en y rflchissant; je te les dis pour que tu ne
te croies pas ddaigne, pour que tu saches, au contraire, combien
tu es aime, et pour que tu aies le courage et l'esprance qu'il a
voulu emporter purs de tout reproche envers lui-mme.

Je dirai plus tard comment mon coeur et mon esprit reurent cette
rvlation, j'ai fini de raconter le pome de ma premire
jeunesse. Je quittai l'le aux Fades avec beaucoup de larmes;
elles ne furent point amres comme celles de la veille et je
rentrai au moutier pour y mener une vie de ralits souvent bien
dures; mais j'eus ds lors un but bien dtermin qu'il m'a t
accord d'atteindre. Ce sera la troisime partie de mon rcit.


XXI

Je n'ai pas besoin de dire avec quelle joie le pauvre prieur me
vit revenir. Il osait  peine compter sur un si prompt retour. Son
grand contentement me fit un peu oublier le chagrin que j'avais.

-- Ne me sachez point de gr de ce que je fais pour vous, lui dis-
je; puisque milien est parti, je ne vous fais point de sacrifice.

-- Et cela me console, dit-il, de t'en avoir demand un. Ton mrite
n'en est pas moindre, ma fille, car tu croyais me sacrifier une
saison de bonheur avec ton ami, et tu t'y soumettais rsolument.

Les paroles du prieur me firent rougir, et, comme il avait l'oeil
bon, il s'en aperut.

-- Ne sois pas confuse, reprit-il, de cette grande amiti que tu
lui portes. Il y a longtemps que je la sais bonne et honnte, car
je ne dormais pas toujours si dru que vous pensiez, quand vous
lisiez et causiez ensemble prs de moi  la veille. J'entendais
bien que vous vous montiez la tte pour l'histoire et la
philosophie et je savais que vous vous aimiez selon la morale et
la vrit, c'est--dire que vous comptiez tre mari et femme quand
l'ge de pleine raison vous le permettrait.

-- Ah! mon cher prieur, moi, je n'y comptais pas, je n'y songeais
gure; souvenez-vous bien! Je n'ai jamais dit un mot d'amour ni de
mariage.

-- C'est la vrit, il ne t'en parlait pas non plus; mais il me
parlait,  moi, car je n'ai pas t si goste et si grossier que
de ne pas m'inquiter un peu pour toi, et je sais que ses
intentions sont droites, je sais qu'il n'aura jamais d'autre femme
que toi, et j'approuve son dessein.

J'tais heureuse de voir le prieur au courant et de pouvoir lui
ouvrir mon coeur pour qu'il en rsolt les doutes.

-- coutez, lui dis-je; depuis deux jours que je les connais aussi,
ses bonnes intentions pour moi, je ne sais que penser. Je suis
toute trouble, je ne dors plus. Je souffre moins de son dpart,
car je mentirais si je vous disais que son amour me fche; mais je
me demande si je ne lui ferai pas un grand tort en l'acceptant.

-- Quel tort pourrais-tu lui faire? Le voil orphelin, et, si ce
n'est plus son pre, c'est la loi qui le dshrite.

-- Vous en tes sr? On fait tant de lois,  prsent! Ce que l'une
a fait, une autre peut le dfaire. Si les migrs reviennent
triomphants? ...

-- Eh bien, alors, le droit d'anesse remet milien o la
Rvolution l'a pris.

-- Et si son frre meurt avant lui, sans tre mari, sans avoir
d'enfants?... J'ai pens  tout cela, moi!

-- Il faut faire bien des suppositions pour admettre q'milien
puisse recouvrer les biens de sa famille; faisons-les, j'y
consens; je ne vois pas que votre mariage pt tre un empchement
 ce qu'il ft indemnis par l'tat, si quelque jour cette
indemnit est juge ncessaire.

-- J'ai pens  cela aussi. Je me suis dit qu'il tait bien
difficile de faire que ce qui a t vendu par l'tat pt tre
repris par l'tat. Mais vous parlez d'indemnit et ce sera d aux
enfants dont les parents ont migr. Ils ne peuvent pas, en bonne
justice, payer la faute de leurs pres. milien sera donc
ddommag si la Rvolution est touffe. Il sera alors en position
de faire un bon mariage qui le rendra tout  fait riche, et je ne
dois pas accepter qu'il perde cette chance en m'pousant, moi qui
n'ai rien et n'aurai jamais rien. Je suppose qu'elle lui
apparaisse quand nous serons maris: je sais bien qu'il ne voudra
pas en avoir de regrets et qu'il ne me fera pas de reproches; mais
je m'en ferai, moi! Et_ _puis il a toute une famille de cousins,
oncles et neveux qu'il ne connat pas, mais qu'il connatra si
tout cela rentre en_ _France. Ce grand monde-l aura du mpris
pour moi et_ _du blme pour lui. Vrai! je crains que ce qu'il
croit possible ne le soit pas,  moins que je n'accepte pour lui
des pertes et des chagrins que je pourrais lui pargner en le
faisant changer de rsolution  mon gard.

Je vis que mes raisons branlaient le prieur et j'en eus un
chagrin mortel, car j'avoue que j'avais espr tre rfute par
des raisons meilleures. Depuis la confidence de Dumont, je n'avais
fait que rver et raisonner, me sentir folle de joie et tremblante
de crainte. J'avais rsolu de soumettre tous mes scrupules au
prieur et je ne pouvais me calmer qu'en me flattant qu'il n'en
tiendrait pas plus de compte que Dumont. Je vis bien qu'il en
tait frapp et que je faisais apparatre  ses yeux les
consquences d'un avenir sur lequel il s'tait endormi pour son
compte. Il me dit que j'avais beaucoup de sagesse et un bon
raisonnement, ce qui ne me consola point. Je pleurai toute la nuit
qui suivit cette conversation et n'osai plus y revenir, craignant
de l'amener  trop penser comme moi, et de me forcer moi-mme 
prendre une rsolution trop douloureuse.

Huit jours aprs mon retour au moutier, je reus enfin une lettre
d'milien. Il s'tait engag  Orlans, il partait pour l'arme.
Huit jours aprs, il en vint une seconde.

Me voil soldat, disait-il; je sais que tu m'approuves, et je
suis content de moi. N'aie aucune inquitude. Le mtier de soldat
est rude en ce moment-ci, mais personne n'y songe, personne ne se
plaint, personne ne sait s'il souffre. On est enrag de se battre
et de repousser l'ennemi. On manque de tout, hormis de coeur, et
cela tient lieu de tout. Le mien est, en outre, rempli de ton
souvenir, ma Nanon: l'amour d'un ange comme toi et l'amour de la
patrie, il n'en faut pas tant pour se sentir capable de vivre quoi
qu'il arrive.

Ses autres lettres furent courtes aussi, et  peu prs toujours
les mmes. On voyait bien qu'il n'tait pas en situation d'crire,
qu'il manquait de tout,  commencer par le temps de raconter. Il
ne voulait pas non plus donner d'inquitude et ne parlait de
fatigues, de marches forces et de batailles que quand c'tait
fini pour un peu de temps. Il en parlait en quatre mots, pour dire
seulement qu'il tait content d'en avoir t, et je voyais bien
qu'il tait dj au plus fort du danger et de la peine. Toujours
dans ses lettres, il y avait une seule fois, mais une belle fois,
le mot d'amour, et jamais il ne changeait d'ides: se battre pour
son pays et revenir m'pouser. Pauvre milien! il tait cent fois
plus malheureux en fait qu'il ne voulait le dire; nos troupes
souffraient ce que jamais hommes n'ont souffert; nous le savions
par ceux qui nous revenaient blesss ou malades. Mon coeur en
tait si gros, qu'il m'touffait, et, par moment, je craignais de
devenir asthmatique comme le prieur; mais, dans le peu de lettres
que je pouvais faire parvenir  milien, je me gardais bien de
montrer ma douleur.

Je me disais confiante et rsolue comme lui. Je ne parlais que
d'esprance et d'affections et je ne pouvais pas me rsoudre 
contrarier son projet de mariage. Il me semblait que je l'aurais
tu, et que je n'avais pas le droit de lui ter la pense qui le
soutenait dans des preuves si dures. Pourtant, je ne pouvais pas
non plus me rsoudre  crire le mot d'amour. 'aurait t comme
un engagement, et ma conscience me tourmentait trop.

Mais j'anticipe sur les vnements, car je n'avais encore reu que
deux lettres de lui, quand une grande nouvelle nous arriva dans
les premiers jours d'aot. C'est le prieur qui me l'annona.

Il venait de recevoir des lettres de sa famille.

-- Eh bien, Nanon, me dit-il, je l'avais prdit, que Robespierre et
ses amis ne viendraient pas  bout de leur ouvrage! Le moyen ne
valait rien et le moyen a tu le but. Les voil tous tombs, tous
morts. On a retourn contre eux le droit de supprimer ce qui gne.
Des gens qui se disent meilleurs patriotes les ont condamns pour
avoir t trop doux. Qu'est-ce que cela va donc tre? On ne peut
rien faire de plus que ce qu'ils faisaient,  moins de rtablir la
torture, ou de mettre le feu aux quatre coins de la France.

L'ancien maire, qui se trouvait l, se rjouissait. Rpublicain en
90, il tait devenu royaliste depuis qu'on avait fait mourir le
roi et la reine; mais il ne disait sa pense que devant nous en
qui il avait pleine confiance, et il la disait  demi-voix, car,
dans ce temps-l, on ne parlait plus tout haut. On n'entendait ni
disputes ni discussions dans les campagnes. On avait peur de
laisser tomber une parole, comme si c'et t une monnaie faite
pour tenter les malheureux et les porter  la dnonciation.

-- Croyez-moi si vous voulez, disait ce brave homme, mais il me
semble que nos malheurs vont prendre fin avec le Robespierre:
c'tait un homme qui travaillait pour l'tranger et qui lui
vendait le sang de nos pauvres soldats.

-- Vous vous trompez, citoyen Chenot, reprit le prieur. L'homme
tait honnte, et c'est peut-tre pour cela que de plus mauvais
que lui l'ont tu.

-- Plus mauvais n'est point possible! on dit qu'il tait malin et
entendu; ceux qui le remplaceront seront peut-tre plus
maladroits, et les personnes raisonnables viendront  bout de nous
en dbarrasser.

C'tait l'opinion de toute la commune et bientt chacun se la
confia  l'oreille. Peu  peu on se mit en groupe de cinq  six
personnes pour causer. On ne savait rien encore du nouveau
systme, et ce que l'on en apprenait tant bien que mal, ne le
comprenait gure, mais il y avait dans l'air comme un souffle
nouveau. La terreur s'effaait, la terreur allait finir. Bien ou
mal employe, la libert est un bien.

C'est  la fin d'aot que je reus la troisime lettre d'milien.
Je fus bien tonne de voir qu'il semblait regretter Robespierre
et les jacobins. Il ne les aimait pourtant pas, mais il disait que
la France devenait royaliste et que l'arme avait peur d'tre
trahie. Lui si doux et si patient, il tait en colre contre les
gens qui se disputaient le pouvoir au lieu de songer  la dfense
du pays. Il ne semblait plus aller  la bataille pour son honneur
seulement; on et dit qu'il y allait pour son plaisir et que la
rage des armes lui tait entre dans le coeur comme aux autres.
Il m'annonait qu'il avait dj obtenu un petit grade pour avoir
bien fait son devoir. Quelques semaines plus tard, il nous apprit
qu'il tait officier.

-- Voyez-vous a? s'cria le prieur. Il est capable de revenir
gnral.

Cette rflexion me donna bien  penser. Il n'y avait rien
d'impossible  ce qu'milien et une brillante carrire militaire
comme tant d'autres dont j'entendais parler. Alors, il ne se
soucierait plus, pour son compte, du sort rserv  la noblesse;
il serait au-dessus de ses dsastres ou de ses ddains. Il
deviendrait riche et puissant. Il ne devait donc pas pouser une
paysanne! Son bon coeur le lui conseillait; mais la paysanne ne
devait pas consentir  ce sacrifice.

Je me sentis d'abord trs abattue, et puis je m'habituai  cette
ide que je garderais son estime plus haute et lui prouverais un
attachement plus noble en me sacrifiant. Je ne m'accordai pas le
droit d'tre faible et de faire l'amoureuse qui souffre et se
plaint: cela me parut au-dessous de moi, et j'avoue que j'tais
trs fire pour moi-mme, depuis que je me savais aime si
grandement. Je rsolus de me contenter de ce bonheur-l dans ma
vie. C'tait bien assez de pouvoir garder une si douce ide, un si
beau souvenir. Le reste de mes jours serait employ  rcompenser
milien de la joie que j'en ressentais et  me dvouer  lui sans
plus jamais songer  moi-mme. Un jour, Dumont me dit:

-- Il faut que j'aille revoir l'le aux Fades. Notre dfrichement a
donn, parat-il, une rcolte superbe. Notre ami Boucherot, qui a
des parents de ce ct-l, s'y est rendu et a surveill la
moisson. Il a donn au propritaire le compte de gerbes qui tait
convenu et a engrang le reste dans notre maison de cailloux. Les
gens du pays sont trs honntes, et, d'ailleurs, ils craindraient
de fcher les fades en brisant le cadenas que Boucherot a pos sur
leur aire. Pourtant, il faut prendre un parti, car notre loyer
expire dans quelques jours. Nous n'avons pas les moyens d'apporter
ici ce tas de paille et de grain. Je vais aller voir s'il ne vaut
pas mieux le battre et le vendre l-bas.

-- Allez, lui dis-je, c'est bien vu. Ce sera de l'argent qui
appartiendra  milien et  vous. Moi, je n'ai pas travaill, je
n'y prtends rien.

-- Tu n'as pas travaill? quand tu n'tais occupe qu' nous
procurer la nourriture et le gte? Sans cela, certes, nous
n'eussions pas fait grand ouvrage; nous partagerons donc, Nanon;
mais, comme ce que j'ai est destin  milien, et que... sans le
vouloir..., sans le savoir, je pourrais le dpenser, c'est toi qui
seras la gardienne des trois parts.

-- Je ferai ce que vous voudrez, rpondis-je; allez donc, je vous
envie ce voyage.  prsent, j'aurais t contente de revoir ce
pauvre endroit que j'ai quitt sans savoir ce que je faisais et
sans songer  lui dire adieu. Voulez-vous me faire un grand
plaisir, mon pre Dumont? apportez-moi un gros bouquet des fleurs
qui poussent au bord du ruisseau, du ct o il y a un rocher 
fleur de terre qui est fait comme un grand canap. C'est par l
qu'il y a les fleurs qu'milien aimait, et c'est sur ce rocher-l
qu'il les tudiait.

Dumont me rapporta l'argent de notre grain et un bouquet gros
comme une gerbe. Quoique la rcolte et t trs belle dans notre
pays, le grain tait trs cher, personne ne savait pourquoi.
Dumont avait port le ntre au march. Il en avait tir trois
cents francs en assignats de trois mille francs qu'il avait vite
changs contre de l'argent, car, d'un jour  l'autre, la monnaie
de papier perdait de sa valeur et le moment allait venir o
personne n'en voudrait plus pour rien.

Je mis de ct cette petite pargne et je remplis ma chambre des
fleurs qui me rappelaient mon bonheur pass. Peut-tre ne
reverrais-je plus milien, peut-tre tait-il tu au moment o je
respirais ces petits oeillets sauvages et ces chvrefeuilles qui
faisaient apparatre son image devant moi. Je riais et je pleurais
toute seule, et puis j'embrassais les fleurs, j'en faisais un
bouquet de marie. Je me donnais permission de me figurer que je
me promenais pare comme cela, au bras de mon ami, qu'il me
conduisait au bord de la rivire qui coule au bas du moutier et
qu'il me montrait le vieux saule, l'endroit o il m'avait dit
autrefois: Regarde cet arbre-l, cette eau remplie d'iris, ces
pierres o j'ai souvent jet l'pervier de pche, et souviens-toi
du serment que je te fais de ne jamais te causer de chagrin.
Alors, moi, je lui montrais les feuilles dessches du saule que
j'avais mises ce jour-l dans la bavette de mon tablier et que
j'avais conserves ensuite avec beaucoup de soin, comme une
relique trs prcieuse.

Aprs ces rveries, dernier contentement que je voulais me donner
pour n'y plus revenir, je me remis  mes occupations qui n'taient
pas peu de chose, car tout tait en dsarroi au moutier, et il me
fallait prendre une autorit qui n'tait point facile  faire
accepter  l'ge que j'avais. Comme tout tait au pillage et que
tout le monde s'autorisait de la misre qui allait en augmentant,
je dus agir d'adresse pour commencer. Je fis un choix parmi les
plus pauvres habitants, et je leur permis le pturage chez nous
jusqu' nouvel ordre; mais je fis relever les barrires et
reboucher avec de l'pine les brches faites aux cltures, et,
quand on vint pour les arracher, je dclarai qu'on entrerait par
les barrires et non autrement. On m'envoya naturellement
promener. Alors, ne reculant pas devant la dispute, je fis
connatre  ceux qui voulurent m'couter, que je distinguais les
vrais ncessiteux de ceux qui, feignant de l'tre et ne l'tant
point, me volaient l'aumne que je voulais faire aux premiers.
Cela me fit tout de suite un parti qui m'aida  intimider les faux
pauvres et  les expulser. Ils revinrent bien dans la nuit
arracher mes cltures, mais je les fis rparer patiemment, et ils
s'en lassrent, voyant qu'on leur donnait tort et que le plus
grand nombre se tournait contre eux.

Peu  peu je fis le triage des paresseux vraiment pauvres, mais
plus pauvres par leur faute. Je leur persuadai d'aller chercher le
pturage dans des endroits plus loigns, plus difficiles, mais
beaucoup mieux fournis que nos herbes puises par trop d'usage.
Enfin, aux approches de l'hiver, ayant procur quelque ouvrage et
rendu quelques services, je me trouvai en droit de faire respecter
la proprit qui m'tait confie, et j'en vins  peu prs  bout.

M. Costejoux,  qui j'crivis pour lui donner des nouvelles de
notre jeune officier et pour lui dire que je veillais autant qu'il
m'tait possible  ses intrts, me rpondit qu'il tait content
de la belle conduite d'milien, et que, quant  lui, il tait bien
tranquille sur les soins que je donnerais  son avoir.

Quelque pillage qu'il y ait eu, me disait-il, il ne peut pas
dpasser celui qui rgne  Franqueville et que je suis forc
d'endurer, puisque je n'y puis rsider  poste fixe. Ce n'est pas
ma vieille mre et ma _jeune pupille _qui peuvent s'y opposer. Il
ne serait mme pas prudent pour elles de le tenter, car voici le
paysan qui, aprs avoir pill par haine des nobles et des riches,
recommence de plus belle pour les venger, dit-il, des crimes de la
Rpublique. Je ne sais comment on pense  Valcreux; je ne veux pas
le savoir, je crains bien que partout la raction royaliste ne se
produise aveuglment et ne l'emporte sur les dbris agonisants de
la libert, sur les ruines de l'honneur et de la patrie.

M. Costejoux me chargeait de faire savoir  milien que sa soeur
tait en bonne sant et ne manquait de rien. Il me demandait son
adresse pour le lui crire lui-mme. Il finissait en m'appelant sa
chre citoyenne et en me demandant pardon de m'avoir traite
jusqu' ce jour comme une enfant. Il connaissait  ma lettre,
disait-il, et bien plus encore  ce qu'il avait vu de ma
rsolution, de mon intelligence et de mon dvouement, que j'tais
une personne digne de son respect et de son amiti.

Cette lettre me flatta et ramena en moi quelques vellits
d'accepter l'amour d'milien. Je n'tais pas la premire venue. Je
pouvais lui faire honneur. -- Mais la pauvret, pouvais-je conjurer
un danger si redoutable dans les temps troubls et incertains o
nous nous trouvions?  supposer qu'il revnt petit officier sans
avenir, comment lverait-il une famille, si la femme ne lui
apportait que son travail au jour le jour!

C'est alors qu'une ide singulire, sans doute une inspiration de
l'amour, s'empara de moi. Ne pouvais-je pas devenir, sinon riche,
du moins pourvue d'une petite fortune qui me permettrait
d'accepter sans scrupule et sans humiliation la condition bonne ou
mauvaise d'milien?

J'avais ou parler de gens trs honntes qui de rien taient
devenus quelque chose par la force de leur volont et la dure de
leur patience. Je me mis  faire des calculs et je reconnus qu'au
prix o l'on avait la terre dans ce moment-l, on pouvait en peu
d'annes, se faire un revenu qui triplerait la valeur du capital.
Il ne s'agissait que de bien connatre l'amnagement et les
ressources de l'agriculture, et je m'en fis des ides assez justes
en me rappelant ce qui russissait ou chouait autour de moi
depuis plusieurs annes. Je pris conseil de l'ancien maire, car le
prieur voyait ces choses-l petitement et au jour le jour. Le pre
Chenot tait plus entendu et plus prvoyant. Il manquait de
hardiesse; il avait fait lentement sa fortune sous la monarchie,
et, devant la situation nouvelle, il et pu faire de meilleures
affaires; mais il les exposait et les dmontrait fort bien;
seulement, il avait peur, et n'osait rien pour son compte, la
politique l'empchait de dormir. Il rvait avec pouvante la
restitution des biens nationaux, et, dans ces moments-l, il
redevenait dmocrate et regrettait M. de Robespierre.

Je fis le compte de mon argent. Dduction faite de ce qui m'avait
t prt par M. Costejoux et de ce qui lui tait d encore pour
les profits de son domaine, mon encaisse personnelle rsultant de
la rcolte de Crevant, des leons que j'avais donnes et que je
donnais encore, des petits profits sur mes btes et sur la
location de ma maison depuis que mes cousins ne l'habitaient plus,
tait de trois cents livres quatorze sous six deniers. C'est avec
cette belle somme que je me mis en tte de racheter le moutier et
ses dpendances, de l'augmenter d'achats de dtails successifs, et
de reconstituer une terre aussi importante et de meilleur rapport
que celle que les moines avaient possde. Je ne confiai mon rve
 personne. La raillerie tue l'inspiration et on ne vient  bout
que de ce dont on ne permet ni aux autres ni  soi de douter. Je
commenai par acheter avec le tiers de mon capital un terrain
inculte, qu'avec le second tiers je fis cultiver, enclore, semer
et fumer. On dclara que j'tais folle et que je prenais le _vrai
bon chemin _pour perdre le tout. Le paysan de ce temps-l donnait
 la terre son temps et sa sueur, mais son argent, jamais. Quand
il n'avait pas d'engrais, la terre s'en passait. La terre
rapportait en consquence. Avec beaucoup de temps, elle
s'amliorait quelque peu, mais je voyais venir le moment o tout
l'argent cach viendrait se jeter dans l'achat des terres, et je
voulais faire marcher de compagnie l'acquisition et le plein
rapport, afin d'arriver  doubler tout d'un coup la valeur du
capital. La chose me russit; en 93, on m'offrit de ma terre
environ deux cents francs.

-- Non pas, rpondis-je, ce serait rentrer sans profit dans ma
dpense. J'attendrai.

En 95, j'ai vendu ce lopin cinq cent quatre-vingts francs.
D'autres achats me rendirent beaucoup plus; mais je n'entrerai pas
dans un dtail fastidieux. Tous ceux qui  cette poque ont fait
leurs affaires savent qu'il a fallu, pour russir, la confiance
qu'ils ont eue dans les vnements. Dans nos campagnes, ce fut
d'abord le petit nombre. Jusqu' la fin de la Convention, ceux qui
avaient achet voulaient pour la plupart revendre et ils
revendaient avec perte. Sous le Directoire, ils commencrent 
racheter, ce qui constitua beaucoup de pertes sches au
commencement; et, malgr tout, ils trouvrent encore leur compte
plus tard,  plus forte raison, ceux qui, comme moi, ne se
laissaient pas pouvanter par les menaces et les colres des
partis, firent-ils en peu d'annes des profils rels et trs
lgitimes.


XXII

Je fis aussi un bon profit sur les laines. Elles taient fort
chres, bien que le btail ft devenu trs abondant. Dans les
commencements, la libre pture sur les terres en squestre avait
fait prosprer les troupeaux. Tout le monde avait doubl et tripl
le nombre d'animaux qu'il pouvait nourrir, mais le gaspillage ne
profita pas longtemps. La pture puise, on vit dprir les
moutons, et on s'empressa de s'en dfaire  vil prix. J'en
achetai, un par un,  diverses personnes et  crdit, une certaine
quantit que j'envoyai au pays de Crevant sous la garde d'un vieux
homme malheureux en qui j'avais reconnu beaucoup d'intelligence et
d'activit. Je l'associai  mon profit, et, aprs qu'il eut lou
une cabane et un pturage dans les environs de l'le aux Fades, il
s'tablit par l. Le droit de pture tait d'un prix minime. Notre
produit de tondaille nous mit  mme de payer toutes nos dpenses
et d'encaisser une somme ronde. Les agneaux nous vinrent en
abondance vers la Nol et nous promirent d'autres profits.

En mme temps que j'oprais pour mon compte, je rtablissais les
affaires de la gestion du prieur,  la grande surprise de
M. Costejoux, qui, dans ses lettres, m'appelait son cher
rgisseur. Il est certain que, sans moi, il n'et rien tir de son
domaine.

Pour moi, je voyais bien que la proprit tait excellente, mais
il et fallu y mettre de l'argent, et je l'engageais beaucoup 
venir s'assurer par lui-mme de ce qu'il y avait  faire. Il s'y
dcida dans le courant de l'hiver qui fut encore un rude et cruel
hiver, accompagn d'une disette infme. Je dis infme parce
qu'elle fut l'ouvrage des spculateurs. M. Costejoux, en voyant
nos belles rcoltes, le comprit bien et me le fit comprendre.

Quand nous emes bien parl d'milien, qui lui avait crit,
disait-il, des lettres brlantes de patriotisme, quand il m'eut
dit que Louise devenait chaque jour plus jolie et qu'elle tait
l'enfant gte de sa maison, je me dcidai, voyant qu' tous
gards il me prenait au srieux,  lui ouvrir mon coeur et  lui
confier mon grand projet. Mais je ne le lui prsentai pas comme
une chose arrte dans mon esprit. Je ne lui dsignai pas le
moutier comme le but principal de mon ambition, et je le consultai
d'une manire gnrale sur la possibilit de faire fortune avec
rien, en face d'une occasion comme celle que prsentait la vente
des biens nationaux et la situation gnrale des affaires.

Il m'couta avec attention, me regarda d'un air pntrant, me fit
encore quelques questions de dtail et enfin me rpondit comme il
suit:

-- Ma chre amie, votre ide est trs bonne et il faut la raliser.
Il faut m'acheter le moutier et ses dpendances. Je ne veux pas
gagner sur cette acquisition, je l'ai faite par pur patriotisme,
et mon but est rempli si elle sert  crer l'existence d'une
famille laborieuse et honnte comme sera la vtre. Il faut pouser
le jeune Franqueville et lui apporter cette dot.

-- Fort bien; mais comment faire si vous ne me donnez du temps?

-- Je vous donne vingt ans pour vous acquitter. Est-ce assez?

--  mille francs par an, plus les intrts, c'est bien assez.

-- Je ne veux pas d'intrts.

-- Oh! alors, nous ne ferons pas d'affaires. milien est fier et
regarderait cela comme une aumne.

-- Alors, j'accepte l'intrt; mais  deux pour cent. C'est le
revenu des terres affermes dans notre pays.

-- Pardon: deux et demi!

-- Je me trouverai trs bien pay avec deux, puisque Franqueville,
en ce moment, ne me rapporte rien. Je suis trs tonn du tour de
force que vous avez fait pour que le moutier ne me ft pas un
placement strile. J'en avais fait mon deuil pour plusieurs
annes, je vous dois donc de prendre la somme que vous me remettez
comme un payement anticip sur votre achat de la proprit. 
partir de ce jour, elle est  vous. Comme vous tes mineure, nous
ne pouvons faire le contrat, mais notre mutuelle parole suffit, et
je prendrai des mesures pour que, dans le cas o je mourrais avant
votre majorit, ma volont,  laquelle je donnerai la forme d'un
legs s'il le faut, reoive son entire excution. Au besoin,
Dumont pourrait endosser le rle d'acqureur. J'arrangerai cela,
ne vous en inquitez pas. Et, maintenant, laissez-moi vous dire
que vous ne me devez pas de reconnaissance. J'estime que c'est_
_vous qui me rendez service. Je dsire concentrer sur la terre de
Franqueville les dpenses que j'aurai  faire pour la remettre en
tat de rapport. Vous m'avez fait voir, et j'ai vu trs clairement
qu'ici rien ne marchera sans d'assez srieux sacrifices. J'aurais
donc  me priver de revenus pendant plusieurs annes, et c'est
vous qui m'allgez le fardeau en m'offrant l'intrt de mon
capital. Je crains mme qu' ce point de vue l'affaire ne soit
onreuse pour vous et avantageuse pour moi seul. Pensez-y bien
avant de vous en charger.

-- C'est tout pens et tout rgl d'avance, rpondis-je. Une terre
qui, pour le bourgeois qui n'y rside point, n'est qu'un placement
d'agrment est, pour le paysan, une vraie richesse. Il y vit et il
en vit. Il n'a point vos besoins, vos devoirs de grande
hospitalit, vos habitudes de bien-tre et de dpenses. Pour
demeurer ici, vous parliez, dans le temps, de grosses rparations
et de constructions nouvelles. Votre consommation y serait
coteuse, le pays ne produisant point ce qu'il faudrait seulement
pour votre table. Nous autres, avec nos gros habits de droguet et
de toile fabriqus dans la commune et cousus par nous-mmes, avec
nos pieds nus l't et nos sabots l'hiver, avec notre nourriture
de raves, de sarrasin et de chtaignes que nous trouvons
suffisante, avec notre piquette de prunelles que nous trouvons
bonne, avec notre travail personnel qui nous pargne celui de
plusieurs domestiques et qui nous conserve la sant; avec notre
surveillance de tous les instants, notre travail de jour que ne
pourrait point remplacer votre travail de nuit, enfin, avec nos
mille petites conomies dont vous n'avez pas mme ide, nous
faisons rendre  la terre tout ce qu'elle peut rendre. Donc, en
vous payant un intrt de deux pour cent, j'aurai encore de quoi
amasser pour vous payer le capital. Ainsi l'affaire est bonne pour
nous deux et la voil conclue.

-- Il faut pourtant nous occuper du prieur, reprit M. Costejoux; le
pauvre homme ne peut plus rien faire et ne saurait vivre ailleurs
que dans un couvent. Je pense bien que vous voudrez l'y garder;
mais son entretien...

-- Oh! je m'en charge! N'en ayez aucun souci!

-- Ma chre Nanette, c'est encore une dpense pour vous. Si nous
consacrions  cela les intrts que vous comptez me servir?

-- Ce n'est pas ncessaire.

-- Mais ce serait utile. Vous commencez avec rien une grosse
entreprise...

-- Si je la commenais avec un pre infirme, il me faudrait bien le
faire entrer en ligne de compte dans mes dpenses, et je prendrais
sur ma nourriture s'il le fallait, pour assurer la sienne, ce qui
serait tout simple pour moi comme pour bien d'autres.

-- Mais, moi, j'ai bien le droit de considrer aussi le prieur
comme un vieux parent infirme dont j'ai le devoir de m'occuper.
Voyons, ma brave Nanette, nous nous partagerons le plaisir. Vous
ne me payerez l'intrt qu' raison d'un pour cent, tant que vivra
le prieur; je le veux ainsi, et voil qui est convenu en dernier
ressort.

Il fut convenu en outre que notre march serait tenu secret. Je ne
voulus mme pas en faire part au prieur, dont la fiert se ft
peut-tre rvolte, car il se regardait encore comme le grant de
la maison,  cause de quelques critures que je lui donnais 
faire, bien que je les eusse faites moi-mme mieux et plus vite.
Je ne pris pour confident que Dumont, dont la joie fut grande et
qui voulut tout aussitt me librer de plusieurs annuits
d'intrt, en versant  M. Costejoux les trois mille francs
d'conomies qu'il possdait et qui taient dposs chez le
banquier, frre de notre ami. Pour cela, il n'y avait que quelques
mots d'crit  changer, et j'y consentis, n'ayant pas le droit
d'empcher ce digne ami d'assurer en partie l'avenir d'milien;
car tout se fit en vue de ce dernier. J'aurais voulu que la vente
ft en son nom et  son profit. M. Costejoux n'y consentit point.

-- On ne sait ce qui peut arriver, dit-il; Franqueville est le plus
probe des tres, et je le sais laborieux; mais j'ignore s'il a
votre sagesse et votre persvrance. Je ne vois l'affaire sre
qu'entre vos mains, et c'est avec vous seule que je traite dans
son intrt le mieux pes et le mieux entendu.

Quand j'eus servi  M. Costejoux le meilleur souper qu'il me ft
possible de lui accommoder, et quand le prieur et Dumont se furent
retirs, nous emes un autre entretien qui me frappa beaucoup.
Comme je lui demandais ingnument si le caractre de Louise
s'tait un peu amlior:

-- Ma chre amie, rpondit-il, ce caractre-l sera toujours
fantasque, et je plains le mari qui aura  le supporter...  moins
que ce mari n'ait plus d'esprit qu'elle, et plus de fermet qu'une
femme n'en saurait avoir. Vous tes une exception, vous, une trs
remarquable exception. Vous n'tes ni une femme ni un homme, vous
tes l'un et l'autre avec les meilleures qualits des deux sexes.
Louise de Franqueville est une femme, une vraie femme, avec toutes
les sductions et toutes les fantaisies de la faiblesse. La
faiblesse est une grce. C'est pour cela que nous nous attachons
aux enfants et que bien souvent nous augmentons leur tyrannie par
l'amusement que nous prenons  la subir. Je vous dirai plus; dans
une vie comme celle que je mne depuis deux ans, lutte ardente,
autorit ncessaire, souvent rigoureuse, combat acharn et
profondment douloureux entre ma bienveillance naturelle et ma
mfiance impose par le fait du devoir politique, il y a comme un
irrsistible besoin d'abdiquer dans l'intimit de la famille et
d'oublier que l'on est terroriste, pour se laisser terroriser 
son tour, ne ft-ce que par les coups de bec d'un petit oiseau.
Mes domestiques me sont aveuglment soumis. Mon excellente mre ne
voit que par mes yeux. Elle ne changerait pas de bonnet ou de
tabatire sans me demander mon avis. J'ai une vie trs austre;
les jacobins doivent protester par leurs bonnes moeurs contre les
dbauches de la jeunesse dore et les coupables tolrances des
girondins. Dans cette solitude o je me plonge aprs l'agitation
des affaires et le bruit de la discussion, il me faut trouver un
tyran qui repose ma volont en m'imposant la sienne, et c'est
Louise qui se charge de ce rle. Coquette de naissance, elle
m'agace et me force d'oublier tout pour ne m'occuper que d'elle.
Elle me contredit, me raille, me rudoie: quelquefois mme, elle
m'injurie et me blesse. La forcer de se repentir de son
ingratitude et de me demander pardon de son injustice est la tche
que s'impose ma patience, et, en somme, je remporte toujours la
victoire dans ce duel sans cesse renouvel, dont l'excitation me
fait  la fois du mal et du bien. Mais ce mal et ce bien, c'est
autre chose que les motions de la politique, et j'ai besoin
d'oublier les intrts gnraux qui me semblent gravement
compromis, sinon perdus!

-- Parlez-moi de cela, monsieur Costejoux, et nous reparlerons de
Louise. Je veux d'abord comprendre comment et pourquoi tout vous
semble perdu,  vous que j'ai vu si plein d'espoir quand vous
disiez et quand vous criviez: Encore quelques semaines d'nergie
et de rigueur, et puis nous entrerons dans le rgne de la justice
et de la fraternit. Avez-vous cru rellement que vous pourriez
vous rconcilier avec les timides, aprs les avoir tant effrays,
et avec les royalistes, aprs les avoir tant fait souffrir? Moi,
je crois que les hommes ne pardonnent jamais la peur qu'on leur a
faite.

-- Je le sais, reprit-il vivement. Je ne le sais que trop 
prsent! Les modrs nous hassent plus mortellement encore que
les royalistes, car ceux-ci ne sont point lches. Ils montrent, au
contraire, une audace que l'on croyait avoir vaincue. Costums
ridiculement et affectant, pour se distinguer de nous, des airs
effmins, ils s'intitulent _muscadins _et _jeunesse dore; _
l'heure qu'il est, ils se montrent dans Paris avec de grosses
cannes qu'ils feignent de porter mollement et avec lesquelles ils
engagent chaque jour des rixes sanglantes avec les patriotes. Ils
sont cruels, plus cruels que nous! ils assassinent dans les rues,
sur les chemins; ils massacrent dans les prisons. Ils poussent 
l'anarchie par le crime, le vice, la dbauche et le vol  main
arme. Ils esprent ramener la monarchie en gorgeant la
Rpublique, et ne se cachent gure du dessein d'gorger la France
pour la forcer de leur appartenir  tout prix.

-- Hlas! monsieur Costejoux, vous ne raisonniez pas comme cela, je
le sais bien, mais comment agissiez-vous? La violence a autoris
la violence. Vous ne l'aimiez pas, vous; mais vos amis l'aimaient
et vous le savez bien,  prsent que l'on connat ce qui s'est
pass  Nantes,  Lyon et ailleurs. Vrai! vous aviez donn des
pouvoirs atroces  des monstres, vous avez ouvert les yeux trop
tard et vous en portez la peine. Le peuple dteste les jacobins
parce qu'ils ont pes sur tout le monde, tandis qu'il s'occupe peu
des royalistes d' prsent qui ne s'attaquent qu' vous. S'ils
font les crimes que votre parti a faits, s'ils gorgent des
innocents et massacrent des prisonniers, j'entends dire chez nous
que c'est pour tuer la Terreur qui leur a donn l'exemple et que
tous les moyens sont bons pour en finir. N'est-ce point ce que
vous disiez, vous autres, et ne vous tes-vous pas imagin que,
pour purer la Rpublique, il fallait abattre les trois quarts de
la France par l'chafaud, la guerre, l'exil, et la misre qui a
fait prir encore plus de monde? Ne vous fchez pas contre moi; si
je me trompe, reprenez-moi; mais je vous dis ce que j'entends dire
et ce  quoi je n'ai rien trouv  rpondre.

Je vis que je lui faisais de la peine, car il ne dit rien pendant
un moment, et puis, tout  coup, il reprit le ton de colre que je
lui avais vu prendre  Limoges au milieu de la Terreur.

-- Oui! dit-il, c'est notre destine d'tre jugs comme cela! Nous
avons assum sur nous tous les reproches, toutes les maldictions,
toutes les hontes de la Rvolution. Je le sais, je le sais! Nous
serons des infmes, des btes froces, des tyrans, pour avoir
voulu sauver la France. Notre chtiment est commenc! le peuple, 
qui nous avons tout sacrifi, pour qui nous avons forc notre
nature jusqu' tre sans scrupule et sans piti, cette cause
sublime  laquelle nous avons immol nos sentiments d'humanit,
notre rputation, et jusqu' notre conscience lgale, c'est l ce
qui se tourne contre nous; c'est le peuple qui nous livrera  nos
ennemis implacables, c'est lui qui, dans l'avenir, maudira notre
mmoire et hara en nous le nom sacr de la Rpublique. Voil ce
que nous aurons gagn  vouloir donner aux hommes une socit
fonde sur l'galit fraternelle et une religion base sur la
raison.

-- Eh bien, cela vous tonne, monsieur Costejoux, parce que, vous,
grand coeur d'homme, vous n'avez pas eu d'autre ide. Mais, pour
trois ou quatre qui pensent comme cela, il y a eu trois et quatre
mille, peut-tre plus, qui n'ont pas song  autre chose que
contenter leur vieille haine et leur ancienne jalousie contre la
noblesse... Ah! laissez-moi dire, je n'attaque pas ceux que vous
estimez, vous les connaissez, vous rpondriez d'eux. Le mot de
votre parti n'est pas la haine et la vengeance, je le veux bien,
je ne sais pas, moi! La chose dont je suis sre, c'est que, si on
et fait la Rvolution sans se dtester les uns les autres, elle
aurait russi. Nous la comprenions, nous l'aimions et nous
l'aidions au commencement. Vous l'auriez fait durer si vous
n'aviez pas permis les perscutions et tout ce qui a troubl la
conscience des simples. Vous avez cru qu'il le fallait. Eh bien,
vous vous tes tromps, et,  prsent que vous le sentez, vous
tchez de vous en consoler en disant que l'indulgence et tout
perdu. Vous n'en savez rien, puisque vous n'en avez point essay.
C'est l'effet de vos colres qui a tout perdu, et vous ne pouvez
pas vous rsigner comme nous autres, bonnes gens du peuple, qui
n'avons ha et maltrait personne.

Il voulait riposter; mais, quand il tait fch, les lvres lui
tremblaient comme aux personnes vives qui ont le coeur bon. Moi,
je voulais lui dire tout ce que j'avais dans la conscience, afin
que, si mes ides le blessaient, il pt dfaire notre march.

-- Vous voulez me dire, repris-je, que c'est la rage du peuple qui
vous a emports et pousss  la vengeance des longues misres
qu'il avait endures. Je sais, pour l'avoir entendu assez dplorer
chez nous, que c'est le peuple de Paris et des grandes villes qui
vous pousse et vous mne, parce que vous demeurez dans les villes,
vous autres gens d'esprit et de savoir. Vous croyez connatre le
paysan quand vous connaissez l'ouvrier des faubourgs et des
banlieues, et, dans le nombre de ces ouvriers moiti paysans,
moiti artisans, vous ne faites attention qu' ceux qui crient et
remuent. Cela vous suffit; vous pensez pouvoir les compter quand
ils sont dehors comme un troupeau s'excitant les uns les autres.
Vous ne les voyez point rentrs chez eux et parlant des choses
qu'ils ont faites sans les comprendre. Vous causez avec quelques-
uns qui vous suivent parce qu'ils veulent de vous quelque chose,
des emplois, des rcompenses, ou ce qu'ils aiment mieux que tout
parce que ces gens sont vaniteux, de l'autorit sur les autres.
J'ai vu cela, moi; j'ai vu  Chteauroux comme on entourait les
reprsentants envoys de Paris, et Dumont entendait comme on les
jugeait, ces qumandeux de pouvoir, dans la rue et sur la porte
des maisons. Tout a, voyez-vous, c'tait une cour et un cortge
que l'on faisait aux matres de la Rpublique pour en obtenir ce
qu'on voulait, et, si un archevque ou un prince ft venu  la
place, c'et t les mmes cris et les mmes flatteries. Vous qui
avez cent fois plus d'esprit que nous, vous avez t tout de mme
dupe de ces intrigants d'en bas que vous receviez, non sans
dgot,  votre table, et que vous supportiez parce qu'ils vous
disaient: Je rponds de ma rue, de mon faubourg, de ma
corporation. Ils vous trompaient pour se rendre importants et
ncessaires. Ils ne pouvaient rpondre de rien et vous l'avez bien
vu, quand, outrs de leur mchancet et de leurs pilleries, vous
avez d les punir pour contenter la justice de votre coeur et
celle du peuple indign. Voil votre malheur et celui de vos amis,
monsieur Costejoux; vous croyez connatre le peuple parce que vous
vous jetez rsolument au beau milieu de ce qu'il a de plus mauvais
et de plus terrible, et vous n'en connaissez que la lie, et vous
croyez que le peuple tout entier est froce et affam de
vengeance. Alors, vous travaillez pour le contentement des pires
et vous ne vous doutez pas du blme des meilleurs. Vous jugez
ceux-ci timides et mauvais patriotes parce qu'ils ne vont pas en
bonnets rouges vous tutoyer et vous caresser. Moi, je dis que ces
modrs si mpriss ont t meilleurs patriotes que les autres,
puisqu'ils vous ont supports pour ne point nuire  la dfense du
pays. Ce qu'il faudrait connatre, ce qu'il faudrait entendre,
voyez-vous, c'est ce qui se dit tout bas, et c'est l ce que vous
ne savez jamais, puisque vous ne vivez qu'au milieu des
dclamations ou des hurlements. Quand vous l'apprenez, il est trop
tard. Aujourd'hui, voil que les hurleurs et les malfaiteurs du
parti ennemi prennent la place des vtres, et le peuple triste et
silencieux vous abandonne  leur colre. C'est alors que vous tes
forcs de compter les ttes et de voir que le grand nombre est
contre vous, et cela vous tonne! Vous dites que le peuple est
lche et ingrat. Eh bien, moi qui en suis, de ce pauvre peuple,
moi qui vous aime et qui vous dois la vie d'milien, c'est--dire
plus que la mienne, je vous dis: Vous vous tes gar dans une
fort o la nuit nous a surpris et o vous avez pris le sentier
d'pines pour le grand chemin. Pour en sortir, il vous a fallu
vous battre avec les loups et vous arrivez au jour, tout tonn de
voir que vous avez recul au lieu d'avancer, que vous avez march
avec les btes sauvages et que la foule des hommes s'est range de
l'autre ct.  prsent, les royalistes auront beau jeu; plus
mchants que vous, je ne dis pas non, ils ne feront pourtant pas
pire que vous. Ils auront leurs flatteurs, leurs intrigants, leurs
gorgeurs, leur vilain monde  part, qui les trompera comme vous
avez t tromps: et,  leur tour, ils perdront la partie. Qui la
gagnera? Ce sera le premier venu, pourvu que la guerre civile
finisse et que chacun puisse vivre chez lui sans craindre d'tre
dnonc, emprisonn et guillotin le lendemain. Et ce n'est pas
parce que le monde est royaliste ou girondin, ou goste, ou
poltron; ce n'est pas non plus parce qu'on a besoin de repos que
cela arrivera. Les bons soldats n'ont pas manqu pour les armes,
parce que, de ce ct-l, le devoir est net et la cause bonne. Ce
dont on est las, c'est d'tre forc de se mfier, de se har et de
voir prir des innocents sans pouvoir les assister. On est fatigu
aussi de ne point travailler. Pour le paysan, c'est la pire
fatigue, et ce ne sont point vos secours, vos allgements et vos
aumnes qui le consolent et le ddommagent du temps perdu. Il a un
grand courage et, une grande bont de coeur dont vous n'avez pas
connu l'emploi. Pris sparment, il a bien des dfauts, mais je
vais vous parler comme il parle: si vous pouviez mettre en un tas
ce qu'il y a de moralit, plus ou moins, dans le coeur de chacun,
vous verriez une montagne qui vous ferait peur, parce que vous
n'avez point voulu la voir et parce qu'il vous faut renoncer 
l'abattre.

J'avais parl vivement, en marchant par la chambre, en tisonnant
le feu, en prenant et quittant mon ouvrage; je m'tais monte plus
que je ne l'avais prvu, et je ne voulais point regarder
M. Costejoux pour ne pas perdre le courage d'aller jusqu'au bout
de mes ides. Je crois que j'en aurais trouv encore  dire, mais
il en avait assez, lui. Il se leva, me prit le bras et le serra
jusqu' me faire mal, en disant:

-- Tais-toi, paysanne! tu ne vois donc pas que tu m'assassines?


XXIII

-- Ce n'est pas vous que je voudrais tuer, lui dis-je. Je vous aime
et vous estime trop pour a; mais je voudrais tuer le mensonge
auquel vous vous tes laiss prendre.

-- Et ce mensonge, c'est la patrie, la libert, la justice?

-- Non! c'est votre fameuse ide que la fin justifie le moyen!

Il alla se rasseoir au bout de la salle et ne s'avoua point
vaincu. Il resta pensif; puis revenant  moi:

-- Est-ce que tu aimes passionnment Franqueville?

-- Je ne sais pas bien ce que veut dire le mot passionnment. Je
l'aime plus que moi-mme, voil tout ce que je sais.

-- Et tu ne pourrais pas en aimer un autre, moi, par exemple?

Je fus si tonne, que je ne rpondis point.

-- Ne sois pas surprise, reprit-il; je veux me marier, quitter la
France, abandonner la politique. Je ne dois rien  Louise que
l'aumne du chteau de ses pres. Elle partagera ce dbris de
fortune avec milien. Ils redeviendront seigneurs de ces paysans
qui ne demandent qu' redevenir serfs... Ne discutons plus! Je
suis dgot d'eux, du peuple des villes et de toutes choses. Je
hais la noblesse, tu devrais la har aussi, car milien ne pourra
ni ne voudra t'pouser si la monarchie recommence: je ne suis pas
plus aristocrate que toi par ma naissance. La fortune que j'ai, je
la dois au travail de mon pre et au mien. Ne me crains pas, je ne
suis pas pris de toi, Nanette! Si j'coutais mon penchant, je
serais amoureux de Louise. Mais je sais qu'elle est une
femmelette, et je vois en toi un esprit suprieur, un caractre
admirable. Tu es assez belle pour que l'on te dsire, et, si tu
m'encourageais, j'oublierais facilement tout ce qui n'est pas toi.
Tiens! ne me rponds pas. Rflchis. La nuit porte conseil. Tu
seras plus utile  milien en devenant ma femme qu'en songeant 
tre la sienne. Tu sais que je l'aime beaucoup.  nous deux nous
lui referons une existence; je te permettrai de le regarder comme
ton frre. Je ne serai pas jaloux, on ne doit pas l'tre de la
droiture en personne... L'homme qui pousera Louise sera dvor
d'inquitude, celui  qui tu auras dit _oui _pourra compter sur
toi comme sur Dieu. C'est te dire que tu seras apprcie comme tu
le mrites... Tais-toi! attends  demain! Plus de discussion, plus
de rcriminations. Dcide de ton sort et du mien.

Il prit son flambeau et se retira vivement sans me regarder. Je
restai abasourdie, mais non indcise. Quand mme j'eusse pu avoir
de l'inclination pour lui, je voyais de reste qu'il tait
follement amoureux de Louise et qu'il ne m'et pouse que pour
s'en gurir. En supposant qu'il n'y et pas russi, combien
j'aurais t malheureuse? M. Costejoux tait un homme exalt, tout
de premier mouvement, et capable de tomber d'un excs dans
l'autre. Certainement il mritait qu'on et le dvouement de
s'attacher  lui, mais on risquait fort d'y faire son propre
malheur et le sien. Son ide ne m'enivra donc pas. Si je le
sentais au-dessus de moi par son ducation et ses grands talents,
je le sentais faible et indcis de caractre. Ses moments de
violence ne m'eussent point effraye, mais son agitation
intrieure m'et trouble moi-mme et je n'aimais pas le trouble,
qui est une incertitude. Combien Franqueville, avec sa simplicit
de coeur et sa droiture d'intention, me paraissait plus digne de
mes soins et de mon attachement! Il n'y avait rien en lui qui ne
ft clair pour moi, et chacune de ses paroles entrait dans mon me
comme une lumire d'en haut. Certes, il n'aurait jamais l'habilet
de faire sa fortune, comme M. Costejoux: il se contentait de si
peu de chose en ce monde! C'tait  moi d'y songer pour lui,
tandis qu'il me dirigerait dans les choses plus leves. Et puis
je l'aimais uniquement, je l'avais aim toute ma vie, je n'aurais
pu seulement essayer d'en aimer un autre, ne ft-ce que moiti
moins.

Le lendemain matin, M. Costejoux, qui se disposait  partir et 
qui je servais son djeuner, voyant que j'tais aussi calme qu'
l'ordinaire et que je ne cherchais point  tre seule avec lui,
comprit bien que je n'avais pas chang d'ide et parut se repentir
de ce qu'il m'avait dit la veille.

-- J'tais trs anim, me dit-il, vous m'avez troubl avec vos
ides o il y a du vrai, mais qui pchent par la base, car vous
supposez que la situation o nous nous sommes trouvs avait t
faite et choisie par nous, tandis que nous avons t forcs de la
subir. Dans cette discussion, un petit secret que j'ai dans un
recoin du coeur m'a chapp, et le sot dpit qu'il me cause, mince
blessure  ajouter  toutes celles qui me dchirent l'me, m'a
port, je ne sais comment,  vous dire des choses folles, dont
vous vous moqueriez si vous n'tiez une personne gnreuse et
sage. Puis-je compter que vous les garderez pour vous seule et
qu'milien mme... milien surtout, n'en sera pas instruit?

-- Comme je n'ai pas eu seulement l'ide de vous faire dire ces
choses, et que vous les avez dites vous-mme sans rflexion, ma
conscience ne m'oblige pas  les lui rapporter. Comptez,
d'ailleurs, qu'elles seront oublies de moi aussi vite qu'elles
ont t conues par vous.

-- Je vous en remercie, Nanette, et je compte sur votre parole. Un
moment peut venir o j'aurai  demander  Franqueville la main de
sa soeur. La confidence que vous lui auriez faite de mes
irrsolutions pourrait le mal disposer. Il est plus srieux que
moi parce qu'il est naf. Il ne me comprendrait pas.

-- C'est vrai! Que ces irrsolutions soient donc bien enterres,
monsieur Costejoux. Si vous aimez vraiment Louise, vous la
corrigerez de ses petits travers que vous encouragez trop, c'est
vous-mme qui le dites. Faites-vous aimer, une femme donne
toujours raison et autorit  celui qu'elle aime. Maintenant, mon
cher monsieur, rflchissez  l'affaire qui tait convenue entre
nous. Si elle ne vous satisfait pas entirement...

-- Elle me satisfait, elle est conclue, je ne la regrette pas.
Croyez bien, Nanette, que je suis plus que jamais votre ami et
trs fier de l'tre.

Il me serra cordialement la main, et, le prieur tant venu se
mettre  table, il causa librement et avec une sorte de
rsignation moqueuse des choses qui se passaient  Paris et qui
nous parurent bien tonnantes,  nous autres. Il nous apprit que,
pendant que nous tions encore tout branls et comme briss par
les motions de la veille, les privations et les souffrances du
prsent avec les apprhensions du lendemain, le beau monde tait
en joie et semblait devenu fou. Il nous raconta les ftes que
donnaient madame Tallien et madame Beauharnais, les costumes grecs
de ces dames, les bals des victimes o l'on saluait en faisant la
pantomime de laisser tomber sa tte, o l'on dansait en robe
blanche et ceinture de deuil, o l'on se coiffait en cheveux
courts dits toilette de guillotine, o l'on n'tait admis enfin
que lorsqu'on avait eu au moins un guillotin dans sa famille.
Cela me parut si atroce et si lugubre, que j'eus peur et que j'en
rvai la nuit suivante. J'aurais compris des runions de
royalistes o l'on et fait quelque simulacre funbre avec des
larmes en commun ou des serments de vengeance; mais danser sur la
tombe des parents et des amis, c'tait du dlire, et Paris en fte
m'pouvantait l'esprit encore plus que Paris se ruant autour de
l'chafaud.

Pendant qu'on faisait ces rjouissances cyniques dans le beau
monde, nos pauvres et sublimes armes prenaient la Hollande. Aux
premiers jours de fvrier 95, je reus une lettre d'milien:

Nous sommes entrs aujourd'hui 20 janvier  Amsterdam, sans
souliers, sans vtements et couvrant notre nudit avec des tresses
en paille, mais en bon ordre et musique en tte. On ne nous
attendait pas si tt, rien n'tait prt pour nous recevoir. Nous
avons attendu six heures dans la neige, qu'on pt nous donner du
pain et nous caserner. Pas un murmure n'est sorti de la poitrine
de nos hroques soldats, et les vaincus les contemplaient avec
admiration. Ah! mon amie, qu'on est fier de conduire de tels
hommes et d'appartenir  cette arme o l'me de la France, gare
et meurtrie, s'est rfugie, pure et sublime, libre de toute
pense personnelle, enivre de l'amour de la Rpublique et de la
patrie! Que je suis heureux de t'aimer et de me sentir digne de
toi aprs des souffrances inoues acceptes joyeusement! Ne plains
pas ton ami, sois heureuse aussi, et compte que, aussitt la paix
faite, il ira chercher dans tes bras sa rcompense. Dis  mon pre
Dumont que je le chris, et  Mariotte que je l'embrasse. Dis 
notre cher prieur que j'ai pens  ses paroles  tous les moments
de mon preuve. En souffrant le froid, la fatigue, la faim, je me
disais: On a fait le mal, et le mal a fait tous les maux. Il faut
pourtant forcer le bien  renatre. Pour cela, il faut souffrir,
et le soldat est la victime expiatoire qui rconciliera le_ _ciel
avec la France.

Il y avait en post-scriptum:

J'allais oublier de vous dire que j'ai t nomm capitaine 
l'affaire de Dueren, sur le champ de bataille.

Rassembls tous les quatre, le prieur, Dumont, Mariotte et moi
autour de cette chre lettre, nous pleurions de plaisir et de
douleur. Il ne disait pas quand il reviendrait: nous ne savions
pas s'il ne serait pas bientt aux prises avec de nouvelles
souffrances et de nouveaux dangers; mais il nous voulait contents
et fiers de son martyre; nous nous efforcions d'oublier le chagrin
pour ne sentir que la joie.

Aux approches du printemps, le prieur qui avait, grce  nos
soins, assez bien support ce rude hiver, se trouva tout  coup
plus malade. Je ne le quittais presque plus, ce qui gnait bien ma
surveillance et mes occupations; mais j'tais dcide  tout
perdre plutt que de l'abandonner  lui-mme. Sa maladie tait de
celles o le courage fait dfaut. Il ne se sentait point
souffrant, il mangeait bien et il aurait eu de la force s'il et
pu respirer. Cet touffement lui causait une sorte de colre
suivie de profonds dcouragements. Moi seule pouvais alors le
consoler.

Un jour qu'il se sentait mieux, il m'engagea  prendre l'air et
j'en profitai pour aller voir un autre malade, une pauvre femme 
laquelle je m'intressais aussi et qui demeurait assez loin.
J'allai et revins vite; mais les jours taient encore courts.
Partie  midi, je me trouvai en un bois  la nuit, et, comme les
loups ne manquaient point, ce fut plaisir pour moi d 'entendre
parler et marcher  peu de distance, sur un chemin qui traversait
le bois par le milieu, tandis que je me dirigeais en biaisant vers
la lisire. L'ide me vint de prendre le plus long et de suivre
ces gens qui me rassuraient contre les mauvaises btes. Pourtant,
ils n'taient pas de chez nous, car ils allaient dans un autre
sens, et, comme j'tais une trop grande fille pour faire ronde
avec des trangers, je les suivis sans faire de bruit.

J'tais assez prs pour entendre leurs voix, et il me sembla
distinguer quelques paroles; entre autres: _le prieur _-- _moutier
de Valcreux _-- _minuit!_

Ceci me donna de l'inquitude, je doublai le pas lgrement, sans
me faire entendre, et me trouvai bientt  porte de ne rien
perdre.

Ils s'taient arrts et, autant que je pus compter les voix, car
la nuit ne me permettait pas de voir  travers les branches, ils
n'taient que trois. Je compris qu'ils en attendaient d'autres qui
arrivrent un moment aprs, et puis d'autres encore, et ils se
comptrent mystrieusement,  demi-voix, en se donnant des noms
dont aucun ne m'tait connu et qui me firent l'effet d'une
convention entre eux: _Trompe-la-Mort, Gargousse, Franc-Limier,
_etc. Ils parlaient aussi en mots convenus comme une espce
d'argot.

Je compris pourtant, ou plutt je devinai. C'tait une bande de
ces malfaiteurs inconnus qui, sous prtexte de royalisme,
surprenaient les chteaux ou les fermes durant la nuit et
torturaient les gens qui s'y trouvaient pour avoir leur argent. On
en parlait dans le pays et on en avait grand'peur. On racontait
d'eux des cruauts effroyables et des vols audacieux. On nous
avait tant annonc, d'anne en anne, des brigands qui n'avaient
jamais paru chez nous, que je n'y croyais plus. Force me fut de
voir le danger et de l'apprcier.

Ils taient sept et ne se jugeaient point en nombre suffisant pour
attaquer l'abbaye de Beaulieu, qui tait devenue une ferme habite
et bien garde.  Valcreux, disaient-ils, il n'y avait que le
vieux prieur, deux vieux ouvriers et deux femmes. Ils taient bien
renseigns; seulement, ils ne comptaient pas Dumont, ce qui me
prouva qu'il n'y en avait aucun de notre commune. Cela me fit
plaisir.

S'emparer du moutier n'tait donc pas difficile; mais y avait-il
l quelque chose  prendre qui en valt la peine? On ne
connaissait aucune conomie au prieur, et la Rpublique s'tait
empare de tout l'argent des moines. Il n'y avait qu'un plaisir 
esprer, celui de dvaster la proprit du jacobin Costejoux.

Un de ces hommes insista sur l'argent que devait avoir le prieur.
Il dit que ces gens-l taient plus malins que la Rpublique et
qu'ils avaient constamment trouv le moyen de lui soustraire
quelque chose. Il parat qu'il ne faisait pas plus de cas des gens
d'glise que des jacobins.

Le dernier avis parut l'emporter et on parla de la manire de
s'introduire. Deux de ces hommes devaient se prsenter dans la
soire comme mendiants et demander  coucher dans la grange. 
minuit, ils ouvriraient la porte aux deux autres. Ils ne
paraissaient pas ignorer que les brches avaient t rpares et
qu'il n'tait pas facile d'entrer par-dessus les murs. En
attendant, ces bandits parlrent de souper chez le garde de la
fort, qui tait un homme  eux, une manire de complice et de
receleur.

Je jugeai que je n'avais pas de temps  perdre pour contrarier ces
beaux projets. Je m'apprtais  quitter ma cachette pour
m'loigner, lorsque je heurtai une souche dans l'obscurit et fis
quelque bruit en tombant. Tous firent silence et j'entendis armer
des fusils. Je restai  terre immobile. On chercha autour de moi;
je pensais que c'tait ma dernire heure, car ils ne faisaient
point de grce  ceux qui dcouvraient leur secret. Ils ne me
trouvrent pas et s'imaginrent n'avoir entendu que le bruit d'une
branche morte tombant d'un arbre. Je profitai, pour m'chapper, du
bruit qu'ils firent eux-mmes en retournant  leur carrefour.
Mais, force de percer dans le taillis, car toutes les routes que
j'aurais pu prendre aboutissaient  ce carrefour d'o ils auraient
pu me voir, je ne pus savoir o j'tais et je m'garai pendant une
bonne demi-heure, tremblant de revenir sur mes pas et de me
retrouver auprs d'eux.

Enfin, aprs m'tre heurte  bien des arbres et dchire  toutes
les pines, je me retrouvai  la lisire du bois, et je m'enfuis 
travers la lande jusqu' ce que j'eusse rejoint le chemin de
Valcreux. J'y arrivai baigne de sueur malgr le froid qu'il
faisait, et si essouffle que j'avais peine  m'expliquer. J'allai
au plus press, qui tait de courir chez notre ancien maire,
lequel tait rlu depuis deux jours, et de lui raconter
l'aventure. Il savait que je n'tais ni peureuse, ni visionnaire,
et, sur-le-champ, il manda le garde champtre pour rassembler le
monde et avertir du danger qui menaait le moutier. Nous n'avions
plus gure d'hommes valides, tous les jeunes taient  l'arme,
mais les vieux ne manquaient pas de courage, et, quand on sut que
les brigands n'taient pas plus de sept, on rsolut de tcher de
les prendre, car on souponnait plus d'une personne mal fame des
environs de faire partie de la bande et on leur en voulait plus
que s'ils eussent t des trangers.

On s'arma comme on put. On avait encore quelques vieux fusils
cachs qui avaient chapp aux rquisitions; et puis on avait les
fameuses piques et hallebardes prises au moutier en 89 et qui
faisaient le fond de l'armement de la garde nationale de la
commune. On m'engagea  bien recevoir les faux mendiants et  leur
laisser ouvrir la porte  minuit. On convint que vingt des ntres
se tiendraient cachs dans le pli de terrain autour de la fontaine
aux Miracles; douze autres seraient cachs d'avance dans la
chapelle du moutier, de manire  prendre les bandits par devant
et par derrire.

Je courus donc avertir le prieur, et je l'engageai  se tenir bien
tranquille dans sa chambre, que je chargeai Dumont de garder avec
la Mariotte. Celle-ci mit en riant une broche derrire la porte,
bien rsolue  s'en armer au besoin. Les deux ouvriers veillrent
dans la cuisine et je m'en retournai  la grande porte pour
recevoir les faux mendiants, qui ne tardrent pas  se prsenter
et que je fis entrer sans leur tmoigner de dfiance.

Je leur demandai s'ils avaient faim. Ils rpondirent que non,
qu'ils avaient beaucoup march et ne souhaitaient qu'un coin pour
dormir. Je les conduisis  l'endroit que je leur destinais et ils
se jetrent sur un tas de fougres, comme des gens harasss. J'eus
 veiller  ce que nos amis du village fussent assez prudents pour
s'introduire sans bruit un  un dans la chapelle. Mais j'eus beau
faire et beau dire, ils ne purent se tenir d'y causer  voix basse
et bientt je vis que les deux bandits ne dormaient pas, qu'ils se
mfiaient et se glissaient dans la cour pour observer. Il tait
dj onze heures du soir quand tous les prparatifs de nos
dfenseurs furent termins, et nous fmes surpris d'entendre les
chouettes du donjon crier plus que de coutume. Je fis grande
attention, et tout  coup, je dis  nos gens:

-- Ce ne sont pas de vrais cris d'oiseau. Les chouettes elles-mmes
s'en aperoivent, elles ne disent plus rien. Ce sont nos deux
bandits qui ont grimp au fate du grenier et qui avertissent
leurs camarades de ne pas approcher, parce que le moutier est en
tat de dfense. Je serais bien tonne si, dans un moment, ils
n'essayaient pas de sortir du moutier pour les rejoindre.

-- En ce cas, me rpondit-on, il faut les guetter, leur tomber
dessus et les arrter.

Ce fut fait sans grand effort, car ces gens se rendirent sans
rsistance, leur rle tant de ne pas comprendre de quoi on
pouvait les accuser. On les mit dans le cachot du moutier, d'o
ils ne pouvaient se faire entendre, et ils n'essayrent plus
d'avertir, ce qui les et trop compromis.

Tout cela prit environ une heure, et minuit sonnait quand chacun
se retrouva  son poste. Nous ouvrmes la porte  moiti, et,
pendant dix bonnes minutes, on russit  ne pas faire un
mouvement,  ne pas changer une parole. Je me tenais dans la
tourelle de l'ancien frre portier,  mme de jeter des pierres
sur les assaillants, car je m'attendais  un essai de combat, et
je ne voulais pas avoir expos mes amis sans payer aussi de ma
personne.

Tout  coup je sentis une odeur de brl, et, regardant par la
meurtrire qui donnait sur la cour, je vis la fume sortir de la
grange. Les deux bandits, soit par mgarde, soit  dessein, y
avaient mis le feu en sortant. Je n'eus que le temps d'avertir les
hommes posts dans la chapelle. On teignit vite ce commencement
d'incendie, et ceux qui attendaient prs de la fontaine se
rapprochrent afin d'entourer l'entre du moutier, n'esprant plus
s'emparer de la bande par surprise. Tout cela fut cause qu'elle ne
vint pas, mais on vit approcher deux claireurs  cheval, et,
comme on leur courait sus, ils prirent la fuite au triple galop et
disparurent dans la nuit. Ils taient bien monts, et nous ne
l'tions pas du tout. Il fallut renoncer  les prendre et  les
connatre. On monta la garde durant plusieurs nuits, ce qui fut
inutile; ils se tinrent pour avertis et ne_ _reparurent ni chez
nous, ni aux environs. On conduisit les deux prisonniers 
Chambon, o ils furent interrogs. L'un des deux nia tout et jura
que, s'il avait mis le feu dans notre grange en fumant sa pipe, il
n'en savait absolument rien et ne pouvait ni s'en justifier ni
s'en accuser. L'autre fit le rle d'imbcile et ne rpondit 
aucune question. On avait trouv sur eux des couteaux qui
ressemblaient  de grands poignards. Il n'y eut pas d'autre
rvlation de leurs mauvais desseins. On les garda assez longtemps
en prison, afin de s'enqurir de ce qu'ils taient. On ne put le
dcouvrir et on les condamna comme vagabonds  faire plusieurs
mois de dtention  Limoges.


XXIV

Je ne sus ces choses que beaucoup plus tard, car cette alerte si
heureusement djoue amena de graves rsultats d'un autre genre.

Malgr tout ce que nous avions fait pour rassurer le prieur, il
avait eu une peur affreuse, et, le lendemain, il fut pris d'une
grosse fivre avec le dlire. Je dus le garder durant trois nuits,
bien que je me sentisse trs malade moi-mme sans savoir de quoi
et pourquoi, car je n'avais pas eu d'autre peur que celle d'tre
surprise aux coutes dans le bois et celle de ne pas arriver chez
nous  temps pour djouer les projets des brigands. J'avais eu 
songer  tant de choses ensuite, que je me souvenais  peine
d'avoir t effraye et surmene de fatigue. Je m'tais mise en
quatre et en dix, aprs la fuite des bandits, pour donner  boire
et  manger  ceux qui nous avaient port secours de si bon coeur.
On s'tait rgal de tous mes fromages, on avait bu force piquette
et chant jusqu'au jour dans le grand rfectoire du couvent, de
sorte que les prparatifs et l'attente de la bataille s'taient
termins, comme il arrive toujours entre paysans, par une fte.
J'esprais que ces chants du pays, si doux et si nafs,
rjouiraient l'oreille du prieur et lui teraient toute
inquitude. Il n'en fut rien; il s'obstina  croire que les
brigands festoyaient chez nous et qu'ils allaient venir le
torturer pour avoir son argent.

-- Eh mon Dieu, lui dis-je, ne sachant plus quelles raisons lui
faire entendre, quand mme ils seraient chez nous et voudraient
nous dpouiller, nous ne serions pas torturs pour cela. Il serait
bien facile de leur abandonner, sans nous faire prier, le peu que
nous avons  la maison, et je ne comprends pas que vous vous
tourmentiez si fort pour une pauvre petite bourse qui ne mrite
certainement pas le martyre dont on vous menacerait.

-- Ma bourse! s'cria-t-il en s'agitant sur son lit, jamais!
jamais! Mon avoir, mon bien! J'y tiens plus qu' ma vie. Non!
Jamais! Je mourrai dans les supplices plutt que de rien rvler.
Qu'on apprte le bcher, me voil! brlez-moi, coupez-moi par
morceaux, faites, misrables, je suis prt, je ne dirai rien!

Il ne se calma que dans la matine, et, le soir, il recommena son
rve, ses cris, ses terreurs, ses protestations. Le mdecin le
trouva bien mal, et, la nuit suivante, ce fut encore pire. Je
m'puisais  le tranquilliser, il ne m'coutait pas et ne me
connaissait plus. Le mdecin m'engagea  prendre du repos, il me
dit que j'avais la figure trs altre et qu'il me croyait trs
malade aussi.

-- Je ne suis pas du tout malade, lui rpondis-je; ne vous occupez
que de ce pauvre homme qui souffre tant!

Et, comme je disais cela, il parat que je tombai tout  coup
comme morte et qu'on m'emporta dans ma chambre. Je ne m'aperus de
rien, j'tais tout  fait sans force, sans connaissance et sans
souvenir ni souci d'aucune chose. Je n'prouvais qu'un besoin,
dormir, dormir encore, dormir toujours. Ma seule souffrance,
c'tait quand on m'examinait et quand on m'interrogeait. C'tait
pour moi un drangement cruel, un effort impossible  faire. Je
restai ainsi sept jours entiers. J'avais pris une fluxion de
poitrine. Ce fut ma seule maladie, mais elle fut trs grave et on
esprait peu de moi quand je repris ma connaissance tout d'un
coup, comme je l'avais perdue, sans avoir conscience de rien.

J'eus de la peine  rassembler mes souvenirs. J'avais rv dans la
fivre que le prieur tait mort. Je l'avais vu enterrer; -- et puis
c'tait milien, et puis moi-mme. Enfin je russis  questionner
Dumont que je reconnus auprs de mon lit:

-- Vous tes sauve, me dit-il.

-- Et les autres?

-- Tous les autres vont bien.

-- milien?

-- Bonnes nouvelles. La paix est faite l-bas.

-- Le prieur?

-- Mieux, mieux! beaucoup mieux!

-- Mariotte?

-- Elle est l.

-- Ah oui! mais qui donc soigne...?

-- Le prieur? Il est bien_. _J'y retourne. Dormez, ne vous
inquitez de rien.

Je me rendormis et j'entrai tout de suite en convalescence. La
maladie n'avait pas dur assez longtemps pour m'affaiblir
beaucoup. Je fus bientt en tat de me tenir sur un fauteuil et
j'aurais voulu aller voir le prieur, mais on m'en empcha.

-- Puisqu'il va si bien, dis-je  Dumont, pourquoi ne vient-il pas
me voir?

-- Le mdecin a dfendu qu'on vous ft parler, ayez patience deux
ou trois jours encore. Vous devez cela  vos amis qui ont t si
inquiets de vous.

Je me soumis; mais, le lendemain, sentant que je pouvais faire le
tour de la chambre sans fatigue, je m'approchai de ma fentre et
je regardai celle du prieur; elle tait ferme, ce qui tait tout
 fait contraire aux habitudes d'un asthmatique qui permettait 
peine qu'elle ft ferme la nuit par les grands froids.

-- Dumont, m'criai-je, vous me trompez! ... Le prieur...

-- Voil que vous vous tourmentez, rpondit-il, et que vous risquez
de retomber malade! Ce n'est pas bien, vous avez_ _promis de
patienter.

Je me rassis et je cachai mon angoisse; Dumont, pour me faire
croire qu'il allait chez le prieur, me laissa avec la Mariotte que
je ne voulus pas questionner. Comme c'tait l'heure de me faire
manger, elle me quitta pour aller faire ma soupe. Alors, me
trouvant seule et ne pouvant supporter plus longtemps mon
incertitude, je sortis doucement de ma chambre, et, en me
soutenant contre les murs, je gagnai celle du prieur qui tait au
bout du petit clotre. Elle tait ouverte; le lit sans rideaux,
les matelas retourns et replis en deux, la chambre bien
nettoye, bien range, le grand fauteuil de cuir tourn contre la
muraille, les vtements serrs dans les armoires, un reste d'odeur
d'encens mortuaire, tout me rvlait la triste vrit. Je me
rappelai que, de la chambre voisine qui tait celle d'milien, on
voyait le cimetire. J'y allai, je regardai. Je vis prs de
l'entre une tombe toute frache avec une croix de bois blanc sur
laquelle ou n'avait rien crit et dans les branches de laquelle
tait passe une grosse couronne de feuillage fltrie depuis peu.

Voil donc tout ce qui restait de ce cher malade que j'avais tant
disput  la mort! Pendant que je luttais moi-mme contre elle,
elle s'tait empare de lui. Je ne l'avais pas su...,  moins que
mon rve de fivre n'et t une vision de ce qui se passait
rellement  ce moment-l.

Je retournai chez moi brise et j'eus encore un accs de fivre,
mais sans gravit. Les larmes vinrent et me soulagrent
physiquement; mais mon coeur tait bris de n'avoir pu recueillir
le dernier adieu et la bndiction suprme de mon pauvre cher ami.

Quand je fus tout  fait remise, on se dcida  m'apprendre les
dtails de sa mort. Il avait succomb  son mal aprs un mieux
apparent et avec un grand calme.

Ce malheur nous tait arriv au moment o j'tais au plus mal. Il
m'avait beaucoup demande, on lui avait cach mon tat, mais il
avait bien fallu lui dire que j'tais indispose; alors il avait
appel Dumont et s'tait entretenu avec lui de ses dernires
volonts.

--  prsent, ajouta Dumont, si vous vous sentez bien et de force 
supporter une nouvelle motion qui ne fera, je le sais, qu'ajouter
 vos regrets, coutez-moi. M. le prieur,  qui vous supposiez de
trs petites ressources et que vous entreteniez de tout par votre
travail sans lui permettre de rien dpenser, sachant combien il
tenait  son argent, tait riche d'une somme de vingt-cinq mille
francs que je lui avais rapporte de Guret, son pays, o il
m'envoya, il y a quatre ans, pour toucher son hritage. Je lui
avais promis le secret, je le lui ai gard; je connaissais aussi
ses intentions, et, quand il s'effrayait tant des bandits, je
savais aussi que ce n'tait pas  cause de lui-mme qu'il tenait 
conserver son bien; c'tait  cause de vous, Nanette, de vous, son
hritire, car vous voil riche, grce  lui, trs riche pour
milien, que vous ne vous ferez pas scrupule d'pouser.

-- Ces enfants m'ont sauv, m'a dit le prieur. Ils m'ont tir d'un
cachot o j'ai laiss ma sant, mais o, sans eux, j'aurais laiss
ma vie. Voil maintenant que la vie aussi me quitte, ne laissez
pas les prtres venir me tourmenter. J'en sais aussi long qu'eux.
Je me confesse  Dieu directement,  Dieu auquel je crois, tandis
que, pour la plupart, ils en doutent. J'espre mourir en paix avec
lui, et, si j'ai fait des fautes en ma vie, je les rpare par une
bonne action. J'enrichis deux enfants qui m'ont aim, soign,
consol, fait durer le plus qu'ils ont pu, Nanette surtout. Elle a
t un ange pour moi, un vritable ange gardien! Elle s'est
impos, pour moi, les plus grands sacrifices, elle mrite bien ce
que je fais pour elle. C'est elle seule que j'institue mon
hritire, sachant bien qui elle aime et qui elle pousera. Elle a
une bonne tte, elle tirera bon parti de mon argent. Ds que vous
m'aurez ferm les yeux, prenez mon portefeuille qui est sous mon
oreiller. Il contient un mandat payable  vue pour la somme que je
vous ai dite, et qui est dpose chez le banquier frre de
Costejoux,  Limoges. Mon testament, qui date du jour o vous
m'avez apport cette somme, a t dpos entre les mains de
Costejoux lui-mme, qui en ignore les dispositions. Vous conduirez
Nanette chez lui et il la mettra en possession de son hritage.

J'objectai au prieur, continua Dumont, qu'il avait une famille
qu'il n'avait peut-tre pas le droit de frustrer de cet hritage.
Il me rpondit qu'il tait en rgle: que ses frres et soeurs,
ayant joui de ses revenus pendant les quarante annes qu'il avait
passes au couvent, lui avaient offert trs honntement de les lui
restituer, en mme temps que sa lgitime, et qu'il avait refus,
moyennant qu'ils renonceraient  son hritage,  quoi ils avaient
consenti. Il avait cet acte en bonne forme, et la moralit de ses
parents tait une garantie de plus. Enfin, je devais trouver et
j'ai trouv en effet toutes les pices dans le portefeuille. Je
n'ai pas attendu votre gurison pour crire  M. Costejoux, qui
m'a rpondu et qui sera ici ce soir pour vous mettre en possession
de vos titres, aprs toutes les formalits qu'il s'est charg de
remplir. Il vous demandera quel emploi vous voulez faire de votre
capital, c'est  vous d'aviser.

-- Mon pauvre Dumont, lui rpondis-je, je n'y ai vraiment pas la
tte, tu vois! Je ne fais que pleurer. Je ne peux songer qu' ce
pauvre cher homme qui n'est plus l et que je n'ai pas seulement
pu remercier de son amiti pour moi!

-- Tu le remercieras dans tes prires, reprit Dumont, qui, me
regardant dj comme la femme d'milien ne voulait plus me
tutoyer, mais qui y retombait de temps en temps, ce qui me faisait
plaisir. Je n'ai jamais t grand dvot, ajouta-t-il, mais je
crois que les mes nous entendent, et, la nuit, je m'imagine que
je cause encore avec ce cher prieur et qu'il me rpond.

-- C'est comme moi, Dumont, je le vois et je l'entends toujours, et
ma seule consolation est d'esprer qu'il me voit et m'entend
aussi. J'espre qu'il sait bien que, si je n'ai pas reu son
dernier soupir, ce n'est pas ma faute, qu'il voit comme je le
pleure, comme je l'aime, et combien j'aurais t plus contente de
le conserver que d'tre riche!

-- Moi, dit Dumont, je suis sr que son me se rjouit d'avoir
assur l'avenir de ses chers enfants. Croiriez-vous qu'il m'a
embrass, une heure avant de s'endormir de son dernier sommeil, et
qu'il m'a dit: Voil ma bndiction pour Nanette et pour
milien!

Comme chaque parole de Dumont me faisait pleurer, il craignit de
me rendre malade et m'emmena au jardin. Il commenait  faire
beau, et nous vmes bientt M. Costejoux, qui me fit appuyer sur
son bras pour rentrer et me tmoigna beaucoup d'intrt. Il
m'apportait le testament et les pices qui me mettaient en
possession des vingt-cinq mille francs.

Quand je fus en tat de parler d'affaires, je rpondis  ses
questions que je souhaitais lui payer tout de suite la proprit
qu'il m'avait vendue.

-- Vous auriez tort, me dit-il; votre argent vous rapporte six pour
cent chez mon frre; vous feriez mieux de me payer deux pour cent
et d'utiliser le reste de vos revenus pour de nouvelles
acquisitions.

-- Je_ _ferai ce que vous me conseillerez, lui rpondis-je. Je n'ai
plus de volont.

-- a reviendra, reprit-il, vous reconnatrez que je vous donne un
bon conseil. Avec votre conomie et votre activit, vous arriverez
 vous librer avec moi sans vous en apercevoir, tout en
arrondissant peu  peu votre domaine qui, dans vingt ans, aura
tripl de valeur, sinon quadrupl. Remarquez que l'intrt que
vous me servirez ira toujours en diminuant avec le chiffre de la
dette. Nous en reparlerons demain. Causons aujourd'hui d'milien.
Comptez-vous l'avertir de votre nouvelle situation?

-- Non, non, monsieur Costejoux! Je veux lui laisser le mrite de
me prendre pauvre. Qui sait si ce ne serait point  son tour
d'avoir des scrupules?

-- Non! il n'en aura pas! Je le connais bien. Son me vit dans une
rgion plus leve que le positif. L'argent n'a pas de valeur pour
lui. C'est une espce de saint des temps vangliques; mais il est
heureux que vous soyez pratique, et il faut continuer  l'tre
pour deux. pousez-le et dirigez les affaires, c'est ainsi qu'il
sera heureux.

J'insistai pour qu'milien ne ft pas inform. Je prenais plaisir
 le surprendre  son retour, car je savais bien que, s'il ne se
souciait pas de l'argent, il avait de l'affection pour le moutier
et serait content de s'y voir tabli pour toujours. Il fut donc
convenu qu'il serait averti seulement de la mort du prieur et de
la tendre bndiction qu'il lui avait envoye  sa dernire heure.

M. Costejoux, me trouvant trs prouve par la maladie et le
chagrin, m'engagea  venir voir Louise  Franqueville:

-- C'est, me dit-il, un voyage de quelques heures, la voiture vous
fera du bien, le changement d'air aussi. Et puis vous devez 
votre ami de vous assurer par vos yeux des soins que nous donnons
 sa soeur, ainsi que de la belle sant qu'elle a recouvre. Vous
ne l'avez pas pu jusqu' prsent, et c'est le premier usage que
vous devez faire de votre libert.

Je consentis  aller passer vingt-quatre heures  Franqueville.
J'emmenai Dumont afin d'pargner  M. Costejoux la peine de me
ramener, et nous partmes avec lui le lendemain.

Chemin faisant, il me parla beaucoup de Louise et mme il ne me
parla que d'elle. Je vis bien qu'il en tait de plus en plus pris
et qu'il esprait lui faire accepter son nom roturier, malgr
quelques petites grimaces qu'elle faisait  cette ide. Je lui
demandai si elle tait instruite des projets d'milien  mon
gard.

-- Non! me rpondit-il, elle ne les souponne mme pas. Vous verrez
si vous jugez  propos de la prparer  ce qui doit s'accomplir.

J'avouai  M. Costejoux que je redoutais beaucoup les ddains et
mme les mpris de Louise.

-- Non, dit-il; elle n'est plus l'enfant maladive et maussade que
vous avez connue. Elle a compris la force des vnements, elle s'y
est soumise. Sa haine pour la Rvolution est un jeu, une
taquinerie, oserai-je dire une coquetterie  mon adresse!

-- Dites-le si cela est!

-- Eh bien, cela est! Louise veut que je l'aime et semble me dire
que je dois payer, en subissant ses malices, le plaisir d'tre
aim d'elle. Au reste, il y a dj quelque temps que nous n'avons
caus politique. Je ne serai pas fch de voir comment elle
prendra votre mariage avec son frre: pourtant nous n'en dirons
rien si vous rpugnez  cette confidence.

-- Laissez-moi juge de l'opportunit, rpondis-je; il faut voir
quel accueil elle va me faire.

Aux approches de Franqueville, je me sentis trs mue de voir pour
la premire fois le pays o mon cher milien avait pass son
enfance. Je me penchais  la portire pour regarder toutes choses
et toutes gens. C'tait un pays de collines et de ravins trs
ressemblant au ntre; la valle o le chteau tait situ avait
plus d'ouverture et moins de sauvagerie que celle du moutier. La
campagne paraissait plus riche, les habitants plus aiss avaient
l'air plus fiers et moins doux.

-- Ils ne sont pas trs faciles  vivre, me dit M. Costejoux. Ils
se passionnent plus que les gens de chez vous pour les choses
politiques et ils les comprennent moins. Ils n'ont pas la moiti
autant de bon sens, et l'honntet n'est pas leur vertu dominante.
La faute n'en est point  eux, mais  la mauvaise influence d'un
grand chteau et du contact d'une nombreuse valetaille. Feu le
marquis ne s'occupait nullement des rustres de son domaine. Il
connaissait davantage les loups et les sangliers de ses forts.
Ses paysans n'taient gure plus pour lui que ses chiens. Les
courtes apparitions qu'il faisait chez lui n'taient que des
parties de chasse et de table, et, bien qu'on dtestt le matre,
on se rjouissait toujours de le voir, parce qu'il y avait quelque
argent  gagner pour sa bonne chre et ses divertissements. Rien
ne dmoralise plus le paysan que le profit de sa soumission  ce
qu'il ne respecte pas. Mais nous arrivons. Ne jugez pas du manoir
par l'apparence. Hormis quelques tourelles et girouettes armories
que nous avons fait abattre, il a encore belle apparence; mais
l'intrieur a t pill et abm, ds 89, par ces bons paysans qui
nous reprochent aujourd'hui d'avoir fait enlever les cussons et
dcouronner les pigeonniers.

En effet, l'aspect du vestibule tait navrant. Il nous fallut
traverser de vritables ruines pour pntrer dans le grand salon
qui tait encore debout et entier, mais sans vitres et sans
portes. Les chssis des fentres pendaient tout briss. Les belles
tapisseries arraches des murs tranaient par terre en lambeaux.
La chemine monumentale avait toutes ses sculptures en miettes;
ainsi des riches moulures dores des plafonds; des restes de
cadres, des fragments de glaces, des paves de toute sorte
montraient qu'on avait dtruit tout ce qu'on n'avait pu emporter.

-- Et ils se plaignent de la Rvolution! pensais-je. Il me semble
qu'ils n'ont pourtant pas nglig d'en profiter.

M. Costejoux me guida dans un petit escalier jusqu' une tour qui
avait t plus pargne que le reste et o il avait trouv moyen
de faire promptement arranger un petit appartement joli et
agrable pour sa mre et pour Louise. C'est l que madame
Costejoux nous reut avec beaucoup de grce et de bont. Elle
savait toute mon histoire et celle de Dumont, qu'elle accueillit
en l'appelant citoyen et en l'engageant  s'asseoir; mais Dumont,
aussitt qu'il eut dpos dans un coin mon petit paquet et
prsent un panier de nos plus beaux fruits que j'avais choisis
pour mes htes, se retira discrtement.

-- J'espre que vous dnerez avec nous, lui avait dit la vieille
dame.

Et il avait remerci d'un ton attendri; mais il se souvenait
d'avoir t domestique, et non des premiers, dans ce chteau
restitu en quelque sorte  mademoiselle de Franqueville, et, bien
qu'il et longtemps mang  la mme table qu'elle au moutier, il
pensait bien qu'elle ne s'accommoderait pas de cette galit 
Franqueville. Il prtexta de vieux amis  embrasser dans le
village et on ne le revit plus.

J'attendais Louise avec impatience.

-- Elle vous prie de l'excuser, nous dit madame Costejoux, si elle
n'accourt pas tout de suite. Elle tait reste en dshabill toute
la journe, ce qui n'est pas son habitude. C'est qu'aujourd'hui
elle a eu une assez forte motion en recevant une nouvelle que je
dois me hter de vous apprendre. Son frre an, le marquis de
Franqueville, qui servait contre la France, est mort des suites
d'un duel. Nous n'avons pas d'autres dtails, mais la chose est
certaine, et Louise, bien qu'elle connt  peine ce frre si
coupable, a t bouleverse, ce qui est bien naturel.

-- Eh bien, mais, s'cria M. Costejoux en me regardant, voil
milien chef de famille et absolument matre de ses actions! Il
peut agir en toute chose comme il lui plaira, sans craindre
l'opposition ou les reproches de personne. Il ne_ _lui reste que
des parents assez loigns, qui ne se sont jamais occups de lui
et qui n'ont pas de raison pour s'en occuper jamais.

-- Il lui reste Louise, pensai-je en baissant les yeux. Peut-tre,
 elle seule, lui fera-t-elle plus d'opposition qu'une famille
entire!


XXV

Elle arriva enfin, toute vtue de deuil et belle comme un ange.
Elle commena par tendre la main  M. Costejoux en lui disant:

-- Eh bien, vous savez le nouveau malheur qui me frappe?

Il lui baisa la main en lui rpondant:

-- Nous tcherons d'autant plus de vous remplacer tous ceux que
vous perdez.

Elle le remercia par un sourire triste et charmant et vint  moi,
gracieuse, bonne, mais non tendre et spontane.

-- Ma bonne Nanette, dit-elle en me tendant son beau front,
embrasse-moi, je t'en prie. Tu me fais grand plaisir de venir me
voir, j'ai tant  te remercier de tout ce que tu as fait pour mon
frre! Je le sais, tu lui as sauv la vie cent fois pour une en le
cachant et en t'exposant pour lui  toute heure. Ah! nous sommes
heureux, nous autres perscuts, qu'il y ait encore quelques mes
dvoues en France! Et Dumont? car Dumont a fait autant que toi, 
ce qu'il parat?

-- Certainement, rpondis-je; sans M. Costejoux d'abord, et sans
Dumont ensuite, je n'aurais peut-tre russi  rien.

-- Et comment va-t-il, ce pauvre homme? est-ce que nous ne le
verrons pas?

-- Si fait, rpondit M. Costejoux, mais voil le dner servi et
notre amie doit avoir faim.

Il offrit son bras  Louise, et nous passmes dans la salle 
manger qui tait  l'tage au-dessous. Le service ne se faisait
pas vite, bien qu'il occupt deux domestiques, mais M. Costejoux
aimait  rester longtemps  table quand il tait dans sa famille;
c'tait, disait-il, pour tout le temps qu'il mangeait seul,
debout, ou en travaillant.

Le repas tait servi avec une certaine lgance qui me frappa, car
c'tait la premire fois que je mangeais  une table bourgeoise,
et M. Costejoux tait assez riche pour qu'il y part, mme dans
cette installation improvise. Sa mre tait une savante femme de
mnage qui s'occupait de tout avec vigilance et lenteur, et qui
tenait avant tout  ce que son fils et sa pupille ne manquassent
d'aucun bien-tre et mme d'aucune recherche. M. Costejoux
semblait, lui, ne tenir  rien pour lui-mme, mais il prenait un
grand plaisir  voir Louise satisfaite de son hospitalit. Sans
paratre la regarder, il ne perdait pas de vue ses mouvements et
tout aussitt il devinait ce qu'elle voulait et s'empressait pour
qu'elle n'et pas mme la peine de parler. Il tait auprs d'elle
comme j'tais auprs d'milien quand j'avais le bonheur de le
prvenir en le servant. Tout ce que je voyais l m'tonnait, bien
que je fusse assez fine pour ne pas faire la niaise baubie. Mais
ce qui me frappait le plus tait de voir Louise si change.
J'avais quitt une enfant malingre, hale, noue, retarde
moralement par une vie de misre et de chagrin: je retrouvais une
belle demoiselle qui s'tait dveloppe tout  coup dans le bien-
tre et la scurit. Elle avait grandi de toute la tte. Elle
tait devenue longue et mince, de trapue qu'elle avait menac
d'tre. Elle tait encore ple, mais si blanche et d'une peau si
transparente et si fine que je croyais voir un lis. Ses mains,
polies comme de l'ivoire, me paraissaient invraisemblables. On et
dit qu'elles ne pouvaient servir  rien qu' tre regardes et
baises. Je me souvenais bien de les avoir soignes de mon mieux,
parce qu'elle tenait  les avoir propres et saines, mais je
n'avais pas de gants  lui donner, et je n'aurais jamais imagin
qu'on pt les amener  ce point de perfection.

Elle s'aperut de l'admiration qu'elle m'inspirait, et, se
penchant vers moi, elle me passa son bras autour du col avec
beaucoup de gentillesse, mettant sa joue contre la mienne, mais
sans jamais y poser sa bouche, ce que je remarquais fort bien. Je
me rappelai que jamais elle ne m'avait honore d'un baiser, mme
dans ses meilleurs jours et ses plus fines clineries.
M. Costejoux ne remarquait pas cela. Il la trouvait charmante avec
moi et me disait:

-- N'est-ce pas qu'elle est change?

-- Elle est embellie, lui rpondis-je.

-- Eh bien, et toi? dit-elle en me regardant comme si elle ne m'et
pas encore vue: sais-tu que tu n'es pas reconnaissable, Nanon? tu
es vraiment une trs belle fille. La maladie t'a donn de la
distinction et tes mains seraient mieux faites que les miennes si
tu les soignais.

-- Soigner mes mains? repris-je en riant: moi? ...

Je m'arrtai, craignant de mettre un reproche dans ma comparaison,
mais elle le devina et me dit avec une grande douceur:

-- Oui, toi, tu soignes tout ce qui n'est pas toi, et moi, je suis
une personne gte par la charit des autres au point d'avoir
l'air de croire que cela m'est d; mais je suis loin d'oublier ce
que je suis, va!

-- Et qui donc tes-vous? lui dit M. Costejoux avec une tendre
inquitude. Voyons, confessez-vous un peu, puisque vous voil dans
un jour de mlancolie et d'abandon. Dites du mal de vous, c'est
votre procd pour avoir nos _mamours._

-- Vous voulez que je me confesse? reprit-elle; je veux bien; je
suis si sre d'une maternelle absolution de _ma tante _(elle
appelait ainsi madame Costejoux)! et, quant  vous, il n'y a pas
de _papa _plus indulgent. Nanon est une gteuse d'enfants, de
premier ordre. J'en sais quelque chose. L'ai-je fait assez enrager
avec mes colres et mes caprices! J'tais dtestable, Nanon,
j'tais odieuse, et toi, patiente comme un ange, tu disais: Ce
n'est pas sa faute, elle a trop souffert, cela passera! Tu
empchais milien de me gronder, et tu voulais persuader  ce
pauvre prieur que mes malices devaient l'amuser. Elles ne
l'amusaient pas, elles le rendaient plus malade. Je rendais tout
le monde malheureux, et, si mes autres souvenirs d'enfance sont
des cauchemars, mes souvenirs du moutier sont tous des remords.

-- Ne parlez pas comme cela, lui dis-je, vous me faites du chagrin;
j'aurais voulu souffrir pour vous davantage; on ne regrette pas sa
peine quand on aime.

-- Je sais cela; aimer est ta religion. Pourquoi n'est-ce pas la
mienne au mme degr? Je serais heureuse, parce que je me
sentirais acquitte envers ceux qui me comblent de bonts. Voil
ma tristesse et ma honte, vois-tu! je suis comme une plante brise
qui ne peut reprendre racine dans aucune terre, si bonne qu'elle
soit. Mon esprit et mon coeur languissent. Je ne comprends rien 
ma destine. J'en suis  me demander pourquoi on a piti de moi,
pourquoi l'on essaye de me rendre  la vie, quand ma race est
maudite et anantie; pourquoi enfin, on ne m'a pas laiss
m'tioler et m'teindre comme tant d'autres victimes plus
intressantes que moi?

Pendant qu'elle disait ces choses tristes avec un sourire
singulier et des yeux qui erraient comme si elle ne s'adressait 
personne, M. Costejoux,  demi tourn sur sa chaise, regardait le
feu qui ptillait dans la chemine et paraissait plong dans un
problme moiti douloureux moiti agrable. Sa mre regardait
Louise avec une certaine anxit. Elle craignait videmment de la
voir dclarer  M. Costejoux qu'elle ne l'aimerait jamais.

Il ne voulait point croire  cela, lui; il prit la chose gaiement.

-- Ainsi, lui dit-il, vous tes triste parce que vous tes aime et
que vous n'aimez pas? Voil un grand malheur, en effet, mais
difficile  comprendre, car, si vous n'aimiez pas du tout, vous
n'auriez aucun regret de faire de la peine aux autres.

Elle le regarda attentivement, et pourtant, comme si elle ne l'et
pas entendu, elle se retourna vers moi.

-- Tu es aimante  l'excs, toi, me dit-elle. Tu as le malheur
contraire au mien. Certainement mon frre doit tre reconnaissant,
amoureux peut-tre, mais quel sera ton avenir?

M. Costejoux tait imptueux, il ne put supporter cette sortie,
qui me rendit ple et confuse; il oublia la promesse qu'il m'avait
faite et rpondit vivement  ma place:

-- Son avenir sera d'tre adore de son mari: tout le monde n'est
pas priv de coeur ni de raison.

Louise devint rouge de dpit.

-- Il est possible, dit-elle, que mon frre ait conu le gnreux
dessein d'pouser celle qui lui a sauv la vie: mais le voil
marquis, monsieur Costejoux, il devient l'an de la famille...

-- Par consquent, le matre de disposer de son avenir,
mademoiselle de Franqueville! et, s'il n'pousait pas sa meilleure
amie, il serait le plus lche des gentilshommes.

M. Costejoux tait en colre, Louise n'osa rpliquer. Madame
Costejoux s'effora de renouer la conversation, mais tout le monde
tait bless, elle choua.

Le dner tait fini, elle me prit le bras et m'emmena dans sa
chambre qui tait dispose pour servir de salon. Elle me montra
avec une certaine complaisance comme tout tait bien arrang, la
chambre de Louise  ct de la sienne, avec un luxe de miroirs, de
toilettes, de petits meubles  chiffons; on et dit d'une
boutique.

-- Nous sommes  l'troit, me dit-elle, mais ne craignez rien, nous
vous logerons pour le mieux. On mettra un lit dans ma chambre et
vous dormirez prs de moi. J'ai le sommeil tranquille; mais, si
vous voulez causer, nous causerons; je m'arrange de tout. Rien ne
me gne ni ne me contrarie pourvu que mon cher fils soit content.
Je l'ai laiss exprs un peu seul avec Louise. Quand ils sont
ensemble, il plaide mieux et elle se laisse charmer, il parle si
bien!

-- Je le sais, rpondis-je. Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense
est beau et bien! Mais croyez-vous vraiment travailler  son
bonheur? ...

-- Ah! je sais bien! je sais bien! reprit-elle avec plus de
vivacit que ne le lui permettait d'habitude son parler lent et
mesur. Elle a bien des prjugs, de gros prjugs, et avec cela
certains petits dfauts. Mais on change tant quand on aime! N'est-
ce pas votre avis?

-- Moi, je ne sais pas, rpondis-je; je n'ai pas eu  changer
d'ide.

-- Mon fils me l'a dit. Vous avez toujours aim le jeune
Franqueville. Il n'est pas comme sa soeur, lui! Il n'a pas
d'orgueil. Peut-tre l'engagera-t-il _ _pouser mon fils; qu'en
pensez-vous?

-- Je le pense.

-- A-t-il beaucoup d'autorit sur elle?

-- Aucune.

-- Et vous?

-- Encore moins.

-- Tant pis, tant pis! dit-elle d'un ton mlancolique en prenant
son tricot.

Et elle ajouta en passant ses aiguilles dans ses cheveux gris
boucls sous un grand bonnet de dentelles, qui ressemblait pour la
forme  ma cornette de basin pliss:

-- Vous avez peut-tre des prventions contre elle. Elle vous a
fche tout  l'heure?

-- Non, madame. Je m'attendais  ce qu'elle a dit. Je ne lui en
veux pas, c'est son ide. D'ailleurs, vous la connaissez mieux que
moi  prsent: vous avez d changer son caractre, vous qui tes
si bonne.

-- Je suis patiente, voil tout. Je sais que vous l'tes aussi, mon
fils m'a tant parl de vous! Savez-vous... oui, il vous l'a dit,
et il me raconte tout. Si vous n'eussiez pas t engage de coeur,
il vous et aime. Il aurait oubli cette charmante Louise, il et
t plus heureux, et moi plus heureuse par consquent. Elle nous
causera des peines, je m'y attends bien. Enfin, la volont de Dieu
se fasse! Pourvu qu'elle ne me renvoie pas d'avec mon fils! Ce
serait ma mort. Que voulez-vous! c'est le seul qui me reste de
sept enfants que j'ai eus. Tous beaux et bons comme lui. Ils ont
tous pri de maladie violente ou par accident. Quand le malheur
est dans une famille! on a raison de dire: Dieu est grand, et nous
ne le comprenons pas.

Elle comptait les points de son tricot, tout en parlant d'une voix
basse et monotone, et des larmes coulaient sous ses lunettes
d'caille, le long de ses joues grasses et ples. On voyait
qu'elle avait t belle et soigneuse de sa personne, mais sans
l'ombre de coquetterie: on sentait une personne qui n'avait vcu
que pour ceux qu'elle aimait et qui n'tait point lasse d'aimer
malgr tout ce qu'elle avait souffert.

Je baisai doucement ses mains et elle m'embrassa maternellement.
Je cherchai  lui donner de l'esprance, mais je vis bien qu'au
fond elle pensait comme moi; elle ne faisait pas de l'esprance
personnelle la condition de son dvouement.

Louise rentra avec M. Costejoux. Ils riaient tous deux. Le front
de la vieille dame s'claircit.

-- Chre tante, lui dit Louise, nous venons de nous disputer trs
fort,  propos de noblesse, comme toujours! Comme toujours,
monsieur votre fils a eu plus d'esprit et d'loquence que moi;
mais, comme toujours, j'ai eu plus de raison que lui. Je suis
positive, il est romanesque. Il croit que nous entrons dans un
_monde nouveau!_ C'est son thme habituel. Il croit que la
Rvolution a chang tant de choses, que beaucoup ne pourront tre
rtablies. Moi, je crois que tout redeviendra, avec le temps,
comme par le pass, que la noblesse est une chose aussi
indestructible que la religion, et que mon frre est toujours
aussi marquis qu'il l'et t au dcs de son pre et de son frre
an dans des circonstances ordinaires. L-dessus, le grand avocat
plaide le sentiment, le devoir, tout ce que vous voudrez. Il
m'apprend que Nanon est un riche parti pour milien dans l'tat
des choses. Moi, je ne m'occupe pas de cela. Je n'ai qu'une
ressemblance avec milien, je ne fais aucun cas de l'argent. Vous
allez me dire que j'ai un imprieux besoin de tout_ _ce que
l'argent procure. C'est possible; en cela je ne suis pas logique:
mais milien est trs logique, lui. Il n'a jamais souci ni envie
de rien. Il est devenu paysan, il sera trs heureux avec Nanon.
Oh! j'en suis certaine, Nanon est un ange de bont et de droiture.
Ne dis rien, Nanette, je sais que tu te fais scrupule de
l'pouser, bien que tu sois folle de lui. Je sais que, s'il se
rappelle qu'il est marquis et qu'il hsite un tant soit peu, tu te
rsigneras. C'est donc ce qu'il faut voir, ce sera  lui de
dcider, et, s'il se dcide en ta faveur, j'en prendrai mon parti;
je t'accepterai pour ma belle-soeur et je ne t'humilierai jamais.
Je sais vivre,  prsent, je ne te ddaigne pas; je t'estime, j'ai
mme de l'amiti pour toi et je n'oublie pas tes soins; mais tout
cela ne fera pas que j'aie tort de dire ce que je dis.

-- Que dites-vous donc? rpondis-je, car il faut conclure. Votre
frre s'abaissera en oubliant qu'il est marquis?

-- Je ne dis pas qu'il s'abaissera, je dis qu'il descendra
volontairement de son rang et que le monde ne lui en saura point
de gr.

-- Le monde des sots, s'cria M. Costejoux.

-- C'est le monde dont je suis, reprit-elle.

-- Et dont il ne faut plus tre!

L-dessus, il lui parla encore trs svrement, comme un pre qui
gronde son enfant, mais qui l'adore, et je vis qu'il ne se
trompait pas en supposant qu'elle voulait tre adore ainsi, car
elle se laissait dire des choses dures,  condition qu'elle y
sentirait percer la passion. Leur querelle se termina encore par
un raccommodement piqu de quelques pingles, mais o elle
semblait se rendre.

Quand il se fut retir, elle me prit  partie, mais sans aigreur,
et finit par m'embrasser _elle-mme, _en me disant:

-- Allons, aime-moi toujours, car tu seras ma Nanon qui m'a gte
et pour qui je ne veux pas tre ingrate. Si tu pouses mon frre,
je vous blmerai tous deux, mais je ne vous en aimerai pas moins,
voil qui est dit une fois pour toutes.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, je m'habillai sans bruit
et je sortis sans veiller la bonne madame Costejoux. Je voulais
voir le parc et j'y trouvai Boucherot qui me le montra en dtail.

Louise vint m'y rejoindre, et, Boucherot s'tant discrtement
retir:

-- Nanon, me dit-elle, j'ai rflchi depuis hier. Puisque te voil
riche, et que tu dois le devenir davantage (c'est M. Costejoux qui
dit cela), tu devrais lui racheter Franqueville pour mon frre.
Comme cela, tu mriterais vraiment de devenir marquise.

-- Parlons de vous et non de moi, lui rpondis-je en riant de ce
compromis inattendu. Est-ce que Franqueville n'est pas  vous, si
vous le souhaitez?

-- Non! reprit-elle vivement, car je ne veux point m'appeler madame
Costejoux; j'aimerais mieux rester avec mon frre et toi, ne pas
me marier, me faire paysanne comme vous, soigner vos poules et
garder vos vaches. Ce ne serait pas droger!

-- Si c'est une ide bien arrte de refuser M. Costejoux, il
serait honnte et digne de vous de le lui dire, ma chre enfant!

-- Je le lui dis toutes les fois que je le vois.

-- Non, vous vous abusez. Si vous le lui dites, c'est de manire 
lui laisser de l'esprance.

-- Tu veux dire que je suis coquette?

-- Trs coquette.

-- Que veux-tu! je ne puis m'en dfendre. Il me plat, et, s'il
faut tout te dire, je crois bien que je l'aime!

-- Eh bien, alors? _..._

-- Eh bien, alors, je ne veux pas cder  cette folie de mon
cerveau. Est-ce que je peux pouser un jacobin, un homme qui et
envoy mes parents  l'chafaud s'ils fussent tombs dans ses
mains? Il a sauv milien de la mort et il m'a sauve de la
misre; mais il hassait mon pre et mon frre an.

-- Non, il hassait l'migration.

-- Et moi, je l'approuve, l'migration! Je n'ai qu'un reproche 
faire  mes parents, c'est de ne pas m'avoir emmene avec eux. Ils
m'eussent peut-tre marie l-bas selon ma naissance, au lieu que
me voil rduite  recevoir l'aumne.

-- Ne dites pas cela, Louise, c'est trs mal. Vous savez bien que
M. Costejoux ne vous fera jamais une condition de l'pouser.

-- Eh bien, c'est ce que je dis! Je ne l'pouserai pas, et il me
faudra accepter ses dons ou mourir de misre. pouse mon frre,
Nanette, il le faut. Tu lui assureras une existence et je te jure
que je travaillerai avec vous pour gagner le pain que vous me
donnerez. Je reprendrai mes sabots et mon bavolet, et je n'en
serai pas plus laide. Je sacrifierai la blancheur de mes mains.
Cela vaudra mieux que de sacrifier la fiert de mon rang et mes
opinions.

-- Quelle que soit votre volont, ma chre Louise, vous pouvez bien
compter qu'elle sera faite si j'pouse votre frre, et vous
n'aurez pas  travailler pour gagner votre vie. Il suffira que
vous vous contentiez de nos habitudes de paysans; nous tcherons
mme de vous les adoucir, vous le savez bien. Mais vous ne serez
point heureuse ainsi.

-- Si fait! tu me crois encore paresseuse et princesse?

-- Ce n'est pas cela: je crois ce que vous m'avez dit; vous aimez
M. Costejoux et vous regretterez d'avoir fait son malheur et le
vtre pour contenter votre orgueil...

Je m'arrtai, trs surprise de la voir pleurer, mais son chagrin
se tourna en dpit.

-- Je l'aime malgr moi, dit-elle, et nous serions plus malheureux
maris que brouills. Est-ce que_ _je sais, d'ailleurs, si c'est
de l'amour que j'ai pour lui? Connat-on l'amour  mon ge? Je
suis encore une enfant, moi, et j'aime qui me gte et me choie. Il
a beaucoup d'esprit, Costejoux! il parle si bien, il sait tant de
choses, qu'on s'instruit tout d'un coup en l'coutant, sans tre
oblige de lire un tas de livres. Certainement il m'a beaucoup
change et, par moments, il me semble qu'il est dans le vrai et
que je suis dans l'erreur. Mais je me repens de cela et je rougis
de mon engouement. Je m'ennuie beaucoup ici. La mre Costejoux est
excellente, mais si douce, si monotone, si lambine dans ses
perfectionnements domestiques, que j'en suis impatiente. Nous ne
voyons personne au monde, les circonstances ne le permettent pas,
car on me cache encore un peu, comme un hte compromettant. Les
jacobins ne se croient pas battus et dureront peut-tre encore
quelque temps. Dans cette solitude, je deviens un peu folle. Je
suis trop gte, on ne me laisserait pas toucher une casserole ou
un rteau dans le jardin, et ma paresse m'est devenue
insupportable. Avec cela, je n'ai pas reu l'ducation premire
qui fait qu'on sait s'occuper et qu'on peut raisonner ses ides.
Je n'ai pas voulu prendre mes leons avec toi au moutier, j'ai
l'me vide, je ne vis que des rves de divagations. Enfin, je
m'ennuie  mourir, je te dis, et, quand Costejoux vient nous voir,
je m'veille, je discute, je pense, je vis. Je prends cela pour de
l'attachement: qui sait si tout autre ne m'en inspirerait pas
autant, dans l'tat d'esprit o je me trouve?

-- Si vous me demandez conseil, Louise, il faut couter votre coeur
et sacrifier votre orgueil, voil ce que je pense.

M. Costejoux mrite d'tre aim, ce n'est pas un homme ordinaire.

-- Tu n'en sais rien! Tu connais le monde et les hommes encore
moins que moi.

-- Mais je les devine mieux que vous. Je sens dans M. Costejoux un
grand coeur et un grand esprit. Tous ceux qui me parlent de lui me
confirment dans mon ide.

-- Il passe pour un homme suprieur, je le sais. Si j'tais sre
qu'il le ft rellement!... mais non, cela ne m'absoudrait pas; je
ne dois pas pouser l'ennemi de ma race. Promets-moi de me donner
asile, et, le lendemain de ton mariage avec mon frre, je me
sauverai d'ici pour aller chez vous.

-- Je n'ai rien  vous promettre, moi. milien, s'il est mon mari,
sera mon matre et je serai contente de lui obir. Vous savez bien
qu 'il sera heureux de vous avoir avec lui. Soyez donc tranquille
de ce ct-l, et,  prsent que vous tes sre d'tre libre dans
l'avenir, songez au prsent sans prvention. Voyez comme vous tes
aime, gte, et comme vous seriez heureuse si vous aviez l'esprit
de l'tre.

-- Tu as peut-tre raison, rpondit-elle. Je rflchirai encore,
Nanon, mais donne-moi ta parole de ne pas dire  Costejoux que je
l'aime.

-- Je vous la donne, mais rendez-la-moi tout de suite. Laissez-moi
lui donner ce bonheur qu'il mrite si bien, et qui lui fera avoir
encore plus d'loquence pour vous persuader.

-- Non, non! je_ _ne veux pas! Il est dj assez fat avec moi. Dis-
lui que je t'ai laisse dans l'incertitude, puisqu'au fond, c'est
la vrit.

Il fallut me contenter de cette conclusion qui n'en tait pas une.


XXVI

Pendant le djeuner, elle me fit de plus franches amitis que je
n'en avais encore reu d'elle, et me dit  plusieurs reprises que,
si j'tais au-dessous d'elle par la naissance, j'tais fort au-
dessus par l'intelligence et l'instruction. Mais M. Costejoux ne
put jamais lui faire reconnatre ou avouer que ce que l'on a
acquis par le travail et la volont vaut plus que ce que le hasard
vous a donn.

Ils insistrent tellement pour me garder, que je dus passer encore
la journe avec eux. Ils taient si bons et Louise se montrait si
aimable, que je n'eus aucun dplaisir en leur compagnie; mais
l'habitude d'agir et de m'occuper d'autre chose que de paroles me
fit trouver le temps long, et, malgr de tendres adieux  mes
htes, je fus contente de remonter en voiture pour retourner chez
nous.

Comme je disais cela en route,  Dumont:

-- Pourquoi, rpondit-il, ne dites-vous pas _chez moi, _puisque
vous voil matresse de maison, propritaire, et aussi dame que
qui que ce soit?

-- Non, mon ami, lui rpondis-je aprs un moment de rflexion. Je
veux rester paysanne. J'ai mon orgueil de race aussi, moi! C'est
une dcouverte que Louise m'a fait faire et_ _ laquelle je
n'avais jamais song. Si, comme elle dit, milien se souvient
d'tre marquis et qu'il me croie au-dessous de lui, je resterai sa
servante par amiti; mais je ne me marierai pas avec un homme qui
mpriserait ma naissance. Je la trouve bonne, moi, ma naissance!
Mes parents taient honntes. Ma mre fut pleine de coeur et de
courage, tout le monde me l'a dit; mon grand-oncle tait un saint
homme. De pre en fils et de mre en fille, nous avons travaill
de toutes nos forces et n'avons fait de tort  personne. Il n'y a
pas de quoi rougir.

Cette ide me resta dans la tte et me donna une certaine force
d'esprit que je n'avais pas encore senti en moi. Ce fut le profit
de mon voyage  Franqueville. Louise m'crivit, d'une criture de
chat et sans un mot d'orthographe, pour me dire que ma visite lui
avait fait du bien et que, se sentant libre, grce  ma promesse,
elle se trouvait plus contente de sa position prsente et des
soins de ses _aimables htes._

Les vnements de Paris, les meutes du 1er avril et du 20 mai
eurent chez nous le retentissement tardif accoutum. On arriva
jusqu'en juin sans comprendre ce que signifiaient ces luttes si
graves. Enfin l'on comprit que c'en tait fait du jacobinisme et
du pouvoir du peuple parisien. Les paysans s'en rjouirent et
personne chez nous ne plaignit les dports, si ce n'est moi, car
il devait y avoir parmi eux des gens de coeur comme M. Costejoux,
qui avaient cru leur opinion seule capable de sauver la France et
qui avaient sacrifi leurs instincts gnreux  ce qu'ils
regardaient comme leur devoir. J'eus bien quelque inquitude pour
lui, et, pendant quelques semaines, il s'absenta du pays pour se
faire oublier. Cela servit ses amours, car Louise m'crivit
qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas le voir, qu'elle tait
alarme pour lui et qu'elle lui tait vritablement _trs
attache._

Sans tre bien ardent comme l'on voit, cela tait sincre. Elle ne
songeait point _ _se rjouir des vengeances de la raction. Pour
la distraire de la solitude, madame Costejoux lui offrit de me
rendre ma visite; je les y engageai vivement, et, par un beau jour
de l't de 95, elles arrivrent au moutier.

Louise tait mise trs simplement et paraissait revenue de ses
ides vaines et fausses. Elle admira beaucoup la propret, l'ordre
et le confort que j'avais enfin pu tablir au moutier malgr la
rigueur des temps. Mon intrieur tait loin d'tre somptueux, mais
j'avais su tirer parti de tout. Avec de vieux meubles briss et
abandonns dans les greniers, j'avais su, en dirigeant les
ouvriers du village qui n'taient point maladroits, rinstaller un
mobilier trs pass de mode, mais plus beau que les colifichets
modernes. J'avais fait de la salle du chapitre, une manire de
grand parloir, dont les stalles sculptes avaient t ddaignes
comme des antiquailles par la saisie rvolutionnaire, et cette
dcoration en bois avec son revtement finement ouvrag qui
couvrait en partie la muraille, tait aussi belle que saine. Il
n'en cotait rien de la tenir propre et brillante. Le pav de
marbre noir tait intact, j'avais obtenu de Mariotte que les
poules n'y pntreraient pas, non plus que dans les appartements
du rez-de-chausse, car il y a plus d'apathie que de ncessit 
vivre avec les animaux, et je me rappelais que mon grand-oncle ne
les souffrait pas dans sa pauvre chaumire, ce qui ne m'avait pas
empche d'lever trs bien les miens.

Le moutier tait donc rang et rafrachi quand Louise y rentra,
surprise de le voir plus conserv et plus imposant qu'elle n'en
avait gard souvenance.

Je lui avais prpar la chambre d'milien, que j'avais rendue tout
 fait gentille et j'avais aussi trs soigneusement arrang la
mienne pour madame Costejoux qui s'y trouva fort bien. Quoique mon
ordinaire avec Dumont et Mariotte ft des plus sobres, j'avais
assez soign le prieur, qui aimait  bien vivre, pour savoir
ordonner et faire par moi-mme un bon dner. J'tais trs aime au
pays, je n'avais qu'un mot  dire pour que chasseurs et pcheurs
fussent toujours prts  m'apporter leurs plus belles prises, et,
comme je n'abusais pas de leur obligeance, mes rares jours de luxe
ne me cotaient que la peine de remercier. Ils prtendaient tre
encore mes obligs.

Louise fit beaucoup de rflexions sur tout cela; elle parut
s'veiller au bon sens et voulut m'aider aux soins du mnage pour
me faire voir, disait-elle, qu'on avait tort de la traiter comme
une poupe  Franqueville. Mais, moi, je vis bien qu'elle n'tait
pas ne pour s'aider elle-mme. Elle tait maladroite, distraite,
et tout de suite fatigue. Elle ne comprenait pas que j'eusse le
temps de faire tant de choses et encore celui de lire et de
m'instruire tous les jours un peu plus que la veille.

-- Tu es une personne suprieure, me disait-elle, je vois que je ne
t'avais pas comprise et que M. Costejoux te jugeait bien. Je
voudrais avoir ton secret pour trouver les journes trop courtes.
Moi, je ne sais pas les remplir. J'ai autant d'esprit qu'une autre
quand je cause, mais je ne peux rien apprendre seule, et il faut
que les ides me viennent par les paroles que j'entends et
auxquelles je rponds.

-- Donc, lui disais-je, il vous faut un avocat pour mari, et vous
ne tomberez jamais mieux.

Elle fut charmante pour Dumont, avec qui elle dna sans hsiter,
et pour la Mariotte,  qui elle demanda pardon de l'avoir fait
beaucoup enrager. Elle tait si gentille quand elle voulait, qu'on
l'aimait sans se demander si elle tait bien capable de vous payer
de retour. Elle tait de ces personnes qui, avec quelques jolis
mots et un doux sourire, se font tenir quittes de dvouement. Elle
courut dans tout le village et plut  tous ceux qu'elle avait
irrits autrefois. J'tais comme les autres, je lui donnais tout
mon coeur sans presque rien demander au sien. Je me contentais de
l'heureux changement de son humeur et de ses manires. Quand on
n'est pas trs aimant, c'est un grand honneur d'tre trs aimable.

La guerre avec la Hollande tait finie, la paix tait faite.
J'avais espr revoir milien tout de suite, et pourtant il ne
revenait pas comme il me l'avait fait esprer. Dumont me disait
que cela ne pouvait pas se passer ainsi, que l'arme de Sambre-et-
Meuse allait tre envoye ailleurs si elle n'tait dj en route
pour entrer en campagne. Malgr les retards et les manquements de
la poste, qui tait en dsarroi comme toutes choses, nous avions
eu le bonheur de recevoir toutes les lettres d'milien, et je ne
voulais pas prvoir le cas o elles ne me parviendraient pas.
Aussi mon inquitude fut-elle grande et douloureuse quand je m'en
vis prive durant trois mortels mois. Dumont me disait tout ce
qu'il pouvait imaginer pour me rassurer, mais je voyais bien qu'il
tait inquiet aussi. Si nous avions pu savoir o tait le rgiment
d'milien, nous serions partis pour aller le voir, ne ft-ce que
le temps de l'embrasser au milieu des boulets.

Les jours se succdaient et ce silence me devenait atroce 
supporter. Quand on s'veille tous les matins avec l'ide fixe
d'une esprance aussitt due, chaque jour dcuple l'impatience.
Je m'efforais en vain de me distraire par le travail. Je sentais
que, si je perdais le but de ma vie, je n'aimerais plus ni le
travail ni la vie, et je m'en allais rver sur la tombe que
j'avais fait lever au prieur. Je parlais dans mon esprit  cette
bonne me qui avait voulu me laisser heureuse. Je lui disais tout
bas: Mon bon cher prieur, si milien n'est plus, je n'aurai plus
besoin que d'aller au plus tt vous rejoindre.

Un soir que j'tais assise auprs de ce tombeau, la tte appuye
sur la croix de pierre qui avait remplac la croix de bois des
premiers jours, je me trouvai plus faible et plus attendrie que de
coutume. J'avais eu jusque-l le courage de_ _me soutenir un peu
en me disant qu'milien mort, je mourrais de chagrin en peu de
temps. J'en avais bien la conviction, mais je me mis  pleurer
comme une enfant en songeant  tout ce que j'avais espr de
bonheur  lui donner, et, les choses relles se mlant a ma peine
morale, je voyais repasser devant moi tous les efforts de mon
pass et tous les rves de mon avenir. Tant de soins, tant de
rflexions, de prvisions, de travail, de calcul et de patience ne
devaient donc pas aboutir?  quoi bon tout cela?  quoi bon
travailler et vouloir,  quoi bon aimer, puisqu'une balle ennemie
pouvait tout dtruire en moins de temps qu'il ne m'en fallait pour
me reprsenter mon dsastre?

J'essayai de me tourner vers l'image de ma runion  celui que
j'aimais, dans une vie meilleure, plus douce et plus sre; mais je
n'tais pas une nature mystique. Trs soumise  Dieu, et aussi
religieuse que mon ducation le comportait, je n'avais pas grand
enthousiasme pour les choses inconnues. Je ne pouvais pas me
reprsenter la flicit cleste telle qu'on me l'avait enseigne.
Elle me faisait mme, je l'avoue, plus de peur que d'envie, car je
n'ai jamais pu comprendre qu'on vct ternellement sans rien
faire. Je m'aperus, dans ma douleur, de ce fait que j'aimais la
vie et les choses de ce monde, non pour moi seule, mais pour
l'objet de mon affection, et que je n'tais pas capable de me
contenter de l'esprance du ciel avant d'avoir accompli ma tche
sur la terre.

Je rsumais dans ma pense toutes les chres rigueurs de cette
tche sacre.

-- Quel dommage, me disais-je, d'abandonner tout cela au dbut,
quand tout tait espoir et promesse! Il et t si content de voir
son jardin embelli, sa petite chambre remeuble, son vieux Dumont
encore solide et bien guri de son dangereux penchant, sa pauvre
Mariotte toujours gaie, ses animaux en bon tat, son chien bien
soign, ses livres bien rangs.

Et je voyais tout cela retomber dans l'abandon et le dsordre s'il
ne devait plus revenir. Je songeais  tout ce qui prirait avec
nous, mme  mes poules, mme aux papillons du jardin qui n'y
trouveraient plus de fleurs, et je pleurais sur ces tres comme
s'ils eussent fait partie de moi-mme.

Et cependant j'avais toujours l'oreille tendue au moindre bruit,
comme une personne qui attend la mort ou la vie. Au milieu de mes
larmes, il me sembla entendre un mouvement inusit dans la cour du
moutier. En deux sauts, je fus l, palpitante, prte  tomber
morte si c'tait la mauvaise nouvelle. Tout  coup la voix
d'milien rsonne faiblement, comme s'il parlait avec prcaution
dans la salle du chapitre.

C'est sa voix. Je ne peux pas m'y tromper. Il est l, et il ne me
cherche pas, il parle  Dumont, il lui raconte quelque chose que
je ne peux pas comprendre. Je saisis seulement ces mots: Va la
chercher, et ne lui dis rien encore. Je crains le premier moment!

Et pourquoi donc craindre? qu'avait-il de terrible  m'apprendre?
Mes jambes refusaient de franchir le seuil. Je me penche en
m'appuyant contre le chambranle de l'ogive. Je le vois, c'est lui;
il est debout et Dumont lui arrange son manteau sur les paules.
Pourquoi un manteau en plein t? Pourquoi ce soin de s'arranger
au lieu d'accourir vers moi? Est-ce pour me cacher les guenilles
de son petit habit d'officier? Qu'est-ce que Dumont lui dit 
l'oreille? Je veux crier: milien! son nom se change dans mon
gosier en un long sanglot; il y rpond en s'lanant vers moi les
bras ouverts... non, un seul bras! Il me serre contre sa poitrine
avec un seul bras! l'autre, le droit, est amput jusqu'au coude,
voil ce qu'on voulait me cacher dans le premier moment.

 l'ide de ce qu'il avait d souffrir, de ce qu'il souffrait
peut-tre encore, j'eus un violent chagrin, comme si on me l'et
rendu  moiti mort. Je n'avais plus aucun souci de pudeur, je le
couvrais de caresses et de larmes, je criais comme une folle:

-- Assez de cette guerre, assez de malheurs! vous ne partirez plus,
je ne veux pas!

-- Mais tu vois bien que je ne suis plus bon pour la guerre, me
disait-il. Si tu me trouves encore bon pour t'aimer, me voil
revenu pour toujours.

Quand on put se calmer et s'entendre:

-- Voyons, ma chrie Nanette, me dit-il, n'auras-tu pas de dgot
et de ddain pour un pauvre soldat mutil? Je suis guri. Je n'ai
voulu revenir que bien sr du fait, car, pendant trois mois, aprs
la paix, j'ai t en traitement pour la blessure reue  la
premire affaire, nglige par moi et envenime par le froid de la
campagne de Hollande, que j'ai voulu faire quand mme avec mon
bras en charpe. J'ai affreusement souffert, c'est vrai!
J'esprais conserver mon bras pour travailler: impossible! Alors
j'ai consenti  en tre dbarrass, et, l'opration ayant bien
russi, j'avais crit de la main gauche  Dumont pour qu'il te
prvnt tout doucement de ma gurison et de mon prochain retour.
Il parat que vous n'avez pas reu ma lettre et que je te cause
une cruelle surprise. C'est encore une preuve  mettre sur le
carnet de mes titres, car la perte de mon bras m'a t moins
sensible que tes larmes.

-- C'est fini! lui dis-je. Pardonnez-moi d'avoir gt par ma
faiblesse, ce moment qui et d tre le plus beau de notre vie.
Ds l'instant que vous ne souffrez plus, je n'ai plus de chagrin,
et, si vous aviez pu perdre ce bras sans souffrir, je me
trouverais contente d'avoir  vous servir un peu plus que par le
pass.

-- J'tais sr de cela, Nanon! Je me suis dit cela pendant
l'opration; elle sera contente de me servir! Mais ne crois pas
que je te laisserai travailler pour deux. Je trouverai quelque
mtier sdentaire, je ferai des critures, je deviendrai habile de
ma main gauche, j'aurai peut-tre une petite pension, plus tard,
quand on pourra!

-- Vous n'avez pas besoin de cela, lui dit Dumont en clignant de
l'oeil; vous tiendrez les comptes de votre exploitation, vous
surveillerez vos travaux, vous compterez vos gerbes... et vos
revenus!

-- Et si je ne puis manier la bche ou la fourche, tu m'aideras 
mettre les sacs et autres fardeaux sur mes paules, car je suis
endurci  la fatigue, et dix fois plus fort que je ne l'tais. Ah
! vos affaires vont trs bien ici,  prsent? Le moutier fait
plaisir  voir. Il faut que M. Costejoux y ait fait de la dpense.
Est-ce qu'il compte y demeurer?

-- Non, lui dis-je, c'est pour vous que j'ai pris soin de la maison
et du domaine, car domaine et maison sont  vous.

--  moi? dit-il en riant. Comment cela se peut-il faire?

Dumont lui apprit la vrit  laquelle, sauf le bon souvenir du
prieur, il ne fut pas aussi sensible que Dumont l'aurait voulu,
car Dumont tait plus content de lui dire notre richesse que lui
de l'apprendre. Moi, cela ne m'tonnait pas. Je savais que son
dsintressement tait une vertu passe presque  l'tat de
dfaut, mais je l'aimais ainsi, et je savais que peu  peu il
apprcierait les avantages de la scurit.

D'abord, ce ne fut gure que de l'tonnement, surtout quand il sut
que j'avais achet le moutier avant de savoir si j'aurais de quoi
le payer, et qu'ayant de quoi le payer, je m'occupais chaque jour
d'acheter autre chose. Mais, comme il avait l'intelligence
prompte, il comprit vite mes plans et y prit confiance.

-- Tu aimes le tracas, me dit-il. Par nature, j'aimerais mieux
songer un peu moins  l'avenir. Mais je sais que tu feras le
miracle d'y songer sans que le prsent soit moins doux, et je
trouverai toujours que ce que tu veux est ce que je dois vouloir.
Prends-moi pour ton rgisseur, commande, mon bonheur  moi sera de
t'obir.

Aprs lui avoir longuement parl de sa soeur, nous remmes au
lendemain  lui apprendre la mort de son frre, dont nous vmes
qu'il n'tait point inform. Je n'avais plus aucune crainte de le
voir mtamorphos par la recouvrance de son droit d'anesse et de
son titre de marquis; mais notre joie aurait t trouble par des
larmes, et, bien qu'il et  peine connu son frre, nous ne
voulions pas attrister davantage ce premier jour de bonheur.

Comme je le regardais aux lumires quand je me trouvai  souper en
face de lui! Il avait beaucoup grandi au milieu de tout cela! Sa
figure s'tait allonge, ses yeux s'taient creuss. Il n'avait
plus rien d'un enfant, si ce n'est ce sourire naf qui rendait
toujours sa bouche jolie, et ce bon regard confiant qui rendait sa
physionomie belle en dpit du peu de rgularit de ses traits. Je
m'affligeais de le voir si maigre et si ple, je trouvais qu'il ne
mangeait pas et ne voulais point croire que l'motion seule l'en_
_empcht.

-- Si tu vas t'inquiter de moi, me dit-il, tu me feras de la
peine. Songe, Nanon, que, pour un soldat, un_ _bras laiss au
champ d'honneur est un grand sujet d'orgueil et que mon malheur a
fait des jaloux. D'autres qui s'taient battus aussi bien que moi
ont trouv que j'avais trop de chance, et j'ai d me faire
pardonner ma blessure et mon grade si rapidement obtenus. J'avais
une belle perspective d'avancement avec cela, si j'eusse t tant
soit peu ambitieux; mais je ne le suis pas, tu le sais! Je n'ai
voulu que faire mon devoir et recevoir mon baptme d'homme et de
patriote. Je ne sais ce que l'avenir rserve  la France. Je
quitte une arme qui est rpublicaine avec passion, et je viens de
traverser mon pays qui est dgot de la rpublique. Quoi qu'il
arrive, je garderai ma religion politique, mais je ne harai pas
mes compatriotes, quoi qu'ils fassent. Ma conscience est en repos.
J'ai donn un de mes bras  ma patrie, et je ne l'ai pas donn
pour la patrie seulement; je l'ai donn aussi pour la cause de la
libert dans le monde. Mais je ne lutterai plus, j'ai pay le
droit d'tre un citoyen, un laboureur, un pre de famille; j'ai
rompu avec tous les intrts d'une race qui m'et prescrit de fuir
ou de conspirer. J'ai expi ma noblesse, j'ai conquis ma place au
soleil de l'galit civique, et, si la France renonce  cette
galit, je garderai mon droit  l'galit morale. --  prsent,
Nanette, dit-il en se levant de table et en pliant sa serviette
trs adroitement pour me faire voir qu'il pouvait se passer d'une
main, la nuit est belle et douce: conduis-moi  la tombe du
prieur. Je veux donner un bon baiser  la terre qui le couvre.


XXVII

Quand nous quittmes le cimetire, il me demanda de descendre avec
lui  la rivire, en me jurant qu'il n'tait pas fatigu. Il
voulait revoir le vieux saule avec moi. 'avait t, disait-il,
l'ide fixe de ses jours de pire souffrance. 'avait t aussi la
mienne et je le priai de m'attendre un instant. Je courus chercher
les feuilles dessches que j'avais toujours gardes, et je les
lui fis toucher quand nous fmes au pied de l'arbre. L'air tait
tide, la nuit toute seme d'toiles, et la rivire qui n'avait
pas beaucoup d'eau bruissait si doucement qu'on l'entendait 
peine; il mit mes mains sur son coeur et me dit:

-- Tu vois, Nanon, toutes choses sont aujourd'hui comme elles
taient. Ce que je t'ai promis ici, je te le promets encore.
Jamais je ne te ferai de peine et jamais personne ne prendra ta
place dans ce coeur-l!

Je lui racontai que j'avais toujours pens _ _ce moment,  cette
premire promesse qu'il m'avait faite et que je n'avais pas
comprise, au point que plus tard j'avais cru que c'tait un rve,
et que, durant ma maladie, je m'tais vue, tantt allant au
mariage avec une couronne des chatons blancs de ce vieux saule,
tantt morte et ensevelie avec cette mme couronne virginale.

Il ne savait pas que j'avais t malade et en danger de mort. Je
n'avais pas voulu le lui crire. Je le fis pleurer en lui
racontant de quelle manire j'avais dcouvert la mort du prieur;
et puis je lui parlai encore de Louise, et, comme il tait curieux
de connatre ses sentiments  mon gard, je me fis scrupule de lui
laisser ignorer plus longtemps qu'il tait marquis et que Louise
souhaitait qu'il s'en souvnt. Il tait si franc et si juste,
qu'il ne se fit pas un devoir de regretter ce frre dont il
n'avait jamais reu que des marques d'indiffrence ddaigneuse,
et, quant  son marquisat, la chose lui fit hausser les paules.

-- Mon amie, me dit-il, je ne sais pas ce que l'on pense
aujourd'hui, en France, de ces vieux titres. Je sors d'un milieu
o leur valeur est dj tellement discrdite, que, si l'on m'et
trait de marquis au rgiment, j'aurais t forc de me battre
pour ne pas permettre que le ridicule s'attacht  mon nom.

-- Votre soeur croit, lui dis-je, que ces titres n'ont rien perdu
de leur prix, et qu'un jour viendra, peut-tre bientt, o on les
reprendra avec fureur. Elle croit mme que les rpublicains d'
prsent, si fiers de leur bourgeoisie, M. Costejoux tout le
premier, mettront leur orgueil  prendre le nom et les titres des
seigneuries qu'ils auront achetes.

-- Tout est possible! rpondit mon ami. Les Franais ont beaucoup
de vanit et les plus srieux ont leur grain d'enfantillage. Ils
oublieront peut-tre tout le sang que nous avons vers pour
repousser l'ennemi qui veut restaurer des vieilleries et nous
rendre la monarchie avec les seigneurs et leurs privilges, les
couvents et leurs victimes. Tu peux bien pardonner  ma soeur
d'tre une enfant, quand des hommes sont si peu raisonnables.
Quant  moi, je ne me pardonnerais pas d'tre si sot et si fou que
de sacrifier  une mode quelconque mon titre de citoyen si
chrement acquis. Personne ne pourra jamais me contraindre  en
prendre un autre, puisque je n'en reconnais pas de plus honorable.
Oublions ces misres, Nanon! Me voil libre entirement, et
j'espre que tu as pour toujours abjur tes scrupules et les
tonnements d'autrefois, quand tu pensais qu'un noble ne pouvait
pas pouser une paysanne. C'est au contraire une alliance plus
facile, je dirais presque plus naturelle, que l'union de la
noblesse avec la bourgeoisie. Ces deux classes se hassent trop,
et, dans cette question personnelle qui n'intresse pas le peuple
autant qu'on le croit, le paysan reste neutre. Ce qu'il veut,
c'est d'tre affranchi de ses anciennes corves, de la misre et
des extorsions. Il en est affranchi pour toujours, va! Le paysan,
c'est le nombre, et on ne pourra plus sacrifier le nombre  une
caste. Tu fais donc bien, puisque tu as le got des bonnes
affaires, de baser tes projets sur la confiance en l'avenir de la
terre. Moi aussi, j'aime la terre, je l'aime pour elle-mme, et,
s'il faut en avoir la possession pour tre  mme de la rendre
fconde et riante, va pour la possession! Je lui donnerai le bras
qui me reste, ma rflexion, mon intelligence et l'instruction que
je saurai acqurir pour allger aux bras des autres et  ta grande
activit, toute la fatigue qu'il sera possible d'pargner. Voyons,
ma Nanette, fixons l'poque, fixons le jour de notre mariage. Tu
vois que je n'ai pas de scrupules, moi, de m'offrir  toi sans
fortune et avec un bras de moins. Je sais qu' la campagne, il y a
un grand effroi de la mutilation. Si c'est un grand honneur 
l'arme, c'est presque un abaissement dans nos ides de paysan,
c'est du moins une infriorit qu'on peut respecter, mais qu'on
plaint toujours; seras-tu humilie de ne point faire de jalouses
et d'entendre dire que tu acceptes un grand fardeau, au lieu de
prendre un bon ouvrier pour te faire bonheur et profit?

-- Les gens d'ici valent mieux que cela, lui rpondis-je; ils ne le
diront point. Ils vous aiment et vous respectent parce qu'ils vous
connaissent. Ils comprendront qu'une bonne tte est plus utile que
cent bras, et, s'il faut faire des jaloux pour tre heureux, ce
que je ne crois pas, je ferai encore envie aux plus fires, n'en
doutez point. Ce que j'ai aim en vous, ce n'est pas un ouvrier
plus ou moins diligent; c'est le grand coeur et le grand esprit
que vous avez. C'est la bont et la raison. C'est votre amiti qui
est aussi sre et aussi fidle que la vrit... J'ai hsit, je
vous le confesse. J'tais comme folle quand j'ai quitt l'aire aux
Fades, j'tais presque plus effraye que contente, et pourtant
vous aviez vos deux bras! moi, j'avais encore, il faut croire, des
ides de paysan  peine affranchi du servage. Je craignais de vous
faire descendre dans l'estime des autres et peut-tre un jour dans
la vtre propre. J'ai bien souffert, car, pendant des mois
entiers, je me suis persuad que je devais renoncer  vous.

-- Tu voulais donc mon malheur?

-- Attendez! je ne voulais pas vous quitter pour cela, je me serais
dvoue  votre bonheur autrement! Mais laissez-moi oublier ce
mortel chagrin dont je me suis peu  peu gurie par ma volont.
Quand j'ai eu form le projet d'tre riche, quand M. Costejoux m'a
montr que je pouvais le devenir et qu'il m'en a facilit les
moyens, quand la gnrosit du prieur m'a mise  mme d'essayer
mes forces et de voir que je russissais  vous tre utile au lieu
de vous tre  charge, enfin quand j'ai senti le nant des ides
de Louise et entendu les bonnes raisons que M. Costejoux disait
pour les combattre, j'ai pris confiance: il m'a pouss une sorte
de fiert, et,  prsent, je sens que je ne rougirai plus jamais
d'tre ce que je suis. Si vous avez gagn le repos de votre
conscience et la juste estime de vous-mme en souffrant beaucoup
pour votre pays et pour sa libert, moi j'ai acquis les mmes
joies intrieures en faisant tout ce qui m'tait possible pour
vous et pour votre libert personnelle.

-- Et tu as raison, comme toujours, s'cria-t-il en se mettant 
genoux devant moi; je reconnais que la sobrit, le travail des
bras et l'honntet ne suffisent pas pour assurer l'indpendance,
sans l'pargne qui permet la rflexion, le travail de l'esprit,
l'usage de l'intelligence. Tu vois bien, Nanon, que tu es ma
bienfaitrice, car je te devrai la vie de l'me, et, pour une me
remplie d'un amour immense, si la scurit matrielle n'est pas
absolument ncessaire, elle n'en est pas moins d'un grand prix et
d'une douceur infinie. Je l'aurai, grce  toi, et ne crains pas
que j'oublie que je te dois tout.

Et, comme nous tions arrivs, en causant,  la barrire de la
prairie:

-- Te souviens-tu, dit-il, que c'est ici que nous nous sommes vus
pour la premire fois, il y a sept ans? Tu possdais un mouton et
ce devait tre le commencement de ta fortune; moi, je ne possdais
et ne devais jamais rien possder. Sans toi, je serais devenu un
idiot ou un vagabond, au milieu de cette rvolution qui m'et jet
sur les chemins, sans notions de la vie et de la socit, ou avec
des notions insenses, funestes peut-tre! Tu m'as sauv de
l'abjection, comme, plus tard tu m'as sauv de l'chafaud et de la
proscription: je t'appartiens, je n'ai qu'un mrite, c'est de
l'avoir compris!

Nous tions prs du cimetire; avant de rentrer, il voulut encore
toucher la tombe du prieur dans l'obscurit.

-- Mon ami, lui dit-il, m'entendez-vous? Si vous pouvez m'entendre,
je vous dis que je vous aime toujours, que je vous remercie
d'avoir bni vos deux enfants, et je vous jure de rendre heureuse
celle que vous me destiniez pour femme.

Il me demanda encore de fixer le jour de notre mariage. Je lui
rpondis que nous devions aller demander  M. Costejoux, que je
savais revenu  Franqueville, de le fixer le plus proche possible.
milien reconnut que nous devions cet acte de dfrence  un ami
si dvou. D'ailleurs il dsirait vivement l'avoir pour beau-frre
et il se flattait de dcider Louise. Nous partmes ds le
lendemain.

Comme nous pntrions dans le parc de Franqueville, nous vmes
M. Costejoux qui vint  notre rencontre, les bras ouverts, et avec
un sourire de contentement; mais presque aussitt l'effort qu'il
faisait trahit sa volont: il devint trs ple et des larmes
parurent briller dans ses yeux.

-- Mon ami, mon cher ami, lui dit milien, qui attribuait, ainsi
que moi, l'motion de notre hte  la vue de son pauvre corps
mutil: ne me plaignez pas: elle m'aime, elle m'accepte et nous
venons vous demander la bndiction fraternelle.

Costejoux plit encore plus.

-- Oui, oui, rpondit-il, c'est cela! C'est la vue de cette
pouvantable consquence de la guerre! Je savais le fait, Dumont
me l'avait confi, et pourtant, en vous voyant revenir ainsi...
Mais ne parlons que de votre prochain bonheur:  quand le mariage?

-- C'est vous qui dciderez, lui dis-je. S'il nous fallait attendre
encore pour clbrer ce bonheur en mme temps que le vtre...

Il secoua la tte et m'interrompant:

-- J'avais form certains projets... auxquels il me faut renoncer
et auxquels je renonce sans dpit. Arrtons-nous sur ce banc. Je
me sens trs fatigu, j'ai travaill beaucoup cette nuit, j'ai
beaucoup march dans la matine...

-- Vous tes souffrant ou vous avez un grand chagrin, lui dit
milien en lui saisissant les deux mains! votre mre...

-- Bien, trs bien, ma bonne mre! vous allez la voir.

-- Et Louise?...

-- Votre soeur... trs bien aussi; mais vous ne la verrez pas ici.
Elle est... partie.

-- Partie!... o? comment?

-- Avec sa vieille parente, madame de Montifault, la Vendenne, la
chouanne irrconciliable! Charge par vos parents de veiller sur
Louise, mais empche longtemps par le louable devoir de fomenter
et de continuer la guerre civile, elle a pu enfin sortir du
repaire; elle est venue hier soir chercher Louise, et Louise l'a
suivie.

-- Sans rsistance?

-- Et sans regret! Vous aurez donc le regret, vous, de ne pas
l'embrasser aujourd'hui, ni peut-tre de sitt...

-- J'irai la chercher! O qu'elle soit, je la retrouverai, je la
ramnerai. Je suis majeur, elle est ma pupille, elle ne dpend que
de moi. Je n'entends pas que ma soeur aille vivre parmi les
brigands.

-- La paix est faite, mon ami, il faut en finir avec toutes ces
haines; moi, j'en suis las, et je vous engage  laisser  votre
soeur la libert de ses actions et de ses opinions. Dans quelques
mois, elle aura vingt ans; un an encore et elle aura le droit
lgal de rsider o il lui plaira, comme elle a dj le droit
moral de penser ce qui lui plat, de har et de repousser qui bon
lui semble. Nous avons souffert et combattu pour la libert, mon
enfant, chacun selon nos forces. Respectons la libert des
consciences et reconnaissons que ce qui est du domaine de la
croyance nous chappe.

-- Vous avez raison, reprit milien, et, si ma soeur se rend bien
compte de ce qu'elle a fait en quittant ainsi votre maison, je
l'abandonnerai  ses prjugs. Mais peut-tre ne sont-ils pas
aussi invtrs que vous le pensez. Peut-tre a-t-elle cru devoir
obir  la dernire volont de ses parents, peut-tre n'est-elle
pas ingrate au fond du coeur, et, puisqu'elle touche  l'ge o
elle pourra disposer d'elle-mme, peut-tre n'attend-elle que ce
moment et ma sanction pour...

-- Non! jamais! reprit Costejoux en se levant: elle ne m'aime pas,
-- et, moi, je ne l'aime plus! Son obstination a lass ma patience,
sa froideur a glac mon me! J'en ai souffert, je l'avoue; j'ai
pass une nuit affreuse, mais je me suis raisonn, rsum, repris.
Je suis un homme, j'ai eu tort de croire qu'il y avait quelque
chose dans la femme. Pardon, Nanette, vous tes une exception. Je
peux dire devant vous ce que je pense des autres.

-- Et votre mre! m'criai-je.

-- Ma mre! Exception aussi! Vous tes deux, et, aprs cela, je
n'en connais pas d'autres. Mais allons la trouver, cette chre
mre; elle pleure Louise, elle! elle pleure! c'est un soulagement
pour elle. Aidez-moi  la distraire,  la rassurer, car elle
s'inquite de moi avant tout, et moi, une chose me soulage, c'est
que Louise ne l'et pas rendu heureuse, elle ne l'aimait pas, elle
n'aime et n'aimera jamais personne.

-- Permettez-moi de croire ma soeur moins indigne! rpondit milien
avec feu. Je pars, je veux partir  l'instant mme. Je vous confie
Nanette. Je serai de retour demain; ma soeur ne peut tre loin,
puisqu'elle est partie hier au soir. Dites-moi quelle route elle a
d suivre.

-- C'est inutile! puisque le sacrifice est accompli...

-- Non, il ne l'est pas!

-- milien, laissez-moi gurir. J'aime mieux ne pas la revoir.

-- Vous gurirez si elle est rellement ingrate, car, pour vous
comme pour moi, pour nous qui sommes des coeurs dvous,
l'ingratitude est impardonnable, odieuse. Vous tes un homme, vous
l'avez dit, et je sais que cela est. Ne vous comportez pas en
homme faible. Soyez gnreux jusqu'au bout. Accueillez le
repentir, si repentir il y a, et, si vous ne l'aimez plus,
pardonnez-lui du moins avec la douceur et la dignit qui vous
conviennent. Moi, je ne puis souffrir qu'elle vous quitte sans
avoir obtenu ce pardon, c'est une question d'honneur pour moi.
Adieu, renseignez-moi, pour que je la retrouve, j'exige cela de
vous!

milien, malgr ses habitudes de douceur et de patience, tait si
rsolu devant l'appel du devoir, que M. Costejoux dut cder et lui
indiquer la route que Louise et madame de Montifault avaient prise
pour gagner la Vende. Il m'embrassa, remonta dans la voiture qui
nous avait amens et partit sans entrer sous le toit de ses pres,
sans y jeter mme un regard.

Je russis  rassurer madame Costejoux sur l'tat d'esprit de son
fils; lui-mme russit  lui faire croire, pendant le souper,
qu'il tait fatigu, bris, mais tout  fait calm, et que, Louise
revnt-elle, il la reverrait avec une tranquille indiffrence.

Il prit tellement sur lui-mme, qu'il russit  me persuader
aussi. Il nous quitta de bonne heure, disant qu'il tombait de
sommeil et que, quand il aurait dormi sur son chagrin et sa
colre, il n'y songerait plus.

Madame Costejoux me pria de coucher dans sa chambre. Elle avait
besoin de parler de Louise et de se plaindre de la duret inoue
de la vieille Vendenne, de son ton arrogant, de ses mpris, de
son impertinence, contre lesquels Louise, confuse et comme
paralyse, n'avait pas eu le coeur de protester.

-- Et pourtant, lui dis-je, Louise aime votre fils, elle me l'avait
confi, et,  prsent, pour la justifier, je trahis son secret.

-- Elle l'aimait, reprit-elle, oui, je l'ai cru aussi; mais elle en
rougit  prsent, et bientt, dans ce pays de prtres o on
l'emmne, elle s'en confessera comme d'un crime. Elle fera
pnitence pour laver cette honte. Voil comment son coeur nous
remerciera de tant de bienfaits, de tendresses, d'hommages et de
soins. Ah! mon pauvre fils! puisse-t-il gurir par le mpris!

Elle s'endormit en gmissant; moi, je ne pus fermer l'oeil. Je me
demandais si, en effet, le mpris gurit de la passion: je ne
savais! Je n'avais pas d'exprience. Je n'avais jamais connu
l'atroce ncessit de mpriser une personne aime. L'me d'un
homme agit comme M. Costejoux tait pour moi un mystre. Je
voyais en lui de si puissantes contradictions! je me rappelais les
svrits, je pourrais dire les rigueurs de sa conduite politique,
et, en mme temps, sa gnreuse piti pour les victimes; sa haine
contre les nobles et cet amour pour Louise taient pour moi une
inconsquence indchiffrable.


XXVIII

Je commenais  m'assoupir vers deux heures du matin, quand madame
Costejoux, en rvant, pronona  voix haute et avec un accent de
dtresse le nom de son fils. Je crus devoir la tirer de ce mauvais
rve.

-- Oui, oui, dit-elle en se soulevant, c'est un cauchemar! Je rve
qu'il tombe d'une falaise leve dans la mer. Mieux vaudrait ne
pas dormir!

Mais, comme elle avait pass la nuit prcdente  causer avec lui
de leur commune proccupation, elle se laissa retomber sur
l'oreiller et se rendormit. Peu d'instants aprs, elle parla
encore, et je saisis, parmi ses paroles confuses, cette prire
dite d'un ton suppliant:

-- Secourez-le, ne l'abandonnez pas!

Une crainte superstitieuse s'empara de mon esprit.

-- Qui sait, me disais-je, si cette pauvre mre ne subit pas le
contre-coup de quelque grand pril couru par son fils? S'il tait,
lui, dans une crise de dsespoir? Et si, dans ce moment mme o
nous le croyons endormi, il se trouvait aux prises avec le vertige
du suicide?

Une fentre s'ouvrit au-dessous de la ntre. Je regardai madame
Costejoux, elle tressaillit, mais ne s'veilla pas. J'coutai en
retenant mon haleine, on marchait dans la chambre de M. Costejoux;
il ne reposait donc pas? Avait-il l'habitude de se lever si matin?
En proie  une inquitude sans but dtermin, mais insurmontable,
je m'habillai  la hte et je descendis sans bruit. Je collai mon
oreille contre sa porte. Tout tait rentr dans le silence.
J'allais remonter, quand j'entendis marcher au rez-de-chausse. Je
redescendis encore jusqu' la porte du jardin qu'on venait
d'ouvrir. Je regardai vers le parc, je vis M. Costejoux qui s'y
enfonait. Je l'y suivis, rsolue  l'observer et  le surveiller.

Il marchait  grands pas, faisant des gestes comme un orateur,
mais sans parler. J'approchai, il ne s'en aperut pas; il
m'effraya par son air gar, ses yeux creuss mais brillants, qui
semblaient voir des choses ou des tres que je ne voyais pas.
tait-ce une habitude d'tudier ainsi ses causes, ou un accs de
dlire? Il alla jusqu'au fond du parc, qui se terminait en
terrasse coupe  pic au-dessus de la petite rivire profondment
encaisse, et il continua  gesticuler dans cet endroit dangereux,
s'approchant jusqu'au rebord croul, comme s'il n'et pas su o
il tait. Au risque de l'interrompre dans un travail d'esprit,
peut-tre salutaire, je le joignis vivement, je lui saisis le bras
et le forai  se retourner.

-- Qu'y a-t-il donc? s'cria-t-il, surpris et comme terrifi; qui
tes-vous? que me voulez-vous?

-- Vous dormiez en marchant? lui dis-je. Vous ne saviez pas o vous
tiez?

-- C'est vrai, dit-il, cela m'arrive quelquefois. Ce n'est pas tout
 fait du somnambulisme, cela y ressemble... C'est de famille, mon
pre tait comme cela quand il travaillait une cause difficile.

-- Et la cause que vous travaillez maintenant...

-- Est une cause perdue! Je m'imaginais parler  une assemble de
chouans,  qui je redemandais Louise et qui voulait me mettre 
mort. Voyez! ma vie est sauve, puisque vous m'avez rveill au
bord de l'abme; mais ils ne me rendront pas Louise. J'ai plaid
devant des pierres!

-- Ainsi vous rviez? C'est bien vrai? Vous n'aviez pas d'intention
mauvaise?

-- Que voulez-vous dire?

Et, comme je n'osais pas mettre ma pense, il fit un effort pour
la deviner. Il recouvra aussitt une lucidit complte, et, me
saisissant la main:

-- Bonne Nanon, reprit-il, vous m'avez pris pour un fou ou pour un
lche! Comment tes-vous ici? Les ouvriers ne sont pas encore
levs et il fait  peine jour.

-- C'est pour cela que je me suis inquite en vous entendant
sortir.

-- Vous ne dormiez donc pas? Est-ce que ma mre s'inquite aussi?

-- Non, elle dort.

-- Pauvre mre, c'est le bienfait de son ge! Elle n'est plus de
force  se tourmenter beaucoup.

-- Ne croyez pas cela! Elle dort bien mal; elle rvait tout 
l'heure que vous tombiez d'une falaise dans la mer. C'est pour
cela que j'ai eu peur, et bien m'en a pris. Vous pouviez vous tuer
tout  l'heure.

-- Cela et t heureux pour moi.

-- Et pour elle? Vous croyez que mourir de chagrin est une douce
chose?

-- Nanon, je ne veux pas me tuer! non!  cause de ma mre, je
supporterai l'horreur et le supplice de la vie. Pauvre chre
femme, je le sais bien, que je la tuerais avec moi! Voyez! il y a
comme un lien mystrieux entre les agitations de mon me et les
rves de son sommeil. Ah! je serais un misrable si je ne
combattais pas l'attrait du suicide, et pourtant il me charme, il
me fascine et m'endort; il m'attire  mon insu! Comment mon propre
rve m'a-t-il amen au bord de ce ravin? Quittons vite ce lieu
maudit. J'y suis venu hier matin. Je ne dormais pas, je regardais
cette eau glauque qui rampe sous nos pieds. Je me disais: La fin
du martyre est l. Je m'en suis loign avec effroi en pensant 
ma mre; je n'y reviendrai plus, je vous le jure, Nanon, je saurai
souffrir.

Je l'emmenai dans la partie du jardin que sa mre pouvait voir de
sa fentre en s'veillant, et, en m'asseyant avec lui sur un banc,
je provoquai l'panchement de son coeur.

-- Est-il possible, lui dis-je, que vous ayez laiss une si
violente passion gouverner et troubler un esprit comme le vtre?

-- Ce n'est pas cela seulement, rpondit-il, c'est le reste, c'est
tout! C'est la Rpublique qui expire autour de moi et en moi-mme.
Oui, je la sens l qui meurt dans mon sein refroidi; ma foi me
quitte!

-- Pourquoi donc? lui dis-je. Ne sommes-nous pas encore en
rpublique, et l're de paix et de tolrance que vous rviez, que
vous annonciez, n'est-elle pas venue? Nous sommes vainqueurs
partout, nos ennemis du dehors nous demandent la paix et ceux du
dedans sont apaiss. Le bien-tre revient avec la libert.

-- Oui, il semble que les reprsailles soient assouvies et que nous
entrions dans un monde nouveau qui serait la rconciliation du
tiers tat avec la noblesse, la paix au dedans et au dehors. Mais
cette tranquillit est illusoire et ne durera qu'un jour. L'Europe
monarchique n'acceptera pas notre indpendance, les mauvais partis
conspirent et le tiers tat s'endort, satisfait de l'importance
qu'il a acquise. Il se corrompt dj, il pardonne, il tend la main
au clerg, il singe la noblesse et la frquente, les femmes de
cette race nous subjuguent,  commencer par moi qui suis pris
d'une Franqueville dont je hassais et mprisais le pre. Vous
voyez bien que tout se dissout et que l'lan rvolutionnaire est
fini! J'aimais la Rvolution comme on aime une amante. Pour elle,
j'aurais de mes mains arrach mes entrailles; pour elle, j'tais
fier de souffrir la haine de ses ennemis. Je bravais mme l'effroi
inintelligent du peuple. Cet enthousiasme m'abandonne, le dgot
s'est empar de moi quand j'ai vu le nant ou la mchancet de
tous les hommes, quand je me suis dit que nous tions tous
indignes de notre mission et loin de notre but. Enfin! c'est une
tentative avorte, rien de plus! les Franais ne veulent pas tre
libres, ils rougiraient d'tre gaux. Ils reprendront les chanes
que nous avons brises, et nous qui avons voulu les affranchir,
nous serons mconnus et maudits,  moins que nous ne nous
punissions d'avoir chou, en nous maudissant nous-mmes et en
disparaissant de la scne du monde!

Je vis tout ce que la chute des jacobins avait amass de
dcouragement et d'amertume dans cette me ardente, qui ne pouvait
plus comprendre les destines de son pays confies  d'autres
mains, et qui ne pouvait ressaisir l'esprance. Pour lui, la
patience tait une transaction. Homme d'action et de premier
mouvement, il ne savait pas garder son idal, du moment que
l'application n'tait pas immdiate et irrvocable. Ce fut  moi,
pauvre fille ignorante, de lui dmontrer que tous les grands
efforts de son parti n'taient pas perdus, et qu'un jour, bientt
peut-tre, l'opinion claire ferait la part du blme et celle de
la reconnaissance. Pour lui exprimer cela de mon mieux, je lui
parlai beaucoup du progrs certain du peuple et des grandes
misres dont la Rvolution l'avait dlivr. Je me gardai de
revenir  mes anciennes critiques de la Terreur: il tait encore
plus pntr que moi du mal qu'elle avait fait. Je lui en
dmontrai les bons cts, le grand lan patriotique qu'elle avait
donn, les conspirations qu'elle avait djoues. Enfin, si j'eus
quelque loquence pour le convaincre, c'est que je fis entrer dans
ma parole le feu et la conviction qu'milien avait mis dans mon
coeur. Devant le grand dvouement de mon fianc  la patrie,
j'tais devenue moins paysanne, c'est--dire plus Franaise.

M. Costejoux m'couta trs srieusement, et, voyant que j'tais
sincre, il fit cas de mes bonnes raisons. Alors, il revint  son
dpit contre Louise, et, l'ayant bien exhal, il se laissa toucher
par mes prires. Je me mis presque  ses genoux pour qu'il me
promt de se gurir moralement et physiquement, car je voyais bien
qu'il tait malade. L'tat bizarre o je venais de le surprendre
n'tait point son tat normal, et ce n'tait pas non plus celui
d'un homme en sant. J'obtins qu'il mangerait et dormirait aussi
rgulirement que la chose serait compatible avec la hte et
l'urgence de sa profession. Il me jura, en pressant mes mains dans
les siennes, qu'il carterait les ides de suicide comme indigne
d'un bon fils et d'un honnte homme. Enfin, je le ramenai  sa
mre, trs attendri, par consquent  moiti soumis  sa destine.

Pauvre Costejoux! elle ne fut pas toujours heureuse. Louise pleura
beaucoup devant les reproches d'milien. Elle et voulu crire,
pour exprimer tous les combats de son coeur et marquer ses
regrets, sa reconnaissance. Elle ne savait presque pas crire,
elle et voulu parler elle-mme; mais elle n'osa revenir sur ses
pas et ne put vaincre ses prjugs. Elle chargea son frre de
redire tout ce qu'elle lui disait. Costejoux ne comptait point sur
son retour. Il surmonta son chagrin, renferma son mcontentement
et montra,  la fte champtre de notre mariage qui eut lieu au
moutier, une gaiet charmante et une grande bont avec tout le
monde.

Il tait ou semblait guri; mais Louise s'ennuya de la misre, de
la violence et peut-tre aussi de la nullit de ceux  qui elle
avait demand asile.

Un beau jour, elle revint tomber aux pieds de madame Costejoux, et
peu de semaines aprs elle pousa notre ami.

Ils ont vcu dans un accord apparent et sans avoir de graves
reproches mutuels  se faire. Mais leurs coeurs ne s'entendirent
et ne se confondirent qu' la longue. Ils avaient chacun une
religion, elle le prtre et le roi, lui la Rpublique et Jean-
Jacques Rousseau. Il tait bien toujours pris d'elle, elle tait
si jolie avec ses grces de chatte; mais il ne pouvait la prendre
au srieux, et, par moments, il tait sec et amer en paroles, ce
qui montrait le vide de son me  l'endroit du vrai bonheur et de
la vraie tendresse. La mort de sa mre ajouta  son malaise moral.
Il s'attacha ds lors  faire fortune pour contenter les gots
frivoles de sa femme et il est  prsent un des plus riches du
pays. Elle est morte jeune encore et lui laissant deux charmantes
filles, dont l'une a pous son cousin, Pierre de Franqueville,
mon fils an.

Quant  nous, nous sommes arrivs  une grande aisance qui nous a
permis de bien lever nos cinq enfants. Ils sont tous tablis
aujourd'hui, et, quand nous avons le bonheur d'tre tous runis
avec leurs enfants et leurs femmes, il s'agit de mettre vingt-cinq
couverts pour toute la famille. Costejoux a beaucoup pleur sa
pauvre Louise, mais il a vcu pour ses filles qu'il adore, et la
fin de sa vie est devenue plus calme. Sa foi politique n'a
pourtant pas transig. Il est rest sous ce rapport aussi jeune
que mon mari. Ils n'ont pas t dupes de la rvolution de Juillet.
Ils n'ont pas t satisfaits de celle de Fvrier. Moi qui, depuis
bien longtemps, ne m'occupe plus de politique -- je n'en ai pas le
temps -- je ne les ai jamais contredits, et, si j'eusse t sre
d'avoir raison contre eux, je n'aurais pas eu le courage de le
leur dire, tant j'admirais la trempe de ces caractres du pass,
l'un imptueux et enthousiaste, l'autre calme et inbranlable, qui
n'ont pas vieilli et qui m'ont toujours sembl plus riches de
coeur et plus frais d'imagination que les hommes d'aujourd'hui.

J'ai perdu, l'an dernier, l'ami de ma jeunesse, le compagnon de ma
vie, l'tre le plus pur et le plus juste que j'aie jamais connu.
J'avais toujours demand au ciel de ne pas lui survivre, et
pourtant je vis encore, parce que je me vois encore utile aux
chers enfants et petits-enfants qui m'entourent. J'ai soixante-
quinze ans, et je n'ai pas longtemps  attendre pour rejoindre mon
bien-aim.

-- Sois tranquille, m'a-t-il dit en mourant; nous ne pouvons pas
tre longtemps spars, nous nous sommes trop aims en ce monde-ci
pour recommencer l'un sans l'autre une autre vie.

*     *     *

Madame la marquise de Franqueville est morte en 1864, puise de
fatigue pour avoir soign les malades de son village dans une
pidmie. Elle avait vcu jusque-l sans aucune infirmit,
toujours active, douce et bienfaisante, adore de sa famille, de
ses amis et de ses _paroissiens, _comme disent encore les vieux
paysans du centre. Elle avait acquis, par son intelligente gestion
et celle de son mari et de ses fils, une fortune assez
considrable dont ils avaient toujours fait le plus noble usage et
dont elle se plaisait  dire qu'elle l'avait commence avec un
mouton.

J'ai su qu'elle avait,  force de sagesse et de bont, vaincu les
rpugnances de ce qui restait de parents  son mari. Elle secourut
ceux qui taient tombs dans la dtresse, et_ _sut mnager si bien
les convictions des autres, que tous la prirent en grande estime
et mme quelques-uns en grand respect. Madame de Montifault ne
voulut jamais la voir, mais elle finit par dire un jour:

-- On prtend que cette Nanon est une personne aussi distingue et
d'aussi bonne tenue que qui que ce soit. Elle fait du bien avec
dlicatesse; peut-tre mme m'en a-t-elle fait  mon insu, car
j'ai reu des secours dont je n'ai jamais su la provenance. Au
reste, j'aime autant ne pas le savoir. Quand les Bourbons
reviendront et que je pourrai m'acquitter, je tirerai la chose au
clair. Je ne me soucie pas d'avoir  remercier la Nanon, non plus
que son jacobin de mari.

Tous les nobles perscuts de ce temps-l ne furent pas aussi
implacables, et si, au retour des Bourbons, beaucoup d'entre eux
furent vindicatifs, plusieurs furent reconnaissants et mieux
clairs. On a vu le grand parloir du moutier s'emplir, aux
grandes occasions, de visiteurs et d'amis de tout rang, depuis les
nobles parents des filles de M. Costejoux, descendantes des
Franqueville par leur mre, jusqu'aux arrire-petits-fils de Jean
Lepic, le grand-oncle de Nanon. Je me suis inform de Pierre et de
Jacques Lepic, ces deux cousins de la marquise qui furent les
compagnons de son enfance. L'an  qui elle avait appris  lire,
devint officier; mais lorsqu'il revint en cong, elle dut
l'loigner au moment de son mariage. Il s'tait mis en tte de
supplanter milien auprs d'elle, allguant qu'il tait aussi
grad que son rival et qu'il avait un bras de plus. Il s'est
rsign et s'est fix ailleurs. Quant au _petit cousin Pierre, _il
est rest l'ami de la famille, et un de ses fils a pous, sans
cesser, quoique convenablement instruit, d'tre un paysan, une des
demoiselles de Franqueville.

J'ai eu occasion de voir une fois la marquise de Franqueville 
Bourges, o elle avait affaire. Elle me frappa par son grand air
sous sa cornette de paysanne qu'elle n'a jamais voulu quitter et
qui faisait songer  ces royales ttes du moyen ge dont nos
villageoises ont gard la coiffure lgendaire. J'ai vu aussi le
marquis en cheveux gris avec sa manche vide attache sur sa
poitrine au bouton de sa veste. Lui aussi porta toujours le
costume rustique. Ses manires simples, son langage pur et
modeste, une beaut extraordinaire dans le regard, donnaient
l'ide d'un homme de grand mrite, qui a prfr le bonheur 
l'clat et choisi l'amour  l'exclusion de la gloire.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Nanon, by George Sand

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access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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