The Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Title: Les misres de Londres
       1. La nourrisseuse d'enfants

Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail

Release Date: February 22, 2005 [EBook #15146]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES MISRES

DE LONDRES

I

LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS




LES MISRES

DE LONDRES

PAR

PONSON DU TERRAIL

       *       *       *       *       *




I


LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS


       *       *       *       *       *

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

       *       *       *       *       *

1868




LES MISRES

DE LONDRES

       *       *       *       *       *

PROLOGUE

LA NOURISSEUSE D'ENFANTS




I


Le panache noir du _Penny-Boat_ s'allongeait dans le brouillard
rougetre qui pesait sur la Tamise et qu'un ple rayon de soleil
couchant brisait.

Le _Penny-Boat_ est un petit bateau  vapeur dont le prix de
passage,--son nom l'indique,--est d'un penny, deux sous en monnaie
franaise.

Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et  toute heure
ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes
duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.

Comme toujours, le _Penny-Boat_ regorgeait de passagers, les gentlemen
et les ladys  l'arrire, les _roughs_, c'est--dire le peuple, 
l'avant.

Sur cette partie du navire, hommes et femmes considraient, les uns avec
curiosit, d'autres avec compassion, quelques-uns avec convoitise, une
femme de vingt-quatre  vingt-cinq ans qui tenait un enfant d'une
dizaine d'annes par la main. Pauvre tait leur accoutrement, plus
pauvre encore leur bagage.

La femme portait un vieux chapeau, un vieux chle  carreaux, des bas
bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la poussire
d'une longue route.

L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa tte
couverte d'une belle chevelure chtain en broussaille; et sa mre lui
avait enroul autour de sa veste fripe un lambeau de plaid qui avait d
tre rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes et gris.

Pourquoi donc ces infortuns attiraient-ils ainsi l'attention gnrale,
sur ce pont encombr, au milieu de cette navigation en tumulte, en
dpit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, de
Cannon-street  London-Bridge, et de London-Bridge  Charing-Cross?

Quelques gentlemen correctement vtus s'taient mme joints, sur
l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux cratures, et leur
tonnement, leur curiosit ne le cdaient en rien  la curiosit, 
l'tonnement et mme  l'admiration contenue dont la mre et l'enfant
taient l'objet.

C'est que la mre, en ses haillons, tait plus belle que toutes les
ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de
Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre namour de
l'idal n'avait rv une figure de chrubin plus jolie que celle de
l'enfant.

La mre tait blanche, avec des lvres rouges, l'oeil d'un bleu sombre
et les cheveux d'bne.

L'enfant avait un signe bizarre.

Au milieu de ses cheveux chtains et presque noirs, une touffe de
cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.

Tous deux, la mre et l'enfant, regardaient avec une stupeur inquite
cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses
glises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts cyclopens et
ses maisons noires et enfumes.

D'o venaient-ils? Nul ne le savait.

Ils s'taient embarqus  Greenwich, o ils taient arrivs  pied.

La mre avait, en soupirant, tir de sa bourse, o se heurtaient deux ou
trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence
ncessaires  l'achat du ticket ou billet d'embarquement.

Puis elle s'tait assise sur le pont, prenant son fils dans ses bras.

Longtemps, elle n'avait adress la parole  personne.

Mais enfin, comme le _Penny-Boat_ touchait  la station des docks de
l'Inde, elle avait demand si c'tait Londres qu'elle voyait devant
elle.

--Oui et non, lui avait rpondu un gros homme aux cheveux rouges, un
cossais marchand de poisson, qui remontait jusqu' London-Bridge. Cela
dpend, ma petite mre. Londres est partout, et il ne finit jamais. O
allez-vous?

La jeune femme hsita un moment.

--Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier o se trouve une glise
qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle
_Lawrence-street_.

--Bon, dit l'cossais, je connais a. Saint-Gilles, c'est une glise
catholique.

--Oui.

--Vous tes Irlandaise?

--Oui, dit encore la jeune femme.

Le marchand de poisson tait un brave homme assez bavard; une jolie
femme ne lui dplaisait pas, et quand il entrait dans un public-house,
bien qu'il et des prtentions  tre gentleman, au lieu d'aller boire
sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au
parloir o il pouvait s'asseoir et causer tout  son aise.

--Vous avez un bout de chemin  faire, ma petite mre, dit-il. Vous
descendrez  la station de Charing-Cross; vous trouverez le Strand, puis
vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que
Lawrence-street, et une pauvre glise que Saint-Gilles, mais il y a de
belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez travers
Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des
parents?

--Non, je ne connais personne  Londres, mais on m'a dit que dans
Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de
Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.

--Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mre, dit le
marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous
courez grand risque de coucher  la belle toile.

L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air rsign.

--Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.

Le gros cossais reprit:

--Vous venez  Londres pour travailler, n'est-ce pas?

--Je ne sais, dit-elle.

Cette rponse tait au moins trange, si on prenait garde aux vtements
de la jeune femme.

--A Londres, reprit l'cossais, il n'y a que les lords qui ne
travaillent pas.

--J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre,
n'est-ce pas?

--Oui, certes.

--Demain,  huit heures, il faut que je soie  l'glise de Saint-Gilles,
auprs de l'autel, et que je prsente mon fils au prtre qui clbrera
la messe.

--Pourquoi donc a? demanda navement l'cossais.

--Son pre mourant me l'a command.

Comme l'Irlandaise faisait cette rponse non moins mystrieuse, sans
s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du
marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se
trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte
d'avidit, le _Penny-Boat_ toucha la station de London-Bridge.

--Ma petite mre, dit alors l'cossais, ma femme est une brave femme, et
si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de
th, des sandwich et une tranche de saumon fum  vous et  votre
enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le
temps de vous rendre  Saint-Gilles.

L'cossais faisait son offre de bon coeur, et son visage rougeaud tait
plein de loyaut:

L'Irlandaise hsita un moment et regarda son pauvre enfant accabl de
fatigue.

--Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille l o
j'ai ordre d'aller.

--Adieu donc, dit l'cossais, et Dieu vous garde!

Et il sauta sur le ponton qui servait au dbarquement.

Le _Penny-Boat_ reprit sa course; il passa devant la station de
Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le _Blak-friards_,
comme disent les Anglais toucha  Temple-Bar une minute, puis s'lana
de nouveau vers le sud-ouest.

Alors le brouillard se dchira sous l'effort d'un rayon de soleil et la
mre et l'enfant se prirent  contempler le spectacle grandiose qu'ils
avaient sous les yeux.

A droite le palais de Sommerset,  gauche les noires maisons du
Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de
Westminster, et,  demi-estomps par le brouillard, la vieille abbaye et
le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout  fait perdu
dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la
somptueuse demeure des archevques de Cantorbry.

C'tait le Londres opulent, le Londres des palais, la ville des matres
du monde, qui apparaissait tout  coup aux yeux blouis de ces modestes
voyageurs.

Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa alors
des bras de sa mre, se dressa  l'avant et promena sur cette ville
immense un fier regard.

On et dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant avec srnit
les vastes plaines de l'air dont il est dsormais le roi.

Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mre et l'enfant,
surprit ce regard et tressaillit.

--Oh! murmura-t-il, on dirait l'oeil de flamme de sir Edmund!

En mme temps la femme qui, elle aussi, les avait regards avec une
curiosit trange, se glissa comme un reptile auprs de l'Irlandaise.




II


La femme qui s'tait glisse auprs de l'Irlandaise avait une de ces
physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, _font
froid dans le dos_.

Ce n'tait pas une mendiante, pourtant.

Elle avait une belle robe  ramage, un chle vert et rouge, un chapeau 
rubans violets, des souliers cirs  l'oeuf, avec des bas tricots 
l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert  la
main droite, et les doigts couverts de bagues ornes de pierres
grossires et multicolores.

Cet ensemble de mauvais got anglais n'tait que grotesque et prtait 
rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette crature.

Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.

Les lvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes  moiti
dchausses, avaient une expression de mchancet doucereuse; le visage
empourpr et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tte de
certains animaux carnassiers.

Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'carta sur le banc o
elle tait assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire 
son contact.

--Ma chre, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au
peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je
suis presque de qualit et que j'ai quelque droit au titre de dame;
aussi vrai que je tiens une maison d'ducation pour les enfants des deux
sexes, dans Dudley-street, auprs d'Oxford,  deux pas de Saint-Gilles;
aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel
enfant que j'aie jamais vu!

--Vous tes catholique? s'cria l'Irlandaise.

--Oui, ma chre.

--Irlandaise, peut-tre?...

Et la jeune femme, qui d'abord avait prouv un sentiment de rpulsion,
obit en ce moment  ce besoin imprieux qu'ont les exils de retrouver
sur la terre trangre quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur
patrie.

--Je ne suis pas Irlandaise de naissance, rpondit mistress Fanoche,
mais simplement d'origine. Mon grand-pre tait Irlandais. Nous sommes
rests catholiques, j'ai mme beaucoup souffert, car feu master Fanoche,
mon poux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse,  propos
de ma religion.

Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur
ses yeux, essuyant une larme absente.

--Et vous allez  Saint-Gilles? reprit-elle.

--Oui, madame.

--Chez des Irlandais?

--Oui, madame. Chez un nomm Patrick.

--Dans Lawrence-street?

--Prcisment.

Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqu une
femme grande, sche, non moins ridiculement accoutre que mistress
Fanoche, qui s'tait approche peu  peu et avec qui la prtendue
matresse de pension avait chang un furtif regard.

La grande femme sche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis
que mistress Fanoche continuait  absorber l'attention de l'Irlandaise,
elle crivit  la hte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de
Lawrence-street.

--Oui, ma chre, rpondit mistress Fanoche, vous avez l un enfant
charmant.

La mre rougit d'orgueil.

--Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?

Un sourire triste vint aux lvres de l'Irlandaise.

--Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-tre
le serons-nous longtemps encore.

--Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais
volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chre Irlande,
ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.

En ce moment, l'enfant rassasi sans doute du spectacle qu'il avait
contempl pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa
mre.

Comme elle, il prouva  la vue de mistress Fanoche un sentiment de
rpulsion, mais plus vif encore, plus accentu.

Et il dit avec une sorte d'effroi:

--Mre, quelle est cette femme?

--Une lady qui va te donner un gteau, mon mignon, rpliqua mistress
Fanoche.

Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette 
l'anis qu'elle tendit  l'enfant.

Peut-tre celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignit
qu'on n'et point souponne chez un enfant de son ge.

--Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.

Et, obissant toujours  cette aversion instinctive, il se prit 
regarder les ponts, les glises, et  suivre, dans le brouillard qui
s'paississait, la fume noire du _Penny-Boat_ qui se couchait en
s'allongeant.

--Ma chre, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal loge dans
Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre
homme, cordonnier de son tat et qui a bien du mal  vivre. Peut-tre
n'a-t-il pas de pain chez lui.

--Il en achtera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent.

--Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se dcourageait
pas, je demeure dans Dudley-street; c'est  deux pas de Saint-Gilles.
Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez
moi. Je vous donnerai  souper et un bon lit pour l'amour de notre
chre Irlande.

La jeune femme regarda de nouveau son enfant.

Elle l'avait regard ainsi quand l'cossais marchand de poisson lui
avait pareillement offert l'hospitalit.

Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la rponse.

Il revint auprs de sa mre, se serra contre elle, comme un petit oiseau
se presse contre la sienne  l'approche de l'orage qui gronde au
lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indfinissable
pouvante:

--N'y allons pas, mre, n'y allons pas!

--Comme vous voudrez, dit navement mistress Fanoche, qui changea un
nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en mme temps
qu'elle s'loignait sans affectation de l'Irlandaise.

L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mre et il la
portait  ses lvres avec une effusion nave.

On et dit qu'ils venaient tous les deux d'chapper  un grand et
mystrieux danger.

A dix pas de l, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regards
avec tant de persistance changeait maintenant quelques mots  voix
basse avec un compagnon de voyage.

Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne
l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrire  l'avant et
se mler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.

Cette surprise ne pouvait que s'accrotre  prsent, si on prenait garde
 l'interlocuteur qu'il venait de choisir.

Ce dernier tait un homme de quarante-cinq ans environ, rsumant, dans
sa personne la misre de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.

Il portait un pantalon dchir aux deux genoux, et ses pieds posaient
dans de vieilles bottes creves et sans talon.

Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, tait boutonn
jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.

Sa tte tait coiffe d'un vieux chapeau gris sans bords.

Avec cela, cet homme se tenait droit, la tte en arrire, avec une
grande dignit, et il coutait gravement le gentleman qui lui disait:

--Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave
square, et si tu coutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner
une bank-note de dix livres.

--Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupfait. Par saint
Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me
puis figurer que vous parliez srieusement.

--Trs-srieusement, mon garon.

--Alors, expliquez-vous, je vous coute.

--Tu vois cette femme et cet enfant?

--Oui.

--Il s'agit de les suivre.

--Bon!

--Jusqu' ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la
nuit.

--Fort bien.

--Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.

--Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux.
Aussi vous pouvez compter sur moi.

Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'tait rapproche de sa mystrieuse
compagne et disait:

--Tu sais bien que miss mily va nous rclamer son fils, et tu sais
aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les
choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le
faut.

--Mais... la mre?...

--La mre!... on s'en dbarrassera... Wilton me rendra bien ce service.

Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le _Penny-Boat_ toucha la station
de Charing-Cross, les voyageurs passrent sur le ponton, puis
s'engouffrrent dans ce chemin en planches, tout bariol d'affiches
multicolores, qui longe les btiments du chemin de fer, et, tout  coup,
la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvrent perdus au milieu de la
foule immense et des splendeurs commerantes du Strand, dont les mille
rverbres commenaient  s'allumer dans le brouillard qui montait
lentement des bords de la Tamise.




III


La mre et l'enfant furent un moment tourdis.

Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient,
marchaient  la file et se croisaient encore.

On et dit une fourmilire immense.

Sur la chausse, les cabs et les hansons passaient rapides comme
l'clair, se rencontrant avec les omnibus.

C'tait un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.

Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva
seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de
n'avoir pas accept les offres obligeantes du marchand de poisson et de
mistress Fanoche.

L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi,
domin par un mme sentiment d'pouvante.

Cependant, il lui dit:

--Mre, marchons. Ne restons pas l...

L'cossais lui avait bien enseign son chemin, mais elle ne s'en
souvenait plus.

Elle aborda un passant, et lui dit:

--Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.

Le passant, qui s'tait arrt complaisamment, parut chercher dans son
souvenir:

--Je ne connais pas a, dit-il enfin.

L'Irlandaise le salua, et continua  marcher.

Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cit, elle
descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de
Charing-Cross.

Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.

Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.

Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.

L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement.

Elle parla de Saint-Gilles  un vieux monsieur.

Le vieux monsieur lui rpondit par le mot de Soho square et s'en alla.

La pauvre mre revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans
un public-house et renouvela sa question.

Mais comme on allait lui rpondre, un homme se trouva derrire elle et
demanda un verre de brandy.

L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'claira d'un rayon
de joie.

Elle avait reconnu en lui un des hommes qui taient sur le _Penny-Boat_;
et maintenant cet homme tait pour elle presque une connaissance.

C'tait Barclay, dit Shoking, l'homme  qui lord Palmure, avait donn la
mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un
seul instant, s'offrait tout  coup et comme par hasard  ses yeux.

--Vous demandez votre chemin, ma chre? lui dit-il.

--Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire o est
Lawrence-street.

--C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas a, dit
Shoking.

Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.

C'est bien vous qui tiez sur le _Penny-Boat_?

--Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?

Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit
encore  l'Irlandaise:

--Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chre. Je ne vais pas
vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.

Et il lui prit familirement le bras, et ils sortirent du public-house.

L'enfant, qui d'abord avait regard cet homme avec dfiance, se laissa
prendre par la main.

Shoking, malgr ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnte et
de solennel qui prvenait en sa faveur.

On et dit qu'il considrait sa misre comme un sacerdoce.

Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant,
pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.

Shoking s'tait dit qu'il pouvait satisfaire  la fois son bon coeur et
le dsir du noble lord.

Or, son bon coeur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en
l'immensit de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.

Pourquoi lord Palmure tenait-il  savoir o l'Irlandaise s'arrterait?

La beaut de la pauvre femme se chargeait de rpondre  cette question,
que s'tait navement adresse Shoking.

--a la regarde, s'tait-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal  ce
que je la mette dans son chemin.

Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa
Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu' la
place des Sept-Cadrans et enfin, aprs avoir pass devant la pauvre
glise de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.

Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prtendu que c'tait
une pauvre rue prive d'air et de lumire.

Elle dcrivait une courbe, tait borde d'affreuses bicoques, pave
d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus
et de femmes en haillons.

La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pntrait par une
chelle dresse contre la croise.

Lawrence-street est le quartier gnral des Irlandais marchands de
verdure.

Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent
que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.

Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivrent, il n'y avait pas
un homme dans la rue.

Shoking s'adressa  une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui,
assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:

--Connais-tu Patrick? lui dit-il.

--Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel
voulez-vous parler?

Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que
l'homme dont on lui avait parl dans son pays avait deux noms: Patrick
Drury.

--Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra
pas, ma chre... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler  sa
femme... c'est l...

Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqu au-dessous du sol,
sur le ct gauche de la rue, et dans lequel on pntrait par un
escalier de quatre ou cinq marches.

L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait t
une choppe de cordonnier, sans doute, et il cria:

--H! mistress Patrick, venez donc, ma chre! voici des gens de votre
pays qui vous arrivent. A ces paroles rpondit une sorte de grognement;
puis quelque chose s'agita dans l'obscurit et une crature humaine
s'avana vers le bord du trou.

C'tait une femme encore jeune, mais dans un tat de maigreur effrayant.
Ses longs cheveux noirs pendaient, emmls, sur ses paules un lambeau
d'toffe enroul autour de ses reins, composait son unique vtement, et
elle tenait suspendu  ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou
huit mois.

Elle promena autour d'elle un regard gar et dit d'une voix o perait
la folie:

--Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les
policemen l'ont emmen... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra
pas...

Shoking se tourna vers l'Irlandaise:

--Je crois, ma chre, qu'il vous faut renoncer  passer la nuit ici,
dit-il.

--O aller? murmura la pauvre mre en regardant son enfant.

--Je ne sais pas, dit navement Shoking. Avez-vous de l'argent?

--Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.

--Venez dans Dudley-street d'o nous sortons, dit Shoking; il y a l un
boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront
un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.

La femme de Patrick Drury avait regagn son trou, s'tait recouche sur
un amas de paille ftide.

Shoking entrana l'Irlandaise et son fils.

--Mre, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientt arrivs? j'ai bien
faim... et je suis bien las.

--Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.

Et il prit l'enfant dans ses bras.

Ils revinrent dans Dudley-street.

Tout  coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'paule.

Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette
mme mistress Fanoche qu'elle avait rencontre sur le bateau.

--Eh bien! ma chre, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien
que vous ne trouveriez pas  vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je
suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refus. Venez sans
crainte chez moi.

La pauvre mre regarda son fils qui avait crois ses petites mains sur
la poitrine de Shoking.

--Venez, ma chre, rptait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.

--Voil une dame, murmurait en mme temps Shoking, voil une dame qui a
l'air trs-honnte, par saint Georges!

L'enfant avait ferm les yeux et ne disait plus rien.

--Allons, venez ma chre, rpta pour la troisime fois mistress
Fanoche.




IV


L'Irlandaise cda.

L'immensit de Londres l'avait tellement pouvante que, maintenant,
elle se serait confie au premier venu.

Elle oublia la rpulsion que lui avait inspire mistress Fanoche, elle
oublia que cette rpulsion avait t partage et plus vivement encore
par son fils.

Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de
faim.

Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe  Shoking de les
suivre.

Le mendiant ne se le fit point rpter.

Le trajet tait court.

Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on
en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin
par derrire, une entre  portique support par quatre colonnettes, et
une faade de trois croises  guillotine par tage.

Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la premire.

Le vestibule tait propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol
tait frott et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une
plante grasse pendait au plafond.

L'escalier tait dans le fond.

Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:

--Voil qui sent meilleur que le boarding (pension) o je voulais la
conduire.

L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des
blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.

Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clart assez vive fit
place  la demi-obscurit qui rgnait dans le vestibule.

L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir o il y avait un tapis
 fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la
chemine et au milieu une table autour de laquelle une vieille
femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six  huit
ans, prenaient leur repas.

Le bon Shoking se prit  renifler l'odeur des tartines beurres et du
rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.

L'enfant, qui s'tait arrach  sa somnolence, jeta sur ces aliments un
regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait
peur.

Quant  la pauvre Irlandaise, elle se mit  pleurer.

--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant  la grande femme
osseuse qui avait retir son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre
femme et son enfant  qui j'ai offert l'hospitalit.

La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui tait rauque d'ordinaire
comme celle d'un chien de garde, et rpondit:

--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!

--Vous avez une fameuse chance, ma chre, dit Shoking  l'oreille de
l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce
n'et pas t mieux.

Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait
toujours:

--Approchez-vous du pole, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il
fait si froid... et puis mettez-vous  table avec nous.

Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus
se reculer, te fais-je toujours peur?

--Non, rpondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique
curiosit.

Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:

--Vous tes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous
garder  souper, car jamais un homme n'est entr ici. Mais buvez un coup
de bire et prenez cette demi-couronne.

Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.

Mais comme il tait plein de dignit, il contint son motion, accepta
le coup de bire, puis la demi-couronne et murmura gravement:

--Adieu, milady, et Dieu vous garde!

Bonne nuit, ma chre, ajouta-t-il en tendant la main  l'Irlandaise.
Vous tes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.

Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous
son bras gauche son vieux chapeau sans bords.

Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mmoire le nom de
mistress Fanoche et le numro de la maison.

Puis il s'en alla en se disant:

--Voil une journe qui finit bien. J'ai bu un coup de bire, j'ai une
demi-couronne dans ma poche, j'ai assist une pauvre femme et son
enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqu de moi, j'aurai une
dizaine de livres dans une heure.

Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant
 lui-mme, et si cela continue, au lieu d'aller coucher  la nuit dans
le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _prsent_.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidit, versant, de temps
 autre, une larme de reconnaissance.

--Commut t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la
plus jeune.

--Jenny, rpondit-elle.

Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit
Irlandais.

--Ralph, dit l'enfant.

Elle lui sauta au cou et lui dit:

--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?

--Oui, rpondit Ralph.

La plus ge des petites filles regardait avec tristesse la mre et
l'enfant.

Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitt
les yeux et devint toute tremblante.

Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soup, mistress Fanoche leur
dit:

--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire  votre
chambre.

Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la chemine.

Ralph, car c'tait bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment
embrasser par les petites filles.

Mais la dernire, la plus ge, celle qui tout  l'heure l'avait
regard avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres
et lui dit  l'oreille:

--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...

--Pourquoi? demanda l'enfant.

--Parce que ces dames sont bien mchantes et qu'elles te battraient.

En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de
son nez.

La petite fille rougit et se dgagea des bras de Ralph. Mais elle lui
pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main
tremblait.

Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et
introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre o il y avait deux
lits jumeaux dans une alcve.

Tout cela tait blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de
l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.

L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait compar cela
au paradis.

--Ma chre, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous
vouliez aller demain  Saint-Gilles?

--Oui, madame.

--A quelle heure?

--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit
heures.

--On vous veillera  sept, ma chre: bonne nuit.

Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table,
caressa encore une fois l'enfant et sortit.

Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans
ses bras.

L'enfant avait retrouv son front soucieux.

--Mre, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?

--Oui, mon enfant.

--Longtemps?

--Jusqu' demain.

--Bien sr, nous nous en irons demain?

--Il le faudra bien, soupira-t-elle.

--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?

--Mais, mon enfant, c'est impossible...

--Oh! dit-il.

Et il garda un moment le silence.

Puis, tandis que sa mre le dshabillait pour le mettre au lit.

--J'ai peur, dit-il bien bas.

--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mre.

--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...

--Pourquoi donc?

--Parce que ces femmes sont mchantes et qu'elles me battraient.

--Ne suis-je pas l pour te dfendre, moi?

--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain,
n'est-ce pas? Tu me le promets?

--Oui.

--Alors, bonsoir, mre.

Et l'enfant se coucha.

Quelques minutes aprs, il dormait d'un profond sommeil.

L'Irlandaise se mit  genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et
remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonne; mais soudain elle sentit
une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine  son visage.

Sa tte s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le
rsultat de la fatigue, s'empara d'elle.

Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler  son aide,
mais sa gorge crispe ne rendit aucun son. Tout  coup ses yeux se
fermrent sans qu'il lui ft possible de les rouvrir, et elle s'affaissa
lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son
lit.

Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.

Un homme  figure sinistre la suivait.




V


Quel tait donc ce nouveau personnage?

C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.

A peine l'Irlandaise tait-elle dans sa chambre que la scne avait
subitement chang au parloir.

Mistress Fanoche avait fait un signe, et  ce signe, la grande dame
osseuse prenant un air mchant et ramenant avec un geste de fureur ses
bsicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix
imprieuse:

--Allons, vilaine marmaille, au lit!

Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'taient leves de table
sans mot dire et avaient suivi leur terrible matresse, qui les avaient
conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui
montait aux tages suprieurs.

Mistress Fanoche tait demeure un moment, absorbe par la lecture d'une
lettre qu'elle avait tire de sa poche et que certainement elle ne
lisait pas pour la premire fois, car le papier en tait sali et
froiss.

L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait
tout en lisant:

--C'est une fire chance tout de mme qu'au lieu de revenir de Greenwich
par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley
et miss mily peuvent venir, j'ai un fils  leur rendre. Pourvu que mon
commissionnaire ait trouv Wilton.

Elle achevait  peine qu'on frappa  la porte.

--Entrez, dit-elle.

Un homme parut.

Un homme d'aspect repoussant et presque aussi dguenill que le bon
Shoking.

Il portait une barbe paisse et de grands cheveux.

Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage coutur de
mystrieuses cicatrices, qu'clairaient deux petits yeux pleins de
frocit.

--Ah! vous voil, Wilton? dit mistress Fanoche.

--Oui, madame.

--Vous n'tes pas gris, au moins.

Cet homme eut un sourire amer.

--Je n'ai ni bu ni mang depuis hier, dit-il.

--Voil un verre de bire et une tartine; mais dpchez-vous, dit
mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidit de la
table encore servie, nous avons  causer srieusement, Wilton.

--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous
quelque petite fille  noyer ce soir?

--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.

--J'ai bonne mmoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne
que la nuit quand la faim m'empche de dormir, il me semble voir danser
sur la paille qui me sert de lit toutes les petites cratures dont j'ai
t le bourreau.

--C'est trs-potique ce que vous dites l, Wilton, fit mistress Fanoche
en haussant les paules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de
parler de ces choses. Il y a deux livres  gagner tout de suite, et une
livre de pension par semaine pendant un an.

--Milady, rpliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette
qualification  mistress Fanoche en manire d'ironie, on a tort de
reprsenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et
cette femme, c'est vous.

--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?

--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf,
c'est--dire de boisson mlange par moiti. De quoi est-il question?

--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs  neuf ans.

--Bon!

--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici,
apportant un enfant dans son manteau?

--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.

--Soit, mais celui-l vous ne pouvez l'avoir oubli.

--Son nom?

--Il s'appelait sir John Waterley, tait officier dans l'arme des Indes
et partait le lendemain pour Calcutta, d'o vraisemblablement il ne
devait plus revenir, car il tait atteint d'une maladie qu'on disait
mortelle.

Cet enfant tait le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop
grande naissance,--miss mily Homboury, la fille d'un pair
d'Angleterre,--pour qu'il pt jamais songer  l'pouser.

Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'lever
jusqu' l'ge de quinze ans, et de lui donner plus tard un tat
d'honnte ouvrier, nous annonant que jamais ni sa mre ni lui ne
pourraient le rclamer.

--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisime
verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents
livres; et comme vous ne vous souciez gure de dpenser cette somme 
l'ducation du petit, vous la gardtes, et lorsque sir John fut parti,
j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.

--C'est cela mme.

--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?

--Parce que, maintenant, on me rclame l'enfant.

--Qui?

--Sir John.

--Il n'est donc pas mort?

--Non, et il vient d'pouser  Cannes, en France, miss mily, qui a
perdu son pre, qui s'est jete aux genoux de son frre, lui a tout
avou et que son frre a pardonne.

--Misricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chre?
ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et
froisse que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.

Un superbe sourire vint alors aux lvres de la nourrisseuse d'enfants.

--Tous les enfants nouveau-ns se ressemblent, dit-elle.

--C'est un peu vrai.

--Que rclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf  dix
ans.

--Sans doute.

--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet ge.

--Mais cet enfant... o est-il?

--L, dit mistress Fanoche. Venez...

Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre o dormait le petit
Ralph et o Jenny l'Irlandaise tait affaisse lourdement sur le sol.

--Une femme! dit Wilton en entrant.

--Oui, rpondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne
s'veillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.

--Oh!

--J'ai vers dans son bol de th deux gouttes d'opium, et toutes les
cloches de Saint-Paul ne la rveilleraient pas. Il ne tient mme qu'
vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire froce, qu'elle ne s'veille
jamais.

--Ah! c'est pour cela?...

--C'est pour cela, dit-elle.

Wilton s'approcha du lit o dormait l'enfant.

--Qu'il est beau! fit-il navement.

--N'est-ce pas?

--On dirait un ange endormi.

--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rve, hein? Il sera
peut-tre pair d'Angleterre quelque jour.

--Mais, ma chre, dit Wilton, vous ne songez pas  une chose...

--Laquelle?

--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.

--Soit.

--De sa mre.

--D'accord.

--Vous ne tromperez pas sir John et miss mily un quart de minute.

--Vous vous trompez, Wilton.

--Comment cela?

--J'ai arrang une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.

--Voyons.

--J'ai confi l'enfant tout petit  une nourrice irlandaise.

--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me
donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reu la lettre de miss
mily, je lui ai crit, et elle est venue. Je l'ai rcompense
gnreusement, et elle est retourne dans son pays.

--Bien imagin, ma chre, dit Wilton, et je persiste de plus en plus
dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme,
c'est vous.

--Trve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparatre
cette femme.

--Comment?

Mistress Fanoche haussa les paules.

--Et le pont de Londres? dit-elle.

--C'est juste. Mais...

Et Wilton se gratta l'oreille.

--Mais?... dit schement mistress Fanoche.

--Une femme, a ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.

--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort,
j'imagine.

--Non, certes.

--Il y a deux livres pour lui.

Wilton hsitait encore.

Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guines.

--Et je paye d'avance, dit-elle.

--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.

Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:

--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter 
l'eau.

La pauvre Irlandaise ne s'veilla pas. Le narcotique avait fait d'elle
un cadavre.

--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut
chercher le cabman.

--Je me suis dout que nous aurions besoin de lui, rpondit Wilton, et
c'est lui qui m'a amen. Il est  la porte.

Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.




VI


Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.

--Allons, dit-elle  Wilton, chargez-la moi sur vos paules et partez.

--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chre.

--Que voulez-vous dire?

--Je n'ai pas consult le cabman.

En anglais cabman veut dire cocher.

--On le payera.

--Je le pense bien, dit Wilton, mais...

--Mais quoi?

--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.

Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les ides.

Au besoin elle savait ne pas compter.

Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze
guines.

--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez
cette femme.

Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur
son dos.

--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.

--Je vais sortir la premire, rpondit mistress Fanoche.

Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir,
ouvrit la porte avec prcaution et regarda au dehors.

Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise tait entre
chez mistress Fanoche, le brouillard s'tait paissi.

On n'y voyait pas  dix pas de distance, et les becs de gaz
apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage
de cendres.

L'Anglais se mle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrte
pas.

Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.

Mistress Fanoche n'avait donc qu' se proccuper du policeman.

Mais le brouillard tait pais, et Dudley street est une rue o on vole
peu de mouchoirs; par consquent, le policeman y est rare.

Le cabman tait  la porte.

--Oh! oh! dit-il en voyant apparatre mistress Fanoche qui jetait autour
d'elle un coup d'oeil investigateur, il parat qu'on a besoin de moi.

--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.

En mme temps, elle se tourna vers Wilton, qui tait dj au seuil de la
porte, l'Irlandaise sur son dos.

--Vite! dit-elle, la rue est dserte.

Wilton, qui tait d'une force herculenne, s'lana dans le cab si
rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature
tait le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.

Le hanson est cette voiture  deux roues, rapide et lgre, que le
cocher conduit par derrire, et qu'on dsigne improprement en France
sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par consquent
une voiture  quatre comme  deux roues.

Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.

--London-Bridge! cria Wilton au cabman.

Le cabman rendit la main  son cheval et le hanson partit au grand trot.

Alors Wilton se mit  arranger son colis comme il le disait;
c'est--dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin
du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.

On et dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme
aime.

Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant
Saint-Martin's-lane.

Cette rue, dont le plan inclin est assez rapide, possde deux ou trois
forges de carrossiers.

L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement
triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment o le hanson
entrait dans le cercle de lumire qu'elle projetait au loin, le visage
de l'Irlandaise se trouva clair comme en plein jour.

Wilton tressaillit.

Jusque-l, il n'avait pas mme regard cette femme qu'il s'tait charg
d'aller noyer pour de l'argent.

Maintenant il venait de la voir, et cette beaut,  laquelle le sommeil
donnait une expression sraphique, fit sur lui une impression bizarre.

--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.

Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la
forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurit.

Wilton eut un ricanement:

--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de
piti. Ah! ah! ah! est-ce mon mtier,  moi, d'avoir piti? je ferais
mieux de garder ma sensibilit pour le jour o on me pendra  la porte
de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tt ou tard.

On approchait du Strand. Tout  coup le hanson s'arrta.

En mme temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de
communiquer avec le voyageur qui est dans l'intrieur de la voiture,
c'est--dire au-dessous de lui.

--H! Wilton? cria le cabman.

--Que veux-tu? rpondit celui-ci.

--Je veux causer un brin avec toi.

--Parle...

--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?

--Une femme.

--Morte?

--Non, endormie.

--a ne me va pas, Wilton.

--Et pourquoi?

--Parce que a ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas
de femmes.

--N'est-ce pas la mme chose?

--Non, d'abord a porte malheur.

--Tu veux rire!

--Ensuite, elle se rveillera... elle criera...

--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme
morte.

--Et combien nous donne-t-on pour cela?

--Cinq guines.

--Pour nous deux?

--Non,  chacun.

Le cabman hsitait encore.

--C'est une vilaine besogne, Wilton, rpta-t-il.

--On m'a pay d'avance, dit Wilton pour dcider le cabman. Veux-tu ton
argent?

--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que
nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos
pieds battront le vide.

--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme a qu'autrement.

Il passa cinq guines au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond
de la voiture.

--Je gagne cinq guines  ce jeu-l, pensa-t-il, car mistress Fanoche
m'en a donn quinze.

Le hanson arriva dans le Strand.

Le brouillard tait encore pais; mais il y a de beaux magasins dans le
Strand et comme il n'tait gure plus de onze heures du soir, il y en
avait encore quelques-uns d'ouverts qui tincelaient de lumire.

De temps en temps un flot de clart pntrait dans le cab et le visage
anglique de l'Irlandaise apparaissait  Wilton.

Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur.

Aprs le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de
Farington qui descendait vers le fleuve.

Le cheval marchait un train d'enfer.

Mais  mesure qu'on approchait de la rivire, Wilton sentait son coeur
battre plus fort.

Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.

--Arrte un moment, dit-il.

--Pourquoi faire? demanda le cabman.

--Je vais boire un peu de gin.

Et il sauta  terre et entra dans un public-house.

Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guines de
mistress Fanoche et regagna le hanson.

--En route! a va mieux.

L'Irlandaise tait toujours affaisse et inerte dans un coin de la
voiture.

On et dit que Wilton conduisait un cadavre.

Le hanson tourna dans Thames-street, c'est--dire la rue de la Tamise,
et en quelques minutes il arriva  London-Bridge.

Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures,
de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin 
six heures du soir, prs d'un demi-million de pitons, est dsert quand
vient la nuit.

Le hanson s'y engagea.

--Arrte-toi au milieu, cria Wilton au cabman.

En mme temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier
les pieds et les mains de l'Irlandaise, de faon qu'elle allt au fond
et ne pt se dbattre, en admettant que la fracheur de l'eau triompht
de sa lthargie.

Le hanson s'arrta.

Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du
parapet.




VII


Tout  coup une lueur rougetre se fit au bout du pont, du ct du
Borough, c'est--dire sur la rive mridionale.

Cette lueur tait celle de la lanterne d'un de ces grands camions 
trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare  l'autre.

Wilton eut un nouveau battement de coeur.

Le cabman lui cria:

--Prenez garde!

Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se
rapprocha du cab.

Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire
prudence l'exigeait.

A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clart du fanal devenait
plus grande, et tout  coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.

Une fois encore les regards de Wilton s'arrtrent sur son visage et les
battements de son coeur se prcipitrent.

Le camion passa.

Le cocher qui le conduisait, chaudement envelopp dans sa pelisse garnie
de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait  peine devant
lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire
son vhicule.

Peut-tre aperut-il le cab, mais il ne prta aucune attention  cet
homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.

--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dpcher, Wilton?

Wilton ne rpondit pas.

--Il fait froid et j'ai les doigts gels  tenir mes guides, continua le
cabman. Dpche-toi donc.

Wilton tait comme saisi de vertige.

--C'est drle!, murmura-t-il, jamais je n'ai t comme a. Le coeur me
manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.

--Allons! allons! rpta le cabman.

Mais Wilton jeta un cri.

L'Irlandaise, qui jusque-l tait comme morte, avait pouss un soupir.

Et Wilton s'loigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:

--Non, non, je ne veux pas.

--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupfait.

--Non, rpta Wilton.

--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?

--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je
ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...

Le cabman eut un clat de rire.

--Du moment o on ne rend pas l'argent, dit-il, a m'est gal; j'aime
autant a mme, car j'ai toujours pens que noyer une femme portait
malheur. Mais qu'allons-nous en faire?

--Je ne sais pas, dit Wilton.

Et il replaa dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouv son
immobilit cadavrique.

--La dose d'opium tait bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de
rflchir. Elle n'est pas prs de se rveiller.

Le cabman tourna bride.

--Ah , o allons-nous?

--Je ne sais pas, dit le bandit.

--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?

Wilton tressaillit.

--Oh! non, dit-il tout  coup, si je venais  aimer une femme, je serais
perdu. Je ferais trop de btises!

Puis, prenant une rsolution subite, il remonta dans la voiture et dit:

--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de
la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord
Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici l, je rflchirai.

--Comme tu voudras, dit le cabman.

Et le hanson se remit  rouler rapidement, laissant le pont de Londres
derrire lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne
commmorative de l'incendie qui dvora la moiti de la Cit, en 1666, et
s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les
docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit 
Saint-Georges-street.

Au del des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente
qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.

Cette rue, qui dcrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui
veut dire le vieux chemin sabl.

Elle est dserte la nuit.

Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien aprs minuit,
laisse encore voir sa devanture claire, au travers de vieux rideaux
rouges.

Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.

C'est un homme discret qui ne se mle jamais de rien, n'intervient dans
aucune querelle et coute froidement des histoires et des confidences
qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.

Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le
Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.

Ce fut donc  la porte de ce public-house que le hanson s'arrta.

Le cheval tait bien dress. Il s'arrtait aux portes et on pouvait l'y
laisser indfiniment.

Le cabman, qui tait un habitu du public-house, ne s'occupait jamais de
sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.

Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping,
pass huit heures du soir.

Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la
vieille couverture du cabman.

Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui tait tout 
fait dsert.

Master Wanstoone lisait assis derrire son comptoir, et il se leva mme
avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.

Puis il reprit sa lecture.

--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien rflchi en chemin.

--Ah! fit le cabman.

--De quoi nous sommes-nous chargs, poursuivit Wilton, de faire
disparatre une femme?

--Oui.

--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle
voudra.

--Tiens, elle a donc un enfant?

--Oui, je te conterai a une autre fois. Passons. On nous donne cinq
guines  chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche
n'entend plus parler d'elle.

--Mais si elle a un enfant, elle se mettra  sa recherche.

--Non.

--Ah! par exemple!

--Elle est arrive  Londres ce soir, elle n'y connat personne... elle
ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue
o elle a laiss son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?

Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a prs
de quatre milles de Dudley-street, d'o nous venons,  Old-Gravel-lane,
o nous sommes?

--Tu comptes donc rester ici?

--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur
un banc et tout sera dit.

--Soit, dit le cabman.

--Puisque j'ai entam une de mes guines, dit Wilton, autant vaut que je
paye encore.

Et il jeta six pence sur le comptoir.

Ils sortirent. Le cabman remonta sur son sige et Wilton s'assit de
nouveau auprs de l'Irlandaise.

--H! dit-il, il faut nous dpcher, elle est brlante, malgr le
froid: c'est signe qu'elle s'veillera bientt.

Le square dont avait parl Wilton tait  une trs-petite distance.

Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna  gauche, et dix minutes
aprs, il entrait dans Welleclose-square.

Le lieu tait sinistre et dsert.

Autour d'une sorte de jardin s'levait une vieille grille en fer.

Autour de la grille il y avait  et l un banc vermoulu. Tout 
l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'o ne sortait
aucun bruit, et o n'apparaissait aucune lumire.

Des ruelles sombres, troites, aboutissaient  cette place. C'tait
peut-tre le lieu le plus caractristique du Wapping.

Un silence de mort rgnait  l'entour.

C'est que le Wapping ne s'veille que pass minuit.

Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des thtres qui ont un public de
prostitues et de voleurs, des bals o les femmes viennent pieds nus,
faute de souliers.

Or, il n'tait pas encore minuit.

Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.

Le hanson s'arrta.

Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.

Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.

--Elle sera fort bien l, dit-il. Et puis, quelque bonne me charitable
en prendra soin peut-tre.

--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est
gal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.

Et les deux bandits s'loignrent, laissant la malheureuse Irlandaise
toujours en proie  son sommeil lthargique, en ce lointain quartier de
Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnte
n'oserait pntrer.

On entendait encore dans l'loignement le bruit des roues du hanson,
lorsque minuit sonna  la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs
tremblantes s'allumrent  et l aux fentres voisines. Le Wapping
s'veillait et l'Irlandaise dormait toujours.




VIII


La nuit tait froide, nous l'avons dit, et d'aprs les calculs de
mistress Fanoche, les effets du narcotique absorb par l'Irlandaise
devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.

Dj Jenny avait pouss un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses
bras.

Il n'y avait pas encore une heure que les deux misrables l'avaient
dpose sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commena  s'agiter.

Ses membres raidis par la lthargie, retrouvrent peu  peu leur
lasticit et leur souplesse; son sein se souleva, ses lvres
s'entrouvrirent et murmurrent un nom:

--_Ralph_!

Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mre
en s'veillant?

Car elle avait rv, la pauvre mre, tandis que les deux bandits
agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du
dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient
grce de la vie.

Et son rve tait plein de son fils.

Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assur vers de hautes
destines, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.

Et quand ses lvres se furent agites, ses yeux s'ouvrirent.

Durant son sommeil, le Wapping s'tait veill.

La vie nocturne est partout  Londres, dans les palais de
Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans
Regent-street comme au Wapping.

Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.

Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs
s'attroupaient  la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par
bouffes des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutt que des
cratures humaines, traversaient le square dans tous les sens.

Car,  Londres, l'orgie elle-mme est silencieuse, et le vice marche
sans bruit.

L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rve continuait et
avait seulement chang d'aspect et de tableau; mais les pres brises du
brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientt
convaincue qu'elle ne dormait pas.

O tait-elle?

Elle appela son fils:

--Ralph, mon enfant, o es-tu?

Ralph ne rpondit pas.

Elle se leva, perdue, jetant un regard gar autour d'elle.

Le square tait sinistre; ses lumires, parses  et l comme des
phares disperss sur une mer orageuse, sinistres aussi.

--Mon Dieu! mon enfant... o suis-je? dit-elle en prenant sa tte  deux
mains.

Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrta, comme si elle et voulu
rassembler ses souvenirs pars.

Et soudain elle se rappela.

Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite
chambre o on les avait conduits, elle et son fils.

Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.

Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'tait empar d'elle, et
qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.

Alors elle jeta un grand cri, un cri de dsespoir suprme.

On l'avait endormie pour lui voler son enfant.

O tait-elle?

Comment s'appelait cette place o on l'avait amene?

Quel tait le nom de la rue dans laquelle tait la maison de mistress
Fanoche?

Elle ne le savait pas!

Cependant les mres ont des courages de lionne.

--Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.

Et elle se mit  courir droit devant elle d'abord.

Elle crut que Welleclose-square tait Soho-square, qu'elle avait aperu
en cheminant avec Shoking.

Comment aurait-elle devin qu'on l'avait transporte  prs de quatre
mille du square Saint-Gilles?

Elle se mit donc  parcourir une  une les rues et les ruelles qui
entourent Welleclose-square, tantt jetant un cri de joie et croyant se
reconnatre, tantt s'arrtant avec effroi, car la lueur d'esprance
s'teignait, et elle ne se retrouvait plus.

Des hommes en haillons passaient auprs d'elle et quand la lueur d'un
bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient
des propositions honteuses et lui disaient des mots obscnes.

Jenny prenait la fuite et recommenait ses recherches, mais toujours
elle revenait dans Welleclose-square.

Un groupe de femmes avines se querellaient  la porte d'un
public-house.

Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:

--O est donc Saint-Gilles?

Les unes se mirent  rire, les autres l'appelrent milady. Aucune ne lui
rpondit.

Mais une ignoble crature dont, les loques hideuses taient couvertes
d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain,
s'lana vers elle comme une furie:

--Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non,
tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et
qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en...
va-t-en!...

Et elle levait ses poings ferms sur elle.

Jenny pouvante voulut fuir.

Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:

--Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au
moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas
qu'on y touche!...

--Je cherche mon enfant! rpondit d'une voix dchirante Jenny, qui
essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.

Les autres riaient et dansaient:

--Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!

--Ayez piti de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas
Williams dont vous parlez...

--Tu mens! disait la femme avine, tu cherches Williams, je le vois
bien!

--Qui parle de Williams? s'cria tout  coup une voix rauque et
masculine.

Et un homme s'avana dans le cercle de lumire douteuse au milieu duquel
se passait cette scne.

Cet homme tait un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux paules
larges, aux jambes tordues,  la face rougeaude et perdue par la
boisson, aux deux cots de laquelle pendaient de longs cheveux d'un
blond ardent.

--C'est moi qui suis Williams! dit-il.

Il aperut Jenny et dit:

--Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la
connais pas... Tiens, elle est belle!...

--Ayez piti de moi, disait Jenny en joignant les mains...
dfendez-moi...

--Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui
arracher les yeux.

Mais elle reut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle
tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.

--Ce Williams, cria une autre crature, quand il y a une jolie femme...
elle est pour lui...

Williams avait pos sous son bras le bras de Jenny et disait:

--Viens avec moi... tu n'as rien  craindre, ma chre... On me connat
dans le Wapping... et quand une femme est  mon bras, il n'y a pas de
danger qu'on y touche...

--Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi  retrouver mon fils.

--Tu as donc un fils?

--Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bnirai...

--Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bte fauve.

Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle rpondit:

--Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!

--O est-il donc ton fils?

--Conduisez-moi auprs de Saint-Gilles, je trouverai.

--Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...

--Au nom du ciel, conduisez-moi...

--Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.

Elle voulut se dgager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y
serrait comme dans un tau.

--Viens, rpta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais rsist.

Et il l'entrana de force et malgr ses cris dans une ruelle noire au
fond de laquelle brillait une lueur sinistre.

La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus clbre des repaires du
Wapping.

--Encore une qui aura aim Williams, ricanrent les horribles cratures
en les regardant s'loigner tous deux, tandis que celle qui voulait
accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et
l'oeil poch du coup de poing.




IX


A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois
mtres de large.

Vers le milieu est un thtre.

Mais un thtre comme on n'en vit jamais peut-tre, un thtre o les
premires loges se louent douze sous, et le parterre un penny.

Le jeune premier est un ngre; on fume et on boit pendant le spectacle.

Les prostitues qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre
est compos de voleurs.

Au bout de la ruelle est le _Cheval-Noir_.

Public-house au rez-de-chausse, bazar de la dbauche  l'entresol, bal
au premier tage et taverne dans les caves, cet tablissement n'offre
rien  dsirer comme on voit.

Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est  deux pas.

Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.

Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la
rue,  coups de couteau.

La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le
vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.

Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.

L est la vraie taverne.

Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si
on peut donner ce nom  une population fangeuse, bestiale, avine et
couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se
querellent, rient et chantent.

On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit,  la
lueur de quelques chandelles fumeuses parses sur les tables, mousser la
bire brune ou blonde dans des pots d'tain.

Derrire un comptoir garni de victuailles, trne majestueusement
mistress Brandy.

C'est la femme du land-lord, c'est--dire du matre de l'tablissement.

Celui-ci est l-haut, au public-house, affubl d'un reste d'habit noir
et d'une cravate qui fut blanche, il y a dj bien des annes.

Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oubli.

Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a
donn  la femme du land-lord.

C'est une forte et robuste commre, haute en couleur, qui a cinq pieds
six pouces, des mains  couvrir une assiette, des pieds  servir de base
 un monument.

Elle a donn un seul soufflet dans sa vie,  un insolent qui lui
manquait de respect.

Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.

Le malheureux est tomb sanglant et inanim  la droite du comptoir.

Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est
tolrante.

Si deux voleurs dvalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux
matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy
appelle John.

John est un cossais gigantesque qui lui sert de garon et aide les deux
servantes  presser la bire.

John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et
revient  sa besogne comme si de rien n'tait.

Le Cheval-Noir est un tablissement tranquille, et jamais on n'a eu
besoin d'y appeler les policemen.

D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords
qui sigent au Parlement, tout  ct de Westminster, ont pens que le
peuple se protge toujours suffisamment lui-mme.

Ce soir-l, toutes les tables taient occupes dans la cave du
Cheval-Noir.

Mais celle qui tait  la gauche du comptoir tait la plus bruyante.

On y ftait la libration de Jack, dit l'_Oiseau-bleu_, un voleur
clbre qui tait sorti le matin mme de la prison de Midlesex, o il
avait fait six mois de moulin.

Jack disait en levant son verre:

--Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait
gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je
suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'tre
honnte homme  l'avenir.

--Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait pass sa main  l'entour
de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.

--Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai
honnte homme... Ds ce soir, je vais chercher du travail.

Et tous les voleurs et toutes les prostitues de rire  se tordre.

Un des assistants haussa les paules:

--Voil donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du
moulin. J'ai bien pass par la cage aux oiseaux, moi.

--Quand on passe par l, c'est pour y retourner, dit Jack.

Il faisait allusion au cimetire des supplicis que le condamn
traverse,  Newgate, en sortant de la cour d'assises.

--Ils m'ont acquitt, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurs,
excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua
 rire.

A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.

Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la gante, faisait
une scne de jalousie  son amant.

Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un oeil
indiffrent.

Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosit un
homme qui tait assis tout prs du comptoir et buvait seul,  petites
gorges, un verre de grog.

C'tait un homme de trente-sept  trente-huit ans peut-tre, de taille
moyenne, portant des favoris chtain clair, et dont le visage rgulier
contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.

tait-ce un cossais, un Anglais, un Irlandais ou un Franais?

Nul ne le savait.

Ce n'tait pourtant pas la premire fois qu'il venait au Cheval-Noir.
Mais il ne parlait  personne, buvait, payait et s'en allait.

Quelquefois mme il tombait en une rverie profonde. Une fois, on avait
voulu le _tter_, c'est--dire savoir ce qu'il tait, d'o il venait...
s'il tait voleur ou matelot, condamn en rupture de ban ou bien
tranger  toutes les professions interlopes du Wapping.

Pour cela, on lui avait cherch querelle.

Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indiffrente et calme;
mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois
adversaires.

Depuis lors, on l'avait respect.

Du reste, il parlait un anglais trs-pur et sans le moindre accent.

Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnomm l'_homme gris_, 
cause de son vieil habit gris, l'unique vtement qu'on lui et jamais
vu.

Un seul habitu du Cheval-Noir avait trouv grce devant cette
indiffrence parfaite.

C'tait un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa
philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements
du Cheval-Noir par ses prtentions au _comme il faut_.

On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une
heure, Barclay dit Shoking.

Shoking, qu'on avait ainsi appel parce qu'il trouvait toujours que ses
compagnons d'orgie nocturne taient _inconvenents_, Shoking, qui se
vantait d'avoir des manires de gentleman et prtendait que si la
fortune lui souriait un jour, il se montrerait  cheval  Hyde-park et
irait prendre des glaces  Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking
enfin, tait le seul  qui l'homme gris et quelquefois offert une pinte
d'ale ou un verre de grog.

Or, ce soir-l, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les
filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de
l'oeil, et celui-ci continuait  boire son verre de grog  petites
gorges, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait
dans la cave.

--Voil Shoking!

--Vive Shoking!

--Hurrah pour Shoking!

Ce fut une avalanche de cris.

L'homme gris releva la tte et salua Shoking de la main.

--Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme
heureux.

--Tiens! s'cria une femme, il a des souliers neufs.

--Et un habit neuf, dit un voleur.

--Il a une chemise... fit une autre prostitue.

--Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords  son
chapeau.

--J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laiss mon
argent  la maison.

--C'est dommage, dit Jack en riant.

Shoking traversa la salle et vint s'asseoir  la table de l'homme gris.

--Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.




X


L'homme gris se prit  sourire.

--Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme
vous tes un brave coeur, vous vous dites qu'il est convenable de payer
 votre tour.

--a, c'est vrai, dit Shoking.

L'homme gris baissa la voix.

--Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser
personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fiert. Payez donc, si
tel est votre bon plaisir.

Nanmoins, laissez-moi vous faire une question.

--Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec tonnement.

--Vous avez de l'argent?

Shoking baissa la voix:

--Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagn dix guines ce soir.

--Dix guines!

--Tout autant. J'en ai presque dpens une pour me vtir, et vous voyez
si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.

--Un gentleman, dit l'homme gris.

--N'est-ce pas?

Et Shoking se mit  numrer complaisamment le prix de ses acquisitions:

--Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un
pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils
sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.

J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est
pas de luxe en cette saison. Mais j'ai rflchi.

--Ah! fit l'homme gris.

--Oui, dit Shoking. J'ai pens qu'il valait mieux louer une chambre pour
deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera
fort, moi qui n'ai jamais pu y tre admis que pour la nuit, et encore en
promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures  faire de
l'toupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.

Il me reste donc neuf guines. Je puis vivre un an sans rien faire.
J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une
stalle au thtre d'Hay-Markett.

L'homme gris souriait toujours.

--Mais  quoi donc avez-vous gagn ces dix guines? dit-il.

--Oh! c'est bien simple, dit Shoking.

--Mais encore?

--J'ai rendu service  un lord.

--Comment cela?


--Je me trouvais sur le _Penny-Boat_, qui remonte de Greenwich 
Charing-Cross.

--Bon.

--Sur ce _Penny-Boat_, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une
Irlandaise, avec son petit garon, et un lord qui la regardait, ah! mais
qui la regardait...

--Aprs? dit l'homme gris en fronant lgrement le sourcil.

--Le lord s'est approch de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette
femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir,  mon htel, dans
Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guines.

C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas
difficile de gagner beaucoup d'argent honntement.

--Honntement? fit l'homme gris.

--Dame!

--Ah! vous croyez cela honnte ami, Shoking?

Le mendiant se sentit rougir; et pour la premire fois, il songea que
peut-tre il avait agi  la lgre.

Aussi prouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et
s'empressa-t-il de raconter dans tous ses dtails la suite de son
aventure.

Il dit  l'homme gris comment il avait servi de guide  la pauvre mre
et  son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait
conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le
petit sur son dos.

Il n'oublia rien, pas mme ce dtail bizarre que la mre avait dit
plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain  la messe de huit
heures  Saint-Gilles, et prsenter son fils au prtre qui officierait.

Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait cout attentivement, lui
dit:

--Vous tes une tte lgre et un bon coeur, Shoking.

--Pourquoi donc? demanda le mendiant.

--Vous avez fait une bonne action en venant en aide  cette femme; mais
vous avez fait un acte blmable en allant indiquer  ce lord... Comment
le nommez-vous?

--Lord Palmure.

--Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire o
cette femme tait descendue.

--Mais...

--Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient  savoir
l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes
intentions.

Shoking tressaillit.

--Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...

Puis, se frappant le front:

--Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.

L'homme pris n'eut pas le temps de rpondre, car un grand tumulte se fit
 l'entre de la cave.

Placs tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking
taient presque dans l'ombre, tandis que l'entre de la cave tait en
pleine lumire.

En haut de l'escalier, on venait de voir apparatre un homme et une
femme.

La femme se dbattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris
suppliants et disait d'une voix brise:

--Au nom du bon Dieu, laissez-moi!

L'homme rpondait d'une voix rauque:

--Je suis Williams, timonier  bord du _Victorieux_, le plus brave
navire de Sa Majest la reine. Toutes les femmes sont folles de moi,
toutes les femmes du Wapping m'ont aim... et tu feras comme les autres.
Marche!

Et il la poussait rudement devant lui.

--Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.

--Cette chipie! exclamrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu
es folle, ma chre!

--Williams, la mort des coeurs! dit une autre.

--La terreur des jaloux! exclama un voleur.

--Le beau Williams! ricanrent quelques hommes.

La femme se cramponnait  lui, embrassant ses genoux et rptant:

--Grce! grce!

Et la salle de rire et d'applaudir avec frnsie.

--Ah! tu ne veux pas tre madame Williams! hurlait le matelot; nous
verrons bien.

Et il jeta, par un suprme effort, l'Irlandaise,--car c'tait elle,--au
milieu de la taverne.

Soudain, Shoking jeta un cri.

Un cri que personne n'entendit, car l'attention gnrale tait
concentre sur Williams et sa conqute.

Personne, except l'homme gris.

--_Elle_! dit Shoking.

--Qui, _elle_! fit l'homme gris.

--L'Irlandaise.

--La mre de l'enfant?

--Oui.

--Comment peut-elle tre ici?

--Je ne sais pas. Mais c'est elle.

L'homme gris se prit alors  regarder cette femme, et il tressaillit 
la vue de cette beaut sans gale  laquelle l'pouvante donnait une
expression cleste.

On et dit un ange tomb du ciel dans quelque coin de l'enfer.

Elle tait maintenant  genoux et jetait autour d'elle un regard
suppliant et mouill de larmes.

--Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez
piti de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une
pauvre mre qu'on a spare de son fils... Dlivrez-moi, mes amis,
dlivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant...

Et elle se tordait les mains:  la vue de ce dsespoir, tous ces
bandits, toutes ces prostitues riaient  pleine gorge et rptaient:

--Hurrah pour Williams!

Williams, lui, s'tait pos en matamore au milieu de la salle:

--Je suis Williams, disait-il, Williams, du _Victorieux_, et j'ai
toujours t gt par les femmes.

En mme temps, il avait jet bas sa veste de matelot et montrait son
torse herculen et ses paules trapues avec une orgueilleuse
complaisance.

--Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plat: qui donc osera
me la disputer?

Et il jeta un dfi  toute la salle.

Personne d'abord ne bougea.

Williams avait tir son couteau et le brandissait.

--Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.

Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne
n'en veut.

Le mme silence accueillit cette nouvelle provocation.

L'Irlandaise tait toujours  genoux, suppliant tous ces misrables.

--Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chre, que personne
ne veut de vous...

Tu seras madame Williams, il le faut bien.

Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un clair, et
vint se placer devant Williams.

--Je te dfends d'y toucher, dit-il.

--Hurrah pour l'homme gris! hurlrent alors les buveurs.

C'tait l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait
de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.

Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.




XI


Le mme effet dut se produire le jour o l'on vit sortir des rangs des
Hbreux cet enfant du nom de David qui se prsentait pour combattre le
gant Goliath.

Williams n'tait pas un gant, mais il tait si large d'paules, si
trapu, si solidement camp sur son torse norme qu'il rappelait ces
hercules forains qui soulvent des poids  bras tendus ou portent des
fardeaux  faire reculer un boeuf.

Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son dfi tait de
taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.

Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fan,
auquel il devait son surnom, on et jur quelque fils de lord, tant il
avait de noblesse et d'lgance aristocratique dans l'attitude, le
visage et le maintien.

Une femme lui cria:

--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouche.

--L'homme gris est fou! dit un des voleurs.

Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont
nous parlions tout  l'heure, rpondit:

--Laissez donc! on ne sait pas...

Les matelots qui taient nouvellement dbarqus, regardaient l'homme
gris avec commisration:

--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connat pas Williams, on le voit
bien.

Quant  Williams, il se mit  rire, mais d'un rire si franc, si
insolent, que toute la salle fit comme lui.

--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il  l'homme gris. Veux-tu que je te paye
un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des
friandises?...

Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait
mpriser si fort, et comme de deux lames d'pe qui se heurtent jaillit
soudain une tincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et
recula d'un pas.

Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la dfensive.

L'homme gris se plaa alors entre l'Irlandaise et Williams:

--Je te dfends, rpta-t-il, de toucher  cette femme.

--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.

La voix de cet homme tait brve, cassante, mtallique. Son oeil jetait
des flammes.

--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.

Et il leva son poing norme.

Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme
gris.

Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrire, esquiva l'assommeur, et
Williams, qui avait runi toutes ses forces dans ce coup de poing,
perdit un moment l'quilibre et chancela sur ses jambes.

Ce fut rapide et foudroyant comme l'clair.

L'homme gris se baissa, bondit la tte en avant, et cette tte allant
frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.

Williams tomba comme un boeuf sous la massue.

Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et
poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu
mme tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que
personne y trouvt  redire, tant les hommes  l'tat de nature ont le
sentiment et le respect de la force brutale.

Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.

Williams se releva en rugissant.

Cette fois, il brandissait son couteau.

L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.

Williams se rua sur lui.

L'homme gris se jeta une seconde fois de ct, le saisit  bras le
corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le
sol, avant qu'il et pu faire usage de son arme qui lui chappa des
mains dans sa chute.

Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui
un regard tranquille et fier.

Ce regard rencontra celui du bon Shoking.

Le mendiant, ple et frmissant, s'tait approch de l'Irlandaise, et
l'Irlandaise le reconnaissant, avait pouss un cri de joie et s'tait
jete  son cou.

--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde
le sache ici, je la prends sous ma protection.

Alors clatrent de toute part, dans la salle, des applaudissements
frntiques, tandis que Williams se relevait pniblement.

Mais soudain les applaudissements cessrent; ceux qui hurlaient se
turent, et Williams, qui allait se prcipiter de nouveau sur son
adversaire, s'arrta en chemin.

Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches
humides et sales qui descendaient dans la taverne.

Et,  la vue de ce personnage, il y eut comme un frmissement de
respect, d'admiration et de honte  la fois parmi ces voleurs, ces
prostitues et ces hommes grossiers qui, jusque-l, ne s'taient
inclins que devant la force.

Un jeune homme au long et ple visage, aux cheveux blonds tombant en
boucles sur ses paules, un homme d' peine trente ans, grand, mince,
vtu de noir, si frle et si dlicat en apparence qu'on et dit une
femme sous un vtement masculin, un jeune homme descendit lentement
l'escalier et dit d'une voix grave:

--Mes frres, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tu. Au lieu de se har,
les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.

Et Williams, le froce matelot, tomba  genoux, et les filles perdues
courbrent la tte, les voleurs s'inclinrent avec confusion, et la
pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la
dlivrer.

Ce jeune homme  l'oeil bleu, au front inspir, qui parlait d'amour et
charit dans ce repaire, c'tait un prtre.

Un prtre catholique, un prtre Irlandais, bien connu des matelots, car
il avait t aumnier d'un vaisseau et n'avait point pli ni devant la
mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempte, qui souvent avait
menac d'engloutir navire, matelots et passagers.

Il tait bien connu encore de toute cette misrable population du
Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier cholra, porter partout des
secours et des consolations, bien que ce ne ft pas sa paroisse et qu'il
ft de celle de Saint-Gilles.

On le nommait Samuel.

Il marcha droit  Williams, qui s'tait agenouill humblement devant
lui, et lui dit:

--C'est pour toi que je suis venu ici.

On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es mchant que
lorsque tu es pris de vin, j'ai pens que ma prsence te ramnerait  la
raison.

--Pardonnez-moi, vous qui tes bon, murmura le matelot.

Le prtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:

--Qui tes-vous? lui dit-il.

--Oh! rpondit-elle, prenez piti de moi, sauvez-moi, monsieur...
Rendez-moi mon enfant...

--Votre enfant?

--On m'a spar de lui, dit-elle, on me l'a pris.

--Ne craignez rien, ma chre, dit Shoking: votre enfant, je sais o il
est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par
Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!

L'Irlandaise eut un cri de joie et rpta avec un accent qui tenait du
dlire:

--Mon fils! ils me rendront mon fils!

Et elle se mit  baiser les mains du prtre.

--Vous tes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais  votre
accent.

--Oui, rpondit-elle.

--Moi aussi, dit le prtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mre!

Puis il regarda l'homme gris.

--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la premire fois, vous qui avez
protg cette femme, qui donc tes-vous?

Alors cet homme, qui tout  l'heure avait promen autour de lui un oeil
dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient trembl,
abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce
jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...

L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frle encore qu'on
et dit un enfant, et il rpondit d'une voix humble et frmissante
d'motion:

--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.

Puis il flchit un genou devant le jeune prtre et lui baisa
respectueusement la main.




XII


Que se passa-t-il alors?

C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure aprs, la
taverne tait vide.

Matelots, femmes perdues, voleurs s'taient esquivs un  un comme s'ils
eussent senti que leur prsence n'tait plus possible dans ce lieu
sanctifi par le prtre.

Mistress Brandy elle-mme faisait silence derrire son comptoir.

L'abb Samuel tait toujours debout, regardant,  la ple lueur des
chandelles qui fumaient parses sur les tables, le ple et beau visage
de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras,
tant elle tait brise par l'horrible scne que nous racontions nagure.

--Ainsi, disait le jeune prtre, vous arrivez d'Irlande?

--Oui, rpondit-elle.

--Avec votre enfant?

--Un amour de petit garon, murmura le brave Shoking.

--Est-ce la misre qui vous a pousse, comme la plupart de nos frres
d'Irlande,  quitter votre pays et  venir chercher fortune  Londres?

--Non, dit-elle, j'obis  un devoir sacr.

Le prtre tressaillit.

--Je viens  Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut
que je sois demain  la messe de huit heures,  Saint-Gilles.

--Est-ce un voeu? fit le prtre, qui tressaillit encore.

Alors elle le regarda avec une trange expression de confiance et
d'abandon.

--Oh! dit-elle, je sens bien que vous tes un de ces hommes que Dieu a
fait saints et  qui on peut tout rvler.

--Parlez, dit le prtre d'une voix grave.

--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pcheur de
Drogheda, un petit port au nord de Dublin.

Je ne sais rien sur la mission que mon poux mourant m'a confi, mais je
tiendrai le serment que je lui ai fait.

--Quel est ce serment?

--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise
mon histoire.

Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prtre lui prit les
deux mains, et alors, en ce bouge enfum, devenu solitaire et
silencieux, elle leur fit le rcit suivant:

--Notre cabane tait au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant
les nuits d'orage,  la mare haute, le flot venait battre notre porte.

Mon pre tait veuf, et j'tais son unique enfant.

Il allait  la pche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de
la peine  vivre.

Quelquefois, mon pre s'engageait pendant deux ou trois mois sur un
grand bateau qui allait  Terre-Neuve  la pche de la morue.

Alors je restais seule, et chaque matin, en m'veillant, je regardais au
loin sur la mer, pour voir si la barque ponte qui l'avait emmen ne
reparaissait pas  l'horizon.

Une nuit d'hiver, une nuit de tempte, j'tais  genoux, priant Dieu
pour les marins en dtresse, car la mer mugissait avec furie et le vent
faisait rage, une nuit, on frappa  la porte de notre cabane.

J'tais seule depuis prs de trois mois.

Je crus que c'tait mon pre qui revenait et je courus ouvrir.

Ce n'tait pas mon pre.

Un tranger, un inconnu, le front entour de bandelettes sanglantes,
entra vivement en me disant:

--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mre, pour qui mon sang
vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...

Je ne le regardai mme pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il tait
bless, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacr de notre
patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.

Au lointain,  travers les mugissements de l'orage, on entendait
retentir des coups de feu.

Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port;
cependant je me souvins que des pcheurs, la veille, avaient dit devant
moi que les opprims s'taient levs contre les oppresseurs; que las de
souffrir, les pauvres Irlandais se rvoltaient contre les Anglais leurs
tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'taient insurgs; enfin
qu'il tait arriv des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majest la
reine pour rduire une fois encore la pauvre Irlande  la soumission et
au silence.

Je pris soin du bless; je le fis coucher dans le lit de mon pre, aprs
lui avoir donn  boire, car il mourait de soif.

Pendant toute la nuit, je demeurai  genoux, priant pour l'Irlande et
tressaillant d'pouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours
que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme
 qui j'avais donn un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.

Le jour vint.

Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.

L, j'appris les vnements de la nuit.

Il y avait eu une grande bataille entre les insurgs et les habits
rouges.

Aprs une lutte acharne ceux-ci taient demeurs vainqueurs.

Les insurgs disperss, crass, dcourags, avaient fui vers les
montagnes.

Des soldats anglais avaient travers la ville au petit jour en jurant
comme des damns et disant que, malgr la victoire, leur journe tait
perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des rvolts.

Je revins en toute hte.

Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'tait lui.

Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura cach
dans notre pauvre maison.

Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous
faisions ensemble des voeux pour l'Irlande.

Il tait jeune, il tait beau; il avait le regard de l'homme qui a
l'habitude de commander aux autres.

A ces mots, l'Irlandaise baissa la tte.

--Comment ne l'aurai-je pas aim? dit-elle. Un soir, il me prit les
mains et me dit:

--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-tre qu'un jour
tu auras t sans le savoir la libratrice de l'Irlande.

Mon pre revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais
accueilli moi-mme.

Un jour cet homme voulut nous quitter.

--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine  vivre. Je
ne veux pas vous tre  charge plus longtemps.

Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit.

Je me jetai  ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.

Il me releva et me dit:

--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais tre
un simple pcheur  la seule fin de devenir ton poux.

Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que
l'Angleterre m'a condamn  mort, qu'elle a mis ma tte  prix et que
peut-tre, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits
de deuil.

--Eh bien! m'criai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il
est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.

Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lvres
s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, o les toiles
brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiana.

Le lendemain, un vieux prtre nous bnit.

Alors mon poux se mit  travailler avec mon pre de son rude tat de
pcheur, et plusieurs mois s'coulrent.

Les habits rouges taient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande,
une fois encore, tait tranquille.

Je devins mre.

Quand mon fils naquit, mon poux le prit dans ses bras et me dit:

--Cet enfant sera peut-tre un jour le sauveur de l'Irlande.

Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-mme m'et parl.

A cet endroit de son rcit, l'Irlandaise touffa un sanglot et essuya
ses yeux plein de larmes.

--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.




XIII


L'Irlandaise reprit:

--Les cheveux de mon enfant commenaient  pousser.

Ils taient presque noirs, bien qu' cet ge et dans notre pays, les
enfants soient gnralement blonds.

Un jour, son pre et moi, nous remarqumes qu'au milieu de ses cheveux
chtains croissait une mche de cheveux roux.

Mon poux jeta un cri de joie.

--Oh! chre crature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de
te dire que tu serais peut-tre un jour la libratrice de l'Irlande.

Et comme je ne comprenais rien  ces paroles, il poursuivit:

--Jenny, coute bien ce que je vais te dire.

Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pcheur, vivant obscur et
heureux auprs de toi.

Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu
ternel.

Je joignis les mains avec effroi.

--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-tre encore besoin de moi.
Alors je repartirai et je reprendrai cette pe que j'avais laiss
tomber sur le dernier champ de bataille.

Serai-je vainqueur?

Me sera-t-il donn de dlivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien
cette tche glorieuse est-elle rserve  notre enfant?

Dieu seul le sait!

Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'anne 186...
sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.

--O irons-nous donc? demandai-je.

--A Londres, chez tes matres et tes oppresseurs. L, tu te prsenteras
le 27 octobre,  huit heures du matin,  l'glise Saint-Gilles, tu feras
approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prtre descendra de
l'autel, tu lui diras: Je vous amne celui que vous attendez.

--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui rpondis-je avec
soumission.

Plusieurs annes s'coulrent; il tait toujours auprs de nous, vivant
comme un simple pcheur, et bien qu'il ft mon poux, je n'avais jamais
os lui demander rien de son pass.

Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions
jamais vus, mon pre et moi, vinrent heurter  la porte de notre
chaumire.

En les voyant, il eut un cri de joie:

--Ah! dit-il, enfin je vous revois!

Quels taient ces hommes?

Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:

--L'Irlande a besoin de nous.

Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.

En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:

--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27
octobre 186...

--Oui, lui rpondis-je en pleurant.

Quelques jours aprs, l'Irlande tait en feu de nouveau.

Les villages se rvoltaient un  un, et les troupes royales taient
battues sur plusieurs points.

Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand
un soldat est tomb, elle le remplace; et quand les premiers et les
seconds sont morts, les troisimes arrivent; et quand l'Angleterre veut,
m'a-t-on dit, elle couvre l'Ocan de ses vaisseaux.

L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a mme pas de
pain.

Cependant elle rsista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui
tombait n'tait pas remplac, et comme dans la lutte ils taient un
contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de
l'Irlande.

Qu'tait-il devenu, _lui?_

Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai  pied, sous le soleil et
sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.

Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les
cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout
ce bruit, on me rpondit:

--C'est la sentence de mort, prononce par la haute cour martiale, qu'on
va mettre  excution.

Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.

Un homme du peuple me dit encore:

--On va pendre les chefs de l'Insurrection.

En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillrent, un
horrible pressentiment m'assaillit.

J'tais entrane, porte par la foule, et j'avais bien de la peine 
tenir mon fils au-dessus de ma tte pour qu'il ne ft pas touff.

J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.

Je fus porte ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.

C'tait l que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.

Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entrana presque au
pied de l'chafaud.

Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystrieuse me
contraignit  les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme,
sur laquelle, en ce moment, montaient les condamns.

Soudain un nouveau cri m'chappa...

Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon me et ma vie
s'envolaient avec ce cri.

Le premier condamn qui venait de monter sur la plate-forme, c'tait
_lui._

_Lui_, qui me vit, et me cria:

--Souviens-toi!

Que se passa-t-il alors?

Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermrent; et quand je les rouvris,
la nuit s'tait faite, la foule avait disparu; j'tais loin de cette
place o _il_ tait mort pour l'Irlande, et un homme que je ne
connaissais pas portant mon fils endormi sur ses paules, m'entranait
dans la campagne dserte.

J'tais comme folle et je suivais cet homme sans chercher  savoir qui
il tait et o il m'emmenait.

Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon
visage et il me sembla reconnatre le chemin de mon village.

Alors mon guide inconnu me dit:

--A prsent, tu n'as plus rien  craindre, femme. Les tyrans de
l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre
 mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il
est.

Va-t-en et _souviens-toi_.

Et il s'loigna.

Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait  celui qui
venait de mourir pour l'Irlande!

L'Irlandaise s'arrta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient
son visage.

Alors, se jetant aux pieds du jeune prtre:

--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de
celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mre commune, venez  mon
aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il
faut que je sois  Saint-Gilles... car...

L'abb Samuel arrta l'Irlandaise d'un geste:

--Je suis le prtre, dit-il, qui doit demain matin clbrer la messe 
Saint-Gilles.

--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.

--Moi, dit-il, et je vous attendais.

--Mon fils! exclama la pauvre mre, mon fils! o est mon fils?

--Nous le retrouverons, rpondit le prtre.

Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:

--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?

Vous allez nous aider  retrouver cet enfant.

--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.

--Je suis prt  vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tte.

--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver 
tout prix, ajouta le prtre, c'est celui que l'Irlande attend!

Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se
montra en haut des marches de l'escalier, et, et  sa vue, le prtre
tressaillit et jeta un regard plein d'une mystrieuse inquitude  ses
compagnons.




XIV


Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant  premire vue.

C'tait un petit homme un peu obse, tout  fait chauve, vtu comme un
gentleman parcimonieux, c'est--dire portant des habits uss, mais d'une
bonne coupe et parfaitement brosss.

Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants  sa chemise.

Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.

Ses joues rouges, son nez lgrement pat, ses lvres lippues, ses
petits yeux gris n'avaient rien de froce; on et dit un bon bourgeois
qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse
secrtement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose
comme membre du corps municipal de la cit de Londres.

Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa
personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas
une rue de Londres impunment. Un frisson parcourait tout le corps de
ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire 
son voisin:

--Dieu vous garde d'avoir jamais affaire  M. Thomas Elgin!

Jadis l'usurier tait un petit homme sale, vtu d'une houppelande,
portant des chaussons de lisire et un bonnet de ncromancien.

La tradition voulait qu'il ft juif, loget en un taudis sordide, et
laisst pousser indfiniment ses ongles.

M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'tait rien de tout cela.

D'abord, il tait habill comme tout le monde, habitait une maison 
deux tages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, djeunait et
dnait confortablement, et tait non-seulement chrtien, mais encore
membre du conseil de la paroisse.

Ce qui n'empchait pas M. Thomas Elgin d'tre un usurier de la pire
espce, la terreur de la ville entire, agglomration ou cit,--ce qui
justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux
commerants:

--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!

Car il prtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas
trouv un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guines chez
lui.

Il avait mme coutume de dire:

--Les gens qui prtendent qu'il y a des dbiteurs insolvables sont des
imbciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu
de non-valeurs.

Le petit commerant, le boutiquier gn qui avait le malheur de
s'adresser  Thomas Elgin, tait un homme perdu par avance.

Il avait beau payer, payer encore et toujours, il tait  tout jamais
l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.

Tel tait celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_,
c'est--dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait
fait tressaillir l'abb Samuel.

--H! h! monsieur l'abb, dit Thomas Elgin en s'avanant vers le
prtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en
semblable compagnie, je me serais mis  rire.

--Monsieur, rpondit le prtre avec dignit, les gens de mon ministre
vont partout o leur devoir les appelle.

--Mille pardons, si je vous ai bless, monsieur l'abb, reprit Thomas
Elgin d'un ton dgag; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et
puis, ces choses-l ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mler...
Pardonnez-moi... pardonnez-moi.

A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis prsent souvent
 votre domicile, mais il parat que les prtres catholiques sont fort
occups, qu'on ne les trouve jamais...

--Monsieur, dit l'abb Samuel, ce que vous dites-l est vrai pour moi
depuis une quinzaine de jours. J'ai pass deux semaines au chevet d'un
mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.

--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'tes pas rentr chez vous.

--En effet.

--Vous avez tort, monsieur l'abb, grand tort...

--Pourquoi?

--Mais parce que les gens de justice ont march pendant ce temps-l, et
quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?

--Mais, monsieur...

M. Thomas Elgin tait sans doute fatigu, car il s'assit, tandis que le
prtre demeurait debout devant lui.

--Voyons, il faut tre juste, reprit-il. Vous tes venu m'emprunter cent
livres pour les besoins de votre glise, il y a prs d'un an. Il y a un
mois que votre lettre de change est chue...

--Monsieur, dit le jeune prtre, je vous ai crit pour vous demander un
dlai de deux mois.

--Je ne dis pas non.

--Je vous jure que dans deux mois vous serez pay. J'ai donn l'ordre de
vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu
au premier jour.

--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais a!
on ne trouve pas d'acqureurs; et si on en trouve, ils n'ont pas
d'argent. Je vous engage bien  vous retourner d'un autre ct, mon cher
monsieur l'abb.

--Que vous importe, pourvu que vous soyez pay?

--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la
mienne.

Et il se leva et fit un pas de retraite.

Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abb Samuel; il crut que le
tigre s'tait laiss adoucir.

--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?

--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.

--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez pay...

--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abb.

--Ainsi... vous me refusez?...

--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre
solicitor. Peut-tre trouvera-t-il un moyen d'allonger la procdure...

--Je n'ai pas de solicitor, dit le prtre. Je suis trop pauvre pour
aller voir les gens de justice.

--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abb. C'est votre affaire et non
la mienne... Bonsoir!

Et cet homme s'en alla.

L'abb Samuel courut aprs lui:

--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi
un dlai...

Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.

Le prtre le suivait toujours.

Shoking et l'homme gris, donnant le bras  l'Irlandaise, montaient
derrire lui.

Ils arrivrent ainsi dans le public-house.

Alors ils s'aperurent que la nuit tait passe et que le jour tait
venu.

Le brouillard qui estompait les toits voisins tait rouge et
transparent, preuve que le soleil se levait.

Le prtre demandait toujours un dlai, et M. Thomas Elgin marchait
toujours devant.

Ce qui fit que l'usurier et son dbiteur se trouvrent tout  coup hors
du public-house.

Alors le prtre aperut un cab  la porte.

En mme temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin
dit en ricanant:

--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui,
monsieur l'abb.

Les deux hommes s'approchrent du prtre stupfait et lui mirent
insolemment la main sur l'paule.

--Conduisez monsieur  White-Cross, dit Thomas Elgin, la procdure est
en rgle.

White-Cross est la prison pour dettes de la cit.

Alors l'abb Samuel jeta un regard rempli de dsespoir  Shoking et 
l'homme gris et leur dit:

--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!

--Je vous le jure, rpondit l'homme gris.

--Ah! misrable! dit Shoking en montrant le poing  l'usurier.

Thomas Elgin haussa les paules et s'loigna tandis que les deux hommes
foraient l'abb Samuel  monter dans le cab.

L'Irlandaise tait tombe  genoux et priait.

       *       *       *       *       *




XV


Le prtre parti sous la conduite des deux agents chargs de le conduire
 White-Cross, l'Irlandaise tait demeure avec l'homme gris et le bon
Shoking.

Elle avait pri et elle pleurait, la pauvre femme  qui on promettait de
lui rendre son enfant.

Shoking dit:

--Il n'y a pas de temps  perdre, il faut retourner dans Dudley-street
et reprendre l'enfant.

--Sans doute, rpondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre
par trop de prcipitation le succs de l'entreprise. Montons d'abord
dans un cab.

--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.

Il fit sonner ses guines avec une certaine complaisance.

Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:

--Venez, ma chre; dans une heure vous verrez votre fils.

--Oh! si vous alliez me tromper! s'cria la pauvre mre.

--Non, non, dit Shoking, vous verrez...

A Paris on ne trouve les voitures de place qu' des stations
dtermines, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas
tre dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout
diffrent.

Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de
Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans
rencontrer un cab.

L'homme gris et Shoking ramenrent donc l'Irlandaise dans
Welleclose-square et trouvrent une voiture  quatre places  la porte
de ce mme public-house o Betsy la mendiante avait reu un si joli
coup de poing du matelot Williams.

L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit  ct d'elle, tandis
que Shoking, plac au rebours, leur faisait vis--vis.

--Dudley-street, cria ce dernier au cabman.

Le cab partit.

Alors l'homme gris dit  Shoking:

--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a spar
cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-tre
parviendrai-je  comprendre.

Et il se mit  questionner l'Irlandaise.

Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-mme.

Elle avait rencontr sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait
fait mille caresses  son fils; puis elle l'avait retrouve au moment o
elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter
l'hospitalit qu'on lui offrait.

Tout ce qu'elle savait, c'est que,  peine avait-elle mis son fils au
lit, un tourdissement l'avait prise, suivi d'un imprieux besoin de
dormir.

Aprs, elle ne se souvenait plus de rien.

--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.

L'Irlandaise obit.

--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a t si
profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans
que vous vous soyiez veille.

Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous sparer de votre enfant.

Pourquoi? je l'ignore  prsent, mais nous le saurons.

--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais
cette femme comme si c'tait un homme, tant je suis furieux contre elle.

--Tranquillisez-vous, ma chre, reprit l'homme gris s'adressant toujours
 l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a vol votre enfant, ce
n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de
Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres.
Peut-tre cette femme veut-elle adopter votre fils.

--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.

--Ah!

--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a
une qui a dit  mon fils: Si tu restes ici, tu seras battu!

--Ah! elle lui a dit cela?

--Oui.

L'homme gris tomba en une rverie profonde, et l'Irlandaise continua 
verser des larmes silencieuses.

Le cab roulait rapidement.

Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois
quarts d'heure, aprs avoir travers Leicester-square, il atteignait le
quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus
noire, la plus troite et la plus triste, Lawrence-street.

L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.

--Arrtez-vous l, dit-il.

On tait alors  l'entre de Dudley-street.

Puis, le cab arrt, l'homme gris dit  Shoking:

--Quel est le numro de la maison?

--35, rpondit Shoking, qui avait pris ce numro en note pour lord
Palmure.

--C'est bien! Attendez-moi.

--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi
ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas  moi  rclamer mon
fils?

--Mon enfant, rpondit l'homme gris, qui exerait dj une mystrieuse
autorit sur l'Irlandaise, coutez-moi bien...

--Parlez, dit-elle avec garement.

--Ici quiconque a de l'argent est le matre, quiconque n'en a pas subit
la loi du premier.

--C'est partout comme a, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par
consquent sur ses guines.

L'homme gris continua:

--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le
ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut
rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.

--Mais j'en ai, moi, dit Shoking.

--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garon et un
imbcile.

Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter
l'entre de la rue.

Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numro 35, passa
et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.

--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant  l'Irlandaise, comme son coeur
doit battre d'impatience!

Et au lieu de sonner  la porte de la maison, il passa outre.

Presque en face il y avait un public-house.

L'homme gris y entra.

Il demanda un verre de brandy et dit  la fille qui le servit:

--Connaissez-vous mistress Fanoche?

--Oui, rpondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent
chercher un pot de bire, ici.

--O demeure-t-elle?

--L... au numro 35, cette jolie maison, vous voyez?

--Oui.

L'homme gris prit un air naf et bonhomme:

--Si je vous demande a, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille
que je voudrais mettre en pension.

La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui tait
gravement assis devant le pole.

Celui-ci se leva, vint  l'homme gris et le regarda attentivement.

--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.

--Je le crois bien, fit l'homme gris.

--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress
Fanoche.

--C'est pourtant une matresse de pension.

--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_.

Ce mot fut pour l'homme gris une rvlation tout entire sans doute.

--Bon! murmura-t-il, je comprends!

Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.

Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas  la porte
de mistress Fanoche.

--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres
renseignements par hasard.

Et il se mit  examiner les passants.

Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de
l'air d'un homme qui cherche aventure.

C'tait un grand gaillard, trs-brun de visage, bien qu'il et les
cheveux roux, et aussi mal vtu que possible, quoiqu'il ft ais de voir
que c'tait un ouvrier et non un mendiant.

L'homme gris le regarda.

Surpris de cet examen, cet homme s'arrta.

Alors l'homme gris leva sa main gauche jusqu' son front et fit le
signe de la croix avec le pouce.

C'tait sans doute un signe de mystrieuse reconnaissance, car l'homme
vint droit  lui, rpta le signe et lui dit:

--Frre, que veux-tu?

Alors l'homme gris rpta avec le pouce de la main droite le signe de la
croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.

Et le passant s'inclina et dit encore:

--Matre, tu peux parler. J'obirai.

Le premier signe de croix voulait dire: Nous somms gaux devant un
mme secret.

Le second signe signifiait: Dans toute association mystrieuse, il y a
des hommes qui obissent et d'autres qui commandent. Je suis de
ceux-ci.

--Que faut-il faire? demanda le passant.

--Me suivre, rpondit l'homme gris.

Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab o Shoking avait bien
de la peine  retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils
avec des cris et des larmes.

Le passant le suivit sans mot dire.




XVI


L'homme gris s'approcha du cab.

--Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le
numro 35, vous n'avez donc pas trouv?

Au lieu de rpondre  Shoking, l'homme gris s'adressa  l'Irlandaise.

--Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils
et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.

--Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.

--Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre
mre en tressaillit, coutez-moi bien, coutez-moi srieusement, avec
calme, si vous voulez revoir votre fils.

Ses larmes s'arrtrent subitement, elle attacha son regard sur le
visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire  ses lvres.

Celui-ci reprit:

--La femme chez qui vous avez t est une nourrisseuse d'enfants, ou
plutt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui
faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre  quelque famille 
la recherche d'un hritier.

L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrta d'un geste.

--coutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il
est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles,
et qu'ils ne s'attendent pas  vous revoir.

Or, si vous vous prsentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en
vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront
les policemen qui vous mettront  la porte et vous ne verrez pas votre
fils.

--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.

L'homme gris continua:

--Je sais bien que vous vous adresserez  un magistrat de police, et que
celui-ci ordonnera une enqute. Mais combien de temps durera-t-elle? A
Londres, la justice ne va pas vite.

L'Irlandaise se tordait les mains.

--Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...

--Si je le veux!

--Il faut que vous m'obissiez, mais aveuglment, et que, ce que je vous
demanderai, vous le fassiez.

--Oui, dit-elle, je vous obirai, je vous le jure; dites, que faut-il
faire?

--Il faut rester l, dans cette voiture.

--Seule?

--Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette  une fentre
de cette maison.

--Eh bien? fit Shoking.

--Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme
demeure l.

--C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire  un homme
aussi sage et aussi prudent qu'il tait brave et fort.

Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris
s'tait fait un esclave:

--Prenez garde! dit-il, on nous coute.

L'homme gris se prit  sourire:

--Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?

--Oui.

--Si je t'appelle, tu viendras.

--Oui.

--Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et
je vous bnirai!

L'homme gris fit signe  son compagnon, et tous deux s'loignrent du
cab et se dirigrent vers la maison de mistress Fanoche.

Le premier avait boutonn son habit jusqu'au menton, pos son chapeau
sur le ct gauche de la tte, et le passant l'avait imit.

A Londres, comme  Paris, comme partout, il y a deux polices.

Une police municipale, en uniforme, les policemen;

Une police secrte que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas
toujours  premire vue, car ses agents empruntent tous les
dguisements.

Selon le quartier, l'agent dguis est gentleman ou _rough_,
c'est--dire homme de la basse classe.

En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme
gris se donnait aussitt la tournure d'un homme de police.

La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait compltait l'illusion.

L'homme gris sonna.

Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas
retentirent  l'intrieur, et la serrure grina.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Seul, un petit guichet grill laissa voir un long nez arm de bsicles.

--Qui est l et que veut-on? demanda une voix rogue.

--Mistress Fanoche? dit l'homme gris.

--C'est ici, mais elle n'y est pas.

--a ne fait rien, ouvrez...

--Qui tes-vous?

--Ouvrez! rpta l'homme gris.

Son accent tait imprieux. La vieille dame osseuse, car c'tait elle,
hsita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord
que c'tait pour _affaires_ que cet homme se prsentait.

La porte ouverte, l'homme gris se glissa  la hte dans la maison et son
compagnon le suivit.

A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.

Elle jeta un cri.

Mais l'homme gris referma aussitt la porte et lui dit:

--Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? rpta-t-elle avec effroi.

La porte du parloir tait entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout 
fait.

Il aperut les quatre petites filles assises autour d'un mtier  broder
et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible
fouet de la vieille dame tait en vidence sur la chemine.

A la vue de ces deux hommes, les enfants tmoignrent plus de curiosit
que de frayeur, et les regardrent attentivement.

Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:

--Vous n'tes pas mistress Fanoche? dit-il.

--Non.

--O est-elle?

--En voyage.

--Ah! et l'Irlandaise Jenny, o est-elle?

A ce nom, la vieille dame tressaillit.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

--Madame, reprit l'homme gris, hier,  l'entre de la nuit, un homme,
une femme et un enfant sont venus ici.

--Vous vous trompez, dit la vieille dame.

--L'homme s'en est all, mais la femme et l'enfant sont rests.

La dame aux bsicles demeura impassible.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur
intimer la discrtion.

Mais l'homme gris surprit ce regard.

Trois des petites filles avaient baiss la tte, mais la plus ge,
celle qui la veille avait parl au petit Irlandais tout bas, regarda
l'homme gris avec assurance.

Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:

--N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une
jeune dame et un petit garon?

--Oui, monsieur, rpondit courageusement la petite fille.

--Oh! la vilaine menteuse! s'cria la vieille dame, prise d'une fureur
subite.

Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.

Mais le bras lev ne retomba point.

Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et
l'treinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et
laissa chapper son instrument de supplice.

Et la tenant  distance, l'homme gris dit encore  la petite fille:

--Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?

--Oui, monsieur.

--Ils ont soup?

--Oui, monsieur.

--Et puis?

--On les a mens coucher l.

Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.

L'homme gris fit un signe  son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.

La chambre tait vide.

--O sont-ils donc maintenant?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Vous ne les avez pas vus ce matin?

--Non.

--La dame, peut-tre, mais le petit garon?

--Lui non plus.

--Et mistress Fanoche, o est-elle?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Petite misrable! disait la vieille dame, en proie  une terreur
furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.

--Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous trangle.

Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:

--Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!

Puis il ouvrit une des fentres du parloir et se pencha en dehors.

C'tait le signal convenu avec Shoking.




XVII


Deux minutes aprs, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris,
l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.

La vieille dame, renverse dans le fauteuil o l'avait jete l'homme
gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.

Quant aux petites filles, elles riaient.

Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garon et ne le vit pas.

L'homme gris lui dit:

--J'ai peur qu'on ait dnich l'oiseau.

Et s'adressant  la plus ge des petites filles:

--Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garon ce matin?

--Non, monsieur.

--Ni mistress Fanoche?

--Non, monsieur.

--Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en dsignant
Shoking.

--Oh! oui.

La vieille dame tait prise de convulsions et se livrait  des sauts de
carpe dans son fauteuil.

--Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde
de cet homme, et je lui ordonne de vous trangler si vous criez ou si
vous essayez de fuir.

Quant  vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites
filles, si vous tes bien sages, je vous promets que nous vous
protgerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus
battues.

Puis il fit un signe  Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis
que l'homme en guenilles s'installait auprs de la vieille dame, prt 
la saisir  la gorge si elle cherchait  s'chapper pour appeler au
secours.

Shoking et l'homme gris se prirent alors  fouiller la maison dans tous
les sens.

Ils descendirent dans le sous-sol, visitrent la cave, parcoururent le
rez-de-chausse et les deux tages et ne trouvrent rien.

La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.

Alors tous deux se regardrent muets, consterns, la sueur au front.

Derrire la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une
porte qui donnait sur une ruelle.

L'homme gris cru avoir trouv la clef du mystre.

--C'est par l sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il
 Shoking.

Ils revinrent au parloir.

La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille
sous la surveillance de son gardien.

De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles
toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant
prendre le ciel  tmoin de cette violation flagrante de son domicile.

L'homme gris dit aux petites filles:

--Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance
pour ce matin.

Du moment o la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il
tait le matre.

Les pauvres petites ne se le firent pas rpter: elles sortirent du
parloir et, quelques secondes aprs, on entendait retentir le petit
jardin de leurs bats.

Alors l'homme gris ferma les portes et revint  la vieille dame
anantie.

--Ma chre, lui dit-il, avez-vous entendu parler de _Mil-Banck_ ou de
_Newgate_? Ce sont de belles prisons o on met les criminels. Et tout me
porte  croire que vous allez bientt faire connaissance avec l'une ou
l'autre.

--Faites de moi ce que vous voudrez, rpondit-elle d'une voix mourante.
Mais je prends le ciel  tmoin...

--Nous avons un cab  la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons
vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous
ne nous dites pas o est le petit Irlandais.

--Je ne sais pas, rpondit-elle.

--Vous le savez!

--Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je
ne sais rien...

--Si nous l'tranglions? dit Shoking.

--Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action
que le nom du magistrat de police.

Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.

Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une nergie surprenante, cette
vieille, et elle rpta:

--Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.

Shoking fit un noeud  la cravate.

--Serre, dit l'homme gris.

La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus touff que le
premier.

Mais tout  coup la sonnette de la porte intrieure retentit violemment.

Et la main de Shoking, qui dj faisait autour du cou de la vieille dame
l'office d'une manivelle, s'arrta.

L'homme gris et les deux compagnons se regardrent.

En mme temps la vieille dame fit un effort suprme et se dgagea en
criant:

--A moi! au secours!

Shoking se jeta sur elle et la saisit  la gorge.

Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

Alors l'homme gris courut  la fentre et  travers les stores qui
taient baisss, il regarda dans la rue.

Un coup de matre tait  la porte de la maison; et un gentleman entre
deux ges, qui en tait descendu, tenait encore le bouton de la
sonnette.

En mme temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant
qu'on tardait  ouvrir, s'taient rapprochs.

L'homme gris comprit le danger.

--Venez, dit-il, filons!

Et il s'lana vers le jardin.

Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.

La clef tait dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit
et tous trois s'chapprent au grand tonnement des petites filles.

       *       *       *       *       *

Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit  Shoking:

--Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le
retrouverons, tu peux t'en fier  moi.

Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.

--Voil, dit-il, de quoi trouver un logement  l'Irlandaise, que tu vas
rejoindre.

--Bon, dit Shoking.

Et il prit la bank-note.

--Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le rpte,
nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmen, mais nous
retrouverons mistress Fanoche.

--Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.

--Non.

--Mais...

--Il faut que je rejoigne l'abb Samuel.

--Ce prtre catholique?

--Oui

--Mais il est en prison.

--J'irai aussi.

--Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.

--Je te donne rendez-vous demain  quatre heures prcises; dans la gare
intrieure de Charing-Cross.

--Vrai, vous y serez?

--Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.

Et l'homme gris donna une poigne de main  Shoking, ajoutant:

--Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des
Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, o tu as laiss
l'Irlandaise et le cab.

Shoking s'loigna en murmurant:

--Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?

Quant  l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.

Il arriva  Oxford.

Alors, s'adressant  l'homme aux guenilles qui le suivait toujours:

--Frre, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.

--Oui, fit cet homme.

--Tu te tiendras  distance. Tu observeras la voiture demeure  la
porte de la maison d'o nous sortons.

--Aprs?

--Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.

--Oui, dit encore l'homme en guenilles.

--Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.

--O?

--Demain, dans la gare de Charing-Cross.

L'homme en guenilles salua, et son matre mystrieux se perdit dans la
foule des pitons et des voitures qui encombrait Oxford-street.

Qu'tait donc devenu le petit Irlandais?

C'est ce que nous allons vous dire.




XVIII


O taient mistress Fanoche et le petit Ralph?

Pour le savoir, il nous faut rtrograder de quelques heures, et nous
reporter  ce moment de la nuit prcdente o Wilton et le cabman
avaient consenti  aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.

Mistress Fanoche tait demeure sur sa porte quelques minutes, jusqu'
ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise vanouie se ft effac dans
le brouillard.

Alors elle tait rentre et avait referm sa porte avec soin.

Puis, comme le voleur qui se plat  contempler l'objet vol, elle tait
retourne dans la chambre o le petit Ralph dormait toujours.

L'enfant avait, comme sa mre, absorb dans sa tasse de th quelques
gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'tait point
veill lorsque Wilton tait entr pour emporter l'Irlandaise sur ses
paules.

L'enfant dormait toujours.

Mistress Fanoche se prit  le regarder et murmura:

--C'est tout  fait cela; il me semble mme, tant le hasard est bizarre,
qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.

Voil des parents que je vais rendre bien heureux.

--Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.

Mistress Fanoche se retourna.

C'tait la vieille dame osseuse qui avait couch les petites filles et
revenait.

--Eh bien! dit-elle, o est la mre?

--Partie.

--Ah! ah! fit la dame aux bsicles, vous allez vite en besogne, ma
chre.

--N'est-ce pas?

--Ce Wilton est un homme bien prcieux, en vrit.

--C'est ce que je me suis toujours dit, rpliqua mistress Fanoche.

--Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-l.

--A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.

Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait pos sur la chemine.

--Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons 
causer, ma chre.

--Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous
coucher.

Un clair de colre passa dans les yeux de mistress Fanoche.

--Vieille imbcile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que
vous ne fassiez que boire, manger et dormir?

--Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas
pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que
deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.

--Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le rpte, nous avons 
causer.

--Eh bien! parlez, alors.

Sur ces mots, qu'elle pronona avec la rsignation d'un bull-dogue qu'on
met  la chane, la dame aux bsicles reprit sa place dans son grand
fauteuil, au coin de la chemine, et attendit qu'il plt  mistress
Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.

Celle-ci reprit:

--Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma
chre.

--Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.

--Permettez...

Et mistress Fanoche parut rflchir.

--Ma chre, dit-elle enfin, miss mily et son mari arrivent dans quinze
jours.

--Bon!

--Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.

--J'ai mon fouet, dit la vieille dame.

Et elle prit au coin de la chemine un martinet  deux branches, qu'elle
se mit  faire siffler avec une complaisance cruelle.

Mistress Fanoche haussa les paules:

--Vous ne serez jamais qu'une vieille bte, dit-elle.

Ce compliment fit faire un soubresaut  la dame osseuse et ses bsicles
glissrent jusque sur l'extrmit de son nez pointu, o elles ne
s'arrtrent que par miracle.

--Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre
droit aprs tout, puisque je mange votre pain.

Mistress Fanoche parut peu sensible  ce reproche et poursuivit:

--Vous n'tes pas intelligente, ma chre. Que pour avoir la paix, nous
rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye
pension et que jamais on ne nous rclamera, c'est bien.

--Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus,
dit la vieille dame.

--Cela dpend; mais celui-l, on nous le rclamera dans quelques jours.

--Eh bien?

--Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gter.

--A quoi bon?

--D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mre.

--Aprs?

--Ensuite, il me parat avoir une certaine volont et une raison
au-dessus de son ge.

--Ah! vraiment? ricana la vieille dame.

--Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.

--Alors vous vous en chargerez, vous!

--Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.

--Pourquoi donc?

--D'abord, quand il s'veillera, il demandera sa mre et se mettra 
pleurer,  crier,  faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra
l'alarme.

--Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler
son martinet.

--Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par
la douceur.

--Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous
taire?

--Je vais l'emmener d'ici.

--Quand?

--Cette nuit mme.

--Et o l'emmnerez-vous?

--A Hampsteadt, o, vous le savez, j'ai achet une petite maison de
campagne avec mes conomies.

Elle est dans un quartier  peu prs dsert, le jardin est grand, l'air
y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.

J'emmnerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les
deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce
rgime, nous l'aurons apprivois en moins d'une semaine.

Quand miss mily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa
mre, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant maman.

--En vrit, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens
tout attendrie.

--Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez
soin de la maison comme si j'y tais.

--Vous savez que je suis honnte, dit la dame,  qui la perspective
d'tre seule et matresse ne dplaisait pas absolument.

--Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress
Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.

--Et vous partez, vous?

--Oui.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit 
mistress Fanoche une rvrence.

Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en
soupirant:

--C'est gal, j'aurais volontiers donn le fouet  ce petit garon, il
avait des faons de me regarder qui me dplaisaient fort.

Et elle s'en alla.

Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans
le sous-sol, et appela:

--Mary!

--Voil, madame, rpondit une voix.

En mme temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui
montait de la cuisine, et Mary parut.

--Nous allons  Hampsteadt, ma chre, lui dit mistress Fanoche.

--A cette heure-ci?

--Oui, ma chre. Allez retenir un cab.

La servante se dirigea, sans rpliquer, vers la porte de la rue, et
mistress Fanoche retourna  la chambre o dormait toujours le petit
Irlandais.




XIX


Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui
les absorbent est plus faible.

Le sommeil lthargique de l'Irlandaise avait dur quatre heures environ.

Celui de son fils devait tre videmment beaucoup plus long.

Mistress Fanoche avait calcul tout cela.

Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit
le petit Irlandais  bras le corps et le sortit du lit.

L'enfant ne s'veilla pas.

Alors mistress Fanoche se mit  le rhabiller; puis, quand ce fut fini,
elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.

Elle n'attendit pas longtemps.

Quelques secondes aprs, une clef tourna dans la serrure et le bruit
d'une voiture vint mourir  la porte.

C'tait Mary qui revenait.

Mary tait une robuste cossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et
farouche, qui servait mistress Fanoche peut-tre autant par got que par
intrt.

Cruelle par nature, elle se plaisait  voir souffrir les innocentes
cratures que mistress Fanoche levait  coups de fouet.

Mary compltait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans
Dudley-street.

Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des
crimes qui se commettaient dans cette mystrieuse maison.

Mais on l'et mise  la torture qu'elle n'et rien avou.

--Est-ce que nous allons noyer aussi celui-l? dit-elle en entrant dans
la chambre.

--Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter
encore un millier de livres.

En mme temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu
avec le cocher.

Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne
connat pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.

Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'carter tout soupon de l'esprit
de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si
parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il tait mort.

Elle s'avana donc sur le seuil de la porte et dit:

--H! cabman?

--Milady? rpondit le cocher.

--Avez-vous un bon cheval?

--Excellent.

--Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait
par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.

--Cela dpend o nous irons, milady?

--A Hampsteadt: combien de milles?

--Prs de quatre, milady.

--Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui
n'est pas riche, et qui est oblige de faire des conomies.

--Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous
tes trois.

--Soit, mais vous nous mnerez bon train.

--Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, rpondit le
cocher avec orgueil.

Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa
dans une bonne pelisse bien chaude, et dit  Mary:

--Partons.

L'cossaise avait roul l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand
plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.

--Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.

Mistress Fanoche ouvrit la portire du cab, puis, tandis que Mary
montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la
porte.

Aprs quoi, elle s'installa  son tour dans le cab, et dit au cabman:

--En route!

--Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.

--Dix-huit, Heath-Mount, rpondit mistress Fanoche.

Le cab partit.

Le cocher ne s'tait point vant. Son cheval tait excellent.

En moins d'une heure il arriva  Hampsteadt, et quelques minutes aprs,
il s'arrta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la _monte des bruyres_.

C'est une large avenue, borde de cottages et de grandes maisons de
campagne.

Vivant l't, ce quartier est inhabit en hiver.

Le cab s'arrta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait
un jardin plant de grands arbres, et  demi cache par eux, une petite
maison en briques dans le fond.

Mistress Fanoche descendit la premire, paya le cocher et, au lieu de
six pence de supplment, lui donna un shilling. Puis elle tira une cl
de sa poche et ouvrit la grille.

L'cossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.

--H! madame, dit-elle, au moment o elles traversaient le jardin aprs
avoir soigneusement ferm la grille, je crois qu'il va s'veiller.

--Ah! dit mistress Fanoche.

--Il s'agite dans mes bras.

--C'est bien, rpondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'veiller et
crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.

--Et il n'veillera pas les voisins, dit l'cossaise en riant, car il
n'y en a gure par ici.

Le jardin travers, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef
et ouvrit la porte de la maison.

C'tait un vritable petit cottage anglais.

Deux pices en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxime tage
mansard.

Tout cela propre, luisant, avec un pole de porcelaine dans le vestibule
et des meubles de noyer verni au parloir.

A peine la porte tait-elle referme,  peine les deux femmes
s'taient-elles procur de la lumire, que l'enfant, que l'cossaise
portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser
sur ses lvres entr'ouvertes ce mot:

Maman.

Puis il ouvrit les yeux.

L'cossaise venait de s'tendre sur un lit de repos.

--Maman! rpta le petit Irlandais en regardant autour de lui.

Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait  tous les parloirs du
monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il tait dans cette mme salle o
sa mre et lui avaient soup en compagnie des petites filles.

Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.

--O est maman? rpta-t-il.

--Elle dort, dit mistress Fanoche.

Ralph se leva et avec cette impitoyable mmoire des enfants:

--Pourquoi donc suis-je habill? dit-il.

Mistress Fanoche ne rpondit pas.

--O est maman? dit l'enfant pour la troisime fois.

--Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.

Et elle sortit, changeant un regard avec l'cossaise,  qui, pendant le
voyage, elle avait fait sa leon.

--Pourquoi suis-je habill? dit encore l'enfant en regardant
l'cossaise.

--C'est votre mre qui vous a habill, rpondit Mary.

--O est-elle?

--L-haut.

--Je veux la rejoindre.

Et l'enfant marcha rsolument vers la porte.

Mais l'cossaise lui barra le passage.

--Vous allez rester ici, dit-elle.

--Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volont qui fit
tressaillir l'cossaise.

--Vous resterez!

L'enfant frappa du pied.

--Je veux rejoindre ma mre! dit-il.

Et il essaya d'carter l'cossaise qui s'tait place devant la porte.

Elle le repoussa durement; l'enfant revint  la charge. Alors la brutale
crature leva la main et lui donna un soufflet.

L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui
l'avait frapp.

--Ah! maudit garnement! s'cria l'cossaise, tu vas avoir affaire  moi,
petit brigand, je vais te corriger!

Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable  celui de la
vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, rptant:

--Petite canaille, je vais avoir soin de toi.

Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph
jeta un cri de douleur.




XX


Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en
jupons, la pauvre Irlandaise dsole avec Shoking qui la consolait de
son mieux, mais inutilement, et pntrons dans un public-house bien
connu dans la Cit et qu'on appelle _Relay-last-tavern_, ce qui veut
dire, ou  peu prs, le cabaret du dernier relais, ou la dernire
tape, si vous prfrez.

En face est un difice carr, d'aspect assez triste, avec des fentres
grilles, une faade en carton-pte, imitant la pierre taille en pointe
de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manire de
pelouse de deux mtres de large protge par une petite grille.

Cet tablissement haut de trois tages et qui ressemble  tout, couvent,
hpital, collge ou prison, dont on n'a qu'une faible ide par ce qu'on
voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cit.

L'un des pavillons sert d'entre aux prisonniers.

L'autre est le logement trs-confortable du gouverneur.

En face est le _Relay-last-tavern_.

C'est l que le malheureux dbiteur qui va donner son corps en garantie
de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bire brune, et trinque
avec les recors qui l'ont apprhend; l que les parents en larmes
viennent lui dire adieu, l que chaque jour, de deux  trois heures,
ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami,
un pre, un fils dtenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.

C'est l enfin que miss Penny, son panier  la main, vient acheter du
jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.

Qu'est-ce que miss Penny?

C'est la fille de master Goldsmitcht, le gelier.

Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau,
veille comme une souris et leste comme un singe.

Elle fait les commissions des dtenus, prlve pour sa peine un penny
sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire
modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.

Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.

Outre les recors, outre les parents des dtenus, il y a toujours l des
oisifs qui ne sont pas fchs de savoir ce qui se passe dans
White-Cross.

Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une
gazette qui parat une demi-douzaine de fois par jour.

Elle a des rcits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et
des rcits burlesques qui provoquent des clats de rire.

Presque toujours rires et larmes se suivent.

Miss Penny entremle une histoire gaie avec une histoire triste, et
quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et
master Colson, le land-lord, pose gravement le numro du _Times_ ou du
_Morning-Post_ qu'il lisait attentivement.

Ce jour-l,--celui-l mme o l'homme gris s'tait spar de Shoking en
lui confiant l'Irlandaise,--miss Penny tait en train de faire pleurer
son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son
panier des provisions demandes.

Elle racontait comment les dtenus avaient vu arriver parmi eux un jeune
homme si brave, si doux, au regard inspir, et si rsign en sa
tristesse, qu'on et dit un ange  qui Dieu a confi une pnible
mission.

Ce jeune homme, dont elle parlait, c'tait un prtre, et ce prtre, on
le devine, n'tait autre que l'abb Samuel.

Il n'avait parl  personne de la cause premire de son incarcration;
mais un dtenu qui l'avait reconnu s'tait charg de ce soin, et il
avait fait avec une loquence simple et nave l'apologie du jeune
prtre.

S'il devait, c'est qu'il avait emprunt pour son glise et pour les
pauvres,  qui il avait donn dj la dernire obole de son patrimoine;
c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de
s'adresser  cette bte froce qu'on appelait Thomas Elgin.

Tous les dtenus avaient pleur,--et maintenant les quinze ou vingt
personnes runies dans le public-house pleuraient pareillement en
coutant miss Penny.

Mais la petite, sans le savoir, comprenait  merveille l'art dramatique;
elle savait qu'il faut faire rire aprs avoir fait pleurer et que le
succs est  ce prix.

Aussi de l'abb Samuel passa-t-elle  sir Cooman, l'honorable gouverneur
de la prison.

Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont
gouvernes par un colonel.

White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien  voir avec
l'tat, et dpend entirement du commerce.

Par consquent, son gouverneur est un ngociant, ancien alderman la
plupart du temps.

Sir Cooman tait un petit homme aux cheveux boucls et grisonnants,
propre, luisant, vtu de noir, tir  quatre pingles, mthodique et
rgulier.

Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand
de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde,
la Cit le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus
confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle
des institutions.

Sir Cooman tait le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la
tradition.

Ce qui se passait hier, devait invitablement se passer aujourd'hui,
demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny,
sir Cooman tait l'homme le plus tonn, le plus abasourdi, le plus
dsol des trois royaumes.

Master Goldsmicht, son gelier fidle, disait encore miss Penny, l'avait
vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il
faisait friser tous les matins avec un soin extrme.

D'o provenait tant de douleur?

C'est qu'un fait inou, sans prcdents, venait de se produire 
White-Cross.

De mmoire de dtenu, de mmoire d'Anglais, de mmoire de gelier et de
gouverneur, il y avait toujours eu un Franais dans la prison pour
dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.

Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y tait entr la veille.

Or, disait miss Penny en riant, le Franais est sorti.

--Pas possible? exclama le land-lord.

--C'est la pure vrit, cependant.

--Mais il y en a un autre?

--Pas d'autre. Sir Cooman se croit dshonor. Il a parl srieusement
d'aller se jeter dans la Tamise.

--Allons donc!

--Sa femme, le voyant en cet tat, poursuivit l'espigle jeune fille,
n'a pas voulu qu'il se ft la barbe ce matin.

--Pourquoi a?

--Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupt la gorge.

--Ah! fit la salle tout entire.

--Le Franais a tout pay? demanda alors un homme  qui personne
jusque-l n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon
de stout dans un coin du box des gentlemen.

--On a pay pour lui. Mais le gouverneur tait si dsol qu'il ne
voulait pas le laisser partir.

--En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrte pas un autre
Franais, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux
dsespoir.

--Oh! trs-certainement.

--Ah! fit cet homme.

Et il but un nouveau verre de bire brune et ne se mla plus  la
conversation qui tait devenue gnrale, et qui ne fut point interrompue
par l'arrive d'un nouveau personnage.

C'tait une autre jeune fille.

Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et
proprement et coquettement vtue mme.

C'tait une grande et ple jeune personne, habille de noir, d'aspect
misrable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance,
dont les grands yeux bleus avaient t rougis par les veilles et les
larmes.

Elle tait si triste, si digne, que l'inconnu  la bire brune
tressaillit en la voyant et se prit  la regarder avec attention.

Or, cet homme qu'on voyait pour la premire fois dans le public-house de
Relay-last, c'tait notre ami l'homme gris qui cherchait alors 
pntrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abb Samuel.

La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui tait plac
dans le box des gentlemen.

Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:

--Vous paraissez bien afflige, ma chre demoiselle?

Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mlancoliques et une voix
secrte lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.




XXI


L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.

--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.

--Je viens attendre mon pre, rpondit-elle.

--Votre pre?

--Oui.

--Est-ce qu'il est l-bas,... est-ce qu'il va en sortir?

Et il montrait  travers les vitres du public-house les noires murailles
de White-Cross.

Elle secoua la tte et leva les yeux au ciel.

--Non, dit-elle, il va y entrer.

--Ah!

--Les recors l'ont arrt ce matin, comme il sortait d'une maison de
Rotherithe, o il tait cach depuis son jugement. Ils l'ont mis dans
une voiture et ils vont l'amener.

Elle parlait d'une voix bien mue, la pauvre enfant; mais elle avait
tant pleur dj que ses yeux taient secs et n'avaient plus de larmes.

--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez
venue ici avant lui?

--Parce que mon pauvre pre est plein d'illusions, dit-elle. Il croit
trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq
livres, monsieur. Pour de certaines gens, a n'est rien... mais pour
nous, maintenant, c'est norme... Mon pre s'imagine toujours que nous
sommes encore au temps o nous avions notre boutique dans Fleet-street,
et o on nous considrait comme de notables commerants. Mais quand le
malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons t ruins. On a
tout vendu chez nous. Nos autres cranciers nous ont fait grce, mais M.
Thomas Elgin s'est montr impitoyable.

--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire  M. Elgin?

--Oui, monsieur.

--Et votre pre a peut-tre espr le flchir?

--C'est--dire qu'il a tant pri, tant suppli les recors qu'ils ont
consenti  le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il
demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprs de
Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.

Mon pre espre flchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il
n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et
l'embrasser encore une fois.

Et, rsigne en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans
ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui
montait sans doute des profondeurs de son me dsole, jaillir au
travers de ses doigts.

--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.

Sa voix grave et douce tait si sympathique, elle descendit si bien dans
le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:

--Je m'appelle Louise, dit-elle.

--Louise? mais c'est un nom franais?

--Oui, monsieur.

--Et votre pre?

--Francis Galtier.

--Il est Franais?

--Oui, monsieur, mais je suis ne  Londres. Il y a prs de trente
annes que mon pre est ici, o il est venu tout jeune avec ses parents
que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.

--Et vous tes sre que les recors amneront votre pre ici?

--Oh! oui, monsieur, ils s'arrtent toujours dans ce cabaret.

L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.

--Esprez, dit-il.

Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vtu:

--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien,  vous, de
me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tte, quand la
fatalit pse sur les pauvres gens, elle ne s'arrte point.

--Qui sait? dit l'homme gris.

En ce moment, un cab s'arrta  la porte du public-house, et la jeune
fille touffa un cri de douleur.

Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable
encore assez proprement vtu, mais dont les cheveux rares avaient
blanchi avant l'ge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.

Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec
la docilit d'un enfant.

La jeune fille se prcipita  sa rencontre et se jeta dans ses bras.

Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en mme temps:

--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?

--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon pre,
dit-elle en le couvrant de baisers.

--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux dbiteur,
faisant allusion  Thomas Elgin. Je me suis mis  ses genoux, j'ai pri,
j'ai pleur... je lui ai parl de toi, mon enfant...

--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon pre... Ne songez pas 
moi... songez  vous...

Les deux recors taient entrs dans le public-house avec la brutale
familiarit de gens qui y venaient dix fois par jour.

L'un d'eux aperut miss Penny, qui s'apprtait  sortir, car elle avait
vid tout son petit sac de malices sur la tte grise de l'honorable
gouverneur de White-Cross, sir Cooman.

--Ah! te voil, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu
peux porter une bonne nouvelle  sir Cooman.

--Plat-il? fit la jolie espigle. Est-ce que vous lui amenez un
Franais?

--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chre, rpondit le
recors.

Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le
comptoir, avant mme qu'il n'et fait un signe.

--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre dbiteur que
sa fille tenait troitement enlac dans ses bras, buvez un coup, c'est
nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas
coutume.

--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait  son enfant
caresses pour caresses.

Mais alors, l'homme gris intervint.

--H! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on et jamais parl
au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est
moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.

Les deux recors regardrent cet homme  l'habit gris rp avec un
certain tonnement.

--Miss Katt, dit l'homme gris sans se dconcerter, en s'adressant  la
servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuset de nous
servir au parloir?

Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres
personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins
tonnes de cette gnrosit princire.

Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.

--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?

--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, rpondit l'homme gris,
j'offre toujours du porto.

Et pour qu'il n'y et aucune hsitation de la part du comptoir, il posa
devant lui une belle guine toute neuve.

Le land-lord daigna quitter son journal.

Quant  miss Penny, elle se sauva en disant:

--Je vais joliment faire rire sir Cooman.

L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto  demi plein.

Puis, regardant l'homme gris:

--Ah a, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?

--Oui.

--Dans quel but?

L'homme gris cligna de l'oeil:

--On vous dira cela tout  l'heure, fit-il.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Quand nous serons seuls.

A Londres, comme  Paris, au temps, rcent encore, o la contrainte
existait, les recors ajoutent quelques petites industries au mtier
qu'ils font.

On obtient d'eux,  prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux,
quelquefois mme d'une semaine, et le crancier n'a rien  y voir et n'y
peut rien.

Les deux recors s'imaginrent donc que l'homme gris s'intressait 
quelque dbiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:

--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons.
C'est l'affaire d'un quatre d'heure.

--Non, non, rpondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de
trop... au contraire!

Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou
de son pre.

Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant
comme un rayon d'esprance.

Quant au malheureux pre, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps
sans me, il se laissa entraner dans le parloir, o miss Katt avait
pos sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.

En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et
murmura:

--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais
mis  rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait
une guine dans sa poche.




XXII


Le parloir d'un public-house est gnralement une petite pice situe 
droite ou  gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus
sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui rgne  l'entour.

C'est l que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une
affaire  traiter.

Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant
eux, furent entrs dans le parloir, suivis de la jeune fille qui
s'attachait  son pre avec une sorte de tendresse furieuse,--sur un
signe du premier, miss Katt ferma la porte.

--Nous voil chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin.

Et il dboucha la bouteille de vin de Porto et se mit  emplir les
verres.

Puis s'adressant au premier recors:

--Il y a trois guines pour chacun, fit-il.

--Trois guines?

--Oui.

--Que faut-il donc faire pour cela?

--M'couter d'abord.

--Parlez...

Et les deux recors regardrent l'homme gris, tandis que le pauvre
prisonnier continuait  embrasser son enfant.

--Vous savez, reprit l'homme gris, que le Franais de White-Cross est
sorti ce matin.

--Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-l, je crois que cet
excellent et honorable sir Cooman se serait coup la gorge avant demain.

--Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et
que je fais mon mtier depuis trente annes tout  l'heure, cela ne
s'tait jamais vu qu'il n'y et pas au moins un Franais  White-Cross.

--En vrit!

--Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit
l'_homme sensible_, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera
une belle gratification.

--Ah! ah!

--Nous aurions une guine chacun que a ne m'tonnerait pas, poursuivit
l'homme sensible.

--Peut-tre deux, ajouta Edward Northman.

--Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme
gris.

--Oh! par exemple!

--A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.

--Hein?

--Oui; car supposons une chose...

--Laquelle?

--Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant mme qu'il ne soit entr.

--Farceur, va! fit l'homme sensible.

--Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore
meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon
porto Votre Honneur.

Ce disant, il tendit son verre vide.

L'homme gris l'emplit et continua:

--Tout est possible, mme l'impossible.

--Bon!

--Que doit cet homme?

--Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie
de France.

--Et les frais?

--A peu prs autant.

L'homme gris dboutonna froidement son vieil habit gris et,  la grande
stupfaction des deux recors qui firent un pas en arrire, du vieux
dbiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en
tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonfl de
bank-notes.

Puis il en tira un  un dix billets de cinq livres, les tala sur la
table et dit:

--Est-ce bien l votre compte?

--Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites
donc l?

--Je paye, dit l'homme gris.

--Pour cet homme?

--Sans doute.

--Vous le connaissez donc?

--Je le vois pour la premire fois.

--Alors vous tes fou, dit Edward Northman.

Le vieux dbiteur avait t pris d'un tremblement nerveux par tout le
corps et il regardait les bank-notes d'un oeil stupide.

Quant  la jeune fille, dfaillante, elle tait tombe  genoux.

L'homme gris lui prit les mains.

--Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre pre; il est malade,
affaibli, et vous-mme vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et
ne me remerciez pas.

En mme temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main.

Instinctivement, remis de leur premire surprise et obissant  ce
sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance
de l'or, les deux recors s'taient levs, avaient t leurs chapeaux et
se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de dfrence.

--Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une
belle rvrence, nous aurions d deviner que vous n'tiez point un homme
du peuple. Vous tes trs-certainement quelque lord philanthropique.

--Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce
compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq
livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous
demander.

--Ah! milord! s'cria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens
que je passerais pour vous  travers les flammes.

--Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, rpondit l'homme
gris.

Et il laissa ngligemment son portefeuille ouvert sur la table.

--Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?

--Francis Galtier.

--La procdure tait en rgle?

--Il n'y manquait pas une virgule.

--Ce qui fait que si un autre Franais avait fantaisie de visiter
White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait
facile d'utiliser ce dossier.

--Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.

--Lesquelles?

--D'abord, nous n'avons pas de Franais sous la main.

--Bon!

--Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvt un qui consentt  la
substitution.

--Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer 
White-Cross, c'est moi.

--Vous, Votre Honneur?

--Moi, dit froidement l'homme gris.

--Mais vous n'tes pas Franais?

--Qui sait?

--Ah! dit l'homme sensible, avant d'tre recors, j'ai t dtective,
c'est--dire agent tranger; j'ai vcu  Paris pendant longtemps, et 
votre faon de parler anglais...

--Alors vous savez le franais?

--Sans doute.

--Eh bien! coutez-moi.

Et l'homme gris se mit  parler franais si purement que le recors se
crut un moment transport sur le boulevard des Italiens.

--Ainsi, vous tes Franais?

--Oui.

--Et vous voulez aller en prison?

--C'est pour cela que je vous offre cinq livres...

--Mais alors vous n'tes pas un lord?

--Non.

--Qui donc tes-vous?

--Un Franais, vous dis-je.

--Mais vous avez un nom?

--Je dsire m'appeler Francis Galtier.

--J'entends bien. Mais...

L'homme gris se prit  sourire:

--Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?

--Oh! pure curiosit, Votre Honneur!

--Eh bien! dit l'homme gris, crouez-moi. Quand je sortirai de
White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.

Les deux recors se regardrent et murmurrent ce mot qui peint si bien
le caractre national anglais:

--Excentrique!

Puis ils allongrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait
dire que le march tait conclu.




XXIII


Miss Penny n'avait rien exagr dans le public-house de _Relay-last_,
lorsqu'elle avait parl de la douleur profonde de sir Cooman.

Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, tait dans un tat
d'affliction qui faisait peine  voir.

Il avait une femme et une fille, et il tait alderman.

Sa femme tait une longue, sche, triste crature qui se plaignait de la
pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand
le brouillard voulait bien lui livrer passage.

Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux mdecins qui
lui prescrivaient des remdes conformes  son tat de maladie
imaginaire.

Miss Cooman ne ressemblait pas plus  sa mre qu'un bouleau ne ressemble
 un peuplier.

Elle tait toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de
petits yeux gris et de grosses lvres charnues.

La mre se plaignait de maigrir, la fille tait au dsespoir
d'engraisser toujours.

Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le
guichetier, avait coutume de dire:

--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces
deux mgres, il doit tre bien malheureux.

Master Goldsmicht s'tait tromp, jusque-l du moins.

Depuis vingt annes qu'il tait gouverneur de White-Cross, sir Cooman
tait l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et
toujours, et quand il visitait un nouveau dtenu, il lui donnait les
plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que
nulle part on n'tait aussi bien que dans White-Cross, et que la libert
est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.

Une seule chose amenait parfois un pli lger sur le front de sir Cooman
et drangeait la symtrie de ses cheveux soigneusement friss.

Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une lgre excursion dans
le pass de sir Cooman.

Quand il tait entr  White-Cross comme gouverneur, il avait succd 
un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les
honneurs municipaux avaient pouss jusqu' la dignit de gouverneur de
la maison pour dettes.

Ce brave homme, trop vieux pour exercer dsormais convenablement ces
fonctions, avait t mis  la retraite, mais il ne voulut pas se retirer
sans avoir install son successeur.

--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vcu trente annes ici, et pendant mon
administration tout a t pour le mieux dans la plus fortune des
prisons pour dettes: il n'y a eu ni rvolte, ni tentative d'vasion, ni
querelles parmi les dtenus, qui n'ont cess de m'appeler leur pre.
Savez-vous  quoi cela a tenu?

--Non, dit sir Cooman tonn.

--A un ftiche,  un porte-bonheur qui protge White-Cross et par
consquent son gouverneur.

--Ah! vraiment? fit sir Cooman.

--Il y a toujours un Franais ici, poursuivit le vieillard, et tant que
cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite,
jeune homme, le hasard voulait que le Franais ne ft pas remplac par
un autre...

--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.

--Je ne rpondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose
me dit que les plus pouvantables malheurs fondraient sur la prison et
sur son gouverneur.

Or, ce quelque chose qui,  trente annes de distance, creusait parfois
une ride sur le front de sir Cooman, c'tait le souvenir de sa
conversation avec son successeur.

Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Franais plutt
qu'un, et la prison avait pour eux une maison spciale.

Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour
dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus  feu Chichy que madame
Cooman ne ressemblait  sa fille.

L'administration municipale de Londres a lou un immense terrain et elle
l'a entour de hautes murailles, se bornant  btir un pavillon pour le
gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant
les deux, destin  loger quelques employs subalternes.

Puis elle a appel  son aide la spculation prive, l'industrie libre.

Celles-ci se sont prsentes sous les auspices d'un architecte et d'un
entrepreneur qui se sont mis  l'oeuvre et ont bti sur cet emplacement
demeur vide des maisons  un, deux et trois tages, dans lesquels les
dtenus se logent  leur gr, c'est--dire selon leur bourse ou celle de
leur crancier.

Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout
entire.

White-Cross est une cit sous les verrous, avec ses ruelles, ses
carrefours et un square.

Le dtenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le
riche a sa maison complte dans laquelle il amne sa famille et ses
domestiques.

A la libert prs de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte
rigoureusement garde par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie
ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.

Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie
est partout, mme en prison.

Or donc, il y avait la maison du Franais, et cette maison tait
toujours habite.

Qu'on juge donc de l'pouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman
quand, ce matin-l, le guichetier se prsenta dans son cabinet et lui
dit:

--Le Franais a pay et demande  sortir, ce qui est tout  fait son
droit.

Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.

--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.

--Quel autre?

--L'autre Franais.

--Mais il n'y en a pas d'autre.

Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu
de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien
au monde, partir le Franais, qu'un autre Franais ne ft venu le
remplacer.

Mais le guichetier, qui tait un homme de bon sens, haussa les paules
et invoqua la loi.

Devant la loi, tout Anglais courbe la tte, et sir Cooman fut oblig de
s'incliner.

Mais il fut pris d'un tel accs de fureur et de folie en mme temps, que
sa femme et sa fille pouvantes se htrent de cacher les rasoirs avec
lesquels il devait faire sa barbe, aprs son premier djeuner.

On amena de nouveaux dtenus.

Sir Cooman, dont la fureur avait fait place  une sorte de prostration,
ne voulut pas en entendre parler, se bornant  cette question:

--Y a-t-il un Franais?

--Non, disait tristement le guichetier.

Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire
qui jusque-l lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus
aussitt aprs leur installation.

Enfin le guichetier tait revenu une dernire fois:

--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que
Votre Honneur ne saurait se refuser  l'aller visiter, ne ft-ce que
quelques minutes.

--Quel est ce prisonnier? avait demand sir Cooman.

--C'est un prtre catholique, trs-populaire  Londres.

--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite
indiffrence.

--L'abb Samuel.

--Ah!

Et sir Cooman retomba en sa morne rverie.

Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec
terreur.

Le pauvre homme tait capable d'en mourir.

Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas lgers
et rapides dans le corridor, et une voix jeune, frache, sonore, une
voix de jeune fille retentit, disant:

--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle...
rjouissez-vous... Dieu et saint Georges protgent toujours White-Cross.

En mme temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de
provisions au bras.

--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tte de linotte? dit le
guichetier d'un air svre.

--Un Franais! s'cria miss Penny.

--Un Franais!

--Oui. Les recors sont avec lui  _Relay-last_.

A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si
grande motion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.

--Mais parle donc, petite folle! s'cria le guichetier, parle donc! ne
vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...

Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air
stupide.




XXIV


Miss Penny se mit alors  rire, mais d'une faon si bruyante, si
scandaleuse et si moqueuse  la fois, que la longue et sche madame
Cooman et la rondelette miss Cooman se regardrent avec indignation.

Le guichetier lui-mme, bien qu'il ne vt rien au monde d'aussi parfait
que sa fille, frona lgrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle
manquait de respect  sir Cooman.

Miss Penny reprit:

--Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis l,
pour que vous soyez tous ainsi bouleverss. Le Franais de ce matin est
parti, on en amne un autre! tout cela est parfaitement naturel.

Sir Cooman fit un effort suprme.

Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse
petite fille:

--Tu ne me trompes pas au moins?

--Oh! Votre Honneur!...

--Les recors amnent un prisonnier!

--Oui, Votre Honneur.

--Et c'est un Franais?

--Tout ce qu'il y a de plus Franais.

--L'as-tu vu!

--Oui, Votre Honneur.

Sir Cooman poussa un soupir qui branla les solives du plafond de son
cabinet et murmura:

--Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!

Puis,  mesure que son visage se rassrnait, il regardait miss Penny,
et il lui dit encore:

--Quels sont les recors qui l'amnent?

--C'est d'abord Edward Northman.

--Ah! fort bien.

--Et ensuite l'homme sensible.

--Oh! c'est un habile limier, celui-l, et un serviteur dvou, fit sir
Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pens comme moi que
White-Cross ne pouvait tre veuve de Franais et il a fait tous ses
efforts pour en trouver un.

Sir Cooman revenait insensiblement  la vie; ses membres retrouvaient
leur lasticit, sa tte, longtemps incline sur sa poitrine, revenait
peu  peu en arrire, ce qui est l'indice non quivoque de la fiert et
de la conscience qu'on a de sa propre valeur.

Et, le voyant transform, mistress et miss Cooman changrent un regard
de satisfaction.

Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole  son
tour.

--Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me
permettra certainement une observation et un respectueux calcul.

--Parle, rpondit sir Cooman, qui tait si content qu'il embrassait miss
Penny sur les deux joues.

--Votre Honneur connat les recors, reprit le guichetier, et il connat
pareillement les Franais.

En Angleterre, pays de la temprance, on a coutume de dire ivrogne
comme un Franais, et on a bien raison, Votre Honneur.

--Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-l ont toujours le verre 
la main et ils se saolent sans pudeur en la prsence des femmes.

En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissrent
pudiquement les yeux.

Le guichetier reprit:

--Un Franais qui se laisse arrter a toujours de l'argent pour lui. Ils
aiment si bien vivre, ces gaillards-l, et Votre Honneur sait qu'ils ne
se sont jamais rien refus  White-Cross.

--A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors
amnent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.

--Du vin de Porto! exclama sir Cooman.

--Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.

Miss et mistress Cooman se regardrent de nouveau d'un air pudibond.

A peine si on avait parfois un verre de sherry  la table du gouverneur.

--Par consquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne
faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande
demi-heure tout au moins.

Je connais ces ivrognes de Franais. Ce n'est pas une bouteille de
Porto, c'est deux qu'ils boiront.

--Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec
impatience.

--Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait
convenablement employer cette demi-heure.

--A quoi faire!

--A rendre visite au prtre catholique.

--Soit, dit sir Cooman.

Il tait si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrass tous les
dtenus s'ils le lui avaient demand.

--D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera videmment
quelque chose pour lui.

--Hein! fit sir Cooman.

--Quand un crancier manque d'gards avec son dbiteur, poursuivit
master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.

--Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?

Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier,
tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.

--Il n'est pas convenable qu'un prtre, dit le guichetier comme ils
traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal log que
l'abb Samuel.

Son crancier est cet pre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling
par jour pour la nourriture de ses dbiteurs. Ce qui est tout  fait
insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de chert des
vivres qui court.

--Oh! tout  fait insuffisant, dit sir Cooman comme un cho.

Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu' une chose: tuer le
temps! tant il avait hte de voir arriver le Franais.

Le guichetier continua:

--Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-mme retenir une chambre pour son
prisonnier, il a demand tout ce qu'il y avait de meilleur march; 
telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un
brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misrables enfin  qui
M. Thomas Elgin prte de l'argent  trois cent pour cent.

C'est une chambre sous les toits, sans chemine, qui cote un shilling
par semaine.

--Quelle horreur! dit sir Cooman.

--Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir,
prendre sur elle de faire avoir  l'abb Samuel un logement convenable.

--Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au
Franais.

--D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le
crancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre
sur elle de relcher le dbiteur, ajouta le gelier.

--Mais, dit Cooman, ce prtre n'a donc pas d'argent?

--Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer  Votre Honneur, ce
n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien o il est, mais les
dtenus ont t indigns...

--Ah! vraiment!

--Comme Votre Honneur le verra elle-mme.

Ce disant, le guichetier s'arrta au seuil d'une bicoque  trois tages,
noire, enfume, livide d'aspect, dans laquelle on pntrait par une
porte btarde, une alle humide, et que desservait un affreux escalier
en coquille, dont les marches taient couvertes d'immondices.

--Pouah! fit sir Cooman.

--C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.

Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin.

Arriv tout en haut, il frappa  une porte.

--Entrez! dit une voix douce et calme.

Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en prsence de
l'abb Samuel.

La physionomie du jeune prtre avait une expression de douleur rsigne
qui fit tressaillir le gouverneur.

Sir Cooman tait blas, pourtant, sur les douleurs humaines.

Mais, en ce moment, il ne put s'empcher de tressaillir, et il oublia
mme ce bienheureux Franais, qui allait ramener, par sa prsence, le
bonheur et la chance dans White-Cross.




XXV


Quand la porte s'tait ouverte, l'abb Samuel tait assis sur l'ignoble
grabat qui devait lui servir de lit.

Un livre  la main, il priait.

Le rduit o il se trouvait tait si repoussant d'aspect, que sir Cooman
fit, malgr lui, un pas en arrire.

C'tait une chambre de six pieds carrs, sans autres meubles qu'un lit
et une chaise, qui prenait le jour par un trou perc dans le toit.

Il n'y avait ni pole ni chemine.

Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vtements; pas le plus
petit coin pour y dresser un fourneau.

Les murs taient sales et couverts  et l d'inscriptions ignobles
laisses par les prcdents locataires.

Mais au milieu de ces immondices, la figure du prtre rayonnait comme
celle d'un ange qui apparatrait tout  coup dans les tnbres.

A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se dcouvrit.

--En vrit! monsieur l'abb, dit sir Cooman, je suis indign, tout 
fait indign, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme
sans foi ni loi, indigne d'appartenir  la grande nation anglaise.

--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prtre en souriant.

--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir
Cooman en s'chauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.

Et se tournant vers le guichetier:

--Goldsmicht, dit-il, vous allez crire sur-le-champ  M. Thomas Elgin.

--Oui, Votre Honneur.

--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations
insuffisantes.

--Oh! trs-insuffisantes, dit le guichetier.

--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prtre, mme
un prtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de
Thames-street, et que si d'ici  demain il n'a pas pourvu  ce que M.
l'abb soit convenablement log et nourri, l'administration prendra sur
elle de relcher son prisonnier.

L'abb Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en
souriant:

--Vous tes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi  mon
sujet. Je vous en prie, ne vous inquitez pas de moi. Je me trouve fort
bien ici. Je suis d'ailleurs habitu  vivre de peu, et quant  ce
logis...

--C'est un bouge infect! s'cria sir Cooman.

--Qu'importe? dit l'abb Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, 
Londres, qui n'ont mme pas un abri semblable, ne ft-ce que les
malheureux qui vont coucher la nuit sous les votes d'Adelphi.

A mesure qu'il parlait, l'abb Samuel exerait sur sir Cooman une
fascination mystrieuse.

Depuis trente ans, sir Cooman ne s'tait peut-tre jamais intress  un
prisonnier comme il s'intressait en ce moment  l'abb Samuel.

--Monsieur! s'cria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester
ici!

--Monsieur, rpondit l'abb Samuel, encore une fois, je vous suis bien
reconnaissant de votre bont; mais, je vous en prie, n'crivez point 
M. Thomas Elgin. C'est un mchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.

Si vous voulez absolument m'tre agrable, monsieur, eh bien!
faites-moi donner du papier et une plume pour crire en Irlande.

J'espre qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de l-bas assez d'argent pour
me librer.

--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abb, dit
sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?

--Oui.

--Mais vous mourrez de froid!

--Oh! non, je suis habitu aux rigueurs de la temprature, rpondit avec
simplicit le jeune prtre.

--Monsieur l'abb, dit Goldsmicht, si vous voulez venir crire votre
lettre dans ma loge, vous y serez  votre aise auprs du pole, et je
vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.

--C'est cela, dit sir Cooman.

--J'accepte volontiers, rpondit l'abb Samuel.

Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se
sentait pris  la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du
bas de l'escalier.

Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Franais.

Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois
heures moins le quart.

--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.

Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et
l'abb Samuel.

Goldsmicht conduisit l'abb Samuel dans sa loge, o le pole ronflait
joyeusement.

Il lui approcha une petite table, roula auprs un bon fauteuil, plaa
sur la table un buvard, une critoire, des plumes, du papier et dit d'un
air satisfait:

--Vous serez l comme chez vous, monsieur l'abb.

Au mme instant, et tandis que le jeune prtre s'asseyait devant la
table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus
agrable des musiques.

C'tait le bruit du marteau rsonnant sur le chne ferr de la porte
extrieure.

--Voil le Franais! murmura joyeusement sir Cooman.

Goldsmicht prit  sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit
ni jour, se dirigea vers la porte qui tait au fond de la loge et
l'ouvrit.

C'tait en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son
prisonnier.

Si miss Penny avait t l, elle aurait jet un cri d'tonnement, car le
prisonnier que les deux recors amenaient n'tait pas celui qu'elle avait
vu.

Mais miss Penny tait toujours dans l'intrieur du White-Cross, occupe
 distribuer ses provisions.

Le jeune prtre s'tait mis  crire et ne leva point la tte tout de
suite.

--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement
sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir,
pour retrouver un autre Franais.

--Est-ce bien un Franais? demanda le gouverneur d'une voix tremblante
d'motion.

L'homme gris, car c'tait lui, salua sir Cooman et lui dit en franais:

--Je suis n rue Coquenard,  Paris, Votre Honneur.

Sir Cooman, qui avait t ngociant, savait le franais et il ne pouvait
se tromper  l'accent de l'homme gris.

--Oui, s'cria-t-il, c'est bien cela...  n'en pas douter... vous tes
Franais!

Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant
avec effusion:

--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien
voulu vous laisser arrter!

--Trop heureux de vous tre agrable, monsieur, rpondit l'homme gris,
toujours en franais.

Le jeune prtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur
le prisonnier.

L'homme gris, sous prtexte de caresser ses favoris, porta le bout de
son index sur ses lvres.

Cela voulait dire:

--Silence! ne me trahissez pas!

--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reu le nom de
l'homme sensible, nous avons bien droit  une petite gratification, mon
camarade et moi.

--Certainement, certainement, rpondit sir Cooman. Goldsmicht, quand
vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'crou, vous donnerez  chacun
de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais gnraux.

--Oui, Votre Honneur, rpondit le guichetier.

--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit  votre
bienveillance?

--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour
vous?

--Je voudrais pouvoir me loger auprs de M. l'abb que voil, dit
l'homme gris. Je suis Franais, catholique et trs-religieux.

En mme temps, il regarda l'abb Samuel d'un oeil suppliant.

--Ne me refusez pas! semblait-il dire.

--Je ne demande pas mieux, si M. l'abb y consent, dit sir Cooman,
d'autant mieux que le logement du Franais est assez grand pour deux
personnes.

--Je le veux bien, dit  son tour l'abb Samuel, qui ne pouvait
s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant dtenu 
White-Cross.




XXVI


Une heure aprs, le prtre et l'homme gris taient seuls.

On leur avait donn pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la
maison du Franais.

Deux heures plus tt l'abb Samuel avait refus de quitter sa mansarde
et s'tait oppos  ce qu'on reprocht  M. Thomas Elgin sa parcimonie.

Mais l'homme gris tait venu; il avait chang avec le prtre un signe
de mystrieuse intelligence, et ds lors le prtre avait consenti 
dmnager.

Pourquoi?

Pour la premire fois de sa vie, l'abb Samuel avait vu, pendant la nuit
prcdente, cet homme dont il ne savait pas mme le nom.

Mais cet homme avait exerc sur lui une mystrieuse fascination, et si
cet homme venait  White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abb
Samuel.

La dette n'tait, ne pouvait tre qu'un prtexte.

Tel tait du moins, le raisonnement que s'tait fait le jeune prtre
catholique en voyant apparatre l'homme gris, et ds lors il avait
consenti  tout ce que ce dernier demandait, c'est--dire  loger avec
lui.

Donc, deux heures aprs, tous deux taient seuls.

Ils taient seuls en un petit parloir du rez-de-chausse qui tait muni
d'un pole de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable
prenait sa source dans l'ide superstitieuse qui s'attachait  la
possession d'un Franais  White-Cross.

Master Goldsmicht avait reu de l'homme gris une demi-guine, et, pour
cette somme, il s'tait mis en quatre  la seule fin d'tre agrable 
la fois au prtre et au Franais.

Aussi le pole tait-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune
prtre s'en tait approch avec une nave avidit, car il avait eu bien
froid dans sa mansarde.

--Eh bien? dit-il vivement, aussitt que le guichetier fut parti,
avez-vous retrouv l'enfant?

--Non, dit l'homme gris.

Le prtre plit.

--Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... rduit  l'impuissance et 
l'inaction!

--Je ne l'ai pas retrouv, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je
vous le jure.

--Et vous tes ici!

--Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.

--Ah! fit le prtre.

--Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous
parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable
qu'on amenait.

--Mais qui donc tes-vous, demanda le prtre pour la seconde fois, vous
que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller
l'intrt et le dvouement?

L'homme gris rpondit de cette voix grave et triste, d'une douceur
infinie et qui allait au coeur:

--Je suis un grand criminel que le repentir a touch depuis dix ans, et
qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dvoue  ceux
qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.

--Ah! fit le prtre, qui eut nanmoins un lger mouvement de dfiance.

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris.

Puis il porta la main  son front et y fit, avec le pouce, ce mystrieux
signe de croix qui avait forc, le matin mme, l'Irlandais en guenilles
 s'arrter devant lui.

Le prtre tressaillit.

L'homme gris porta sa main droite  son front et rpta le signe de
croix.

Cette fois, le prtre lui tendit la main et lui dit:

--Vous tes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Franais.

--Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frres.

--Qui donc vous a affili  notre oeuvre? demanda encore le jeune
prtre.

--Un homme qui est mort pour l'Irlande.

--Et... cet homme?

--Pour les torys qui l'ont jug, pour l'Angleterre qui l'a pendu,
c'tait un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un
cabman du nom de Fatlen.

--Fatlen! exclama l'abb Samuel.

--J'ai partag mon pain avec lui, nous avons vcu de la mme vie, 
Dublin, pendant six mois. Il tait condamn  mort, et il avait russi 
se drober aux poursuites de ses bourreaux.

Grce  moi, il avait pu s'vader de prison. Grce  moi encore, il
allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y
mettre en sret sa tte voue  l'chafaud.

Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mris, les
entreprises les mieux conduites chouent...

--Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prtre.

--Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque ponte vint jeter
l'ancre sur un point dsert de la cte.

C'tait en hiver, le brouillard tait si pais qu'on ne voyait pas les
phares du voisinage.

Une belle nuit pour une vasion!

Les matelots et le capitaine taient Franais.

Le capitaine, c'tait moi.

La mer tait mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses
preuves, et mes quatre matelots taient de rudes marins.

Fatlen s'embarqua.

Malgr le mauvais tat de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions
de toile.

Ce n'tait pas la mer qu'il fallait craindre, c'tait la petite flotte
anglaise qui croisait perptuellement dans le dtroit.

Et c'tait pour lui chapper que nous avions choisi une nuit sombre et
brumeuse.

Alors, tandis que nous courions vent arrire, Fatlen me dit:

--Frre, tu parais certain du succs, mais moi je suis assailli par les
plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me
semble dj sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infme du
gibet que l'Angleterre destine  ceux qui aiment l'Irlande.

Frre, l'heure est venue o je dois te dire qui je suis et t'initier 
notre grande oeuvre qui, tt ou tard, crois-en un homme sr de mourir,
finira par triompher.

Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura 
l'oreille les mots sacrs qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux
signes de reconnaissance. Celui des simples frres et celui des chefs.

--Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette
ville immense de Londres un jeune prtre, l'abb Samuel.

C'est notre chef suprme, en attendant que le chef qui doit venir, celui
qu'on nous a prdit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.

Et quand tu auras vu l'abb Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis
mort, tu lui raconteras mes derniers moments.

Si j'ai pu toucher la terre de France o l'Irlandais est sauf, tu le lui
diras encore.

Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.

--Et Fatlen est mort? demanda l'abb Samuel.

--Oui, rpondit l'homme gris. Une tempte pouvantable nous rejeta vers
l'Irlande que nous voulions fuir, et nous choumes sur un cueil 
quatre lieues de la cte.

Notre barque sombra.

Quand le jour vint, nous tions tous les six, mes quatre matelots,
Fatlen et moi, accrochs aux pointes de rochers qui se trouvaient 
fleur d'eau.

Une frgate passait au large.

--Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.

--Non! m'criai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?

--Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes  prir? me
rpondit-il.

--Attendons encore, disais-je, peut-tre dans quelques heures une barque
de pcheurs passera-t-elle prs de nous.

--Non, me dit-il, je ne le veux pas!

Et il se dressa tout de bout sur l'cueil, et se fit un pavillon de sa
chemise.

Les matelots de vigie de la frgate nous aperurent; le navire stoppa et
mit un canot  la mer.

Une heure aprs, nous tions sauvs et Fatlen tait perdu, acheva
l'homme gris en baissant la tte.

--Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.

--Huit jours aprs,  Dublin, j'tais au pied de l'chafaud, et, au
moment suprme, il me cria:

--Souviens-toi!.

L'homme gris avait achev son rcit d'une voix mue.

L'abb Samuel lui tendit la main.

--Et c'est pour cela que vous tes ici? dit-il.

--Oui.

--Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouv l'enfant? dit-il avec un
accent plein de mystrieux frmissements.

Et, comme l'homme gris le regardait, le prtre ajouta:

--L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et
moi je ne suis que son serviteur.

--Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.

--Comment? fit le prtre avec tristesse.

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris.

--coutez-moi, dit-il, et vous verrez...




XXVII


Alors l'homme gris raconta  l'abb Samuel ce qui s'tait pass le
matin, comment il avait pntr chez mistress Fanoche et constat la
disparition de cette dernire et de l'enfant.

--Eh bien! dit l'abb Samuel, quand il eut termin son rcit, vous tes
bien tranquille, n'est-ce pas?

--Oui, certes.

--Vous vous dites que, si on a vol cet enfant, c'est qu'on veut le
substituer  un autre...

--Sans doute.

--A un enfant mort, ou malade, ou dfigur... et vous vous dites encore
que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver
la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent 
la grande famille irlandaise.

--Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et
respectueux.

--Eh bien!  votre tour, coutez-moi, dit l'abb Samuel avec une motion
croissante.

--Parlez...

--Il y a cent ans, l'Irlande tait, comme aujourd'hui, la vassale de
l'Angleterre, la terre abreuve de sang et de larmes, sur laquelle les
vainqueurs posaient insolemment le pied.

Un homme, une race tout entire plutt, se leva, arborant les couleurs
de l'indpendance et parlant de libert.

Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un
quart de sicle, l'Irlande lutta, tantt au soleil, tantt dans l'ombre,
mais sans relche et sans cesse, obissant  deux hommes.

Ces deux hommes taient deux frres.

Ces deux frres taient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une
vieille lgende de notre rin qui dit que le fils de cette race sera le
librateur de l'Irlande.

Des deux frres, l'un mourut en combattant.

L'autre fut un lche, il fit sa soumission  l'Angleterre, et
l'Angleterre lui donna un sige  son parlement.

Mais cet homme eut,  son tour, deux fils.

L'un est demeur un noble lord: il est Anglais, il a reni l'Irlande.

L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.

Celui-l se nommait sir Edmund.

Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.

--C'tait le pre de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris.

--Oui.

--Ah! je comprends tout, maintenant.

--Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prtre. Le frre de sir
Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est
aussi Anglais que l'autre est rest Irlandais.

--Eh bien?

--Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever
l'enfant?

-Lui!

--Oui. Non pour le substituer  un autre, mais pour le faire disparatre
 jamais. Ceux qui ont tu l'aigle, touffent les jeunes aiglons, et la
Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son
lit.

L'homme gris tressaillit.

Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de
Shoking,  l'endroit de ce gentleman qui avait donn dix livres au
mendiant pour qu'il lui rapportt l'adresse de l'Irlandaise.

--Matre, dit-il, prenant toujours vis--vis du jeune prtre cette
attitude soumise qu'il s'tait impose, me permettez-vous une question?

--Parlez!

--Quel est le nom que porte,  la chambre haute, le frre de sir Edmund?

--On l'appelle lord Palmure.

L'homme gris jeta un cri.

--Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le
faut! il faut retrouver l'enfant...

Le prtre secoua la tte:

--Sortir, dit-il, mais comment?

Et comme l'homme gris ne rpondait pas, il poursuivit avec un accent
fivreux:

--Si Thomas Elgin s'est montr impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un
instrument de nos perscuteurs; c'est que ces derniers ont su que
l'enfant devait arriver; que, ce matin mme, je devais clbrer la messe
 Saint-Gilles, en prsence de quatre hommes qui sont comme moi quatre
chefs de notre association.

Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'cosse, le
troisime du comt de Galles, le quatrime d'Amrique.

J'tais le trait d'union qui les devait runir, car nous ne nous
connaissons pas entre nous.

Je devais bnir l'enfant qu'une pauvre femme m'amnerait, et ces quatre
hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui
qu'attend l'Irlande tout entire.

Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prtre en laissant
retomber sa tte sur sa poitrine, et peut-tre qu' cette heure l'enfant
est mort.

--Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est
impossible!

--Et je suis en prison, fit l'abb Samuel avec dsespoir.

--Nous sortirons quand vous voudrez...

--Est-ce possible?

--Oui.

--Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non
plus sans doute, dit le prtre en regardant les chtifs vtements de
l'homme gris.

Celui-ci n'eut pas le temps de rpondre, car on frappa doucement  la
porte.

Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prtre, et
il alla ouvrir.

Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross tait sur le seuil.

Derrire lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le
guichetier, et derrire le guichetier la rieuse miss Penny.

Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux
bouteilles et trois verres.

Trois verres  pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme
on dit, et deux vnrables bouteilles, couvertes de poussire et de
toiles d'araignes.

--Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens,
selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui
se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux
pensionnaires.

Je suis d'autant plus charm d'en agir ainsi, trs-honorables messieurs,
que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman franais
ramener l'esprance dans mon coeur troubl.

--Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le gnie protecteur de
White-Cross.

--Oui, certes, dit sir Cooman.

En mme temps, il fit signe  miss Penny, qui s'approcha et posa le
plateau sur la table.

--Je suis mme si ravi, trs-honorables messieurs, poursuivit sir
Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi
un verre de porto. Il a trente annes de bouteille.

L'homme gris se prit  sourire.

--Nous acceptons de grand coeur, Votre Honneur, fit-il.

Master Goldsmicht dboucha les deux bouteilles et se mit  verser.

--Messieurs, dit sir Cooman en levant son verre, je bois  vous,  la
France et  l'Irlande.

--A la reine! dit l'homme gris.

--A vous! rpta l'abb Samuel.

--Je bois  White-Cross, dit l'homme gris, et  sa prosprit. Bien que
je n'aie pass ici que quelques heures, et que le moment de mon dpart
soit proche...

--Plat-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.

Mais l'homme gris dboutonna alors son vieil habit, et dit gravement:

--Trs-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abb et moi, la
douleur de vous quitter.

M. l'abb doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.

En mme temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce
portefeuille un chque de la banque, de la valeur de quatre mille
livres.

Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille et t pour lui
la tte de Mduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en
mille morceaux.

Alors l'homme gris se pencha  l'oreille de l'abb Samuel:

--Verre blanc cass, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons
l'enfant!...

Sir Cooman venait de s'vanouir dans les bras de master Goldsmicht, son
digne guichetier.




XXVIII


A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne
guichetier, avait fini par partager ses superstitions  l'endroit du
Franais dont la prsence protgeait White-Cross.

Il jeta donc un vritable cri de douleur, tandis que sir Cooman perdait
vritablement connaissance.

L'homme gris l'aida  porter sir Cooman sur son propre lit.

Miss Penny se mit  lui jeter de l'eau frache au visage.

Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:

--Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas
d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins comme
ami...

L'homme gris souriait.

--Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, M.
l'abb et moi.

--O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc
White-Cross?

La fracheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir Cooman.

Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta un
cri de joie en voyant toujours le Franais.

L'homme gris commenait  sourire.

--Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.

Sir Cooman sauta  bas du lit, saisit l'homme gris par le bras et lui
dit:

--Vous ne vous en irez pas, au moins?

--Mais Votre Honneur...

--Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller...
vous ne voulez ni ma ruine... ni mon dshonneur, n'est-ce pas?

--Non, certes, dit l'homme gris.

--Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.

--Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. l'abb et
moi, nous n'tions vritablement presss de sortir...

Sir Cooman frappa du pied avec une colre subite:

--Et qui me dit, fit-il, que ce chque est valable?

Et il toucha du doigt le mandat qui tait toujours sur la table.

--Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la
Banque, peut-tre?

Mais une lueur d'espoir s'tait faite dans l'esprit de sir Cooman.

--Trs-cher gentleman, dit-il, reprenant tout  coup sa voix la plus
aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque,
mais...

--Mais quoi? fit l'homme gris.

--Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espces?

--Ah!

--Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chque par le
guichetier.

--Soit, dit l'homme gris.

Sir Cooman eut un sourire de triomphe:

--Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.

--Pourquoi?

--Mais parce que la Banque est ferme, dit le gouverneur en tirant sa
montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-tre que d'ici l il
viendra un autre Franais.

L'homme gris souriait.

Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:

--Seulement, comme  partir de cette heure je ne vous considre plus
tout  fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur l'abb et
vous,  venir ce soir prendre le th chez mistress Cooman, qui sera
trs-heureuse de faire votre connaissance.

L'homme gris souriait toujours.

--Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui
rpte, il faut que nous sortions sur-le-champ.

--Mais puisque c'est impossible!

--Ah! vous croyez?

--Je ne veux pas accepter le chque.

--En vrit! Mais vous accepterez des bank notes.

A cette proposition, sir Cooman frissonna.

--Des bank-notes? fit-il.

--Oui.

--Vous payeriez en bank-notes?

--Sans doute.

--Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... cela
n'est pas vraisemblable... non, c'est mme invraisemblable, n'est-ce
pas, Votre Honneur?

Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.

Pour toute rponse, l'homme gris dboutonna une seconde fois son vieil
habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait  sir Cooman
l'effet d'un canon ray.

Ce portefeuille ouvert, il s'en chappa une pluie de bank-notes.

Sir Cooman jeta un cri:

--Je suis perdu! dit-il.

Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles,
retentit dans son cerveau et son coeur  la fois, et Goldsmicht s'lana
au dehors en disant:

--Qui sait?

Ce bruit, c'tait celui de la cloche, et la cloche avait tint deux
coups.

Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple
visiteur se prsentait  la porte de White-Cross. Si elle se faisait
entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un
prisonnier.

Goldsmicht avait dit: Qui sait?

Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'esprance.

Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un
sige.

Alors l'homme gris et le prtre prirent en si grande piti ce pauvre
homme, qu'ils souhaitrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on amenait
ft un Franais.

Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de curiosit
anxieuse pour l'abb Samuel et l'homme gris s'coulrent.

Puis, tout  coup, miss Penny, qui tait sortie derrire son pre, miss
Penny reparut en criant:

--Un Franais! un Franais!

L'motion qu'prouva sir Cooman fut si grande, en ce moment, que l'homme
gris le prit dans ses bras pour l'empcher de tomber tout de son long
sur le parquet.

En mme temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli petit
monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit
chapeau, de beaux favoris bruns, le type isralite, et qui disait:

--Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne,
celle-l! on oublie de payer les diffrences  la Bourse de Paris, on
vient directement de Paris  Londres en passant par Bade et Bruxelles;
on dbarque au caf de la Rgence, en haut d'Hay-Markett, on se croit
tranquille! Et ta soeur? Voil qu'on m'arrte pour une misre de
centimes, alors que j'aurais pu continuer  me promener devant le
passage de l'Opra, puisque Clichy fait relche!

Ah! elle est bien bonne! bien bonne!

Et quand le jeune homme eut dbit cela tout d'une haleine, sir Cooman
respira bruyamment et tendit la main  l'homme gris en lui disant:

-Monsieur, donnez-moi votre chque, si bon vous semble et si vous
prfrez garder vos bank-notes, vous tes libre!

Quelques minutes aprs, l'homme gris et l'abb Samuel quittaient
White-Cross, accompagns des salutations et des souhaits de sir Cooman.

Mais, au moment o ils franchissaient le seuil de la prison, un homme
sortit du public-house de _Relay-last_.

C'tait John Clavery, le recors, surnomm l'homme sensible.

Il vint  l'homme gris et, son chapeau  la main, il lui dit:

--Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?

--Laquelle?

--Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant
White-Cross.

--C'est juste, rpondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas autant un
billet de cinq livres?

--Oh! trs-certainement.

--Voil cinq livres, dit l'homme gris.

Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.

--Aprs tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que a me fait de
savoir ou de ne pas savoir son nom?

Et il empocha la bank-note et salua jusqu' terre, tandis que l'homme
gris et l'abb Samuel s'loignaient.




XXIX


Londres allumait son million de rverbres, lorsque l'homme gris et le
prtre irlandais s'loignrent de White-Cross.

Le brouillard avait pris cette teinte rougetre qu'on ne lui voit qu'au
bord de la Tamise, et le froid tait assez vif.

--O voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.

--A Saint-Gilles, dit le prtre.

Ils remontrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa
longueur, puis ils longrent Oxford-street.

Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.

--Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confi l'Irlandaise  Shoking et
j'ai donn  ce dernier rendez-vous pour demain seulement.

--Pourquoi?

--Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi
facilement  White-Cross.

--C'est juste. Eh bien?

--Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise,
ni de son fils.

--Son fils!

--Sans doute. J'ai charg un de nos frres de suivre le gentleman qui
avait pntr dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai
pareillement donn rendez-vous pour demain.

--En quel endroit?

--Dans la gare du chemin de fer,  Charing-Cross.

--Allons toujours  Saint-Gilles, dit le prtre; peut-tre ceux que
j'attendais ce matin ont-ils laiss une trace quelconque de leur
passage.

Ils arrivrent  l'entre de Dudley-street, qui descend directement
d'Oxford au square Saint-Gilles.

--C'est l, dit-il.

--L?

--Oui, c'est l qu'on avait conduit la mre et l'enfant.

La maison paraissait dserte. Aucune lumire ne brillait aux croises.

Mais tout  coup l'homme gris tressaillit.

Il venait d'apercevoir  trois pas de la maison, de l'autre ct du
trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.

Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant  qui il avait
donn pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.

Il marcha droit  lui et ils se rencontrrent sous un bec de gaz.

L'homme en guenilles tressaillit  son tour, puis, tendant la main vers
la maison:

--Il est l! dit-il.

--Qui?

--Le gentleman.

--Depuis ce matin?

--Oh! non. Il s'est en all ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de
la peine  le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.

--O demeure-t-il?

--Chester-street, Belgrave-square.

--Son nom?

--Lord Palmure.

Le prtre irlandais s'approcha vivement alors.

L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.

--Parle, dit l'homme gris.

--Comme vous me l'aviez ordonn, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le
nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation
ici.

Pendant tout le jour, il ne s'est rien pass d'extraordinaire.

La vieille dame n'est pas sortie.

Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme envelopp dans un
mac-farlane; son chapeau enfonc sur les yeux, qui venait ici en rasant
les murs.

Je me suis effac pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.

C'tait lui.

--Lord Palmure?

--Oui.

--Et il est toujours dans la maison?

--Toujours.

--Monsieur l'abb, dit l'homme gris, il faut absolument que je pntre
dans cette maison.

--Comment? demanda le prtre.

--Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte
du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet
homme restiez ici.

L'abb Samuel commenait  avoir dans l'homme gris une confiance
aveugle.

--Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?

--Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez.

--C'est bien.

Et l'abb et l'homme en guenilles se drobrent sous le porche, plein
d'ombre, de la maison voisine.

Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par o il
tait sorti le matin.

Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrire lui.

Il se retourna.

Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine 
reconnatre un policeman.

Il s'arrta, la forme noire en fit autant.

--Oh! oh! se dit-il, voyons donc a!

Et il se remit en route.

Le policeman le suivit.

Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et
vit de la lumire qui se refltait sur les branches touffues d'un arbre.

Cette lumire partait videmment du sous-sol.

Comme il s'tait arrt, le policeman doubla le pas et se rapprocha de
lui.

--Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme,
que je suis aussi malin que toi.

Et il s'arrta devant une autre porte,  dix pas plus loin, et se mit 
la tter, pour s'assurer qu'elle tait ferme.

Puis il se remit en marche et fit la mme chose  trois portes plus
loin.

Aprs quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommena son
mange, sans paratre se proccuper du policeman qui le suivait
toujours.

Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman,
comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien
fermes.

S'il en trouve une ouverte, il sonne, rveille le propritaire et le
force  venir la fermer.

En se mettant  tter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitt
le rle d'un homme de police dguis.

Le policeman se laissa prendre  cette ruse; il traversa la rue et vint
droit  lui.

--H! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.

--C'est vrai, rpondit l'homme gris, mais la force de l'habitude...

--Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?

L'homme gris cligna de l'oeil:

--Et toi? fit-il.

Le policeman se mit  rire:

--Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demands ce soir
 Scotland-Yard?

--Oui, fit l'homme gris.

--Singulire fantaisie, reprit le policeman, de quitter son htel, et un
quartier aussi sr que Belgrave-square, pour venir  pied, la nuit,
dans le plus dangereux endroit de Londres.

Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire
 un membre de la chambre haute...

--Chut! fit l'homme gris.

--Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.

--C'est gal, reprit l'homme gris, il y a dj plus d'une heure qu'il
est dans la maison.

--C'est vrai.

--Et je commence  tre inquiet.

Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.

Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il tait sorti par cette
porte en la tirant aprs lui.

A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son pouvante,
n'et song  donner un tour de clef, elle ne devait tre ferme qu'au
loquet.

L'homme gris ne se trompait pas.

Il mit la main sur le loquet et la porte cda.

--Que fais-tu donc l? demanda le policeman tonn.

--Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.

Et ce disant, l'homme gris pntra dans le jardin, referma la porte et
eut la prcaution, lui, de donner un tour de clef.

Puis, guid par la lumire, il s'avana sans bruit vers la maison.

La lumire partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'tant
baiss, aperut,  travers les vitres d'un petit parloir attenant aux
cuisines, la vieille dame aux bsicles et le gentleman qu'il avait vu le
matin.

Tous deux taient assis et causaient.

L'homme gris se coucha  plat ventre pour couter ce qu'ils se disaient.




XXX


Pour expliquer la prsence de lord Palmure dans la maison de mistress
Fanoche  cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour,
 l'heure o l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite
par le jardin, la petite porte et la ruelle.

Lord Palmure,  qui Shoking, la veille, avait port le numro de la
maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour,
pensant que rien n'tait plus facile que de voir l'Irlandaise et son
fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre poux et votre
pre, tait mon ami, et je vous offre l'hospitalit.

De cette faon il supprimait, ds la premire heure, ce jeune aiglon que
l'Angleterre redouterait un jour.

Lord Palmure avait t fort tonn de demeurer un grand quart d'heure 
la porte.

Il avait sonn au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par
lui ouvrir.

Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bsicles; mais
elle avait rpar le dsordre de sa toilette, calm son motion, ferm
la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle tait alle ouvrir,
pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le
nouveau venu ne pouvait tre qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait.

--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en prsence de lord
Palmure, j'tais dans le jardin o les enfants jouent, et ils
m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas
sonner.

En mme temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force
salutations et rvrences.

--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Vous avez une associe?

--Oui, monsieur, mais elle est  la campagne.

--Peu importe! Hier, vous avez donn l'hospitalit  une jeune femme et
 un enfant?

La dame aux bsicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au
mari de miss mily.

--Est-ce donc  sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler?
dit-elle.

--Non; je me nomme lord Palmure.

-Ah!

Et la dame aux bsicles se mordit les lvres et se tint ds lors sur la
rserve.

Lord Palmure continua:

--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes
parents, reprit lord Palmure.

--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.

--Quand?

--Ce matin.

--O sont-ils alls?

--Voil ce que je ne sais pas.

Lord Palmure arrta sur elle un oeil investigateur.

--Me dites-vous bien la vrit, madame? murmura-t-il.

--Oui, milord. Cependant...

--Eh bien?

--Mon associe pourrait peut-tre vous dire ce que j'ignore.

--Ah! et o est-elle, votre associe?

--A la campagne, mais elle reviendra peut-tre dans la journe... et si
vous-mme vous vouliez revenir ce soir?...

La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure,
sentait le mystre.

Il pensa que le moment tait venu de faire jouer ce ressort puissant qui
est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.

--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me
dites, ce soir, o je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant.

--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?

--Oui, madame.

Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une
prsence d'esprit admirable.

--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous
donner les renseignements que vous me demandez.

Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement
suivant:

--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont
venus ici voulaient m'trangler parce que je me refusais  leur dire o
il tait; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le
_Times_, et qui sige certainement au parlement, voici un noble lord qui
s'intresse pareillement  lui... il faut voir... il y a peut-tre une
petite fortune pour moi dans tout cela...

Et la vieille dame s'abma si bien dans ses calculs et ses rves de
fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa
jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.

La journe lui parut longue.

Enfin, le soir vint.

Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'tait fait le
raisonnement suivant:

--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress
Fanoche, touche de ma belle conduite, me donnera un chle de trente
shillings et des souliers fourrs pour l'hiver. L s'arrtera la
gnrosit de cette femme ingrate, qui m'a toujours traite comme rien
du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.

Et, rsolue  trahir mistress Fanoche, elle se dit encore:

--Mais il ne faudra pas songer  rester  Londres; je la connais,
mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me
ferait trangler par Wilton.

Si lord Palmure veut savoir o est l'enfant, il y mettra le prix et
m'assurera mon avenir.

Lord Palmure revint vers huit heures du soir.

Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup rflchi depuis le matin.

La ressemblance du petit Irlandais avec le frre qui tait mort, aprs
avoir port les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun
doute, surtout quand il songeait aux mystrieuses paroles chappes 
l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu
celle-ci dire  mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain
matin,  Saint-Gilles,  la messe de huit heures.

Or, le matin, lord Palmure tait all  Saint-Gilles, et n'ayant vu ni
la mre ni l'enfant, il tait venu sonner  la porte de mistress
Fanoche.

Le petit Irlandais tait donc le fils de sir Edmund, ce frre mort pour
l'Irlande sur un gibet infme.

Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-tre comme un
chef.

Par consquent, il fallait l'avoir  tout prix.

Or, Lord Palmure s'tait dit encore:

--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait
imprudent  moi d'y aller dans ma voiture.

Il s'tait donc rendu  pied, non sans avoir demand  Scotland-Yard,
qui est la prfecture de police de Londres, une escorte de quatre
policemen.

La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait
seule quand lord Palmure arriva.

Elle vint lui ouvrir sans lumire et lui dit d'un ton de mystre:

--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; l, nous pourrons causer tout 
notre aise.

Lord Palmure ne fit aucune objection.

Il tait de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle
importance les Irlandais attachaient  cet enfant.

Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.

--Milord, dit-elle, je sais o est l'enfant.

--Ah!

--Mais je ne le dirai  Votre Honneur que si Votre Honneur accepte
certaines conditions.

--Parlez...

--Je risque ma vie.

--Ah! vraiment?

--Ma vie et mon pain quotidien.

--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.

--De quoi vivre honntement le reste de mes jours.

--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?

--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...

--Quoi encore?

--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne
puissent retrouver ma trace.

--Voulez-vous aller sur le continent?

--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.

--Vous irez o vous voudrez.

Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.

--Qu'est-ce donc? fit-il.

--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le
jardin.

Et elle s'lana hors du sous-sol.




XXXI


Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait t caus par
l'homme gris, comme on va le voir.

Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fentre claire qui
donnait sur le jardin.

S'tant couch  plat ventre, l'homme gris voyait distinctement lord
Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils
disaient, et il voulait entendre.

Un arbre croissait auprs de la fentre.

Au-dessus de la fentre et juste en face de cet arbre, l'homme gris
remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et
que les Anglais posent dans presque toutes leurs pices.

S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au milieu.

Le ventilateur qui se compose de petites lames de tle attire  lui la
fume et le son.

L'homme gris en le dcouvrant se dit:

--Je crois que voil mon affaire.

Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais une
branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint
frapper l'oreille de la vieille dame.

Tout autre ft tomb lourdement sur le sol.

L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches suprieures
et se soutint  bras tendus  quelques pieds au-dessus du sol, tandis
que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait
pas  lever le nez en l'air.

--C'tait dans la ruelle sans doute, se dit-elle.

Et elle rejoignit lord Palmure.

Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et
l'oreille appuye au ventilateur, il couta.

--Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?

--Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.

--En vrit!

--Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre  profit ce petit vnement
et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser
aller.

--Mais, chre dame...

--Si je trahis mon associe, elle me tuera.

--Quelle folie!

--Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande
aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...

Et elle tremblait et paraissait tout  fait bouleverse.

--Mais, chre dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous ma
protection, qu'avez-vous  craindre?

--Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la
route de Brighton.

--Comment, vous ne me direz pas ce soir o est l'enfant?

--Non.

Il y avait dans cette rponse un enttement dont lord Palmure dsespra
de triompher.

--Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court
aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.

--Vous me le jurez!

--Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une
proposition.

--Parlez.

--Demain,  sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de rente.

--Bon!

--Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.

--Ensuite?

--Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai o est l'enfant.

--Soit, dit lord Palmure.

Et il se leva.

Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva en
murmurant:

--Maintenant, nous voil fixs. Ce n'est pas lord Palmure qui aura
l'enfant, c'est nous...

Il profita du moment o, d'aprs ses calculs, la vieille dame passait
sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu' la
porte, et il ouvrit celle de la ruelle.

Le policeman se promenait toujours de long en large.

Il vint  l'homme gris.

--Eh bien? dit-il.

--Tout va bien, rpondit celui-ci.

Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.

Quelques minutes aprs, il vit passer lord Palmure qui redescendait
Dudley-street.

A dix pas derrire lui cheminaient l'abb Samuel et l'homme en
guenilles.

L'homme gris alla droit  eux.

--Eh bien! fit l'abb Samuel avec anxit.

--Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.

--Ah!

--Demain  pareille heure, nous aurons l'enfant.

--Dites-vous vrai?

--Vous allez en juger vous-mme, monsieur l'abb.

Et l'homme gris raconta au prtre ce qu'il avait entendu.

Puis il ajouta:

--Ah! si je savais o Shoking l'a conduite, comme j'irais rassurer cette
pauvre mre. Mais, hlas! Londres est si vaste que nous les
chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre  demain.

--Demain! fit le prtre, demain existe-t-il toujours?

--Il faut l'esprer, dit l'homme gris. Maintenant, o voulez-vous aller?

--A Saint-Gilles.

--Allons! dit l'homme gris.

Et tous trois se mirent en route.

La pauvre glise de Saint-Gilles est  deux pas des Sept-Cadrans.

A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique
n'est point reconnu, mais simplement tolr.

Il s'ensuit que les fidles sont obligs de se cotiser pour subvenir 
l'entretien de l'glise,  la subsistance du prtre, et que l'autel et
le ministre sont trs-pauvres.

L'glise tait ferme, mais l'abb Samuel avait une clef de la petite
porte qui s'ouvrait dans le choeur.

Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui tait agenouill
devant l'autel, sous la lampe du choeur, se leva vivement.

C'tait un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche tombait
jusque sur sa poitrine.

Il vit l'abb Samuel, le reconnut, et, malgr la saintet du lieu, il
ne put matriser un cri.

Puis, courant vers lui les bras tendus:

--Mon Dieu! dit-il, d'o venez-vous donc! Avez-vous oubli le 27
octobre! C'tait ce matin. La foule tait compacte.

Elle a longtemps attendu.

--Hlas! rpondit le prtre, j'tais en prison.

--En prison!

Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait avec
dfiance.

--Ce sont des frres, dit l'abb Samuel.

--Ah! fit le vieillard.

Et ds lors il continua:

--La foule s'est dissipe, lasse d'attendre. Oh! sans doute, parmi elle
se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prtre n'est point mont
 l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?

--Oui, rpta l'abb Samuel avec dsespoir, comment?

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris:

--Nous les retrouverons, dit-il.

--Ah!

Et le vieillard en surplis et le jeune prtre se suspendirent aux
lvres de cet homme que rien n'effrayait.

--coutez-moi, dit-il, il y a  Londres deux cents journaux qui sont lus
par des millions d'hommes.

--Eh bien?

--Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: Le clerg
de Saint-Gilles prvient les fidles que la crmonie religieuse qui
devait avoir lieu le 27 octobre, est ajourne au 3 novembre,  la mme
heure. Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux de
ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amrique, l'autre
d'cosse, et le quatrime du comt de Galles!

--Et l'enfant? demanda le vieillard.

--Nous savons o le trouver, rpondit l'homme gris.

--Mais, fit l'abb Samuel, je ne puis faire ce que vous dites-l, il
faut beaucoup d'argent.

--J'en ai, dit l'homme gris.

Et il ajouta avec un sourire:

--J'ai des millions au service de l'Irlande!




XXXII


Que s'tait-il pass depuis la veille pour la pauvre Irlandaise?

Elle avait pleur  chaudes larmes, lorsque le bon Shoking tait revenu
lui dire que son fils n'tait plus dans la maison de mistress Fanoche.

Le mendiant philosophe avait mme t oblig d'user de toute son
loquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour
l'empcher de s'lancer hors du cab et d'aller sonner elle-mme  la
porte de la petite maison.

Shoking tait un homme de tte et de rsolution.

Il comprit qu'il fallait loigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria
au cabman:

--Mne-nous dans Greet-Newport-street!

Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se
souvenait qu'il y avait un boarding o on logeait pour un shilling six
pence, th et beurre compris, que cet tablissement, tenu par la veuve
d'un ngociant ruin, tait convenable et dcent, et qu'on n'y recevait
pas tout le monde.

En quelques minutes, le cab s'arrta devant le boarding.

Shoking fora l'Irlandaise  descendre, demanda une chambre, s'y
installa avec elle, et lui dit:

--Voyons, ma chre, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer,
coutez-moi.

--Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme perdue.

--Puisque nous le retrouverons.

--Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le
sens bien.

--N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?

Elle secoua la tte.

--Ni dans le prtre?

Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abb Samuel n'tait-il pas
le prtre qui aurait d, ce matin-l, dire la messe  Saint-Gilles.

La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:

--Mais le prtre est en prison?

--Il en sortira.

--Quand donc, hlas!

--Peut-tre aujourd'hui, demain pour sr, car l'homme gris me l'a dit,
et tout ce que dit l'homme gris est vrai.

A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking tait parvenu 
remettre un peu d'espoir au coeur de la malheureuse mre.

Ce n'tait, aprs tout, qu'une journe et qu'une nuit  passer, puisque
le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abb Samuel.

L'Irlandaise parut se rsigner.

Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur.

Elle finit mme par obir  Shoking, qui parvint  lui faire prendre
quelque nourriture.

Pendant toute la journe, Shoking ne la quitta point.

Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.

L'Irlandaise cda.

Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mre un revirement singulier.

Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle
nourrissait une ide fixe, retourner dans cette rue o on lui avait vol
son enfant.

--Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes
n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.

Elle s'tait donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait.

En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre  ct de
la sienne, se glissa bientt dehors, et l'Irlandaise, qui avait
l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.

Elle se mit  la fentre et regarda dans la rue.

Shoking sortit du boarding; puis il se mit  cheminer d'un pas rapide,
descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.

Si bon, si honnte qu'il fut, Shoking n'tait pas exempt de petits
dfauts.

Depuis le matin, il avait t tout entier au service du malheur et de la
vertu.

Mais  prsent la vertu dormait,--il le croyait du moins,--Shoking
pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.

Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches,
ce qui ne lui tait peut-tre jamais arriv, et depuis vingt-quatre
heures, Shoking n'avait peut-tre jamais eu le gosier aussi sec.

Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuad que
l'Irlandaise, brise par l'motion et la fatigue, ne tarderait pas 
s'endormir, si elle ne dormait dj.

Shoking se trompait.

L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu' ce
qu'elle l'et vu tourner le coin de la rue.

Alors elle s'habilla  la hte et ouvrit la porte sans bruit.

La maison tout entire tait loue en garni.

La matresse du boarding se tenait au rez-de-chausse, dans un petit
parloir o elle se calfeutrait auprs du pole et, pass huit heures du
soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et
venaient, rentraient et sortaient  leur fantaisie, ceci tant convenu
qu' Londres on fait ce qu'on veut.

Il y avait bien un carreau vitr qui permettait de jeter un coup d'oeil
du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait
toujours fort attentivement, ne daignait mme pas tourner la tte.

L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne
fermait qu'au loquet et s'lana dans la rue.

Puis elle se mit  courir droit devant elle, en remontant
Newport-street.

Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans
l'esprit.

Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais  force de tourner et de
retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.

L elle se reconnut tout  fait.

--Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent
mon enfant!...

Elle faisait allusion  mistress Fanoche et  la vieille dame aux
bsicles.

Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta  un homme qui
allait en sens inverse.

Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-mme laissa chapper
une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de
reconnatre le gentleman du _Penny-Boat_ celui-l mme qui avait promis
dix guines  Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise,
lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, o il
avait conclu son petit march avec la vieille dame.

Depuis qu'il avait retrouv l'Irlandaise dans le public-house du Cheval
noir, Shoking avait oubli de lui parler de lord Palmure, ou plutt il
n'avait pas os lui dire de quelle mission celui-ci l'avait charg.

L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se dfier du gentleman.

De plus, mme il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait
rencontrs sur le _Penny-Boat_ ne pouvaient tre indiffrents.

--Vous! s'cria lord Palmure, vous, ma chre?

Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et
Shoking et l'homme gris n'taient, aprs tout, que des mendiants.

L'Irlandaise prouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure,
obissant sans doute  la voix de la fatalit.

--Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!

--Mais vous pleurez! s'cria lord Palmure.

--Mon fils, dit-elle d'une voix touffe.

--Eh bien?

--On me l'a vol?...

Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prire:

--O vous qui paraissez noble et bon,  vous qui sans doute tes
puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie  genoux...

Lord Palmure ignorait qu'on et spar la mre et l'enfant.

Que s'tait-il donc pass?

Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il
appela un hanson qui passait.

--Montez, dit-il  l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous
le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.

Et il dit au cabman:

--Chester-street, Belgrave-square.

Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misrable
boarding, l'Irlandaise dsormais au pouvoir de lord Palmure.

Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement  Evan's-tavern,
dans les rues de Covent-Garden.




XXXIII


L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait dit
lord Palmure:

--Je suis pair d'Angleterre!

La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle tait 
Londres, avait t livre  tant de secousses, dispute par tant de gens
en guenilles, qu'elle commenait  respirer en se voyant pour compagnon
et pour protecteur un homme qui disait appartenir  la haute noblesse du
royaume.

Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils n'avaient
point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en
eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise
aristocratiques attestaient le pouvoir?

D'ailleurs, lord Palmure avait le langage dor de ceux qui veulent
apprivoiser le peuple.

--Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement,
voulez-vous que je vous parle  coeur ouvert? Ce n'est pas le hasard qui
m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans
l'immensit de Londres.

--Vous me cherchez, moi? fit-elle tonne.

--Oui.

--Mais... pourquoi?

--Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et que
je vous rendrai, je vous le jure,--votre enfant me rappelle un autre
enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aim... qui fut mon
meilleur ami...

La voix de lord Palmure tait pleine d'motion tandis qu'il parlait
ainsi.

--Cet ami disparu, cet ami mort hlas! pour une noble cause...

L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:

--Ce cher Edmund...

--Edmund! s'cria l'Irlandaise.

--Oui.

--Vous l'appelez Edmund?

--Sans doute. Eh bien! il aurait pu tre le pre de votre enfant...

Lord Palmure s'arrta et regarda Jenny qui tait devenue toute
tremblante.

--Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...

Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.

--L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez aim!...

--Oh! si je l'aimais!...

--Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il est
mort pour l'Irlande...

--Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'tait mon frre, acheva
lord Palmure avec un sanglot dans la voix.

--C'tait mon poux, dit l'Irlandaise, c'tait le pre de mon enfant.

--Ah! je l'avais devin hier, sur le _Penny-Boat_, s'cria lord
Palmure.

Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.

--Mon enfant, ma soeur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est
retrouv!... votre enfant, le mien, le sang de mon bien-aim frre
Edmund.

Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses
larmes.

--Mon fils est retrouv, dites-vous? retrouv, mon fils? Oh! vous ne me
trompez pas?...

--Non, je vous le jure.

--Mais o est-il?... chez vous?...

--Oui, dans un de mes chteaux,  trente lieues de Londres... et je vais
tout vous dire.

--Parlez, murmura-t-elle perdue.

--Vous tes tombe hier au milieu d'une bande de coquins, de voleurs
d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a spare de votre fils,
n'est-ce pas?

--Oui, on m'a endormie...

--Bien, et on vous a porte dans la rue...

--Quand je suis revenue  moi, je me suis trouve sur une place dserte,
dans un lieu inconnu...

--Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait 
apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman
qu'il construisait au fur et  mesure.

Alors la crdule Jenny lui raconta tout ce qui s'tait pass dans
Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle
avait couru et auquel l'avait arrache l'homme gris, puis l'arrive du
prtre et son arrestation ensuite, et enfin cette expdition qui avait
pour but de retrouver l'enfant et qui tait reste infructueuse.

Ce rcit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de l'enfant.

videmment ceux qui le cherchaient taient les amis de l'Irlande et
savaient qui il tait.

Ceux qui l'avaient vol n'taient plus que de vulgaires coquins, qui
trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.

Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites  la vieille
dame, car il avait cru sincrement qu'elle trahissait pour lui la grande
cause de l'Irlande.

En ce moment, le hanson s'arrta.

Il tait  la porte de l'htel de lord Palmure.

Le lord descendit le premier et tendit la main  Jenny.

Celle-ci jeta autour d'elle un regard bahi. Elle tait dans
Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent,
le Londres des palais de la noblesse.

Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal claires, plus de
public-houses.

Des palais et des palais encore!

--Voil o est n sir Edmund! dit lord Palmure en sonnant  la porte de
l'un d'eux.

--Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.

--Je reconnais bien l, pensa lord Palmure, le caractre sauvage,
ddaigneux et fier, de sir Edmund. Il a pous cette femme, et il ne lui
a jamais parl des perscutions de sa famille. Il n'a pas daign nous
accuser!... Elle ne sait rien.

La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour d'honneur.

Elle passa, elle, la paysanne des ctes d'Irlande, avec ses pauvres
habits, donnant la main  lord Palmure, au milieu d'une double haie de
laquais chamarrs d'or.

Lord Palmure la conduisit ainsi  un perron de quelques marches, qui
donnait accs dans un vestibule clair par des lampes  globe dpoli.

Puis il poussa une porte  gauche, et l'Irlandaise qui croyait rver se
vit dans un salon magnifique.

--Venez vous asseoir l, mon enfant, dit le lord en entranant
l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire  la chemine.

L'Irlandaise tremblait de joie et d'motion.

Jamais, dans ses rves, elle n'avait vu de pareilles splendeurs.

Alors lord Palmure sonna.

Un laquais parut.

--Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.

--Oui, mylord.

--Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous
cherchions est retrouve.

Le laquais s'inclina et sortit.

Quelques minutes aprs, la porte se rouvrit et une jeune fille entra.

Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, blouie
et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres
chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.

Si belle, que la beaut merveilleuse de l'Irlandaise plissait auprs.

Et la jeune fille vint  elle et lui tendit la main.

--Miss Ellen, dit lord Palmure, voil la veuve de mon bien-aim frre
sir Edmund.

Et il dit  l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:

--C'est ma fille.




XXXIV


Le bon Shoking avait donc pass sa soire  Evan's-tavern, dans les
caves de Covent-Garden.

Il avait mang une omelette cossaise au fromage, bu un verre de bitter
mlang de gin, et fum deux cigares  trois pence.

Shoking ne se refusait plus rien.

Il tait une heure du matin quand il songea  regagner le boarding o il
avait laiss l'Irlandaise.

Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard
incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet tablissement
pudibond, drobe aux hommes la vue des quelques femmes qui viennent
entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours
d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les
plus extraordinaires.

Shoking regagna donc le boarding.

C'tait un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.

On entrait et on sortait comme on voulait.

Pass minuit, les locataires se servaient d'un petit passe-partout qu'on
leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et
leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher sans
bruit.

Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.

Malgr sa lgre brit, Shoking monta l'escalier avec prcaution.

Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver  la
sienne.

La vue de cette porte lui donna un lger remords.

--Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme
pleure, je suis all me divertir. Je suis un sans-coeur.

Il s'approcha de la porte et colla son oreille  la serrure.

Mais le plus profond silence rgnait dans la chambre.

--Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!

Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant
garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.

Une fois couch, Shoking s'endormit profondment, grce aux fumes de
gin mlang de bitter, et rva qu'il tait vritablement gentleman et
qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les alles de Hyde-park.

Quand le rve est agrable, le sommeil se prolonge.

Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le
matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.

Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.

En s'veillant, il s'aperut bien qu'il n'tait pas gentleman, et poussa
un profond soupir.

Puis il songea  l'Irlandaise.

En un tour de main, le mendiant eut endoss son habit noir, mis sa
cravate blanche, et il se trouva prt  aller frapper  la porte de
Jenny.

On ne lui rpondit pas.

Il frappa une seconde fois. Mme silence.

Alors il s'aperut que la clef tait en dehors.

Pris d'une vague inquitude, il tourna cette clef et entra.

La chambre tait vide, la fentre ouverte, le lit non foul.

Shoking perdu s'lana au dehors et descendit prcipitamment au
parloir.

La matresse du boarding, le voyant entrer effar, lui demanda ce qu'il
avait.

--O est la dame que j'ai amene? fit Shoking.

--Je ne l'ai pas vue, dit la matresse du boarding.

--Elle n'a pas couch ici!

--Je ne sais pas.

Shoking parlait si haut et avec un accent si dsespr que plusieurs
locataires du boarding entrrent dans le parloir.

Une vieille dame, qui logeait au mme tage que l'Irlandaise, affirma
l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.

Il est difficile de peindre le dsespoir du pauvre diable.

Il s'lana dans la rue, la parcourut dans toute sa longueur, revint,
entra dans les ruelles avoisinantes, demanda  toutes les portes si on
n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beaut, pauvrement
vtue.

Personne ne put le renseigner.

L'Irlandaise tait perdue, elle aussi, perdue comme son enfant.

--Misrable! se disait Shoking  lui-mme en continuant  arpenter les
rues de Londres, misrable! c'est ta funeste passion pour les boissons
fermentes qui est cause de ce malheur...

Que dira l'abb Samuel? Que dira l'homme gris?

Et Shoking, livr au plus violent dsespoir, aprs avoir pass une
partie de la journe en recherches infructueuses, eut un moment la
pense de se punir lui-mme et de s'aller jeter du pont de Waterloo dans
la Tamise.

Mais alors, il se souvint...

Il se souvint que l'homme gris lui avait donn rendez-vous  quatre
heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.

--Oh! se dit-il, cet homme-l doit tout pouvoir. Il retrouvera
l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose  sa colre, puisque je l'ai
mrite!

Il tait prs de quatre heures, Shoking prit bravement le parti
d'affronter l'orage.

Il se rendit  Charing-Cross.

L'homme gris s'y trouvait dj.

Shoking l'aperut se promenant cte  cte avec l'abb Samuel.

Celui-ci tait donc libre! et libre sans doute grce au mystrieux
pouvoir de l'homme gris.

Shoking alla droit  eux et se mit  genoux. Il avait les yeux pleins de
larmes et son geste tait suppliant.

--Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris tonn.

--L'Irlandaise... balbutia Shoking.

--Eh bien?

--Perdue aussi... perdue comme l'enfant...

L'homme gris fora Shoking  se relever. Pas un muscle de son visage ne
tressaillit. Seulement, une lgre pleur se rpandit sur son front.

--Mais parle donc! dit-il, tche d'tre calme... Parle, et dis-nous ce
qui est arriv.

Et il l'entrana dans un coin de la cour extrieure, o personne ne prit
garde  eux.

Alors Shoking, en sanglottant, leur fit  tous deux le rcit de la
disparition de l'Irlandaise.

L'homme gris l'couta froidement.

Quand il eut fini, il lui dit:

--Et tu n'as pas la moindre ide du lieu o elle peut tre?

--Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point all dj?

L'homme gris haussa les paules:

--Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-mme mis lord Palmure sur ses
traces?

Shoking tressaillit.

--Quel autre que lui peut avoir intrt  la faire disparatre?
N'tait-il pas, hier matin, ds huit heures,  la porte de mistress
Fanoche?

--C'est juste.

--Alors, dit l'abb Samuel, vous croyez?...

--Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.

--Ah!

--Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord
Palmure.

Shoking serra les poings.

--Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais il
faudra bien qu'il me la rende.

Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrta.

--O vas-tu? dit-il.

--Chez lord Palmure donc! s'cria Shoking.

--Non, pas aujourd'hui...

--Mais pourquoi?

--Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant retrouver
l'enfant.

--Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mre?

--Oui, ce soir.

--Ah!

--Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.

Puis, prenant l'abb Samuel par le bras, il lui dit:

--Allons, nous n'avons pas de temps  perdre pour faire tous nos
prparatifs.

Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.




XXXV


Lord Palmure causait tte  tte avec sa fille vers sept heures du soir.

Miss Ellen tait une de ces femmes mries avant l'ge aux choses
positives de la vie.

A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.

Digne fille d'un tel pre, elle possdait merveilleusement l'histoire
contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande,
et, comme lord Palmure, prouvait une haine instinctive pour ce pays,
qui tait le berceau de sa famille.

Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.

Lord Palmure avait donc trouv en elle un auxiliaire docile et
intelligent pour l'accomplissement de ses projets tnbreux.

Cependant miss Ellen n'obissait pas en aveugle; elle raisonnait
trs-froidement, scrutait les ordres de son pre, et lui disait:

--Je ne comprends pas trs-bien quel est votre but.

--Il est fort simple: accaparer l'enfant.

--Soit.

--L'enlever pour toujours  ces hommes qui comptent en faire leur chef
un jour.

--Je comprends fort bien cela, mais...

--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites:  quoi bon
prendre cet enfant avec nous, l'lever, le choyer, lui, le fils de ce
misrable qui a dshonor notre nom sur un gibet.

--C'est cela mme, mon pre.

Un sourire vint aux lvres de lord Palmure.

--coutez-moi bien, dit-il, coutez-moi attentivement. J'ai la
conviction  prsent que l'enfant a t vole non par les fenians, non
par ceux qui rvent la libert de l'Irlande et voient en lui un chef,
mais par une misrable femme, nourrisseuse d'enfants illgitimes ou
adultrins...

--Comme on en a jug une dernirement, fit la jeune fille.

--C'est cela mme, Ellen. Or donc, on a vol cet enfant pour le
substituer  un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait
belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protger,
au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire
perdre  jamais la trace de mon neveu.

--C'est l prcisment ce que j'allais vous dire, mon pre.

--Eh bien! coutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est
mon but.

Miss Ellen regarda son pre et devint attentive.

--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destine, je m'empare
de lui et de sa mre, je les conduis en carrosse dans notre chteau des
environs de Glascow.

--Fort bien, dit miss Ellen.

--J'accable l'enfant de caresses, je dis  la mre: Ne craignez rien
pour l'Irlande, moi et vos frres travaillons dans l'ombre, mais l'heure
d'agir n'est point venue.

--Fort bien.

--Je leur donne une arme de laquais, c'est--dire de geliers. Ces
pauvres gens, qui jusqu' ce jour avaient vcu de pommes de terre, se
trouvent devenus grands seigneurs.

On se fait vite  la richesse, Ellen.

--Continuez, mon pre, car je ne comprends pas encore.

--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.

--Et sa mre l'lve dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen
avec ironie.

Un sourire mystrieux passa sur les lvres de lord Palmure.

--La mre peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie  trpas.
Un fruit qui n'est pas mr, un verre d'eau glace aval
prcipitamment... Que sais-je?

--Aprs? dit froidement miss Ellen.

--Supposons que l'enfant soit orphelin  douze ou treize ans, il aura
bien vite oubli les sottes rapsodies de sa mre  propos de l'Irlande.

--Bon!

--Nous l'lverons en bon Anglais qui doit siger au parlement quelque
jour et me succder...

--Que dites-vous, mon pre?

--J'en veux faire votre mari, Ellen.

--Y songez-vous? fit la jeune fille frmissant d'orgueil et
d'indignation. Moi, pouser ce vagabond... ce mendiant...

--Il est de votre sang, Ellen.

--Qu'importe!

--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez
me comprendre.

--Parlez, mon pre, dit froidement miss Ellen.

Lord Palmure reprit:

--Mon pre  moi, vous le savez, votre aeul, Ellen, abandonna la cause
de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de
grands biens, la plupart confisqus sur des rebelles.

Mon pre devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.

Il ne pouvait pas prdire que mon frre Edmund embrasserait un jour la
cause de l'Irlande; et, nous ayant runis tous les deux, quand nous
tions enfants, il nous dit:

Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'anesse.
J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par gale
part.

--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.

--Je suis riche, mon enfant, trs-riche; eh bien! je ne possde
cependant que la moiti de la fortune de mon pre.

--Qu'est devenue l'autre moiti?

--La part de sir Edmund?

--Oui.

--L'Angleterre l'a confisque.

--Ah!

--Et c'est parce que, en levant le fils de sir Edmund dans l'amour de
l'Angleterre, j'espre faire rapporter le bill de confiscation et rendre
 cet enfant la fortune de son pre, que j'ai song  en faire votre
mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?

--Oui, mon pre.

--Vous indignez-vous encore?

--Non, mon pre; mais quel ge a-t-il?

--Dix ans.

--J'en ai seize.

--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphres
aristocratiques o nous sommes ns et o nous vivons, dit lord Palmure,
le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de
deux fortunes.

--Soit, mon pre, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?

--Oui.

Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le
collet jusqu' son menton.

--Vous allez chercher l'enfant?

--Oui.

--Mais o?

--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.

Miss Ellen souleva les rideaux d'une croise et regarda dans la cour.

--La voiture n'est pas attele, dit-elle.

--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon quipage;
ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille
dame m'emmnera dans un quartier excentrique.

--C'est probable.

--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.

--Mon pre, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir
cette trange aventure?

--Non, certes. J'ai fait demander  Scotland-Yard deux policemen
dguiss.

--A la bonne heure! je serai plus tranquille.

--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais o on me conduira; je
ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites
prendre patience  l'Irlandaise.

--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de
sir Edmund, replac  la hte dans notre galerie de famille, elle a en
nous une confiance aveugle..

--Vous m'en rpondez?

--Comme de moi-mme.

--C'est bien, Ellen. Au revoir.

Et lord Palmure baisa sa fille au front.

Cinq minutes aprs, il sortait  pied de son htel, et trouvait 
l'extrmit nord de Chester-street un cab qui, rang contre le mur,
paraissait attendre.

Il s'approcha.

--Cabman, dit-il, tes-vous retenu?

--Par lord Palmure, rpondit le cocher.

--C'est moi.

Et lord Palmure monta.

Le cocher avait le visage si bien entortill dans un large cache-nez,
que lord Palmure, et-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon
Shoking.

--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portire.

Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.

Shoking avait t cocher dans sa jeunesse.




XXXVI


Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et
s'engagea dans Parliament-street, c'est--dire la rue du Parlement.

Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa
redingote.

Shoking se tourna  demi sur son sige.

--Tu t'arrteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.

--Oui, rpondit Shoking.

Le cab passa devant l'Amiraut et, quelques minutes aprs, il s'arrtait
de nouveau.

Deux hommes qui se tenaient auprs de la porte de Scotland-Yard
s'avancrent rapidement.

Lord Palmure mit la tte  la portire.

L'un deux lui dit:

--C'est nous que vous attendez, mylord.

--Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portire
lui-mme.

Les deux hommes montrent et s'assirent sur la banquette de devant, car
le cab tait  quatre places.

Puis Shoking rendit de nouveau la main  son cheval, et moins d'un quart
d'heure aprs, lord Palmure tait  la porte de mistress Fanoche.

Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.

La vieille dame tait toute prte, l'oreille aux aguets et fort
impatiente.

--Enfin, avait-elle murmur vingt fois depuis une heure, je vais donc
vivre tranquille, et sans le recours de personne...

Et elle se voyait dj dans son cottage de Brighton, avec une bonne
grosse servante, une maison bien monte, des armoires pleines de linge
et un parloir auprs duquel celui de mistress Fanoche plissait.

Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquitant peu, du reste,
de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles
deviendraient.

Puis elle avait assembl  la hte quelques bardes dans un petit sac de
voyage, mis son chapeau, endoss son chle cossais et fourr ses doigts
crochus dans de bons gants de tricot.

--Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que
vous ne vinssiez pas... et en mme temps je l'esprais...

--Pourquoi?

--C'est que j'ai peur...

--Et pourquoi auriez-vous peur?

--Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir...
Ils sont capables de tout.

--Ma chre dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir
o il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un
contrat de rente.

La vieille dame eut un battement de coeur.

--Voici cent livres en bank-notes, comme frais de dplacement.

Le battement de coeur redoubla.

--Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de premire classe pour le
train de Londres  Brighton.

Ce train part  minuit.

La vieille dame allongeait dj la main pour s'emparer du contrat de
rente, du billet et des bank-notes.

Lord Palmure l'arrta.

--Non, dit-il, pas  prsent. Aussitt que j'aurai l'enfant, tout cela
sera votre proprit, et je vous conduirai moi-mme au Brighton-railway.

La vielle dame prouva une certaine dception; elle eut mme un accs de
dfiance.

--Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?

--Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous tre une garantie.

--Sans doute. Mais...

--Mais quoi?

--Que voulez-vous faire de l'enfant?

--Le rendre  sa mre.

--A sa mre!

--Oui,  sa mre qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, aprs
avoir miraculeusement chapp  la mort.

Il vit plir la vieille dame.

--Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des
choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux
policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une
heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de
Brighton; ou vous m'aurez tromp et je vous conduirai  Scotland-Yard.

La vieille dame joignit les mains:

--Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire o est
l'enfant.

--Eh bien! partons...

Et il prit la vieille dame par le bras.

Elle teignit la lampe et ferma la porte.

En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures
de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley tait peu
claire, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes
avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il tait difficile de
voir leur visage.

La vieille dame s'assit dans le fond du cab,  ct de lord Palmure.

--O allons-nous? dit celui-ci.

--A Hampsteadt.

--Bon. Quelle rue?

--Heath-Mount.

--Fort bien. Quel numro?

--Dix-huit.

--Est-ce l qu'est l'enfant?

--C'est l.

Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au
cabman.

--All reigh! rpondit Shoking.

Et il rendit la main  son cheval.

Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'cossaise,
portant dans ses bras le petit Ralph endormi,  Hampsteadt, marchait
bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.

Vingt minutes aprs avoir quitt Dudley-street, il arrivait dans
Heath-Mount.

Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas chang un mot durant le
trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux
agents.

Ceux-ci, de leur ct, n'avaient pas desserr les dents.

Quand le cab s'arrta, lord Palmure mit la tte  la portire et dit:

--Sommes-nous arrivs?

--Voici Heath-Mount, rpondit Shoking, et voil le numro 18.

Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une
maisonnette dont les fentres du rez-de-chausse taient claires.

--Est-ce bien l? rpta lord Palmure en s'adressant  la vieille dame.

Elle regarda  son tour.

--Oui, fit-elle.

--Alors vous allez me montrer le chemin.

--Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que
ces gens-l m'assassinent?

--Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai
le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sr que vous ne vous
en irez pas.

Et il dit aux deux hommes, qui pour lui taient toujours des agents
dguiss:

--Venez, messieurs, et tenez-vous prts  tout vnement.

Lord Palmure descendit le premier et marcha droit  la grille, ce qui
fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des
mains de Shoking.

Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais
celui  qui Shoking avait donn un objet mystrieux l'arrta.

--Ne sonnez pas, mylord, dit-il.

--Il faut pourtant bien que nous entrions.

--J'ai prvu le cas.

Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.

--A Londres, dit-il, on fait tout sur le mme modle, depuis les
maisons jusqu'aux serrures.

--Vous tes un homme habile, dit lord Palmure.

L'agent de police prtendu essaya tour  tour plusieurs clefs.

L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.

--Entrez, mylord, dit cet homme.

Et il s'effaa pour laisser passer lord Palmure.

Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait  la gorge.

En mme temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.

Et avant qu'il et pu crier, se dbattre et songer  faire usage du
revolver qu'il avait sur lui, il fut renvers, garrott en un tour de
main et jet en un coin du jardin, derrire un massif d'arbres.

--A prsent, dit l'homme gris, car c'tait lui, allons chercher
l'enfant.




XXXVII


Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'tait
pass dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laiss le petit
Ralph au moment o la brutale cossaise Mary levait le fouet sur lui et
le frappait.

La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se
roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son
bourreau d'un air de dfi.

L'cossaise frappa encore.

Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisime fois, la porte
s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.

Elle jeta un cri  son tour, s'lana sur l'cossaise et lui arracha le
fouet.

Puis, d'un geste imprieux, elle lui ordonna de sortir.

L'cossaise s'en alla sans mot dire.

Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.

--O est ma mre? demanda celui-ci avec tnacit.

--Ta mre est alle faire un voyage, mon petit homme, lui rpondit-elle
d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.

Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non
d'un enfant.

--Vous me trompez! dit-il.

--Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche,
qui se mit  l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais
elle reviendra...

--Quand?

--Demain.

--Vous me trompez, rpta l'enfant. Je veux m'en aller.

--Hein?

--Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volont.

--Et si tu sors d'ici, o iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.

--J'irai rejoindre ma mre.

--Tu sais bien que c'est impossible.

--Pourquoi?

--Parce que ta mre est partie.

L'enfant frappa du pied.

--Je veux sortir! rpta-t-il.

Et il marcha vers la porte.

Mistress Fanoche le prit par le bras:

--Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut tre trait avec douceur et
n'tre point battu, il doit tre sage, sinon...

--Battez-moi, mais laissez-moi sortir.

L'obstination de Ralph, l'nergie avec laquelle il se dbattait aux
mains de mistress Fanoche, exaspraient celle-ci.

Elle appela de nouveau l'cossaise.

Mary revint, arme de son terrible fouet.

Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.

--Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle  l'cossaise.

Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible
servante.

Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme
il essayait de rsister, elle le frappa de nouveau.

Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite
chambre dans laquelle il y avait un lit.

Cette chambre ressemblait vaguement  celle o il s'tait endormi dans
les bras de sa mre.

Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit  crier:

--Maman! maman!

Un clat de rire de l'cossaise lui rpondit seul.

--Maman! dit-il une fois encore.

Le fouet retomba.

Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit  pleurer.

L'cossaise, alors, se mit  le dshabiller tranquillement, et Ralph ne
rsista plus.

Son nergie l'avait abandonn, depuis qu'il pleurait, tant les larmes
sont nervantes.

Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour
appeler sa mre, qui ne lui rpondait pas.

Puis,  la prostration morale succda une prostration physique, et il
finit par s'endormir.

Il tait grand jour quand il s'veilla, et le soleil inondait la
chambre.

Ralph jeta un regard autour de lui.

Il tait seul.

Une fois encore il appela sa mre.

Ce fut mistress Fanoche qui arriva.

Elle tait redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.

Mais il la repoussa.

--Rendez-moi ma mre, dit-il.

--Puisqu'elle doit revenir bientt, dit-elle.

--Quand?

--Demain.

L'enfant eut l'air d'ajouter foi  ces paroles.

A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus
aucune question.

--J'en tais sre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques
instants, il finira par se calmer.

Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la
repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite
indiffrence.

Il avait refus de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha
de son obstination.

Mistress Fanoche avait eu soin de mler un peu de jus de pavots  ses
aliments, de faon qu'il s'endormit brusquement, son repas termin, et
que l'cossaise put le dshabiller sans qu'il s'veillt.

Le lendemain en s'veillant, Ralph demanda sa mre.

--Demain, lui dit encore mistress Fanoche.

L'enfant n'insista pas.

Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'tait fait dans son
esprit.

Il s'tait remmor tous les vnements qui l'avaient frapp depuis son
arrive  Londres.

Les petites filles qui lui avaient prdit qu'il serait battu, ne lui
avaient dit, hlas! que la vrit.

Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la
vieille dame qui avait un air si mchant.

Enfin, malgr certaines ressemblances, Ralph tait bien convaincu que la
maison o il tait n'tait pas celle o il avait t conduit avec sa
mre par le mendiant Shoking.

Par consquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente,
que s'il voulait rejoindre sa mre, il fallait qu'il s'enfuit de cette
maison et retournt dans l'autre.

L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensit de Londres.
Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.

Ralph ne songea donc plus qu' fuir.

Quand les enfants se sont trac une marche et ont un but dtermin, ils
sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.

Il se montra si docile ce jour-l, que mistress Fanoche l'accabla de
caresses.

Il ne la repoussa plus, et parut mme se montrer convaincu que sa mre
ne pouvait tarder  revenir.

Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.

Le jardin tait ferm par une haute grille, sur le devant de la rue,
par un mur assez lev, sur le derrire.

Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'chappt.

Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mler un soporifique  son
repas.

L'enfant mangea peu.

Quand l'cossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher tait venue,
il ne fit aucune rsistance.

Elle le dshabilla comme  l'ordinaire, le mit au lit et emporta la
chandelle.

Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.

Puis il vint coller son oreille  la serrure.

Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient  mi-voix.

Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurit.

Seulement, il ne mit pas ses souliers.

Puis il se dirigea  ttons vers la croise.

Cette croise, comme toutes les croises anglaises, tait  guillotine.

Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour
faire monter la partie infrieure du chssis.

L'enfant dploya la patience et la prudence d'un homme fait pour
excuter cette manoeuvre sans bruit.

De temps en temps, il s'arrtait et prtait l'oreille.

Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'cossaise arrivait
toujours jusqu' lui.

Le chssis ouvert, Ralph prit ses souliers  la main et monta sur
l'entablement de la croise.

La chambre tait au rez-de-chausse, par consquent  cinq ou six pieds
du sol.

Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.




XXXVIII


Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche,
en dpit de son rang, ne ddaignait pas de causer avec Mary, l'humble
servante cossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicit
primait la hirarchie.

Aussi bien que la vieille dame aux bsicles, Mary l'cossaise avait t
dans la confidence des crimes mystrieux commis par mistress Fanoche.

Cette dernire tait bien la matresse pourtant, et c'tait presque 
son profit unique que l'tablissement prosprait, car l o la vieille
dame portait un chle et une robe de popeline, l o Mary avait un
fichu, mistress Fanoche empochait des guines.

Nanmoins, et si sre qu'elle ft de ces deux femmes, elle croyait
devoir les mnager, et pour cela elle avait employ un singulier moyen.

Elle avait encourag, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille
dame et la servante avaient l'une pour l'autre.

Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary tait une voleuse, qu'on
avait tort de laisser traner devant elle l'argenterie et le linge.

Par contre, Mary disait souvent:

--Vous auriez tort, madame, de vous confier sans rserve  la femme aux
bsicles. Elle a l'oeil faux et elle ressemble  Judas. Si jamais elle
trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.

Ce soir-l, quand elle eut couch l'enfant, Mary revint au parloir, o
mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles  elle-mme.

Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.

Mistress Fanoche ne se fcha point.

Seulement, levant la tte et regardant l'cossaise, elle lui dit:

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Madame, rpondit Mary, je voudrais vous faire une question.

--Parle...

--Est-ce que vous avez dit  la vieille guenon que nous venions ici?

La vieille guenon, c'tait, comme on le pense, la dame aux bsicles...

--Certainement, dit mistress Fanoche.

--Vous avez eu tort, madame.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.

Mistress Fanoche haussa les paules.

--Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?

--Pour de l'argent.

--Soit. Mais qui lui en donnera?

--Ceux qui pourront avoir intrt  retrouver l'enfant.

--Tu es folle, Mary.

--Pourquoi donc, madame?

--Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui et intrt  le
retrouver, sa mre... et que cette mre... tu sais bien...

--Oui, dit Mary avec un sourire froce, elle a son compte, celle-l...

--Mais ne l'et-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...

--C'est gal, j'ai mon ide, poursuivit l'cossaise, qui se laissait
aller  sa haine.

--Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.

--Qu'est-ce donc, madame?

--Il me semble que j'ai entendu du bruit...

--C'est le petit, peut-tre...

Et Mary se leva pour aller  la porte de la chambre o elle avait couch
Ralph.

--Non, dit mistress Fanoche... c'est par l... dans le jardin.

Elle s'tait leve et prtait l'oreille.

--La grille est bien ferme, dit Mary.

--Je te dis que j'entends marcher... Je te...

Mistress Fanoche n'acheva pas.

Elle tait devenue toute ple d'motion, car une clef tourna dans la
serrure de la porte d'entre.

Les deux femmes se regardrent muettes et la sueur au front.

Cependant la robuste et gigantesque cossaise s'lana en disant:

--Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire  moi!

Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se
montrrent sur le seuil.

Ces deux hommes n'taient autres que l'homme gris et son compagnon
l'Irlandais, cet homme dguenill, dont, avec un signe, il avait fait un
esclave fidle.

L'homme gris avait un revolver  la main, et, le braquant sur
l'Irlandaise:

--Toi, lui dit-il, je t'engage  te tenir tranquille.

Mistress Fanoche voulut jeter un cri.

--Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur;
ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques
instants; et pour cela il faut que vous m'coutiez.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche perdue.

En mme temps, elle subissait pareillement cette mystrieuse fascination
qu'exerait le regard de l'homme gris.

L'cossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour  tour
l'homme gris et son compagnon.

Le premier continua:

--Connaissez-vous lord Palmure, madame?

Mistress Fanoche se sentit un peu rassure par ce nom, qui tait celui
d'un membre du Parlement.

--Non, dit-elle.

--Lord Palmure est  la recherche de son neveu.

Mistress Fanoche recula.

--Un petit Irlandais dont vous avez fait disparatre la mre et que vous
cachez ici, ajouta l'homme gris.

Mistress Fanoche fit appel  toute son audace:

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.

--Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans
Dudley-street, c'est--dire que vous tes une nourrisseuse d'enfants.
Vous avez une associe, une vieille dame qui porte des bsicles.

Mary l'cossaise, emporte par sa haine, s'cria:

--Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!

--Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vrit pure,
madame. La vieille dame a vendu pour une somme considrable,  lord
Palmure, le secret de votre retraite et par consquent de celle de
l'enfant.

--Oh! la misrable! dit encore l'cossaise.

--Mais tais-toi donc! s'cria mistress Fanoche frmissante.

L'homme gris ajouta:

--Heureusement, lord Palmure n'a point pay encore.

Mistress Fanoche jeta un cri.

--Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...

La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgr elle,
ses yeux se dirigrent vers la porte de la chambre o on avait couch
l'enfant.

L'homme gris surprit ce regard:

--Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!

Et il s'lana vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes 
la garde de l'Irlandais.

Mais, arriv sur le seuil, il s'arrta muet, stupfait, et ses cheveux
se hrissrent.

La chambre tait vide.

Il y avait bien un lit, et ce lit tait dfait, et il gardait encore
l'empreinte moule d'un corps d'enfant.

L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.

Les draps taient chauds.

Il courut  la croise ouverte.

Le jardin tait silencieux.

En mme temps mistress Fanoche et l'cossaise jetrent un double cri.

Un cri  la sincrit duquel l'homme gris ne put se tromper.

L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.

L'homme gris sauta par la fentre dans le jardin.

Il se mit  courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se
lamentaient et par l'Irlandais.

Lord Palmure, garrott et son masque de poix sur le visage, avait t si
bien cach derrire un massif, que les deux femmes passrent prs de lui
sans le voir.

Shoking, lui-mme, entendant tout ce tapage, avait quitt son sige et
accourait.

On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point
l'enfant.

Tout  coup l'homme gris s'arrta devant un arbre qui croissait au long
de ce mur lev qui bornait le jardin au nord.

Une branche casse lui indiqua que le fugitif avait grimp le long de
cet arbre, saut par dessus le mur, et qu'il s'tait enfui par l.

--Heureusement, s'cria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela.
Hampsteadt est dsert, en cette saison. Nous finirons bien par le
retrouver.

Et il s'lana hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.

Tous trois avaient oubli la vieille dame, qui tremblait de tous ses
membres dans le cab, et lord Palmure qui touffait sous son masque de
poix.




XXXIX


Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son pre, durant
toute la nuit.

A minuit, le noble lord n'tait pas rentr; nanmoins miss Ellen n'tait
pas trs-inquite, et elle se disait que sans doute on avait emmen le
petit Irlandais loin de Londres.

Sur le derrire de l'htel Palmure s'tendait un grand jardin plant de
vieux arbres.

L'appartement de miss Ellen, situ au premier tage, donnait sur ce
jardin.

Aprs avoir vainement attendu son pre, miss Ellen prit le parti de se
mettre au lit.

Mais, auparavant, fidle  sa promesse, l'altire jeune fille voulut
s'assurer que l'Irlandaise tait toujours en son pouvoir.

Pour plus de sret, on avait donn  la pauvre mre une chambre qui
n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-mme.

Mais toutes ces prcautions taient au moins inutiles; car Jenny,  qui
l'on avait reprsent le portrait de sir Edmund, g de vingt ans, et
qui avait reconnu son poux, savait maintenant qu'elle tait dans sa
famille, et, loin de se dfier de lord Palmure et de sa fille, avait au
contraire en eux une confiance aveugle.

Miss Ellen trouva la pauvre mre debout, les yeux secs, mais en proie 
une anxit croissante.

En voyant entrer miss Ellen, elle vint  elle les bras ouverts.

--Eh bien! dit-elle, votre pre est-il de retour?

--Pas encore.

--Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?

Un sourire plein d'assurance vint aux lvres de miss Ellen.

--Rassurez-vous, dit-elle, mon pre tient tout ce qu'il promet. Il est
all chercher votre fils et il le ramnera.

--Mais quand?

--Peut-tre cette nuit... peut-tre demain matin seulement. Je vous le
rpte, l'enfant tait hors de Londres,  la campagne; il faut le temps
matriel de faire le voyage.

--Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les
mains.

--Ma chre, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces motions que vous
avez prouves depuis deux jours vous ont brise. Vous avez besoin de
repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour
de mon pre.

--Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, rpondit
l'Irlandaise avec soumission.

--Vous me le promettez?

--Oui.

--Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.

Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.

Celle-ci se mit  genoux au pied de son lit pour prier avant son
coucher.

Miss Ellen sortit.

Elle revint dans sa chambre, songea un moment  sonner ses femmes pour
se faire dshabiller; puis, cdant  on ne sait quel caprice, elle
s'approcha d'une fentre qu'elle ouvrit.

La nuit tait sombre, mais elle n'tait pas trs-froide.

Quand le brouillard ne pse pas sur Londres, l'atmosphre est tide,
mme en automne.

Miss Ellen se prit  rver, la tte appuye dans ses mains et ses coudes
sur l'entablement de la croise.

Tout  coup elle tressaillit.

Une ombre noire s'agitait dans le jardin.

tait-ce un homme ou un animal?

Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.

L'ombre s'approcha.

Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurit deux
points lumineux.

On et dit les yeux de quelque bte fauve au fond du bois.

Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrire; elle ne referma
point la croise; elle ne courut pas  un cordon de sonnette pour
appeler ses gens.

Obissant  une mystrieuse fascination, elle regardait ces deux yeux
qui s'avanaient toujours et vinrent s'arrter au pied d'un arbre qui
montait devant la croise.

Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire
 un homme.

Cet homme se mit  grimper le long du tronc de l'arbre.

Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge tait aride.

Elle voulut fuir et refermer la croise.

Mais une force inconnue la cloua au sol.

L'homme montait toujours.

Avec la lgret d'un clown, il arriva sur une branche qui tait presque
de plain pied avec l'entablement de la croise.

Peut-tre que s'il et un moment dtourn la tte, que s'il et cess,
l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur
la jeune fille, le charme se ft trouv rompu et qu'elle et eu la force
d'appeler  son aide.

Mais ces yeux dominateurs demeurrent fixs sur elle, et la fille de
lord Palmure, ptrifie, vit cet homme faire un bond prodigieux et
sauter de l'arbre sur la croise.

Il avait un poignard  la main et dit froidement:

--Si vous appelez, vous tes morte!

Alors miss Ellen recula.

Mais elle recula lentement, les yeux fixs sur cet homme qui osait lui
faire une menace de mort.

Quel tait-il?

Jamais elle ne l'avait vu.

Sa mise tait celle d'un gentleman.

Son visage ple avait la distinction parfaite d'un homme de qualit.

Son regard fascinait de prs, comme il fascinait  distance.

Cependant miss Ellen fit un effort suprme et rompit  moiti le charme
qui l'enveloppait.

--Qui tes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi tes-vous venu
ici?

--Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons
d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je
n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vt.

Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystrieuse harmonie.

Miss Ellen se sentit domine par le son de cette voix, bien plus que par
l'pouvante que lui inspirait la vue du poignard.

--Que me voulez-vous? rpta-t-elle.

Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains
tremblantes furent obliges de chercher l'appui d'un meuble.

--Je viens vous parler au nom de votre pre, dit cet homme.

--De mon pre?

--Oui.

Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son
doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui
disant:

--Connaissez-vous cela?

Miss Ellen tressaillit et touffa un cri.

Cette bague tait la chevalire armorie que portait ordinairement lord
Palmure.

--Mon pre vous a donn sa bague? exclama-t-elle.

--Oui et non, dit-il en souriant. C'est--dire que cette bague est une
preuve que votre pre est en mon pouvoir, et que sa vie rpond de la
mienne.

Miss Ellen touffa un nouveau cri.

Et reculant d'un pas encore:

--Mais qui donc tes-vous? reprit-elle.

--Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle:
L'HOMME GRIS.




XL


L'homme gris, car, en effet, c'tait lui, s'approcha plus encore de la
jeune fille:

--Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny
l'Irlandaise.

--Que vous importe?

Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en prsence de
cet tranger qui se permettait de la questionner.

L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent de
douceur.

--Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me
faire cette question. Aussi vais-je vous rpondre.

Lord Palmure, votre pre, s'est trouv, il y a deux jours, sur un
_Penny-Boat_; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de l'enfant
qu'elle avait avec elle, reconnatre un homme. L'enfant lui a rappel
sir Edmund Palmure, son frre...

Miss Ellen touffa un cri.

Mais l'oeil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain
elle se tut.

Il continua:

--Il importait  lord Palmure d'avoir cette femme; aussi l'a-t-il
enleve et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir l'enfant.
C'est pour cela qu'il a donn de l'or, beaucoup d'or, et que lui, le
noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de
rien.

--Aprs? dit froidement miss Ellen.

--Il m'importe pareillement,  moi, poursuivit l'homme gris, d'avoir
cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis
entr chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par une
fentre. Qu'un policeman m'arrte, qu'un magistrat de police me renvoie
devant le jury, et le jury me condamne  aller finir mes jours 
Botany-bay.

--Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus
d'tonnement que d'pouvante.

Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vtu de ce
pauvre habit gris d'o il tenait son surnom, et celui que miss Ellen
avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.

Irrprochablement vtu, ras avec soin, s'exprimant avec une aisance
parfaite, cet homme, on l'et jur, paraissait tre entr par la porte,
avoir t pralablement prsent, et il n'et pas fallu de grands
efforts  celui qui serait entr inopinment chez miss Ellen pour
supposer qu'il tait son fianc.

--Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que cela,
miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair
d'Angleterre, nous l'avons terrass, garrott, aprs lui avoir pos sur
le visage un masque de poix.

Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:

--Prenez garde, dit-il, car c'est de votre pre qu'il s'agit, et si je
ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.

La jeune fille frissonna.

--La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, rpond de la mienne.
Par consquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence de votre
part pourrait coter la vie  votre pre.

Miss Ellen regardait cet homme avec une pouvante mle,  son insu
peut-tre, d'une secrte admiration.

Il continua.

--L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.

Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque chose
d'imprieux qui fit plir miss Ellen de colre.

Sa nature altire se rvolta mme un moment.

--On n'a jamais dit: _je veux_ devant moi, fit-elle.

--Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais
ncessit n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps presse. La vie de
votre pre est en danger, et votre rsistance pourrait...

Elle l'interrompit d'un geste.

--Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la
vrit?

--Cette bague que je vous prsente.

En effet, si la bague de lord Palmure tait aux mains de cet homme,
c'est que lord Palmure lui-mme tait en son pouvoir.

Elle se mordit les lvres et ne rpondit rien.

L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:

--Veuillez, je vous prie, me conduire  la chambre de l'Irlandaise.

Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait une
puissance magntique  laquelle elle essayait vainement de se
soustraire.

Domine par ce regard, plus encore que par la pense que la vie de son
pre tait en danger, miss Ellen alla vers la porte qui donnait dans la
chambre o tait Jenny.

L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment o
elle allait ouvrir cette porte.

--Miss Ellen, dit-il, un mot encore.

--Parlez...

--Je vous ai dit, je vous rpte que la vie de votre pre rpond de la
mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si j'tais
arrt, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus qu'un
cadavre.

Elle lui jeta un regard de haine:

--Oh! dit-elle, vous serez chti quelque jour!

--C'est possible, rpondit-il, mais ce soir je suis le plus fort et
j'use de ma supriorit.

Et il mit lui-mme la main sur le bouton de la porte.

Alors, en proie  une colre concentre, miss Ellen, l'orgueilleuse
fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit
la main sur ses yeux, comme si elle et voulu viter ce regard qui
paralysait sa volont.

L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de
l'Irlandaise.

       *       *       *       *       *

Jenny priait encore.

La scne entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu  demi-voix et
elle n'avait rien entendu.

Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.

Agenouille au pied de son lit, sa tte dans ses mains, elle demandait 
Dieu de lui rendre son enfant.

L'homme gris, dont un pais tapis assourdissait les pas, marcha jusqu'
elle et posa sa main sur son paule.

L'Irlandaise se retourna vivement.

L'homme gris posait un doigt sur ses lvres.

--Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!

Le cri qui allait s'chapper de la poitrine de Jenny expira dans la
gorge.

Elle se leva perdue, l'oeil fivreux, regardant cet homme  qui, une
fois dj, elle avait d son salut et semblant se demander comment il
tait parvenu jusqu' elle.

--Que me voulez-vous? dit-elle enfin.

--Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre mari
mort...

Elle tressaillit.

--De votre enfant vivant... Ne criez pas...

--Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.

--Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le savoir.

--Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.

--Je viens enfin au nom de ce prtre qui devait dire la messe 
Saint-Gilles, hier matin, et  qui vous deviez prsenter votre fils.

Elle le regardait avec une sorte d'pouvante.

--Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous o vous
tes?

--Chez le frre de mon poux mort, rpondit-elle, chez le protecteur de
mon fils.

--Femme du sir Edmund, rpondit gravement l'homme gris, vous tes chez
le bourreau de votre poux, chez le perscuteur de votre fils, chez
l'homme qui a ruin l'Irlande et laiss dresser l'chafaud de ses
librateurs.

Cette fois Jenny jeta un cri.

--Oh! dit-elle, vous mentez.

Il mit la main sur son coeur:

--Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous jure
que j'ai dit la vrit.

--Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord Palmure
va me le ramener.

--Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que lorsque
vous en serez partie, vous.

--Vous voulez que je parte d'ici! s'cria l'Irlandaise.

--Au nom de votre poux mort, de votre fils vivant, au nom du prtre qui
vous attend, au nom de l'Irlande qui a compt sur vous, rpta lentement
l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!




XLI


L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur dfiante.

--Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.

Elle ne rpondit point.

--Vous ne me croyez pas, de mme que vous n'avez pas cru le prtre. Vous
avez prfr croire cet homme qui, en effet, tait le frre sir Edmund,
mais qui l'a livr  ses bourreaux.

Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:

--H! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites l est la vrit?

--C'est juste, dit-il avec douceur, une premire fois je vous ai promis
de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le
droit de ne pas me croire.

--Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.

--Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.

--Pourquoi?

--coutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, enlev par
une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les
rues de Londres, est moins spar de vous que s'il tait l, dans cette
chambre, sous ce toit maudit.

Que vous a dit l'homme qui vous a amene ici?

Il vous a dit: Je suis le frre de l'poux que vous pleurez. Venez, ma
maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.

--Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.

--Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse.
Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils
retrouv sera lev comme un fils de lord.

--Vous voyez bien! dit la pauvre mre.

--Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...

--Que m'importe? si mon fils est heureux...

--Certainement, il le sera. Je vous le rpte, on l'lvera comme un
fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande,
dans le mpris des martyrs!

Jenny tressaillit et attacha un regard perdu sur l'homme gris.

--Que dites-vous donc l? s'cria-t-elle.

--Votre poux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant
l'Angleterre?

--C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...

--Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir
d'arracher sir Edmund au gibet.

Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:

--Est-ce bien vrai ce que vous me dites-l? fit-elle. Ne me trompez-vous
pas encore?

--Regardez-moi bien...

Et il laissa,  son tour, peser sur elle cet oeil profond et magntique
qui subjuguait.

--Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.

--Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut que
vous choisissiez vous-mme la destine de votre enfant.

Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:

--Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera
riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplici, son pre,
sir Edmund, le reniera.

--Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.

--Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il luttera,
mais il sera le chef d'une arme mystrieuse qui se recrute et s'agite
dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui
chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.

Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!

Cette fois l'Irlandaise n'hsita plus.

Elle se leva et dit:

--Partons!

--Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas retrouv...

Elle joignit les mains.

--Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande tout
entire qui cherche son chef, et elle le retrouvera!

Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.

--Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand il
m'assurait qu'il le ramnerait?

--Non, mais, comme nous, il a t du dans son attente. coutez-moi
bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmen votre fils 
Hampsteadt, un village aux portes de Londres.

Lord Palmure avait dcouvert cette retraite, et, il y a quelques heures,
il s'est mis en route.

Deux hommes l'accompagnaient, et j'tais l'un de ces deux hommes.

--Vous?

--Moi.

--Eh bien! fit-elle avec anxit.

--Quand nous sommes arrivs, l'enfant avait pris la fuite.

Il avait chapp  ses geliers, il s'tait mis sans doute en chemin
pour vous rejoindre.

--O mon Dieu!

--Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de
Londres, sera rencontr par un policeman, qui le conduira au bureau de
police o nous le rclamerons.

--Dites-vous vrai?

--Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que sous
les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, et
tous nous le chercherons.

--Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent  la
lumire et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait tre
perdu pour moi.

--Alors, vous consentez  me suivre?

--Oui.

--A la porte de ce palais vous trouverez le prtre que vous avez dj
vu... et qui m'a aid  vous sauver.

--L'abb Samuel?

--Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.

L'Irlandaise se sentit entrane vers l'homme gris par un lan
irrsistible.

--Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.

Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, aperut
miss Ellen assise dans le fauteuil o elle s'tait laisse tomber
suffoque par la colre.

L'homme gris marcha droit  elle.

--Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, mais
ce n'est pas tout, et la vie de votre pre est toujours en danger.

La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:

--Que voulez-vous de moi? fit-elle.

--Que vous nous conduisiez loin d'ici.

--Ah!

L'homme gris ajouta:

--Il est tard, vos gens sont couchs. Prenez ce flambeau et
conduisez-nous jusqu' la porte de l'orangerie qui donne sur le jardin.
Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.

Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par l que nous sortirons.

Miss Ellen regarda l'Irlandaise.

--Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?

Jenny baissa les yeux:

--C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.

Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.

Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle fut
contrainte d'obir.

Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:

--Suivez-moi!

Et l'Irlandaise avait pris le bras de son librateur.

Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, traverser
plusieurs salles du rez-de-chausse.

L'htel tait silencieux et ils ne rencontrrent personne.

Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui tait pendue
au mur:

--Voil, dit-elle, la clef de la petite porte.

--Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.

En ce moment, l'altire jeune fille secoua le charme trange qu'elle
subissait depuis une heure.

--Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...

[*** Ligne illisible] devant qui elle avait trembl et s'tait sentie
humilie.

--Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris
traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et
ce sera entre nous un duel  mort.



FIN DU PROLOGUE





End of the Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***

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     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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