The Project Gutenberg EBook of Vie de Jsus, by Ernest Renan

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Title: Vie de Jsus
       Histoire des origines du christianisme; 1

Author: Ernest Renan

Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113]
[Last updated: November 11, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VIE

DE JSUS

PAR

ERNEST RENAN

MEMBRE DE L'INSTITUT

NEUVIME DITION



PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE



1863




HISTOIRE

DES ORIGINES

DU CHRISTIANISME


LIVRE PREMIER




_CHEZ LES MMES DITEURS_


OEUVRES COMPLTES

D'ERNEST RENAN

FORMAT IN-8



HISTOIRE GNRALE DES LANGUES SMITIQUES.--_3e dition, revue et
augmente_.--Imprimerie impriale      1 volume.

TUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e dition_      1 volume.

ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e dition_      1 volume.

LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hbreu, avec une tude sur l'ge et
la caractre du pome.--_2e dition_      1 volume.

LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hbreu, avec une tude
sur le plan, l'ge et le caractre du pome.--_2e dition_      1 volume.

DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e dition_      1 volume.

AVERROS ET L'AVERROSME, essai historique.--_2e dition, revue et
corrige_      1 volume.

DE LA PART DES PEUPLES SMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
--_5e dition_      Brochure.

LA CHAIRE D'HBREU AU COLLGE DE FRANCE, explications  mes
collgues.--_3e dition_      Brochure.




A L'AME PURE

DE MA SOEUR HENRIETTE

MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.


_Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes
de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les
lieux que nous avions visits ensemble? Silencieuse  ct de moi, tu
relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la
mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient  nos pieds.
Quand l'accablante lumire avait fait place  l'innombrable arme des
toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me
ramenaient  l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour
que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec
toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que
les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
le sommeil de la fivre nous prit  la mme heure; je me rveillai
seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte
Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient
mler leurs larmes. Rvle-moi,  bon gnie,  moi que tu aimais, ces
vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font
presque aimer_.




INTRODUCTION

O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES

DE CETTE HISTOIRE.


Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la
priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis
les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son
existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une
telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point
de dpart au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs
disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la
pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je
l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont
morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont  peu prs fixs
dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du
christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement
et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
arriv  ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et
gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit
secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse.
Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre,
enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme 
partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir
irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir
tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss
de l'Asie, prendre possession d'une socit  laquelle la philosophie et
l'tat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les ides
religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient
profondment; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement
ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et
passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne
seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus
sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier
effort de l'empire pour revenir  ses vieux principes, lesquels
dniaient  l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je
me bornerais  pressentir le changement de politique qui, sous
Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le
plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti  l'tat et
perscuteur  son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus,
il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres,
l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la
mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les
premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise
du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem,
la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des
vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de
Jean. Tout plit  ct de ce merveilleux premier sicle. Par une
singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
pass dans le monde chrtien de l'an 50  l'an 75, que de l'an 100 
l'an 150.

Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte
de longues dissertations critiques sur les points controverss. Un
systme continu de notes met le lecteur  mme de vrifier d'aprs les
sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born
strictement aux citations de premire main, je veux dire  l'indication
des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities  ces
sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires.
Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui
voudront bien se procurer les ouvrages suivants:

     _tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu_, par M. Albert
     Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam[1].

     _Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique_, par
     M. Reuss, professeur  la Facult de thologie et au sminaire
     protestant de Strasbourg[2].

     _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles
     antrieurs  l're chrtienne_, par M. Michel Nicolas, professeur 
     la Facult de thologie protestante de Montauban[3].

     _Vie de Jsus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre
     de l'Institut[4].

     _Revue de thologie et de philosophie chrtienne_, publie sous la
     direction de M. Colani, de 1850  1857.--_Nouvelle Revue de
     thologie_, faisant suite  la prcdente, depuis 1858[5].

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
crits[6], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai
d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en
particulier, a t faite par M. Strauss d'une manire qui laisse peu 
dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la
rdaction des vangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le
terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la
discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.

Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source
d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une
foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps
o il vcut, ce sont: 1 les vangiles et en gnral les crits du
Nouveau Testament; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien
Testament; 3 les ouvrages de Philon; 4 ceux de Josphe; 5 le Talmud.
Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les
penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des
grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
autre province du judasme que Jsus; mais, comme lui, il tait
trs-dgag des petitesses qui rgnaient  Jrusalem; Philon est
vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le
prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui
survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne
l'aient pas conduit en Galile! Que ne nous et-il pas appris!

Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la
mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur
Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche 
prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit
sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
le passage sur Jsus[9] authentique. Il est parfaitement dans le got
de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien
comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main
chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels
il et t presque blasphmatoire[10], a peut-tre retranch ou modifi
quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littraire
de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits
comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit,
probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides
chrtiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de
Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il
jette sur le temps. Grce  lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe,
Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour
l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour
l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre
d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de
Jsus[13], nous donne la clef de l'expression de Fils de l'homme et
des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce
aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des
plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ.
La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des
deux langues dans lesquelles il est crit; l'usage de mots grecs;
l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au
temps d'Antiochus piphane; les fausses images qui y sont traces de la
vieille Babylonie; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien
les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule
d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'poque
des Sleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes; l'omission de
Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclsiastique_, o
son rang tait comme indiqu; bien d'autres preuves qui ont t cent
fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature
prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la
littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de
composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes
sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae,
le quatrime livre d'Esdras.

Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette
compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls  la
plus insignifiante scolastique. La thologie chrtienne et la thologie
juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une
ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
de Buxtorf, d'Otho, contenaient dj  cet gard une foule de
renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les
citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M.
Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller
plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par
quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques est ici
fort importante, la rdaction du Talmud s'tendant de l'an 200  l'an
500  peu prs. Nous y avons port autant de discernement qu'il est
possible dans l'tat actuel de ces tudes. Des dates si rcentes
exciteront quelques craintes chez les personnes habitues  n'accorder
de valeur  un document que pour l'poque mme o il a t crit. Mais
de tels scrupules seraient ici dplacs. L'enseignement des Juifs depuis
l'poque asmonenne jusqu'au IIe sicle fut principalement oral. Il ne
faut pas juger de ces sortes d'tats intellectuels d'aprs les habitudes
d'un temps o l'on crit beaucoup. Les Vdas, les anciennes posies
arabes ont t conservs de mmoire pendant des sicles, et pourtant
ces compositions prsentent une forme trs-arrte, trs-dlicate. Dans
le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
eut des essais de rdaction, dont les commencements remontent peut-tre
plus haut qu'on ne le suppose communment. Le style du Talmud est celui
de notes de cours; les rdacteurs ne firent probablement que classer
sous certains titres l'norme fatras d'critures qui s'tait accumul
dans les diffrentes coles durant des gnrations.

Il nous reste  parler des documents qui, se prsentant comme des
biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
la premire place dans une vie de Jsus. Un trait complet sur la
rdaction des vangiles serait un ouvrage  lui seul. Grce aux beaux
travaux dont cette question a t l'objet depuis trente ans, un problme
qu'on et jug autrefois inabordable est arriv  une solution qui
assurment laisse place encore  bien des incertitudes, mais qui suffit
pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
dans notre deuxime livre, la composition des vangiles ayant t un des
faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
passs dans la seconde moiti du premier sicle. Nous ne toucherons ici
qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable  la solidit de
notre rcit. Laissant de ct tout ce qui appartient au tableau des
temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
donnes fournies par les vangiles peuvent tre employes dans une
histoire dresse selon des principes rationnels[14]?

Que les vangiles soient en partie lgendaires, c'est ce qui est
vident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
a lgende et lgende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
de Franois d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre  chaque pas.
Personne, au contraire, n'accorde de crance  la Vie d'Apollonius de
Tyane, parce qu'elle a t crite longtemps aprs le hros et dans les
conditions d'un pur roman. A quelle poque, par quelles mains, dans
quelles conditions les vangiles ont-ils t rdigs? Voil donc la
question capitale d'o dpend l'opinion qu'il faut se former de leur
crdibilit.

On sait que chacun des quatre vangiles porte en tte le nom d'un
personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
vanglique elle-mme. Ces quatre personnages ne nous sont pas donns
rigoureusement comme des auteurs. Les formules selon Matthieu, selon
Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas que, dans la plus
vieille opinion, ces rcits eussent t crits d'un bout  l'autre par
Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
que c'taient l les traditions provenant de chacun de ces aptres et se
couvrant de leur autorit. Il est clair que si ces titres sont exacts,
les vangiles, sans cesser d'tre en partie lgendaires, prennent une
haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-sicle qui suivit la
mort de Jsus, et mme, dans deux cas, aux tmoins oculaires de ses
actions.

Pour Luc d'abord, le doute n'est gure possible. L'vangile de Luc est
une composition rgulire, fonde sur des documents antrieurs[16].
C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, lague, combine. L'auteur de cet
vangile est certainement le mme que celui des Actes des Aptres[17].
Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
convient parfaitement  Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
tre oppose  ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
doute, c'est que l'auteur du troisime vangile et des Actes est un
homme de la seconde gnration apostolique, et cela suffit  notre
objet. La date de cet vangile peut d'ailleurs tre dtermine avec
beaucoup de prcision par des considrations tires du livre lui-mme.
Le chapitre XXI de Luc, insparable du reste de l'ouvrage, a t crit
certainement aprs le sige de Jrusalem, mais peu de temps aprs[20].
Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
crit tout entier de la mme main et de la plus parfaite unit.

Les vangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas,  beaucoup prs, le mme
cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, o l'auteur
disparat totalement. Un nom propre crit en tte de ces sortes
d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'vangile de Luc est dat,
ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
troisime vangile est postrieur aux deux premiers, et offre le
caractre d'une rdaction bien plus avance. Nous avons d'ailleurs, 
cet gard, un tmoignage capital de la premire moiti du IIe sicle. Il
est de Papias, vque d'Hirapolis, homme grave, homme de tradition, qui
fut attentif toute sa vie  recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
personne de Jsus[21]. Aprs avoir dclar qu'en pareille matire il
prfre la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux crits sur
les actes et les paroles du Christ: 1 un crit de Marc, interprte de
l'aptre Pierre, crit court, incomplet, non rang par ordre
chronologique, comprenant des rcits et des discours ([Greek: lechthenta
 prachthenta]), compos d'aprs les renseignements et les souvenirs de
l'aptre Pierre; 2 un recueil de sentences ([Greek: logia]) crit en
hbreu[22] par Matthieu, et que chacun a traduit comme il a pu. Il est
certain que ces deux descriptions rpondent assez bien  la physionomie
gnrale des deux livres appels maintenant vangile selon Matthieu,
vangile selon Marc, le premier caractris par ses longs discours, le
second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
petits faits, bref jusqu' la scheresse, pauvre en discours, assez mal
compos. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
absolument semblables  ceux que lisait Papias, cela n'est pas
soutenable; d'abord, parce que l'crit de Matthieu pour Papias se
composait uniquement de discours en hbreu, dont il circulait des
traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'crit de Marc
et celui de Matthieu taient pour lui profondment distincts, rdigs
sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diffrentes. Or,
dans l'tat actuel des textes, l'vangile selon Matthieu et l'vangile
selon Marc offrent des parties parallles si longues et si parfaitement
identiques qu'il faut supposer, ou que le rdacteur dfinitif du premier
avait le second sous les yeux, ou que le rdacteur dfinitif du second
avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copi le mme
prototype. Ce qui parat le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rdactions tout  fait
originales; que nos deux premiers vangiles sont dj des arrangements,
o l'on a cherch  remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
voulait, en effet, possder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
dans son exemplaire que des discours voulait avoir des rcits, et
rciproquement. C'est ainsi que l'vangile selon Matthieu se trouva
avoir englob presque toutes les anecdotes de Marc, et que l'vangile
selon Marc contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
tradition vanglique se continuant autour de lui. Cette tradition est
si loin d'avoir t puise par les vangiles que les Actes des aptres
et les Pres les plus anciens citent plusieurs paroles de Jsus qui
paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les vangiles que
nous possdons.

Il importe peu  notre objet actuel de pousser plus loin cette dlicate
analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le rcit primitif tel qu'il
sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute reprsents
par les grands discours de Jsus qui remplissent une partie considrable
du premier vangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
dtache du reste, un tout assez complet. Quant aux rcits du premier et
du deuxime vangile, ils semblent avoir pour base un document commun
dont le texte se retrouve tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et
dont le deuxime vangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
qu'une reproduction peu modifie. En d'autres termes, le systme de la
vie de Jsus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
1 les discours de Jsus recueillis par l'aptre Matthieu; 2 le recueil
d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc crivit d'aprs les
souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
documents, mls  des renseignements d'autre provenance, dans les deux
premiers vangiles, qui portent non sans raison le nom d'vangile selon
Matthieu et d'vangile selon Marc.

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de trs-bonne heure on
mit par crit les discours de Jsus en langue aramenne, que de bonne
heure aussi on crivit ses actions remarquables. Ce n'taient pas l des
textes arrts et fixs dogmatiquement. Outre les vangiles qui nous
sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prtendant reprsenter la
tradition des tmoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance  ces
crits, et les conservateurs, tels que Papias, y prfraient hautement
la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde prs de finir,
on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on esprait
bientt revoir dans les nues. De l le peu d'autorit dont jouissent
durant cent cinquante ans les textes vangliques. On ne se faisait nul
scrupule d'y insrer des additions, de les combiner diversement, de les
complter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prtait ces
petits livrets; chacun transcrivait  la marge de son exemplaire les
mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une laboration obscure et
compltement populaire. Aucune rdaction n'avait de valeur absolue.
Justin, qui fait souvent appel  ce qu'il nomme les mmoires des
aptres[26], avait sous les yeux un tat des documents vangliques
assez diffrent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
aucun souci de les allguer textuellement. Les citations vangliques,
dans les crits pseudo-clmentins d'origine bionite, prsentent le mme
caractre. L'esprit tait tout; la lettre n'tait rien. C'est quand la
tradition s'affaiblit dans la seconde moiti du IIe sicle que les
textes portant des noms d'aptres prennent une autorit dcisive et
obtiennent force de loi.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composs des souvenirs attendris,
des rcits nafs des deux premires gnrations chrtiennes, pleines
encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
et qui semble lui avoir longtemps survcu? Ajoutons que les vangiles
dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
chrtienne qui touchait le plus prs  Jsus. Le dernier travail de
rdaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, parat avoir
t fait dans l'un des pays situs au nord-est de la Palestine, tels que
la Gaulonitide, le Hauran, la Batane, o beaucoup de chrtiens se
rfugirent  l'poque de la guerre des Romains, o l'on trouvait encore
au IIe sicle des parents de Jsus[27], et o la premire direction
galilenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

Jusqu' prsent nous n'avons parl que des trois vangiles dits
synoptiques. Il nous reste  parler du quatrime, de celui qui porte le
nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fonds, et la question
moins prs d'une solution. Papias, qui se rattachait  l'cole de Jean,
et qui, s'il n'avait pas t son auditeur, comme le veut Irne, avait
beaucoup frquent ses disciples immdiats, entre autres Aristion et
celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
avec passion les rcits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
Joannes_, ne dit pas un mot d'une Vie de Jsus crite par Jean. Si une
telle mention se ft trouve dans son ouvrage, Eusbe, qui relve chez
lui tout ce qui sert  l'histoire littraire du sicle apostolique, en
et sans aucun doute fait la remarque. Les difficults intrinsques
tires de la lecture du quatrime vangile lui-mme ne sont pas moins
fortes. Comment,  ct de renseignements prcis et qui sentent si bien
le tmoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement diffrents de
ceux de Matthieu? Comment,  ct d'un plan gnral de la vie de Jsus,
qui parat bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
synoptiques, ces passages singuliers o l'on sent un intrt dogmatique
propre au rdacteur, des ides fort trangres  Jsus, et parfois des
indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
enfin,  ct des vues les plus pures, les plus justes, les plus
vraiment vangliques, ces taches o l'on aime  voir des interpolations
d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zbde, le frre de
Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrime
vangile), qui a pu crire en grec ces leons de mtaphysique abstraite,
dont ni les synoptiques ni le Talmud ne prsentent l'analogue? Tout cela
est grave, et, pour moi, je n'ose tre assur que le quatrime vangile
ait t crit tout entier de la plume d'un ancien pcheur galilen. Mais
qu'en somme cet vangile soit sorti, vers la fin du premier sicle, de
la grande cole d'Asie-Mineure, qui se rattachait  Jean, qu'il nous
reprsente une version de la vie du matre, digne d'tre prise en haute
considration et souvent d'tre prfre, c'est ce qui est dmontr, et
par des tmoignages extrieurs et par l'examen du document lui-mme,
d'une faon qui ne laisse rien  dsirer.

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrime vangile
n'existt et ne ft attribu  Jean. Des textes formels de saint
Justin[28], d'Athnagore[29], de Tatien[30], de Thophile
d'Antioche[31], d'Irne[32], montrent ds lors cet vangile ml 
toutes les controverses et servant de pierre angulaire au dveloppement
du dogme. Irne est formel; or, Irne sortait de l'cole de Jean, et,
entre lui et l'aptre, il n'y avait que Polycarpe. Le rle de notre
vangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le systme de
Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
quartodcimans[35], n'est pas moins dcisif. L'cole de Jean est celle
dont on aperoit le mieux la suite durant le IIe sicle; or, cette cole
ne s'explique pas si l'on ne place le quatrime vangile  son berceau
mme. Ajoutons que la premire ptre attribue  saint Jean est
certainement du mme auteur que le quatrime vangile[36]; or, l'ptre
est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irne[39].

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature  faire
impression. L'auteur y parle toujours comme tmoin oculaire; il veut se
faire passer pour l'aptre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
rellement de l'aptre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
s'avouait  lui-mme. Or, quoique les ides du temps en fait de bonne
foi littraire diffrassent essentiellement des ntres, on n'a pas
d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'aptre
Jean, mais on voit clairement qu'il crit dans l'intrt de cet aptre.
A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorit, de
montrer qu'il a t le prfr de Jsus[40], que dans toutes les
circonstances solennelles ( la Cne, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
la premire place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
n'excluant pas une certaine rivalit, de l'auteur avec Pierre[41], sa
haine au contraire contre Judas[42], haine antrieure peut-tre  la
trahison, semblent percer a et l. On est tent de croire que Jean,
dans sa vieillesse, ayant lu les rcits vangliques qui circulaient,
d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
froiss de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
assez grande place; qu'alors il commena  dicter une foule de choses
qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
beaucoup de cas o on ne parlait que de Pierre, il avait figur avec et
avant lui[44]. Dj, du vivant de Jsus, ces lgers sentiments de
jalousie s'taient trahis entre les fils de Zbde et les autres
disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frre, Jean restait seul
hritier des souvenirs intimes dont ces deux aptres, de l'aveu de tous,
taient dpositaires. De l sa perptuelle attention  rappeler qu'il
est le dernier survivant des tmoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
prend  raconter des circonstances que lui seul pouvait connatre. De
l, tant de petits traits de prcision qui semblent comme des scolies
d'un annotateur: Il tait six heures; il tait nuit; cet homme
s'appelait Malchus; ils avaient allum un rchaud, car il faisait
froid; cette tunique tait sans couture. De l, enfin, le dsordre de
la rdaction, l'irrgularit de la marche, le dcousu des premiers
chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition o notre
vangile ne serait qu'une thse de thologie sans valeur historique, et
qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
conformment  la tradition, des souvenirs de vieillard, tantt d'une
prodigieuse fracheur, tantt ayant subi d'tranges altrations.

Une distinction capitale, en effet, doit tre faite dans l'vangile de
Jean. D'une part, cet vangile nous prsente un canevas de la vie de
Jsus qui diffre considrablement de celui des synoptiques. De l'autre,
il met dans la bouche de Jsus des discours dont le ton, le style, les
allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapports
par les synoptiques. Sous ce second rapport, la diffrence est telle
qu'il faut faire son choix d'une manire tranche. Si Jsus parlait
comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
deux autorits, aucun critique n'a hsit, ni n'hsitera. A mille lieues
du ton simple, dsintress, impersonnel des synoptiques, l'vangile de
Jean montre sans cesse les proccupations de l'apologiste, les
arrire-penses du sectaire, l'intention de prouver une thse et de
convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
prtentieuses, lourdes, mal crites, disant peu de chose au sens moral,
que Jsus a fond son oeuvre divine. Quand mme Papias ne nous
apprendrait pas que Matthieu crivit les sentences de Jsus dans leur
langue originale, le naturel, l'ineffable vrit, le charme sans pareil
des discours synoptiques, le tour profondment hbraque de ces
discours, les analogies qu'ils prsentent avec les sentences des
docteurs juifs du mme temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
la Galile, tous ces caractres, si on les rapproche de la gnose
obscure, de la mtaphysique contourne qui remplit les discours de Jean,
parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
discours de Jean d'admirables clairs; des traits qui viennent vraiment
de Jsus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne rpond en rien au
caractre de l'loquence de Jsus telle qu'on se la figure d'aprs les
synoptiques. Un nouvel esprit a souffl; la gnose est dj commence;
l're galilenne du royaume de Dieu est finie; l'esprance de la
prochaine venue du Christ s'loigne; on entre dans les aridits de la
mtaphysique, dans les tnbres du dogme abstrait. L'esprit de Jsus
n'est pas l, et si le fils de Zbde a vraiment trac ces pages, il
avait certes bien oubli en les crivant le lac de Gnsareth et les
charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapports
par le quatrime vangile ne sont pas des pices historiques, mais des
compositions destines  couvrir de l'autorit de Jsus certaines
doctrines chres au rdacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'tat
intellectuel de l'Asie-Mineure au moment o elles furent crites.
L'Asie-Mineure tait alors le thtre d'un trange mouvement de
philosophie syncrtique; tous les germes du gnosticisme y existaient
dj. Jean parat avoir bu  ces sources trangres. Il se peut qu'aprs
les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
Jrusalem), le vieil aptre,  l'me ardente et mobile, dsabus de la
croyance  une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
ait pench vers les ides qu'il trouvait autour de lui, et dont
plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
chrtiennes. En prtant ces nouvelles ides  Jsus, il ne fit que
suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
le reste; l'idal d'une personne que nous avons connue change avec
nous[49]. Considrant Jsus comme l'incarnation de la vrit, Jean ne
pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il tait arriv  prendre pour la
vrit.

S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-mme eut
en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutt que
par lui. On est parfois tent de croire que des notes prcieuses, venant
de l'aptre, ont t employes par ses disciples dans un sens fort
diffrent de l'esprit vanglique primitif. En effet, certaines parties
du quatrime vangile ont t ajoutes aprs coup; tel est le XXIe
chapitre tout entier[50], o l'auteur semble s'tre propos de rendre
hommage  l'aptre Pierre aprs sa mort et de rpondre aux objections
qu'on allait tirer ou qu'on tirait dj de la mort de Jean lui-mme (v.
21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
corrections[51].

Il est impossible,  distance, d'avoir le mot de tous ces problmes
singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient rserves,
s'il nous tait donn de pntrer dans les secrets de cette mystrieuse
cole d'phse qui, plus d'une fois, parat s'tre complu aux voies
obscures. Mais une exprience capitale est celle-ci. Toute personne qui
se mettra  crire la vie de Jsus sans thorie arrte sur la valeur
relative des vangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
du sujet, sera ramene dans une foule de cas  prfrer la narration de
Jean  celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jsus en
particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
rcit du quatrime vangile la vraisemblance et la possibilit. Tout au
contraire, j'ose dfier qui que ce soit de composer une vie de Jsus qui
ait un sens en tenant compte des discours que Jean prte  Jsus. Cette
faon de se prcher et de se dmontrer sans cesse, cette perptuelle
argumentation, cette mise en scne sans navet, ces longs raisonnements
 la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
ton est si souvent faux et ingal[53], ne seraient pas soufferts par un
homme de got  ct des dlicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
ici, videmment, des pices artificielles[54], qui nous reprsentent les
prdications de Jsus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
musicien improvisant pour son compte sur un thme donn. Le thme peut
n'tre pas sans quelque authenticit; mais dans l'excution, la
fantaisie de l'artiste se donne pleine carrire. On sent le procd
factice, la rhtorique, l'apprt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
Jsus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
L'expression de royaume de Dieu, qui tait si familire au matre[56],
n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
prts  Jsus par le quatrime vangile offre la plus complte analogie
avec celui des ptres de saint Jean; on voit qu'en crivant les
discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
monotone de sa propre pense. Toute une nouvelle langue mystique s'y
dploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre ide (monde,
vrit, vie, lumire, tnbres,  etc.). Si Jsus avait jamais
parl dans ce style, qui n'a rien d'hbreu, rien de juif, rien de
talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
en aurait-il si bien gard le secret?

L'histoire littraire offre du reste un autre exemple qui prsente la
plus grande analogie avec le phnomne historique que nous venons
d'exposer, et qui sert  l'expliquer. Socrate, qui comme Jsus n'crivit
pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xnophon et Platon, le
premier rpondant par sa rdaction limpide, transparente, impersonnelle,
aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualit
l'auteur du quatrime vangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
faut-il suivre les Dialogues de Platon ou les Entretiens de
Xnophon? Aucun doute  cet gard n'est possible; tout le monde s'est
attach aux Entretiens et non aux Dialogues. Platon cependant
n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
crivant la biographie de ce dernier, de ngliger les Dialogues? Qui
oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complte, et la
diffrence est en faveur du quatrime vangile. C'est l'auteur de cet
vangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
en prtant  son matre des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
choses capitales que Xnophon ignort tout  fait.

Sans nous prononcer sur la question matrielle de savoir quelle main a
trac le quatrime vangile, et tout en inclinant  croire que les
discours au moins ne sont pas du fils de Zbde, nous admettons donc
que c'est bien l l'vangile selon Jean, dans le mme sens que le
premier et le deuxime vangile sont bien les vangiles selon Matthieu
et selon Marc. Le canevas historique du quatrime vangile est la vie
de Jsus telle qu'on la savait dans l'cole de Jean; c'est le rcit
qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent  Papias sans lui dire qu'il
tait crit, ou plutt n'attachant aucune importance  cette
particularit. J'ajoute que, dans mon opinion, cette cole savait mieux
les circonstances extrieures de la vie du fondateur que le groupe dont
les souvenirs ont constitu les vangiles synoptiques. Elle avait,
notamment sur les sjours de Jsus  Jrusalem, des donnes que les
autres ne possdaient pas. Les affilis de l'cole traitaient Marc de
biographe mdiocre, et avaient imagin un systme pour expliquer ses
lacunes[58]. Certains passages de Luc, o il y a comme un cho des
traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
n'taient pas pour le reste de la famille chrtienne quelque chose de
tout  fait inconnu.

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
suite du rcit, les motifs qui m'ont dtermin  donner la prfrence 
tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jsus. En
somme, j'admets comme authentiques les quatre vangiles canoniques.
Tous, selon moi, remontent au premier sicle, et ils sont  peu prs des
auteurs  qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
diverse. Matthieu mrite videmment une confiance hors ligne pour les
discours; l sont les _Logia_, les notes mmes prises sur le souvenir
vif et net de l'enseignement de Jsus. Une espce d'clat  la fois doux
et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
les dtache du contexte et les rend pour le critique facilement
reconnaissables. La personne qui s'est donn la tche de faire avec
l'histoire vanglique une composition rgulire, possde  cet gard
une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jsus se dclent
pour ainsi dire d'elles-mmes; ds qu'on les touche dans ce chaos de
traditions d'authenticit ingale, on les sent vibrer; elles se
traduisent comme spontanment, et viennent d'elles-mmes se placer dans
le rcit, o elles gardent un relief sans pareil.

Les parties narratives groupes dans le premier vangile autour de ce
noyau primitif n'ont pas la mme autorit. Il s'y trouve beaucoup de
lgendes d'un contour assez mou, sorties de la pit de la deuxime
gnration chrtienne[60]. L'vangile de Marc est bien plus ferme, plus
prcis, moins charg de circonstances tardivement insres. C'est celui
des trois synoptiques qui est rest le plus ancien, le plus original,
celui o sont venus s'ajouter le moins d'lments postrieurs. Les
dtails matriels ont dans Marc une nettet qu'on chercherait vainement
chez les autres vanglistes. Il aime  rapporter certains mots de Jsus
en syro-chaldaque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
sans nul doute d'un tmoin oculaire. Rien ne s'oppose  ce que ce tmoin
oculaire, qui videmment avait suivi Jsus, qui l'avait aim et regard
de trs-prs, qui en avait conserv une vive image, ne soit l'aptre
Pierre lui-mme, comme le veut Papias.

Quant , l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
mrie. Les mots de Jsus y sont plus rflchis, plus composs. Quelques
sentences sont pousses  l'excs et fausses[62]. crivant hors de la
Palestine, et certainement aprs le sige de Jrusalem[63], l'auteur
indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
il a une fausse ide du temple, qu'il se reprsente comme un oratoire,
o l'on va faire ses dvotions[64]; il mousse les dtails pour tcher
d'amener une concordance entre les diffrents rcits[65]; il adoucit les
passages qui taient devenus embarrassants au point de vue d'une ide
plus exalte de la divinit de Jsus[66]; il exagre le
merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
gloses hbraques[69], ne cite aucune parole de Jsus en cette langue,
nomme toutes les localits par leur nom grec. On sent l'crivain qui
compile, l'homme qui n'a pas vu directement les tmoins, mais qui
travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
beaucoup de libert; tantt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
paraboles pour en faire une[70]; tantt il en dcompose une pour en
faire deux[71]. Il interprte les documents selon son sens particulier;
il n'a pas l'impassibilit absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
certaines choses de ses gots et de ses tendances particulires: c'est
un dvot trs-exact[72]; il tient  ce que Jsus ait accompli tous les
rites juifs[73]; il est dmocrate et bionite exalt, c'est--dire
trs-oppos  la proprit et persuad que la revanche des pauvres va
venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
relief la conversion des pcheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
Il admet dans ses premires pages des lgendes sur l'enfance de Jsus,
racontes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procds
de convention qui forment le trait essentiel des vangiles apocryphes.
Enfin, il a dans le rcit des derniers temps de Jsus quelques
circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jsus
d'une dlicieuse beaut[77], qui ne se trouvent pas dans les rcits plus
authentiques, et o l'on sent le travail de la lgende. Luc les
empruntait probablement  un recueil plus rcent, ou l'on visait surtout
 exciter des sentiments de pit.

Une grande rserve tait naturellement commande en prsence d'un
document de cette nature. Il et t aussi peu critique de le ngliger
que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
originaux que nous n'avons plus. C'est moins un vangliste qu'un
biographe de Jsus, un harmoniste, un correcteur  la manire de
Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier sicle, un
artiste divin qui, indpendamment des renseignements qu'il a puiss aux
sources plus anciennes, nous montre le caractre du fondateur avec un
bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
les deux autres synoptiques. Son vangile est celui dont la lecture a le
plus de charme; car  l'incomparable beaut du fond commun, il ajoute
une part d'artifice et de composition qui augmente singulirement
l'effet du portrait, sans nuire gravement  sa vrit.

En somme, on peut dire que la rdaction synoptique a travers trois
degrs: 1 l'tat documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
[Greek: lechthenta  prachthenta] de Marc), premires rdactions qui
n'existent plus; 2 l'tat de simple mlange, o les documents originaux
sont amalgams sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
aucune vue personnelle de la part des auteurs (vangiles actuels de
Matthieu et de Marc); 3 l'tat de combinaison ou de rdaction voulue et
rflchie, o l'on sent l'effort pour concilier les diffrentes versions
(vangile de Luc). L'vangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
composition d'un autre ordre et tout  fait  part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des vangiles apocryphes. Ces
compositions ne doivent tre en aucune faon mises sur le mme pied que
les vangiles canoniques. Ce sont de plates et puriles amplifications,
ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
contraire, j'ai t fort attentif  recueillir les lambeaux conservs
par les Pres de l'glise d'anciens vangiles qui existrent autrefois
paralllement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens, les
vangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
surtout importants en ce qu'ils taient rdigs en aramen comme les
_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitu une varit de
l'vangile de cet aptre, et qu'ils furent l'vangile des _bionim_,
c'est--dire de ces petites chrtients de Batane qui gardrent l'usage
du syro-chaldaque, et qui paraissent  quelques gards avoir continu
la ligne de Jsus. Mais il faut avouer que, dans l'tat o ils nous sont
arrivs, ces vangiles sont infrieurs, pour l'autorit critique,  la
rdaction de l'vangile de Matthieu que nous possdons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
j'attribue aux vangiles. Ce ne sont ni des biographies  la faon de
Sutone, ni des lgendes fictives a la manire de Philostrate; ce sont
des biographies lgendaires. Je les rapprocherais volontiers des
lgendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
crits du mme genre, o la vrit historique et l'intention de
prsenter des modles de vertu se combinent  des degrs divers.
L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
populaires, s'y fait particulirement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
chacun de leur ct  crire la vie de Napolon avec leurs souvenirs. Il
est clair que leurs rcits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre crirait
sans hsiter que Napolon chassa des Tuileries le gouvernement de
Robespierre; un troisime omettrait des expditions de la plus haute
importance. Mais une chose rsulterait certainement avec un haut degr
de vrit de ces nafs rcits, c'est le caractre du hros, l'impression
qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
dire autant des vangiles. Uniquement attentifs  mettre en saillie
l'excellence du matre, ses miracles, son enseignement, les vanglistes
montrent une entire indiffrence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
mme de Jsus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
personnes taient regardes comme insignifiantes; car, autant on prtait
 la parole de Jsus un haut degr d'inspiration, autant on tait loin
d'accorder cette inspiration aux rdacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
que comme de simples scribes et ne tenaient qu' une seule chose: ne
rien omettre de ce qu'ils savaient[78].

Sans contredit, une part d'ides prconues dut se mler  de tels
souvenirs. Plusieurs rcits, surtout de Luc, sont invents pour faire
ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jsus. Cette
physionomie elle-mme subissait chaque jour des altrations. Jsus
serait un phnomne unique dans l'histoire si, avec le rle qu'il joua,
il n'avait t bien vite transfigur. La lgende d'Alexandre tait
close avant que la gnration de ses compagnons d'armes ft teinte;
celle de saint Franois d'Assise commena de son vivant. Un rapide
travail de mtamorphose s'opra de mme, dans les vingt ou trente annes
qui suivirent la mort de Jsus, et imposa  sa biographie les tours
absolus d'une lgende idale. La mort perfectionne l'homme le plus
parfait; elle le rend sans dfaut pour ceux qui l'ont aim. En mme
temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le matre, on voulait le
dmontrer. Beaucoup d'anecdotes taient conues pour prouver qu'en lui
les prophties envisages comme messianiques avaient eu leur
accomplissement. Mais ce procd, dont il ne faut pas nier l'importance,
ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
srie de prophties exactement libelles que le Messie dt accomplir.
Plusieurs des allusions messianiques releves par les vanglistes sont
si subtiles, si dtournes, qu'on ne peut croire que tout cela rpondt
 une doctrine gnralement admise. Tantt l'on raisonna ainsi: Le
Messie doit faire telle chose; or Jsus est le Messie; donc Jsus a fait
telle chose. Tantt l'on raisonna  l'inverse: Telle chose est arrive
 Jsus; or Jsus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
Messie[79]. Les explications trop simples sont toujours fausses quand
il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes crations du sentiment
populaire, qui djouent tous les systmes par leur richesse et leur
infinie varit.

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes gnrales. Dans
presque toutes les histoires anciennes, mme dans celles qui sont bien
moins lgendaires que celles-ci, le dtail prte  des doutes infinis.
Quand nous avons deux rcits d'un mme fait, il est extrmement rare que
les deux rcits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
a qu'un seul, de concevoir bien des perplexits? On peut dire que parmi
les anecdotes, les discours, les mots clbres rapports par les
historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
des stnographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
toujours prsent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manire dont s'est pass
tel ou tel fait contemporain; on n'y russira pas. Deux rcits d'un mme
vnement faits par des tmoins oculaires diffrent essentiellement.
Faut-il pour cela renoncer  toute la couleur des rcits et se borner 
l'nonc des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
mnmoniques, aucun des discours rapports par Matthieu n'est textuel; 
peine nos procs verbaux stnographis le sont-ils. J'admets volontiers
que cet admirable rcit de la Passion renferme une foule d' peu prs.
Ferait-on cependant l'histoire de Jsus en omettant ces prdications qui
nous rendent d'une manire si vive la physionomie de ses discours, et en
se bornant  dire avec Josphe et Tacite qu'il fut mis  mort par
l'ordre de Pilate  l'instigation des prtres? Ce serait la, selon moi,
un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
les dtails que nous fournissent les textes. Ces dtails ne sont pas
vrais  la lettre; mais ils sont vrais d'une vrit suprieure; ils sont
plus vrais que la nue vrit, en ce sens qu'ils sont la vrit rendue
expressive et parlante, leve  la hauteur d'une ide.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accord une confiance
exagre  des rcits en grande partie lgendaires, de tenir compte de
l'observation que je viens de faire. A quoi se rduirait la vie
d'Alexandre, si on se bornait , ce qui est matriellement certain? Les
traditions mme en partie errones renferment une portion de vrit que
l'histoire ne peut ngliger. On n'a pas reproch  M. Sprenger d'avoir,
en crivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
traditions orales sur le prophte, et d'avoir souvent prt
textuellement  son hros des paroles qui ne sont connues que par cette
source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractre
historique suprieur  celui des discours et des rcits qui composent
les vangiles. Elles furent crites de l'an 50  l'an 140 de l'hgire.
Quand on crira l'histoire des coles juives aux sicles qui ont prcd
et suivi immdiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
aucun scrupule de prter  Hillel,  Schamma,  Gamaliel, les maximes
que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
compilations aient t rdiges plusieurs centaines d'annes aprs les
docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
consister  reproduire sans interprtation les documents qui nous sont
parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
contradiction l'un avec l'autre; Josphe d'ailleurs les rectifie
quelquefois. Il faut choisir. Prtendre qu'un vnement ne peut pas
s'tre pass de deux manires  la fois, ni d'une faon impossible,
n'est pas imposer  l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
possde plusieurs versions diffrentes d'un mme fait, de ce que la
crdulit a ml  toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procder par
induction. Il est surtout une classe de rcits  propos desquels ce
principe trouve une application ncessaire, ce sont les rcits
surnaturels. Chercher  expliquer ces rcits ou les rduire  des
lgendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la thorie; c'est
partir de l'observation mme des faits. Aucun des miracles dont les
vieilles histoires sont remplies ne s'est pass dans des conditions
scientifiques. Une observation qui n'a pas t une seule fois dmentie
nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
o l'on y croit, devant des personnes disposes  y croire. Aucun
miracle ne s'est produit devant une runion d'hommes capables de
constater le caractre miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
ni les gens du monde ne sont comptents pour cela. Il y faut de grandes
prcautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
prestiges ou de puriles illusions? Des faits merveilleux attests par
des petites villes tout entires sont devenus, grce  une enqute plus
svre, des faits condamnables[80]. S'il est avr qu'aucun miracle
contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
miracles du pass, qui se sont tous accomplis dans des runions
populaires, nous offriraient galement, s'il nous tait possible de les
critiquer en dtail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
d'une constante exprience, que nous bannissons le miracle de
l'histoire. Nous ne disons pas: Le miracle est impossible; nous
disons: Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constat. Que demain un
thaumaturge se prsente avec des garanties assez srieuses pour tre
discut; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
que ferait-on? Une commission compose de physiologistes, de physiciens,
de chimistes, de personnes exerces  la critique historique, serait
nomme. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
est bien relle, dsignerait la salle o devrait se faire l'exprience,
rglerait tout le systme de prcautions ncessaire pour ne laisser
prise  aucun doute. Si, dans de telles conditions, la rsurrection
s'oprait, une probabilit presque gale  la certitude serait acquise.
Cependant, comme une exprience doit toujours pouvoir se rpter, que
l'on doit tre capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
dans l'ordre du miracle il ne peut tre question de facile ou de
difficile, le thaumaturge serait invit a reproduire son acte
merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
autre milieu. Si chaque fois le miracle russissait, deux choses
seraient prouves: la premire, c'est qu'il arrive dans le monde des
faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
appartient ou est dlgu  certaines personnes. Mais qui ne voit que
jamais miracle ne s'est pass dans ces conditions-l; que toujours
jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'exprience, choisi le
milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
lui-mme qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
grands vnements et les grands hommes quelque chose de divin, cre
aprs coup les lgendes merveilleuses? Jusqu' nouvel ordre, nous
maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un rcit
surnaturel ne peut tre admis comme tel, qu'il implique toujours
crdulit ou imposture, que le devoir de l'historien est de
l'interprter et de rechercher quelle part de vrit, quelle part
d'erreur il peut receler.

Telles sont les rgles qui ont t suivies dans la composition de cet
crit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
lumires, la vue des lieux o se sont passs les vnements. La mission
scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phnicie, que
j'ai dirige en 1860 et 1861[81], m'amena  rsider sur les frontires
de la Galile et a y voyager frquemment. J'ai travers dans tous les
sens la province vanglique; j'ai visit Jrusalem, Hbron et la
Samarie; presque aucune localit importante de l'histoire de Jsus ne
m'a chapp. Toute cette histoire qui,  distance, semble flotter dans
les nuages d'un monde sans ralit, prit ainsi un corps, une solidit
qui m'tonnrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
merveilleuse harmonie de l'idal vanglique avec le paysage qui lui
servit de cadre furent pour moi comme une rvlation. J'eus devant les
yeux un cinquime vangile, lacr, mais lisible encore, et dsormais, 
travers les rcits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un tre abstrait,
qu'on dirait n'avoir jamais exist, je vis une admirable figure humaine
vivre, se mouvoir. Pendant l't, ayant d monter  Ghazir, dans le
Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
qui m'tait apparue, et il en rsulta cette histoire. Quand une cruelle
preuve vint hter mon dpart, je n'avais plus  rdiger que quelques
pages. Le livre a t, de la sorte, compos tout entier fort prs des
lieux mmes o Jsus naquit et se dveloppa. Depuis mon retour, j'ai
travaill sans cesse  vrifier et  contrler dans le dtail l'bauche
que j'avais crite  la hte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-tre le tour biographique qu'a ainsi pris
mon ouvrage. Quand je conus pour la premire fois une histoire des
origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'tait bien, en
effet, une histoire de doctrines, o les hommes n'auraient eu presque
aucune part. Jsus et  peine t nomm; on se ft surtout attach 
montrer comment les ides qui se sont produites sous son nom germrent
et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
doctrines. Ce n'est pas une certaine thorie sur la justification et la
rdemption qui a fait la rforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
parsisme, l'hellnisme, le judasme auraient pu se combiner sous toutes
les formes; les doctrines de la rsurrection et du Verbe auraient pu se
dvelopper durant des sicles sans produire ce fait fcond, unique,
grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
Jsus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jsus, de saint
Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
christianisme. Les mouvements antrieurs n'appartiennent  notre sujet
qu'en ce qu'ils servent  expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
ne peuvent naturellement avoir t sans lien avec ce qui les a prcds.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes mes du pass, une part
de divination et de conjecture doit tre permise. Une grande vie est un
tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomration de
petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
fasse l'unit. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
exquis d'un Goethe trouverait  s'y appliquer. La condition essentielle
des crations de l'art est de former un systme vivant dont toutes les
parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir russi 
combiner les textes d'une faon qui constitue un rcit logique,
vraisemblable, o rien ne dtonne. Les lois intimes de la vie, de la
marche des produits organiques, de la dgradation des nuances, doivent
tre  chaque instant consultes; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
ce n'est pas la circonstance matrielle, impossible  contrler, c'est
l'me mme de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment gnral,
la vrit de la couleur. Chaque trait qui sort des rgles de la
narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
s'agit de raconter a t vivant, naturel, harmonieux. Si on ne russit
pas  le rendre tel par le rcit, c'est que srement on n'est pas arriv
 le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
les textes, on produist un ensemble sec, heurt, artificiel; que
faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
besoin de l'interprtation du got, qu'il faut les solliciter doucement
jusqu' ce qu'ils arrivent  se rapprocher et  fournir un ensemble o
toutes les donnes soient heureusement fondues. Serait-on sr alors
d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
pas du moins la caricature: on aurait l'esprit gnral de l'oeuvre, une
des faons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hsit  le prendre pour
guide dans l'agencement gnral du rcit. La lecture des vangiles
suffirait pour prouver que leurs rdacteurs, quoique ayant dans
l'esprit un plan trs-juste de la vie de Jsus, n'ont pas t guids par
des donnes chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
l'apprend expressment[82]. Les expressions: En ce temps-l... aprs
cela... alors... et il arriva que..., etc., sont de simples transitions
destines  rattacher les uns aux autres les diffrents rcits. Laisser
tous les renseignements fournis par les vangiles dans le dsordre o la
tradition nous les donne, ce ne serait pas plus crire l'histoire de
Jsus qu'on n'crirait l'histoire d'un homme clbre en donnant
ple-mle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
de son ge mr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le dcousu le plus
complet les pices des diffrentes poques de la vie de Mahomet, a livr
son secret  une critique ingnieuse; on a dcouvert d'une manire  peu
prs certaine l'ordre chronologique o ces pices ont t composes. Un
tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'vangile, la vie
publique de Jsus ayant t plus courte et moins charge d'vnements
que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
un fil pour se guider dans ce ddale ne saurait tre taxe de subtilit
gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothse  supposer qu'un
fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
sont dj en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
vogue; que, plus mr et entr en pleine possession de sa pense, il se
complat dans un genre d'loquence calme, potique, loign de toute
controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu 
peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polmiques et les fortes
invectives. Telles sont les priodes qu'on distingue nettement dans le
Coran. L'ordre adopt avec un tact extrmement fin par les synoptiques
suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue 
celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la rserve
des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
progrs des ides de Jsus. Le lecteur peut, s'il le prfre, ne voir
dans les divisions adoptes  cet gard que les coupes indispensables 
l'exposition mthodique d'une pense profonde et complique.

Si l'amour d'un sujet peut servir  en donner l'intelligence, on
reconnatra aussi, j'espre, que cette condition ne m'a pas manqu. Pour
faire l'histoire d'une religion, il est ncessaire, premirement, d'y
avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charm
et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
d'une manire absolue; car la foi absolue est incompatible avec
l'histoire sincre. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher 
aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
pas  goter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
apparition passagre n'puise la divinit; Dieu s'tait rvl avant
Jsus, Dieu se rvlera aprs lui. Profondment ingales et d'autant
plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanes, les
manifestations du Dieu cach au fond de la conscience humaine sont
toutes du mme ordre. Jsus ne saurait donc appartenir uniquement  ceux
qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas  tre relgu hors de
l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
entire est incomprhensible sans lui.

NOTES:

[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn
par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne.

[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez.

[3] Paris, Michel Lvy frres, 1860.

[4] Paris, Ladrange. 2e dition, 1856.

[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.

[6] Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite
pas  joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec
l'attention qu'il mrite: _Les vangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
Premire partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
vangiles_. Paris, Hachette, 1863.

[7] Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que
depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec
beaucoup de bonne foi.

[8] Il est  peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a
tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre
commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses
parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique
cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est
peut-tre en ralit.

[9] _Ant_., XVIII, III, 3.

[10] S'il est permis de l'appeler homme.

[11] Au lieu de [Greek: christos outos n] il y avait srement [Greek:
christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.

[12] Eusbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Dmonstr. vang._, III, 5) cite le
passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne
(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous.

[13] Jud Epist., 14.

[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples dveloppements
peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Rville prcit, les travaux de MM.
Reuss et Scherer dans la _Revue de thologie_, t. X, XI, XV; nouv.
srie, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,
sept, et dc. 1862, avril et juin 1863.

[15] C'est ainsi qu'on disait: l'vangile selon les Hbreux,
l'vangile selon les gyptiens.

[16] Luc, I, 1-4.

[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.

[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour tmoin oculaire.

[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_
(contraction de _Lucanus_) tant fort rare, on n'a pas  craindre ici
une de ces homonymies qui jettent tant de perplexits dans les questions
de critique relatives au Nouveau Testament.

[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.

[21] Dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait lever un doute
quelconque sur l'authenticit de ce passage. Eusbe, en effet, loin
d'exagrer l'autorit de Papias, est embarrass de sa navet, de son
millnarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit
esprit. Comp. Irne, _Adv. hr._, III, i.

[22] C'est--dire en dialecte smitique.

[23] Luc, I, 1-2; Origne, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jrme,
_Comment. in Matth_., prol.

[24] Papias, dans Eusbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irne, _Adv.
hr_., III, II et III.

[25] C'est ainsi que le beau rcit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flott
sans trouver sa place fixe dans le cadre des vangiles reus.

[26] [Greek: Ta apomnmoneumata tn apostoln, a kaleitai suangelia.]
Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,
103, 104, 105, 106, 107.

[27] Jules Africain, dans Eusbe, _Hist. eccl_., I, 7.

[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.

[29] _Legatio pro christ._, 10.

[30] _Adv. Grc._, 5, 7. Cf. Eusbe, _H.E._, IV, 29; Thodoret,
_Hretic. fabul._, I, 20.

[31] _Ad Autolycum_, II, 22.

[32] _Adv. hr_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.

[33] Irne, _Adv. hr_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,
_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.

[34] Irne, _Adv. hr._, III, xi, 9.

[35] Eusbe, _Hist. eccl._, V, 24.

[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux crits offrent la plus complte
identit de style, les mmes tours, les mmes expressions favorites.

[37] _Epist. ad Philipp._, 7.

[38] Dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[39] _Adv. hr._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusbe, _Hist. eccl._, V, 8.

[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.

[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.

[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.

[43] La manire dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur
l'vangile de Marc devant Papias (Eusbe, _H. E_., III, 39) implique, en
effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte
d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur
le mme sujet quelque chose de mieux.

[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv.,  Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,
 Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.

[45] Voir ci-dessous, p. 159.

[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la premire ptre de saint
Jean, I, 3, 5.

[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet
trange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,
24-25, quand on se rappelle l'absence de toute rflexion qui distingue
les synoptiques.

[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots
rappels par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).

[49] C'est ainsi que Napolon devint un libral dans les souvenirs de
ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, aprs leur retour, se trouvrent
jets au milieu de la socit politique du temps.

[50] Les versets XX, 30-31, forment videmment l'ancienne conclusion.

[51] VI, 2, 22; VI, 22.

[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.

[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des
ch. VII, VIII, IX.

[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prtextes pour placer des
discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).

[55] Par exemple, chap. XVII.

[56] Outre les synoptiques, les Actes, les ptres de saint Paul,
l'Apocalypse en font foi.

[57] Jean, III, 3, 5.

[58] Papias, _loc. cit._

[59] Ainsi, le pardon de la femme pcheresse, la connaissance qu'a Luc
de la famille de Bthanie, son type du caractre de Marthe rpondant au
[Greek: dichonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les
pieds de Jsus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jsus
 Jrusalem, l'ide qu'il a comparu  la Passion devant trois autorits,
l'opinion o est l'auteur que quelques disciples assistaient au
crucifiement, la connaissance qu'il a du rle d'Anne  ct de Caphe,
l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).

[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en
comparant Marc.

[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularit qu'une
fois (XXVII, 46).

[62] XIV, 26. Les rgles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractre
particulier d'exaltation.

[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.

[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.

[65] Par exemple, IV, 16.

[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.

[67] IV, 14; XXII, 43, 44.

[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.

[69] Comp. Luc, I, 31,  Matth., I, 21.

[70] Par exemple, XIX, 12-27.

[71] Ainsi, le repas de Bthanie lui donne deux rcits (VII, 36-48, et
X, 38-42.)

[72] XXIII, 56.

[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait bionite. Cf.
_Philosophumena_, VII, VI, 34.

[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et
suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1
et suiv.

[75] La femme qui oint les pieds, Zache, le bon larron, la parabole du
pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.

[76] Par exemple, Marie de Bthanie devient pour lui une pcheresse qui
se convertit.

[77] Jsus pleurant sur Jrusalem, la sueur de sang, la rencontre des
saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jrusalem
(XXIII, 28-29) ne peut gure avoir t conu qu'aprs le sige de l'an
70.

[78] Voir le passage prcit de Papias.

[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.

[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai
1857.

[81] Le livre o seront contenus les rsultats de cette mission est sous
presse.

[82] _Loc. cit._




VIE DE JSUS

CHAPITRE PREMIER.

PLACE DE JSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.


L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution par
laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass des anciennes
religions, comprises sous le nom vague de paganisme,  une religion
fonde sur l'unit divine, la trinit, l'incarnation du Fils de Dieu.
Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour se faire. La
religion nouvelle avait mis elle-mme au moins trois cents ans  se
former. Mais l'origine de la rvolution dont il s'agit est un fait qui
eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors vcut une
personne suprieure qui, par son initiative hardie et par l'amour
qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa le point de dpart de la foi
future de l'humanit.

L'homme, ds qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est--dire
qu'il vit, dans la nature, quelque chose au del de la ralit, et pour
lui quelque chose au del de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers
d'annes, s'gara de la manire la plus trange. Chez beaucoup de races,
il ne dpassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossire o
nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Ocanie. Chez
quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scnes de
boucherie qui forment le caractre de l'ancienne religion du Mexique.
Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur ftichisme,
c'est--dire  l'adoration d'un objet matriel, auquel on attribuait des
pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments lve
l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-mme, se change parfois en
perversion et en frocit; ainsi cette divine facult de la religion put
longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espce humaine,
une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher 
supprimer.

Les brillantes civilisations qui se dvelopprent ds une antiquit
fort recule en Chine, en Babylonie, en gypte, firent faire  la
religion certains progrs. La Chine arriva de trs-bonne heure  une
sorte de bon sens mdiocre, qui lui interdit les grands garements. Elle
ne connut ni les avantages, ni les abus du gnie religieux. En tout cas,
elle n'eut par ce ct aucune influence sur la direction du grand
courant de l'humanit. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne
se dgagrent jamais d'un fond de sensualit trange; ces religions
restrent, jusqu' leur extinction au IVe et au Ve sicle de notre re,
des coles d'immoralit, o quelquefois se faisaient jour, par une sorte
d'intuition potique, de pntrantes chappes sur le monde divin.
L'gypte,  travers une sorte de ftichisme apparent, put avoir de bonne
heure des dogmes mtaphysiques et un symbolisme relev. Mais sans doute
ces interprtations d'une thologie raffine n'taient pas primitives.
Jamais l'homme, en possession d'une ide claire, ne s'est amus  la
revtir de symboles: c'est le plus souvent  la suite de longues
rflexions, et par l'impossibilit o est l'esprit humain de se rsigner
 l'absurde, qu'on cherche des ides sous les vieilles images mystiques
dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'gypte, d'ailleurs, qu'est
venue la foi de l'humanit. Les lments qui, dans la religion d'un
chrtien, viennent,  travers mille transformations, d'gypte et de
Syrie sont des formes extrieures sans beaucoup de consquence, ou des
scories telles que les cultes les plus purs en retiennent toujours. Le
grand dfaut des religions dont nous parlons tait leur caractre
essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetrent dans le monde, ce
furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pense
morale ne pouvait sortir de races abaisses par un despotisme sculaire
et accoutumes  des institutions qui enlevaient presque tout exercice 
la libert des individus.

La posie de l'me, la foi, la libert, l'honntet, le dvouement,
apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
ont fait l'humanit, je veux dire la race indo-europenne et la race
smitique. Les premires intuitions religieuses de la race
indo-europenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'tait un
naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
l'homme, une posie dlicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le
principe enfin de tout ce que le gnie germanique et celtique, de ce
qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
n'tait ni de la religion, ni de la morale rflchies; c'tait de la
mlancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'tait par-dessus tout
du srieux, c'est--dire la condition essentielle de la morale et de la
religion. La foi de l'humanit cependant ne pouvait venir de l, parce
que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine  se dtacher du
polythisme et n'aboutissaient pas  un symbole bien clair. Le
brahmanisme n'a vcu jusqu' nos jours que grce au privilge tonnant
de conservation que l'Inde semble possder. Le bouddhisme choua dans
toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
exclusivement nationale et sans porte universelle. Les tentatives
grecques de rforme, l'orphisme, les mystres, ne suffirent pas pour
donner aux mes un aliment solide. La Perse seule arriva  se faire une
religion dogmatique, presque monothiste et savamment organise; mais il
est fort possible que cette organisation mme ft une imitation ou un
emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
convertie, au contraire, quand elle a vu paratre sur ses frontires le
drapeau de l'unit divine proclame par l'islam.

C'est la race smitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de
l'humanit. Bien au del des confins de l'histoire, sous sa tente reste
pure des dsordres d'un monde dj corrompu, le patriarche bdouin
prparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes
voluptueux de la Syrie, une grande simplicit de rituel, l'absence
complte de temples, l'idole rduite  d'insignifiants _theraphim_,
voil sa supriorit. Entre toutes les tribus des Smites nomades, celle
des Beni-Isral tait marque dj pour d'immenses destines. D'antiques
rapports avec l'gypte, d'o rsultrent peut-tre quelques emprunts
purement matriels, ne firent qu'augmenter leur rpulsion pour
l'idoltrie. Une Loi ou _Thora_, trs-anciennement crite sur des
tables de pierre, et qu'ils rapportaient  leur grand librateur Mose,
tait dj le code du monothisme et renfermait, compare aux
institutions d'gypte et de Chalde, de puissants germes d'galit
sociale et de moralit. Un coffre ou arche portative, ayant des deux
cts des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur
matriel religieux; l taient runis les objets sacrs de la nation,
ses reliques, ses souvenirs, le livre enfin[84], journal toujours
ouvert de la tribu, mais o l'on crivait trs-discrtement. La famille
charge de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,
tant prs du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De
l cependant ne vint pas l'institution qui dcida de l'avenir; le prtre
hbreu ne diffre pas beaucoup des autres prtres de l'antiquit. Le
caractre qui distingue essentiellement Isral entre les peuples
thocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours t subordonn 
l'inspiration individuelle. Outre ses prtres, chaque tribu nomade avait
son _nabi_ ou prophte, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour
la solution des questions obscures qui supposaient un haut degr de
clairvoyance. Les nabis d'Isral, organiss en groupes ou coles, eurent
une grande supriorit. Dfenseurs de l'ancien esprit dmocratique,
ennemis des riches, opposs  toute organisation politique et  ce qui
et engag Isral dans les voies des autres nations, ils furent les
vrais instruments de la primaut religieuse du peuple juif. De bonne
heure, ils annoncrent des esprances illimites, et quand le peuple, en
partie victime de leurs conseils impolitiques, eut t cras par la
puissance assyrienne, ils proclamrent qu'un rgne sans bornes lui tait
rserv, qu'un jour Jrusalem serait la capitale du monde entier et que
le genre humain se ferait juif. Jrusalem et son temple leur apparurent
comme une ville place sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous
les peuples devaient accourir, comme un oracle d'o la loi universelle
devait sortir, comme le centre d'un rgne idal, o le genre humain,
pacifi par Isral, retrouverait les joies de l'den[85].

Des accents inconnus se font dj entendre pour exalter le martyre et
clbrer la puissance de l'homme de douleur. A propos de quelqu'un de
ces sublimes patients qui, comme Jrmie, teignaient de leur sang les
rues de Jrusalem, un inspir fit un cantique sur les souffrances et le
triomphe du Serviteur de Dieu, o toute la force prophtique du gnie
d'Isral sembla concentre[86]. Il s'levait comme un faible arbuste,
comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grce ni
beaut. Accabl d'opprobres, dlaiss des hommes, tous dtournaient de
lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un nant. C'est qu'il
s'est charg de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frapp de Dieu, touch de sa
main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquits
qui l'ont broy; le chtiment qui nous a valu le pardon a pes sur lui,
et ses meurtrissures ont t notre gurison. Nous tions comme un
troupeau errant, chacun s'tait gar, et Jhovah a dcharg sur lui
l'iniquit de tous. cras, humili, il n'a pas ouvert la bouche; il
s'est laiss mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis
silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
tombeau passe pour celui d'un mchant, sa mort pour celle d'un impie.
Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra natre une postrit
nombreuse, et les intrts de Jhovah prospreront dans sa main.

De profondes modifications s'oprrent en mme temps dans la _Thora_. De
nouveaux textes, prtendant reprsenter la vraie loi de Mose, tels que
le Deutronome, se produisirent et inaugurrent en ralit un esprit
fort diffrent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le
trait dominant de cet esprit. Des croyants forcens provoquent sans
cesse des violences contre tout ce qui s'carte du culte de Jhovah; un
code de sang, dictant la peine de mort pour des dlits religieux,
russit  s'tablir. La pit amne presque toujours de singulires
oppositions de vhmence et de douceur. Ce zle, inconnu  la grossire
simplicit du temps des Juges, inspire des tons de prdication mue et
d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-l. Une forte
tendance vers les questions sociales se fait dj sentir; des utopies,
des rves de socit parfaite prennent place dans le code. Mlange de
morale patriarcale et de dvotion ardente, d'intuitions primitives et de
raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'me d'un zchias,
d'un Josias, d'un Jrmie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme o
nous le voyons, et devient pour des sicles la rgle absolue de l'esprit
national.

Ce grand livre une fois cr, l'histoire du peuple juif se droule avec
un entranement irrsistible. Les grands empires qui se succdent dans
l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
terrestre, le jettent dans les rves religieux avec une sorte de passion
sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indpendance politique,
il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
son culte et suivre ses usages. Isral n'aura plus dsormais d'autre
direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que
ceux de l'unit divine, d'autre patrie que sa Loi.

Et cette Loi, il faut bien le remarquer, tait toute sociale et morale.
C'tait l'oeuvre d'hommes pntrs d'un haut idal de la vie prsente et
croyant avoir trouv les meilleurs moyens pour le raliser. La
conviction de tous est que la _Thora_ bien observe ne peut manquer de
donner la parfaite flicit. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les
Lois grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant gure que du
droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralit
privs. On sent d'avance que les rsultats qui en sortiront seront
d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre  laquelle ce
peuple travaille est un royaume de Dieu, non une rpublique civile, une
institution universelle, non une nationalit ou une patrie.

A travers de nombreuses dfaillances, Isral soutint admirablement cette
vocation. Une srie d'hommes pieux, Esdras, Nhmie, Onias, les
Macchabes, dvors du zle de la Loi, se succdent pour la dfense des
antiques institutions. L'ide qu'Isral est un peuple de Saints, une
tribu choisie de Dieu et lie envers lui par un contrat, prend des
racines de plus en plus inbranlables. Une immense attente remplit les
mes. Toute l'antiquit indo-europenne avait plac le paradis 
l'origine; tous ses potes avaient pleur un ge d'or vanoui. Isral
mettait l'ge d'or dans l'avenir. L'ternelle posie des mes
religieuses, les Psaumes, closent de ce pitisme exalt, avec leur
divine et mlancolique harmonie. Isral devient vraiment et par
excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
paennes se rduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie,  un
charlatanisme officiel, en gypte et en Syrie,  une grossire
idoltrie, dans le monde grec et latin,  des parades. Ce que les
martyrs chrtiens ont fait dans les premiers sicles de notre re, ce
que les victimes de l'orthodoxie perscutrice ont fait dans le sein mme
du christianisme jusqu' notre temps, les Juifs le firent durant les
deux sicles qui prcdent l're chrtienne. Ils furent une vivante
protestation contre la superstition et le matrialisme religieux. Un
mouvement d'ides extraordinaire, aboutissant aux rsultats les plus
opposs, faisait d'eux  cette poque le peuple le plus frappant et le
plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
Mditerrane et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptrent hors de
la Palestine, prparrent les voies  une propagande dont les socits
anciennes, coupes en petites nationalits, n'avaient encore offert
aucun exemple.

Jusqu'au temps des Macchabes, le judasme, malgr sa persistance 
annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
caractre de tous les autres cultes de l'antiquit: c'tait un culte de
famille et de tribu. L'isralite pensait bien que son culte tait le
meilleur, et parlait avec mpris des dieux trangers. Mais il croyait
aussi que la religion du vrai Dieu n'tait faite que pour lui seul. On
embrassait le culte de Jhovah quand on entrait dans la famille
juive[87]; voil tout. Aucun isralite ne songeait  convertir
l'tranger  un culte qui tait le patrimoine des fils d'Abraham. Le
dveloppement de l'esprit pitiste, depuis Esdras et Nhmie, amena une
conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judasme devint la
vraie religion d'une manire absolue; on accorda  qui voulut le droit
d'y entrer[88]; bientt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de
monde possible[89]. Sans doute, le sentiment dlicat qui leva
Jean-Baptiste, Jsus, saint Paul, au-dessus des mesquines ides de races
n'existait pas encore; par une trange contradiction, ces convertis
(proslytes) taient peu considrs et traits avec ddain[90]. Mais
l'ide d'une religion exclusive, l'ide qu'il y a quelque chose au monde
de suprieur  la patrie, au sang, aux lois, l'ide qui fera les
aptres et les martyrs, tait fonde. Une profonde piti pour les
paens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est dsormais
le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de lgendes, destines 
fournir des modles d'inbranlable fermet (Daniel et ses compagnons, la
mre des Macchabes et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome
d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout  inculquer
cette ide que la vertu consiste dans un attachement fanatique  des
institutions religieuses dtermines.

Les perscutions d'Antiochus piphane firent de cette ide une passion,
presque une frnsie. Ce fut quelque chose de trs--analogue  ce qui se
passa sous Nron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
dsespoir jetrent les croyants dans le monde des visions et des rves.
La premire apocalypse, le Livre de Daniel, parut. Ce fut comme une
renaissance du prophtisme, mais sous une forme trs--diffrente de
l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destines du monde.
Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux esprances messianiques
leur dernire expression. Le Messie ne fut plus un roi  la faon de
David et de Salomon, un Cyrus thocrate et mosaste; ce fut un fils de
l'homme apparaissant dans la nue[94], un tre surnaturel, revtu de
l'apparence humaine, charg de juger le monde et de prsider  l'ge
d'or. Peut-tre le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophte  venir,
charg de prparer le rgne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits  ce
nouvel idal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas,
une influence dcisive sur l'vnement religieux qui allait transformer
le monde. Il fournit la mise en scne et les termes techniques du
nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jsus disait de
Jean-Baptiste: Jusqu' lui, les prophtes;  partir de lui, le royaume
de Dieu.

Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondment
religieux et passionn, et pour mobile des dogmes particuliers, comme
cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont clat au sein du
christianisme. Le juif de cette poque tait aussi peu thologien que
possible. Il ne spculait pas sur l'essence de la divinit; les
croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
divines, dont le premier germe se laissait dj entrevoir, taient des
croyances libres, des mditations auxquelles chacun se livrait selon la
tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
entendu parler. C'taient mme les plus orthodoxes qui restaient en
dehors de toutes ces imaginations particulires, et s'en tenaient  la
simplicit du mosasme. Aucun pouvoir dogmatique analogue  celui que le
christianisme orthodoxe a dfr  l'glise n'existait alors. Ce n'est
qu' partir du IIIe sicle, quand le christianisme est tomb entre les
mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de mtaphysique,
que commence cette fivre de dfinitions, qui fait de l'histoire de
l'glise l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
les Juifs; des coles ardentes apportaient  presque toutes les
questions qui s'agitaient des solutions opposes; mais dans ces luttes,
dont le Talmud nous a conserv les principaux dtails, il n'y a pas un
seul mot de thologie spculative. Observer et maintenir la loi, parce
que la loi est juste, et que, bien observe, elle donne le bonheur,
voil tout le judasme. Nul credo, nul symbole thorique. Un disciple
de la philosophie arabe la plus hardie, Mose Maimonide, a pu devenir
l'oracle de la synagogue, parce qu'il a t un canoniste trs-exerc.

Les rgnes des derniers Asmonens et celui d'Hrode virent l'exaltation
grandir encore. Ils furent remplis par une srie non interrompue de
mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se scularisait et passait
en des mains incrdules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail trange qui
s'oprait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oubli de l'Orient. Les
mes au courant de leur sicle sont pourtant mieux avises. Le tendre et
clairvoyant Virgile semble rpondre, comme par un cho secret, au second
Isae; la naissance d'un enfant le jette dans des rves de palingnsie
universelle[96]. Ces rves taient ordinaires et formaient comme un
genre de littrature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
formation toute rcente de l'Empire exaltait les imaginations; la
grande re de paix o l'on entrait et cette impression de sensibilit
mlancolique qu'prouvent les mes aprs les longues priodes de
rvolution, faisaient natre de toute part des esprances illimites.

En Jude, l'attente tait  son comble. De saintes personnes, parmi
lesquelles on cite un vieux Simon, auquel la lgende fait tenir Jsus
dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considre comme prophtesse[97],
passaient leur vie autour du temple, jenant, priant, pour qu'il plt 
Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
esprances d'Isral. On sent une puissante incubation, l'approche de
quelque chose d'inconnu.

Ce mlange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
dceptions et d'esprances, ces aspirations, sans cesse refoules par
une odieuse ralit, trouvrent enfin leur interprte dans l'homme
incomparable auquel la conscience universelle a dcern le titre de Fils
de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire  la religion un
pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais tre
compar.


NOTES:

[83] Je rappelle que ce mot dsigne simplement ici les peuples qui
parlent ou ont parl une des langues qu'on appelle smitiques. Une telle
dsignation est tout  fait dfectueuse; mais c'est un de ces mots,
comme architecture gothique, chiffres arabes, qu'il faut conserver
pour s'entendre, mme aprs qu'on a dmontr l'erreur qu'ils impliquent.

[84] I Sam., X, 25.

[85] Isae, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
Miche, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
livre d'Isae,  partir du chapitre XL, n'est pas d'Isae.

[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.

[87] Ruth, i, 16.

[88] Esther, IX, 27.

[89] Matth., XXIII, 15; Josphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.

[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
163 _d_.

[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
147 et suiv.

[92] IIe livre des Macchabes, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribu
 Josphe. Cf. Eptre aux Hbreux, xi, 33 et suiv.

[93] III livre (apocr.) des Macchabes; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
Apionem_, II,5.

[94] VII, 13 et suiv.

[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publi dans la
_Zeitschrift der deutsshen morgenlndischen Gesellschaft_, I, 263;
_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
entre les croyances juives et persanes.

[96] Egl. IV. Le _Cumum carmen_ (v. 4) tait une sorte d'apocalypse
sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familire 
l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
Cf. Tac., _Hist._, V, 13.

[97] Luc, II, 25 et suiv.




CHAPITRE II

ENFANCE ET JEUNESSE DE JSUS. SES PREMIRES IMPRESSIONS.

Jsus naquit  Nazareth[98], petite ville de Galile, qui n'eut avant
lui aucune clbrit[99]. Toute sa vie il fut dsign du nom de
Nazaren[100], et ce n'est que par un dtour assez embarrass[101]
qu'on russit, dans sa lgende,  le faire natre  Bethlhem. Nous
verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
tait la consquence oblige du rle messianique prt  Jsus[103]. On
ignore la date prcise de sa naissance. Elle eut lieu sous le rgne
d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques annes avant
l'an 1 de l're que tous les peuples civiliss font dater du jour o il
naquit[104].

Le nom de _Jsus_, qui lui fut donn, est une altration de _Josu_.
C'tait un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
des mystres et une allusion  son rle de Sauveur[105]. Peut-tre
lui-mme, comme tous les mystiques, s'exaltait-il  ce propos. Il est
ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donn sans
arrire-pense  un enfant a t l'occasion. Les natures ardentes ne se
rsignent jamais  voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
elle a t rgl par Dieu, et elles voient un signe de la volont
suprieure dans les circonstances les plus insignifiante.

La population de Galile tait fort mle, comme le nom mme du
pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
temps de Jsus, beaucoup de non-Juifs (Phniciens, Syriens, Arabes et
mme Grecs[107]). Les conversions au judasme n'taient point rares dans
ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
celui qui a le plus contribu  effacer dans l'humanit les distinctions
de sang.

Il sortit des rangs du peuple[108]. Son pre Joseph et sa mre Marie
taient des gens de mdiocre condition, des artisans vivant de leur
travail[109], dans cet tat si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
ni la misre. L'extrme simplicit de la vie dans de telles contres, en
cartant le besoin de confortable, rend le privilge du riche presque
inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
ct, le manque total de got pour les arts et pour ce qui contribue 
l'lgance de la vie matrielle, donne  la maison de celui qui ne
manque de rien un aspect de dnment. A part quelque chose de sordide et
de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
Nazareth, au temps de Jsus, ne diffrait peut-tre pas beaucoup de ce
qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues o il joua enfant, nous les
voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui sparent
les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute  ces
pauvres boutiques, claires par la porte, servant  la fois d'tabli,
de cuisine, de chambre  coucher, ayant pour ameublement une natte,
quelques coussins  terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.

La famille, qu'elle provnt d'un ou de plusieurs mariages, tait assez
nombreuse. Jsus avait des frres et des soeurs[111], dont il semble
avoir t l'an[112]. Tous sont rests obscurs; car il parat que les
quatre personnages qui sont donns comme ses frres, et parmi lesquels
un au moins, Jacques, est arriv  une grande importance dans les
premires annes du dveloppement du christianisme, taient ses cousins
germains. Marie, en effet, avait une soeur nomme aussi Marie[113], qui
pousa un certain Alphe ou Clophas (ces deux noms paraissent dsigner
une mme personne[114]), et fut mre de plusieurs fils, qui jourent un
rle considrable parmi les premiers disciples de Jsus. Ces cousins
germains, qui adhrrent au jeune matre, pendant que ses vrais frres
lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de frres du
Seigneur[116]. Les vrais frres de Jsus n'eurent d'importance, ainsi
que leur mre, qu'aprs sa mort[117]. Mme alors ils ne paraissent pas
avoir gal en considration leurs cousins, dont la conversion avait t
plus spontane et dont le caractre parat avoir eu plus d'originalit.
Leur nom tait inconnu,  tel point que quand l'vangliste met dans la
bouche des gens de Nazareth l'numration des frres selon la nature, ce
sont les noms des fils de Clophas qui se prsentent  lui tout d'abord.

Ses soeurs se marirent  Nazareth[118], et il y passa les annes de sa
premire jeunesse. Nazareth tait une petite ville, situe dans un pli
de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois 
quatre mille mes, et elle peut n'avoir pas beaucoup vari[119]. Le
froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme 
cette poque toutes les bourgades juives, tait un amas de cases bties
sans style, et devait prsenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
villages dans les pays smitiques. Les maisons,  ce qu'il semble, ne
diffraient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans lgance
extrieure ni intrieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
riches du Liban, et qui, mls aux vignes et aux figuiers, ne laissent
pas d'tre fort agrables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rves de l'absolu
bonheur. Mme de nos jours, Nazareth est encore un dlicieux sjour, le
seul endroit peut-tre de la Palestine o l'me se sente un peu soulage
du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette dsolation sans gale. La
population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
Antonin Martyr,  la fin du VIe sicle, fait un tableau enchanteur de la
fertilit des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques valles
du ct de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
o se concentraient autrefois la vie et la gaiet de la petite ville est
dtruite; ses canaux crevasss ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
la beaut des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beaut qui tait
dj remarque au VIe sicle et o l'on voyait un don de la Vierge
Marie[121], s'est conserve d'une manire frappante. C'est le type
syrien dans toute sa grce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
t l presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'paule,
dans la file de ses compatriotes restes obscures. Antonia Martyr
remarque que les femmes juives, ailleurs ddaigneuses pour les
chrtiens, sont ici pleines d'affabilit. Aujourd'hui encore, les haines
religieuses sont  Nazareth moins vives qu'ailleurs.

L'horizon de la ville est troit, mais si l'on monte quelque peu et que
l'on atteigne le plateau fouett d'une brise perptuelle qui domine les
plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
dploient les belles lignes du Carmel, termines par une pointe abrupte
qui semble se plonger dans la mer. Puis se droulent le double sommet
qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
saints de l'ge patriarcal, les monts Gelbo, le petit groupe
pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
l'antiquit comparait  un sein. Par une dpression entre la montagne de
Sulem et le Thabor, s'entrevoient la valle du Jourdain et les hautes
plaines de la Pre, qui forment du ct de l'est une ligne continue. Au
nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
Khafa. Tel fut l'horizon de Jsus. Ce cercle enchant, berceau du
royaume de Dieu, lui reprsenta le monde durant des annes. Sa vie mme
sortit peu des limites familires  son enfance. Car au del, du ct du
nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Csare de
Philippe, sa pointe la plus avance dans le monde des Gentils, et du
ct du sud, on pressent, derrire ces montagnes dj moins riantes de
la Samarie, la triste Jude, dessche comme par un vent brlant
d'abstraction et de mort.

Si jamais le monde rest chrtien, mais arriv  une notion meilleure de
ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins o
s'attachait la pit des ges grossiers, c'est sur cette hauteur de
Nazareth qu'il btira son temple. L, au point d'apparition du
christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'lever
la grande glise o tous les chrtiens pourraient prier. L aussi, sur
cette terre o dorment le charpentier Joseph et des milliers de
Nazarens oublis, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur valle, le
philosophe serait mieux plac qu'en aucun lieu du monde pour contempler
le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
rassurer sur le but divin que le monde poursuit  travers d'innombrables
dfaillances et nonobstant l'universelle vanit.

NOTES:

[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.

[99] Elle n'est nomme ni dans les crits de l'Ancien Testament, ni dans
Josphe, ni dans le Talmud.

[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
De l le nom de _Nazarens_, longtemps appliqu aux chrtiens, et qui
les dsigne encore dans tous les pays musulmans.

[101] Le recensement opr par Quirinius, auquel la lgende rattache le
voyage de Bethlhem, est postrieur d'au moins dix ans  l'anne o,
selon Luc et Matthieu, Jsus serait n. Les deux vanglistes, en effet,
font natre Jsus sous le rgne d'Hrode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'aprs la dposition
d'Archlas, c'est--dire dix ans aprs la mort d'Hrode, l'an 37 de
l're d'Actium (Josphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
L'inscription par laquelle on prtendait autrefois tablir que Quirinius
fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
lat_., n 623, et le supplment de Henzen,  ce numro; Borghesi,
_Fastes consulaires_ [encore indits],  anne 742). Le recensement en
tout cas ne se serait appliqu qu'aux parties rduites en province
romaine, et non aux ttrarchies. Les textes par lesquels on cherche 
prouver que quelques-unes des oprations de statistique et de cadastre
ordonnes par Auguste durent s'tendre au domaine des Hrodes, ou
n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrtiens,
qui ont emprunt cette donne  l'vangile de Luc. Ce qui prouve bien,
d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jsus  Bethlhem n'a rien
d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jsus n'tait pas de la
famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en et-il t, on ne
concevrait pas encore que ses parents eussent t forcs, pour une
opration purement cadastrale et financire, de venir s'inscrire au lieu
d'o leurs anctres taient sortis depuis mille ans. En leur imposant
une telle obligation, l'autorit romaine aurait sanctionn des
prtentions pour elle pleines de menaces.

[102] Ch. XIV.

[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce rcit
dans Marc, et les deux passages parallles, Matth, XIII, 54, et Marc,
VI, 1, o Nazareth figure comme la patrie de Jsus, prouvent qu'une
telle lgende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
narratif des vangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
objections souvent rptes qu'on aura ajout, en tte de l'vangile de
Matthieu, des rserves dont la contradiction avec le reste du texte
n'tait pas assez flagrante pour qu'on se soit cru oblig de corriger
les endroits qui avaient d'abord t crits  un tout autre point de
vue. Luc, au contraire (IV, 16), crivant avec rflexion, a employ,
pour tre consquent, une expression plus adoucie. Quant  Jean, il ne
sait rien du voyage de Bethlhem; pour lui, Jsus est simplement de
Nazareth ou Galilen, dans deux circonstances o il et t de la
plus haute importance de rappeler sa naissance  Bethlhem (I, 45-46;
VII, 41-42).

[104] On sait que le calcul qui sert de base  l're vulgaire a t fait
au VIe sicle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines donnes
purement hypothtiques.

[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.

[106] _Gelil haggoyim_, cercle des Gentils.

[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.

[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des gnalogies
destines  le rattacher  la race de David. Les bionira les
supprimaient (Epiph., _Adv. hr_., XXX, 14).

[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.

[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
les villes qui ne furent pas reconstruites  la manire romaine taient
fort mal bties. Quant  la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
simple et si imprieusement commande par le climat qu'elle n'a jamais
d changer.

[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
i, 14_.

[112] Matth., i, 25.

[113] Ces deux soeurs portant le mme nom sont un fait singulier. Il y a
l probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
presque indistinctement aux Galilnnes le nom de Marie.

[114] Ils ne sont pas tymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
la transcription du nom syro-chaldaque _Halpha_; [Greek: Klpas] ou
[Greek: Kleopas] est une forme courte de [Greek: Kleopatros]. Mais il
pouvait y avoir substitution artificielle de l'un  l'autre, de mme que
les Joseph se faisaient appeler Hgsippe, les Eliakim Alcimus, etc.

[115] Jean, VII, 3 et suiv.

[116] En effet, les quatre personnages qui sont donns (Matth., XIII,
55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mre de Jsus: Jacob, Joseph ou
Jos, Simon et Jude, se retrouvent ou  peu prs comme fils de Marie et
de Clophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
Jac._, I, 1; _Epist. Jud_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothse que nous
proposons lve seule l'norme difficult que l'on trouve  supposer deux
soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mmes noms, et 
admettre que Jacques et Simon, les deux premiers voques de Jrusalem,
qualifis de frres du Seigneur, aient t de vrais frres de Jsus,
qui auraient commenc par lui tre hostiles, puis se seraient convertis.
L'vangliste, entendant appeler ces quatre fils de Clophas frres du
Seigneur, aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
55--_Marc_, VI, 3,  la place des noms des vrais frres, rests toujours
obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractre des personnages
appels frres du Seigneur, de Jacques par exemple, est si diffrent
de celui des vrais frres de Jsus, tel qu'on le voit se dessiner dans
Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de frre du Seigneur constitua
videmment, dans l'glise primitive, une espce d'ordre parallle 
celui des aptres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.

[117] _Act._, I, 45.

[118] Marc, VI, 3.

[119] Selon Josphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
Galile avait plus de cinq mille habitants. Il y a l probablement de
l'exagration.

[120] _Itiner_.,  5.

[121] Antonin Martyr, endroit cit.




CHAPITRE III

DUCATION DE JSUS.


Cette nature  la fois riante et grandiose fut toute l'ducation de
Jsus. Il apprit  lire et  crire[122], sans doute selon la mthode de
l'Orient, consistant  mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
rpte en cadence avec ses petits camarades, jusqu' ce qu'il le sache
par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprt bien les crits
hbreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
d'aprs des traductions en langue aramenne[124]; ses principes
d'exgse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
disciples, ressemblaient beaucoup  ceux qui avaient cours alors et qui
font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].

Le matre d'cole dans les petites villes juives tait le _hazzan_ ou
lecteur des synagogues[126]. Jsus frquenta peu les coles plus
releves des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-tre pas),
et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
s'imaginer que Jsus fut ce que nous appelons un ignorant. L'ducation
scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reue et ceux qui en sont
dpourvus. Il n'en tait pas de mme en Orient ni en gnral dans la
bonne antiquit. L'tat de grossiret o reste, chez nous, par suite de
notre vie isole et tout individuelle, celui qui n'a pas t aux coles
est inconnu dans ces socits, o la culture morale et surtout l'esprit
gnral du temps se transmettent par le contact perptuel des hommes.
L'Arabe, qui n'a eu aucun matre, est souvent nanmoins trs-distingu;
car la tente est une sorte d'cole toujours ouverte, o, de la rencontre
des gens bien levs, nat un grand mouvement intellectuel et mme
littraire. La dlicatesse des manires et la finesse de l'esprit n'ont
rien de commun en Orient avec ce que nous appelons ducation. Ce sont
les hommes d'cole au contraire qui passent pour pdants et mal levs.
Dans cet tat social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme  un
rang infrieur, est la condition des grandes choses et de la grande
originalit.

Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue tait peu
rpandue en Jude hors des classes qui participaient au gouvernement et
des villes habites par les paens, comme Csare[128]. L'idiome propre
de Jsus tait le dialecte syriaque ml d'hbreu qu'on parlait alors en
Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
culture grecque. Cette culture tait proscrite par les docteurs
palestiniens, qui enveloppaient dans une mme maldiction celui qui
lve des porcs et celui qui apprend  son fils la science
grecque[130]. En tout cas elle n'avait pas pntr dans les petites
villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathme des docteurs, il est vrai,
quelques Juifs avaient dj embrass la culture hellnique. Sans parler
de l'cole juive d'gypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellnisme
et le judasme se continuaient depuis prs de deux cents ans, un juif,
Nicolas de Damas, tait devenu, dans ce temps mme, l'un des hommes les
plus distingus, les plus instruits, les plus considrs de son sicle.
Bientt Josphe devait fournir un autre exemple de juif compltement
hellnis. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josphe dclare
avoir t parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'cole
schismatique d'gypte s'tait dtache de Jrusalem  tel point qu'on
n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu' Jrusalem le grec tait
trs-peu tudi, que les tudes grecques taient considres comme
dangereuses et mme serviles, qu'on les dclarait bonnes tout au plus
pour les femmes en guise de parure[132]. L'tude seule de la Loi passait
pour librale et digne d'un homme srieux[133]. Interrog sur le moment
o il convenait d'enseigner aux enfants la sagesse grecque, un savant
rabbin avait rpondu: A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
puisqu'il est crit de la Loi: Tu l'tudieras jour et nuit[134].

Ni directement ni indirectement, aucun lment de culture hellnique ne
parvint donc jusqu' Jsus. Il ne connut rien hors du judasme, son
esprit conserva cette franche navet qu'affaiblit toujours une culture
tendue et varie. Dans le sein mme du judasme, il resta tranger 
beaucoup d'efforts souvent parallles aux siens. D'une part, l'asctisme
des Essniens ou Thrapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
philosophie religieuse tents par l'cole juive d'Alexandrie, et dont
Philon, son contemporain, tait l'ingnieux interprte, lui furent
inconnus. Les frquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charit, de repos en
Dieu[136], qui font comme un cho entre l'vangile et les crits de
l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
besoins du temps inspiraient  tous les esprits levs.

Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
qui s'enseignait  Jrusalem et qui devait bientt constituer le Talmud.
Si quelques pharisiens l'avaient dj apporte en Galile, il ne les
frquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
elle ne lui inspira que le dgot. On peut supposer cependant que les
principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
avant lui, avait prononc des aphorismes qui avaient avec les siens
beaucoup d'analogie. Par sa pauvret humblement supporte, par la
douceur de son caractre, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
et aux prtres, Hillel fut le vrai matre de Jsus[137], s'il est permis
de parler de matre, quand il s'agit d'une si haute originalit.

La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
principales, la Loi, c'est--dire le Pentateuque, et les Prophtes, tels
que nous les possdons aujourd'hui. Une vaste exgse allgorique
s'appliquait  tous ces livres et cherchait  en tirer ce qui n'y est
pas, mais ce qui rpondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
reprsentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois pitistes, tait
devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-mme, un thme
inpuisable de subtiles interprtations. Quant aux prophtes et aux
psaumes, on tait persuad que presque tous les traits un peu mystrieux
de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
type de celui qui devait raliser les esprances de la nation. Jsus
partageait le got de tout le monde pour ces interprtations
allgoriques. Mais la vraie posie de la Bible, qui chappait aux
purils exgtes de Jrusalem, se rvlait pleinement  son beau gnie.
La Loi ne parat pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
pouvoir mieux faire. Mais la posie religieuse des psaumes se trouva
dans un merveilleux accord avec son me lyrique; ils restrent toute sa
vie son aliment et son soutien. Les prophtes, Isae en particulier et
son continuateur du temps de la captivit, avec leurs brillants rves
d'avenir, leur imptueuse loquence, leurs invectives entremles de
tableaux enchanteurs, furent ses vritables matres. Il lut aussi sans
doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est--dire de ces crits
assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorit qu'on
n'accordait plus qu'aux crits trs-anciens, se couvraient du nom de
prophtes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
le livre de Daniel. Ce livre, compos par un Juif exalt du temps
d'Antiochus piphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
sage[138], tait le rsum de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
vrai crateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la premire
fois os ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
qu'une fonction subordonne aux destines du peuple juif. Jsus fut
pntr de bonne heure de ces hautes esprances. Peut-tre lut-il aussi
les livres d'Hnoch, alors rvrs  l'gal des livres saints[139], et
les autres crits du mme genre, qui entretenaient un si grand
mouvement dans l'imagination populaire. L'avnement du Messie avec ses
gloires et ses terreurs, les nations s'croulant les unes sur les
autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
de son imagination, et comme ces rvolutions taient censes prochaines,
qu'une foule de personnes cherchaient  en supputer les temps, l'ordre
surnaturel o nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
parfaitement naturel et simple.

Qu'il n'et aucune connaissance de l'tat gnral du monde, c'est ce qui
rsulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
lui parat encore divise en royaumes qui se font la guerre; il semble
ignorer la paix romaine, et l'tat nouveau de socit qu'inaugurait
son sicle. Il n'eut aucune ide prcise de la puissance romaine; le nom
de Csar seul parvint jusqu' lui. Il vit btir, en Galile ou aux
environs, Tibriade, Juliade, Diocsare, Gsare, ouvrages pompeux des
Hrodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques,  prouver
leur admiration pour la civilisation romaine et leur dvouement envers
les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
sort, servent aujourd'hui, bizarrement altrs,  dsigner de misrables
hameaux de Bdouins. Il vit aussi probablement Sbaste, oeuvre d'Hrode
le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a t
apporte l toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'
monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrive en Jude par
chargements, ces centaines de colonnes, toutes du mme diamtre,
ornement de quelque insipide rue de Rivoli, voil ce qu'il appelait
les royaumes du monde et toute leur gloire. Mais ce luxe de commande,
cet art administratif et officiel lui dplaisaient. Ce qu'il aimait,
c'taient ses villages galilens, mlanges confus de cabanes, d'aires et
de pressoirs taills dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
d'oliviers. Il resta toujours prs de la nature. La cour des rois lui
apparat comme un lieu o les gens ont de beaux habits[140]. Les
charmantes impossibilits dont fourmillent ses paraboles, quand il met
en scne les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conut
jamais la socit aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
le monde  travers le prisme de sa navet.

Encore moins connut-il l'ide nouvelle, cre par la science grecque,
base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
confirme, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la nave croyance
des vieux ges attribuait le gouvernement de l'univers. Prs d'un sicle
avant lui, Lucrce avait exprim d'une faon admirable l'inflexibilit
du rgime gnral de la nature. La ngation du miracle, cette ide que
tout se produit dans le monde par des lois o l'intervention personnelle
d'tres suprieurs n'a aucune part, tait de droit commun dans les
grandes coles de tous les pays qui avaient reu la science grecque.
Peut-tre mme Babylone et la Perse n'y taient-elles pas trangres.
Jsus ne sut rien de ce progrs. Quoique n  une poque o le principe
de la science positive tait dj proclam, il vcut en plein
surnaturel. Jamais peut-tre les Juifs n'avaient t plus possds de la
soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
intellectuel, et qui avait reu une ducation trs-complte, ne possde
qu'une science chimrique et de mauvais aloi.

Jsus ne diffrait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
au diable, qu'il envisageait comme une sorte de gnie du mal[142], et il
s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses taient
l'effet de dmons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
merveilleux n'tait pas pour lui l'exceptionnel; c'tait l'tat normal.
La notion du surnaturel, avec ses impossibilits, n'apparat que le jour
o nat la science exprimentale de la nature. L'homme tranger  toute
ide de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
arrte la maladie et la mort mme, ne trouve dans le miracle rien
d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
rsultat de volonts libres de la divinit. Cet tat intellectuel fut
toujours celui de Jsus. Mais dans sa grande me, une telle croyance
produisait des effets tout opposs  ceux o arrivait le vulgaire. Chez
le vulgaire, la foi  l'action particulire de Dieu amenait une
crdulit niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait 
une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et  une
croyance exagre dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
dfaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
temps une force dont aucun individu n'a dispos avant lui ni depuis.

De bonne heure, son caractre  part se rvla. La lgende se plat  le
montrer ds son enfance en rvolte contre l'autorit paternelle et
sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sr, au
moins, que les relations de parent furent peu de chose pour lui. Sa
famille ne semble pas l'avoir aim[144], et, par moments, on le trouve
dur pour elle[145]. Jsus, comme tous les hommes exclusivement
proccups d'une ide, arrivait  tenir peu de compte des liens du sang.
Le lien de l'ide est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
Voil ma mre et mes frres, disait-il en tendant la main vers ses
disciples; celui qui fait la volont de mon Pre, voil mon frre et ma
soeur. Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
femme, passant prs de lui, s'cria, dit-on: Heureux le ventre qui t'a
port et les seins que tu as sucs!--Heureux plutt, rpondit-il[146],
celui qui coute la parole de Dieu et qui la met en pratique! Bientt,
dans sa hardie rvolte contre la nature, il devait aller plus loin
encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'me et de coeur que pour l'ide
qui se prsentait  lui comme la forme absolue du bien et du vrai.


NOTES:

[122] Jean, VIII, 6.

[123] _Testam. des douze Patr_. Lvi, 6.

[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.

[125] Traductions et commentaires juifs, de l'poque talmudique.

[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.

[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.

[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jrusalem, _Megilla_,
halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
_Megilla_, 8 _b_ et suiv.

[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
L'expression [Greek:  patrios phn], dans les crivains de ce temps,
dsigne toujours le dialecte smitique qu'on parlait en Palestine (II
Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
Josphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
base aux vangiles synoptiques ont t crits en ce dialecte smitique.
Il en fut de mme pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
ad calcem, etc.). Enfin, la chrtient directement issue du premier
mouvement galilen (Nazarens, _bionim_, etc.), laquelle se continua
longtemps dans la Batane et le Hauran, parlait un dialecte smitique
(Eusbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chba]; Epiph.,
_Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jrme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
adv. Pelag_., III, 2).

[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
IV, 10 et suiv.

[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.

[132] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1.

[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.

[134] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1; Talmud de Babylone,
_Menachoth_, 99 _b_.

[135] Les _Thrapeutes_ de Philon sont une branche d'Essniens. Leur nom
mme parat n'tre qu'une traduction grecque de celui des _Essniens_
([Greek: Essaioi], _asaya_, mdecins). Cf. Philon, _De Vila
contempl_., init.

[136] Voir surtout les traits _Quis rerum divinarum hres sit_ et _De
Philanthropia_ de Philon.

[137] _Pirk Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, 1;
Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
_Joma_, 35 _b_.

[138] La lgende de Daniel tait dj forme au VIIe sicle avant J.-C.
(zchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
lgende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivit de Babylone.

[139] _Epist. Jud_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
douze Patr_., Simon, 5; Lvi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
Nephtali, 4. Le Livre d'Hnoch forme encore une partie intgrante de
la Bible thiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
thiopienne, il est compos de pices de diffrentes dates, dont les
plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
pices ont de l'analogie avec les discours de Jsus. Comparez les ch.
XCVI-XCIX  Luc, VI, 24 et suiv.

[140] Matth., XI, 8.

[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.

[142] Matth., VI, 13.

[143] Luc, II, 42 et suiv. Les vangiles apocryphes sont pleins de
pareilles histoires pousses au grotesque.

[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
ci-dessous, p. 153, note 6.

[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; vang.
selon les Hbreux, dans saint Jrme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.

[146] Luc, XI, 27 et suiv.




CHAPITRE IV

ORDRE D'IDES AU SEIN DUQUEL SE DVELOPPA JSUS.


Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phnomnes de
la cration primitive, parce que le feu qui la pntrait s'est teint;
ainsi les explications rflchies ont toujours quelque chose
d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procds
d'induction aux rvolutions des poques cratrices qui ont dcid du
sort de l'humanit. Jsus vcut  un de ces moments o la partie de la
vie publique se joue avec franchise, o l'enjeu de l'activit humaine
est pouss au centuple. Tout grand rle, alors, entrane la mort; car de
tels mouvements supposent une libert et une absence de mesures
prventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux poques hroques de
l'activit humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
mchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
forment des armes opposes. On arrive par l'chafaud  l'apothose; les
caractres ont des traits accuss, qui les gravent comme des types
ternels dans la mmoire des hommes. En dehors de la Rvolution
franaise, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui o se
forma Jsus  dvelopper ces forces caches que l'humanit tient comme
en rserve, et qu'elle ne laisse voir qu' ses jours de fivre et de
pril.

Si le gouvernement du monde tait un problme spculatif, et que le plus
grand philosophe ft l'homme le mieux dsign pour dire  ses semblables
ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la rflexion que
sortiraient ces grandes rgles morales et dogmatiques qu'on appelle des
religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
akya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas t des
mtaphysiciens. Le bouddhisme lui-mme, qui est bien sorti de la pense
pure, a conquis une moiti de l'Asie pour des motifs tout politiques et
moraux. Quant aux religions smitiques, elles sont aussi peu
philosophiques qu'il est possible. Mose et Mahomet n'ont pas t des
spculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
 leurs compatriotes,  leurs contemporains, qu'ils ont domin
l'humanit. Jsus, de mme, ne fut pas un thologien, un philosophe
ayant un systme plus ou moins bien compos. Pour tre disciple de
Jsus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher  lui,
l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
lui. L'cueil des subtilits mtaphysiques, contre lequel le
christianisme alla heurter ds le IIIe sicle, ne fut nullement pos par
le fondateur. Jsus n'eut ni dogmes, ni systme, mais une rsolution
personnelle fixe, qui, ayant dpass en intensit toute autre volont
cre, dirige encore  l'heure qu'il est les destines de l'humanit.

Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivit de Babylone jusqu'au
moyen ge, d'tre toujours dans une situation trs-tendue. Voil
pourquoi les dpositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
priode, semblent crire sous l'action d'une fivre intense, qui les met
sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problme de l'avenir et de
sa destine avec un courage plus dsespr, plus dcid  se porter aux
extrmes. Ne sparant pas le sort de l'humanit de celui de leur petite
race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
thorie gnrale de la marche de notre espce. La Grce, toujours
renferme en elle-mme, et uniquement attentive  ses querelles de
petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'poque
romaine, on chercherait vainement chez elle un systme gnral de
philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanit. Le juif, au
contraire, grce  une espce de sens prophtique qui rend par moments
le smite merveilleusement apte  voir les grandes lignes de l'avenir, a
fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-tre doit-il un peu de cet
esprit  la Perse. La Perse, depuis une poque ancienne, conut
l'histoire du monde comme une srie d'volutions,  chacune desquelles
prside un prophte. Chaque prophte a son _hazar_, ou rgne de mille
ans (chiliasme), et de ces ges successifs, analogues aux millions de
sicles dvolus  chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
vnements qui prparent le rgne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
cercle des chiliasmes sera puis, viendra le paradis dfinitif. Les
hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
Mais cet avnement sera prcd de terribles calamits. Dahak (le Satan
de la Perse) rompra les fers qui l'enchanent et s'abattra sur le monde.
Deux prophtes viendront consoler les hommes et prparer le grand
avnement[147]. Ces ides couraient le monde et pntraient jusqu'
Rome, o elles inspiraient un cycle de pomes prophtiques, dont les
ides fondamentales taient la division de l'histoire de l'humanit en
priodes, la succession des dieux rpondant  ces priodes, un complet
renouvellement du monde, et l'avnement final d'un ge d'or[148]. Le
livre de Daniel, le livre d'Hnoch, certaines parties des livres
sibyllins[149], sont l'expression juive de la mme thorie. Certes il
s'en faut que ces penses fussent celles de tous. Elles ne furent
d'abord embrasses que par quelques personnes  l'imagination vive et
portes vers les doctrines trangres. L'auteur troit et sec du livre
d'Esther n'a jamais pens au reste du monde que pour le ddaigner et lui
vouloir du mal[150]. L'picurien dsabus qui a crit l'Ecclsiaste
pense si peu  l'avenir qu'il trouve mme inutile de travailler pour
ses enfants; aux yeux de ce clibataire goste, le dernier mot de la
sagesse est de placer son bien  fonds perdu[151]. Mais les grandes
choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorit. Avec ses
normes dfauts, dur, goste, moqueur, cruel, troit, subtil, sophiste,
le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
d'enthousiasme dsintress dont parle l'histoire. L'opposition fait
toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
ceux qu'elle met  mort. Socrate a fait la gloire d'Athnes, qui n'a pas
jug pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jsus a t la
gloire du peuple d'Isral, qui l'a crucifi.

Un gigantesque rve poursuivait depuis des sicles le peuple juif, et le
rajeunissait sans cesse dans sa dcrpitude. trangre  la thorie des
rcompenses individuelles, que la Grce a rpandue sous le nom
d'immortalit de l'me, la Jude avait concentr sur son avenir national
toute sa puissance d'amour et de dsir. Elle crut avoir les promesses
divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amre ralit qui,  partir
du IXe sicle avant notre re, donnait de plus en plus le royaume du
monde  la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
sur les alliances d'ides les plus impossibles, essaya les volte-faces
les plus tranges. Avant la captivit, quand tout l'avenir terrestre de
la nation se fut vanoui par la sparation des tribus du nord, on rva
la restauration de la maison de David, la rconciliation des deux
fractions du peuple, le triomphe de la thocratie et du culte de Jhovah
sur les cultes idoltres. A l'poque de la captivit, un pote plein
d'harmonie vit la splendeur d'une Jrusalem future, dont les peuples et
les les lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
qu'on et dit qu'un rayon des regards de Jsus l'et pntr  une
distance de six sicles[152].

La victoire de Cyrus sembla quelque temps raliser tout ce qu'on avait
espr. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jhovah se
crurent frres. La Perse tait arrive, en bannissant les _dvas_
multiples et en les transformant en dmons (_divs_),  tirer des
vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
de monothisme. Le ton prophtique de plusieurs des enseignements de
l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Ose et
d'Isae. Isral se reposa sous les Achmnides[153], et, sous Xerxs
(Assurus), se fit redouter des Iraniens eux-mmes. Mais l'entre
triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
Asie le rejeta dans ses rves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
complet, une rvolution prenant le globe  ses racines et l'branlant de
fond en comble, pour satisfaire l'norme besoin de vengeance
qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supriorit et la vue de ses
humiliations[154].

Si Isral avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en
deux parts, le corps et l'me, et trouve tout naturel que, pendant que
le corps pourrit, l'me survive, cet accs de rage et d'nergique
protestation n'aurait pas eu sa raison d'tre. Mais une telle doctrine,
sortie de la philosophie grecque, n'tait pas dans les traditions de
l'esprit juif. Les anciens crits hbreux ne renferment aucune trace de
rmunrations ou de peines futures. Tandis que l'ide de la solidarit
de la tribu exista, il tait naturel qu'on ne songet pas  une stricte
rtribution selon les mrites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux
qui tombait  une poque d'impit; il subissait comme les autres les
malheurs publics, suite de l'impit gnrale. Cette doctrine, lgue
par les sages de l'poque patriarcale, aboutissait chaque jour 
d'insoutenables contradictions. Dj du temps de Job, elle tait fort
branle; les vieillards de Thman qui la professaient taient des
hommes arrirs, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,
ose mettre ds son premier mot cette pense essentiellement
rvolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec
les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
principe thmanite et mosaste devenait plus intolrable encore[156].
Jamais Isral n'avait t plus fidle  la Loi, et pourtant on avait
subi l'atroce perscution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhteur,
habitu  rpter de vieilles phrases dnues de sens, pour oser
prtendre que ces malheurs venaient des infidlits du peuple[157].
Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces hroques Macchabes,
cette mre avec ses sept fils, Jhovah les oubliera ternellement, les
abandonnera  la pourriture de la fosse[158]? Un sadducen incrdule et
mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle consquence; un
sage consomm, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il
ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la rcompense,
qu'il faut tre vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne
pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
l'immortalit philosophique, se reprsentrent les justes vivant dans la
mmoire de Dieu, glorieux  jamais dans le souvenir des hommes, jugeant
l'impie qui les a perscuts[160]. Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
sont connus de Dieu[161], voil leur rcompense. D'autres, les
Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la rsurrection[162]. Les
justes revivront pour participer au rgne messianique. Ils revivront
dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;
ils assisteront au triomphe de leurs ides et  l'humiliation de leurs
ennemis.

On ne trouve chez l'ancien peuple d'Isral que des traces tout  fait
indcises de ce dogme fondamental. Le Sadducen, qui n'y croyait pas,
tait, en ralit, fidle  la vieille doctrine juive; c'tait le
pharisien, partisan de la rsurrection, qui tait le novateur. Mais en
religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
marche, c'est lui qui tire les consquences. La rsurrection, ide
totalement diffrente de l'immortalit de l'me, sortait d'ailleurs
trs-naturellement des doctrines antrieures et de la situation du
peuple. Peut-tre la Perse en fournit-elle aussi quelques lments[163].
En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine
d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces thories
apocalyptiques qui, sans tre des articles de foi (le sanhdrin
orthodoxe de Jrusalem ne semble pas les avoir adoptes), couraient dans
toutes les imaginations et produisaient d'un bout  l'autre du monde
juif une fermentation extrme. L'absence totale de rigueur dogmatique
faisait que des notions fort contradictoires pouvaient tre admises  la
fois, mme sur un point aussi capital. Tantt le juste devait attendre
la rsurrection[164]; tantt il tait reu ds le moment de sa mort dans
le sein d'Abraham[165]. Tantt la rsurrection tait gnrale[166],
tantt rserve aux seuls fidles[167]. Tantt elle supposait une terre
renouvele et une nouvelle Jrusalem; tantt elle impliquait un
anantissement pralable de l'univers.

Jsus, ds qu'il eut une pense, entra dans la brlante atmosphre que
craient en Palestine les ides que nous venons d'exposer. Ces ides ne
s'enseignaient  aucune cole; mais elles taient dans l'air, et son me
en fut de bonne heure pntre. Nos hsitations, nos doutes ne
l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, o nul
homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
destine, peut-tre frivole, Jsus s'y est assis vingt fois sans un
doute. Dlivr de l'gosme, source de nos tristesses, qui nous fait
rechercher avec pret un intrt d'outre-tombe  la vertu, il ne pensa
qu' son oeuvre,  sa race, a l'humanit. Ces montagnes, cette mer, ce
ciel d'azur, ces hautes plaines  l'horizon, furent pour lui non la
vision mlancolique d'une me qui interroge la nature sur son sort, mais
le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
ciel nouveau.

Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux vnements politiques de
son temps, et il en tait probablement mal inform. La dynastie des
Hrodes vivait dans un monde si diffrent du sien, qu'il ne la connut
sans doute que de nom. Le grand Hrode mourut vers l'anne mme o il
naquit, laissant des souvenirs imprissables, des monuments qui devaient
forcer la postrit la plus malveillante d'associer son nom  celui de
Salomon, et nanmoins une oeuvre inacheve, impossible  continuer.
Ambitieux profane, gar dans un ddale de luttes religieuses, cet
astucieux Idumen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,
dnus de moralit, au milieu de fanatiques passionns. Mais son ide
d'un royaume profane d'Isral, lors mme qu'elle n'et pas t un
anachronisme dans l'tat du monde o il la conut, aurait chou, comme
le projet semblable que forma Salomon, contre les difficults venant du
caractre mme de la nation. Ses trois fils ne furent que des
lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
domination anglaise. Antipater ou Antipas, ttrarque de la Galile et de
la Pre, dont Jsus fut le sujet durant toute sa vie, tait un prince
paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibre[169], trop souvent
gar par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hrodiade[170].
Philippe, ttrarque de la Gaulonitide et de la Batane, sur les terres
duquel Jsus fit de frquents voyages, tait un beaucoup meilleur
souverain[171]. Quant  Archlas, ethnarque de Jrusalem, Jsus ne put
le connatre. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans
caractre, parfois violent, fut dpos par Auguste[172]. La dernire
trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jrusalem. Runie  la
Samarie et  l'Idume, la Jude forma une sorte d'annexe de la province
de Syrie, o le snateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage
consulaire fort connu[173], tait lgat imprial. Une srie de
procurateurs romains, subordonns pour les grandes questions au lgat
imprial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valrius
Gratus, et enfin (l'an 26 de notre re), Pontius Pilatus, s'y
succdent[174], sans cesse occups  teindre le volcan qui faisait
ruption sous leurs pieds.

De continuelles sditions excites par les zlateurs du mosasme ne
cessrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jrusalem[175]. La
mort des sditieux tait assure; mais la mort, quand il s'agissait de
l'intgrit de la Loi, tait recherche avec avidit. Renverser les
aigles, dtruire les ouvrages d'art levs par les Hrodes, et o les
rglements mosaques n'taient pas toujours respects[176], s'insurger
contre les cussons votifs dresss par les procurateurs, et dont les
inscriptions paraissaient entaches d'idoltrie[177], taient de
perptuelles tentations pour des fanatiques parvenus  ce degr
d'exaltation qui te tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphe,
Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort clbres,
formrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre tabli, qui
se continua aprs leur supplice[178]. Les Samaritains taient agits de
mouvements du mme genre[179]. Il semble que la Loi n'et jamais compt
plus de sectateurs passionns qu'au moment o vivait dj celui qui, de
la pleine autorit de son gnie et de sa grande me, allait l'abroger.
Les Zlotes (_Kenam_) ou Sicaires, assassins pieux, qui
s'imposaient pour tche de tuer quiconque manquait devant eux  la Loi,
commenaient  paratre[180]. Des reprsentants d'un tout autre esprit,
des thaumaturges, considrs comme des espces de personnes divines,
trouvaient crance, par suite du besoin imprieux que le sicle
prouvait de surnaturel et de divin[181].

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jsus fut celui de
Juda le Gaulonite ou le Galilen. De toutes les sujtions auxquelles
taient exposs les pays nouvellement conquis par Rome, le cens tait la
plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui tonne toujours les peuples peu
habitus aux charges des grandes administrations centrales, tait
particulirement odieuse aux Juifs. Dj, sous David, nous voyons un
recensement provoquer de violentes rcriminations et les menaces des
prophtes[183]. Le cens, en effet, tait la base de l'impt; or l'impt,
dans les ides de la pure thocratie, tait presque une impit. Dieu
tant le seul matre que l'homme doive reconnatre, payer la dme  un
souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre  la place de Dieu.
Compltement trangre  l'ide de l'tat, la thocratie juive ne
faisait en cela que tirer sa dernire consquence, la ngation de la
socit civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques
passait pour de l'argent vol[184]. Le recensement ordonn par Quirinius
(an 6 de l're chrtienne) rveilla puissamment ces ides et causa une
grande fermentation. Un mouvement clata dans les provinces du nord. Un
certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
Tibriade, et un pharisien nomm Sadok se firent, en niant la lgitimit
de l'impt, une cole nombreuse, qui aboutit bientt  une rvolte
ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'cole taient qu'on ne doit
appeler personne matre, ce titre appartenant  Dieu seul, et que la
libert vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres
principes, que Josphe, toujours attentif  ne pas compromettre ses
coreligionnaires, passe  dessein sous silence; car on ne comprendrait
pas que pour une ide aussi simple, l'historien juif lui donnt une
place parmi les philosophes de sa nation et le regardt comme le
fondateur d'une quatrime cole, parallle  celles des Pharisiens, des
Sadducens, des Essniens. Juda fut videmment le chef d'une secte
galilenne, proccupe de messianisme, et qui aboutit  un mouvement
politique. Le procurateur Coponius crasa la sdition du Gaulonite; mais
l'cole subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,
fils du fondateur, et d'un certain lazar, son parent, on la retrouve
fort active dans les dernires luttes des Juifs contre les Romains[186].
Jsus vit peut-tre ce Juda, qui conut la rvolution juive d'une faon
si diffrente de la sienne; il connut en tout cas son cole, et ce fut
probablement par raction contre son erreur qu'il pronona l'axiome sur
le denier de Csar. Le sage Jsus, loign de toute sdition, profita de
la faute de son devancier, et rva un autre royaume et une autre
dlivrance.

La Galile tait de la sorte une vaste fournaise, o s'agitaient en
bullition les lments les plus divers[187]. Un mpris extraordinaire
de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'apptit de la mort fut la
consquence de ces agitations[188]. L'exprience ne compte pour rien
dans les grands mouvements fanatiques. L'Algrie, aux premiers temps de
l'occupation franaise, voyait se lever, chaque printemps, des inspirs,
qui se dclaraient invulnrables et envoys de Dieu pour chasser les
infidles; l'anne suivante, leur mort tait oublie, et leur successeur
ne trouvait pas une moindre foi. Trs-dure par un ct, la domination
romaine, peu tracassire encore, permettait beaucoup de libert. Ces
grandes dominations brutales, terribles dans la rpression, n'taient
pas souponneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme 
garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour o elles croyaient
devoir svir. Dans sa carrire vagabonde, on ne voit pas que Jsus ait
t une seule fois gn par la police. Une telle libert, et par-dessus
tout le bonheur qu'avait la Galile d'tre beaucoup moins resserre dans
les liens du pdantisme pharisaque, donnaient  cette contre une
vraie supriorit sur Jrusalem. La rvolution, ou en d'autres termes le
messianisme, y faisait travailler toutes les ttes. On se croyait  la
veille de voir apparatre la grande rnovation; l'criture torture en
des sens divers servait d'aliment aux plus colossales esprances. A
chaque ligne des simples crits de l'Ancien Testament, on voyait
l'assurance et en quelque sorte le programme du rgne futur qui devait
apporter la paix aux justes et sceller  jamais l'oeuvre de Dieu.

De tout temps, cette division en deux parties opposes d'intrt et
d'esprit avait t pour la nation hbraque un principe de fcondit
dans l'ordre moral. Tout peuple appel  de hautes destines doit tre
un petit monde complet, renfermant dans son sein les ples opposs. La
Grce offrait  quelques lieues de distance Sparte et Athnes, les deux
antipodes pour un observateur superficiel, en ralit soeurs rivales,
ncessaires l'une  l'autre. Il en fut de mme de la Jude. Moins
brillant en un sens que le dveloppement de Jrusalem, celui du nord fut
en somme bien plus fcond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif
taient toujours venues de l. Une absence complte du sentiment de la
nature, aboutissant  quelque chose de sec, d'troit, de farouche, a
frapp toutes les oeuvres purement hirosolymites d'un caractre
grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
solennels, ses insipides canonistes, ses dvots hypocrites et
atrabilaires, Jrusalem n'et pas conquis l'humanit. Le nord a donn au
monde la nave Sulamite, l'humble Chananenne, la passionne Madeleine,
le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
christianisme; Jrusalem, au contraire, est la vraie patrie du judasme
obstin qui, fond par les pharisiens, fix par le Talmud, a travers le
moyen ge et est venu jusqu' nous.

Une nature ravissante contribuait  former cet esprit beaucoup moins
austre, moins prement monothiste, si j'ose le dire, qui imprimait 
tous les rves de la Galile un tour idyllique et charmant. Le plus
triste pays du monde est peut-tre la rgion voisine de Jrusalem. La
Galile, au contraire, tait un pays trs-vert, trs-ombrag,
trs-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du
bien-aim[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne
est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
animaux y sont petits, mais d'une douceur extrme. Des tourterelles
sveltes et vives, des merles bleus si lgers qu'ils posent sur une herbe
sans la faire plier, des alouettes huppes, qui viennent presque se
mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont
l'oeil est vif et doux, des cigognes  l'air pudique et grave,
dpouillant toute timidit, se laissent approcher de trs-prs par
l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
se dploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes penses.
Jsus semble les avoir particulirement aimes. Les actes les plus
importants de sa carrire divine se passent sur les montagnes; c'est l
qu'il tait le mieux inspir[190]; c'est l qu'il avait avec les anciens
prophtes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses
disciples dj transfigur[191].

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'norme appauvrissement
que l'islamisme a opr dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
o tout ce que l'homme n'a pu dtruire respire encore l'abandon, la
douceur, la tendresse, surabondait,  l'poque de Jsus, de bien-tre et
de gaiet. Les Galilens passaient pour nergiques, braves et
laborieux[192]. Si l'on excepte Tibriade, btie par Antipas en
l'honneur de Tibre (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galile
n'avait pas de grandes villes. Le pays tait nanmoins fort peupl,
couvert de petites villes et de gros villages, cultiv avec art dans
toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne
splendeur, on sent un peuple agricole, nullement dou pour l'art, peu
soucieux de luxe, indiffrent aux beauts de la forme, exclusivement
idaliste. La campagne abondait en eaux fraches et en fruits; les
grosses fermes taient ombrages de vignes et de figuiers; les jardins
taient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin
tait excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent
encore  Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et
facilement satisfaite n'aboutissait pas  l'pais matrialisme de notre
paysan,  la grosse joie d'une Normandie plantureuse,  la pesante
gaiet des Flamands. Elle se spiritualisait en rves thrs, en une
sorte de mysticisme potique confondant le ciel et la terre. Laissez
l'austre Jean-Baptiste dans son dsert de Jude, prcher la pnitence,
tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
Pourquoi les compagnons de l'poux jeneraient-ils pendant que l'poux
est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volont?

Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une
dlicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le
bon Zache appels  ses festins, les fondateurs du royaume du ciel
comme un cortge de paranymphes: voil ce que la Galile a os, ce
qu'elle a fait accepter. La Grce a trac de la vie humaine par la
sculpture et la posie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds
fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
excellents, la langue exquise et raffine. Mais la Galile a cr 
l'tat d'imagination populaire le plus sublime idal; car derrire son
idylle s'agite le sort de l'humanit, et la lumire qui claire son
tableau est le soleil du royaume de Dieu.

Jsus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Ds son enfance, il
fit presque annuellement le voyage de Jrusalem pour les ftes[197]. Le
plerinage tait pour les Juifs provinciaux une solennit pleine de
douceur. Des sries entires de psaumes taient consacres  chanter le
bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au
printemps,  travers les collines et les valles, tous ayant en
perspective les splendeurs de Jrusalem, les terreurs des parvis sacrs,
la joie pour des frres de demeurer ensemble[199]. La route que Jsus
suivait d'ordinaire dans ces voyages tait celle que l'on suit
aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem  Jrusalem elle est
fort svre. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Bthel,
prs desquels on passe, tient l'me en veil. _Ain-el-Harami,_ la
dernire tape[201], est un lieu mlancolique et charmant, et peu
d'impressions galent celle qu'on prouve en s'y tablissant pour le
campement du soir. La valle est troite et sombre; une eau noire sort
des rochers percs de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je
crois, la Valle des pleurs, ou des eaux suintantes, chante comme une
des stations du chemin dans le dlicieux psaume [202], et devenue, pour
le mysticisme doux et triste du moyen ge, l'emblme de la vie. Le
lendemain, de bonne heure, on sera  Jrusalem; une telle attente,
aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soire courte et le
sommeil lger.

Ces voyages, o la nation runie se communiquait ses ides, et qui
taient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jsus
en contact avec l'me de son peuple, et sans doute lui inspiraient dj
une vive antipathie pour les dfauts des reprsentants officiels du
judasme. On veut que de bonne heure le dsert ait t pour lui une
autre cole et qu'il y ait fait de longs sjours[203]. Mais le Dieu
qu'il trouvait l n'tait pas le sien. C'tait tout au plus le Dieu de
Job, svre et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'tait
Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chre Galile,
et retrouvait son Pre cleste, au milieu des vertes collines et des
claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'me
joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut
d'Isral.


NOTES:

[147] _Yana_, XIII, 24; Thopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, 
47; _Minokhired_, passage publi dans la _Zeitschrift der deutschen
morgenlndischen Gesellschaft_, I, p. 263.

[148] Virg., gl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette glogue; Nigidius,
cit par Servius, sur le v. 10.

[149] Livre III, 97-817.

[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties
apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.

[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;
VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.

[152] Isae, LX, etc.

[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement  cette
dynastie.

[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,
II_, p. 147 et suiv.

[155] Job, XXXIII, 9.

[156] Il est cependant remarquable que Jsus, fils de Sirach, s'y tient
strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,
9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout oppos (IV, I,
texte grec).

[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); ptre apocryphe de Baruch (Fabricius,
_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).

[158] _II Macch._, VII.

[159] _Pirk Aboth_, I, 3.

[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribu  Josphe,
8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier
trait ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rmunration
personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,
l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui
s'attachera  leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.
XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.

[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.

[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.

[163] Thopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.
XXXI. Les traces du dogme de la rsurrection dans l'Avesta sont fort
douteuses.

[164] Jean, XI, 24.

[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.

[166] Dan., XII, 2.

[167] _Il Macch._ VII, 14.

[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.

[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.

[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.

[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.

[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.

[173] Orelli, _Inscr. lat_., n 3693; Henzen, _Suppl._, n 7041; _Fasti
prnestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,
314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore indits],  l'anne
742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,
referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,
XII, vi, 5.

[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.

[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I
et II.

[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hnoch, XCVII, 13-14.

[177] Philon, _Leg. ad Caum_,  38.

[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.

[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.

[180] Mischna, _Sanhdrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV
et suiv.

[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le
Magicien tait dj clbre au temps de Jsus.

[182] Discours de Claude,  Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.
ant. de Lyon_, p. 136.

[183] II Sam., XXIV.

[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.

[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,
37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
Theudas; mais c'est l un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
l'an 44 de l're chrtienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).

[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.

[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galilen de Juda, fils d'zchias, ne
parat pas avoir eu un caractre religieux; peut-tre, cependant, ce
caractre a-t-il t dissimul par Josphe (_Ant_., XVII, x, 3).

[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.

[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible tat o le pays est rduit,
surtout prs du lac de Tibriade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
maintenant brls, ont t autrefois des paradis terrestres. Les bains
de Tibriade, qui sont aujourd'hui un affreux sjour, ont t autrefois
le plus bel endroit de la Galile (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josphe
_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
Gnsareth, o il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
cinquante ans par consquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
la Galile couverte de plantations dlicieuses, et compare sa fertilit
 celle de l'gypte (_Itin.,_  5).

[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.

[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
suiv.

[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.

[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.

[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.

[195] On peut se les figurer d'aprs quelques enclos des environs de
Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes mtairies
s'est encore bien conserv dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
ustensiles taills dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
etc.), se retrouve du reste  chaque pas.

[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
II, 3 et suiv.

[197] Luc, II, 41.

[198] Luc, II, 42-44.

[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
CXXXII).

[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les plerins venaient
par la Pre pour viter la Samarie, o ils couraient des dangers.
Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.

[201] Selon Josphe _(Vita,_ 82), la route tait de trois jours. Mais
l'tape de Sichem  Jrusalem devait d'ordinaire tre coupe en deux.

[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.

[203] Luc, IV, 42; V, 16.




CHAPITRE V.

PREMIERS APHORISMES DE JSUS.--SES IDES D'UN DIEU PRE ET D'UNE
RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.


Joseph mourut avant que son fils ft arriv  aucun rle public. Marie
resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
homonymes, tait le plus souvent appel fils de Marie[204]. Il semble
que, devenue par la mort de son mari trangre  Nazareth, elle se
retira  Cana[205], dont elle pouvait tre originaire. Cana[206] tait
une petite ville  deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
moins grandiose qu' Nazareth, s'tend sur toute la plaine et est borne
de la manire la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
collines de Sphoris.

Jsus parat avoir fait quelque temps sa rsidence en ce lieu. L se
passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
clats[208].

Il exerait le mtier de son pre, qui tait celui de charpentier[209].
Ce n'tait pas l une circonstance humiliante ou fcheuse. La coutume
juive exigeait que l'homme vou aux travaux intellectuels apprt un
tat. Les docteurs les plus clbres avaient des mtiers[210]; c'est
ainsi que saint Paul, dont l'ducation avait t si soigne, tait
fabricant de tentes[211]. Jsus ne se maria point. Toute sa puissance
d'aimer se porta sur ce qu'il considrait comme sa vocation cleste. Le
sentiment extrmement dlicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
ne se spara point du dvouement exclusif qu'il avait pour son ide. Il
traita en soeurs, comme Franois d'Assise et Franois de Sales, les
femmes qui s'prenaient de la mme oeuvre que lui; il eut ses sainte
Claire, ses Franoise de Chantal. Seulement il est probable que
celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aim
qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures trs-leves,
la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
vague posie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite quivoque
s'expliquent de mme par la passion qui l'attachait  la gloire de son
Pre, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
cratures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pense
de Jsus durant cette priode obscure de sa vie? Par quelles mditations
dbuta-t-il dans la carrire prophtique? On l'ignore, son histoire nous
tant parvenue  l'tat de rcits pars et sans chronologie exacte. Mais
le dveloppement des produits vivants est partout le mme, et il n'est
pas douteux que la croissance d'une personnalit aussi puissante que
celle de Jsus n'ait obi  des lois trs-rigoureuses. Une haute notion
de la divinit, qu'il ne dut pas au judasme, et qui semble avoir t
de toutes pices la cration de sa grande me, fut en quelque sorte le
principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
ides qui nous sont familires et  ces discussions o s'usent les
petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la pit de Jsus, il
faut faire abstraction de ce qui s'est plac entre l'vangile et nous.
Disme et panthisme sont devenus les deux ples de la thologie. Les
chtives discussions de la scolastique, la scheresse d'esprit de
Descartes, l'irrligion profonde du XVIIIe sicle, en rapetissant Dieu,
et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
pas lui, ont touff au sein du rationalisme moderne tout sentiment
fcond de la divinit. Si Dieu, en effet, est un tre dtermin hors de
nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
est un visionnaire, et comme les sciences physiques et physiologiques
nous ont montr que toute vision surnaturelle est une illusion, le
diste un peu consquent se trouve dans l'impossibilit de comprendre
les grandes croyances du pass. Le panthisme, d'un autre ct, en
supprimant la personnalit divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
compris Dieu, akya-Mouni, Platon, saint Paul, saint Franois d'Assise,
saint Augustin,  quelques heures de sa mobile vie, taient-ils distes
ou panthistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
physiques et mtaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laisss
indiffrents. Ils sentaient le divin en eux-mmes. Au premier rang de
cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jsus. Jsus
n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme  quelqu'un hors de lui;
Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
dit de son Pre. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
de tonnerre et de buisson ardent comme Mose, de tempte rvlatrice
comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de gnie familier comme
Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
d'une sainte Thrse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
soufi se proclamant identique  Dieu est aussi tout autre chose. Jsus
n'nonce pas un moment l'ide sacrilge qu'il soit Dieu. Il se croit en
rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
conscience de Dieu qui ait exist au sein de l'humanit a t celle de
Jsus.

On comprend, d'un autre ct, que Jsus, partant d'une telle disposition
d'me, ne sera nullement un philosophe spculatif comme akya-Mouni.
Rien n'est plus loin de la thologie scolastique que l'vangile.[214]
Les spculations des Pres grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
autre esprit. Dieu conu immdiatement comme Pre, voil toute la
thologie de Jsus. Et cela n'tait pas chez lui un principe thorique,
une doctrine plus ou moins prouve et qu'il cherchait  inculquer aux
autres. Il ne faisait  ses disciples aucun raisonnement;[215] il
n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prchait pas ses
opinions, il se prchait lui-mme. Souvent des mes trs-grandes et
trs-dsintresses prsentent, associ  beaucoup d'lvation, ce
caractre de perptuelle attention  elles-mmes et d'extrme
susceptibilit personnelle, qui en gnral est le propre des
femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
perptuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
s'imposer aux autres; notre rserve, notre respect de l'opinion
d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait tre leur
fait. Cette personnalit exalte n'est pas l'gosme; car de tels
hommes, possds de leur ide, donnent leur vie de grand coeur pour
sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
embrass, pousse  sa dernire limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le rsultat. Le
fou ctoie ici l'homme inspir; seulement le fou ne russit jamais. Il
n'a pas t donn jusqu'ici  l'garement d'esprit d'agir d'une faon
srieuse sur la marche de l'humanit. Jsus n'arriva pas sans doute du
premier coup  cette haute affirmation de lui-mme. Mais il est probable
que, ds ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
d'un fils avec son pre. L est son grand acte d'originalit; en cela il
n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
compris cette dlicieuse thologie d'amour. Le Dieu de Jsus n'est pas
ce matre fatal qui nous tue quand il lui plat, nous damne quand il lui
plat, nous sauve quand il lui plat. Le Dieu de Jsus est Notre Pre.
On l'entend en coutant un souffle lger qui crie en nous, Pre.[218]
Le Dieu de Jsus n'est pas le despote partial qui a choisi Isral pour
son peuple et le protge envers et contre tous. C'est le Dieu de
l'humanit. Jsus ne sera pas un patriote comme les Macchabes, un
thocrate comme Juda le Gaulonite. S'levant hardiment au-dessus des
prjugs de sa nation, il tablira l'universelle paternit de Dieu. Le
Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutt que de donner  un autre
qu' Dieu le nom de matre; Jsus laisse ce nom  qui veut le prendre,
et rserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
terre, pour lui reprsentants de la force, un respect plein d'ironie, il
fonde la consolation suprme, le recours au Pre que chacun a dans le
ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.

Ce nom de royaume de Dieu ou de royaume du ciel[219] fut le terme
favori de Jsus pour exprimer la rvolution qu'il apportait en ce
monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
empires profanes, destins  crouler, succdera un cinquime empire, qui
sera celui des Saints et qui durera ternellement.[221] Ce rgne de Dieu
sur la terre prtait naturellement aux interprtations les plus
diverses. Pour la thologie juive, le royaume de Dieu n'est le plus
souvent que le judasme lui-mme, la vraie religion, le culte
monothiste, la pit.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jsus
crut que ce rgne allait se raliser matriellement par un brusque
renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas l sa premire
pense.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu pre
n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde prs de finir et
qui se prparent par l'asctisme  une catastrophe chimrique; c'est
celle d'un monde qui veut vivre et qui a vcu. Le royaume de Dieu est
au dedans de vous, disait-il  ceux qui cherchaient avec subtilit des
signes extrieurs.[224] La conception raliste de l'avnement divin n'a
t qu'un nuage, une erreur passagre que la mort a fait oublier. Le
Jsus qui a fond le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
humbles, voil le Jsus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
mlange o la voix de son Pre retentissait en son sein avec un timbre
plus pur. Il y eut alors quelques mois, une anne peut-tre, o Dieu
habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout 
coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-l ne le reconnaissaient
plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
pressait autour de lui n'tait ni une secte, ni une cole; mais on y
sentait dj un esprit commun, quelque chose de pntrant et de doux.
Son caractre aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
populations bienveillantes et naves, ne savait chapper.

Le paradis et t, en effet, transport sur la terre, si les ides du
jeune matre n'eussent dpass de beaucoup ce niveau de mdiocre bont
au del duquel on n'a pu jusqu'ici lever l'espce humaine. La
fraternit des hommes, fils de Dieu, et les consquences morales qui en
rsultent taient dduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
rabbis du temps, Jsus, peu port vers les raisonnements suivis,
renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
expressive, parfois nigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres taient des
penses de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jsus
fils de Sirach, et de Hillel, qui taient arrives jusqu' lui, non par
suite d'tudes savantes, mais comme des proverbes souvent rpts. La
synagogue tait riche en maximes trs-heureusement exprimes, qui
formaient une sorte de littrature proverbiale courante.[229] Jsus
adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pntrant d'un
esprit suprieur.[230] Enchrissant d'ordinaire sur les devoirs tracs
par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
d'humilit, de pardon, de charit, d'abngation, de duret pour
soi-mme, vertus qu'on a nommes  bon droit chrtiennes, si l'on veut
dire par l qu'elles ont t vraiment prches par le Christ, taient en
germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
rpter l'axiome rpandu: Ne fais pas  autrui ce que tu ne voudrais
pas qu'on te ft  toi-mme.[231] Mais cette vieille sagesse, encore
assez goste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excs:

Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, prsente-lui l'autre. Si
quelqu'un te fait un procs pour ta tunique, abandonne-lui ton
manteau.[232]

Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
toi.[233]

Aimez vos ennemis, faites du bien  ceux qui vous hassent; priez pour
ceux qui vous perscutent.[234]

Ne jugez pas, et vous ne serez point jug.[235] Pardonnez, et on vous
pardonnera.[236] Soyez misricordieux comme votre Pre cleste est
misricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]

Celui qui s'humilie sera lev; celui qui s'lve sera humili.[239]

Sur l'aumne, la piti, les bonnes oeuvres, la douceur, le got de la
paix, le complet dsintressement du coeur, il avait peu de chose 
ajouter  la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvs depuis
longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
exprims. La posie du prcepte, qui le fait aimer, est plus que le
prcepte lui-mme, pris comme une vrit abstraite. Or, on ne peut nier
que ces maximes empruntes par Jsus  ses devanciers ne fassent dans
l'vangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirk
Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
Talmud qui ont conquis et chang le monde. Peu originale en elle-mme,
si l'on veut dire par l qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
la recomposer presque tout entire, la morale vanglique n'en reste pas
moins la plus haute cration qui soit sortie de la conscience humaine,
le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait trac.

Il ne parlait pas contre la loi mosaque, mais il est clair qu'il en
voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il rptait sans
cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
Il dfendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
et tout serment,[244] il blmait le talion,[245] il condamnait
l'usure,[246] il trouvait le dsir voluptueux aussi criminel que
l'adultre.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
motif dont il appuyait ces maximes de haute charit tait toujours le
mme: ... Pour que vous soyez les fils de votre Pre cleste, qui fait
lever son soleil sur les bons et sur les mchants. Si vous n'aimez,
ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mrite avez-vous? Les
publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frres, qu'est-ce que
cela? Les paens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Pre cleste
est parfait.[249]

Un culte pur, une religion sans prtres et sans pratiques extrieures,
reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
Dieu,[250] sur le rapport immdiat de la conscience avec le Pre
cleste, taient la suite de ces principes. Jsus ne recula jamais
devant cette hardie consquence, qui faisait de lui, dans le sein du
judasme, un rvolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
intermdiaires entre l'homme et son Pre? Dieu ne voyant que le coeur, 
quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
corps?[251] La tradition mme, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
compare au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
priant tournaient la tte pour voir si on les regardait, qui faisaient
leurs aumnes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
les faisaient reconnatre pour personnes pieuses, toutes ces simagres
de la fausse dvotion le rvoltaient. Ils ont reu leur rcompense,
disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumne, que ta main gauche ne sache
pas ce que fait ta droite, afin que ton aumne reste dans le secret, et
alors ton Pre, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment  faire leur oraison
debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'tre vus des
hommes. Je dis en vrit qu'ils reoivent leur rcompense. Pour toi, si
tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant ferm la porte, prie ton
Pre, qui est dans le secret; et ton Pre, qui voit dans le secret,
t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
paens, qui s'imaginent devoir tre exaucs  force de paroles. Dieu ton
Pre sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]

Il n'affectait nul signe extrieur d'asctisme, se contentant de prier
ou plutt de mditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, o
toujours l'homme a cherch Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
l'homme avec Dieu, dont si peu d'mes, mme aprs lui, devaient tre
capables, se rsumait en une prire, qu'il enseignait ds lors  ses
disciples:[256]

Notre Pre qui es au ciel, que ton nom soit sanctifi; que ton rgne
arrive; que ta volont soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
nous pardonnons  ceux qui nous ont offenss. pargne-nous les
preuves; dlivre-nous du Mchant.[257] Il insistait particulirement
sur cette pense que le Pre cleste sait mieux que nous ce qu'il nous
faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
chose dtermine.[258]

Jsus ne faisait en ceci que tirer les consquences des grands principes
que le judasme avait poss, mais que les classes officielles de la
nation tendaient de plus en plus  mconnatre. La prire grecque et
romaine fut presque toujours un verbiage plein d'gosme. Jamais prtre
paen n'avait dit au fidle: Si, en apportant ton offrande  l'autel,
tu te souviens que ton frre a quelque chose contre toi, laisse-l ton
offrande devant l'autel, et va premirement te rconcilier avec ton
frre; aprs cela viens et fais ton offrande.[259] Seuls dans
l'antiquit, les prophtes juifs, Isae surtout, dans leur antipathie
contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
l'homme doit  Dieu. Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
suis rassasi; la graisse de vos bliers me soulve le coeur; votre
encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
penses; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
venez alors.[260] Dans les derniers temps, quelques docteurs, Simon le
Juste,[261] Jsus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchrent presque
le but, et dclarrent que l'abrg de la Loi tait la justice. Philon,
dans le monde judo-gyptien, arrivait en mme temps que Jsus  des
ides d'une haute saintet morale, dont la consquence tait le peu de
souci des pratiques lgales.[264] Schemaa et Abtalion, plus d'une fois,
se montrrent aussi des casuistes fort libraux.[265] Rabbi Iohanan
allait bientt mettre les oeuvres de misricorde au-dessus de l'tude
mme de la Loi![266] Jsus seul, nanmoins, dit la chose d'une manire
efficace. Jamais on n'a t moins prtre que ne le fut Jsus, jamais
plus ennemi des formes qui touffent la religion sous prtexte de la
protger. Par l, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
par l, il a pos une pierre ternelle, fondement de la vraie religion,
et, si la religion est la chose essentielle de l'humanit, par l il a
mrit le rang divin qu'on lui a dcern. Une ide absolument neuve,
l'ide d'un culte fond sur la puret du coeur et sur la fraternit
humaine, faisait par lui son entre dans le monde, ide tellement leve
que l'glise chrtienne devait sur ce point trahir compltement ses
intentions, et que, de nos jours, quelques mes seulement sont capables
de s'y prter.

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait  chaque instant des
images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
vive tenait  l'heureux emploi de proverbes populaires. Comment peux-tu
dire  ton frre: Permets que j'te cette paille de ton oeil, toi qui as
une poutre dans le tien? Hypocrite! t d'abord la poutre de ton oeil,
et alors tu penseras  ter la paille de l'oeil de ton frre.[267]

Ces leons, longtemps renfermes dans le coeur du jeune matre,
groupaient dj quelques initis. L'esprit du temps tait aux petites
glises; c'tait le moment des Essniens ou Thrapeutes. Des rabbis
ayant chacun leur enseignement, Schemaa, Abtalion, Hillel, Schamma,
Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont compos
le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On crivait trs-peu;
les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
passait en conversations et en leons publiques, auxquelles on cherchait
 donner un tour facile  retenir[269]. Le jour o le jeune charpentier
de Nazareth commena  produire au dehors ces maximes, pour la plupart
dj rpandues, mais qui, grce  lui, devaient rgnrer le monde, ce
ne fut donc pas un vnement. C'tait un rabbi de plus (il est vrai, le
plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
temps pour tre force. Il n'y avait pas encore de chrtiens; le vrai
christianisme cependant tait fond, et jamais sans doute il ne fut plus
parfait qu' ce premier moment. Jsus n'y ajoutera plus rien de durable.
Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute ide pour russir
a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immacul de la lutte
de la vie.

Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire russir
parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont ncessaires.
Certes, si l'vangile se bornait  quelques chapitres de Matthieu et de
Luc, il serait plus parfait et ne prterait pas maintenant  tant
d'objections; mais sans miracles et-il converti le monde? Si Jsus ft
mort au moment o nous sommes arrivs de sa carrire, il n'y aurait pas
dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
Dieu, il ft rest ignor des hommes; il serait perdu dans la foule des
grandes mes inconnues, les meilleures de toutes; la vrit n'et pas
t promulgue, et le monde n'et pas profit de l'immense supriorit
morale que son Pre lui avait dpartie. Jsus, fils de Sirach, et Hillel
avaient mis des aphorismes presque aussi levs que ceux de Jsus.
Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
est tout. L'ide qui se cache sous un tableau de Raphal est peu de
chose; c'est le tableau seul qui compte. De mme, en morale, la vrit
ne prend quelque valeur que si elle passe  l'tat de sentiment, et elle
n'atteint tout son prix que quand elle se ralise dans le monde  l'tat
de fait. Des hommes d'une mdiocre moralit ont crit de fort bonnes
maximes. Des hommes trs-vertueux, d'un autre ct, n'ont rien fait pour
continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est  celui
qui a t puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au
prix de son sang l'a fait triompher. Jsus,  ce double point de vue,
est sans gal; sa gloire reste entire et sera toujours renouvele.


NOTES:

[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne
connat pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, prfrent l'expression
fils de Joseph. Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.

[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseign sur ce point.

[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galile
avec _Kana el-Djlil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour
_Kefr-Kenna,_  une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.

[207] Maintenant _el-Buttauf._

[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples taient de Cana. Jean,
XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.

[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.

[210] Par exemple, Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
Forgeron.

[211] _Act_., XVIII, 3.

[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.

[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.

[214] Les discours que le quatrime vangile prte  Jsus renferment
dj un germe de thologie. Mais ces discours tant en contradiction
absolue avec ceux des vangiles synoptiques, lesquels reprsentent sans
aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des
documents de l'histoire apostolique, et non pour des lments de la vie
de Jsus.

[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres rcits analogues.

[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.

[217] La belle me de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres
points, avec celle de Jsus. _De confus. ling_.,  14; _De migr. Abr_.,
 I; _De somniis_, II,  41; _De agric. No,_  12; _De mutatione
nominum_,  4. Mais Philon est  peine juif d'esprit.

[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.

[219] Le mot ciel, dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme
du nom de Dieu, qu'on vitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;
Luc, XV, 18; XX, 4.

[220] Cette expression revient  chaque page des vangiles synoptiques,
des Actes des Aptres, de saint Paul. Si elle ne parat qu'une fois en
saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapports par le
quatrime vangile sont loin de reprsenter la parole vraie de Jsus.

[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.

[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jrusalem, _Berakoth_,
II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_
42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les
_Midraschim_.

[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.

[224] Luc, XVII, 20-21.

[225] La grande thorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet
rserve, dans les synoptiques, pour les chapitres qui prcdent le
rcit de la passion. Les premires prdications, surtout dans Matthieu,
sont toutes morales.

[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.

[227] La tradition sur la laideur de Jsus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_
85, 88, 100) vient du dsir de voir ralis en lui un trait prtendu
messianique (Is.., LIII, 2).

[228] Les _Logia_ de saint Matthieu runissent plusieurs de ces axiomes
ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire
se fait sentir  travers les sutures.

[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le
petit livre intitul: _Pirk Aboth_.

[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et  mesure
qu'ils se prsenteront. On a parfois suppos que, la rdaction du Talmud
tant postrieure  celle des vangiles, des emprunts ont pu tre faits
par les compilateurs juifs  la morale chrtienne. Mais cela est
inadmissible; un mur de sparation existait entre l'glise et la
synagogue. La littrature chrtienne et la littrature juive n'ont eu
avant le XIIIe sicle presque aucune influence l'une sur l'autre.

[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est dj dans le livre de
_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,
_Schabbath_, 31 _a_), et dclarait comme Jsus que c'tait l l'abrg
de la Loi.

[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jrmie, _Lament_.,
III, 30.

[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.

[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.

[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
_Kethuboth_, 105 _b_.

[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lvit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;
_Ecclsiastique_, XXVIII, 1 et suiv.

[237] Luc, VI, 36; Siphr, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).

[238] Parole rapporte dans les _Actes_, XX, 33.

[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
rapportes par saint Jrme d'aprs l' vangile selon les Hbreux
(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.
_Pelag_., III, 2), sont empreintes du mme esprit.

[240] _Deutr_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;
_Pirk Aboth, i_; Talmud de Jrusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,
_Schabbath_, 63 _a_.

[241] Matth., V, 20 et suiv.

[242] Matth., V, 22.

[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhdrin_,
22 _a_.

[244] Matth., V, 33 et suiv.

[245] Matth., V, 38 et suiv.

[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutr_., XV, 7-8),
mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
suiv.).

[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (dit. Frth,
1793), fol. 34 _b_.

[248] Matth., V, 23 et suiv.

[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lvit_., xi, 44; XIX, 2.

[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_.,  23 et 24; _De vita
contemplativa_, en entier.

[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.

[252] Marc, VII, 6 et suiv.

[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclsiastique_ XVII, 18; XXIX,
15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.

[254] Matth., VI, 5-8.

[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.

[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.

[257] C'est--dire du dmon.

[258] Luc, xi, 5 et suiv.

[259] Matth., V, 23-24.

[260] Isae, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Ose, VI, 6;
Malachie, i, 40 et suiv.

[261] _Pirk Aboth_, i, 2.

[262] _Ecclsiastique_, XXXV, 1 et suiv.

[263] Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., mme trait, 66
_a_; _Schabbath_, 34 _a_.

[264] _Quod Deus immut_.,  1 et 2; _De Abrahamo_,  22; _Quis rerum
divin. hres_,  13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;
_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en
entier.

[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.

[266] Talmud de Jrusalem, _Peah_, i, 1.

[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15
_b_; _Erachin_, 16 _b_.

[268] Voir surtout _Pirk Aboth_, ch. 1.

[269] Le Talmud, rsum de ce vaste mouvement d'coles, ne commena
gure  tre crit qu'au deuxime sicle de notre re.




CHAPITRE VI

JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DSERT DE
JUDE.--IL ADOPTE LE BAPTME DE JEAN.


Un homme extraordinaire, dont le rle, faute de documents, reste pour
nous en partie nigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement
des relations avec Jsus. Ces relations tendirent plutt  faire dvier
de sa voie le jeune prophte de Nazareth; mais elles lui suggrrent
plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
tout cas elles fournirent a ses disciples une trs-forte autorit pour
recommander leur matre aux yeux d'une certaine classe de Juifs.

Vers l'an 28 de notre re (quinzime anne du rgne de Tibre), se
rpandit dans toute la Palestine la rputation d'un certain Iohanan ou
Jean, jeune ascte plein de fougue et de passion. Jean tait de race
sacerdotale[270] et n, ce semble,  Jutta prs d'Hbron ou  Hbron
mme[271]. Hbron, la ville patriarcale par excellence, situe  deux
pas du dsert de Jude et  quelques heures du grand dsert d'Arabie,
tait ds cette poque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des
boulevards de l'esprit smitique dans sa forme la plus austre. Ds son
enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est--dire assujetti par voeu  certaines
abstinences[272]. Le dsert dont il tait pour ainsi dire environn
l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,
vtu de peaux ou d'toffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que
des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples
s'taient groups autour de lui, partageant sa vie et mditant sa svre
parole. On se serait cru transport aux bords du Gange, si des traits
particuliers n'eussent rvl en ce solitaire le dernier descendant des
grands prophtes d'Isral.

Depuis que la nation juive s'tait prise avec une sorte de dsespoir 
rflchir sur sa destine, l'imagination du peuple s'tait reporte avec
beaucoup de complaisance vers les anciens prophtes. Or, de tous les
personnages du pass, dont le souvenir venait comme les songes d'une
nuit trouble rveiller et agiter le peuple, le plus grand tait lie.
Ce gant des prophtes, en son pre solitude du Carmel, partageant la
vie des btes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'o il
sortait comme un foudre pour faire et dfaire les rois, tait devenu,
par des transformations successives, une sorte d'tre surhumain, tantt
visible, tantt invisible, et qui n'avait pas got la mort. On croyait
gnralement qu'lie allait revenir et restaurer Isral[275]. La vie
austre qu'il avait mene, les souvenirs terribles qu'il avait laisss,
et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
image qui, jusqu' nos jours, fait trembler et tue, toute cette
mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
les enfantements populaires. Quiconque aspirait  une grande action sur
le peuple devait imiter lie, et comme la vie solitaire avait t le
trait essentiel de ce prophte, on s'habitua  envisager l'homme de
Dieu comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages
avaient eu leurs jours de pnitence, de vie agreste, d'austrits[277].
La retraite au dsert devint ainsi la condition et le prlude des hautes
destines.

Nul doute que cette pense d'imitation n'ait beaucoup proccup
Jean[278]. La vie anachortique, si oppose  l'esprit de l'ancien
peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs
et des Rchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts
invasion en Jude. Les Essniens ou Thrapeutes taient groups prs du
pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
s'imaginait que les chefs de sectes devaient tre des solitaires, ayant
leurs rgles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres
religieux. Les matres des jeunes gens taient aussi parfois des
espces d'anachortes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du
brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence loigne
des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
Franciscains, prchant de leur extrieur difiant et convertissant des
gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourn leurs
pas du ct de la Jude, de mme que certainement ils l'avaient fait du
ct de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone
tait devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp
(Bodhisattva) tait rput un sage Chalden et le fondateur du sabisme.
Le _sabisme_ lui-mme, qu'tait-il? Ce que son tymologie indique[283]:
le _baptisme_ lui-mme, c'est--dire la religion des baptmes
multiplis, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
chrtiens de Saint-Jean ou Mendates, et que les Arabes appellent
_el-Mogtasila_, les baptistes[284]. Il est fort difficile de dmler
ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judasme, le
christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la rgion
au del du Jourdain durant les premiers sicles de notre re[285],
prsentent  la critique, par suite de la confusion des notices qui nous
en sont parvenues, le problme le plus singulier. On peut croire, en
tout cas, que plusieurs des pratiques extrieures de Jean, des
Essniens[286] et des prcepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
d'une influence rcente du haut Orient. La pratique fondamentale qui
donnait  la secte de Jean son caractre, et qui lui a valu son nom, a
toujours eu son centre dans la basse Chalde et y constitue une religion
qui s'est perptue jusqu' nos jours.

Cette pratique tait le baptme ou la totale immersion. Les ablutions
taient dj familires aux Juifs, comme  toutes les religions de
l'Orient[287]. Les Essniens leur avaient donn une extension
particulire[288]. Le baptme tait devenu une crmonie ordinaire de
l'introduction des proslytes dans le sein de la religion juive, une
sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on
n'avait donn  l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait
fix le thtre de son activit dans la partie du dsert de Jude qui
avoisine la mer Morte[290]. Aux poques o il administrait le baptme,
il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit  Bthanie ou
Bthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis--vis de
Jricho, soit  l'endroit nomm _non_ ou les Fontaines[293], prs de
Salim, o il y avait beaucoup d'eau[294]. L des foules considrables,
surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus
influents de la Jude, et tout le monde dut compter avec lui.

Le peuple le tenait pour un prophte[296], et plusieurs s'imaginaient
que c'tait lie ressuscit[297]. La croyance  ces rsurrections tait
fort rpandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs
tombeaux quelques-uns des anciens prophtes pour servir de guides 
Isral vers sa destine finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le
Messie lui-mme, quoiqu'il n'levt pas une telle prtention[300]. Les
prtres et les scribes, opposs  cette renaissance du prophtisme, et
toujours ennemis des enthousiastes, le mprisaient. Mais la popularit
du baptiste s'imposait  eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
C'tait une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prtres 
s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].

Le baptme n'tait du reste pour Jean qu'un signe destin  faire
impression et  prparer les esprits  quelque grand mouvement. Nul
doute qu'il ne ft possd au plus haut degr de l'esprance
messianique, et que son action principale ne ft en ce sens. Faites
pnitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303]. Il
annonait une grande colre, c'est--dire de terribles catastrophes
qui allaient venir[304], et dclarait que la cogne tait dj  la
racine de l'arbre, que l'arbre serait bientt jet au feu. Il
reprsentait son Messie un van  la main, recueillant le bon grain, et
brlant la paille. La pnitence, dont le baptme tait la figure,
l'aumne, l'amendement des moeurs[305], taient pour Jean les grands
moyens de prparation aux vnements prochains. On ne sait pas
exactement sous quel jour il concevait ces vnements. Ce qu'il y a de
sr, c'est qu'il prchait avec beaucoup de force contre les mmes
adversaires que Jsus, contre les prtres riches, les pharisiens, les
docteurs, le judasme officiel en un mot, et que, comme Jsus, il tait
surtout accueilli par les classes mprises[306]. Il rduisait  rien le
titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il
possdt mme en germe la grande ide qui a fait le triomphe de Jsus,
l'ide d'une religion pure; mais il servait puissamment cette ide en
substituant un rite priv aux crmonies lgales, pour lesquelles il
fallait des prtres,  peu prs comme les Flagellants du moyen ge ont
t des prcurseurs de la Rforme, en enlevant le monopole des
sacrements et de l'absolution au clerg officiel. Le ton gnral de ses
sermons tait svre et dur. Les expressions dont il se servait contre
ses adversaires paraissent avoir t des plus violentes[308]. C'tait
une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
tranger  la politique. Josphe, qui le toucha presque par son matre
Banou, le laisse entendre  mots couverts[309], et la catastrophe qui
mit fin  ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie
fort austre[310], jenaient frquemment et affectaient un air triste et
soucieux. On voit poindre par moments la communaut des biens et cette
pense que le riche est oblig de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
apparat dj comme celui qui doit bnficier en premire ligne du
royaume de Dieu.

Quoique le centre d'action de Jean ft la Jude, sa renomme pntra
vite en Galile et arriva jusqu' Jsus, qui avait dj form autour de
lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
encore de peu d'autorit, et sans doute aussi pouss par le dsir de
voir un matre dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec
ses propres ides, Jsus quitta la Galile et se rendit avec sa petite
cole auprs de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme
tout le monde. Jean accueillit trs-bien cet essaim de disciples
galilens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des
siens. Les deux matres taient jeunes; ils avaient beaucoup d'ides
communes; ils s'aimrent et luttrent devant le public de prvenances
rciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans
Jean-Baptiste, et on est port  le rvoquer en doute. L'humilit n'a
jamais t le trait des fortes mes juives. Il semble qu'un caractre
aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrit, devait tre fort
colre et ne souffrir ni rivalit ni demi-adhsion. Mais cette manire
de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
de Jean. On se le reprsente comme un vieillard; il tait au contraire
de mme ge que Jsus[313], et trs-jeune selon les ides du temps. Il
ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le pre de Jsus, mais bien son
frre. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mmes esprances et des
mmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
rciproquement. Certes un vieux matre voyant un homme sans clbrit
venir vers lui et garder  son gard des allures d'indpendance, se ft
rvolt; on n'a gure d'exemples d'un chef d'cole accueillant avec
empressement celui qui va lui succder. Mais la jeunesse est capable de
toutes les abngations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant
reconnu dans Jsus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
arrire-pense personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le
point de dpart de tout un systme dvelopp parles vanglistes, et qui
consista  donner pour premire base  la mission divine de Jsus
l'attestation de Jean. Tel tait le degr d'autorit conquis par le
baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
Mais, loin que le baptiste ait abdiqu devant Jsus, Jsus, pendant tout
le temps qu'il passa prs de lui, le reconnut pour suprieur et ne
dveloppa son propre gnie que timidement.

Il semble en effet que, malgr sa profonde originalit, Jsus, durant
quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie tait
encore obscure devant lui. A toutes les poques, d'ailleurs, Jsus cda
beaucoup  l'opinion, et adopta bien des choses qui n'taient pas dans
sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
qu'elles taient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent
jamais  sa pense principale et y furent toujours subordonns. Le
baptme avait t mis par Jean en trs-grande faveur; il se crut oblig
de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisrent aussi[314].
Sans doute ils accompagnaient le baptme de prdications analogues 
celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les cts de
baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succs. L'lve
gala bientt le matre, et son baptme fut fort recherch. Il y eut 
ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les lves de Jean
vinrent se plaindre  lui des succs croissants du jeune galilen, dont
le baptme allait bientt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux
matres restrent suprieurs  ces petitesses. La supriorit de Jean
tait d'ailleurs trop inconteste pour que Jsus, encore peu connu,
songet  la combattre. Il voulait seulement grandir  son ombre, et se
croyait oblig, pour gagner la foule, d'employer les moyens extrieurs
qui avaient valu  Jean de si tonnants succs. Quand il recommena 
prcher aprs l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met 
la bouche ne sont que la rptition d'une des phrases familires au
baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent
textuellement dans ses discours[317]. Les deux coles paraissent avoir
vcu longtemps en bonne intelligence[318], et aprs la mort de Jean,
Jsus, comme confrre affid, fut un des premiers averti de cet
vnement[319].

Jean, en effet, fut bientt arrt dans sa carrire prophtique. Comme
les anciens prophtes juifs, il tait, au plus haut degr, frondeur des
puissances tablies[320]. La vivacit extrme avec laquelle il
s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
embarras. En Jude, Jean ne parat pas avoir t inquit par Pilate;
mais dans la Pre, au del du Jourdain, il tombait sur les terres
d'Antipas. Ce tyran s'inquita du levain politique mal dissimul dans
les prdications de Jean. Les grandes runions d'hommes formes par
l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,
s'ajouter  ces motifs d'tat et rendit invitable la perte de l'austre
censeur.

Un des caractres le plus fortement marqus de cette tragique famille
des Hrodes, tait Hrodiade, petite-fille d'Hrode le Grand. Violente,
ambitieuse, passionne, elle dtestait le judasme et mprisait ses
lois[322]. Elle avait t marie, probablement malgr elle,  son oncle
Hrode, fils de Mariamne[323], qu'Hrode le Grand avait dshrit[324]
et qui n'eut jamais de rle public. La position infrieure de son mari,
 l'gard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
repos; elle voulait tre souveraine  tout prix[325]. Antipas fut
l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible tant devenu
perdument amoureux d'elle, lui promit de l'pouser et de rpudier sa
premire femme, fille de Hreth, roi de Petra et mir des tribus
voisines de la Pre. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
rsolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
un voyage  Machro, sur les terres de son pre, et s'y fit conduire par
les officiers d'Antipas[326].

Makaur[327] ou Machro tait une forteresse colossale btie par
Alexandre Janne, puis releve par Hrode, dans un des ouadis les plus
abrupts  l'orient de la mer Morte[328]. C'tait un pays sauvage,
trange, rempli de lgendes bizarres et qu'on croyait hant des
dmons[329]. La forteresse tait juste  la limite des tats de Hreth
et d'Antipas. A ce moment-l, elle tait en la possession de
Hreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait prparer pour la fuite de
sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite  Ptra.

L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hrodiade s'accomplit
alors. Les lois juives sur le mariage taient sans cesse une pierre de
scandale entre l'irrligieuse famille des Hrodes et les Juifs
svres[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isole
tant rduits  se marier entre eux, il en rsultait de frquentes
violations des empchements tablis par la Loi. Jean fut l'cho du
sentiment gnral en blmant nergiquement Antipas[333]. C'tait plus
qu'il n'en fallait pour dcider celui-ci  donner suite  ses soupons.
Il fit arrter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
forteresse de Machro, dont il s'tait probablement empar aprs le
dpart de la fille de Hreth[334].

Plus timide que cruel, Antipas ne dsirait pas le mettre  mort. Selon
certains bruits, il craignait une sdition populaire[335]. Selon une
autre version[336], il aurait pris plaisir  couter le prisonnier, et
ces entretiens l'auraient jet dans de grandes perplexits. Ce qu'il y a
de certain, c'est que la dtention se prolongea et que Jean conserva du
fond de sa prison une action tendue. Il correspondait avec ses
disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jsus. Sa foi
dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
attention les mouvements du dehors, et cherchait  y dcouvrir les
signes favorables  l'accomplissement des esprances dont il se
nourrissait.


NOTES:

[270] Luc, i, 5; passage de l'vangile des bionim, conserv par
piphane _(Adv. hr_., XXX, 13).

[271] Luc, I, 39. On a propos, non sans vraisemblance, de voir dans la
ville de Juda nomme en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josu,
XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
retrouv cette _Jutta_ portant encore le mme nom,  deux petites heures
au sud d'Hbron.

[272] Luc, i, 15.

[273] Luc, i, 80.

[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'vang. des bionim, dans
piph., _Adv. hr_., XXX, 43.

[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclsiastique, _
XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.

[276] Le froce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
frayeur pour l'avoir vu en rve, dress debout sur sa montagne. Dans les
tableaux des glises chrtiennes, on le voit entour de ttes coupes;
les musulmans ont peur de lui.

[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.

[278] Luc, i, 47.

[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hr_., XIX, 1 et 2.

[280] Josphe, _Vita_, 2.

[281] Prcepteurs spirituels.

[282] J'ai dvelopp ce point ailleurs (_Hist. gnr. des langues
smitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., fvrier-mars 1856).

[283] Le verbe aramen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
synonyme de [Greek: baptiz].

[284] J'ai trait de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
nov.-dc. 1853 et aot-sept. 1855. Il est remarquable que les
Elchasates, secte sabienne ou baptiste, habitaient le mme pays, que
les Essniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
avec eux (piph., _Adv. hr_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).

[285] Voir les notices d'piphane sur les Essniens, les
Hmro-baptistes, les Nazarens, les Ossnes, les Nazorens, les
bionites, les Sampsens _(Adv. hr_., liv. I et II), et celles de
l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasates (liv. IX et X).

[286] Epiph., _Adv. hr_., XIX, XXX, LIII.

[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hr_., XVII.

[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.

[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Massket Grim_ (dit.
Kirchheim, 1851), p. 38-40.

[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.

[291] Luc, III, 3.

[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Bthanie_;
mais, comme on ne connat pas de Bthanie en ces parages, Origne
(_Comment, in Joann_., VI, 24) a propos de substituer _Bthabara_, et
sa correction a t assez gnralement accepte. Les deux mots ont, du
reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit o
il y avait un bac pour passer la rivire.

[293] non est le pluriel chalden _nawan_, fontaines.

[294] Jean, III, 23. La situation de cette localit est douteuse. La
circonstance releve par l'vangliste ferait croire qu'elle n'tait pas
trs-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
placer toute la scne des baptmes de Jean sur le bord de ce fleuve
(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
mme vangile, porterait d'ailleurs  croire que Salim tait en Jude,
et par consquent dans l'oasis de Jricho, prs de l'embouchure du
Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prter  la totale immersion
d'une personne. Saint Jrme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
prs de Beth-Schan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifit cette allgation.

[295] Marc, I, 5; Josphe, _Ant_., XVIII, v, 2.

[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.

[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.

[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.

[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.

[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.

[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.

[302] Matth., _loc. cit_.

[303] Matth., III, 2.

[304] Matth., III, 7.

[305] Luc, III, 11-14; Josphe, _Ant._, XVIII, v, 2.

[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.

[307] Matth., III, 9.

[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.

[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josphe expose
les doctrines secrtes et plus ou moins sditieuses de ses compatriotes,
il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et rpand sur
ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
banalit, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives  des
professeurs de morale ou  des stociens.

[310] Matth., IX, 14.

[311] Luc, III, 11.

[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jsus
vers Jean, avant qu'il et jou de rle public. Mais s'il est vrai,
comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jsus et lui ft
grand accueil, il faut supposer que Jsus tait dj un matre assez
renomm. Le quatrime vangliste amne deux fois Jsus vers Jean, une
premire fois encore obscur, une deuxime fois avec une troupe de
disciples. Sans toucher ici la question des itinraires prcis de Jsus
(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
souci qu'eurent les vanglistes d'tre exacts en pareille matire),
sans nier que Jsus ait pu faire un voyage auprs de Jean au temps o il
n'avait pas encore de notorit, nous adoptons la donne fournie par le
quatrime vangile (m, 22 et suiv.),  savoir que Jsus, avant de se
mettre  baptiser comme Jean, avait une cole forme. Il faut se
rappeler, du reste, que les premires pages du quatrime vangile sont
des notes mises bout  bout, sans ordre chronologique rigoureux.

[313] Luc, I, bien que tous les dtails du rcit, notamment ce qui
concerne la parent de Jean avec Jsus, soient lgendaires.

[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthse du verset 2 parat tre
une glose ajoute, ou peut-tre un scrupule tardif de Jean se corrigeant
lui-mme.

[315] Jean, III, 26; IV, 1.

[316] Matth., III, 2; IV, 17.

[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.

[318] Matth., XI, 2-13.

[319] Matth., XIV, 42.

[320] Luc, III, 19.

[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.

[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.

[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
ce soit Philippe; mais c'est l certainement une inadvertance (voir
Josphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe tait Salom,
fille d'Hrodiade.

[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.

[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.

[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jrusalem _(Schebiit_, IX,
2) et dans les Targums de Jonathan et de Jrusalem _(Nombres,_ XXII,
35).

[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Man. Cet endroit n'a pas
t visit depuis Seetzen.

[329] Josphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.

[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[331] _Lvitique_, XVIII, 16.

[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.

[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.

[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.

[335] Matth., XIV, 5.

[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: porei], et non [Greek: epoiei].




CHAPITRE VII

DVELOPPEMENT DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.


Jusqu' l'arrestation de Jean, que nous plaons par approximation dans
l't de l'an 29, Jsus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
Jourdain. Le sjour au dsert de Jude tait gnralement considr
comme la prparation des grandes choses, comme une sorte de retraite
avant les actes publics. Jsus s'y soumit  l'exemple des autres et
passa quarante jours sans autre compagnie que les btes sauvages,
pratiquant un jene rigoureux. L'imagination des disciples s'exera
beaucoup sur ce sjour. Le dsert tait, dans les croyances populaires,
la demeure des dmons[337]. Il existe au monde peu de rgions plus
dsoles, plus abandonnes de Dieu, plus fermes  la vie que la pente
rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait travers de
terribles preuves, que Satan l'avait effray de ses illusions ou berc
de sduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le rcompenser de sa
victoire taient venus le servir[338].

Ce fut probablement en sortant du dsert que Jsus apprit l'arrestation
de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons dsormais de prolonger son
sjour dans un pays qui lui tait  demi tranger. Peut-tre
craignait-il aussi d'tre envelopp dans les svrits qu'on dployait 
l'gard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps o, vu le
peu de clbrit qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
progrs de ses ides. Il regagna la Galile[339], sa vraie patrie, mri
par une importante exprience et ayant puis dans le contact avec un
grand homme, fort diffrent de lui, le sentiment de sa propre
originalit.

En somme, l'influence de Jean avait t plus fcheuse qu'utile  Jsus.
Elle fut un arrt dans son dveloppement; tout porte  croire qu'il
avait, quand il descendit vers le Jourdain, des ides suprieures 
celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
un moment vers le baptisme. Peut-tre si le baptiste,  l'autorit
duquel il lui aurait t difficile de se soustraire, ft rest libre,
n'et-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extrieures,
et alors sans doute il ft rest un sectaire juif inconnu; car le monde
n'et pas abandonn des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
d'une religion dgage de toute forme extrieure que le christianisme a
sduit les mes leves. Le baptiste une fois emprisonn, son cole fut
fort amoindrie, et Jsus se trouva rendu  son propre mouvement. La
seule chose qu'il dut  Jean, ce furent en quelque sorte des leons de
prdication et d'action populaire. Ds ce moment, en effet, il prche
avec beaucoup plus de force et s'impose  la foule avec autorit[340].

Il semble aussi que son sjour prs de Jean, moins par l'action du
baptiste que par la marche naturelle de sa propre pense, mrit beaucoup
ses ides sur le royaume du ciel. Son mot d'ordre dsormais, c'est la
bonne nouvelle, l'annonce que le rgne de Dieu est proche[341]. Jsus
ne sera plus seulement un dlicieux moraliste, aspirant , renfermer en
quelques aphorismes vifs et courts des leons sublimes; c'est le
rvolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
bases mmes et de fonder sur terre l'idal qu'il a conu. Attendre le
royaume de Dieu sera synonyme d'tre disciple de Jsus[342]. Ce mot de
royaume de Dieu ou de royaume du ciel, ainsi que nous l'avons dj
dit[343], tait depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jsus lui
donnait un sens moral, une porte sociale que l'auteur mme du Livre de
Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait  peine os entrevoir.

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui rgne. Satan est le roi
de ce monde[344], et tout lui obit. Les rois tuent les prophtes. Les
prtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
faire. Les justes sont perscuts, et l'unique partage des bons est de
pleurer. Le monde est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
saints[345]; mais Dieu se rveillera et vengera ses saints. Le jour est
proche; car l'abomination est  son comble. Le rgne du bien aura son
tour.

L'avnement de ce rgne du bien sera une grande rvolution subite. Le
monde semblera renvers; l'tat actuel tant mauvais, pour se
reprsenter l'avenir, il suffit de concevoir  peu prs le contraire de
ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
gouvernera l'humanit. Maintenant le bien et le mal sont mls comme
l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le matre les laisse crotre
ensemble; mais l'heure de la sparation violente arrivera[347]. Le
royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amne du bon et
du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se dbarrasse
du reste[348]. Le germe de cette grande rvolution sera d'abord
mconnaissable. Il sera comme le grain de snev, qui est la plus
petite des semences, mais qui, jet en terre, devient un arbre sous le
feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
comme le levain qui, dpos dans la pte, la fait fermenter tout
entire[350]. Une srie de paraboles, souvent obscures, tait destine 
exprimer les surprises de cet avnement soudain, ses apparentes
injustices, son caractre invitable et dfinitif[351].

Qui tablira ce rgne de Dieu? Rappelons-nous que la premire pense de
Jsus, pense tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
d'origine et tenait aux racines mmes de son tre, fut qu'il tait le
fils de Dieu, l'intime de son Pre, l'excuteur de ses volonts. La
rponse de Jsus  une telle question ne pouvait donc tre douteuse. La
persuasion qu'il ferait rgner Dieu s'empara de son esprit d'une manire
absolue. Il s'envisagea comme l'universel rformateur. Le ciel, la
terre, la nature tout entire, la folie, la maladie et la mort ne sont
que des instruments pour lui. Dans son accs de volont, hroque, il
se croit tout-puissant. Si la terre ne se prte pas  cette
transformation suprme, la terre sera broye, purifie par la flamme et
le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera cr, et le monde entier sera
peupl d'anges de Dieu[352].

Une rvolution radicale[353], embrassant jusqu' la nature elle-mme,
telle fut donc la pense fondamentale de Jsus. Ds lors, sans doute, il
avait renonc  la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
montr l'inutilit des sditions populaires. Jamais il ne songea  se
rvolter contre les Romains et les ttrarques. Le principe effrn et
anarchique du Gaulonite n'tait pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
tablis, drisoire au fond, tait complte dans la forme. Il payait le
tribut  Csar pour ne pas scandaliser. La libert et le droit ne sont
pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilits?
Mprisant la terre, convaincu que le monde prsent ne mrite pas qu'on
s'en soucie, il se rfugiait dans son royaume idal; il fondait cette
grande doctrine du ddain transcendant[354], vraie doctrine de la
libert des mes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
encore: Mon royaume n'est pas de ce monde. Bien des tnbres se
mlaient  ses vues les plus droites. Parfois des tentations tranges
traversaient son esprit. Dans le dsert de Jude, Satan lui avait
propos les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
en Jude et qui aboutit bientt aprs  une si terrible rsistance
militaire, il pouvait, dis-je, esprer de fonder un royaume par l'audace
et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-tre se posa pour lui
la question suprme: Le royaume de Dieu se ralisera-t-il par la force
ou par la douceur, par la rvolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
les simples gens de Galile voulurent l'enlever et le faire roi[355].
Jsus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
nature le prserva de l'erreur qui et fait de lui un agitateur ou un
chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.

La rvolution qu'il voulut faire fut toujours une rvolution morale;
mais il n'en tait pas encore arriv  se fier pour l'excution aux
anges et  la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
eux-mmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
ide que la proximit du jugement dernier n'et pas eu ce soin pour
l'amlioration de l'homme, et n'et pas fond le plus bel enseignement
moral que l'humanit ait reu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
sa pense, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrt, le
poussait  l'oeuvre sublime qui s'est ralise par lui, bien que d'une
manire fort diffrente de celle qu'il imaginait.

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
l'esprit, qu'il fondait, et si Jsus, du sein de son Pre, voit son
oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vrit: Voil
ce que j'ai voulu. Ce que Jsus a fond, ce qui restera ternellement de
lui, abstraction faite des imperfections qui se mlent  toute chose
ralise par l'humanit, c'est la doctrine de la libert des mes. Dj
la Grce avait eu sur ce sujet de belles penses[356]. Plusieurs
stociens avaient trouv moyen d'tre libres sous un tyran. Mais, en
gnral, le monde ancien s'tait figur la libert comme attache ,
certaines formes politiques; les libraux s'taient appels Harmodius et
Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrtien vritable est bien plus
dgag de toute chane; il est ici-bas un exil; que lui importe le
matre passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La libert pour
lui, c'est la vrit[357]. Jsus ne savait pas assez l'histoire pour
comprendre combien une telle doctrine venait juste  son point, au
moment o finissait la libert rpublicaine et o les petites
constitutions municipales de l'antiquit expiraient dans l'unit de
l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
prophtique qu'il avait de sa mission le guidrent ici avec une
merveilleuse sret. Par ce mot: Rendez  Csar ce qui est  Csar et 
Dieu ce qui est  Dieu, il a cr quelque chose d'tranger  la
politique, un refuge pour les mes au milieu de l'empire de la force
brutale. Assurment, une telle doctrine avait ses dangers. tablir en
principe que le signe pour reconnatre le pouvoir lgitime est de
regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impt par
ddain et sans discuter, c'tait dtruire la rpublique  la faon
ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
sens, a beaucoup contribu  affaiblir le sentiment des devoirs du
citoyen et  livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
l'tat a t born aux choses de la terre; l'esprit a t affranchi, ou
du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a t bris pour
jamais.

L'homme surtout proccup des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
Il blme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
d'indiffrence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
est prjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
progrs les partis ont-ils fait faire  la moralit gnrale de notre
espce? Si Jsus, au lieu de fonder son royaume cleste, tait parti
pour Rome, s'tait us  conspirer contre Tibre, ou  regretter
Germanicus, que serait devenu le monde? Rpublicain austre, patriote
zl, il n'et pas arrt le grand courant des affaires de son sicle,
tandis qu'en dclarant la politique insignifiante, il a rvl au monde
cette vrit que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antrieur
et suprieur au citoyen.

Nos principes de science positive sont blesss de la part de rves que
renfermait le programme de Jsus. Nous savons l'histoire de la terre;
les rvolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jsus ne se
produisent que par des causes gologiques ou astronomiques, dont on n'a
jamais constat le lien avec les choses morales. Mais, pour tre juste
envers les grands crateurs, il ne faut pas s'arrter aux prjugs
qu'ils ont pu partager. Colomb a dcouvert l'Amrique en partant d'ides
fort errones; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi
certaine que son systme du monde. Mettra-t-on tel homme mdiocre de
notre temps au-dessus d'un Franois d'Assise, d'un saint Bernard, d'une
Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
derniers ont professes? Voudrait-on mesurer les hommes  la rectitude
de leurs ides en physique et  la connaissance plus ou moins exacte
qu'ils possdent du vrai systme du monde? Comprenons mieux la position
de Jsus et ce qui fit sa force. Le disme du XVIIIe sicle et un
certain protestantisme nous ont habitus  ne considrer le fondateur de
la foi chrtienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de
l'humanit. Nous ne voyons plus dans l'vangile que de bonnes maximes;
nous jetons un voile prudent sur l'trange tat intellectuel o il est
n. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Rvolution
franaise soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas
t faite par des hommes sages et modrs. N'imposons pas nos petits
programmes de bourgeois senss  ces mouvements extraordinaires si fort
au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la morale de
l'vangile; supprimons dans nos instructions religieuses la chimre qui
en fut l'me; mais ne croyons pas qu'avec les simples ides de bonheur
ou de moralit individuelle on remue le monde. L'ide de Jsus fut bien
plus profonde; ce fut l'ide la plus rvolutionnaire qui soit jamais
close dans un cerveau humain; elle doit tre prise dans son ensemble,
et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui
l'a rendue efficace pour la rgnration de l'humanit.

Au fond, l'idal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui
reprsenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge
des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jsus lui-mme il y a
1830 ans. Nous supposons les conditions du monde rel tout autres
qu'elles ne sont; nous reprsentons un librateur moral brisant sans
armes les fers du ngre, amliorant la condition du proltaire,
dlivrant les nations opprimes. Nous oublions que cela suppose le monde
renvers, le climat de la Virginie et celui du Congo modifis, le sang
et la race de millions d'hommes changs, nos complications sociales
ramenes  une simplicit chimrique, les stratifications politiques de
l'Europe dranges de leur ordre naturel. La rforme de toutes
choses[358] voulue par Jsus n'tait pas plus difficile. Cette terre
nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jrusalem nouvelle qui descend du ciel,
ce cri: Voil que je refais tout  neuf[359]! sont les traits communs
des rformateurs. Toujours le contraste de l'idal avec la triste
ralit produira dans l'humanit ces rvoltes contre la froide raison
que les esprits mdiocres taxent de folie, jusqu'au jour o elles
triomphent et o ceux qui les ont combattues sont les premiers  en
reconnatre la haute raison.

Qu'il y et une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du
monde et la morale habituelle de Jsus, conue en vue d'un tat stable
de l'humanit, assez analogue  celui qui existe en effet, c'est ce
qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction
qui assura la fortune de son oeuvre. Le millnaire seul n'aurait rien
fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
millnarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par l, le
christianisme runit les deux conditions des grands succs en ce monde,
un point de dpart rvolutionnaire et la possibilit de vivre. Tout ce
qui est fait pour russir doit rpondre  ces deux besoins; car le monde
veut  la fois changer et durer. Jsus, en mme temps qu'il annonait un
bouleversement sans gal dans les choses humaines, proclamait les
principes sur lesquels la socit repose depuis dix-huit cents ans.

Ce qui distingue, en effet, Jsus des agitateurs de son temps et de ceux
de tous les sicles, c'est son parfait idalisme. Jsus,  quelques
gards, est un anarchiste, car il n'a aucune ide du gouvernement civil.
Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
en termes vagues et  la faon d'une personne du peuple qui n'a aucune
ide de politique. Tout magistrat lui parat un ennemi naturel des
hommes de Dieu; il annonce  ses disciples des dmls avec la police,
sans songer un moment qu'il y ait l matire  rougir[361]. Mais jamais
la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
chez lui. Il veut anantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en
emparer. Il prdit  ses disciples des perscutions et des
supplices[362]; mais pas une seule fois la pense d'une rsistance arme
ne se laisse entrevoir. L'ide qu'on est tout-puissant par la souffrance
et la rsignation, qu'on triomphe de la force par la puret du coeur,
est bien une ide propre de Jsus. Jsus n'est pas un spiritualiste; car
tout aboutit pour lui  une ralisation palpable; il n'a pas la moindre
notion d'une me spare du corps. Mais c'est un idaliste accompli, la
matire n'tant pour lui que le signe de l'ide, et le rel l'expression
vivante de ce qui ne parat pas.

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le rgne de Dieu? La
pense de Jsus en ceci n'hsita jamais. Ce qui est haut pour les hommes
est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de
Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prtres;
des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand
signe du Messie, c'est la bonne nouvelle annonce aux pauvres[365]. La
nature idyllique et douce de Jsus reprenait ici le dessus. Une immense
rvolution sociale, o les rangs seront intervertis, o tout ce qui est
officiel en ce monde sera humili, voil son rve. Le monde ne le croira
pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].
Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
son humilit mme. Le sentiment qui a fait de mondain l'antithse de
chrtien a, dans les penses du matre, sa pleine justification[367].


NOTES:

[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.

[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.
Certes, l'analogie frappante que ces rcits offrent avec des lgendes
analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,
XVIII, XXI) porterait  n'y voir qu'un mythe. Mais le rcit maigre et
concis de Marc, qui reprsente ici videmment la rdaction primitive,
suppose un fait rel, qui plus tard a fourni le thme de dveloppements
lgendaires.

[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.

[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.

[341] Marc, I,14-15.

[342] Marc, XV, 43.

[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.

[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,
VI, 2.

[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,
33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot monde est surtout
caractrise dans les crits de Paul et de Jean.

[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.

[347] Matth., XIII, 24 et suiv.

[348] Matth., XIII, 47 et suiv.

[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et
suiv.

[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.

[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,
XIII, 18 et suiv.

[352] Matth., XXII, 30.

[353] [Greek: Apikatastasis pantn.] _Act._, III, 21

[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.

[355] Jean, VI, 15.

[356] V. Stobe, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.

[357] Jean, VIII, 32 et suiv.

[358] _Act._, III, 21.

[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.

[360] Les sectes millnaires de l'Angleterre prsentent le mme
contraste, je veux dire la croyance  une prochaine fin du monde, et
nanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente
extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.

[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.

[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,
18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.

[363] Luc, XVI, 15.

[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et
suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,
16-17, 24-25.

[365] Matth., XI, 5.

[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.

[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un
discours rel tenu par Jsus, du moins un sentiment qui tait
trs-profond chez ses disciples et qui srement venait de lui.




CHAPITRE VIII.

JSUS A CAPHARNAHUM.


Obsd d'une ide de plus en plus imprieuse et exclusive, Jsus
marchera dsormais avec une sorte d'impassibilit fatale dans la voie
que lui avaient trace son tonnant gnie et les circonstances
extraordinaires o il vivait. Jusque-l il n'avait fait que communiquer
ses penses  quelques personnes secrtement attires vers lui;
dsormais son enseignement devient public et suivi. Il avait  peu prs
trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagn prs
de Jean-Baptiste s'tait grossi sans doute, et peut-tre quelques
disciples de Jean s'taient-ils joints  lui[369]. C'est avec ce premier
noyau d'glise qu'il annonce hardiment, ds son retour en Galile, la
bonne nouvelle du royaume de Dieu. Ce royaume allait venir, et c'tait
lui, Jsus, qui tait ce Fils de l'homme que Daniel en sa vision avait
aperu comme l'appariteur divin de la dernire et suprme rvlation.

Il faut se rappeler que, dans les ides juives, antipathiques  l'art et
 la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supriorit sur
celle des _chrubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du
peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
rangs autour de la divine majest. Dj dans zchiel[370], l'tre
assis sur le trne suprme, bien au-dessus des monstres du char
mystrieux, le grand rvlateur des visions prophtiques a la figure
d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
reprsents par des animaux, au moment o la sance du grand jugement
commence et o les livres sont ouverts, un tre semblable  un fils de
l'homme s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confre le pouvoir de
juger le monde, et de le gouverner pour l'ternit[371]. _Fils de
l'homme_ est dans les langues smitiques, surtout dans les dialectes
aramens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de
Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins
dans certaines coles[372], un des titres du Messie envisag comme juge
du monde et comme roi de l're nouvelle qui allait s'ouvrir[373].
L'application que s'en faisait Jsus  lui-mme tait donc la
proclamation de sa messianit et l'affirmation de la prochaine
catastrophe o il devait figurer en juge, revtu des pleins pouvoirs que
lui avait dlgus l'Ancien des jours[374].

Le succs de la parole du nouveau prophte fut cette fois dcisif. Un
groupe d'hommes et de femmes, tous caractriss par un mme esprit de
candeur juvnile et de nave innocence, adhrrent  lui et lui dirent:
Tu es le Messie. Comme le Messie devait tre fils de David, on lui
dcernait naturellement ce titre, qui tait synonyme du premier. Jsus
se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui caust quelque
embarras, sa naissance tant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il
prfrait tait celui de Fils de l'homme, titre humble en apparence,
mais qui se rattachait directement aux esprances messianiques. C'est
par ce mot qu'il se dsignait[375], si bien que dans sa bouche, le Fils
de l'homme tait synonyme du pronom je, dont il vitait de se servir.
Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont
il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
apparition.

Le centre d'action de Jsus,  cette poque de sa vie, fut la petite
ville de Capharnahum, situe sur le bord du lac de Gnsareth. Le nom de
Capharnahum, o entre le mot _caphar_, village, semble dsigner une
bourgade  l'ancienne manire, par opposition aux grandes villes bties
selon la mode romaine, comme Tibriade[376]. Ce nom avait si peu de
notorit, que Josphe,  un endroit de ses crits[377], le prend pour
le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de clbrit que le
village situ prs d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum tait sans
pass, et n'avait en rien particip au mouvement profane favoris par
les Hrodes. Jsus s'attacha beaucoup  cette ville et s'en fit comme
une seconde patrie[378]. Peu aprs son retour, il avait dirig sur
Nazareth une tentative qui n'eut aucun succs[379]. Il n'y put faire
aucun miracle, selon la nave remarque d'un de ses biographes[380]. La
connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle tait peu considrable,
nuisait trop  son autorit. On ne pouvait regarder comme le fils de
David celui dont on voyait tous les jours le frre, la soeur, le
beau-frre. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une
assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].
Les Nazarens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le
prcipitant d'un sommet escarp[382]. Jsus remarqua avec esprit que
cette aventure lui tait commune avec tous les grands hommes, et il se
fit l'application du proverbe: Nul n'est prophte en son pays.

Cet chec fut loin de le dcourager. Il revint  Capharnahum[383], o il
trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de l il organisa une
srie de missions sur les petites villes environnantes. Les populations
de ce beau et fertile pays n'taient gure runies que le samedi. Ce fut
le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
sa synagogue ou lieu de sance. C'tait une salle rectangulaire, assez
petite, avec un portique, que l'on dcorait des ordres grecs. Les Juifs,
n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu  donner  ces
difices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues
existent encore en Galile[384]. Elles sont toutes construites en grands
et bons matriaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette
profusion d'ornements vgtaux, de rinceaux, de torsades, qui
caractrise les monuments juifs[385]. A l'intrieur, il y avait des
bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
les rouleaux sacrs[386]. Ces difices, qui n'avaient rien du temple,
taient le centre de toute la vie juive. On s'y runissait le jour du
sabbat pour la prire et pour la lecture de la Loi et des Prophtes.
Comme le judasme, hors de Jrusalem, n'avait pas de clerg proprement
dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_
et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout
personnel, o il exposait ses propres ides[387]. C'tait l'origine de
l'homlie, dont nous trouvons le modle accompli dans les petits
traits de Philon. On avait le droit de faire des objections et des
questions au lecteur; de la sorte, la runion dgnrait vite en une
sorte d'assemble libre. Elle avait un prsident[388], des
anciens[389], un _hazzan_, lecteur attitr ou appariteur[390], des
envoys[391], sortes de secrtaires ou de messagers qui faisaient la
correspondance d'une synagogue  l'autre, un _schammasch_ ou
sacristain[392]. Les synagogues taient ainsi de vraies petites
rpubliques indpendantes; elles avaient une juridiction tendue. Comme
toutes les corporations municipales jusqu' une poque avance de
l'empire romain, elles faisaient des dcrets honorifiques[393], votaient
des rsolutions ayant force de loi pour la communaut, prononaient des
peines corporelles dont l'excuteur ordinaire tait le _hazzan[394]_.

Avec l'extrme activit d'esprit qui a toujours caractris les Juifs,
une telle institution, malgr les rigueurs arbitraires qu'elle
comportait, ne pouvait manquer de donner lieu  des discussions
trs-animes. Grce aux synagogues, le judasme put traverser intact
dix-huit sicles de perscution. C'taient comme autant de petits mondes
 part, o l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes
intestines des champs tout prpars. Il s'y dpensait une somme norme
de passion. Les querelles de prsance y taient vives. Avoir un
fauteuil d'honneur au premier rang tait la rcompense d'une haute
pit, ou le privilge de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un
autre ct, la libert, laisse  qui la voulait prendre, de s'instituer
lecteur et commentateur du texte sacr donnait des facilits
merveilleuses pour la propagation des nouveauts. Ce fut l une des
grandes forces de Jsus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour
fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se
levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le droulait, et
lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette
lecture quelque dveloppement conforme  ses ides[397]. Comme il y
avait peu de pharisiens en Galile, la discussion contre lui ne prenait
pas ce degr de vivacit et ce ton d'acrimonie qui,  Jrusalem,
l'eussent arrt court ds ses premiers pas. Ces bons Galilens
n'avaient jamais entendu une parole aussi accommode  leur imagination
riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait
bien et que ses raisons taient convaincantes. Les objections les plus
difficiles, il les rsolvait avec assurance; le charme de sa parole et
de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
pdantisme des docteurs n'avait pas dessches.

L'autorit du jeune matre allait ainsi tous les jours grandissant, et,
naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-mme. Son
action tait fort restreinte. Elle tait toute borne au bassin du lac
de Tibriade, et mme dans ce bassin elle avait une rgion prfre. Le
lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
offrant l'apparence d'un ovale assez rgulier, il forme,  partir de
Tibriade jusqu' l'entre du Jourdain, une sorte de golfe, dont la
courbe mesure environ trois lieues. Voil le champ o la semence de
Jsus trouva enfin la terre bien prpare. Parcourons-le pas  pas, en
essayant de soulever le manteau de scheresse et de deuil dont l'a
couvert le dmon de l'islam.

En sortant de Tibriade, ce sont d'abord des rochers escarps, une
montagne qui semble s'crouler dans la mer. Puis les montagnes
s'cartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.
C'est un dlicieux bosquet de haute verdure, sillonn par d'abondantes
eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
antique (_An-Medawara_). A l'entre de cette plaine, qui est le pays de
Gnsareth proprement dit, se trouve le misrable village de _Medjdel_.
A l'autre extrmit de la plaine (toujours en suivant la mer), on
rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de trs-belles eaux
(_An-et-Tin_), un joli chemin, troit et profond, taill dans le roc,
que certainement Jsus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la
plaine de Gnsareth et le talus septentrional du lac. A un quart
d'heure de l, on traverse une petite rivire d'eau sale
(_An-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources  quelques
pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un pais fourr de verdure. Enfin,
 quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'tend
d'An-Tabiga  l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un
ensemble de ruines assez monumentales, nomms _Tell-Hum_.

Cinq petites villes, dont l'humanit parlera ternellement autant que
de Rome et d'Athnes, taient, du temps de Jsus, dissmines dans
l'espace qui s'tend du village de Medjdel  Tell-Hum. De ces cinq
villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsade, Chorazin[399], la
premire seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux
village de Medjdel a sans doute conserv le nom et la place de la
bourgade qui donna  Jsus sa plus fidle amie[400]. Dalmanutha tait
probablement prs de l[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin ft
un peu dans les terres, du ct du nord[402]. Quant  Bethsade et
Capharnahum, c'est en vrit presque au hasard qu'on les place 
Tell-Hum,  An-et-Tin,  Khan-Minyeh,  An-Medawara[403]. On dirait
qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
jamais, sur ce sol profondment dvast,  fixer les places o
l'humanit voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voil donc tout ce qui
reste du petit canton de trois ou quatre lieues o Jsus fonda son
oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, o la
vgtation tait autrefois si brillante que Josphe y voyait une sorte
de miracle,--la nature, suivant lui, s'tant plu  rapprocher ici cte 
cte les plantes des pays froids, les productions des zones brlantes,
les arbres des climats moyens, chargs toute l'anne de fleurs et de
fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour
d'avance l'endroit o l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son
repas. Le lac est devenu dsert. Une seule barque, dans le plus
misrable tat, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie
et de joie. Mais les eaux sont toujours lgres et transparentes[405].
La grve, compose de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite
mer, non celle d'un tang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,
propre, sans vase, toujours battue au mme endroit par le lger
mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,
de tamaris et de cpriers pineux, s'y dessinent;  deux endroits
surtout,  la sortie du Jourdain, prs de Tariche, et au bord de la
plaine de Gnsareth, il y a d'enivrants parterres, o les vagues
viennent s'teindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau
d'An-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des
nues d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est blouissant de
lumire. Les eaux, d'un azur cleste, profondment encaisses entre des
roches brlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes
de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
de l'Hermon se dcoupent en lignes blanches sur le ciel;  l'ouest, les
hauts plateaux onduls de la Gaulonitide et de la Pre, absolument
arides et revtus par le soleil d'une sorte d'atmosphre veloute,
forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
trs-leve, qui, depuis Csare de Philippe, court indfiniment vers le
sud.

La chaleur sur les bords est maintenant trs-pesante. Le lac occupe une
dpression de deux cents mtres au-dessous du niveau de la
Mditerrane[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer
Morte[407]. Une vgtation abondante temprait autrefois ces ardeurs
excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
aujourd'hui tout le bassin du lac,  partir du mois de mai, et jamais
t le thtre d'une prodigieuse activit. Josphe, d'ailleurs, trouve
le pays fort tempr[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la
campagne de Rome, quelque changement de climat, amen par des causes
historiques. C'est l'islamisme, et surtout la raction musulmane contre
les croisades, qui ont dessch,  la faon d'un vent de mort, le canton
prfr de Jsus. La belle terre de Gnsareth ne se doutait pas que
sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destines.
Dangereux compatriote, Jsus a t fatal au pays qui eut le redoutable
honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
convoite par deux fanatismes rivaux, la Galile devait, pour prix de sa
gloire, se changer en dsert. Mais qui voudrait dire que Jsus et t
plus heureux, s'il et vcu un plein ge d'homme, obscur en son village?
Et ces ingrats Nazarens, qui penserait  eux, _si_, au risque de
compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'et reconnu son
Pre et ne se ft proclam fils de Dieu?

Quatre ou cinq gros villages, situs  une demi-heure l'un de l'autre,
voil donc le petit monde de Jsus  l'poque o nous sommes. Il ne
semble pas tre jamais entr  Tibriade, ville toute profane, peuple
en grande partie de paens et rsidence habituelle d'Antipas[409].
Quelquefois, cependant, il s'cartait de sa rgion favorite. Il allait
en barque sur la rive orientale, , Gergsa par exemple[410]. Vers le
nord, on le voit  Panas ou Csare de Philippe[411], au pied de
l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du ct de Tyr et de
Sidon[412], pays qui devait tre alors merveilleusement florissant. Dans
toutes ces contres, il tait en plein paganisme[413]. A Csare, il vit
la clbre grotte du _Panium_, o l'on plaait la source du Jourdain, et
que la croyance populaire entourait d'tranges lgendes[414]; il put
admirer le temple de marbre qu'Hrode fit lever prs de l en l'honneur
d'Auguste[415]; il s'arrta probablement devant les nombreuses statues
votives  Pan, aux Nymphes,  l'cho de la grotte, que la pit
entassait dj en ce bel endroit[416]. Un juif vhmriste, habitu 
prendre les dieux trangers pour des hommes diviniss ou pour des
dmons, devait considrer toutes ces reprsentations figures comme des
idoles. Les sductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
plus sensitives, le laissrent froid. Il n'eut sans doute aucune
connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth,  Tyr, pouvait
renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue  celui des
Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phnicie, avait lev sur chaque
colline un temple et un bois sacr, tout cet aspect de grande industrie
et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothisme
enlve toute aptitude  comprendre les religions paennes; le musulman
jet dans les pays polythistes semble n'avoir pas d'yeux. Jsus sans
contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours  sa rive
bien-aime de Gnsareth. Le centre de ses penses tait l; l, il
trouvait foi et amour.


NOTES:

[368] Luc, III, 23; vangile des bionim, dans Epiph., _Adv. hr._ XXX,
13.

[369] Jean, I, 37 et suiv.

[370] I, 5, 26 et suiv.

[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.

[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
de ce mot.

[373] Livre d'Hnoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproch
d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, Fils de la femme pour le
Messie se trouve une fois dans le livre d'Hnoch, LXII, 8.

[374] Jean, V, 22, 27.

[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les vangiles, et
toujours dans les discours de Jsus.

[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent tre du IIe
et du IIIe sicle aprs J.-C.

[377] _B.J._, III, X, 8.

[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.

[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
suiv., 23-24; Jean, IV, 44.

[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.

[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.

[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher  pic qui est
trs-prs de Nazareth, au-dessus de l'glise actuelle des Maronites, et
non du prtendu _Mont de la Prcipitation_,  une heure de Nazareth. V.
Robinson, II, 335 et suiv.

[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.

[384] A Tell-Hum,  Irbid (Arbela),  Meiron (Mero),  Jiseh (Giscala),
 Kasyoun,  Nabartein, deux  Kefr-Bereim.

[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'ge de ces monuments, ni par
consquent affirmer que Jsus ait enseign dans aucun d'eux. Quel
intrt n'aurait pas, dans une telle hypothse, la synagogue de Tell-Hum
La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
grecque du temps de Septime Svre. La grande importance que prit le
judasme dans la haute Galile aprs la guerre des Romains permet de
croire que plusieurs de ces difices ne remontent qu'au IIIe sicle,
poque o Tibriade devint une sorte de capitale du judasme.

[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
Babylone, _Sukka_, 51 _b_.

[387] Philon, cit dans Eusbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
probus liber_,  12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
_Megilla_, III, 4 et suiv.

[388] [Greek: Archisunaggos].

[389] [Greek: Presbuteroi].

[390] [Greek: Huprets].

[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].

[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jrus.,
_Sanhdrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hr_., XXX, 4, 11.

[393] Inscription de Brnice, dans le _Corpus inscr. grc._, n 5361;
inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phnicie_, livre IV [sous
presse].

[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hr.,_ XXX, 11.

[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
_b_.

[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.

[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.

[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.

[399] L'antique Kinnreth avait disparu ou chang de nom.

[400] On sait en effet qu'elle tait trs-voisine de Tibriade. Talmud
de Jrusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.

[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.

[402] A l'endroit nomm _Khorazi_ ou _Bir-Krazeh,_ au-dessus de
Tell-Hum.

[403] L'ancienne hypothse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
bien que fortement attaque depuis quelques annes, conserve encore de
nombreux dfenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
sa faveur est le nom mme de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
autre ct, de trouver prs de Tell-Hum une fontaine rpondant  ce que
dit Josphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
bien tre An-Medawara; mais An-Medawara est  une demi-heure du lac,
tandis que Capharnahum tait une ville de pcheurs sur le bord mme de
la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficults pour Bethsade
sont plus grandes encore; car l'hypothse, assez gnralement admise, de
deux Bethsades, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
orientale du lac, et  deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
chose de singulier.

[404] _B. J_., III, x, 8.

[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, 1075.

[406] C'est l'valuation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
XV, 1re part., p. XX). Elle concorde  peu prs avec celle de M. de
Bertou _(Bulletin de la Soc. de gogr_., 2e srie, XII, p. 146).

[407] La dpression de la mer Morte est du double.

[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.

[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.

[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
et suiv.), d'aprs laquelle la Gergsa de Matthieu (VIII, 28), identique
 la ville chananenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
VII, 1; _Josu_, XXIV, 11), serait l'emplacement nomm maintenant
_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale,  peu prs vis--vis de
Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leon impossible, les vanglistes
nous apprenant que la ville en question tait prs du lac et vis--vis
de la Galile. Quant  Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_,  une heure et
demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales donnes par Marc
et Luc n'y conviennent gure. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilits
topographiques qu'offrait cette dernire lecture aient fait adopter
_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusbe et
saint Jrme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
Gergasei].

[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.

[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.

[413] Jos., _Vita_, 13.

[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
Tudle, p. 46, dit. Asher.

[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.

[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.

[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.

[418] Les traces de la riche civilisation paenne de ce temps couvrent
encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
massif du cap Blanc et du cap Nakoura.




CHAPITRE IX.

LES DISCIPLES DE JSUS.


Dans ce paradis terrestre, que les grandes rvolutions de l'histoire
avaient jusque-l peu atteint, vivait une population en parfaite
harmonie avec le pays lui-mme, active, honnte, pleine d'un sentiment
gai et tendre de la vie. Le lac de Tibriade est un des bassins d'eau
les plus poissonneux du monde[419]; des pcheries trs-fructueuses
s'taient tablies, surtout  Bethsade,  Capharnahum, et avaient
produit une certaine aisance. Ces familles de pcheurs formaient une
socit douce et paisible, s'tendant par de nombreux liens de parent
dans tout le canton du lac que nous avons dcrit. Leur vie peu occupe
laissait toute libert  leur imagination. Les ides sur le royaume de
Dieu trouvaient, dans ces petits comits de bonnes gens, plus de crance
que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
sens grec et mondain, n'avait pntr parmi eux. Ce n'tait pas notre
srieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-tre la
bont ft chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
taient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
fournir des grands hommes. Jsus rencontra l sa vraie famille. Il s'y
installa comme un des leurs; Capharnahum devint sa ville[420], et au
milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frres sceptiques,
l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrdulit.

Une maison surtout,  Capharnahum, lui offrit un asile agrable et des
disciples dvous. C'tait celle de deux frres, tous deux fils d'un
certain Jonas, qui probablement tait mort  l'poque o Jsus vint se
fixer sur les bords du lac. Ces deux frres taient Simon, surnomm
_Cphas_ ou _Pierre_, et Andr. Ns  Bethsade[421], ils se trouvaient
tablis  Capharnahum quand Jsus commena sa vie publique. Pierre
tait mari et avait des enfants; sa belle-mre demeurait chez lui[422].
Jsus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. Andr
parat avoir t disciple de Jean-Baptiste, et Jsus l'avait peut-tre
connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frres continurent
toujours, mme  l'poque o il semble qu'ils devaient tre le plus
occups de leur matre,  exercer le mtier de pcheurs[425]. Jsus, qui
aimait  jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
pcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
pas de plus fidlement attachs.

Une autre famille, celle de Zabdia ou Zbde, pcheur ais et patron de
plusieurs barques[427], offrit  Jsus un accueil empress. Zbde
avait deux fils, Jacques qui tait l'an, et un jeune fils, Jean, qui
plus tard fut appel  jouer un rle si dcisif dans l'histoire du
christianisme naissant. Tous deux taient disciples zls. Salom,
femme de Zbde, fut aussi fort attache  Jsus et l'accompagna
jusqu' la mort[428].

Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
elles ces manires rserves qui rendent possible une fort douce union
d'ides entre les deux sexes. La sparation des hommes et des femmes,
qui a empch chez les peuples smitiques tout dveloppement dlicat,
tait sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
quatre galilennes dvoues accompagnaient toujours le jeune matre et
se disputaient le plaisir de l'couter et de le soigner tour 
tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un lment
d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit dj l'importance.
L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si clbre dans le monde le
nom de sa pauvre bourgade, parat avoir t une personne fort exalte.
Selon le langage du temps, elle avait t possde de sept dmons[430],
c'est--dire qu'elle avait t affecte de maladies nerveuses et en
apparence inexplicables. Jsus, par sa beaut pure et douce, calma cette
organisation trouble. La Magdalenne lui fut fidle jusqu'au Golgotha,
et joua le surlendemain de sa mort un rle de premier ordre; car elle
fut l'organe principal par lequel s'tablit la foi  la rsurrection,
ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restes inconnues le suivaient
sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes taient riches, et
mettaient par leur fortune le jeune prophte en position de vivre sans
exercer le mtier qu'il avait profess jusqu'alors[432].

Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
leur matre: un certain Philippe de Bethsade, Nathanal, fils de Tolma
ou Ptolme, de Cana, peut-tre disciple de la premire poque[433];
Matthieu, probablement celui-l mme qui fut le Xnophon du
christianisme naissant. Il avait t publicain, et comme tel il maniait
sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-tre
songeait-il ds lors  crire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
que nous savons des enseignements de Jsus. On nomme aussi parmi les
disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui parat
avoir t un homme de coeur et de gnreux entranements[436]; un Lebbe
ou Tadde; un Simon le Zlote[437], peut-tre disciple de Juda le
Gaulonite, appartenant  ce parti des _Kenam_, ds lors existant, et
qui devait bientt jouer un si grand rle dans les mouvements du peuple
juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
exception dans l'essaim fidle et s'attira un si pouvantable renom.
C'tait le seul qui ne ft pas Galilen; Kerioth tait une ville de
l'extrme sud de la tribu de Juda[438],  une journe au del d'Hbron.

Nous avons vu que la famille de Jsus tait en gnral peu porte vers
lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Clophas,
faisaient ds lors partie des disciples, et Marie Clophas elle-mme
fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
poque, on ne voit pas auprs de lui sa mre. C'est seulement aprs la
mort de Jsus que Marie acquiert une grande considration[441] et que
les disciples cherchent  se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
membres de la famille du fondateur, sous le titre de frres du
Seigneur, forment un groupe influent, qui fut longtemps  la tte de
l'glise de Jrusalem[443], et qui aprs le sac de la ville se rfugia
en Batane[444]. Le seul fait de l'avoir approch devenait un avantage
dcisif, de la mme manire qu'aprs la mort de Mahomet, les femmes et
les filles du prophte, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
furent de grandes autorits.

Dans cette foule amie, Jsus avait videmment des prfrences et en
quelque sorte un cercle plus troit. Les deux fils de Zbde, Jacques
et Jean, paraissent en avoir fait partie en premire ligne. Ils taient
pleins de feu et de passion. Jsus les avait surnomms avec esprit
Fils du tonnerre,  cause de leur zle excessif, qui, s'il et dispos
de la foudre, en et trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, parat
avoir t avec Jsus sur le pied d'une certaine familiarit. Peut-tre
ce disciple, qui devait plus tard crire ses souvenirs d'une faon o
l'intrt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagr
l'affection de coeur que son matre lui aurait porte[446]. Ce qui est
plus significatif, c'est que, dans les vangiles synoptiques, Simon
Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zbde, et Jean, son frre, forment
une sorte de comit intime que Jsus appelle  certains moments o il se
dfie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
d'ailleurs qu'ils taient tous les trois associs dans leurs
pcheries[448]. L'affection de Jsus pour Pierre tait profonde. Le
caractre de ce dernier, droit, sincre, plein de premier mouvement,
plaisait  Jsus, qui parfois se laissait aller  sourire de ses faons
dcides. Pierre, peu mystique, communiquait au matre ses doutes nafs,
ses rpugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
honnte qui rappelle celle de Joinville prs de saint Louis. Jsus le
reprenait d'une faon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant 
Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalit
de cet homme extraordinaire, qui a imprim un dtour si vigoureux au
christianisme naissant, ne se dveloppa que plus tard. Vieux, il crivit
sur son matre cet vangile bizarre[453] qui renferme de si prcieux
renseignements, mais o, selon nous, le caractre de Jsus est fauss
sur beaucoup de points. La nature de Jean tait trop puissante et trop
profonde pour qu'il pt se plier au ton impersonnel des premiers
vanglistes. Il fut le biographe de Jsus comme Platon l'a t de
Socrate. Habitu  remuer ses souvenirs avec l'inquitude fbrile d'une
me exalte, il transforma son matre en voulant le peindre, et parfois
il laisse souponner ( moins que d'autres mains n'aient altr son
oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
composition de cet crit singulier sa rgle et sa loi.

Aucune hirarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
Tous devaient s'appeler frres, et Jsus proscrivait absolument les
titres de supriorit, tels que _rabbi_, matre, pre, lui seul tant
matre, et Dieu seul tant pre. Le plus grand devait tre le serviteur
des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses gaux,
par un degr tout particulier d'importance. Jsus demeurait chez lui et
enseignait dans sa barque[455]; sa maison tait le centre de la
prdication vanglique. Dans le public, on le regardait comme le chef
de la troupe, et c'est  lui que les prposs aux pages s'adressent
pour faire acquitter les droits dus par la communaut[456]. Le premier,
Simon avait reconnu Jsus pour le Messie[457]. Dans un moment
d'impopularit, Jsus demandant  ses disciples: Et vous aussi,
voulez-vous vous en aller? Simon rpondit: A qui irions-nous,
Seigneur? Tu as les paroles de la vie ternelle[458]. Jsus  diverses
reprises lui dfra dans son glise une certaine primaut[459], et lui
donna le surnom syriaque de _Kpha_ (pierre), voulant signifier par l
qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'difice[460]. Un moment,
mme, il semble lui promettre les clefs du royaume du ciel, et lui
accorder le droit de prononcer sur la terre des dcisions toujours
ratifies dans l'ternit[461].

Nul doute que cette primaut de Pierre n'ait excit un peu de jalousie.
La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
de Dieu, o tous les disciples seraient assis sur des trnes,  la
droite et  la gauche du matre, pour juger les douze tribus
d'Isral[462]. On se demandait qui serait alors le plus prs du Fils de
l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
assesseur. Les deux fils de Zbde aspiraient  ce rang. Proccups
d'une telle pense, ils mirent en avant leur mre, Salom, qui un jour
prit Jsus  part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
fils[463]. Jsus carta la demande par son principe habituel que celui
qui s'exalte sera humili, et que le royaume des cieux appartiendra aux
petits. Cela fit quelque bruit dans la communaut; il y eut un grand
mcontentement contre Jacques et Jean[464]. La mme rivalit semble
poindre dans l'vangile de Jean, o l'on voit le narrateur dclarer sans
cesse qu'il a t le disciple chri auquel le matre en mourant a
confi sa mre, et chercher systmatiquement  se placer prs de Simon
Pierre, parfois  se mettre avant lui, dans des circonstances
importantes o les vanglistes plus anciens l'avaient omis[465].

Parmi les personnages qui prcdent, tous ceux dont on sait quelque
chose avaient commenc par tre pcheurs. En tout cas, aucun d'eux
n'appartenait  une classe sociale leve. Seul, Matthieu, ou Lvi,
fils d'Alphe[466], avait t publicain. Mais ceux  qui on donnait ce
nom en Jude n'taient pas les fermiers gnraux, hommes d'un rang lev
(toujours chevaliers romains) qu'on appelait  Rome _publicani_[467].
C'taient les agents de ces fermiers gnraux, des employs de bas
tage, de simples douaniers. La grande route d'Acre  Damas, l'une des
plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galile en touchant le
lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employs. Capharnahum, qui
tait peut-tre sur la voie, en possdait un nombreux personnel[469].
Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
passait pour tout  fait criminelle. L'impt, nouveau pour eux, tait le
signe de leur vassalit; une cole, celle de Juda le Gaulonite,
soutenait que le payer tait un acte de paganisme. Aussi les douaniers
taient-ils abhorrs des zlateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
infme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions taient
excommunis et devenaient inhabiles  tester; leur caisse tait maudite,
et les casuistes dfendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
pauvres gens, mis au ban de la socit, se voyaient entre eux. Jsus
accepta un dner que lui offrit Lvi, et o il y avait, selon le langage
du temps, beaucoup de douaniers et de pcheurs. Ce fut un grand
scandale[472]. Dans ces maisons mal fames, on risquait de rencontrer de
la mauvaise socit. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
choquer les prjugs des gens bien pensants, chercher  relever les
classes humilies par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
vifs reproches des dvots.

Ces nombreuses conqutes, Jsus les devait au charme infini de sa
personne et de sa parole. Un mot pntrant, un regard tombant sur une
conscience nave, qui n'avait besoin que d'tre veille, lui faisaient
un ardent disciple. Quelquefois Jsus usait d'un artifice innocent,
qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
circonstance chre  son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanal[473],
Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
force, je veux dire sa supriorit sur ce qui l'entourait, il laissait
croire, pour satisfaire les ides du temps, ides qui d'ailleurs taient
pleinement les siennes, qu'une rvlation d'en haut lui dcouvrait les
secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
sphre suprieure  celle de l'humanit. On disait qu'il conversait sur
les montagnes avec Mose et lie[476]; on croyait que, dans ses moments
de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
tablissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].


NOTES:

[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, p. 1075.

[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.

[421] Jean, i, 44.

[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
Petr., V, 13; Clm. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
_Recogn_., VII, 25; Eusbe, _H. E_., III, 30.

[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.

[424] Jean, I, 40 et suiv.

[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.

[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.

[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.

[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.

[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.

[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.

[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.

[432] Luc, VIII, 3.

[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
Nathanal et de l'aptre qui figure dans les listes sous le nom de
_Bar-Tholom_.

[434] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.

[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.

[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; vangile
des bionim, dans piphane, _Adv. hr._, XXX, 13.

[438] Aujourd'hui _Kurytein_ ou _Kereitein_.

[439] La circonstance rapporte dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer
qu' aucune poque de la vie publique de Jsus, ses propres frres ne se
rapprochrent de lui.

[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.

[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant dj un grand
respect pour Marie.

[442] Jean, XIX, 25 et suiv.

[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.

[444] Jules Africain, dans Eusbe, _H.E._, I, 7.

[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et
suiv., 54 et suiv.

[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,
20 et suiv.

[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;
Luc, IX, 28. L'ide que Jsus avait communiqu  ces trois disciples une
gnose ou doctrine secrte fut de trs-bonne heure rpandue. Il est
singulier que Jean, dans son vangile, ne mentionne pas une fois
Jacques, son frre.

[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.

[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.

[450] Il parat avoir vcu jusque vers l'an 100. Voir son vangile, XXI,
15-23, et les anciennes autorits recueillies par Eusbe, _H.E._, III,
20, 23.

[451] Voir les ptres qui lui sont attribues, et qui sont srement du
mme auteur que le quatrime vangile.

[452] Nous n'entendons pas toutefois dcider si l'Apocalypse est de lui.

[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment
justifie. Il est, du reste, vident que l'cole de Jean retoucha son
vangile aprs lui (voir tout le chap. XXI).

[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.

[455] Luc, V, 3.

[456] Matth., XVII, 23.

[457] Matth., XVI, 16-17.

[458] Jean, VI, 68-70.

[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,
II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.

[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.

[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le
mme pouvoir est accord  tous les aptres.

[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.

[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.

[464] Marc, X, 41.

[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.
Comp. I, 35 et suiv., o le disciple innom est probablement Jean.

[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;
_Act_., i, 13. vangile des bionim, dans piph., _Adv. hr.,_ XXX, 13.
Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paratre, que ces deus
noms ont t ports par le mme personnage. Le rcit _Matth_., IX, 9,
conu d'aprs le modle ordinaire des lgendes de vocations d'aptre, a,
il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas t crit
par l'aptre mme dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,
dans l'vangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de
l'aptre, ce sont les Discours de Jsus. Voir Papias, dans Eusbe,
_Hist. eccl_., III, 39.

[467] Cicron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,
_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,
13.

[468] Elle est reste clbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom
de _Via maris_. Cf. Isae, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense
que le chemin taill dans le roc, prs d'An-et-Tin, en faisait partie,
et que la route se dirigeait de l vers le _Pont des filles de Jacob_,
tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'An-et-Tin a ce pont
est de construction antique.

[469] Matth. IX, 9 et suiv.

[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,
II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,
_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269
(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.

[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jrusalem, _Demai,_ II, 3;
Talmud de Bab., _Sanhdrin_, 25 _b_.

[472] Luc, V, 29 et suiv.

[473] Jean, i, 48 et suiv.

[474] Jean, i, 42.

[475] Jean, IV, 17 et suiv.

[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.

[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.




CHAPITRE X.

PRDICATIONS DU LAC.


Tel tait le groupe qui, sur les bords du lac de Tibriade, se pressait
autour de Jsus. L'aristocratie y tait reprsente par un douanier et
par la femme d'un rgisseur. Le reste se composait de pcheurs et de
simples gens. Leur ignorance tait extrme; ils avaient l'esprit faible,
ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un lment de
culture hellnique n'avait pntr dans ce premier cnacle;
l'instruction juive y tait aussi fort incomplte; mais le coeur et la
bonne volont y dbordaient. Le beau climat de la Galile faisait de
l'existence de ces honntes pcheurs un perptuel enchantement. Ils
prludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercs
doucement sur leur dlicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses
bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'coule ainsi 
la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perptuel contact
avec la nature, les songes de ces nuits passes  la clart des toiles,
sous un dme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle
nuit que Jacob, la tte appuye sur une pierre, vit dans les astres la
promesse d'une postrit innombrable, et l'chelle mystrieuse par
laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel  la terre. A l'poque
de Jsus, le ciel n'tait pas ferm, ni la terre refroidie. La nue
s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
descendaient sur sa tte[479]; les visions du royaume de Dieu taient
partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de
ces mes simples contemplait l'univers en sa source idale; le monde
dvoilait peut-tre son secret  la conscience divinement lucide de ces
enfants heureux,  qui la puret de leur coeur mrita un jour de voir
Dieu.

Jsus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantt,
il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs presss sur le
rivage[480]. Tantt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
o l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidle allait
ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du matre dans
leur premire fleur. Un doute naf s'levait parfois, une question
doucement sceptique: Jsus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire
l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
germait, l'pi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume prs de
venir; on se croyait  la veille de voir Dieu, d'tre les matres du
monde; les pleurs se tournaient en joie; c'tait l'avnement sur terre
de l'universelle consolation:

     Heureux, disait le matre, les pauvres en esprit; car c'est  eux
     qu'appartient le royaume des cieux!

     Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consols!

     Heureux les dbonnaires; car ils possderont la terre!

     Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
     rassasis!

     Heureux les misricordieux; car ils obtiendront misricorde!

     Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!

     Heureux les pacifiques; car ils seront appels enfants de Dieu!

     Heureux ceux qui sont perscuts pour la justice; car le royaume
     des cieux est  eux![481]

Sa prdication tait suave et douce, toute pleine de la nature et du
parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leons les
plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
des enfants, passaient tour  tour dans ses enseignements. Son style
n'avait rien de la priode grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du
tour des parabolistes hbreux, et surtout des sentences des docteurs
juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirk
Aboth_. Ses dveloppements avaient peu d'tendue, et formaient des
espces de surates  la faon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont
compos plus tard ces longs discours qui furent crits par
Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pices diverses;
d'ordinaire cependant une mme inspiration les pntrait et en faisait
l'unit. C'est surtout dans la parabole que le matre excellait. Rien
dans le judasme ne lui avait donn le modle de ce genre
dlicieux[483]. C'est lui qui l'a cr. Il est vrai qu'on trouve dans
les livres bouddhiques des paraboles exactement du mme ton et de la
mme facture que les paraboles vangliques[484]. Mais il est difficile
d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exerce en ceci. L'esprit
de mansutude et la profondeur de sentiment qui animrent galement le
christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-tre pour
expliquer ces analogies.

Une totale indiffrence pour la vie extrieure et pour le vain appareil
de confortable dont nos tristes pays nous font une ncessit, tait la
consquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galile. Les
climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perptuelle contre le
dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-tre et du
luxe. Au contraire, les pays qui veillent des besoins peu nombreux sont
les pays de l'idalisme et de la posie. Les accessoires de la vie y
sont insignifiants auprs du plaisir de vivre. L'embellissement de la
maison y est superflu; on se tient le moins possible enferm.
L'alimentation forte et rgulire des climats peu gnreux passerait
pour pesante et dsagrable. Et quant au luxe des vtements, comment
rivaliser avec celui que Dieu a donn  la terre et aux oiseaux du ciel?
Le travail, dans ces sortes de climats, parat inutile; ce qu'il donne
ne vaut pas ce qu'il cote. Les animaux des champs sont mieux vtus que
l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mpris, qui, lorsqu'il
n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup  l'lvation des mes,
inspirait  Jsus des apologues charmants: N'enfouissez pas en terre,
disait-il, des trsors que les vers et la rouille dvorent, que les
larrons dcouvrent et drobent; mais amassez-vous des trsors dans le
ciel, o il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. O est ton trsor, l
aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux matres; ou bien on
hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache  l'un et on dlaisse
l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je
vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
soutenir votre vie, ni des vtements que vous aurez pour couvrir votre
corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
noble que le vtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sment ni ne
moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Pre cleste les
nourrit. N'tes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre
vous qui,  force de soucis, peut ajouter une coude  sa taille? Et
quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considrez les lis
des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
Salomon dans toute sa gloire n'tait pas vtu comme l'un d'eux. Si Dieu
prend soin de vtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
aujourd'hui et qui demain sera jete au feu, que ne fera-t-il point pour
vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxit: Que
mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vtus? Ce sont les
paens qui se proccupent de toutes ces choses. Votre Pre cleste sait
que vous en avez besoin. Mais cherchez premirement la justice et le
royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donn par surcrot. Ne
vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-mme. A chaque
jour suffit sa peine[488].

Ce sentiment essentiellement galilen eut sur la destine de la secte
naissante une influence dcisive. La troupe heureuse, se reposant sur le
Pre cleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour premire
rgle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui touffe en
l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait  Dieu le
pain du lendemain[490]. A quoi bon thsauriser? Le royaume de Dieu va
venir. Vendez ce que vous possdez et donnez-le en aumne, disait le
matre. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
trsors qui ne se dissipent pas[491]. Entasser des conomies pour des
hritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insens[492]? Comme
exemple de la folie humaine, Jsus aimait  citer le cas d'un homme qui,
aprs avoir largi ses greniers et s'tre amass du bien pour de longues
annes, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui tait
trs-enracin en Galile[494], donnait beaucoup de force  cette manire
de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sre,
tait le vrai dshrit. Dans nos socits tablies sur une ide
trs-rigoureuse de la proprit, la position du pauvre est horrible; il
n'a pas  la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,
d'ombrage que pour celui qui possde la terre. En Orient, ce sont l
des dons de Dieu, qui n'appartiennent  personne. Le propritaire n'a
qu'un mince privilge; la nature est le patrimoine de tous.

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la
trace des Essniens ou Thrapeutes et des sectes juives fondes sur la
vie cnobitique. Un lment communiste entrait dans toutes ces sectes,
galement mal vues des Pharisiens et des Sadducens. Le messianisme,
tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
social. Par une existence douce, rgle, contemplative, laissant sa part
 la libert de l'individu, ces petites glises croyaient inaugurer sur
la terre le royaume cleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondes
sur la fraternit des hommes et le culte pur du vrai Dieu, proccupaient
les mes leves et produisaient de toutes parts des essais hardis,
sincres, mais de peu d'avenir.

Jsus, dont les rapports avec les Essniens sont trs-difficiles 
prciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des
rapports), tait ici certainement leur frre. La communaut des biens
fut quelque temps de rgle dans la socit nouvelle[495]. L'avarice
tait le pch capital[496]; or il faut bien remarquer que le pch
d'avarice, contre lequel la morale chrtienne a t si svre, tait
alors le simple attachement  la proprit. La premire condition pour
tre disciple de Jsus tait de raliser sa fortune et d'en donner le
prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrmit n'entraient
pas dans la communaut[497]. Jsus rptait souvent que celui qui a
trouv le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et
qu'en cela il fait encore un march avantageux. L'homme qui a dcouvert
l'existence d'un trsor dans un champ, disait-il, sans perdre un
instant, vend ce qu'il possde et achte le champ. Le joaillier qui a
trouv une perle inestimable, fait argent de tout et achte la
perle[498]. Hlas! les inconvnients de ce rgime ne tardrent pas  se
faire sentir. Il fallait un trsorier. On choisit pour cela Juda de;
Kerioth. A tort ou  raison, on l'accusa de voler la caisse
commune[499]; ce qu'il y a de sr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.

Quelquefois le matre, plus vers dans les choses du ciel que dans
celles de la terre, enseignait une conomie politique plus singulire
encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est lou pour s'tre
fait des amis parmi les pauvres aux dpens de son matre, afin que les
pauvres  leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,
en effet, devant tre les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que
ceux qui leur auront donn. Un homme avis, songeant  l'avenir, doit
donc chercher  les gagner. Les Pharisiens, qui taient des avares, dit
l'vangliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].
Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? Il y avait un
homme riche, qui tait vtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les
jours faisait bonne chre. Il y avait aussi un pauvre, nomm Lazare, qui
tait couch  sa porte, couvert d'ulcres, dsireux de se rassasier des
miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
lcher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut
port par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut
enterr[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il tait dans les
tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
sein. Et s'criant, il dit: Pre Abraham, aie piti de moi, et envoie
Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
rafrachisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.
Mais Abraham lui dit: Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien
pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consol, et
tu es dans les tourments[502]. Quoi de plus juste? Plus tard on appela
cela la parabole du mauvais riche. Mais c'est purement et simplement
la parabole du riche. Il est en enfer parce qu'il est riche, parce
qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dne bien, tandis
que d'autres  sa porte dnent mal. Enfin, dans un moment o, moins
exagr, Jsus ne prsente l'obligation de vendre ses biens et de les
donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
cette dclaration terrible: Il est plus facile  un chameau de passer
par le trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer dans le royaume de
Dieu[503].

Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jsus,
ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui
pour l'ternit le vrai crateur de la paix de l'me, le grand
consolateur de la vie. En dgageant l'homme de ce qu'il appelait les
sollicitudes de ce monde, Jsus put aller  l'excs et porter atteinte
aux conditions essentielles de la socit humaine; mais il fonda ce haut
spiritualisme qui pendant des sicles a rempli les mes de joie 
travers cette valle de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que
l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralit,
viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,
des soucis qui l'assigent et que la civilisation multiplie outre
mesure[504]. L'vangile, de la sorte, a t le suprme remde aux ennuis
de la vie vulgaire, un perptuel _sursum corda_, une puissante
distraction aux misrables soins de la terre, un doux appel comme celui
de Jsus  l'oreille de Marthe: Marthe, Marthe, tu t'inquites de
beaucoup de choses; or une seule est ncessaire. Grce  Jsus,
l'existence la plus terne, la plus absorbe par de tristes ou humiliants
devoirs, a eu son chappe sur un coin du ciel. Dans nos civilisations
affaires, le souvenir de la vie libre de Galile a t comme le parfum
d'un autre monde, comme une rose de l'Hermon[505], qui a empch la
scheresse et la vulgarit d'envahir entirement le champ de Dieu.


NOTES:

[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.

[479] Jean, I, 51.

[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.

[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.

[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans
Eusbe, _H.E._, III, 39.

[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II
Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la
parabole vanglique. La profonde originalit de celle-ci est dans le
sentiment qui la remplit.

[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.

[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.

[486] Dieu des richesses et des trsors cachs, sorte de Plutus dans la
mythologie phnicienne et syrienne.

[487] J'adopte ici la leon de Lachmann et Tischendorf.

[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.
Comparez les prceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du mme sentiment naf, et
Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.

[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.

[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:
epiousios].

[491] Luc, XII, 33-34.

[492] Luc, XII, 20.

[493] Luc, XII, 16 et suiv.

[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.

[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.

[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.

[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,
28.

[498] Matth., XIII, 44-46.

[499] Jean, XII, 6.

[500] Luc, XVI, 1-14.

[501] Voir le texte grec.

[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste
trs-prononce (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagr
celle nuance de l'enseignement de Jsus. Mais les traits des [Greek:
Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.

[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution
proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba
metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origne et les
interprtes grecs, ignorant le proverbe smitique, ont cru qu'il
s'agissait d'un cble ([Greek: camilos]).

[504] Matth., XIII, 22.

[505] Ps. CXXXIII, 3.




CHAPITRE XI.

LE ROYAUME DE DIEU CONU COMME L'AVNEMENT DES PAUVRES.


Ces maximes, bonnes pour un pays o la vie se nourrit d'air et de jour,
ce communisme dlicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
confiance sur le sein de leur pre, pouvaient convenir  une secte
nave, persuade  chaque instant que son utopie allait se raliser.
Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
socit. Jsus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son
temps ne se prterait nullement  son royaume. Il en prit son parti avec
une hardiesse extrme. Laissant l tout ce monde au coeur sec et aux
troits prjugs, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution
de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1 pour les enfants et
pour ceux qui leur ressemblent; 2 pour les rebuts de ce monde,
victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3
pour les hrtiques et schismatiques, publicains, samaritains, paens de
Tyr et de Sidon. Une parabole nergique expliquait cet appel au peuple
et le lgitimait[506]: Un roi a prpar un festin de noces et envoie ses
serviteurs chercher les invits. Chacun s'excuse; quelques-uns
maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
comme il faut n'ont pas voulu se rendre  son appel; eh bien! ce seront
les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
remplir la salle, et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui
taient invits ne gotera mon festin.

Le pur _bionisme_, c'est--dire la doctrine que les pauvres (_bionim_)
seuls seront sauvs, que le rgne des pauvres va venir, fut donc la
doctrine de Jsus. Malheur  vous, riches, disait-il, car vous avez
votre consolation! Malheur  vous qui tes maintenant rassasis, car
vous aurez faim. Malheur  vous qui riez maintenant, car vous gmirez et
vous pleurerez[507]. Quand tu fais un festin, disait-il encore,
n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
rinviteraient, et tu aurais ta rcompense. Mais quand tu fais un repas,
invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
mieux pour toi s'ils n'ont rien  te rendre, car le tout te sera rendu
dans la rsurrection des justes[508]. C'est peut-tre dans un sens
analogue qu'il rptait souvent: Soyez de bons banquiers[509],
c'est--dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en
donnant vos biens aux pauvres, conformment au vieux proverbe: Donner
au pauvre, c'est prter  Dieu[510].

Ce n'tait pas l, du reste, un fait nouveau. Le mouvement dmocratique
le plus exalt dont l'humanit ait gard le souvenir (le seul aussi qui
ait russi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'ide pure),
agitait depuis longtemps la race juive. La pense que Dieu est le
vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
retrouve  chaque page des crits de l'Ancien Testament. L'histoire
d'Isral est de toutes les histoires celle o l'esprit populaire a le
plus constamment domin. Les prophtes, vrais tribuns et en un sens les
plus hardis tribuns, avaient tonn sans cesse contre les grands et
tabli une troite relation d'une part entre les mots de riche, impie,
violent, mchant, de l'autre entre les mots de pauvre, doux, humble,
pieux[511]. Sous les Sleucides, les aristocrates ayant presque tous
apostasi et pass  l'hellnisme, ces associations d'ides ne firent
que se fortifier. Le Livre d'Hnoch contient des maldictions plus
violentes encore que celles de l'vangile contre le monde, les riches,
les puissants[512]. Le luxe y est prsent comme un crime. Le Fils de
l'homme, dans cette Apocalypse bizarre, dtrne les rois, les arrache 
leur vie voluptueuse, les prcipite dans l'enfer[513]. L'initiation de
la Jude  la vie profane, l'introduction rcente d'un lment tout
mondain de luxe et de bien-tre, provoquaient une furieuse raction en
faveur de la simplicit patriarcale. Malheur  vous qui mprisez la
masure et l'hritage de vos pres! Malheur  vous qui btissez vos
palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
briques qui les composent est un pch[514]. Le nom de pauvre
(_bion_) tait devenu synonyme de saint, d'ami de Dieu. C'tait le
nom que les disciples galilens de Jsus aimaient  se donner; ce fut
longtemps le nom des chrtiens judasants de la Batane et du Hauran
(Nazarens, Hbreux), rests fidles  la langue comme aux enseignements
primitifs de Jsus, et qui se vantaient de possder parmi eux les
descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe sicle, ces bons
sectaires, demeurs en dehors du grand courant qui avait emport les
autres glises, sont traits d'hrtiques (_biontes_), et on invente
pour expliquer leur nom un prtendu hrsiarque _bion_[516].

On entrevoit sans peine, en effet, que ce got exagr de pauvret ne
pouvait tre bien durable. C'tait l un de ces lments d'utopie comme
il s'en mle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait
justice. Transport dans le large milieu de la socit humaine, le
christianisme devait un jour trs-facilement consentir  possder des
riches dans son sein, de mme que le bouddhisme, exclusivement monacal 
son origine, en vint trs-vite, ds que les conversions se
multiplirent,  admettre des laques. Mais on garde toujours la marque
de ses origines. Bien que vite dpass et oubli, _l'bionisme_ laissa
dans toute l'histoire des institutions chrtiennes un levain qui ne se
perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jsus se forma dans
le milieu bionite de la Batane[517]. La pauvret resta un idal dont
la vraie ligne de Jsus ne se dtacha plus. Ne rien possder fut le
vritable tat vanglique; la mendicit devint une vertu, un tat
saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe sicle, qui est, entre tous
les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
mouvement galilen, se passa tout entier au nom de la pauvret. Franois
d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bont, sa communion
dlicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressembl 
Jsus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes
communistes du moyen ge (Pauvres de Lyon, Bgards, Bons-Hommes,
Fratricelles, Humilis, Pauvres vangliques, etc.), groups sous la
bannire de l'vangile ternel, prtendirent tre et furent en effet
les vrais disciples de Jsus. Mais cette fois encore les plus
impossibles rves de la religion nouvelle furent fconds. La mendicit
pieuse, qui cause  nos socits industrielles et administratives de si
fortes impatiences, fut,  son jour et sous le ciel qui lui convenait,
pleine de charme. Elle offrit  une foule d'mes contemplatives et
douces le seul tat qui leur convienne. Avoir fait de la pauvret un
objet d'amour et de dsir, avoir lev le mendiant sur l'autel et
sanctifi l'habit de l'homme du peuple, est un coup de matre dont
l'conomie politique peut n'tre pas fort touche, mais devant lequel le
vrai moraliste ne peut rester indiffrent. L'humanit, pour porter son
fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas compltement paye par son
salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
rpter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.

Comme tous les grands hommes, Jsus avait du got pour le peuple et se
sentait  l'aise avec lui. L'vangile dans sa pense est fait pour les
pauvres; c'est  eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous
les ddaigns du judasme orthodoxe taient ses prfrs. L'amour du
peuple, la piti pour son impuissance, le sentiment du chef
dmocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnat
pour son interprte naturel, clatent  chaque instant dans ses actes et
ses discours[519].

La troupe lue offrait en effet un caractre fort ml et dont les
rigoristes devaient tre trs-surpris. Elle comptait dans son sein des
gens qu'un juif qui se respectait n'et pas frquents[520]. Peut-tre
Jsus trouvait-il dans cette socit en dehors des rgles communes plus
de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pdante, formaliste,
orgueilleuse de son apparente moralit. Les pharisiens, exagrant les
prescriptions mosaques, en taient venus  se croire souills par le
contact des gens moins svres qu'eux; on touchait presque pour les
repas aux puriles distinctions des castes de l'Inde. Mprisant ces
misrables aberrations du sentiment religieux, Jsus aimait  dner chez
ceux qui en taient les victimes[521]; on voyait  table  ct de lui
des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-tre pour cela seul,
il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dvots.
Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. Voyez,
disaient-ils, avec quelles gens il mange! Jsus avait alors de fines
rponses, qui exaspraient les hypocrites: Ce ne sont pas les gens bien
portants qui ont besoin de mdecin[522]; ou bien: Le berger qui a
perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
courir aprs la perdue, et, quand il l'a trouve, il la rapporte avec
joie sur ses paules[523]; ou bien: Le fils de l'homme est venu sauver
ce qui tait perdu[524]; ou encore: Je ne suis pas venu appeler les
justes, mais les pcheurs[525]; enfin cette dlicieuse parabole du fils
prodigue, o celui qui a failli est prsent comme ayant une sorte de
privilge d'amour sur celui qui a toujours t juste. Des femmes faibles
ou coupables, surprises de tant de charme, et gotant pour la premire
fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de
lui. On s'tonnait qu'il ne les repousst pas. Oh! se disaient les
puritains, cet homme n'est point un prophte; car, s'il l'tait, il
s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pcheresse. Jsus
rpondait par la parabole d'un crancier qui remit  ses dbiteurs des
dettes ingales, et il ne craignait pas de prfrer le sort de celui 
qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'apprciait les tats de
l'me qu'en proportion de l'amour qui s'y mle. Des femmes, le coeur
plein de larmes et disposes par leurs fautes aux sentiments d'humilit,
taient plus prs de son royaume que les natures mdiocres, lesquelles
ont souvent peu de mrite  n'avoir point failli. On conoit, d'un autre
ct, que ces mes tendres, trouvant dans leur conversion  la secte un
moyen de rhabilitation facile, s'attachaient  lui avec passion.

Loin qu'il chercht  adoucir les murmures que soulevait son ddain pour
les susceptibilits sociales du temps, il semblait prendre plaisir  les
exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mpris du monde, qui est
la condition des grandes choses et de la grande originalit. Il ne
pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque prjug,
tait mal vu del socit[527] Il prfrait hautement les gens de vie
quivoque et de peu de considration aux notables orthodoxes. Des
publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous prcderont dans le
royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
cru en lui, et malgr cela vous ne vous tes pas convertis[528]. On
comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
leur donnaient des filles de joie, devait tre sanglant pour des gens
faisant profession de gravit et d'une morale rigide.

Il n'avait aucune affectation extrieure, ni montre d'austrit. Il ne
fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
mariages. Un de ses miracles fut fait pour gayer une noce de petite
ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les
lumires qui vont et viennent font un effet fort agrable. Jsus aimait
cet aspect gai et anim, et tirait de l des paraboles[529]. Quand on
comparait une telle conduite  celle de Jean Baptiste, on tait
scandalis[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens
observaient le jene: Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que
les disciples de Jean et des Pharisiens jenent et prient, les tiens
mangent et boivent?--Laissez-les, dit Jsus; voulez-vous faire jener
les paranymphes de l'poux, pendant que l'poux est avec eux. Des jours
viendront o l'poux leur sera enlev; ils jeneront alors[531]. Sa
douce gaiet s'exprimait sans cesse par des rflexions vives, d'aimables
plaisanteries. A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette
gnration, et  qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants
assis sur les places, qui disent  leurs camarades:

    Voici que nous chantons,
    Et vous ne dansez pas.
    Voici que nous pleurons,
    Et vous ne pleurez pas[532].

Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le
Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pcheurs.
Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifie que par ses
oeuvres[533].

Il parcourait ainsi la Galile au milieu d'une fte perptuelle. Il se
servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sre, et dont le
grand oeil noir, ombrag de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses
disciples dployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont
leurs vtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les
mettaient sur la mule qui le portait, ou les tendaient  terre sur son
passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'tait une joie et
une bndiction. Il s'arrtait dans les bourgs et les grosses fermes, o
il recevait une hospitalit empresse. En Orient, la maison o descend
un tranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
rassemble; les enfants y font invasion; les valets les cartent; ils
reviennent toujours. Jsus ne pouvait souffrir qu'on rudoyt ces nafs
auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les
mres, encourages par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons
pour qu'il les toucht[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur
sa tte et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient
parfois comme importunes; mais Jsus, qui aimait les usages antiques et
tout ce qui indique la simplicit du coeur, rparait le mal fait par
ses amis trop zls. Il protgeait ceux qui voulaient l'honorer[537].
Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliner de
leur famille ces tres dlicats, toujours prompts  tre sduits, tait
un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].

La religion naissante fut ainsi  beaucoup d'gards un mouvement de
femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jsus comme une
jeune garde pour l'inauguration de son innocente royaut, et lui
dcernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
l'appelant fils de David, criant _Hosanna_[539], et portant des palmes
autour de lui. Jsus, comme Savonarole, les faisait peut-tre servir
d'instruments  des missions pieuses; il tait bien aise de voir ces
jeunes aptres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui
dcerner des titres qu'il n'osait prendre lui-mme. Il les laissait
dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il rpondait d'une faon
vasive que la louange qui sort de jeunes lvres est la plus agrable 
Dieu[540].

Il ne perdait aucune occasion de rpter que les petits sont des tres
sacrs[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il
faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en
enfant[544], que le Pre cleste cache ses secrets aux sages et les
rvle aux petits[545]. L'ide de ses disciples se confond presque pour
lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de
ces querelles de prsance qui n'taient point rares, Jsus prit un
enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voil le plus grand; celui
qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
ciel[547]."

C'tait l'enfance, en effet, dans sa divine spontanit, dans ses nafs
blouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
croyaient  chaque instant que le royaume tant dsir allait poindre.
Chacun s'y voyait dj assis sur un trne[548]  ct du matre. On s'y
partageait les places[549]; on cherchait  supputer les jours. Cela
s'appelait la Bonne Nouvelle; la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un
vieux mot, _paradis_, que l'hbreu, comme toutes les langues de
l'Orient, avait emprunt  la Perse, et qui dsigna d'abord les parcs
des rois achmnides, rsumait le rve de tous: un jardin dlicieux o
l'on continuerait  jamais la vie charmante que l'on menait
ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
mesure un rve. La dure fut suspendue; une semaine fut comme un sicle.
Mais qu'il ait rempli des annes, ou des mois, le rve fut si beau que
l'humanit en a vcu depuis, et que notre consolation est encore d'en
recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
qu'elle ait fait pour s'lever au-dessus de sa plante, l'humanit
oublia le poids de plomb qui l'attache  la terre, et les tristesses de
la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette closion
divine, et partager, ne ft-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!
Mais plus heureux encore, nous dirait Jsus, celui qui, dgag de toute
illusion, reproduirait en lui-mme l'apparition cleste, et, sans rve
millnaire, sans paradis chimrique, sans signes dans le ciel, par la
droiture de sa volont et la posie de son me, saurait de nouveau crer
en son coeur le vrai royaume de Dieu!


NOTES:

[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..
VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.

[507] Luc, VI, 24-25.

[508] Luc, XIV, 12-14.

[509] Mot conserv par une tradition fort ancienne et fort suivie.
Clment d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origne, dans
saint Jrme, et dans un grand nombre de Pres de l'glise.

[510] Prov., XIX, 17.

[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;
XXXVII, 11; LXIX, 33, et en gnral les dictionnaires hbreux, aux mots:
[Hebrew: ***].

[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.

[513] _Hnoch_, ch. XLVI, 4-8.

[514] _Hnoch_, XCIX, 13, 14.

[515] Jules Africain dans Eusbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.
loc. hebr._, au mot [Greek: Chba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;
Epiph., _Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.

[516] Voir surtout Origne, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,
22. Comparez piph., _Adv. hr_., XXX, 17. Irne, Origne, Eusbe, les
Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.
L'auteur des _Philosophumena_ semble hsiter (VII, 34 et 35; X, 22 et
23). C'est par Tertullien et surtout par piphane qu'a t rpandue la
fable d'un _bion_. Du reste, tous les Pres sont d'accord sur
l'tymologie [Greek: Ebin] = [Greek: ptgos].

[517] piph., _Adv. hr.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.

[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.

[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.

[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.

[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.

[522] Matth., IX, 12.

[523] Luc, XV, 4 et suiv.

[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.

[525] Matth., IX, 13.

[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime  relever tout ce qui se
rapporte au pardon des pcheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,
16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a compos ce rcit avec les
traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu
 Bthanie quelques jours avant la mort de Jsus. Mais le pardon de la
pcheresse tait, sans contredit, un des traits essentiels de la vie
anecdotique de Jsus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusbe,
_Hist. eccl._, III, 39.

[527] Luc, XIX; 2 et suiv.

[528] Matth., XXI, 31-32.

[529] Matth., XXV, 1 et suiv.

[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.

[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et
suiv.

[532] Allusion  quelque jeu d'enfant.

[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut
dire: L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu
n'est proclame que par ses oeuvres elles-mmes. Je lis [Greek: ergn],
avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknn].

[534] Matth., XXI, 7-8.

[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,
XVIII, 15-16.

[536] _Ibid_.

[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et
suiv.

[538] vangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (piph.,
_Adv. hr_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans
valeur critique, il n'en est pas de mme de ses additions quand elles
peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'tat des manuscrits
dont il se servait.

[539] Cri qu'on poussait  la procession de la fte des Tabernacles, en
agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore
chez les Isralites.

[540] Matth., XXI, 15-16.

[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.

[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.

[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.

[544] Marc, X, 43.

[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.

[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.

[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.

[548] Luc, XXII, 30.

[549] Marc, X, 37,40-41.

[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,
86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._




CHAPITRE XII.

AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON
COLE AVEC CELLE DE JSUS.


Pendant que la joyeuse Galile clbrait dans les ftes la venue du
bien-aim, le triste Jean, dans sa prison de Machro, s'extnuait
d'attente et de dsirs. Les succs du jeune matre qu'il avait vu
quelques mois auparavant  son cole arrivrent jusqu' lui. On disait
que le Messie prdit par les prophtes, celui qui devait rtablir le
royaume d'Isral, tait venu et dmontrait sa prsence en Galile par
des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enqurir de la vrit de ce
bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
choisit deux pour aller vers Jsus en Galile[551].

Les deux disciples trouvrent Jsus au comble de sa rputation. L'air
de fte qui rgnait autour de lui les surprit. Accoutums aux jenes, 
la prire obstine,  une vie toute d'aspirations, ils s'tonnrent de
se voir tout  coup transports au milieu des joies de la
bienvenue[552]. Ils firent part  Jsus de leur message: Es-tu celui
qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre? Jsus, qui ds lors
n'hsitait plus gure sur son propre rle de messie, leur numra les
oeuvres qui devaient caractriser la venue du royaume de Dieu, la
gurison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annonce aux
pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. Heureux donc, ajouta-t-il,
celui qui ne doutera pas de moi! On ignore si cette rponse trouva
Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austre
ascte. Mourut-il consol et sr que celui qu'il avait annonc vivait
dj, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jsus? Rien ne
nous l'apprend. En voyant cependant son cole se continuer assez
longtemps encore paralllement aux glises chrtiennes, on est port 
croire que, malgr sa considration pour Jsus, Jean ne l'envisagea pas
comme devant raliser les promesses divines. La mort vint du reste
trancher ses perplexits. L'indomptable libert du solitaire devait
couronner sa carrire inquite et tourmente par la seule fin qui ft
digne d'elle.

Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montres pour Jean
ne purent tre de longue dure. Dans les entretiens que, selon la
tradition chrtienne, Jean aurait eus avec le ttrarque, il ne cessait
de lui rpter que son mariage tait illicite et qu'il devait renvoyer
Hrodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille
d'Hrode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle
n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.

Sa fille Salom, ne de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et
dissolue, entra dans ses desseins. Cette anne (probablement l'an 30),
Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance,  Machro.
Hrode le Grand avait fait construire dans l'intrieur de la forteresse
un palais magnifique[554], o le ttrarque rsidait frquemment. Il y
donna un grand festin, durant lequel Salom excuta une de ces danses de
caractre qu'on ne considre pas en Syrie comme messantes  une
personne distingue. Antipas charm ayant demand  la danseuse ce
qu'elle dsirait, celle-ci rpondit,  l'instigation de sa mre: La
tte de Jean sur ce plateau[555]. Antipas fut mcontent; mais il ne
voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tte du
prisonnier, et l'apporta[556].

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
tombeau. Le peuple fut trs-mcontent. Six ans aprs, Hreth ayant
attaqu Antipas, pour reprendre Machro et venger le dshonneur de sa
fille, Antipas fut compltement battu, et l'on regarda gnralement sa
dfaite comme une punition du meurtre de Jean[557].

La nouvelle de cette mort fut porte  Jsus par des disciples mmes du
baptiste[558]. La dernire dmarche que Jean avait faite auprs de Jsus
avait achev d'tablir entre les deux coles des liens troits. Jsus,
craignant de la part d'Antipas un surcrot de mauvais vouloir, prit
quelques prcautions et se retira au dsert[559]. Beaucoup de monde l'y
suivit. Grce  une extrme frugalit, la troupe sainte y vcut; on crut
naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,
Jsus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il
dclarait sans hsiter[561] qu'il tait plus qu'un prophte, que la Loi
et les prophtes anciens n'avaient eu de force que jusqu' lui[562],
qu'il les avait abrogs, mais que le royaume du ciel l'abrogerait  son
tour. Enfin, il lui prtait dans l'conomie du mystre chrtien une
place  part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
Testament et l'avnement du rgne nouveau.

Le prophte Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement releve[563],
avait annonc avec beaucoup de force un prcurseur du Messie, qui devait
prparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait
aplanir les voies devant l'lu de Dieu. Ce messager n'tait autre que le
prophte lie, lequel, selon une croyance fort rpandue, allait bientt
descendre du ciel, o il avait t enlev, pour disposer les hommes par
la pnitence au grand avnement et rconcilier Dieu avec son
peuple[564]. Quelquefois,  lie on associait, soit le patriarche
Hnoch, auquel, depuis un ou deux sicles, on s'tait pris  attribuer
une haute saintet[565], soit Jrmie[566], qu'on envisageait comme une
sorte de gnie protecteur du peuple, toujours occup  prier pour lui
devant le trne de Dieu[567]. Cette ide de deux anciens prophtes
devant ressusciter pour servir de prcurseurs au Messie se retrouve
d'une manire si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
trs-port  croire qu'elle venait de ce ct[568]. Quoi qu'il en soit,
elle faisait,  l'poque de Jsus, partie intgrante des thories juives
sur le Messie. Il tait admis que l'apparition de deux tmoins
fidles, vtus d'habits de pnitence, serait le prambule du grand
drame qui allait se drouler,  la stupfaction de l'univers[569].

On comprend qu'avec ces ides, Jsus et ses disciples ne pouvaient
hsiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore tre question du
Messie, puisque lie n'tait pas venu[570], ils rpondaient qu'lie
tait venu, que Jean tait lie ressuscit[571]. Par son genre de vie,
par son opposition aux pouvoirs politiques tablis, Jean rappelait en
effet cette figure trange de la vieille histoire d'Isral[572]. Jsus
ne tarissait pas sur les mrites et l'excellence de son prcurseur. Il
disait que parmi les enfants des hommes il n'en, tait pas n de plus
grand. Il blmait nergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas
avoir accept son baptme, et de ne pas s'tre convertis  sa voix[573].

Les disciples de Jsus furent fidles  ces principes du matre. Le
respect de Jean fut une tradition constante dans la premire gnration
chrtienne[574]. On le supposa parent de Jsus[575]. Pour fonder la
mission de celui-ci sur un tmoignage admis de tous, on raconta que
Jean, ds la premire vue de Jsus, le proclama Messie; qu'il se
reconnut son infrieur, indigne de dlier les cordons de ses souliers;
qu'il se refusa d'abord  le baptiser et soutint que c'tait lui qui
devait l'tre par Jsus[576]. C'taient l des exagrations, que
rfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
Jean[577]. Mais, en un sens plus gnral, Jean resta dans la lgende
chrtienne ce qu'il fut en ralit, l'austre prparateur, le triste
prdicateur de pnitence avant les joies de l'arrive de l'poux, le
prophte qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Gant
des origines chrtiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,
cet pre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prpara les lvres  la
douceur du royaume de Dieu. Le dcoll d'Hrodiade ouvrit l're des
martyrs chrtiens; il fut le premier tmoin de la conscience nouvelle.
Les mondains, qui reconnurent en lui leur vritable ennemi, ne purent
permettre qu'il vct; son cadavre mutil, tendu sur le seuil du
christianisme, traa la voie sanglante o tant d'autres devaient passer
aprs lui.

L'cole de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vcut quelque
temps, distincte de celle de Jsus, et d'abord en bonne intelligence
avec elle. Plusieurs annes aprs la mort des deux matres, on se
faisait encore baptiser du baptme de Jean. Certaines personnes taient
 la fois des deux coles; par exemple, le clbre Apollos, le rival de
saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrtiens d'phse[578].
Josphe se mit (l'an 53)  l'cole d'un ascte nomm Banou[579], qui
offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui tait
peut-tre de son cole. Ce Banou[580] vivait dans le dsert, vtu de
feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
sauvages, et prenait frquemment pendant le jour et pendant la nuit des
baptmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le
frre du Seigneur (il y a peut-tre ici quelque confusion
d'homonymes), observait un asctisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an
80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
Asie-Mineure. Jean l'vangliste parat le combattre d'une faon
dtourne[582]. Un des pomes sibyllins[583] semble provenir de cette
cole. Quant aux sectes d'Hmrobaptistes, de Baptistes, d'Elchasates
_(Sabiens, Mogtasila_ des crivains arabes[584]), qui remplissent au
second sicle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
subsistent encore de nos jours chez les Mendates, dits chrtiens de
Saint-Jean, elles ont la mme origine que le mouvement de
Jean-Baptiste, plutt qu'elles ne sont la descendance authentique de
Jean. La vraie cole de celui-ci,  demi fondue avec le christianisme,
passa  l'tat de petite hrsie chrtienne et s'teignit obscurment.
Jean avait bien vu de quel ct tait l'avenir. S'il et cd  une
rivalit mesquine, il serait aujourd'hui oubli dans la foule des
sectaires de son temps. Par l'abngation, il est arriv  la gloire et 
une position unique dans le panthon religieux de l'humanit.


NOTES:

[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[552] Matth., IX, 14 et suiv.

[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.

[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.

[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs
et les mets.

[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,
2.

[557] Josphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.

[558] Matth., XIV, 12.

[559] Matth., XIV, 13.

[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et
suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.

[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.

[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.

[563] Malachie, III et IV; _Ecclsiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.
VI.

[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;
Luc, IX, 8, 19.

[565] _Ecclsiastique_, XLIV, 16.

[566] Matth., XVI, 14.

[567] II Macch., XV, 13 et suiv.

[568] Textes cits par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.
46, rectifis par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen
morgenlndischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du
_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes
parsis qui impliquent vraiment l'ide de prophtes ressuscits et
prcurseurs n'est ancien; mais les ides contenues dans ces textes
paraissent bien antrieures  l'poque de la rdaction desdits textes.

[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.

[570] Marc, IX, 10.

[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;
Jean, i, 21-25.

[572] Luc, i, 17.

[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.

[574] _Act.,_ XIX, 4.

[575] Luc, i.

[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,
2-33.

[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. piph., _Adv. hr._, XXX, 16.

[579] _Vita_, 2.

[580] Serait-ce le Bouna qui est compt par le Talmud (Bab.,
_Sanhdrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jsus?

[581] Ilgsippe, dans Eusbe, _H.E._, II, 23.

[582] vang., i, 26,33; IV, 2; I ptre, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.

[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.

[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'quivalent aramen du mot
Baptistes. _Mogtasila_ a le mme sens en arabe.




CHAPITRE XIII.

PREMIRES TENTATIVES SUR JRUSALEM.


Jsus, presque tous les ans, allait  Jrusalem pour la fte de Pques.
Le dtail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques
n'en parlent pas[585], et les notes du quatrime vangile sont ici
trs-confuses[586]. C'est,  ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
aprs la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des sjours de
Jsus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique
Jsus attacht ds lors peu de valeur au plerinage, il s'y prtait pour
ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
rompu. Ces voyages, d'ailleurs, taient essentiels  son dessein; car il
sentait dj que, pour jouer un rle de premier ordre, il fallait sortir
de Galile, et attaquer le judasme dans sa place forte, qui tait
Jrusalem.

La petite communaut galilenne tait ici fort dpayse. Jrusalem tait
alors  peu prs ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pdantisme,
d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
y tait extrme et les sditions religieuses trs-frquentes. Les
pharisiens y dominaient; l'tude de la Loi, pousse aux plus
insignifiantes minuties, rduite  des questions de casuiste, tait
l'unique tude. Cette culture exclusivement thologique et canonique ne
contribuait en rien  polir les esprits. C'tait quelque chose
d'analogue  la doctrine strile du faquih musulman,  cette science
creuse qui s'agite autour d'une mosque, grande dpense de temps et de
dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
l'esprit en profite. L'ducation thologique du clerg moderne, quoique
trs-sche, ne peut donner aucune ide de cela; car la Renaissance a
introduit dans tous nos enseignements, mme les plus rebelles, une part
de belles-lettres et de bonne mthode, qui fait que la scolastique a
pris plus ou moins une teinte d'humanits. La science du docteur juif,
du _sofer_ ou scribe, tait purement barbare, absurde sans compensation,
dnue de tout lment moral[587]. Pour comble de malheur, elle
remplissait celui qui s'tait fatigu  l'acqurir d'un ridicule
orgueil. Fier du prtendu savoir qui lui avait cot tant de peine, le
scribe juif avait pour la culture grecque le mme ddain que le savant
musulman a de nos jours pour la civilisation europenne, et que le vieux
thologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre
de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit  tout ce qui est
dlicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages o
l'on a us sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des
personnes faisant profession de gravit[588].

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les mes
tendres et dlicates du nord. Le mpris des Hirosolymites pour les
Galilens rendait la sparation encore plus profonde. Dans ce beau
temple, objet de tous leurs dsirs, ils ne trouvaient souvent que
l'avanie. Un verset du psaume des plerins[589], J'ai choisi de me
tenir  la porte dans la maison de mon Dieu, semblait fait exprs pour
eux. Un sacerdoce ddaigneux souriait de leur nave dvotion,  peu prs
comme autrefois en Italie le clerg, familiaris avec les sanctuaires,
assistait froid et presque railleur  la ferveur du plerin venu de
loin. Les Galilens parlaient un patois assez corrompu; leur
prononciation tait vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,
ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,
on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression sot
Galilen tait devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)
que le sang juif tait chez eux trs-mlang, et il passait pour
constant que la Galile ne pouvait produire un prophte[593]. Placs
ainsi aux confins du judasme et presque en dehors, les pauvres
Galilens n'avaient pour relever leurs esprances qu'un passage d'Isae
assez mal interprt[594]: Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
de la mer[595], Galile des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
a vu une grande lumire; le soleil s'est lev pour ceux qui taient
assis dans les tnbres. La renomme de la ville natale de Jsus tait
particulirement mauvaise. C'tait un proverbe populaire: Peut-il venir
quelque chose de bon de Nazareth[596].

La profonde scheresse de la nature aux environs de Jrusalem devait
ajouter au dplaisir de Jsus. Les valles y sont sans eau; le sol,
aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dpression de la mer
Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.
Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
histoire d'Isral, soutient le regard. La ville prsentait, du temps de
Jsus,  peu prs la mme assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait gure de
monuments anciens, car jusqu'aux Asmonens, les Juifs taient rests
trangers  tous les arts; Jean Hyrcan avait commenc  l'embellir, et
Hrode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.
Les constructions hrodiennes le disputent aux plus acheves de
l'antiquit par leur caractre grandiose la perfection de l'excution,
la beaut des matriaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un got
original, s'levaient vers le mme temps aux environs de Jrusalem[598].
Le style de ces monuments tait le style grec, mais appropri aux usages
des Juifs, et considrablement modifi selon leurs principes. Les
ornements de sculpture vivante, que les Hrodes se permettaient, au
grand mcontentement des rigoristes, en taient bannis et remplacs par
une dcoration vgtale. Le got des anciens habitants de la Phnicie et
de la Palestine pour les monuments monolithes taills sur la roche vive,
semblait revivre en ces singuliers tombeaux dcoups dans le rocher, et
o les ordres grecs sont si bizarrement appliqus  une architecture de
troglodytes. Jsus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux
talage de vanit, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son
spiritualisme absolu et son opinion arrte que la figure du vieux monde
allait passer ne lui laissaient de got que pour les choses du coeur.

Le temple,  l'poque de Jsus, tait tout neuf, et les ouvrages
extrieurs n'en taient pas compltement termins. Hrode en avait fait
commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l're chrtienne, pour
le mettre  l'unisson de ses autres difices. Le vaisseau du temple fut
achev en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les
parties accessoires se continurent lentement et ne furent termines que
peu de temps avant la prise de Jrusalem[601]. Jsus y vit probablement
travailler, non sans quelque humeur secrte. Ces esprances d'un long
avenir taient comme une insulte  son prochain avnement. Plus
clairvoyant que les incrdules et les fanatiques, il devinait que ces
superbes constructions taient appeles  une courte dure[602].

Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont
le _haram_ actuel[603], malgr sa beaut, peut  peine donner une ide.
Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
rendez-vous  une foule considrable, si bien que ce grand espace tait
 la fois le temple, le forum, le tribunal, l'universit. Toutes les
discussions religieuses des coles juives, tout l'enseignement
canonique, les procs mme et les causes civiles, toute l'activit de la
nation, en un mot, tait concentre l[604]. C'tait un perptuel
cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
d'analogie avec une mosque musulmane. Pleins d'gards  cette poque
pour les religions trangres, quand elles restaient sur leur propre
territoire[605], les Romains s'interdirent l'entre du sanctuaire; des
inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'o il tait
permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier
gnral de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de
voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;
un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
les portes, empchait qu'on ne traverst l'enceinte avec un bton  la
main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
abrger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement  ce que
personne n'entrt  l'tat d'impuret lgale dans les portiques
intrieurs. Les femmes avaient une loge absolument spare.

C'est l que Jsus passait ses journes, durant le temps qu'il restait 
Jrusalem. L'poque des ftes amenait dans cette ville une affluence
extraordinaire. Runis en chambres de dix et vingt personnes, les
plerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement dsordonn
o se plat l'Orient[609]. Jsus se perdait dans la foule, et ses
pauvres Galilens groups autour de lui faisaient peu d'effet. Il
sentait probablement qu'il tait ici dans un monde hostile et qui ne
l'accueillerait qu'avec ddain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le
temple, comme en gnral les lieux de dvotion trs-frquents, offrait
un aspect peu difiant. Le service du culte entranait une foule de
dtails assez repoussants, surtout des oprations mercantiles, par suite
desquelles de vraies boutiques s'taient tablies dans l'enceinte
sacre. On y vendait des btes pour les sacrifices; il s'y trouvait des
tables pour l'change de la monnaie; par moments, on se serait cru dans
un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
fonctions avec la vulgarit irrligieuse des sacristains de tous les
temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
blessait le sentiment religieux de Jsus, parfois port jusqu'au
scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prire une
caverne de voleurs. Un jour mme, dit-on, la colre l'emporta; il frappa
 coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En
gnral, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conu pour son
Pre, n'avait rien  faire avec des scnes de boucherie. Toutes ces
vieilles institutions juives lui dplaisaient, et il souffrait d'tre
oblig de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
n'inspirrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,
qu'aux chrtiens judasants. Les vrais hommes nouveaux eurent en
aversion cet antique lieu sacr. Constantin et les premiers empereurs
chrtiens y laissrent subsister les constructions paennes
d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui
pensrent  cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jrusalem,
l'emplacement du temple tait  dessein pollu en haine des Juifs[614].
Ce fut l'islam, c'est--dire une sorte de rsurrection du judasme dans
sa forme exclusivement smitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a
toujours t antichrtien.

L'orgueil des Juifs achevait de mcontenter Jsus, et de lui rendre le
sjour de Jrusalem pnible. A mesure que les grandes ides d'Isral
mrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues
avait donn  l'interprte de la Loi, au docteur, une grande
supriorit sur le prtre. Il n'y avait de prtres qu' Jrusalem, et l
mme, rduits  des fonctions toutes rituelles,  peu prs comme nos
prtres de paroisse exclus de la prdication, ils taient prims par
l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout
laque qu'tait ce dernier. Les hommes clbres du Talmud ne sont pas
des prtres; ce sont des savants selon les ides du temps. Le haut
sacerdoce de Jrusalem tenait, il est vrai, un rang fort lev dans la
nation; mais il n'tait nullement  la tte du mouvement religieux. Le
souverain pontife, dont la dignit avait dj t avilie par
Hrode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],
qu'on rvoquait frquemment pour rendre la charge profitable 
plusieurs. Opposs aux pharisiens, zlateurs laques trs-exalts, les
prtres taient presque tous des sadducens, c'est--dire des membres de
cette aristocratie incrdule qui s'tait forme autour du temple, vivait
de l'autel, mais en voyait la vanit[617]. La caste sacerdotale s'tait
spare  tel point du sentiment national et de la grande direction
religieuse qui entranait le peuple, que le nom de sadducen
(_sadoki_), qui dsigna d'abord simplement un membre de la famille
sacerdotale de Sadok, tait devenu synonyme de matrialiste et d'
picurien.

Un lment plus mauvais encore tait venu, depuis le rgne d'Hrode le
Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hrode s'tant pris d'amour pour
Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-mme de Bothus
d'Alexandrie, et ayant voulu l'pouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne
vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-pre et l'lever jusqu' lui,
que de le faire grand-prtre. Cette famille intrigante resta matresse,
presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
ans[618]. troitement allie  la famille rgnante, elle ne le perdit
qu'aprs la dposition d'Archlas, et elle le recouvra (l'an 42 de
notre re) aprs qu'Hrode Agrippa eut refait pour quelque temps
l'oeuvre d'Hrode le Grand. Sous le nom de _Bothusim_[619], se forma
ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, trs-mondaine, trs-peu dvote,
qui se fondit  peu prs avec les Sadokites. Les _Bothusim_, dans le
Talmud et les crits rabbiniques, sont prsents comme des espces de
mcrants et toujours rapprochs des Sadducens[620]. De tout cela
rsulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,
peu porte aux excs de zle, les redoutant mme, ne voulant pas
entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
profitait de la routine tablie. Ces prtres picuriens n'avaient pas la
violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'taient leur
insouciance morale, leur froide irrligion qui rvoltaient Jsus. Bien
que trs-diffrents, les prtres et les Pharisiens se confondirent ainsi
dans ses antipathies. Mais tranger et sans crdit, il dut longtemps
renfermer son mcontentement en lui-mme et ne communiquer ses
sentiments qu'a la socit intime qui l'accompagnait.

Avant le dernier sjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit 
Jrusalem et qui se termina par sa mort, Jsus essaya cependant de se
faire couter. Il prcha; on parla de lui; on s'entretint de certains
actes que l'on considrait comme miraculeux. Mais de tout cela ne
rsulta ni une glise tablie a Jrusalem, ni un groupe de disciples
hirosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait  tous pourvu qu'on
l'aimt, ne pouvait trouver beaucoup d'cho dans ce sanctuaire des
vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en rsulta seulement pour
lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
Il ne semble pas que ds lors il ait fait la connaissance de la famille
de Bthanie qui lui apporta, au milieu des preuves de ses derniers
mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
d'un certain Nicodme, riche pharisien, membre du sanhdrin et fort
considr  Jrusalem[621]. Cet homme, qui parat avoir t honnte et
de bonne foi, se sentit attir vers le jeune Galilen. Ne voulant pas
se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car
plus tard il dfendit Jsus contre les prventions de ses
confrres[623], et,  la mort de Jsus, nous le trouverons entourant de
soins pieux le cadavre du matre[624]. Nicodme ne se fit pas chrtien;
il crut devoir  sa position de ne pas entrer dans un mouvement
rvolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhrents. Mais
il porta videmment beaucoup d'amiti  Jsus et lui rendit des
services, sans pouvoir l'arracher  une mort dont l'arrt,  l'poque o
nous sommes arrivs, tait dj comme crit.

Quant aux docteurs clbres du temps, Jsus ne parat avoir eu de
rapports avec eux. Hillel et Schamma taient morts; la plus grande
autorit du temps tait Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'tait un
esprit libral et un homme du monde, ouvert aux tudes profanes, form 
la tolrance par son commerce avec la haute socit[625]. A l'encontre
des Pharisiens trs-svres, qui marchaient voils ou les yeux ferms,
il regardait les femmes, mme les paennes[626]. La tradition le lui
pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
cour[627]. Aprs la mort de Jsus, il exprima sur la secte nouvelle des
vues trs-modres[628]. Saint Paul sortit de son cole[629]. Mais il
est bien probable que Jsus n'y entra jamais.

Une pense du moins que Jsus emporta de Jrusalem, et qui ds  prsent
parat chez lui enracine, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec
l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient caus
tant de dgot, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans
un sens gnral l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue
ncessit. A partir de ce moment, ce n'est plus en rformateur juif,
c'est en destructeur du judasme qu'il se pose. Quelques partisans des
ides messianiques avaient dj admis que le Messie apporterait une loi
nouvelle, qui serait commune  toute la terre[630]. Les Essniens, qui
taient  peine des juifs, paraissent aussi avoir t indiffrents au
temple et aux observances mosaques. Mais ce n'taient l que des
hardiesses isoles ou non avoues. Jsus le premier osa dire qu' partir
de lui, ou plutt  partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si
quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'tait pour ne pas
choquer trop violemment les prjugs reus. Quand on le poussait  bout,
il levait tous les voiles, et dclarait que la Loi n'avait plus aucune
force. Il usait  ce sujet de comparaisons nergiques: On ne raccommode
pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans
de vieilles outres[633]. Voil, dans la pratique, son acte de matre et
de crateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des
affiches ddaigneuses. Jsus n'en veut pas. Cette Loi troite, dure,
sans charit, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jsus prtend
que tout homme de bonne volont, tout homme qui l'accueille et l'aime,
est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui parat l'ennemi capital
qu'il faut combattre. Jsus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est
rvolutionnaire au plus haut degr; il appelle tous les hommes  un
culte fond sur leur seule qualit d'enfants de Dieu. Il proclame les
droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
la religion du juif; la dlivrance de l'homme, non la dlivrance du
juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
Margaloth, prchant la rvolution au nom de la Loi! La religion de
l'humanit, tablie non sur le sang, mais sur le coeur, est fonde.
Mose est dpass; le temple n'a plus de raison d'tre et est
irrvocablement condamn.


NOTES:

[585] Ils les supposent cependant obscurment (Matth., XXIII, 37; Luc,
XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jsus avec
Joseph d'Arimathie. Luc mme (X, 38-42) connat la famille de Bthanie.
Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du systme du quatrime vangile
sur les voyages de Jsus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et
les Sadducens, placs par les synoptiques en Galile, n'ont gure de
sens qu' Jrusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop
court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrive de Jsus
dans cette ville et sa mort.

[586] Deux plerinages sont clairement indiqus (Jean, II, 13, et V, 1),
sans parler du dernier voyage (VII, 10), aprs lequel Jsus ne retourna
plus en Galile. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait
encore. Il appartiendrait, par consquent,  la pque de l'an 29. Mais
les circonstances donnes comme appartenant  ce voyage sont d'une
poque plus avance (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,
XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a videmment des
transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutt il a ml
les circonstances de divers voyages.

[587] On en peut juger par le Talmud, cho de la scolastique juive de ce
temps.

[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.

[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.

[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,
_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.

[591] Passage du trait _Erubin_, prcit.

[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.

[593] Jean, VII, 52.

[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.

[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.

[596] Jean i, 46.

[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.

[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de
Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des
Macchabes  Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).

[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;
Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hnoch_, XCVII, 43-14;
Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.

[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.

[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.

[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,
29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.

[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent
l'emplacement de la mosque d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacre, qui
environne la mosque. Le terre-plein du haram est, dans quelques
parties, notamment  l'endroit o les Juifs vont pleurer, le
soubassement mme du temple d'Hrode.

[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhdrin_, X, 2.

[605] Suet., _Aug_., 93.

[606] Philo, _Legatio ad Caum_,  31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;
_Act_., XXI, 28.

[607] Des traces considrables de la tour Antonia se voient encore dans
la partie septentrionale du haram.

[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;
Marc, XI, 16.

[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.
CXXXII).

[610] Marc, XI, 16.

[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et
suiv.; Jean, II, 14 et suiv.

[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (dit. Schott); S. Jrme, In
Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.

[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.

[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).

[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.

[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.

[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirk
Aboth_, I, 10.

[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;
XIX, vi, 2; VIII, 1.

[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les
Hrodiens de l'vangile sont les _Bothusim_.

[620] Trait _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,
_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des
_Bothusim_ s'change souvent dans les livres talmudiques avec celui des
Sadducens ou avec le mot _Minim_ (hrtiques). Comparez Thosiphta
_Joma_, I,  Talm. de Jrus., mme trait, I, 5, et Talm. de Bab., mme
trait, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III,  Talm. de Bab., mme trait, 43
_b_; Thos. _ibid_., plus loin,  Talm. de Bab., mme trait, 48 _b_;
Thos. _Rosch hasschana_, I,  Mischna, mme trait, II, 1, Talm. de
Jrus., mme trait, II, 1, et Talm. de Bab., mme, trait, 22 _b_;
Thos. _Menachoth_, X,  Mischna, mme trait, X, 3, Talm. de Bab., mme
trait, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;
Thos. _Iadam_, II,  Talm. de Jrus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de
Bab., mme trait, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.

[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,
_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; trait _Aboth
Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_
l'identifie avec Bouna, lequel, d'aprs _Sanhdrin_ (v. ci-dessus, p.
203, note 3), tait disciple de Jsus. Mais si Bouna est le Banou de
Josphe, ce rapprochement est sans force.

[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que
le texte mme de la conversation n'est qu'une cration de Jean.

[623] Jean, VII, 50 et suiv.

[624] Jean, XIX, 39.

[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.

[626] Talm. de Jrus., _Berakoth_, IX, 2.

[627] Passage _Sota_, prcit, et _Baba Kama_, 83 _a_.

[628] _Act_., V, 34 et suiv.

[629] _Act_., XXII, 3.

[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez
le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.

[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,
mais ne peut avoir d'autre sens.

[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce
passage n'est pas en contradiction avec ceux o l'abolition de la Loi
est implique. Il signifie seulement qu'en Jsus toutes les figures de
l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.

[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.

[634] Luc, XIX, 9.

[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,
47.




CHAPITRE XIV.

RAPPORTS DE JSUS AVEC LES PAENS ET LES SAMARITAINS.

Consquent  ces principes, il ddaignait tout ce qui n'tait pas la
religion du coeur. Les vaines pratiques des dvots[636], le rigorisme
extrieur, qui se fie pour le salut  des simagres, l'avaient pour
mortel ennemi. Il se souciait peu du jene[637]. Il prfrait le pardon
d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charit, le pardon
rciproque, voil toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le
prtre, par tat, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le
ministre oblig; il dtourne de la prire prive, qui est un moyen de se
passer de lui. On chercherait vainement dans l'vangile une pratique
religieuse recommande par Jsus. Le baptme n'a pour lui qu'une
importance secondaire[640]; et quant  la prire, il ne rgle rien,
sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
croyaient remplacer par la bonne volont des mes faibles le vrai amour
du bien, et s'imaginaient conqurir le royaume du ciel en lui disant:
_Rabbi, rabbi_; il les repoussait, et proclamait que sa religion,
c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isae: Ce
peuple m'honore des lvres, mais son coeur est loin de moi[642].

Le sabbat tait le point capital sur lequel s'levait l'difice des
scrupules et des subtilits pharisaques. Cette institution antique et
excellente tait devenue un prtexte pour de misrables disputes de
casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait
que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
pour sabbatiques[644]. C'tait aussi le point sur lequel Jsus se
plaisait le plus  dfier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement
le sabbat, et ne rpondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de
fines railleries. A plus forte raison ddaignait-il une foule
d'observances modernes, que la tradition avait ajoutes  la Loi, et
qui, par cela mme, taient les plus chres aux dvots. Les ablutions,
les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient
sans piti: Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre me? Ce
n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
coeur. Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, taient le point
de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchrir sur la Loi,
d'inventer des prceptes impossibles pour crer aux hommes des occasions
de pch: Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de
tomber dans la fosse.--Race de vipres, ajoutait-il en secret, ils ne
parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le
proverbe: La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].

Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer  fonder sur leur
conversion quelque chose de solide. La Galile contenait un grand nombre
de paens, mais non  ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et
organis[647]. Jsus put voir ce culte se dployer avec toute sa
splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon,  Csare de Philippe, et
dans la Dcapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve
chez lui ce pdantisme fatigant des Juifs de son temps, ces dclamations
contre l'idoltrie, si familires  ses coreligionnaires depuis
Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la Sagesse[649].
Ce qui le frappe dans les paens, ce n'est pas leur idoltrie, c'est
leur servilit[650]. Le jeune dmocrate juif, frre en ceci de Judas le
Gaulonite, n'admettant de matre que Dieu, tait trs-bless des
honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela prs, dans la plupart des
cas o il rencontre des paens, il montre pour eux une grande
indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transfr. Quand un
propritaire est mcontent de ceux  qui il a lou sa vigne, que
fait-il? Il la loue  d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].
Jsus devait tenir d'autant plus  cette ide que la conversion des
gentils tait, selon les ides juives, un des signes les plus certains
de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au
festin,  ct d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des
quatre vents du ciel, tandis que les hritiers lgitimes du royaume sont
repousss[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres
qu'il donne  ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur
recommander de ne prcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];
il parle des paens d'une manire conforme aux prjugs des Juifs[656].
Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit troit ne se
prtait pas  cette haute indiffrence pour la qualit de fils
d'Abraham, ont bien pu faire flchir dans le sens de leurs propres ides
les instructions de leur matre. En outre, il est fort possible que
Jsus ait vari sur ce point, de mme que Mahomet parle des Juifs, dans
le Coran, tantt de la faon la plus honorable, tantt avec une extrme
duret, selon qu'il espre ou non les attirer  lui. La tradition, en
effet, prte  Jsus deux rgles de proslytisme tout  fait opposes et
qu'il a pu pratiquer tour  tour: Celui qui n'est pas contre vous est
pour vous;--Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657]. Une
lutte passionne entrane presque ncessairement ces sortes de
contradictions.

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des
gens que les Juifs appelaient Hellnes[658]. Ce mot avait, en
Palestine, des sens fort divers. Il dsignait tantt des paens, tantt
des Juifs parlant grec et habitant parmi les paens[659], tantt des
gens d'origine paenne convertis au judasme[660]. C'est probablement
dans cette dernire catgorie d'Hellnes que Jsus trouva de la
sympathie[661]. L'affiliation au judasme avait beaucoup de degrs; mais
les proslytes restaient toujours dans un tat d'infriorit  l'gard
du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici taient appels
proslytes de la porte ou gens craignant Dieu, et assujettis aux
prceptes de No, non aux prceptes mosaques[662]. Cette infriorit
mme tait sans doute la cause qui les rapprochait de Jsus et leur
valait sa faveur.

Il en usait de mme avec les Samaritains. Serre comme un lot entre les
deux grandes provinces du judasme (la Jude et la Galile), la Samarie
formait en Palestine une espce d'enclave, o se conservait le vieux
culte du Garizim, frre et rival de celui de Jrusalem. Cette pauvre
secte, qui n'avait ni le gnie ni la savante organisation du judasme
proprement dit, tait traite par les Hirosolymites avec une extrme
duret[663]. On la mettait sur la mme ligne que les paens, avec un
degr de haine de plus[664]. Jsus, par une sorte d'opposition, tait
bien dispos pour elle. Souvent il prfre les Samaritains aux Juifs
orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble dfendre  ses disciples
d'aller les prcher, rservant son vangile pour les Isralites
purs[665], c'est l encore, sans doute, un prcepte de circonstance,
auquel les aptres auront donn un sens trop absolu. Quelquefois, en
effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
imbu des prjugs de ses coreligionnaires[666]; de la mme faon que de
nos jours l'Europen libre penseur est envisag comme un ennemi par le
musulman, qui le croit toujours un chrtien fanatique. Jsus savait se
mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples 
Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,
il ne rencontre de gratitude et de vraie pit que chez un
samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme
bless sur la route de Jricho. Un prtre passe, le voit et continue son
chemin. Un lvite passe et ne s'arrte pas. Un samaritain a piti de
lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].
Jsus conclut de l que la vraie fraternit s'tablit entre les hommes
par la charit, non par la foi religieuse. Le prochain, qui dans le
judasme tait surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a
piti de son semblable sans distinction de secte. La fraternit humaine
dans le sens le plus large sortait  pleins bords de tous ses
enseignements.

Ces penses, qui assigeaient Jsus  sa sortie de Jrusalem, trouvrent
leur vive expression dans une anecdote qui a t conserve sur son
retour. La route de Jrusalem en Galile passe  une demi-heure de
Sichem[671], devant l'ouverture de la valle domine par les monts Ebal
et Garizim. Cette route tait en gnral vite par les plerins juifs,
qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long dtour de la Pre
que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
quelque chose. Il tait dfendu de manger et de boire avec eux[672];
c'tait un axiome de certains casuistes qu' un morceau de pain des
Samaritains est de la chair de porc[673]. Quand on suivait cette route,
on faisait donc ses provisions d'avance; encore vitait-on rarement les
rixes et les mauvais traitements[674]. Jsus ne partageait ni ces
scrupules ni ces craintes. Arriv dans la route, au point o s'ouvre sur
la gauche la valle de Sichem, il se trouva fatigu, et s'arrta prs
d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
de donner  toutes les localits de leur valle des noms tirs des
souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant t donn
par Jacob  Joseph; c'tait probablement celui-l mme qui s'appelle
encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrrent dans la valle
et allrent  la ville acheter des provisions; Jsus s'assit sur le bord
du puits, ayant en face de lui le Garizim.

Il tait environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jsus
lui demanda  boire, ce qui excita chez cette femme un grand tonnement,
les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
Gagne par l'entretien de Jsus, la femme reconnut en lui un prophte,
et, s'attendant  des reproches sur son culte, elle prit les devants:
Seigneur, dit-elle, nos pres ont ador sur cette montagne, tandis que
vous autres, vous dites que c'est  Jrusalem qu'il faut adorer.--Femme,
crois-moi, lui rpondit Jsus, l'heure est venue o l'on n'adorera plus
ni sur cette montagne ni  Jrusalem, mais o les vrais adorateurs
adoreront le Pre en esprit et en vrit[675]. Le jour o il pronona
cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la premire fois
le mot sur lequel reposera l'difice de la religion ternelle. Il fonda
le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
mes leves jusqu' la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce
jour-l, fut la bonne religion de l'humanit, ce fut la religion
absolue; et si d'autres plantes ont des habitants dous de raison et de
moralit, leur religion ne peut tre diffrente de celle que Jsus a
proclame prs du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on
n'atteint l'idal qu'un moment. Le mot de Jsus a t un clair dans une
nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
l'humanit (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanit)
s'y soient habitus. Mais l'clair deviendra le plein jour, et, aprs
avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanit reviendra  ce
mot-l, comme  l'expression immortelle de sa foi et de ses esprances.


NOTES:

[636] Matth., XV, 9.

[637] Matth., IX, 14; XI, 19.

[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.

[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et
suiv.

[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.

[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.

[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isae, XXIX, 13.

[643] Voir surtout le trait _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des
Jubils_ (traduit de l'thiopien dans les _Jahrbcher_ d'Ewald, annes 2
et 3), c. L.

[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,
_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.

[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et
suiv.; XIV, 1 et suiv.

[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,
VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.

[647] Je crois que les paens de Galile se trouvaient surtout aux
frontires,  Kads, par exemple, mais que le coeur mme du pays, la
ville de Tibriade excepte, tait tout juif. La ligne o finissent les
ruines de temples et o commencent les ruines de synagogues est
aujourd'hui nettement marque  la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).
Les traces de sculpture paenne qu'on a cru trouver  Tell-Hum sont
douteuses. La cte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point
partie de la Galile.

[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.

[649] Chap. XIII et suiv.

[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.

[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;
Luc, IV, 25 et suiv.

[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.

[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jrm., III, 17;
Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et
suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.

[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.

[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.

[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et
suiv.; XII, 30.

[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.

[658] Josphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,
VII, 35; XII, 20-21.

[659] Talm. de Jrus., _Sota_, VII, 1.

[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;
XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.

[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.

[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;
Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,
17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.

[663] _Ecclsiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,
3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jrus., _Aboda zara_, V, 4;
_Pesachim_ i, 1.

[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.

[665] Matth., X, 5-6.

[666] Luc, IX, 53.

[667] Luc, IX, 56.

[668] Jean, IV, 39-43.

[669] Luc, XVII, 16 et suiv.

[670] Luc, X, 30 et suiv.

[671] Aujourd'hui Naplouse.

[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.

[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.

[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.

[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime
une pense oppose  celle des versets 21 et 23, parat avoir t
interpol. Il ne faut pas trop insister sur la ralit historique d'une
telle conversation, puisque Jsus ou son interlocutrice auraient, seuls
pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean reprsente
certainement une des penses les plus intimes de Jsus, et la plupart
des circonstances du rcit ont un cachet frappant de vrit.




CHAPITRE XV.

COMMENCEMENT DE LA LGENDE DE JSUS.--IDE QU'IL A LUI-MME DE SON RLE
SURNATUREL.


Jsus rentra en Galile ayant compltement perdu sa foi juive, et en
pleine ardeur rvolutionnaire. Ses ides maintenant s'expriment avec une
nettet parfaite. Les innocents aphorismes de son premier ge
prophtique, en partie emprunts aux rabbis antrieurs, les belles
prdications morales de sa seconde priode aboutissent  une politique
dcide. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie
est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientt se rvler;
c'est par lui qu'il se rvlera. Il sait bien qu'il sera victime de sa
hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut tre conquis sans violence;
c'est par des crises et des dchirements qu'il doit s'tablir[677]. Le
Fils de l'homme, aprs sa mort, viendra avec gloire, accompagn de
lgions d'anges, et ceux qui l'auront repouss seront confondus.

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jsus
s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
pre. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas
chez lui tre trait d'attentat.

Le titre de fils de David fut le premier qu'il accepta, probablement
sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha  le
lui assurer. La famille de David tait, a ce qu'il semble, teinte
depuis longtemps[678]; les Asmonens, d'origine sacerdotale, ne
pouvaient chercher  s'attribuer une telle descendance; ni Hrode, ni
les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
reprsentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la
fin des Asmonens, le rve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui
vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les ttes. La
croyance universelle tait que le Messie serait fils de David et
natrait comme lui  Bethlhem[679]. Le sentiment premier de Jsus
n'tait pas prcisment cela. Le souvenir de David, qui proccupait la
masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son rgne cleste. Il se
croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
dlivrance qu'il mditait taient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion
ici lui fit une sorte de violence. La consquence immdiate de cette
proposition: Jsus est le Messie, tait cette autre proposition:
Jsus est fils de David. Il se laissa donner un titre sans lequel il
ne pouvait esprer aucun succs. Il finit, ce semble, par y prendre
plaisir, car il faisait de la meilleure grce les miracles qu'on lui
demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres
circonstances de sa vie, Jsus se plia aux ides qui avaient cours de
son temps, bien qu'elles ne fussent pas prcisment les siennes. Il
associait  son dogme du royaume de Dieu, tout ce qui chauffait les
coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
baptme de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.

Une grave difficult se prsentait: c'tait sa naissance  Nazareth, qui
tait de notorit publique. On ne sait si Jsus lutta contre cette
objection. Peut-tre ne se prsenta-t-elle pas en Galile, o l'ide que
le fils de David devait tre un bethlhmite tait moins rpandue. Pour
le galilen idaliste, d'ailleurs, le titre de fils de David tait
suffisamment justifi, si celui  qui on le dcernait relevait la gloire
de sa race et ramenait les beaux jours d'Isral. Autorisa-t-il par son
silence les gnalogies fictives que ses partisans imaginrent pour
prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des lgendes
inventes pour le faire natre  Bethlhem, et en particulier du tour
par lequel on rattacha son origine bethlhmite au recensement qui eut
lieu par l'ordre du lgat imprial, Quirinius[682]? On l'ignore.
L'inexactitude et les contradictions des gnalogies[683] portent 
croire qu'elles furent le rsultat d'un travail populaire s'oprant sur
divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionne par Jsus[684].
Jamais il ne se dsigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses
disciples, bien moins clairs que lui, enchrissaient parfois sur ce
qu'il disait de lui-mme; le plus souvent il n'avait pas connaissance de
ces exagrations. Ajoutons que, durant les trois premiers sicles, des
fractions considrables du christianisme[685] nirent obstinment la
descendance royale de Jsus et l'authenticit des gnalogies.

Sa lgende tait ainsi le fruit d'une grande conspiration toute
spontane et s'laborait autour de lui de son vivant. Aucun grand
vnement de l'histoire ne s'est pass sans donner lieu  un cycle de
fables, et Jsus n'et pu, quand il l'et voulu, couper court  ces
crations populaires. Peut-tre un oeil sagace et-il su reconnatre ds
lors le germe des rcits qui devaient lui attribuer une naissance
surnaturelle, soit en vertu de cette ide, fort rpandue dans
l'antiquit, que l'homme hors ligne ne peut tre n des relations
ordinaires des deux sexes; soit pour rpondre  un chapitre mal entendu
d'Isae[686], o l'on croyait lire que le Messie natrait d'une vierge;
soit enfin par suite de l'ide que le Souffle de Dieu, dj rig en
hypostase divine, est un principe de fcondit[687]. Dj peut-tre
couraient sur son enfance plus d'une anecdote conue en vue de montrer
dans sa biographie l'accomplissement de l'idal messianique[688], ou,
pour mieux dire, des prophties que l'exgse allgorique du temps
rapportait au Messie. D'autres fois, on lui crait ds le berceau des
relations avec les hommes clbres, Jean-Baptiste, Hrode le Grand, des
astrologues chaldens qui, dit-on, firent vers ce temps-l un voyage 
Jrusalem[689], deux vieillards, Simon et Anne, qui avaient laiss des
souvenirs de haute saintet[690]. Une chronologie assez lche prsidait
 ces combinaisons, fondes pour la plupart sur des faits rels
travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bont, un
sentiment profondment populaire, pntraient toutes ces fables, et en
faisaient un supplment de la prdication[692]. C'est surtout aprs la
mort de Jsus que de tels rcits prirent de grands dveloppements; on
peut croire cependant qu'ils circulaient dj de son vivant, sans
rencontrer autre chose qu'une pieuse crdulit et une nave admiration.

Que jamais Jsus n'ait song  se faire passer pour une incarnation de
Dieu lui-mme, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle ide tait
profondment trangre  l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les
vangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indique que dans des
parties de l'vangile de Jean qui ne peuvent tre acceptes comme un
cho de la pense de Jsus. Parfois mme Jsus semble prendre des
prcautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se
faire Dieu ou l'gal de Dieu est prsente, mme dans l'vangile de
Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier vangile, il se
dclare moindre que son Pre[696]. Ailleurs, il avoue que le Pre ne lui
a pas tout rvl[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
spar de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous
les hommes le sont ou peuvent le devenir  des degrs divers[698]. Tous,
chaque jour, doivent appeler Dieu leur pre; tous les ressuscits seront
fils de Dieu[699]. La filiation divine tait attribue dans l'Ancien
Testament  des tres qu'on ne prtendait nullement galer  Dieu[700].
Le mot fils a, dans les langues smitiques et dans la langue du
Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'ide que
Jsus se fait de l'homme n'est pas cette ide humble, qu'un froid disme
a introduite. Dans sa potique conception de la nature, un seul souffle
pntre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite
en l'homme, vit par l'homme, de mme que l'homme habite en Dieu, vit par
Dieu[702]. L'idalisme transcendant de Jsus ne lui permit jamais
d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalit. Il est son
Pre, son Pre est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec
eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Pre sont un[704].
L'ide pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
personnes, n'est rien.

Le titre de Fils de Dieu, ou simplement de Fils[705], devint ainsi
pour Jsus un titre analogue  Fils de l'homme et, comme celui-ci,
synonyme de Messie,  la seule diffrence qu'il s'appelait lui-mme
Fils de l'homme et qu'il ne semble pas avoir fait le mme usage du mot
Fils de Dieu[706]. Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualit de
juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprmes et sa
puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Pre lui a donn tout
pouvoir. Il a le droit de changer mme le sabbat[707]. Nul ne connat le
Pre que par lui[708]. Le Pre lui a exclusivement transmis le droit de
juger[709]. La nature lui obit; mais elle obit aussi  quiconque croit
et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle ide des
lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les tmoins de ses
miracles remercient Dieu d'avoir donn de tels pouvoirs aux
hommes[711]. Il remet les pchs[712]; il est suprieur  David, 
Abraham,  Salomon, aux prophtes[713]. Nous ne savons sous quelle forme
ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jsus ne doit
pas tre jug sur la rgle de nos petites convenances. L'admiration de
ses disciples le dbordait et l'entranait. Il est vident que le titre
de _Rabbi_, dont il s'tait d'abord content, ne lui suffisait plus; le
titre mme de prophte ou d'envoy de Dieu ne rpondait plus  sa
pense. La position qu'il s'attribuait tait celle d'un tre surhumain,
et il voulait qu'on le regardt comme ayant avec Dieu un rapport plus
lev que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots
de surhumain et de surnaturel, emprunts  notre thologie mesquine,
n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jsus. Pour
lui, la nature et le dveloppement de l'humanit n'taient pas des
rgnes limits hors de Dieu, de chtives ralits, assujetties aux lois
d'un empirisme dsesprant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car
il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
lourde chane qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond
l'abme, infranchissable pour la plupart, que la mdiocrit des facults
humaines trace entre l'homme et Dieu.

On ne saurait mconnatre dans ces affirmations de Jsus le germe de la
doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en
l'identifiant avec le Verbe, ou Dieu second[715], ou fils an de
Dieu[716], ou _Ange mtatrne_[717], que la thologie juive crait d'un
autre ct[718]. Une sorte de besoin amenait cette thologie, pour
corriger l'extrme rigueur du vieux monothisme,  placer auprs de Dieu
un assesseur, auquel le Pre ternel est cens dlguer le gouvernement
de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
facults ou de puissances divines, tait rpandue; les Samaritains
possdaient vers le mme temps un thaumaturge nomm Simon, qu'on
identifiait avec la grande vertu de Dieu[719]. Depuis prs de deux
sicles, les esprits spculatifs du judasme se laissaient aller au
penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
avec certaines expressions qu'on rapportait  la divinit. Ainsi le
Souffle de Dieu, dont il est souvent question dans l'Ancien Testament,
est considr comme un tre  part, l'Esprit-Saint. De mme, la
Sagesse de Dieu, la Parole de Dieu deviennent des personnes
existantes par elles-mmes. C'tait le germe du procd qui a engendr
les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _ons_ du gnosticisme, les hypostases
chrtiennes, toute cette mythologie sche, consistant en abstractions
personnifies,  laquelle le monothisme est oblig de recourir, quand
il veut introduire en Dieu la multiplicit.

Jsus parat tre rest tranger  ces raffinements de thologie, qui
devaient bientt remplir le monde de disputes striles. La thorie
mtaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les crits de son
contemporain Philon, dans les Targums chaldens, et dj dans le livre
de la Sagesse[720], ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de
Matthieu, ni en gnral dans les synoptiques, interprtes si
authentiques des paroles de Jsus. La doctrine du Verbe, en effet,
n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'vangliste ou son cole
qui plus tard cherchrent  prouver que Jsus est le Verbe, et qui
crrent dans ce sens toute une nouvelle thologie, fort diffrente de
celle du royaume de Dieu[721]. Le rle essentiel du Verbe est celui de
crateur et de providence; or Jsus ne prtendit jamais avoir cr le
monde, ni le gouverner. Son rle sera de le juger, de le renouveler. La
qualit de prsident des assises finales de l'humanit, tel est
l'attribut essentiel que Jsus s'attribue, le rle que tous les premiers
chrtiens lui prtrent[722]. Jusqu'au grand jour, il sige  la droite
de Dieu comme son _Mtatrne_, son premier ministre et son futur
vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge
du monde, au milieu des aptres, analogues  lui et suprieurs aux anges
qui ne font qu'assister et servir, est la trs-exacte reprsentation
figure de cette conception du Fils de l'homme, dont nous trouvons les
premiers traits dj si fortement indiqus dans le Livre de Daniel.

En tout cas, la rigueur d'une scolastique rflchie n'tait nullement
d'un tel monde. Tout l'ensemble d'ides que nous venons d'exposer
formait dans l'esprit des disciples un systme thologique si peu arrt
que le Fils de Dieu, cette espce de ddoublement de la divinit, ils le
font agir purement en homme. Il est tent; il ignore bien des choses;
il se corrige[724]; il est abattu, dcourag, il demande  son Pre de
lui pargner des preuves; il est soumis  Dieu, comme un fils[725]. Lui
qui doit juger le monde, il ne connat pas le jour du jugement[726]. Il
prend des prcautions pour sa sret[727]. Peu aprs sa naissance, on
est oblig de le faire disparatre pour viter des hommes puissants qui
voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne
sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort
pnible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout
cela est simplement le fait d'un envoy de Dieu, d'un homme protg et
favoris de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni
consquence. Le besoin que Jsus avait de se donner du crdit et
l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires.
Pour les messianistes de l'cole millnaire, pour les lecteurs acharns
des livres de Daniel et d'Hnoch, il tait le Fils de l'homme; pour les
juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isae et de Miche, il
tait le Fils de David; pour les affilis, il tait le Fils de Dieu, ou
simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blmassent,
le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscit, pour lie, pour Jrmie,
conformment  la croyance populaire que les anciens prophtes allaient
se rveiller pour prparer les temps du Messie[732].

Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
tait jusqu' la possibilit d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses.
Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timores, une telle
faon d'tre possd par l'ide dont on se fait l'aptre. Pour nous,
races profondment srieuses, la conviction signifie la sincrit avec
soi-mme. Mais la sincrit avec soi-mme n'a pas beaucoup de sens chez
les peuples orientaux, peu habitus aux dlicatesses de l'esprit
critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
Orient, il y a de l'un  l'autre mille fuites et mille dtours. Les
auteurs de livres apocryphes (de Daniel, d'Hnoch, par exemple),
hommes si exalts, commettaient pour leur cause, et bien certainement
sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vrit
matrielle a trs-peu de prix pour l'oriental; il voit tout  travers
ses ides, ses intrts, ses passions.

L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la
sincrit plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le
peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prtant  ses ides. Le
philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanit avec ses
illusions et cherche  agir sur elle et avec elle, ne saurait tre
blm. Csar savait fort bien qu'il n'tait pas fils de Vnus; la France
ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans  la sainte
ampoule de Reims. Il nous est facile  nous autres, impuissants que nous
sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honntet, de
traiter avec ddain les hros qui ont accept dans d'autres conditions
la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'tre pour eux
svres. Au moins faut-il distinguer profondment les socits comme la
ntre, o tout se passe au plein jour de la rflexion, des socits
naves et crdules, o sont nes les croyances qui ont domin les
sicles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une lgende.
Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanit qui veut tre trompe.


NOTES:

[676] Les hsitations des disciples immdiats de Jsus, dont une
fraction considrable resta attache au judasme, pourraient soulever
ici quelques objections. Mais le procs de Jsus ne laisse place  aucun
doute. Nous verrons qu'il y fut trait comme sducteur. Le Talmud
donne la procdure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on
doit suivre contre les sducteurs, qui cherchent  renverser la Loi de
Mose. (Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab.,
_Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_).

[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.

[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont
donns comme tant de la race de David. Mais ce sont l des allgations
trs-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct
et ayant de la notorit, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais
figurer,  ct des Sadokites, des Bothuses, des Asmonens, des
Hrodes, dans les grandes luttes du temps?

[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_.,
II, 30.

[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc,
XVIII, 38.

[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.

[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.

[683] Les deux gnalogies sont tout  fait discordantes entre elles et
peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le rcit de Luc sur le
recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p.
19-20, note. Il est naturel, du reste, que la lgende se soit empare de
cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs,
bouleversaient leurs ides troites, et l'on s'en souvenait longtemps.
Cf. _Act_., V, 37.

[684] Jules Africain (dans Eusbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent
les parents de Jsus qui, rfugis en Batane, essayrent de recomposer
les gnalogies.

[685] Les _bionim_, les Hbreux, les Nazarens, Talien, Marcion.
Cf. piph., _Adv. hr_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Thodoret,
_Hret. fab_., I, 20; Isidore de Pluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.

[686] Matth., I, 22-23.

[687] Gense, I, 2. Pour l'ide analogue chez les gyptiens, voir
Hrodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Qust. symp_., VIII, I,
3; _De Isid. et Osir_., 43.

[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.

[689] Matth., II, 1 et suiv.

[690] Luc, II, 25 et suiv.

[691] Ainsi la lgende du Massacre des Innocents se rapporte
probablement  quelque cruaut exerce par Hrode du ct de Bethlhem.
Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.

[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78,
106; _Protvang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.

[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.

[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.

[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.

[696] Jean, XIV, 28.

[697] Marc, XIII, 35.

[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X,
34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II
Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutr_.,
XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.

[699] Luc, XX, 36.

[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II
Sam., VII, 14.

[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils
de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumire
(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la rsurrection (Luc, XX, 36);
les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'poux
(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Ghenne
(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que
le Jupiter du paganisme est [Greek: patr avdrn te then te].

[702] Comp. _Act_., XVII, 28.

[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.

[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en gnral les derniers discours de
Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un ct de l'tat
psychologique de Jsus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais
documents historiques.

[705] Les passages  l'appui de cela sont trop nombreux pour tre
rapports ici.

[706] C'est seulement dans l'vangile de Jean que Jsus se sert de
l'expression de Fils de Dieu ou de Fils comme synonyme du pronom
_je_.

[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.

[708] Matth., XI, 27.

[709] Jean, V, 22.

[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.

[711] Matth., IX, 8.

[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII,
47-48.

[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.

[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons
l l'enseignement authentique de Jsus.

[715] Philon. cit dans Eusbe, _Proep. Evang_., VII, 13.

[716] Philon, _De migr. Abraham_,  1; _Quod Deus immut_.,  6; _De
confus, ling_.,  14 et 28; _De profugis_  20; _De somniis_, I,  37;
_De agric. No_,  12; _Quis rerum divin. hres_,  25 et suiv., 48 et
suiv., etc.

[717] [Greek: Metathronos], c'est--dire partageant le trne de Dieu;
sorte de secrtaire divin, tenant le registre des mrites et des
dmrites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhdr_., 38
_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.

[718] Cette thorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'lments grecs.
Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont
aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou Intelligence divine a bien de
l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre
intitul _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais
le dveloppement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis
est moderne et peut impliquer une influence trangre. L'Intelligence
divine (_Mainyu-Khrat_) figure dans les livres zends; mais elle n'y
sert pas de base  une thorie; elle entre seulement dans quelques
invocations. Les rapprochements que l'on a essays entre la thorie
alexandrine du Verbe et certains points de la thologie gyptienne
peuvent n'tre pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les
sicles qui prcdent l're chrtienne, le judasme palestinien ait fait
aucun emprunt  l'gypte.

[719] _Act_., VIII, 10.

[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en
gnral IX-XI. Ces prosopopes de la Sagesse personnifie se trouvent
dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.

[721] Jean, vang., i, 1-14; I ptre, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On
remarquera, du reste, que, dans l'vangile de Jean, l'expression de
Verbe ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne
la place dans la bouche de Jsus.

[722] _Act._, X, 42.

[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55;
Rom., VIII, 34; Ephs., i, 20; Coloss., III, 4; Hbr., i, 3, 13; VIII,
1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages prcits sur
le rle du _Mtatrne_ juif.

[724] Matth., X, v, compar  XXVIII, 19.

[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.

[726] Marc, XIII, 32.

[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII,
1 et suiv.

[728] Matth., II, 20.

[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.

[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38

[731] _Act._, II, 22.

[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII,
28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.




CHAPITRE XVI.

MIRACLES.


Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophties,
pouvaient seuls, d'aprs l'opinion des contemporains de Jsus, tablir
une mission surnaturelle. Jsus et surtout ses disciples employrent ces
deux procds de dmonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis
longtemps Jsus tait convaincu que les prophtes n'avaient crit qu'en
vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrs; il s'envisageait
comme le miroir o tout l'esprit prophtique d'Isral avait lu l'avenir.
L'cole chrtienne, peut-tre du vivant mme de son fondateur, chercha a
prouver que Jsus rpondait parfaitement  tout ce que les prophtes
avaient prdit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
taient tout extrieurs et sont pour nous  peine saisissables.
C'taient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes
de la vie du matre qui rappelaient aux disciples certains passages des
Psaumes et des prophtes, o, par suite de leur constante proccupation,
ils voyaient des images de lui[734]. L'exgse du temps consistait ainsi
presque toute en jeux de mots, en citations amenes d'une faon
artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
officiellement arrte des passages qui se rapportaient au rgne futur.
Les applications messianiques taient libres, et constituaient des
artifices de style bien plutt qu'une srieuse argumentation.

Quant aux miracles, ils passaient,  cette poque, pour la marque
indispensable du divin et pour le signe des vocations prophtiques. Les
lgendes d'lie et d'lise en taient pleines. Il tait reu que le
Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jsus,  Samarie,
un magicien nomm Simon se crait par ses prestiges un rle presque
divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
Tyane et prouver que sa vie avait t le voyage d'un dieu sur la terre,
on ne crut pouvoir y russir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de
miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mmes, Plotin et les
autres, sont censs en avoir fait[738]. Jsus dut donc choisir entre ces
deux partis, ou renoncer  sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut
se rappeler que toute l'antiquit,  l'exception des grandes coles
scientifiques de la Grce et de leurs adeptes romains, admettait le
miracle; que Jsus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre
ide d'un ordre naturel rgl par des lois. Ses connaissances sur ce
point n'taient nullement suprieures  celles de ses contemporains.
Bien plus, une de ses opinions le plus profondment enracines tait
qu'avec la foi et la prire l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].
La facult de faire des miracles passait pour une licence rgulirement
dpartie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprt.

La diffrence des temps a chang en quelque chose de trs-blessant pour
nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
de Jsus s'affaiblit dans l'humanit, ce sera justement  cause des
actes qui ont fait croire en lui. La critique n'prouve devant ces
sortes de phnomnes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos
jours,  moins d'une navet extrme, comme cela a eu lieu chez
certaines stigmatises de l'Allemagne, est odieux; car il fait des
miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un Franois
d'Assise, la question est dj toute change; le cycle miraculeux de la
naissance de l'ordre de saint Franois, loin de nous choquer, nous cause
un vritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un
tat de potique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et
les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur matre et des
entrevues avec Mose et lie, qu'il commandt aux lments, qu'il gurt
les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute ide perd
quelque chose de sa puret ds qu'elle aspire  se raliser. On ne
russit jamais sans que la dlicatesse de l'me prouve quelques
froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
meilleures causes ne sont gagnes d'ordinaire que par de mauvaises
raisons. Les dmonstrations des apologistes primitifs du christianisme
reposent sur de trs-pauvres arguments. Mose, Christophe Colomb,
Mahomet, n'ont triomph des obstacles qu'en tenant compte chaque jour
de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
raisons de la vrit. Il est probable que l'entourage de Jsus tait
plus frapp de ses miracles que de ses prdications si profondment
divines. Ajoutons que sans doute la renomme populaire, avant et aprs
la mort de Jsus, exagra normment le nombre de faits de ce genre. Les
types des miracles vangliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de
varit; ils se rptent les uns les autres et semblent calqus sur un
trs-petit nombre de modles, accommods au got du pays.

Il est impossible, parmi les rcits miraculeux dont les vangiles
renferment la fatigante numration, de distinguer les miracles qui ont
t prts  Jsus par l'opinion de ceux o il a consenti  jouer un
rle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances
choquantes d'efforts, de frmissements, et autres traits sentant la
jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la
croyance des rdacteurs, fortement proccups de thurgie, et vivant,
sous ce rapport, dans un monde analogue  celui des spirites de nos
jours[742]. Presque tous les miracles que Jsus crut excuter
paraissent avoir t des miracles de gurison. La mdecine tait a cette
poque en Jude ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,
c'est--dire nullement scientifique, absolument livre  l'inspiration
individuelle. La mdecine scientifique, fonde depuis cinq sicles par
la Grce, tait,  l'poque de Jsus, inconnue des Juifs de Palestine.
Dans un tel tat de connaissances, la prsence d'un homme suprieur,
traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
sensibles l'assurance de son rtablissement, est souvent un remde
dcisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des
lsions tout a fait caractrises, le contact d'une personne exquise ne
vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir gurit.
Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une esprance, et cela n'est pas
vain.

Jsus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'ide d'une science
mdicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la gurison
devait s'oprer par des pratiques religieuses, et une telle croyance
tait parfaitement consquente. Du moment qu'on regardait la maladie
comme la punition d'un pch[743], ou comme le fait d'un dmon[744],
nullement comme le rsultat de causes physiques, le meilleur mdecin
tait le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.
Gurir tait considr comme une chose morale; Jsus, qui sentait sa
force morale, devait se croire spcialement dou pour gurir. Convaincu
que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],
faisaient du bien aux malades, il aurait t dur, s'il avait refus 
ceux qui souffraient un soulagement qu'il tait en son pouvoir de leur
accorder. La gurison des malades tait considre comme un des signes
du royaume de Dieu, et toujours associe  l'mancipation des
pauvres[747]. L'une et l'autre taient les signes de la grande
rvolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmits.

Un des genres de gurison que Jsus opre le plus souvent est
l'exorcisme, ou l'expulsion des dmons. Une facilit trange  croire
aux dmons rgnait dans tous les esprits. C'tait une opinion
universelle, non-seulement en Jude, mais dans le monde entier, que les
dmons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir
contrairement  leur volont. Un _div_ persan, plusieurs fois nomm dans
l'Avesta[748], _Aeschma-dava,_ le div de la concupiscence, adopt par
les Juifs sous le nom _d'Asmode_[749], devint la cause de tous les
troubles hystriques chez les femmes[750]. L'pilepsie, les maladies
mentales et nerveuses[751], o le patient semble ne plus s'appartenir,
les infirmits dont la cause n'est pas apparente, comme la surdit, le
mutisme[752], taient expliques de la mme manire. L'admirable trait
De la maladie sacre d'Hippocrate, qui posa, quatre sicles et demi
avant Jsus, les vrais principes de la mdecine sur ce sujet, n'avait
point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des
procds plus ou moins efficaces pour chasser les dmons; l'tat
d'exorciste tait une profession rgulire comme celle de mdecin[753].
Il n'est pas douteux que Jsus n'ait eu de son vivant la rputation de
possder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup
de fous en Jude, sans doute par suite de la grande exaltation des
esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
aujourd'hui dans les mmes rgions, habitaient les grottes spulcrales
abandonnes, retraite ordinaire des vagabonds. Jsus avait beaucoup de
prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille
histoires singulires, o toute la crdulit du temps se donnait
carrire. Mais ici encore il ne faut pas s'exagrer les difficults. Les
dsordres qu'on expliquait par des possessions taient souvent fort
lgers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possds d'un
dmon (ces deux ides n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui
ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
ce cas pour chasser le dmon. Tels taient sans doute les moyens
employs par Jsus. Qui sait si sa clbrit comme exorciste ne se
rpandit pas presque  son insu? Les personnes qui rsident en Orient
sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
possession d'une grande renomme de mdecin, de sorcier, de dcouvreur
de trsors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui
ont donn lieu  ces bizarres imaginations.

Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jsus ne fut
thaumaturge que tard et  contre-coeur. Souvent il n'excute ses
miracles qu'aprs s'tre fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur
et en reprochant  ceux qui les lui demandent la grossiret de leur
esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est
l'attention qu'il met  faire ses miracles en cachette, et la
recommandation qu'il adresse  ceux qu'il gurit de n'en rien dire 
personne[758]. Quand les dmons veulent le proclamer fils de Dieu, il
leur dfend d'ouvrir la bouche; c'est malgr lui qu'ils le
reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractristiques dans Marc,
qui est par excellence l'vangliste des miracles et des exorcismes. Il
semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
cet vangile importunait Jsus de son admiration pour les prodiges, et
que le matre, ennuy d'une rputation qui lui pesait, lui ait souvent
dit: N'en parle point. Une fois, cette discordance aboutit  un clat
singulier[760],  un accs d'impatience, o perce la fatigue que
causaient  Jsus ces perptuelles demandes d'esprits faibles. On
dirait, par moments, que le rle de thaumaturge lui est dsagrable, et
qu'il cherche  donner aussi peu de publicit que possible aux
merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis
lui demandent un miracle, surtout un miracle cleste, un mtore, il
refuse obstinment[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
sa rputation de thaumaturge, qu'il n'y rsista pas beaucoup, mais qu'il
ne ft rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la
vanit de l'opinion  cet gard.

Ce serait manquer  la bonne mthode historique que d'couter trop ici
nos rpugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait
tre tent d'lever contre le caractre de Jsus, de supprimer des
faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placs sur le premier
plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont l des additions de
disciples bien infrieurs  leur matre, qui, ne pouvant concevoir sa
vraie grandeur, ont cherch  le relever par des prestiges indignes de
lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jsus sont unanimes pour
vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprte de l'aptre
Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traait le
caractre du Christ uniquement d'aprs son vangile, on se le
reprsenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare
efficacit, comme un sorcier trs-puissant, qui fait peur et dont on
aime  se dbarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hsiter que des
actes qui seraient maintenant considrs comme des traits d'illusion ou
de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jsus. Faut-il
sacrifier  ce ct ingrat le ct sublime d'une telle vie?
Gardons-nous-en. Un simple sorcier,  la manire de Simon le Magicien,
n'et pas amen une rvolution morale comme celle que Jsus a faite. Si
le thaumaturge et effac dans Jsus le moraliste et le rformateur
religieux, il ft sorti de lui une cole de thurgie, et non le
christianisme.

Le problme, d'ailleurs, se pose de la mme manire pour tous les saints
et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
l'pilepsie, les visions, ont t autrefois un principe de force et de
grandeur. La mdecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune
de Mahomet[765]. Presque jusqu' nos jours, les hommes qui ont le plus
fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
lui-mme!) ont t, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on
part de ce principe que tout personnage historique  qui l'on attribue
des actes que nous tenons au XIXe sicle pour peu senss ou
charlatanesques a t un fou ou un charlatan, toute critique est
fausse. L'cole d'Alexandrie fut une noble cole, et cependant elle se
livra aux pratiques d'une thurgie extravagante. Socrate et Pascal ne
furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
des causes qui leur soient proportionnes. Les faiblesses de l'esprit
humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
produisent avec un cortge de petitesses qui pour les esprits
superficiels en offusquent la grandeur.

Dans un sens gnral, il est donc vrai de dire que Jsus ne fut
thaumaturge et exorciste que malgr lui. Le miracle est d'ordinaire
l'oeuvre du public bien plus que de celui  qui on l'attribue. Jsus se
ft obstinment refus  faire des prodiges que la foule en et cr
pour lui; le plus grand miracle et t qu'il n'en ft pas; jamais les
lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
plus forte drogation. Les miracles de Jsus furent une violence que lui
fit son sicle, une concession que lui arracha la ncessit passagre.
Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombs; mais le rformateur
religieux vivra ternellement.

Mme ceux qui ne croyaient pas en lui taient frapps de ces actes et
cherchaient  en tre tmoins[766]. Les paens et les gens peu initis
prouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient  l'conduire de
leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-tre  abuser de son nom
pour des mouvements sditieux[768]. Mais la direction toute morale et
nullement politique du caractre de Jsus le sauvait de ces
entranements. Son royaume  lui tait dans le cercle d'enfants qu'une
pareille jeunesse d'imagination et un mme avant-got du ciel avaient
groups et retenaient autour de lui.


NOTES:

[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.

[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,
XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.

[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.

[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.

[737] Voir sa biographie par Philostrate.

[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par
Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribue 
Damascius.

[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.

[740] Matth., IX, 8.

[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.

[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.
Pendant prs d'un sicle, les aptres et leurs disciples ne rvent que
miracles. Voir les _Actes_, les crits de S. Paul, les extraits de
Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;
XVI, 17-18, 20.

[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.

[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.

[745] Luc, VIII, 45-46.

[746] Luc, IV, 40.

[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.

[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yana_, X, 18.

[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.

[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _vangile de l'Enfance,_ 16, 33;
Code syrien, publi dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.

[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;
Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arte, _De causis morb.
chron.,_ I, 4.

[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.

[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,
33; Josphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;
Lucien, pigr. XXIII (XVII Dindorf.)

[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.

[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;
Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.

[756] Cette phrase, _Dmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;
Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:
Tu es fou, comme on dirait en arabe: _Medjnoun ent_. Le verbe [Greek:
daimonan] a aussi, dans toute l'antiquit classique, le sens de tre
fou.

[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,
18; Luc, IX, 41.

[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24
et suiv.; VIII, 26.

[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.

[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.

[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.

[762] Josphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.

[763] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,
27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;
VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'vangile apocryphe dit de Thomas l'Isralite
porte ce trait jusqu' la plus choquante absurdit. Comparez les
_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.

[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.

[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.

[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.

[768] Jean, VI, 14-15.




CHAPITRE XVII

FORME DFINITIVE DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.


Nous supposons que cette dernire phase de l'activit de Jsus dura
environ dix-huit mois, depuis son retour du plerinage pour la Pque de
l'an 31 jusqu' son voyage pour la fte des Tabernacles de l'an 32[769].
Dans cet espace, la pense de Jsus ne parat s'tre enrichie d'aucun
lment nouveau; mais tout ce qui tait en lui se dveloppa et se
produisit avec un degr toujours croissant de puissance et d'audace.

L'ide fondamentale de Jsus fut, ds son premier jour, l'tablissement
du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons dj
dit, Jsus parat l'avoir entendu dans des sens trs-divers. Par
moments, on le prendrait pour un chef dmocratique, voulant tout,
simplement le rgne des pauvres et des dshrits. D'autres fois, le
royaume de Dieu est l'accomplissement littral des visions
apocalyptiques de Daniel et d'Hnoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu
est le royaume des mes, et la dlivrance prochaine est la dlivrance
par l'esprit. La rvolution voulue par Jsus est alors celle qui a eu
lieu en ralit, l'tablissement d'un culte nouveau, plus pur que celui
de Mose.--Toutes ces penses paraissent avoir exist  la fois dans la
conscience de Jsus. La premire, toutefois, celle d'une rvolution
temporelle, ne parat pas l'avoir beaucoup arrt. Jsus ne regarda
jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matriel comme
valant la peine qu'il s'en occupt. Il n'eut aucune ambition extrieure.
Quelquefois, par une consquence naturelle, sa grande importance
religieuse tait sur le point de se changer en importance sociale. Des
gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
questions d'intrts. Jsus repoussait ces propositions avec fiert,
presque comme des injures[770]. Plein de son idal cleste, il ne
sortit jamais de sa ddaigneuse pauvret. Quant aux deux autres
conceptions du royaume de Dieu, Jsus parat toujours les avoir gardes
simultanment. S'il n'et t qu'un enthousiaste, gar par les
apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il ft rest un
sectaire obscur, infrieur  ceux dont il suivait les ides. S'il n'et
t qu'un puritain, une sorte de Channing ou de Vicaire Savoyard, il
n'et obtenu sans contredit aucun succs. Les deux parties de son
systme, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se
sont appuyes l'une l'autre, et cet appui rciproque a fait son
incomparable succs. Les premiers chrtiens sont des visionnaires,
vivant dans un cercle d'ides que nous qualifierions de rveries; mais
en mme temps ce sont les hros de la guerre sociale qui a abouti 
l'affranchissement de la conscience et  l'tablissement d'une religion
d'o le culte pur, annonc par le fondateur, finira  la longue par
sortir.

Les ides apocalyptiques de Jsus, dans leur forme la plus complte,
peuvent se rsumer ainsi:

L'ordre actuel de l'humanit touche  son terme. Ce terme sera une
immense rvolution, une angoisse semblable aux douleurs de
l'enfantement; une _palingnsie_ ou renaissance (selon le mot de
Jsus lui-mme[771]), prcde de sombres calamits et annonce par
d'tranges phnomnes[772]. Au grand jour, clatera dans le ciel le
signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme
celle du Sina, un grand orage dchirant la nue, un trait de feu
jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparatra
dans les nuages, revtu de gloire et de majest, au son des trompettes,
entour d'anges. Ses disciples sigeront  ct de lui sur des trnes.
Les morts alors ressusciteront, et le Messie procdera au jugement[773].

Dans ce jugement, les hommes seront partags en deux catgories, selon
leurs oeuvres[774]. Les anges seront les excuteurs de la sentence[775].
Les lus entreront dans un sjour dlicieux, qui leur a t prpar
depuis le commencement du monde[776]; l ils s'assoiront, vtus de
lumire,  un festin prsid par Abraham[777], les patriarches et les
prophtes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la
_Ghenne_. La Ghenne tait la valle occidentale de Jrusalem. On y
avait pratiqu  diverses poques le culte du feu, et l'endroit tait
devenu une sorte de cloaque. La Ghenne est donc dans la pense de Jsus
une valle tnbreuse, obscne, pleine de feu. Les exclus du royaume y
seront brls et rongs par les vers, en compagnie de Satan et de ses
anges rebelles[779]. L, il y aura des pleurs et des grincements de
dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle ferme, lumineuse 
l'intrieur, au milieu de ce monde de tnbres et de tourments[781].

Ce nouvel ordre de choses sera ternel. Le paradis et la Ghenne
n'auront pas de fin. Un abme infranchissable les spare l'un de
l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis  la droite de Dieu, prsidera 
cet tat dfinitif du monde et de l'humanit[783].

Que tout cela ft pris  la lettre par les disciples et par le matre
lui-mme  certains moments, c'est ce qui clate dans les crits du
temps avec une vidence absolue. Si la premire gnration chrtienne a
une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
de finir[784] et que la grande rvlation[785] du Christ va bientt
avoir lieu. Cette vive proclamation: Le temps est proche[786]! qui
ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse rpt: Que celui
qui a des oreilles entende[787]! sont les cris d'esprance et de
ralliement de tout l'ge apostolique. Une expression syriaque _Maran
atha_, Notre-Seigneur arrive[788]! devint une sorte de mot de passe
que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
et leurs esprances. L'Apocalypse, crite l'an 68 de notre re[789],
fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' Ascension d'Isae[791]
adopte un calcul fort approchant de celui-ci.

Jsus n'alla jamais  une telle prcision. Quand on l'interrogeait sur
le temps de son avnement, il refusait toujours de rpondre; une fois
mme il dclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Pre,
qui ne l'a rvle ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment
o l'on piait le royaume de Dieu avec une curiosit inquite tait
justement celui o il ne viendrait pas[793]. Il rptait sans cesse que
ce serait une surprise comme du temps de No et de Lot; qu'il fallait se
tenir sur ses gardes, toujours prt  partir; que chacun devait veiller
et tenir sa lampe allume comme pour un cortge de noces, qui arrive 
l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la mme faon
qu'un voleur,  l'heure o l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il
apparatrait comme un clair, courant d'un bout  l'autre de
l'horizon[796]. Mais ses dclarations sur la proximit de la catastrophe
ne laissent lieu  aucune quivoque[797]. La gnration prsente,
disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de
ceux qui sont ici prsents ne goteront pas la mort sans avoir vu le
Fils de l'homme venir dans sa royaut[798]. Il reproche  ceux qui ne
croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du rgne futur.
Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prvoyez qu'il fera
beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempte.
Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnatre
les signes du temps[799]? Par une illusion commune  tous les grands
rformateurs, Jsus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il
n'tait; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
l'humanit; il s'imaginait raliser en un jour ce qui, dix-huit cents
ans plus tard, ne devait pas encore tre achev.

Ces dclarations si formelles proccuprent la famille chrtienne
pendant prs de soixante-dix ans. Il tait admis que quelques-uns des
disciples verraient le jour de la rvlation finale sans mourir
auparavant. Jean en particulier tait considr comme tant de ce
nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-tre
tait-ce l une opinion tardive, produite vers la fin du premier sicle
par l'ge avanc o Jean semble tre parvenu, cet ge ayant donn
occasion de croire que Dieu voulait le garder indfiniment jusqu'au
grand jour, afin de raliser la parole de Jsus. Quoi qu'il en soit, 
sa mort, la foi de plusieurs fut branle, et ses disciples donnrent 
la prdiction du Christ un sens plus adouci[801].

En mme temps que Jsus admettait pleinement les croyances
apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complment, ou plutt la
condition, la rsurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons
dj dit[802], tait encore assez neuve en Isral; une foule de gens ne
la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle tait de foi pour
les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
messianiques[804]. Jsus l'accepta sans rserve, mais toujours dans le
sens le plus idaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des
ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jsus admet bien
dans son royaume une pque nouvelle, une table et un vin nouveau[805];
mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducens avaient  ce
sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
conforme  la vieille thologie. On se souvient que, selon les anciens
sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaque
avait consacr cette thorie patriarcale par une institution bizarre, le
lvirat. Les Sadducens tiraient de l des consquences subtiles contre
la rsurrection. Jsus y chappait en dclarant formellement que dans la
vie ternelle la diffrence de sexe n'existerait plus, et que l'homme
serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la
rsurrection qu'aux justes[807], le chtiment des impies consistant 
mourir tout entiers et  rester dans le nant[808]. Plus souvent,
cependant, Jsus veut que la rsurrection s'applique aux mchants pour
leur ternelle confusion[809].

Rien, on le voit, dans toutes ces thories, n'tait absolument nouveau.
Les vangiles et les crits des aptres ne contiennent gure, en fait de
doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve dj dans Daniel[810],
Hnoch[811], les Oracles Sibyllins[812] d'origine juive. Jsus
accepta ces ides, gnralement rpandues chez ses contemporains. Il en
fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre
vritable pour l'tablir uniquement sur des principes aussi fragiles,
aussi exposs  recevoir des faits une foudroyante rfutation.

Il est vident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-mme
d'une faon littrale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant 
durer, la faisait crouler. Un ge d'homme tout au plus lui tait
rserv. La foi de la premire gnration chrtienne s'explique; mais la
foi de la seconde gnration ne s'explique plus. Aprs la mort de Jean,
ou du dernier survivant quel qu'il ft du groupe qui avait vu le matre,
la parole de celui-ci tait convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine
de Jsus n'avait t que la croyance  une prochaine fin du monde, elle
dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
sauve? La grande largeur des conceptions vangliques, laquelle a
permis de trouver sous le mme symbole des doctrines appropries  des
tats intellectuels trs-divers. Le monde n'a point fini, comme Jsus
l'avait annonc, comme ses disciples le croyaient. Mais il a t
renouvel, et en un sens renouvel comme Jsus le voulait. C'est parce
qu'elle tait  double face que sa pense a t fconde. Sa chimre n'a
pas eu le sort de tant d'autres qui ont travers l'esprit humain, parce
qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grce  une enveloppe
fabuleuse, dans le sein de l'humanit, y a port des fruits ternels.

Et ne dites pas que c'est l une interprtation bienveillante, imagine
pour laver l'honneur de notre grand matre du cruel dmenti inflig 
ses rves par la ralit. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
de l'esprit, qui fait chacun roi et prtre; ce royaume qui, comme le
grain de snev, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les
rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jsus l'a compris, l'a voulu,
l'a fond. A ct de l'ide fausse, froide, impossible d'un avnement de
parade, il a conu la relle cit de Dieu, la palingnsie vritable,
le Sermon sur la montagne, l'apothose du faible, l'amour du peuple, le
got du pauvre, la rhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et
naf. Cette rhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par
des traits qui dureront ternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il
y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son esprance d'une apocalypse
vaine, d'une venue  grand triomphe sur les nues du ciel. Peut-tre
tait-ce l l'erreur des autres plutt que la sienne, et s'il est vrai
que lui-mme ait partag l'illusion de tous, qu'importe, puisque son
rve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte 
laquelle sans cela peut-tre il et t ingal?

Il faut donc maintenir plusieurs sens  la cit divine conue par Jsus.
Si son unique pense et t que la fin des temps tait proche et qu'il
fallait s'y prparer, il n'et pas dpass Jean-Baptiste. Renoncer  un
monde prs de crouler, se dtacher peu  peu de la vie prsente, aspirer
au rgne qui allait venir, tel et t le dernier mot de sa prdication.
L'enseignement de Jsus eut toujours une bien plus large porte. Il se
proposa de crer un tat nouveau de l'humanit, et non pas seulement de
prparer la fin de celui qui existe. lie ou Jrmie, reparaissant pour
disposer les hommes aux crises suprmes, n'eussent point prch comme
lui. Cela est si vrai que cette morale prtendue des derniers jours
s'est trouve tre la morale ternelle, celle qui a sauv l'humanit.
Jsus lui-mme, dans beaucoup de cas, se sert de manires de parler qui
ne rentrent pas du tout dans la thorie apocalyptique. Souvent il
dclare que le royaume de Dieu est dj commenc, que tout homme le
porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun
le cre sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de
Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui
qui existe, le rgne de la justice, que le fidle, selon sa mesure, doit
contribuer a fonder, ou encore la libert de l'me, quelque chose
d'analogue  la dlivrance bouddhique, fruit du dtachement. Ces
vrits, qui sont pour nous purement abstraites, taient pour Jsus des
ralits vivantes. Tout est dans sa pense concret et substantiel: Jsus
est l'homme qui a cru le plus nergiquement  la ralit de l'idal.

En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jsus sut ainsi en
faire de hautes vrits, grce  de fconds malentendus. Son royaume de
Dieu, c'tait sans doute la prochaine apocalypse qui allait se drouler
dans le ciel. Mais c'tait encore, et probablement c'tait surtout le
royaume de l'me, cr par la libert et par le sentiment filial que
l'homme vertueux ressent sur le sein de son Pre. C'tait la religion
pure, sans pratiques, sans temple, sans prtre; c'tait le jugement
moral du monde dcern  la conscience de l'homme juste et au bras du
peuple. Voil ce qui tait fait pour vivre, voil ce qui a vcu. Quand,
au bout d'un sicle de vaine attente, l'esprance matrialiste d'une
prochaine fin du monde s'est puise, le vrai royaume de Dieu se dgage.
De complaisantes explications jettent un voile sur le rgne rel qui ne
veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
Nouveau Testament[816], tant trop formellement entache de l'ide d'une
catastrophe immdiate, est rejete sur un second plan, tenue pour
inintelligible, torture de mille manires et presque repousse. Au
moins, en ajourne-t-on l'accomplissement  un avenir indfini. Quelques
pauvres attards qui gardent encore, en pleine poque rflchie, les
esprances des premiers disciples deviennent des hrtiques (bionites,
Millnaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanit
avait pass  un autre royaume de Dieu. La part de vrit contenue dans
la pense de Jsus l'avait emport sur la chimre qui l'obscurcissait.

Ne mprisons pas cependant cette chimre, qui a t l'corce grossire
de la bulbe sacre dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel,
cette poursuite sans fin d'une cit de Dieu, qui a toujours proccup
le christianisme dans sa longue carrire, a t le principe du grand
instinct d'avenir qui a anim tous les rformateurs, disciples obstins
de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de
nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une socit parfaite a t
la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
chrtien un athlte en lutte contre le prsent. L'ide du royaume de
Dieu et l'Apocalypse, qui en est la complte image, sont ainsi, en un
sens, l'expression la plus leve et la plus potique du progrs humain.
Certes, il devait aussi en sortir de grands garements. Suspendue comme
une menace permanente au-dessus de l'humanit, la fin du monde, par les
effrois priodiques qu'elle causa durant des sicles, nuisit beaucoup 
tout dveloppement profane. La socit n'tant plus sre de son
existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
basse humilit, qui rendent le moyen ge si infrieur aux temps antiques
et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'tait, d'ailleurs,
opr dans la manire d'envisager la venue du Christ. La premire fois
qu'on annona  l'humanit que sa plante allait finir, comme l'enfant
qui accueille la mort avec un sourire, elle prouva le plus vif accs de
joie qu'elle et jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'tait
attach  la vie. Le jour de grce, si longtemps attendu par les mes
pures de Galile, tait devenu pour ces sicles de fer un jour de
colre: _Dies ir, dies illa!_ Mais, au sein mme de la barbarie, l'ide
du royaume de Dieu resta fconde. Malgr l'glise fodale, des sectes,
des ordres religieux, de saints personnages continurent de protester,
au nom de l'vangile, contre l'iniquit du monde. De nos jours mme,
jours troubls o Jsus n'a pas de plus authentiques continuateurs que
ceux qui semblent le rpudier, les rves d'organisation idale de la
socit, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes
chrtiennes primitives, ne sont en un sens que l'panouissement de la
mme ide, une des branches de cet arbre immense o germe toute pense
d'avenir, et dont le royaume de Dieu sera ternellement la tige et la
racine. Toutes les rvolutions sociales de l'humanit seront entes sur
ce mot-l. Mais entaches d'un grossier matrialisme, aspirant 
l'impossible, c'est--dire  fonder l'universel bonheur sur des mesures
politiques et conomiques, les tentatives socialistes de notre temps
resteront infcondes, jusqu' ce qu'elles prennent pour rgle le
vritable esprit de Jsus, je veux dire l'idalisme absolu, ce principe
que pour possder la terre il faut y renoncer.

Le mot de royaume de Dieu exprime, d'un autre ct, avec un rare
bonheur, le besoin qu'prouve l'me d'un supplment de destine, d'une
compensation  la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas  concevoir
l'homme comme un compos de deux substances, et qui trouvent le dogme
diste de l'immortalit de l'me en contradiction avec la physiologie,
aiment  se reposer dans l'esprance d'une rparation finale, qui sous
une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait
si le dernier terme du progrs, dans des millions de sicles, n'amnera
pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
rveil de tout ce qui a vcu? Un sommeil d'un million d'annes n'est pas
plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothse,
aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sr que
l'humanit morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment
de l'honnte pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-l la figure
idale de Jsus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru 
la vertu, de l'homme goste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori
de Jsus reste donc plein d'une ternelle beaut. Une sorte de
divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
embrassant  la fois divers ordres de vrits.


NOTES:

[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le systme de Jean, d'aprs
lequel la vie publique de Jsus dura trois ans. Les synoptiques, au
contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.

[770] Luc, XII, 13-14.

[771] Matth., XIX, 28.

[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22.
et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin
des temps prte ici  Jsus par les synoptiques renferme beaucoup de
traits qui se rapportent au sige de Jrusalem. Luc crivait quelque
temps aprs ce sige (XXI, 9,20, 24). La rdaction de Matthieu au
contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du
sige ou trs-peu aprs. Nul doute, cependant, que Jsus n'annont de
grandes terreurs comme devant prcder sa rapparition. Ces terreurs
taient une partie intgrante de toutes les apocalypses juives.
_Hnoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_.,
III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
Daniel aussi, le rgne des Saints ne viendra qu'aprs que la dsolation
aura t  son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27;
XII, 1).

[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et
suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess.,
IV, 45 et suiv.

[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.

[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.

[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.

[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22;
XXII, 30.

[778] Luc, XIII, 23 et suiv.

[779] Matth., XXV, 41. L'ide de la chute des anges, si dveloppe dans
le Livre d'Hnoch, tait universellement admise dans le cercle de Jsus.
ptre de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribue  saint Pierre, II, 4, 11;
_Apoc_., XII, 9; vang. de Jean, VIII, 44.

[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV,
51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.

[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III,
viii, 5.

[782] Luc, XVI, 28.

[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.

[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess.,
III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II
Tim., IV, 1; Tit., II, 13; ptre de Jacques, V, 3, 8; ptre de Jude,
18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entire, et en
particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
IVe livre d'Esdras, IV, 26.

[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre,
I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.

[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.

[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII,
8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.

[788] I Cor., XVI, 22.

[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixime empereur que l'auteur donne
comme rgnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Nron,
dont le nom est donn en chiffres (XIII, 18).

[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.

[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).

[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.

[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhdrin_, 97 _a_.

[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35
et suiv.; XVII, 20 et suiv.

[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.

[796] Luc, XVII, 24.

[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc,
XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.

[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX,
27; XXI, 32.

[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.

[800] Jean, XXI, 22-23.

[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrime vangile est une
addition, comme le prouve la clausule finale de la rdaction primitive,
qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque
contemporaine de la publication mme dudit vangile.

[802] Ci-dessus, p. 54-55.

[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.

[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46;
XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II,
VIII, 14; III, viii, 5.

[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.

[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; vangile bionite dit
des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom.,
Epist. II, 12.

[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I
Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.

[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.

[809] Matth., XXV, 32 et suiv.

[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.

[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.

[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.

[813] Ces angoisses de la conscience chrtienne se traduisent avec
navet dans la IIe ptre attribue  saint Pierre III, 8 et suiv.

[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20,
21 et suiv.

[815] Voir surtout Marc, XII, 34.

[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.

[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grgoire de Tours  son
_Histoire ecclsiastique des Francs_, et les nombreux actes de la
premire moiti du moyen ge commenant par la formule A l'approche du
soir du monde...

[818] I Cor., XV, 52.




CHAPITRE XVIII.

INSTITUTIONS DE JSUS.


Ce qui prouve bien, du reste, que Jsus ne s'absorba jamais entirement
dans ses ides apocalyptiques, c'est qu'au temps mme o il en tait le
plus proccup, il jette avec une rare sret de vues les bases d'une
glise destine  durer. Il n'est gure possible de douter qu'il n'ait
lui-mme choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence
les aptres ou les douze, puisqu'au lendemain de sa mort on les
trouve formant un corps et remplissant par lection les vides qui se
produisaient dans leur sein[819]. C'taient les deux fils de Jonas, les
deux fils de Zbde, Jacques, fils de Clophas, Philippe, Nathanal
bar-Tolma, Thomas, Lvi, fils d'Alphe ou Matthieu, Simon le zlote,
Thadde ou Lebbe, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'ide des
douze tribus d'Isral ne fut pas trangre au choix de ce nombre[821].
Les douze, en tout cas, formaient un groupe de disciples privilgis,
o Pierre gardait sa primaut toute fraternelle[822], et auquel Jsus
confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentt le collge
sacerdotal rgulirement organis; les listes des douze qui nous ont
t conserves prsentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions;
deux ou trois de ceux qui y figurent restrent compltement obscurs.
Deux au moins, Pierre et Philippe[823], taient maris et avaient des
enfants.

Jsus gardait videmment pour les douze des secrets, qu'il leur
dfendait de communiquer  tous[824]. Il semble parfois que son plan
tait d'entourer sa personne de quelque mystre, de rejeter les grandes
preuves aprs sa mort, de ne se rvler compltement qu' ses disciples,
confiant  ceux-ci le soin de le dmontrer plus tard au monde[825]. Ce
que je vous dis dans l'ombre, prchez-le au grand jour; ce que je vous
dis  l'oreille, proclamez-le sur les toits. Cela lui pargnait les
dclarations trop prcises et crait une sorte d'intermdiaire entre
l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
aptres des enseignements rservs, et qu'il leur dveloppait plusieurs
paraboles, dont il laissait le sens indcis pour le vulgaire[826]. Un
tour nigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des ides
taient  la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par
les sentences du _Pirk Aboth_. Jsus expliquait  ses intimes ce que
ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dgageait
pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir t
soigneusement conserves[828].

Ds le vivant de Jsus, les aptres prchrent[829], mais sans jamais
beaucoup s'carter de lui. Leur prdication, du reste, se bornait 
annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de
ville en ville, recevant l'hospitalit, ou pour mieux dire la prenant
d'eux-mmes selon l'usage. L'hte, en Orient, a beaucoup d'autorit; il
est suprieur au matre de la maison; celui-ci a en lui la plus grande
confiance. Cette prdication du foyer est excellente pour la propagation
des doctrines nouvelles. On communique le trsor cach; on paye ainsi ce
que l'on reoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison
est touche, convertie. Otez l'hospitalit orientale, la propagation du
christianisme serait impossible  expliquer. Jsus, qui tenait fort aux
bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples  ne se faire aucun
scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement dj aboli
dans les grandes villes o il y avait des htelleries[831]. L'ouvrier,
disait-il, est digne de son salaire. Une fois installs chez quelqu'un,
ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
que durait leur mission.

Jsus dsirait qu' son exemple les messagers de la bonne nouvelle
rendissent leur prdication aimable par des manires bienveillantes et
polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
_selm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hsitaient, le _selm_ tant
alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. Ne craignez
rien, disait Jsus; si personne dans la maison n'est digne de votre
_selm_, il reviendra  vous[832]. Quelquefois, en effet, les aptres
du royaume de Dieu taient mal reus, et venaient se plaindre  Jsus,
qui cherchait d'ordinaire  les calmer. Quelques-uns, persuads de la
toute-puissance de leur matre, taient blesss de cette longanimit.
Les fils de Zbde voulaient qu'il appelt le feu du ciel sur les
villes inhospitalires[833]. Jsus accueillait leurs emportements avec
sa fine ironie, et les arrtait par ce mot: Je ne suis pas venu perdre
les mes, mais les sauver.

Il cherchait de toute manire  tablir en principe que ses aptres
c'tait lui-mme[834]. On croyait qu'il leur avait communiqu ses vertus
merveilleuses. Ils chassaient les dmons, prophtisaient, et formaient
une cole d'exorcistes renomms[835], bien que certains cas fussent
au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des gurisons, soit
par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des
procds fondamentaux de la mdecine orientale. Enfin, comme les
psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunment des
breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'loigne de Jsus, cette
thurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux
qu'elle ne ft de droit commun dans l'glise primitive, et qu'elle ne
figurt en premire ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des
charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitrent ce mouvement de
crdulit populaire. Ds le vivant de Jsus, plusieurs, sans tre ses
disciples, chassaient les dmons en son nom. Les vrais disciples en
taient fort blesss et cherchaient  les empcher. Jsus, qui voyait en
cela un hommage  sa renomme, ne se montrait pas pour eux bien
svre[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs taient en
quelque sorte passs en mtier. Poussant jusqu'au bout la logique de
l'absurde, certaines gens chassaient les dmons par Belzbub[841],
prince des dmons. On se figurait que ce souverain des lgions
infernales devait avoir toute autorit sur ses subordonns, et qu'en
agissant par lui on tait sr de faire fuir l'esprit intrus[842].
Quelques-uns cherchaient mme  acheter des disciples de Jsus le secret
des pouvoirs miraculeux qui leur avaient t confrs[843].

Un germe d'glise commenait ds lors  paratre. Cette ide fconde du
pouvoir des hommes runis (_ecclesia_) semble bien une ide de Jsus.
Plein de sa doctrine tout idaliste, que ce qui fait la prsence des
mes, c'est l'union par l'amour, il dclarait que, toutes les fois que
quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
Il confie  l'glise le droit de lier et dlier (c'est--dire de rendre
certaines choses licites ou illicites), de remettre les pchs, de
rprimander, d'avertir avec autorit, de prier avec certitude d'tre
exauc[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient t
prtes au matre, afin de donner une base  l'autorit collective par
laquelle on chercha plus tard  remplacer la sienne. En tout cas, ce ne
fut qu'aprs sa mort que l'on vit se constituer des glises
particulires, et encore cette premire constitution se fit-elle
purement et simplement sur le modle des synagogues. Plusieurs
personnages qui avaient beaucoup aim Jsus et fond sur lui de grandes
esprances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
Nicodme, n'entrrent pas, ce semble, dans ces glises, et s'en tinrent
au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gard de lui.

Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jsus, d'une morale
applique ni d'un droit canonique tant soit peu dfini. Une seule fois,
sur le mariage, il se prononce avec nettet et dfend le divorce[845].
Nulle thologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le
Pre, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinit et
l'Incarnation, mais qui restaient encore  l'tat d'images
indtermines. Les derniers livres du canon juif connaissent dj le
Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifie avec la
Sagesse ou le Verbe[847]. Jsus insista sur ce point[848], et annona 
ses disciples un baptme par le feu et l'esprit[849], bien prfrable 
celui de Jean, baptme que ceux-ci crurent un jour recevoir, aprs la
mort de Jsus, sous la forme d'un grand vent et de mches de feu[850].
L'Esprit Saint ainsi envoy par le Pre leur enseignera toute vrit, et
rendra tmoignage  celles que Jsus lui-mme a promulgues[851]. Jsus,
pour dsigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le
syro-chaldaque avait emprunt au grec ([Greek: parachltos]), et qui
parat avoir eu dans son esprit la nuance d' avocat[852],
conseiller[853], et parfois celle d'interprte des vrits clestes,
de docteur charg de rvler aux hommes les mystres encore
cachs[854]. Lui-mme s'envisage pour ses disciples comme un
_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra aprs sa mort ne fera que le
remplacer. C'tait ici une application du procd que la thologie juive
et la thologie chrtienne allaient suivre durant des sicles, et qui
devait produire toute une srie d'assesseurs divins, le _Mtatrne_, le
_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la
Cabbale. Seulement, dans le judasme, ces crations devaient rester des
spculations particulires et libres, tandis que dans le christianisme,
 partir du IVe sicle, elles devaient former l'essence mme de
l'orthodoxie et du dogme universel.

Inutile de faire observer combien l'ide d'un livre religieux,
renfermant un code et des articles de foi, tait loigne de la pense
de Jsus. Non-seulement il n'crivit pas, mais il tait contraire 
l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrs. On se
croyait  la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait
mettre le sceau sur la Loi et les prophtes, non promulguer des textes
nouveaux. Aussi,  l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le
seul livre rvl du christianisme naissant, tous les autres crits de
l'ge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
nullement la prtention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les
vangiles eurent d'abord un caractre tout priv et une autorit bien
moindre que la tradition[856].

La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,
quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions
font remonter jusqu' Jsus. Une des ides favorites du matre, c'est
qu'il tait le pain nouveau, pain trs-suprieur  la manne et dont
l'humanit allait vivre. Cette ide, germe de l'Eucharistie, prenait
quelquefois dans sa bouche des formes singulirement concrtes. Une fois
surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum,  un
mouvement hardi, qui lui cota plusieurs de ses disciples. Oui, oui, je
vous le dis, ce n'est pas Mose, c'est mon Pre qui vous a donn le pain
du ciel[857]. Et il ajoutait: C'est moi qui suis le pain de vie; celui
qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
jamais soif[858]. Ces paroles excitrent un vif murmure: Qu'entend-il,
se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas l
Jsus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le pre et la mre?
Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel? Et Jsus insistant
avec plus de force encore: Je suis le pain de vie; vos pres ont mang
la manne dans le dsert et sont morts. C'est ici le pain qui est
descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le
pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra ternellement; et
le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859]. Le
scandale fut au comble: Comment peut-il donner sa chair  manger?
Jsus renchrissant encore: Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la
chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
en possession de la vie ternelle, et je le ressusciterai au dernier
jour. Car ma chair est vritablement une nourriture, et mon sang est
vritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon
sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Pre qui m'a
envoy, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est
descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pres ont
mange et qui ne les a pas empochs de mourir; celui qui mangera ce pain
vivra ternellement. Une telle obstination dans le paradoxe rvolta
plusieurs disciples, qui cessrent de le frquenter. Jsus ne se
rtracta pas; il ajouta seulement: C'est l'esprit qui vivifie. La chair
ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie. Les
douze restrent fidles, malgr cette prdication bizarre. Ce fut pour
Cphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dvouement et de
proclamer une fois de plus: Tu es le Christ, fils de Dieu.

Il est probable que ds lors, dans les repas communs de la secte,
s'tait tabli quelque usage auquel se rapportait le discours si mal
accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
 ce sujet sont fort divergentes et probablement incompltes  dessein.
Les vangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant
servi de base au rite mystrieux, et ils le placent  la dernire Cne.
Jean, qui justement nous a conserv l'incident de la synagogue de
Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernire
Cne fort au long. Ailleurs, nous voyons Jsus reconnu  la fraction du
pain[860], comme si ce geste et t pour ceux qui l'avaient frquent
le plus caractristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous
laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples tait celle
de prsident d'un banquet mystique, tenant le pain, le bnissant, le
rompant et le prsentant aux assistants[861]. Il est probable que
c'tait l une de ses habitudes, et qu' ce moment il tait
particulirement aimable et attendri. Une circonstance matrielle, la
prsence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite
prit naissance sur le bord du lac de Tibriade[862]), fut elle-mme
presque sacramentelle et devint une partie ncessaire des images qu'on
se fit du festin sacr[863].

Les repas taient devenus dans la communaut naissante un des moments
les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le matre parlait 
chacun et entretenait une conversation pleine de gaiet et de charme.
Jsus aimait cet instant et se plaisait  voir sa famille spirituelle
ainsi groupe autour de lui[864]. La participation au mme pain tait
considre comme une sorte de communion, de lien rciproque. Le matre
usait  cet gard de termes extrmement nergiques, qui furent pris plus
tard avec une littralit effrne. Jsus est  la fois trs-idaliste
dans les conceptions et trs-matrialiste dans l'expression. Voulant
rendre cette pense que le croyant ne vit que de lui, que tout entier
(corps, sang et me) il tait la vie du vrai fidle, il disait  ses
disciples: Je suis votre nourriture, phrase qui, tourne en style
figur, devenait: Ma chair est votre pain, mon sang est votre
breuvage. Puis, les habitudes de langage de Jsus, toujours fortement
substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
l'aliment, il disait: Me voici; tenant le pain: Ceci est mon corps;
tenant le vin: Ceci est mon sang; toutes manires de parler qui
taient l'quivalent de: Je suis votre nourriture.

Ce rite mystrieux obtint du vivant de Jsus une grande importance. Il
tait probablement tabli assez longtemps avant le dernier voyage 
Jrusalem, et il fut le rsultat d'une doctrine gnrale bien plus que
d'un acte dtermin. Aprs la mort de Jsus, il devint le grand symbole
de la communion chrtienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de
la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'tablissement. On voulut voir dans
la conscration du pain et du vin un mmorial d'adieu que Jsus, au
moment de quitter la vie, aurait laiss  ses disciples[866]. On
retrouva Jsus lui-mme dans ce sacrement. L'ide toute spirituelle de
la prsence des mes, qui tait l'une des plus familires au matre, qui
lui faisait dire, par exemple, qu'il tait de sa personne au milieu de
ses disciples[867] quand ils taient runis en son nom, rendait cela
facilement admissible. Jsus, nous l'avons dj dit[868], n'eut jamais
une notion bien arrte de ce qui fait l'individualit. Au degr
d'exaltation o il tait parvenu, l'ide chez lui primait tout  un tel
point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on
vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas t
un[869]? Ses disciples adoptrent le mme langage. Ceux qui, durant des
annes, avaient vcu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le
calice entre ses mains saintes et vnrables[870], et s'offrant
lui-mme  eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la
vraie Pque, l'ancienne ayant t abroge par son sang. Impossible de
traduire dans notre idiome essentiellement dtermin, o la distinction
rigoureuse du sens propre et de la mtaphore doit toujours tre faite,
des habitudes de style dont le caractre essentiel est de prter  la
mtaphore, ou pour mieux dire  l'ide, une pleine ralit.


NOTES:

[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.

[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et
suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.

[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.

[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,
Polycrate et Clment d'Alexandrie, cits par Eusbe, _Hist. eccl.,_ III,
30, 31, 39; V, 24.

[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.

[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et
suiv.; Jean, XIV, 22.

[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33
et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.

[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.

[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.

[829] Luc, IX, 6.

[830] Luc, X, 11.

[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a pass dans toutes les langues de
l'Orient smitique pour dsigner une htellerie.

[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.
Comp. IIe ptre de Jean, 10-11.

[833] Luc, IX, 52 et suiv.

[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;
Jean, XIII, 20.

[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.

[836] Matth., XVII, 18-19.

[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.

[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.

[839] Marc, XVI, 20.

[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.

[841] Ancien dieu des Philistins, transform par les Juifs en dmon.

[842] Matth., XII, 24 et suiv.

[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.

[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.

[845] Matth., IX, 3 et suiv.

[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.

[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;
XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.

[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.

[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;
_Act_., I, 5, 8; X, 47.

[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.

[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.

[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatgoros]),
l'accusateur.

[853] Jean, XIV, 16; I ptre de Jean, II, 1.

[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi
opificio_,  6.

[855] Jean, XV, 16. Comp. l'ptre prcite, _l. c_.

[856] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[857] Jean, VI, 32 et suiv.

[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,
dans Jean, IV, 10 et suiv.

[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style
propre  Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote
rapporte au chapitre VI du quatrime vangile ne saurait cependant tre
dnue de ralit historique.

[860] Luc, XXIV, 30,35.

[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.

[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,
VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et
suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibriade est le seul endroit
de la Palestine o le poisson forme une partie considrable de
l'alimentation.

[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles
reprsentations de la Cne rapportes ou rectifies par M. de Rossi dans
sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom
Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme
le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus
ancienne sur le rle du poisson dans les repas vangliques.

[864] Luc, XXII, 15.

[865] _Act._, II, 42, 46.

[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.

[867] Matth., XVIII, 20.

[868] V. ci-dessus, p. 244.

[869] Jean, XII entier.

[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).




CHAPITRE XIX.

PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.


Il est clair qu'une telle socit religieuse, fonde uniquement sur
l'attente du royaume de Dieu, devait tre en elle-mme fort incomplte.
La premire gnration chrtienne vcut tout entire d'attente et de
rve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile
tout ce qui ne sert qu' continuer le monde. La proprit tait
interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme  la terre, tout ce qui le
dtourne du ciel devait tre fui. Quoique plusieurs disciples fussent
maris, on ne se mariait plus, ce semble, ds qu'on entrait dans la
secte[872]. Le clibat tait hautement prfr; dans le mariage mme, la
continence tait recommande[873]. Un moment, le matre semble
approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il
tait en cela consquent avec son principe: Si ta main ou ton pied
t'est une occasion de pch, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il
vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie ternelle, que
d'tre jet avec tes deux pieds et tes deux mains dans la ghenne. Si
ton oeil t'est une occasion de pch, arrache-le et jette-le loin de
toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie ternelle que d'avoir
ses deux yeux, et d'tre jet dans la ghenne[875]. La cessation de la
gnration fut souvent considre comme le signe et la condition du
royaume de Dieu[876].

Jamais, on le voit, cette glise primitive n'et form une socit
durable, sans la grande varit des germes dposs par Jsus dans son
enseignement. Il faudra plus d'un sicle encore pour que la vraie glise
chrtienne, celle qui a converti le monde, se dgage de cette petite
secte des saints du dernier jour, et devienne un cadre applicable 
la socit humaine tout entire. La mme chose, du reste, eut lieu dans
le bouddhisme, qui ne fut fond d'abord que pour des moines. La mme
chose ft arrive dans l'ordre de saint Franois, si cet ordre avait
russi dans sa prtention de devenir la rgle de la socit humaine tout
entire. Nes  l'tat d'utopies, russissant par leur exagration mme,
les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde
qu' condition de se modifier profondment et de laisser tomber leurs
excs. Jsus ne dpassa pas cette premire priode toute monacale, o
l'on croit pouvoir impunment tenter l'impossible. Il ne fit aucune
concession  la ncessit. Il prcha hardiment la guerre  la nature, la
totale rupture avec le sang. En vrit, je vous le dclare, disait-il,
quiconque aura quitt sa maison, sa femme, ses frres, ses parents, ses
enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
dans le monde  venir, la vie ternelle[877].

Les instructions que Jsus est cens avoir donnes  ses disciples
respirent la mme exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,
lui qui se contente parfois de demi-adhsions[879], est pour les siens
d'une rigueur extrme. Il ne voulait pas d'-peu-prs. On dirait un
Ordre constitu par les rgles les plus austres. Fidle  sa pense
que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jsus exige
de ses associs un entier dtachement de la terre, un dvouement absolu
 son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de
route, pas mme une besace, ni un vtement de rechange. Ils doivent
pratiquer la pauvret absolue, vivre d'aumnes et d'hospitalit. Ce que
vous avez reu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],
disait-il en son beau langage. Arrts, traduits devant les juges,
qu'ils ne prparent pas leur dfense; l'avocat cleste, le _Peraklit_,
leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Pre leur enverra d'en haut
son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
de leurs penses, leur guide  travers le monde[881]. Chasss d'une
ville, qu'ils secouent sur elle la poussire de leurs souliers, en lui
donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse allguer son ignorance,
de la proximit du royaume de Dieu. Avant que vous ayez puis,
ajoutait-il, les villes d'Isral, le Fils de l'homme apparatra.

Une ardeur trange anime tous ces discours, qui peuvent tre en partie
la cration de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui mme en ce
cas viennent indirectement de Jsus, puisqu'un tel enthousiasme tait
son oeuvre. Jsus annonce  ceux qui veulent le suivre de grandes
perscutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des
agneaux au milieu des loups. Ils seront flagells dans les synagogues,
trans en prison. Le frre sera livr par son frre, le fils par son
pre. Quand on les perscute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.
Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son matre, ni le serviteur
plus que son patron. Ne craignez point ceux qui tent la vie du corps,
et qui ne peuvent rien sur l'me. On a deux passereaux pour une obole,
et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
Pre. Les cheveux de votre tte sont compts. Ne craignez rien; vous
valez beaucoup de passereaux[883].--Quiconque, disait-il encore, me
confessera devant les hommes, je le reconnatrai devant mon Pre; mais
quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
les anges, quand je viendrai entour de la gloire de mon Pre, qui est
aux deux[884].

Dans ces accs de rigueur, il allait jusqu' supprimer la chair. Ses
exigences n'avaient plus de bornes. Mprisant les saines limites de la
nature de l'homme, il voulait qu'on n'existt que pour lui, qu'on
n'aimt que lui seul. Si quelqu'un vient  moi, disait-il, et ne hait
pas son pre, sa mre, sa femme, ses enfants, ses frres, ses soeurs, et
mme sa propre vie, il ne peut tre mon disciple[885].--Si quelqu'un
ne renonce pas  tout ce qu'il possde, il ne peut tre mon
disciple[886]. Quelque chose de plus qu'humain et d'trange se mlait
alors a ses paroles; c'tait comme un feu dvorant la vie , sa racine,
et rduisant tout  un affreux dsert. Le sentiment pre et triste de
dgot pour le monde, d'abngation outre, qui caractrise la perfection
chrtienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des
premiers jours, mais le gant sombre qu'une sorte de pressentiment
grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanit. On dirait que, dans
ces moments de guerre contre les besoins les plus lgitimes du coeur,
il avait oubli le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.
Dpassant toute mesure, il osait dire: Si quelqu'un veut tre mon
disciple, qu'il renonce  lui-mme et me suive! Celui qui aime son pre
et sa mre plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils
ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir  la vie, c'est
se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se
sauver. Que sert  un homme de gagner le monde entier et de se perdre
lui-mme[887]? Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
caractre en l'exagrant, peignaient bien ce dfi jet  la nature. Il
dit  un homme: Suis--moi!--Seigneur, lui rpond cet homme,
laisse-moi d'abord aller ensevelir mon pre. Jsus reprend: Laisse les
morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le rgne de Dieu.--Un
autre lui dit: Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison. Jsus lui rpond:
Celui qui met la main  la charrue et regarde derrire lui, n'est pas
fait pour le royaume de Dieu[888]. Une assurance extraordinaire, et
parfois des accents de singulire douceur, renversant toutes nos ides,
faisaient passer ces exagrations. Venez  moi, criait-il, vous tous
qui tes fatigus et chargs, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur
vos paules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et
vous trouverez le repos de vos mes; car mon joug est doux, et mon
fardeau lger[889].

Un grand danger rsultait pour l'avenir de cette morale exalte,
exprime dans un langage hyperbolique et d'une effrayante nergie. A
force de dtacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrtien
sera lou d'tre mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ
qu'il rsiste  son pre et combat sa patrie. La cit antique, la
rpublique, mre de tous, l'tat, loi commune de tous, sont constitus
en hostilit avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de thocratie est
introduit dans le monde.

Une autre consquence se laisse ds  prsent entrevoir. Transporte
dans un tat calme et au sein d'une socit rassure sur sa propre
dure, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler
impossible. L'vangile tait ainsi destin  devenir pour les chrtiens
une utopie, que bien peu s'inquiteraient de raliser. Ces foudroyantes
maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
encourag par le clerg lui-mme; l'homme vanglique sera un homme
dangereux. De tous les humains le plus intress, le plus orgueilleux,
le plus dur, le plus attach  la terre, un Louis XIV, par exemple,
devait trouver des prtres pour lui persuader, en dpit de l'vangile,
qu'il tait chrtien. Mais toujours aussi des Saints devaient se
rencontrer pour prendre  la lettre les sublimes paradoxes de Jsus. La
perfection tant place en dehors des conditions ordinaires de la
socit, la vie vanglique complte ne pouvant tre mene que hors du
monde, le principe de l'asctisme et de l'tat monacal tait pos. Les
socits chrtiennes auront deux rgles morales, l'une mdiocrement
hroque pour le commun des hommes, l'autre exalte jusqu' l'excs pour
l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti  des
rgles qui ont la prtention de raliser l'idal vanglique. Il est
certain que cet idal, ne ft-ce que par l'obligation du clibat et de
la pauvret, ne pouvait tre de droit commun. Le moine est ainsi, en un
sens, le seul vrai chrtien. Le bon sens vulgaire se rvolte devant ces
excs;  l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de
l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanit, il faut lui
demander plus. L'immense progrs moral d  l'vangile vient de ses
exagrations. C'est par l, qu'il a t, comme le stocisme, mais avec
infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
sont en l'homme, un monument lev  la puissance de la volont.

On imagine sans peine que pour Jsus,  l'heure o nous sommes arrivs,
tout ce qui n'tait pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il
tait, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,
l'amiti, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il
avait fait ds lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tent de
croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
il conut de propos dlibr le dessein de se faire tuer[890]. D'autres
fois (quoiqu'une telle pense n'ait t rige en dogme que plus tard),
la mort se prsente  lui comme un sacrifice, destin  apaiser son Pre
et  sauver les hommes[891]. Un got singulier de perscution et de
supplices[892] le pntrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
second baptme dont il devait tre baign, et il semblait possd d'une
hte trange d'aller au-devant de ce baptme qui seul pouvait tancher
sa soif[893].

La grandeur de ses vues sur l'avenir tait par moments surprenante. Il
ne se dissimulait pas l'pouvantable orage qu'il allait soulever dans le
monde. Vous croyez peut-tre, disait-il avec hardiesse et beaut, que
je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le
glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
pre, entre la fille et la mre, entre la bru et la belle-mre.
Dsormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].--Je suis
venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brle
dj[895]!--On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
l'heure viendra o, en vous tuant, on croira rendre un culte 
Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a ha avant vous.
Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
plus grand que son matre. S'ils m'ont perscut, ils vous
perscuteront[897].

Entran par cette effrayante progression d'enthousiasme, command par
les ncessits d'une prdication de plus en plus exalte, Jsus n'tait
plus libre; il appartenait  son rle et en un sens  l'humanit.
Parfois on et dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
angoisses et des agitations intrieures[898]. La grande vision du
royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le
dclarrent possd[900]. Son temprament, excessivement passionn, le
portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
oeuvre n'tant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les
classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
imprieusement, c'tait la foi[901]. Ce mot tait celui qui se
rptait le plus souvent dans le petit cnacle. C'est le mot de tous les
mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnt l'un aprs l'autre
ses disciples par de bonnes preuves, logiquement dduites. La rflexion
n'amne qu'au doute, et si les auteurs de la Rvolution franaise, par
exemple, eussent d tre pralablement convaincus par des mditations
suffisamment longues, tous fussent arrivs  la vieillesse sans rien
faire. Jsus, de mme, visait moins  la conviction rgulire qu'
l'entranement. Pressant, impratif, il ne souffrait aucune opposition:
il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
abandonn; il tait quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par
moments ne le comprenaient plus, et prouvaient devant lui une espce de
sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute
rsistance l'entranait jusqu' des actes inexplicables et en apparence
absurdes[904].

Ce n'est pas que sa vertu baisst; mais sa lutte au nom de l'idal
contre la ralit devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se
rvoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de
Fils de Dieu se troublait et s'exagrait. La loi fatale qui condamne
l'ide  dchoir ds qu'elle cherche  convertir les hommes,
s'appliquait  lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient  leur
niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait tre soutenu plus de quelques
mois; il tait temps que la mort vnt dnouer une situation tendue 
l'excs, l'enlever aux impossibilits d'une voie sans issue, et, en le
dlivrant d'une preuve trop prolonge, l'introduire dsormais
impeccable dans sa cleste srnit.


NOTES:

[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.

[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.

[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.

[874] Matth., XIX, 12.

[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.

[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; vangile bionite
dit des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.
Rom., Epist. II, 12.

[877] Luc, XVIII, 29-30.

[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,
9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;
Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.

[879] Marc, IX, 38 et suiv.

[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutron._, sect. 824.

[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.

[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,
ne peuvent avoir t conus qu'aprs la mort de Jsus.

[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.

[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.

[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagration du style
de Luc.

[886] Luc, XIV, 33.

[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,
33; Jean, XII, 25.

[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.

[889] Matth., XI, 28-30.

[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.

[891] Marc, X, 45.

[892] Luc, VI, 22 et suiv.

[893] Luc, XII, 50.

[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Miche, VII, 5-6.

[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.

[896] Jean, XVI, 2.

[897] Jean, XV, 18-20.

[898] Jean, XII, 27.

[899] Marc, III, 21 et suiv.

[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.

[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.

[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.

[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;
IX, 31; X, 32.

[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.




CHAPITRE XX

OPPOSITION CONTRE JSUS.


Durant la premire priode de sa carrire, il ne semble pas que Jsus
et rencontr d'opposition srieuse. Sa prdication, grce  l'extrme
libert dont on jouissait en Galile et au nombre des matres qui
s'levaient de toutes parts, n'eut d'clat que dans un cercle de
personnes assez restreint. Mais depuis que Jsus tait entr dans une
voie brillante de prodiges et de succs publics, l'orage commena 
gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas
cependant ne le gna jamais, quoique Jsus s'exprimt quelquefois fort
svrement sur son compte[906]. A Tibriade, sa rsidence ordinaire, le
ttrarque n'tait qu' une ou deux lieues du canton choisi par Jsus
pour le centre de son activit; il entendit parler de ses miracles,
qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il dsira en
voir[907]. Les incrdules taient alors fort curieux de ces sortes de
prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jsus refusa. Il se garda bien
de s'garer en un monde irrligieux, qui voulait tirer de lui un vain
amusement; il n'aspirait  gagner que le peuple; il garda pour les
simples des moyens bons pour eux seuls.

Un moment, le bruit se rpandit que Jsus n'tait autre que
Jean-Baptiste ressuscit d'entre les morts. Antipas fut soucieux et
inquiet[909]; il employa la ruse pour carter le nouveau prophte de ses
domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intrt pour Jsus, vinrent
lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jsus, malgr sa grande
simplicit, vit le pige et ne partit pas[910]. Ses allures toutes
pacifiques, son loignement pour l'agitation populaire, finirent par
rassurer le ttrarque et dissiper le danger.

Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galile l'accueil fait 
la nouvelle doctrine ft galement bienveillant. Non-seulement
l'incrdule Nazareth continuait  repousser celui qui devait faire sa
gloire; non-seulement ses frres persistaient  ne pas croire en
lui[911]; les villes du lac elles-mmes, en gnral bienveillantes,
n'taient pas toutes converties. Jsus se plaint souvent de
l'incrdulit et de la duret de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il
soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagration du
prdicateur, quoiqu'on y sente cette espce de _convicium seculi_ que
Jsus affectionnait  l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair
que le pays tait loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.
Malheur  toi, Chorazin! malheur  toi, Bethsade! s'criait-il; car si
Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez t tmoins, il y a
longtemps qu'elles feraient pnitence sous le cilice et sous la cendre.
Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
plus supportable que le vtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'lever
jusqu'au ciel, tu seras abaisse jusqu'aux enfers; car si les miracles
qui ont t faits en ton sein eussent t faits  Sodome, Sodome
existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
jugement la terre de Sodome sera traite moins rigoureusement que
toi[913].--La reine de Saba, ajoutait-il, se lvera au jour du
jugement contre les hommes de cette gnration, et les condamnera, parce
qu'elle est venue des extrmits du monde pour entendre la sagesse de
Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'lveront au
jour du jugement contre cette gnration et la condamneront, parce
qu'ils firent pnitence  la prdication de Jonas; or il y a ici plus
que Jonas[914]. Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
commenait aussi a lui peser. Les renards, disait-il, ont leurs
tanires et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a
pas o reposer sa tte[915]. L'amertume et le reproche se faisaient de
plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrdules de se refuser
 l'vidence, et disait que, mme  l'instant o le Fils de l'homme
apparatrait dans sa pompe cleste, il y aurait encore des gens pour
douter de lui[916].

Jsus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du
philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un
des principaux dfauts de la race juive est son pret dans la
controverse, et le ton injurieux qu'elle y mle presque toujours. Il n'y
eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
modr. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de
l'esprit smitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par
exemple, sont tout  fait trangres  ces peuples. Jsus, qui tait
exempt de presque tous les dfauts de sa race, et dont la qualit
dominante tait justement une dlicatesse infinie, fut amen malgr lui
 se servir dans la polmique du style de tous[917]. Comme
Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes
trs-durs. D'une mansutude exquise avec les simples, il s'aigrissait
devant l'incrdulit, mme la moins agressive[919]. Ce n'tait plus ce
doux matre du Discours sur la montagne, n'ayant encore rencontr ni
rsistance ni difficult. La passion, qui tait au fond de son
caractre, l'entranait aux plus vives invectives. Ce mlange singulier
ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a prsent le mme
contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
livre des Paroles d'un croyant, la colre la plus effrne et les
retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
tait, dans le commerce de la vie d'une grande bont, devenait
intraitable jusqu' la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.
Jsus, de mme, s'appliquait non sans raison le passage du livre
d'Isae[920]: Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
sa voix dans les places; il ne rompra pas tout  fait le roseau froiss,
et il n'teindra pas le lin qui fume encore[921]. Et pourtant plusieurs
des recommandations qu'il adresse  ses disciples renferment les germes
d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen ge devait dvelopper
d'une faon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune rvolution
ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
Rvolution franaise eussent d observer les rgles de la politesse, la
rforme et la rvolution ne se seraient point faites. Flicitons-nous de
mme que Jsus n'ait rencontr aucune loi qui punt l'outrage envers
une classe de citoyens. Les pharisiens eussent t inviolables. Toutes
les grandes choses de l'humanit ont t accomplies au nom de principes
absolus. Un philosophe critique et dit  ses disciples: respectez
l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si compltement raison
que son adversaire ait compltement tort. Mais l'action de Jsus n'a
rien de commun avec la spculation dsintresse du philosophe. Se dire
qu'on a un moment touch l'idal et qu'on a t arrt par la mchancet
de quelques-uns, est une pense insupportable pour une me ardente. Que
dut-elle tre pour le fondateur d'un monde nouveau?

L'obstacle invincible aux ides de Jsus venait surtout du judasme
orthodoxe, reprsent par les pharisiens. Jsus s'loignait de plus en
plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens taient les vrais juifs, le
nerf et la force du judasme. Quoique ce parti et son centre 
Jrusalem, il avait cependant des adeptes tablis en Galile, ou qui y
venaient souvent[923]. C'taient en gnral des hommes d'un esprit
troit, donnant beaucoup  l'extrieur, d'une dvotion ddaigneuse,
officielle, satisfaite et assure d'elle-mme[924]. Leurs manires
taient ridicules et faisaient sourire mme ceux qui les respectaient.
Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,
en sont la preuve. Il y avait le pharisien bancroche (_Nikfi_), qui
marchait dans les rues en tranant les pieds et les heurtant contre les
cailloux; le pharisien front-sanglant (_Kisa_), qui allait les yeux
ferms pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les
murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglant; le pharisien pilon
(_Medoukia)_, qui se tenait pli en deux comme le manche d'un pilon; le
pharisien fort d'paules (_Schikmi_), qui marchait le dos vot comme
s'il portait sur ses paules le fardeau entier de la Loi; le pharisien
_Qu'y a-t-il  faire? je le fais_, toujours  la piste d'un prcepte 
accomplir, et enfin le pharisien teint, pour lequel tout l'extrieur
de la dvotion n'tait qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en
effet, n'tait souvent qu'apparent et cachait en ralit un grand
relchement moral[926]. Le peuple nanmoins en tait dupe. Le peuple,
dont l'instinct est toujours droit, mme quand il s'gare le plus
fortement sur les questions de personnes, est trs-facilement tromp par
les faux dvots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'tre aim; mais
il n'a pas assez de pntration pour discerner l'apparence de la
ralit.

L'antipathie qui, dans un monde aussi passionn, dut clater tout
d'abord entre Jsus et des personnes de ce caractre, est facile 
comprendre. Jsus ne voulait que la religion du coeur; celle des
pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jsus
recherchait les humbles et les rebuts de toute sorte; les pharisiens
voyaient en cela une insulte  leur religion d'hommes comme il faut. Un
pharisien tait un homme infaillible et impeccable, un pdant certain
d'avoir raison, prenant la premire place  la synagogue, priant dans
les rues, faisant l'aumne  son de trompe, regardant si on le salue.
Jsus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec
crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse
reprsente par le pharisasme rgnt sans contrle. Bien des hommes
avant Jsus, ou de son temps, tels que Jsus, fils de Sirach, l'un des
vrais anctres de Jsus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux
et noble Hillel surtout, avaient enseign des doctrines religieuses
beaucoup plus leves et dj presque vangliques. Mais ces bonnes
semences avaient t touffes. Les belles maximes de Hillel rsumant
toute la Loi en l'quit[927], celles de Jsus, fils de Sirach, faisant
consister le culte dans la pratique du bien[928], taient oublies ou
anathmatises[929]. Schamma, avec son esprit troit et exclusif,
l'avait emport. Une masse norme de traditions avait touff la
Loi[930], sous prtexte de la protger et, de l'interprter. Sans doute,
ces mesures conservatrices avaient eu leur ct utile; il est bon que le
peuple juif ait aim sa Loi jusqu' la folie, puisque c'est cet amour
frntique qui, en sauvant le mosasme sons Antiochus piphane et sous
Hrode, a gard le levain d'o devait sortir le christianisme. Mais
prises en elles-mmes, toutes ces vieilles prcautions n'taient que
puriles. La synagogue, qui en avait le dpt, n'tait plus qu'une mre
d'erreurs. Son rgne tait fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,
c'tait lui demander l'impossible, ce qu'une puissance tablie n'a
jamais fait ni pu faire.

Les luttes de Jsus avec l'hypocrisie officielle taient continues. La
tactique ordinaire des rformateurs qui apparaissent dans l'tat
religieux que nous venons de dcrire, et qu'on peut appeler formalisme
traditionnel, est d'opposer le texte des livres sacrs aux
traditions. Le zle religieux est toujours novateur, mme quand il
prtend tre conservateur au plus haut degr. De mme que les
no-catholiques de nos jours s'loignent sans cesse de l'vangile, de
mme les pharisiens s'loignaient  chaque pas de la Bible. Voil
pourquoi le rformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
biblique, partant du texte immuable pour critiquer la thologie
courante, qui a march de gnration en gnration. Ainsi firent plus
tard, les karates, les protestants. Jsus porta bien plus nergiquement
la hache  la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte
contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en
gnral, il fait peu d'exgse; c'est  la conscience qu'il en appelle.
Du mme coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien
aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altrent gravement le
mosasme; mais il ne prtend nullement lui-mme revenir  Mose. Son but
tait en avant, non en arrire. Jsus tait plus que le rformateur
d'une religion vieillie; c'tait le crateur de la religion ternelle de
l'humanit.

Les disputes clataient surtout  propos d'une foule de pratiques
extrieures introduites par la tradition, et que ni Jsus ni ses
disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs
reproches. Quand il dnait chez eux, il les scandalisait fort en ne
s'astreignant pas aux ablutions d'usage. Donnez l'aumne, disait-il, et
tout pour vous deviendra pur[933]. Ce qui blessait au plus haut degr
son tact dlicat, c'tait l'air d'assurance que les pharisiens portaient
dans les choses religieuses, leur dvotion mesquine, qui aboutissait 
une vaine recherche de prsances et de titres, nullement 
l'amlioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pense
avec infiniment de charme et de justesse. Un jour, disait-il, deux
hommes montrent au temple pour prier. L'un tait pharisien, et l'autre
publicain. Le pharisien debout disait en lui-mme: O Dieu, je te rends
grces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple
comme ce publicain), voleur, injuste, adultre. Je jene deux fois la
semaine, je donne la dme de tout ce que je possde. Le publicain, au
contraire, se tenant loign, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se
frappait la poitrine en disant: O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre
pcheur. Je vous le dclare, celui-ci s'en retourna justifi dans sa
maison, mais non l'autre[934].

Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la consquence
de ces luttes. Jean-Baptiste avait dj provoqu des inimitis du mme
genre[935]. Mais les aristocrates de Jrusalem, qui le ddaignaient,
avaient laiss les simples gens le tenir pour un prophte[936]. Cette
fois, la guerre tait  mort. C'tait un esprit nouveau qui apparaissait
dans le monde et qui frappait de dchance tout ce qui l'avait prcd.
Jean-Baptiste tait profondment juif; Jsus l'tait  peine. Jsus
s'adresse toujours  la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forant,
comme cela arrive presque toujours,  prendre son propre ton[937]. Ses
exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
coeur. Stigmates ternels, elles sont restes figes dans la plaie.
Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
trane en lambeaux aprs lui depuis dix-huit sicles, c'est Jsus qui
l'a tisse avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
et du faux dvot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molire ne font
qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
rage.

Mais il tait juste aussi que ce grand matre en ironie payt de la vie
son triomphe. Ds la Galile, les pharisiens cherchrent  le perdre et
employrent contre lui la manoeuvre qui devait leur russir plus tard 
Jrusalem. Ils essayrent d'intresser  leur querelle les partisans du
nouvel ordre politique qui s'tait tabli[938]. Les facilits que Jsus
trouvait en Galile pour s'chapper et la faiblesse du gouvernement
d'Antipas djourent ces tentatives. Il alla lui-mme s'offrir au
danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confin en Galile,
tait ncessairement borne. La Jude l'attirait comme par un charme; il
voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
prendre  tche de justifier le proverbe qu'un prophte ne doit point
mourir hors de Jrusalem[939].


NOTES:

[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.

[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.

[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.

[908] _Lucius_, attribu  Lucien, 4.

[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
suiv.

[910] Luc, XIII, 31 et suiv.

[911] Jean, VII, 5.

[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.

[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.

[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.

[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.

[916] Luc, XVIII, 8.

[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.

[918] Matth., III, 7.

[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.

[920] XLII, 2-3.

[921] Matth., XII, 19-20.

[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.

[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36

[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirk
Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
de Bab., _Sota_, 22 _b_.

[925] Talm. de Jrusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rdactions de ce curieux passage
offrent de sensibles diffrences. Nous avons en gnral suivi la
rdaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
hr._ XVI, 1. Les traits d'piphane et plusieurs de ceux du Talmud
peuvent, du reste, se rapporter  une poque postrieure  Jsus, poque
o pharisien tait devenu synonyme de dvot.

[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.

[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.

[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.

[929] Talm. de Jrus, _Sanhdrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhdrin_,
100 _b_.

[930] Matth., XV, 2.

[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.

[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
init.; XI, 38 et suiv.

[933] Luc, XI, 41.

[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.

[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.

[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.

[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.

[938] Marc, III, 6.

[939] Luc, XIII, 33.




CHAPITRE XXI.

DERNIER VOYAGE DE JSUS A JRUSALEM.


Depuis longtemps Jsus avait le sentiment des dangers qui
l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut valuer 
dix-huit mois, il vita d'aller en plerinage  Jrusalem[941]. A la
fte des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothse que nous avons
adopte), ses parents, toujours malveillants et incrdules[942],
l'engagrent  y venir. L'vangliste Jean semble insinuer qu'il y avait
dans cette invitation quelque projet cach pour le perdre. Rvle-toi
au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-l dans le secret.
Va en Jude, pour qu'on voie ce que tu sais faire. Jsus, se dfiant de
quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des plerins
fut partie, il se mit en route de son ct,  l'insu de tous et presque
seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit  la Galile. La fte des
Tabernacles tombait  l'quinoxe d'automne. Six mois devaient encore
s'couler jusqu'au dnouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jsus
ne revit pas ses chres provinces du nord. Le temps des douceurs est
pass; il faut maintenant parcourir pas  pas la voie douloureuse qui se
terminera par les angoisses de la mort.

Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvrent en
Jude[944]. Mais combien tout ici tait chang pour lui! Jsus tait un
tranger  Jrusalem. Il sentait qu'il y avait l un mur de rsistance
qu'il ne pntrerait pas. Entour de piges et d'objections, il tait
sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
de cette facult illimite de croire, heureux don des natures jeunes,
qu'il trouvait en Galile, au lieu de ces populations bonnes et douces
chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
malveillance et d'indocilit) n'avait point d'accs, il rencontrait ici
 chaque pas une incrdulit obstine, sur laquelle les moyens d'action
qui lui avaient si bien russi dans le nord avaient peu de prise. Ses
disciples, en qualit de Galilens, taient mpriss. Nicodme, qui
avait eu avec lui dans un de ses prcdents voyages un entretien de
nuit, faillit se compromettre au sanhdrin pour avoir voulu le dfendre.
Eh quoi! toi aussi tu es Galilen? lui dit-on; consulte les critures;
est-ce qu'il peut venir un prophte de Galile[946]?

La ville, comme nous l'avons dj dit, dplaisait  Jsus. Jusque-l, il
avait toujours vit les grands centres, prfrant pour son action les
campagnes et les villes de mdiocre importance. Plusieurs des prceptes
qu'il donnait  ses aptres taient absolument inapplicables hors d'une
simple socit de petites gens[947]. N'ayant nulle ide du monde,
accoutum  son aimable communisme galilen, il lui chappait sans cesse
des navets, qui  Jrusalem pouvaient paratre singulires[948]. Son
imagination, son got de la nature se trouvaient  l'troit dans ces
murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
mais de la tranquille srnit des champs.

L'arrogance des prtres lui rendait les parvis du temple dsagrables.
Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
Jrusalem, voulurent lui faire remarquer la beaut des constructions du
temple, l'admirable choix des matriaux, la richesse des offrandes
votives qui couvraient les murs: Vous voyez tous ces difices, dit-il;
eh bien! je vous le dclare, il n'en restera pas pierre sur
pierre[949]. Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
qui passait  ce moment-l, et jetait dans le tronc une petite obole:
Elle a donn plus que les autres, dit-il; les autres ont donn de leur
superflu; elle, de son ncessaire[950]. Cette faon de regarder en
critique tout ce qui se faisait  Jrusalem, de relever le pauvre qui
donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blmer
le clerg opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspra
naturellement la caste sacerdotale. Sige d'une aristocratie
conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succd,
tait le dernier endroit du monde o la rvolution pouvait russir.
Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prcher le renversement
de l'islamisme autour de la mosque d'Omar! C'tait l pourtant le
centre de la vie juive, le point o il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
calvaire, o certainement Jsus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
s'coulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
controverses de droit canon et d'exgse, pour lesquelles sa grande
lvation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui crait une
sorte d'infriorit.

Au sein de cette vie trouble, le coeur sensible et bon de Jsus russit
 se crer un asile o il jouit de beaucoup de douceur. Aprs avoir
pass la journe aux disputes du temple, Jsus descendait le soir dans
la valle de Cdron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
tablissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nomm
_Gethsmani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
l'horizon de la ville[953]. Ce ct est le seul, aux environs de
Jrusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y taient nombreuses et
donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphag,
Gethsmani, Bthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
grands cdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
disperss; leurs branches servaient d'asile  des nues de colombes, et
sous leur ombrage s'taient tablis de petits bazars[955]. Toute cette
banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jsus et de ses disciples;
on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
maison.

Le village de Bthanie, en particulier[956], situ au sommet de la
colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, 
une heure et demie de Jrusalem, tait le lieu de prdilection de
Jsus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille compose de trois
personnes, deux soeurs et un frre, dont l'amiti eut pour lui beaucoup
de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nomme Marthe, tait une
personne obligeante, bonne, empresse[959]; l'autre, au contraire,
nomme Marie, plaisait  Jsus par une sorte de langueur[960], et par
ses instincts spculatifs trs-dvelopps. Souvent, assise aux pieds de
Jsus, elle oubliait  l'couter les devoirs de la vie relle. Sa soeur,
alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
Marthe, Marthe, lui disait Jsus, tu te tourmentes et te soucies de
beaucoup de choses; or, une seule est ncessaire. Marie a choisi la
meilleure part, qui ne lui sera point enleve[961]. Le frre, Elazar,
ou Lazare, tait aussi fort aim de Jsus[962]. Enfin, un certain Simon
le Lpreux, qui tait le propritaire de la maison, faisait, ce semble,
partie de la famille[963]. C'est l qu'au sein d'une pieuse amiti Jsus
oubliait les dgots de la vie publique. Dans ce tranquille intrieur,
il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
tincelantes. Cette vue frappait d'admiration les trangers; au lever du
soleil surtout, la montagne sacre blouissait les yeux et paraissait
comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
tristesse empoisonnait pour Jsus le spectacle qui remplissait tous les
autres isralites de joie et de fiert. Jrusalem, Jrusalem, qui tues
les prophtes et lapides ceux qui te sont envoys, s'criait-il dans ces
moments d'amertume, combien de fois j'ai essay de rassembler tes
enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
pas voulu[966]!

Ce n'est pas que plusieurs bonnes mes, ici comme en Galile, ne se
laissassent toucher. Mais tel tait le poids de l'orthodoxie dominante
que trs-peu osaient l'avouer. On craignait de se dcrditer aux yeux
des Hirosolymites en se mettant  l'cole d'un galilen. On et risqu
de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une socit bigote et
mesquine tait le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
entranait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'tre
juif, on ne devenait pas romain; on restait sans dfense sous le coup
d'une lgislation thocratique de la plus atroce svrit. Un jour, les
bas officiers du temple, qui avaient assist  un des discours de Jsus
et en avaient t enchants, vinrent confier leurs doutes aux prtres:
Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
fut-il rpondu; toute cette foule, qui ne connat pas la Loi, est une
canaille maudite[969]. Jsus restait ainsi  Jrusalem un provincial
admir des provinciaux comme lui, mais repouss par toute l'aristocratie
de la nation. Les chefs d'coles et de sectes taient trop nombreux pour
qu'on ft fort mu d'en voir paratre un de plus. Sa voix eut 
Jrusalem peu d'clat. Les prjugs de race et de secte, les ennemis
directs de l'esprit de l'vangile, y taient trop enracins.

Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia ncessairement
beaucoup. Ses belles prdications, dont l'effet tait toujours calcul
sur la jeunesse de l'imagination et la puret de la conscience morale
des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si  l'aise au bord de
son charmant petit lac, tait gn, dpays en face des pdants. Ses
affirmations perptuelles de lui-mme prirent quelque chose de
fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exgte,
thologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grce, deviennent
un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
scolastiques. Son harmonieux gnie s'extnue en des argumentations
insipides sur la Loi et les prophtes[972], o nous aimerions mieux ne
pas le voir quelquefois jouer le rle d'agresseur[973]. Il se prte,
avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En gnral, il se tirait
d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
taient souvent subtils (la simplicit d'esprit et la subtilit se
touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
et les prolonge  dessein[975]; son argumentation, juge d'aprs les
rgles de la logique aristotlicienne, est trs-faible. Mais quand le
charme sans pareil de son esprit trouvait , se montrer, c'taient des
triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui prsentant une femme
adultre et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
l'admirable rponse de Jsus[976]. La fine raillerie de l'homme du
monde, tempre par une bont divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie  la grandeur morale est celui
que les sots pardonnent le moins. En prononant ce mot d'un got si
juste et si pur: Que celui d'entre vous qui est sans pch lui jette la
premire pierre! Jsus pera au coeur l'hypocrisie, et du mme coup
signa son arrt de mort.

Il est probable, en effet, que sans l'exaspration cause par tant de
traits amers, Jsus et pu longtemps rester inaperu et se perdre dans
l'pouvantable orage qui allait bientt emporter la nation juive tout
entire. Le haut sacerdoce et les sadducens avaient pour lui plutt du
ddain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
_Bothusim_, la famille de Hanan, ne se montraient gure fanatiques que
de repos. Les sadducens repoussaient comme Jsus les traditions des
pharisiens[977]. Par une singularit fort trange, c'taient ces
incrdules, niant la rsurrection, la loi orale, l'existence des anges,
qui taient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
simplicit ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
faisaient aux dvots l'effet d'impies,  peu prs comme un protestant
vanglique parat aujourd'hui un mcrant dans les pays orthodoxes. En
tout cas, ce n'tait pas d'un tel parti que pouvait venir une raction
bien vive contre Jsus. Le sacerdoce officiel, les yeux tourns vers le
pouvoir politique et intimement li avec lui, ne comprenait rien  ces
mouvements enthousiastes. C'tait la bourgeoisie pharisienne, c'taient
les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
traditions, qui prenaient l'alarme et qui taient en ralit menacs
dans leurs prjugs et leurs intrts par la doctrine du matre nouveau.

Un des plus constants efforts des pharisiens tait d'attirer Jsus sur
le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
de Judas le Gaulonite. La tactique tait habile; car il fallait la
profonde ingnuit de Jsus pour ne s'tre point encore brouill avec
l'autorit romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
voulut dchirer cette quivoque et le forcer  s'expliquer. Un jour, un
groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait Hrodiens
(probablement des _Bothusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
zle pieux: Matre, lui dirent-ils, nous savons que tu es vridique et
que tu enseignes la voie de Dieu sans gard pour qui que ce soit.
Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut 
Csar? Ils espraient une rponse qui donnt un prtexte pour le livrer
 Pilate. Celle de Jsus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
la monnaie: Rendez, dit-il,  Csar ce qui est  Csar,  Dieu ce qui
est  Dieu[978]. Mot profond qui a dcid de l'avenir du christianisme!
Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
fond la sparation du spirituel et du temporel, et a pos la base du
vrai libralisme et de la vraie civilisation!

Son doux et pntrant gnie lui inspirait, quand il tait seul avec ses
disciples, des accents pleins de charme: En vrit, en vrit, je vous
le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mne aux
pturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour drober, pour
tuer, pour dtruire. Le mercenaire,  qui les brebis n'appartiennent
pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
je donne ma vie pour elles[979]. L'ide d'une prochaine solution  la
crise de l'humanit lui revenait frquemment: Quand le figuier,
disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
savez que l't approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
blanc pour la moisson[980].

Sa forte loquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
combattre l'hypocrisie. Sur la chaire de Mose, sont assis les scribes
et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
pesantes, impossibles  porter, et ils les mettent sur les paules des
autres; quant  eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.

Ils font toutes leurs actions pour tre vus des hommes: ils se
promnent en longues robes; ils portent de larges phylactres[981]; ils
ont de grandes bordures  leurs habits[982]; ils aiment  avoir les
premires places dans les festins et les premiers siges dans les
synagogues,  tre salus dans les rues et appels Matre. Malheur 
eux!...

Malheur  vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empchez les autres d'y
entrer. Malheur  vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
simulant de longues prires! Votre jugement sera en proportion. Malheur
 vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un proslyte,
et qui ne savez en faire qu'un fils de la Ghenne! Malheur  vous, car
vous tes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
marche sans le savoir[984]!

Insenss et aveugles! qui payez la dme pour un brin de menthe, d'anet,
et de cumin, et qui ngligez des commandements bien plus graves, la
justice, la piti, la bonne foi! Voil les prceptes qu'il fallait
observer; les autres, il tait bien de ne pas les ngliger. Guides
aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
engloutissez un chameau, malheur  vous!

Malheur  vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
rapine et de cupidit, vous n'y prenez point garde. Pharisien
aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras  la propret du
dehors[987].

Malheur  vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez 
des spulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
apparence, vous tes justes; mais au fond vous tes remplis de feinte et
de pch.

Malheur  vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui btissez les
tombeaux des prophtes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
Si nous eussions vcu du temps de nos pres, nous n'eussions pas tremp
avec eux dans le meurtre des prophtes! Ah! vous convenez donc que vous
tes les enfants de ceux qui ont tu les prophtes. Eh bien! achevez de
combler la mesure de vos pres. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
dire[989]: Je vous enverrai des prophtes, des sages, des savants;
vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
retombe sur vous tout le sang innocent qui a t rpandu sur la terre,
depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
Barachie[990], que vous avez tu entre le temple et l'autel. Je vous le
dis, c'est  la gnration prsente que tout ce sang sera
redemand[991].

Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette ide que le
royaume de Dieu allait tre transfr  d'autres, ceux  qui il tait
destin n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
ouvertement dans de vives paraboles[993], o ses ennemis jouaient le
rle de meurtriers des envoys clestes, tait un dfi au judasme
lgal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles tait plus sditieux
encore. Il dclarait qu'il tait venu clairer les aveugles et aveugler
ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
lui arracha un mot imprudent: Ce temple bti de main d'homme, dit-il,
je pourrais, si je voulais, le dtruire, et en trois jours j'en
rebtirais un autre non construit de main d'homme[995]. On ne sait pas
bien quel sens Jsus attachait  ce mot, o ses disciples cherchrent
des allgories forces. Mais comme on ne voulait qu'un prtexte, le mot
fut vivement relev. Il figurera dans les considrants de l'arrt de
mort de Jsus, et retentira  son oreille parmi les angoisses dernires
du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
faisaient qu'excuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
l'entendre tout prophte, mme thaumaturge, qui dtournerait le peuple
du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possd,
samaritain[998], ou cherchaient mme  le tuer[999]. On prenait note de
ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une thocratie
intolrante, que la domination romaine n'avait pas encore
abroges[1000].


NOTES:

[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.

[941] Jean, VII, 1.

[942] Jean, VII, 5.

[943] Jean, VII, 10.

[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.

[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.

[946] Jean, VII, 50 et suiv.

[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.

[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
XXII, 10-12.

[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
Mare, XI, 11.

[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.

[951] Marc, XII, 41.

[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
pouvait tre fort loin de l'endroit o la pit des catholiques a
entour d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsmani_ semble
signifier pressoir  huile.

[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.

[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.

[955] Talm. de Jrus., _Taanith_, IV, 8.

[956] Aujourd'hui _El-Aziri_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
des textes chrtiens du moyen ge, _Lazarium_.

[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.

[958] Jean, XI, 5.

[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.

[960] Jean, XI, 20.

[961] Luc, X, 38 et suiv.

[962] Jean, XI, 35-36.

[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
suiv.

[964] Marc, XIII, 3.

[965] Josphe, _B.J._, V, v, 6.

[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.

[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.

[968] I Esdr., X, 8; ptre aux Hbr., X, 34; Talm. de Jrus., _Mod
katon_, III, 1.

[969] Jean, VII, 45 et suiv.

[970] Jean, VIII, 13 et suiv.

[971] Matth., XXI, 23-37.

[972] Matth., XXII, 23 et suiv.

[973] Matth., XXII, 42 et suiv.

[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.

[975] Voir surtout les discussions rapportes par Jean, chapitre VIII
par exemple; il est vrai que l'authenticit de pareils morceaux n'est
que relative.

[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
de l'vangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
anciens, et le texte en est assez flottant. Nanmoins, il est de
tradition vanglique primitive, comme le prouvent les particularits
singulires des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le got de Luc et des
compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
de soi-mme. Cette histoire se trouvait,  ce qu'il semble, dans
l'vangile selon les Hbreux (Papias, cit par Eusbe, _Hist. eccl._,
III, 39).

[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.

[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
suiv. Comp. Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, II, 3.

[979] Jean, X, 1-16.

[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.

[981] _Totafth_ ou _tefilln_, lames de mtal ou bandes de parchemin,
contenant des passages de la Loi, que les Juifs dvots portaient
attaches au front et au bras gauche, en excution littrale des
passages _Ex._, XIII, 9; _Deutronome_, VI, 8; XI, 18.

[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
coin de leur manteau pour se distinguer des paens (_Nombres_, XV,
38-39; _Deutr._, XXII, 12).

[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
casuistique mticuleuse, qui en rend l'entre trop difficile et qui
dcourage les simples.

[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
marquer soigneusement la priphrie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jsus adresse ici
aux pharisiens est d'avoir invent une foule de petits prceptes qu'on
viole sans y penser et qui ne servent qu' multiplier les contraventions
 la Loi.

[985] La purification de la vaisselle tait assujettie, chez les
pharisiens, aux rgles les plus compliques (Marc, VII, 4).

[986] Cette pithte, souvent rpte (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
26), renferme peut-tre une allusion  l'habitude qu'avaient certains
pharisiens de marcher les yeux ferms par affectation de saintet. Voir
ci-dessus, p. 328.

[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-tre sans raison, que ce
verset fut prononc dans un repas, en rponse  de vains scrupules des
pharisiens.

[988] Les tombeaux tant impurs, on avait coutume de les blanchir  la
chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page prcdente, note
1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jrus., _Schekalim_, i,
1; _Maasar scheni_, V, 1; _Mod katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
Bab., _Mod katon_, 5 _a_. Peut-tre y a-t-il dans la comparaison dont
se sert Jsus une allusion aux pharisiens teints. (V. ci-dessus, p.
328.)

[989] On ignore  quel livre est emprunte cette citation.

[990] Il y a ici une lgre confusion, qui se retrouve dans le targum
dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joada, et
Zacharie, fils de Barachie, le prophte. C'est du premier qu'il s'agit
(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomnes, o l'assassinat de
Zacharie, fils de Joada, est racont, ferme le canon hbreu. Ce meurtre
est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dresse selon
l'ordre o ils se prsentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
contraire le premier.

[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.

[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.

[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.

[994] Jean, IX, 39.

[995] La forme la plus authentique de ce mot parat tre dans Marc, XIV,
38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.

[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.

[997] _Deutr_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
Cor., XI, 25.

[998] Jean, X, 20.

[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.

[1000] Luc, XI, 53-54.




CHAPITRE XXII.

MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JSUS.


Jsus passa l'automne et une partie de l'hiver  Jrusalem. Cette saison
y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses alles couvertes,
tait le lieu o il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
composait de deux galeries, formes par trois rangs de colonnes, et
recouvertes d'un plafond en bois sculpt[1002]. Il dominait la valle de
Cdron, qui tait sans doute moins encombre de dblais qu'elle ne l'est
aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abme
s'ouvrt  pic sous le mur[1003]. L'autre ct de la valle possdait
dj sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
y voit aujourd'hui taient peut-tre ces cnotaphes en l'honneur des
anciens prophtes[1004] que Jsus montrait du doigt, quand, assis sous
le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
derrire ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanit[1005].

A la fin du mois de dcembre, il clbra  Jrusalem la fte tablie par
Judas Macchabe en souvenir de la purification du temple aprs les
sacrilges d'Antiochus piphane[1006]. On l'appelait aussi la Fte des
lumires, parce que durant les huit journes de la fte on tenait dans
les maisons des lampes allumes[1007]. Jsus entreprit peu aprs un
voyage en Pre et sur les bords du Jourdain, c'est--dire dans les pays
mmes qu'il avait visits quelques annes auparavant, lorsqu'il suivait
l'cole de Jean[1008], et o il avait lui-mme administr le baptme. Il
y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout  Jricho.
Cette ville, soit comme tte de route trs-importante, soit  cause de
ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
de douane assez considrable. Le receveur en chef, Zache, homme riche,
dsira voir Jsus[1010]. Comme il tait de petite taille, il monta sur
un sycomore prs de la route o devait passer le cortge. Jsus fut
touch de cette navet d'un personnage considrable. Il voulut
descendre chez Zache, au risque de produire du scandale. On murmura
beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
pcheur. En partant, Jsus dclara son hte bon fils d'Abraham, et comme
pour ajouter au dpit des orthodoxes, Zache devint un saint: il donna,
dit-on, la moiti de ses biens aux pauvres et rpara au double les torts
qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas l du reste la seule joie de
Jsus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartime[1011] lui fit
beaucoup de plaisir en l'appelant obstinment fils de David, quoiqu'on
lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galilens sembla un
moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
aux provinces du Nord. La dlicieuse oasis de Jricho, alors bien
arrose, devait tre un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josphe
en parle avec la mme admiration que de la Galile, et l'appelle comme
cette dernire province un pays divin[1012].

Jsus, aprs avoir accompli cette espce de plerinage aux lieux de sa
premire activit prophtique, revint  son sjour chri de Bthanie, o
se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
consquences dcisives[1013]. Fatigus du mauvais accueil que le royaume
de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jsus dsiraient un grand
miracle qui frappt vivement l'incrdulit hirosolymite. La
rsurrection d'un homme connu  Jrusalem dut paratre ce qu'il y avait
de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversit des
temps, et de se dpouiller des rpugnances instinctives qui sont le
fruit d'une ducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
que dans cette ville impure et pesante de Jrusalem, Jsus n'tait plus
lui-mme. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
avait perdu quelque chose de sa limpidit primordiale. Dsespr, pouss
 bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait  lui, et il
obissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
carrires divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance o nous sommes, et en
prsence d'un seul texte, offrant des traces videntes d'artifices de
composition, il est impossible de dcider si, dans le cas prsent, tout
est fiction ou si un fait rel arriv  Bthanie servit de base aux
bruits rpandus. Il faut reconnatre cependant que le tour de la
narration de Jean a quelque chose de profondment diffrent des rcits
de miracles, clos de l'imagination populaire, qui remplissent les
synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul vangliste qui ait une
connaissance prcise des relations de Jsus avec la famille de Bthanie,
et qu'on ne comprendrait pas qu'une cration populaire ft venue prendre
sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
miracles compltement lgendaires et dont personne n'est responsable. En
d'autres termes, nous pensons qu'il se passa  Bthanie quelque chose
qui fut regard comme une rsurrection.

La renomme attribuait dj  Jsus deux ou trois faits de ce
genre[1014]. La famille de Bthanie put tre amene presque sans s'en
douter  l'acte important qu'on dsirait. Jsus y tait ador. Il semble
que Lazare tait malade, et que ce fut mme sur un message des soeurs
alarmes que Jsus quitta la Pre[1015]. La joie de son arrive put
ramener Lazare  la vie. Peut-tre aussi l'ardent dsir de fermer la
bouche  ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
entrana-t-elle ces personnes passionnes au del de toutes les bornes.
Peut-tre Lazare, ple encore de sa maladie, se fit-il entourer de
bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
tombeaux taient de grandes chambres tailles dans le roc, o l'on
pntrait par une ouverture carre, que fermait une dalle norme. Marthe
et Marie vinrent au-devant de Jsus, et, sans le laisser entrer dans
Bthanie, le conduisirent  la grotte. L'motion qu'prouva Jsus prs
du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put tre prise par les
assistants pour ce trouble, ce frmissement[1017] qui accompagnaient les
miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine ft dans
l'homme comme un principe pileptique et convulsif. Jsus (toujours dans
l'hypothse ci-dessus nonce) dsira voir encore une fois celui qu'il
avait aim, et, la pierre ayant t carte, Lazare sortit avec ses
bandelettes et la tte entoure d'un suaire. Cette apparition dut
naturellement tre regarde par tout le monde comme une rsurrection. La
foi ne connat d'autre loi que l'intrt de ce qu'elle croit le vrai. Le
but qu'elle poursuit tant pour elle absolument saint, elle ne se fait
aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thse, quand les
bons ne russissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
le sont!... Si tel prodige n'est pas rel, tant d'autres l'ont t!...
Intimement persuads que Jsus tait thaumaturge, Lazare et ses deux
soeurs purent aider un de ses miracles  s'excuter, comme tant d'hommes
pieux qui, convaincus de la vrit de leur religion, ont cherch 
triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
bien la faiblesse. L'tat de leur conscience tait celui des
stigmatises, des convulsionnaires, des possdes de couvent, entranes
par l'influence du monde o elles vivent et par leur propre croyance a
des actes feints. Quant  Jsus, il n'tait pas plus matre que saint
Bernard, que saint Franois d'Assise de modrer l'avidit de la foule
et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
allait dans quelques jours lui rendre sa libert divine, et l'arracher
aux fatales ncessits d'un rle qui chaque jour devenait plus exigeant,
plus difficile  soutenir.

Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Bthanie contribua
sensiblement  avancer la fin de Jsus[1018]. Les personnes qui en
avaient t tmoins se rpandirent dans la ville, et en parlrent
beaucoup. Les disciples racontrent le fait avec des dtails de mise en
scne combins en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jsus
taient des actes passagers, accepts spontanment par la foi, grossis
par la renomme populaire, et sur lesquels, une fois passs, on ne
revenait plus. Celui-ci tait un vritable vnement, qu'on prtendait
de notorit publique, et avec lequel on esprait fermer la bouche aux
pharisiens[1019]. Les ennemis de Jsus furent fort irrits de tout ce
bruit. Ils essayrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que ds lors un conseil fut assembl par les chefs des
prtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement pose:
Jsus et le judasme pouvaient-ils vivre ensemble? Poser la question,
c'tait la rsoudre, et sans tre prophte, comme le veut l'vangliste,
le grand-prtre put trs-bien prononcer son axiome sanglant: Il est
utile qu'un homme meure pour tout le peuple.

Le grand-prtre de cette anne, pour prendre une expression du
quatrime vangliste, qui rend trs-bien l'tat d'abaissement o se
trouvait rduit le souverain pontificat, tait Joseph Kaapha, nomm par
Valrius Gratus et tout dvou aux Romains. Depuis que Jrusalem
dpendait des procurateurs, la charge de grand-prtre tait devenue une
fonction amovible; les destitutions s'y succdaient presque chaque
anne[1022]. Kaapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
autres. Il avait revtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
36. On ne sait rien de son caractre. Beaucoup de circonstances portent
 croire que son pouvoir n'tait que nominal. A ct et au-dessus de
lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui parat
avoir exerc, au moment dcisif qui nous occupe, un pouvoir
prpondrant.

Ce personnage tait le beau-pre de Kaapha, Hanan ou Annas[1023] fils
de Seth, vieux grand-prtre dpos, qui, au milieu de cette instabilit
du pontificat, conserva au fond toute l'autorit. Hanan avait reu le
souverain sacerdoce du lgat Quirinius, l'an 7 de notre re. Il perdit
ses fonctions l'an 14,  l'avnement de Tibre; mais il resta
trs-considr. On continuait  l'appeler grand-prtre, quoiqu'il ft
hors de charge[1024], et  le consulter sur toutes les questions graves.
Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
dans sa famille; cinq de ses fils revtirent successivement cette
dignit[1025], sans compter Kaapha, qui tait son gendre. C'tait ce
qu'on appelait la Famille sacerdotale, comme si le sacerdoce y ft
devenu hrditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur taient
aussi presque toutes dvolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'tait celle de
Bothus[1028]. Mais les _Bolhusim_, qui devaient l'origine de leur
fortune  une cause assez peu honorable, taient bien moins estims de
la bourgeoisie pieuse. Hanan tait donc en ralit le chef du parti
sacerdotal. Kaapha ne faisait rien que par lui; on s'tait habitu 
associer leurs noms, et mme celui de Hanan tait toujours mis le
premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce rgime de pontificat
annuel et transmis  tour de rle selon le caprice des procurateurs, un
vieux pontife, ayant gard le secret des traditions, vu se succder
beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conserv assez de
crdit pour faire dlguer le pouvoir  des personnes qui, selon la
famille, lui taient subordonnes, devait tre un trs-important
personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il tait
sadducen, secte, dit Josphe, particulirement dure dans les
jugements. Tous ses fils furent aussi d'ardents perscuteurs[1031].
L'un d'eux, nomm comme son pre Hanan, fit lapider Jacques, frre du
Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
mort de Jsus. L'esprit de la famille tait altier, audacieux,
cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de mchancet ddaigneuse
et sournoise qui caractrise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
et les siens que doit peser la responsabilit de tous les actes qui
vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
reprsentait) qui tua Jsus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
terrible, et bien plus que Caphe, bien plus que Pilate, il aurait d
porter le poids des maldictions de l'humanit.

C'est dans la bouche de Caphe que l'vangliste tient  placer le mot
dcisif qui amena la sentence de mort de Jsus[1033]. On supposait que
le grand-prtre possdait un certain don de prophtie; le mot devint
ainsi pour la communaut chrtienne un oracle plein de sens profonds.
Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononc, fut la pense
de tout le parti sacerdotal. Ce parti tait fort oppos aux sditions
populaires. Il cherchait  arrter les enthousiastes religieux,
prvoyant avec raison que, par leurs prdications exaltes, ils
amneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoque
par Jsus n'et rien de temporel, les prtres virent comme consquence
dernire de cette agitation une aggravation du joug romain et le
renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
plus tard, la ruine de Jrusalem taient ailleurs que dans le
christianisme naissant. Elles taient dans Jrusalem mme, et non en
Galile. Cependant on ne peut dire que le motif allgu, en cette
circonstance, par les prtres ft tellement hors de la vraisemblance
qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens gnral, Jsus, s'il
russissait, amenait bien rellement la ruine de la nation juive.
Partant des principes admis d'emble par toute l'ancienne politique,
Hanan et Kaapha taient donc en droit de dire: Mieux vaut la mort d'un
homme que la ruine d'un peuple. C'est l un raisonnement, selon nous,
dtestable. Mais ce raisonnement a t celui des partis conservateurs
depuis l'origine des socits humaines. Le parti de l'ordre (je prends
cette expression dans le sens troit et mesquin) a toujours t le mme.
Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empcher les motions
populaires, il croit faire acte de patriotisme en prvenant par le
meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
l'avenir, il ne songe pas qu'en dclarant la guerre  toute initiative,
il court risque de froisser l'ide destine  triompher un jour. La mort
de Jsus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
qu'il dirigeait tait tout spirituel; mais c'tait un mouvement; ds
lors les hommes d'ordre, persuads que l'essentiel pour l'humanit est
de ne point s'agiter, devaient empcher l'esprit nouveau de s'tendre.
Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
va contre son but. Laiss libre, Jsus se ft puis dans une lutte
dsespre contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
dcida du succs de son oeuvre et mit le sceau  sa divinit.

La mort de Jsus fut ainsi rsolue ds le mois de fvrier ou le
commencement de mars[1035]. Mais Jsus chappa encore pour quelque
temps. Il se retira dans une ville peu connue, nomme Ephran ou Ephron,
du ct de Bthel,  une petite journe de Jrusalem[1036]. Il y vcut
quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
ordres pour l'arrter, ds qu'on le reconnatrait  Jrusalem, taient
donns. La solennit de Pque approchait, et on pensait que Jsus, selon
sa coutume, viendrait clbrer cette fte  Jrusalem[1037].


NOTES:

[1001] Jean, X, 23.

[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.

[1003] Jos., endroits cits.

[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis port  supposer que les tombeaux
dits de Zacharie et d'Absalom taient des monuments de ce genre. Cf.
_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (dit. Schott).

[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.

[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
suiv.

[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.

[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jsus le fit en venant de
Galile  Jrusalem par la Pre.

[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.

[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.

[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.

[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
_Antiq._, XV, iv, 2.

[1013] Jean, XI, 1 et suiv.

[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
suiv.; VIII, 41 et suiv.

[1015] Jean, XI, 3 et suiv.

[1016] Jean, XI, 35 et suiv.

[1017] Jean, XI, 33, 38.

[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.

[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.

[1020] Jean, XII, 10.

[1021] Jean, XI, 47 et suiv.

[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.

[1023] L'_Ananus_ de Josphe. C'est ainsi que le nom hbreu _Johanan_
devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.

[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.

[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.

[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.

[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.

[1029] Luc, III, 2.

[1030] _Act._, V, 17.

[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.

[1034] Jean, XI, 48.

[1035] Jean, XI, 53.

[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
9; Eusbe et S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
Ephrn] et [Greek: Ephraim].

[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
nous suivons le systme de Jean. Les synoptiques paraissent peu
renseigns sur la priode de la vie de Jsus qui prcde la Passion.




CHAPITRE XXIII.

DERNIRE SEMAINE DE JSUS.


Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernire fois
la ville incrdule. Les esprances de son entourage taient de plus en
plus exaltes. Tous croyaient, en montant  Jrusalem, que le royaume de
Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impit des hommes tant  son
comble, c'tait un grand signe que la consommation tait proche. La
persuasion  cet gard tait telle que l'on se disputait dj la
prsance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salom
choisit pour demander en faveur de ses fils les deux siges  droite et
 gauche du Fils de l'homme[1040]. Le matre, au contraire, tait obsd
de graves penses. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
partit pour recueillir un royaume dans des pays loigns; mais  peine
est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il rgne sur
eux, et les fait mettre tous  mort[1041]. D'autres fois, il dtruisait
de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
routes pierreuses du nord de Jrusalem, Jsus pensif devanait le groupe
de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, prouvant un
sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Dj,  diverses reprises,
il leur avait parl de ses souffrances futures, et ils l'avaient cout
 contre-coeur[1042]. Jsus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
s'attendaient  voir apparatre bientt le signe dans les nues. Le cri
inaugural du royaume de Dieu: Bni soit celui qui vient au nom du
Seigneur[1044] retentissait dj dans la troupe en accents joyeux.
Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'loignait dans le mirage de
leurs rves. Pour lui, il se confirmait dans la pense qu'il allait
mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
lui et ses disciples devenait  chaque instant plus profond.

L'usage tait de venir  Jrusalem plusieurs jours avant la Pque, afin
de s'y prparer. Jsus arriva aprs les autres, et un moment ses ennemis
se crurent frustrs de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
sixime jour avant la fte (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
atteignit enfin Bthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lpreux. On lui fit un
grand accueil. Il y eut chez Simon le Lpreux[1048] un dner o se
runirent beaucoup de personnes, attires par le dsir de le voir, et
aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
jours. Lazare tait assis  table et semblait attirer les regards.
Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on chercht par un
redoublement de respects extrieurs  vaincre la froideur du public et 
marquer fortement la haute dignit de l'hte qu'on recevait. Marie, pour
donner au festin un plus grand air de fte, entra pendant le dner,
portant un vase de parfum qu'elle rpandit sur les pieds de Jsus. Elle
cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait  briser la
vaisselle dont on s'tait servi pour traiter un tranger de
distinction[1050]. Enfin, poussant les tmoignages de son culte  des
excs jusque-l inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
cheveux les pieds de son matre[1051]. Toute la maison fut remplie de la
bonne odeur du parfum,  la grande joie de tous, except de l'avare Juda
de Kerioth. Eu gard aux habitudes conomes de la communaut, c'tait l
une vraie prodigalit. Le trsorier avide calcula de suite combien le
parfum aurait pu tre vendu et ce qu'il et rapport  la caisse des
pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
au-dessus de lui, mcontenta Jsus. Il aimait les honneurs; car les
honneurs servaient  son but et tablissaient son titre de fils de
David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il rpondit assez vivement:
Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
pas toujours. Et s'exaltant, il promit l'immortalit  la femme qui, en
ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].

Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jsus descendit de Bthanie 
Jrusalem[1053]. Quand, au dtour de la route, sur le sommet du mont des
Oliviers, il vit la cit se drouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, 
quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphag_, sans doute  cause des
figuiers dont elle tait plante[1055], il eut encore un moment de
satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrive s'tait rpandu.
Les Galilens qui taient venus  la fte en conurent beaucoup de joie
et lui prparrent un petit triomphe. On lui amena une nesse, suivie,
selon l'usage, de son petit. Les Galilens tendirent leurs plus beaux
habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
firent asseoir dessus. D'autres, cependant, dployaient leurs vtements
sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
prcdait et le suivait, en portant des palmes, criait: Hosanna au fils
de David! bni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Quelques
personnes mme lui donnaient le titre de roi d'Isral[1057]. Rabbi,
fais-les taire, lui dirent les pharisiens.--S'ils se taisent, les
pierres crieront, rpondit Jsus, et il entra dans la ville. Les
Hirosolymites, qui le connaissaient  peine, demandaient qui il tait:
C'est Jsus, le prophte de Nazareth en Galile, leur rpondait-on.
Jrusalem tait une ville d'environ 50,000 mes[1058]. Un petit
vnement, comme l'entre d'un tranger quelque peu clbre, ou
l'arrive d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
ordinaires, d'tre vite bruit. Mais au temps des ftes, la confusion
tait extrme[1059]. Jrusalem, ces jours-l, appartenait aux trangers.
Aussi est-ce parmi ces derniers que l'motion parat avoir t la plus
vive. Des proslytes parlant grec, qui taient venus  la fte, furent
piqus de curiosit, et voulurent voir Jsus. Ils s'adressrent  ses
disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui rsulta de cette entrevue.
Pour Jsus, selon sa coutume, il alla passer la nuit  son cher village
de Bthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
descendit pareillement  Jrusalem; aprs le coucher du soleil, il
remontait soit  Bthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
des Oliviers, o il avait beaucoup d'amis[1062].

Une grande tristesse parat, en ces dernires journes, avoir rempli
l'me, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jsus. Tous les rcits sont
d'accord pour lui prter avant son arrestation un moment d'hsitation et
de trouble, une sorte d'agonie anticipe. Selon les uns, il se serait
tout  coup cri: Mon me est trouble. O Pre, sauve-moi de cette
heure[1063]. On croyait qu'une voix du ciel  ce moment se fit
entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
version trs-rpandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsmani.
Jsus, disait-on, s'loigna  un jet de pierre de ses disciples
endormis, ne prenant avec lui que Cphas et les deux fils Zbde. Alors
il pria la face contre terre. Son me fut triste jusqu' la mort; une
angoisse terrible pesa sur lui; mais la rsignation  la volont divine
l'emporta[1065]. Cette scne, par suite de l'art instinctif qui a
prsid  la rdaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obir
dans l'agencement du rcit  des raisons de convenance ou d'effet, a t
place  la dernire nuit de Jsus, et au moment de son arrestation. Si
cette version tait la vraie, on ne comprendrait gure que Jean, qui
aurait t le tmoin intime d'un pisode si mouvant, n'en parlt pas
dans le rcit trs-circonstanci qu'il fait de la soire du jeudi[1066].
Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
le poids norme de la mission qu'il avait accepte pesa cruellement sur
Jsus. La nature humaine se rveilla un moment. Il se prit peut-tre 
douter de son oeuvre. La terreur, l'hsitation s'emparrent de lui et le
jetrent dans une dfaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifi 
une grande ide son repos et les rcompenses lgitimes de la vie prouve
toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
prsente  lui pour la premire fois et cherche  lui persuader que tout
est vain. Peut-tre quelques-uns de ces touchants souvenirs que
conservent les mes les plus fortes, et qui par moments les percent
comme un glaive, lui vinrent-ils  ce moment. Se rappela-t-il les
claires fontaines de la Galile, o il aurait pu se rafrachir; la vigne
et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
qui auraient peut-tre consenti  l'aimer? Maudit-il son pre destine,
qui lui avait interdit les joies concdes  tous les autres?
Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
pleura-t-il de n'tre pas rest un simple artisan de Nazareth? On
l'ignore. Car tous ces troubles intrieurs restrent videmment lettre
close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et supplrent par de
naves conjectures  ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
me de leur matre. Il est sr, au moins, que sa nature divine reprit
bientt le dessus. Il pouvait encore viter la mort; il ne le voulut
pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
jusqu' la lie. Dsormais, en effet, Jsus se retrouve tout entier et
sans nuage. Les subtilits du polmiste, la crdulit du thaumaturge et
de l'exorciste sont oublies. Il ne reste que le hros incomparable de
la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modle
accompli que toutes les mes souffrantes mditeront pour se fortifier et
se consoler.

Le triomphe de Bethphag, cette audace de provinciaux, ftant aux portes
de Jrusalem l'avnement de leur roi-messie, acheva d'exasprer les
pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaapha[1067]. L'arrestation
immdiate de Jsus fut rsolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
conservatrice prsida  toutes les mesures. Il s'agissait d'viter une
esclandre. Comme la fte de Pque, qui commenait cette anne le
vendredi soir, tait un moment d'encombrement et d'exaltation, on
rsolut de devancer ces jours-l. Jsus tait populaire[1068]; on
craignait une meute. L'arrestation fut donc fixe au lendemain jeudi.
On rsolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, o il venait
tous les jours[1069], mais d'pier ses habitudes, pour le saisir dans
quelque endroit secret. Les agents des prtres sondrent les disciples,
esprant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
simplicit. Ils trouvrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
Ce malheureux, par des motifs impossibles  expliquer, trahit son
matre, donna toutes les indications ncessaires, et se chargea mme
(quoiqu'un tel excs de noirceur soit  peine croyable) de conduire la
brigade qui devait oprer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
sottise ou la mchancet de cet homme laissa dans la tradition
chrtienne a d introduire ici quelque exagration. Juda jusque-l
avait t un disciple comme un autre; il avait mme le titre d'aptre;
il avait fait des miracles et chass les dmons. La lgende, qui ne veut
que des couleurs tranches, n'a pu admettre dans le cnacle que onze
saints et un rprouv. La ralit ne procde point par catgories si
absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
par la mort du chef, et chang les profits de son emploi[1070] contre
une trs-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il t bless dans son
amour-propre par la semonce qu'il reut au dner de Bthanie? Cela ne
suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrdule depuis
le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
croire  quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
La haine particulire que Jean tmoigne contre Juda[1073] confirme cette
hypothse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
s'en apercevoir, les sentiments troits de sa charge. Par un travers
fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu  mettre les
intrts de la caisse au-dessus de l'oeuvre mme  laquelle elle tait
destine. L'administrateur aura tu l'aptre. Le murmure qui lui chappe
 Bthanie semble supposer que parfois il trouvait que le matre cotait
trop cher  sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine conomie
avait caus dans la petite socit bien d'autres froissements.

Sans nier que Juda de Kerioth ait contribu  l'arrestation de son
matre, nous croyons donc que les maldictions dont on le charge ont
quelque chose d'injuste. Il y eut peut-tre dans son fait plus de
maladresse que de perversit. La conscience morale de l'homme du peuple
est vive et juste, mais instable et inconsquente. Elle ne sait pas
rsister  un entranement momentan. Les socits secrtes du parti
rpublicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
sincrit, et cependant les dnonciateurs y taient fort nombreux. Un
lger dpit suffisait pour faire d'un sectaire un tratre. Mais si la
folle envie de quelques pices d'argent fit tourner la tte au pauvre
Juda, il ne semble pas qu'il et compltement perdu le sentiment moral,
puisque, voyant les consquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
dit-on, se donna la mort.

Chaque minute,  ce moment, devient solennelle et a compt plus que des
sicles entiers dans l'histoire de l'humanit. Nous sommes arrivs au
jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'tait le lendemain soir que commenait
la fte de Pque, par le festin o l'on mangeait l'agneau. La fte se
continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
caractre particulier de solennit. Les disciples taient dj occups
des prparatifs pour la fte[1075]. Quant  Jsus, on est port  croire
qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
n'tait pas le festin rituel de la pque, comme on l'a suppos plus
tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'glise
primitive, le souper du jeudi fut la vraie pque, le sceau de l'alliance
nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
foule de traits touchants que chacun gardait du matre furent accumuls
sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la pit chrtienne et
le point de dpart des plus fcondes institutions.

Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jsus tait
rempli pour la petite glise qui l'entourait n'ait dbord  ce
moment[1077]. Son me sereine et forte se trouvait lgre sous le poids
des sombres proccupations qui l'assigeaient. Il eut un mot pour chacun
de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
tait couch sur le divan,  ct de Jsus, et sa tte reposait sur la
poitrine du matre. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
coeur de Jsus faillit lui chapper: En vrit, dit-il, je vous le dis,
un de vous me trahira[1078]. Ce fut pour ces hommes nafs un moment
d'angoisse; ils se regardrent les uns les autres, et chacun
s'interrogea. Juda tait prsent; peut-tre Jsus, qui avait depuis
quelque temps des raisons de se dfier de lui, chercha-t-il par ce mot 
tirer de ses regards ou de son maintien embarrass l'aveu de sa faute.
Mais le disciple infidle ne perdit pas contenance; il osa mme, dit-on,
demander comme les autres: Serait-ce moi, rabbi?

Cependant, l'me droite et bonne de Pierre tait  la torture. Il fit
signe  Jean de tcher de savoir de qui le matre parlait. Jean, qui
pouvait converser avec Jsus sans tre entendu, lui demanda le mot de
cette nigme. Jsus n'ayant que des soupons ne voulut prononcer aucun
nom; il dit seulement  Jean de bien remarquer celui  qui il allait
offrir du pain tremp. En mme temps, il trempa le pain et l'offrit 
Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jsus adressa 
Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
furent pas comprises des assistants. On crut que Jsus lui donnait des
ordres pour la fte du lendemain, et il sortit[1079].

Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et  part les apprhensions
dont le matre fit la confidence  ses disciples, qui ne comprirent qu'
demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais aprs la mort de
Jsus, on attacha  cette soire un sens singulirement solennel, et
l'imagination des croyants y rpandit une teinte de suave mysticit. Ce
qu'on se rappelle le mieux d'une personne chre, ce sont ses derniers
temps. Par une illusion invitable, on prte aux entretiens qu'on a eus
alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
en quelques heures les souvenirs de plusieurs annes. La plupart des
disciples ne virent plus leur matre aprs le souper dont nous venons de
parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
beaucoup d'autres, Jsus pratiqua son rite mystrieux de la fraction du
pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
jour de Pque et fut le festin pascal, l'ide vint naturellement que
l'institution eucharistique se fit  ce moment suprme. Partant de
l'hypothse que Jsus savait d'avance avec prcision le moment de sa
mort, les disciples devaient tre amens  supposer qu'il rserva pour
ses dernires heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
une des ides fondamentales des premiers chrtiens tait que la mort de
Jsus avait t un sacrifice, remplaant tous ceux de l'ancienne Loi, la
Cne, qu'on supposait s'tre passe une fois pour toutes la veille de
la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
nouvelle alliance, le signe du sang rpandu pour le salut de tous[1080].
Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-mme, furent ainsi
l'image du Testament nouveau que Jsus avait scell de ses souffrances,
la commmoration du sacrifice du Christ jusqu' son avnement[1081].

De trs-bonne heure, ce mystre se fixa en un petit rcit sacramentel,
que nous possdons sous quatre formes[1082] trs-analogues entre elles.
Jean, si proccup des ides eucharistiques[1083], qui raconte le
dernier repas avec tant de prolixit, qui y rattache tant de
circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
narrateurs vangliques, a ici la valeur d'un tmoin oculaire, ne
connat pas ce rcit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
l'institution de l'Eucharistie comme une particularit de la Cne. Pour
lui, le rite de la Cne, c'est le lavement des pieds. Il est probable
que dans certaines familles chrtiennes primitives, ce dernier rite
obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jsus, dans
quelques circonstances, l'avait pratiqu pour donner  ses disciples une
leon d'humilit fraternelle. On le rapporta  la veille de sa mort,
par suite de la tendance que l'on eut  grouper autour de la Cne
toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jsus.

Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charit, de dfrence
mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
dernires heures de Jsus[1086]. C'est toujours l'unit de son glise,
constitue par lui ou par son esprit, qui est l'me des symboles et des
discours que la tradition chrtienne fit remonter  ce moment sacr: Je
vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
uns les autres comme je vous ai aims. Le signe auquel on connatra que
vous tes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
de son matre; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
communiqu tout ce que j'ai appris de mon Pre. Ce que je vous ordonne,
c'est de vous aimer les uns les autres[1087]. A ce dernier moment,
quelques rivalits, quelques luttes de prsance se produisirent
encore[1088]. Jsus fit remarquer que si lui, le matre, avait t au
milieu de ses disciples comme leur serviteur,  plus forte raison
devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
buvant le vin, il aurait dit: Je ne goterai plus de ce fruit de la
vigne jusqu' ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
mon Pre[1089]. Selon d'autres, il leur aurait promis bientt un festin
cleste, o ils seraient assis sur des trnes  ses cts[1090].

Il semble que, vers la fin de la soire, les pressentiments de Jsus
gagnrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaait le
matre et qu'on touchait  une crise. Un moment Jsus songea  quelques
prcautions et parla d'pes. Il y en avait deux dans la compagnie.
C'est assez, dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite  cette ide; il
vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
arme des grands pouvoirs de Jrusalem. Cphas, plein de coeur et se
croyant sr de lui-mme, jura qu'il irait avec lui en prison et  la
mort. Jsus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
Selon une tradition, qui remontait probablement  Pierre lui-mme, Jsus
l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Cphas, jurrent qu'ils ne
faibliraient pas.


NOTES:

[1038] Luc, XIX, 11.

[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.

[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.

[1041] Luc, XIX, 12-27.

[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.

[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
suiv.

[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.

[1045] Matth., XX, 28.

[1046] Jean, XI, 56.

[1047] La pque se clbrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
rpondait  la journe du samedi, 21 mars.

[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.

[1049] Il est trs-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
attache par un lien d'affection ou de domesticit aille vous servir
quand vous mangez chez autrui.

[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore  Sour.

[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'taient point,
comme chez nous, cachs sous la table, mais tendus  la hauteur du
corps sur le divan ou _triclinium_.

[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.

[1053] Jean, XII, 12.

[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.

[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 14 _b_;
_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
rsulte de ces passages que Bethphag tait une sorte de _pomoerium_,
qui s'tendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
lui-mme son mur de clture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphag ft un village,
comme l'ont suppos Eusbe et S. Jrme.

[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.

[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.

[1058] Le chiffre de 120,000, donn par Hcate (dans Josphe. _Contre
Apion_, I, 22), parat exagr. Cicron parle de Jrusalem comme d'une
bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque systme
qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e dition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.

[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.

[1060] Jean, XII, 20 et suiv.

[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.

[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.

[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalt de Jean et
sa proccupation exclusive du rle divin de Jsus aient effac du rcit
les circonstances de faiblesse naturelle racontes par les synoptiques.

[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.

[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
et suiv.

[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
d'affectation  relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
dont il a t le seul tmoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).

[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.

[1068] Matth., XXI, 46.

[1069] Matth., XXVI, 55.

[1070] Jean, XII, 6.

[1071] Jean ne parle mme pas d'un salaire en argent.

[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.

[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.

[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.

[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
XIII, 29.

[1076] C'est le systme des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
rcit a pour cette partie une autorit prpondrante, suppose
formellement que Jsus mourut le jour mme o l'on mangeait l'agneau
(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
Jsus la veille de Pque (Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_).

[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.

[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.

[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lve les invraisemblances du rcit
des synoptiques.

[1080] Luc, XXII., 20.

[1081] I Cor., XI, 26.

[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
XI, 23-25.

[1083] Ch. VI.

[1084] Ch. XIII-XVII.

[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
suiv.

[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placs par Jean  la suite du
rcit de la Cne ne peuvent tre pris pour historiques. Ils sont pleins
de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
Jsus, et qui, au contraire, rentrent trs-bien dans le langage habituel
de Jean. Ainsi l'expression petits enfants au vocatif (Jean, XIII, 33)
est trs-frquente dans la premire ptre de Jean. Elle ne parat pas
avoir t familire  Jsus.

[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.

[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.

[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.

[1090] Luc, XXII, 29-30.

[1091] Luc, XXII, 36-38.

[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.




CHAPITRE XXIV.

ARRESTATION ET PROCS DE JSUS.


La nuit tait compltement tombe[1093] quand on sortit de la
salle[1094]. Jsus, selon son habitude, passa le val du Cdron, et se
rendit, accompagn des disciples, dans le jardin de Gethsmani, au pied
du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
immense supriorit, il veillait et priait. Eux dormaient  ct de lui,
quand tout  coup une troupe arme se prsenta  la lueur des torches.
C'taient des sergents du temple, arms de btons, sorte de brigade de
police qu'on avait laisse aux prtres; ils taient soutenus par un
dtachement de soldats romains avec leurs pes; le mandat d'arrestation
manait du grand-prtre et du sanhdrin[1096]. Judas, connaissant les
habitudes de Jsus, avait indiqu cet endroit comme celui o on pouvait
le surprendre avec le plus de facilit. Judas, selon l'unanime tradition
des premiers temps, accompagnait lui-mme l'escouade[1097], et mme,
selon quelques-uns[1098], il aurait pouss l'odieux jusqu' prendre pour
signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de rsistance
de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des tmoins
oculaires[1100]) tira l'pe et blessa  l'oreille un des serviteurs du
grand-prtre nomm Malek. Jsus arrta ce premier mouvement. Il se livra
lui-mme aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
contre des autorits qui avaient tant de prestige, les disciples
prirent la fuite et se dispersrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittrent
pas de vue leur matre. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
d'un vtement lger. On voulut l'arrter; mais le jeune homme s'enfuit,
en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].

La marche que les prtres avaient rsolu de suivre contre Jsus tait
trs-conforme au droit tabli. La procdure contre le sducteur
(_msith_), qui cherche  porter atteinte  la puret de la religion,
est explique dans le Talmud avec des dtails dont la nave impudence
fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est rig en partie essentielle
de l'instruction criminelle. Quand un homme est accus de sduction,
on aposte deux tmoins, que l'on cache derrire une cloison; on
s'arrange pour attirer le prvenu dans une chambre contigu, o il
puisse tre entendu des deux tmoins sans que lui-mme les aperoive. On
allume deux chandelles prs de lui, pour qu'il soit bien constat que
les tmoins le voient[1102]. Alors on lui fait rpter son blasphme.
On l'engage  se rtracter. S'il persiste, les tmoins qui l'ont entendu
l'amnent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
la sorte qu'on se comporta envers Jsus, qu'il fut condamn sur la foi
de deux tmoins qu'on avait aposts, que le crime de sduction est, du
reste, le seul pour lequel on prpare ainsi les tmoins[1103].

Les disciples de Jsus nous apprennent, en effet, que le crime reproch
 leur matre tait la sduction[1104], et,  part quelques minuties,
fruit de l'imagination rabbinique, le rcit des vangiles rpond trait
pour trait  la procdure dcrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
Jsus tait de le convaincre, par enqute testimoniale et par ses
propres aveux, de blasphme et d'attentat contre la religion mosaque,
de le condamner  mort selon la loi, puis de faire approuver la
condamnation par Pilate. L'autorit sacerdotale, comme nous l'avons dj
vu, rsidait tout entire de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
personnage que l'on mena d'abord Jsus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
doctrine et ses disciples. Jsus refusa avec une juste fiert d'entrer
dans de longues explications. Il s'en rfra  son enseignement, qui
avait t public; il dclara n'avoir jamais eu de doctrine secrte; il
engagea l'ex-grand-prtre  interroger ceux qui l'avaient cout. Cette
rponse tait parfaitement naturelle; mais le respect exagr dont le
vieux pontife tait entour la fit paratre audacieuse; un des
assistants y rpliqua, dit-on, par un soufflet.

Pierre et Jean avaient suivi leur matre jusqu' la demeure de Hanan.
Jean, qui tait connu dans la maison, fut admis sans difficult; mais
Pierre fut arrt  l'entre, et Jean fut oblig de prier la portire de
le laisser passer. La nuit tait froide. Pierre resta dans l'antichambre
et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
Il fut bientt reconnu pour un disciple de l'accus. Le malheureux,
trahi par son accent galilen, poursuivi de questions par les valets,
dont l'un tait parent de Malek et l'avait vu  Gethsmani, nia par
trois fois qu'il et jamais eu la moindre relation avec Jsus. Il
pensait que Jsus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
lchet dissimule renfermait une grande indlicatesse. Mais sa bonne
nature lui rvla bientt la faute qu'il venait de commettre. Une
circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jsus lui
avait dit. Touch au coeur, il sortit et se mit  pleurer
amrement[1106].

Hanan, bien qu'auteur vritable du meurtre juridique qui allait
s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
Jsus; il le renvoya  son gendre Kaapha, qui portait le titre
officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-pre, devait
naturellement tout ratifier. Le sanhdrin tait rassembl chez
lui[1107]. L'enqute commena; plusieurs tmoins, prpars d'avance
selon le procd inquisitorial expos dans le Talmud, comparurent devant
le tribunal. Le mot fatal, que Jsus avait rellement prononc: Je
dtruirai le temple de Dieu, et je le rebtirai en trois jours, fut
cit par deux tmoins. Blasphmer le temple de Dieu tait, d'aprs la
loi juive, blasphmer Dieu lui-mme[1108]. Jsus garda le silence et
refusa d'expliquer la parole incrimine. S'il faut en croire un rcit,
le grand-prtre alors l'aurait adjur de dire s'il tait le Messie;
Jsus l'aurait confess et aurait proclam devant l'assemble la
prochaine venue de son rgne cleste[1109]. Le courage de Jsus, dcid
 mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
Hanan, il garda le silence. Ce fut en gnral,  ce dernier moment, sa
rgle de conduite. La sentence tait arrte; on ne cherchait que des
prtextes. Jsus le sentait, et n'entreprit pas une dfense inutile. Au
point de vue du judasme orthodoxe, il tait bien vraiment un
blasphmateur, un destructeur du culte tabli; or ces crimes taient
punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemble le dclara
coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
secrtement vers lui taient absents ou ne votrent pas[1111]. La
frivolit ordinaire aux aristocraties depuis longtemps tablies ne
permit pas aux juges de rflchir longuement sur les consquences de la
sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme tait alors sacrifie bien
lgrement; sans doute les membres du sanhdrin ne songrent pas que
leurs fils rendraient compte  une postrit irrite de l'arrt prononc
avec un si insouciant ddain.

Le sanhdrin n'avait pas le droit de faire excuter une sentence de
mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui rgnait alors en
Jude, Jsus n'en tait pas moins ds ce moment un condamn. Il demeura
le reste de la nuit expos aux mauvais traitements d'une valetaille
infime, qui ne lui pargna aucun affront[1113].

Le matin, les chefs des prtres et les anciens se trouvrent de nouveau
runis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
prononce par le sanhdrin, et frappe d'insuffisance depuis
l'occupation des Romains. Le procurateur n'tait pas investi comme le
lgat imprial du droit de vie et de mort. Mais Jsus n'tait pas
citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
l'arrt prononc contre lui et son cours. Comme il arrive toutes les
fois qu'un peuple politique soumet une nation o la loi civile et la loi
religieuse se confondent, les Romains taient amens  prter  la loi
juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
consign dans le Talmud, de mme que les Arabes d'Algrie sont encore
rgis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
sanctionnaient ainsi fort souvent des pnalits portes pour des dlits
religieux. La situation tait  peu prs celle des villes saintes de
l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'tat
de Damas, le lendemain du jour o la Syrie serait conquise par une
nation europenne. Josphe prtend (mais certes on en peut douter) que
si un Romain franchissait les stles qui portaient des inscriptions
dfendant aux paens d'avancer, les Romains eux-mmes le livraient aux
Juifs pour le mettre  mort[1115].

Les agents des prtres lirent donc Jsus et l'amenrent au prtoire,
qui tait l'ancien palais d'Hrode[1116], joignant la tour
Antonia[1117]. On tait au matin du jour o l'on devait manger l'agneau
pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souills
en entrant dans le prtoire et n'auraient pu faire le festin sacr. Ils
restrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur prsence, monta au
_bima_[1119] ou tribunal situ en plein air[1120],  l'endroit qu'on
nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_,  cause du carrelage qui
revtait le sol.

A peine inform de l'accusation, il tmoigna sa mauvaise humeur d'tre
ml  cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prtoire avec
Jsus. L eut lieu un entretien dont les dtails prcis nous chappent,
aucun tmoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
parat avoir t bien devine par Jean. Son rcit, en effet, est en
parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
rciproque des deux interlocuteurs.

Le procurateur Pontius, surnomm Pilatus, sans doute  cause du _pilum_ ou
javelot d'honneur dont lui ou un de ses anctres fut dcor[1122],
n'avait eu jusque-l aucune relation avec la secte naissante.
Indiffrent aux querelles intrieures des Juifs, il ne voyait dans tous
ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intemprantes
et de cerveaux gars. En gnral, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
Juifs le dtestaient plus encore; ils le trouvaient dur, mprisant,
emport; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
grande fermentation populaire, Jrusalem tait une ville
trs-sditieuse et pour un tranger un insupportable sjour. Les exalts
prtendaient que c'tait chez le nouveau procurateur un dessein arrt
d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme troit, leurs haines
religieuses rvoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
civil, que le Romain le plus mdiocre portait partout avec lui. Tous les
actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
charge, il avait eu avec ses administrs des difficults qu'il avait
tranches d'une manire trs-brutale, mais o il semble que, pour le
fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paratre des
gens arrirs; il les jugeait sans doute comme un prfet libral jugeait
autrefois les Bas-Bretons, se rvoltant pour une nouvelle route ou pour
l'tablissement d'une cole. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
rencontr la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
vie  tel point qu'elle s'opposait  tout changement et  toute
amlioration. Les constructions romaines, mme les plus utiles, taient
de la part des Juifs zls l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
cussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer  sa
rsidence, laquelle tait voisine de l'enceinte sacre, provoqurent un
orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
ces susceptibilits; il se vit ainsi engag dans des rpressions
sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
destitution[1129]. L'exprience de tant de conflits l'avait rendu fort
prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
ses matres en les obligeant  user envers lui de rigueurs odieuses. Le
procurateur se voyait avec un suprme dplaisir amen  jouer en cette
nouvelle affaire un rle de cruaut, pour une loi qu'il hassait[1130].
Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
des gouvernements civils, est ensuite le premier  en faire peser sur
eux la responsabilit, presque  les en accuser. Suprme injustice; car
le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!

Pilate et donc dsir sauver Jsus. Peut-tre l'attitude digne et
calme de l'accus fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
tradition[1131], Jsus aurait trouv un appui dans la propre femme du
procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galilen de quelque
fentre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-tre le
revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait tre
vers, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
Jsus trouva Pilate prvenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
avec bont et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
renvoyer absous.

Le titre de roi des Juifs, que Jsus ne s'tait jamais donn, mais que
ses ennemis prsentaient comme le rsum de son rle et de ses
prtentions, tait naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
ombrages de l'autorit romaine. C'est par ce ct, comme sditieux et
comme coupable de crime d'tat, qu'on se mit  l'accuser. Rien n'tait
plus injuste; car Jsus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
pouvoir tabli. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgr lui toutes les
consquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
Gaulonite; on prtendait qu'il dfendait de payer le tribut 
Csar[1132]. Pilate lui demanda s'il tait rellement le roi des
Juifs[1133]. Jsus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
quivoque qui avait fait sa force, et qui aprs sa mort devait
constituer sa royaut, le perdit cette fois. Idaliste, c'est--dire ne
distinguant pas l'esprit et la matire, Jsus, la bouche arme de son
glaive  deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
jamais compltement les puissances de la terre. S'il faut en croire
Jean, il aurait avou sa royaut, mais prononc en mme temps cette
profonde parole: Mon royaume n'est pas de ce monde. Puis il aurait
expliqu la nature de sa royaut, se rsumant tout entire dans la
possession et la proclamation de la vrit. Pilate ne comprit rien  cet
idalisme suprieur[1134]. Jsus lui fit sans doute l'effet d'un rveur
inoffensif. Le manque, total de proslytisme religieux et philosophique
chez les Romains de cette poque leur faisait regarder le dvouement 
la vrit comme une chimre. Ces dbats les ennuyaient et leur
paraissaient dnus de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
l'empire se cachait dans les spculations nouvelles, ils n'avaient
aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
mcontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
pour de vaines subtilits. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
la mme conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu' la ruine de Jrusalem, la
rgle administrative des Romains fut de rester compltement indiffrents
dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].

Un expdient se prsenta  l'esprit du gouverneur pour concilier ses
propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
dj tant de fois ressenti la pression. Il tait d'usage  propos de la
fte de Pque de dlivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
Jsus n'avait t arrt que par suite de la jalousie des prtres[1137],
essaya de le faire bnficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
le _bima_, et proposa  la foule de relcher le roi des Juifs. La
proposition faite en ces termes avait un certain caractre de largeur en
mme temps que d'ironie. Les prtres en virent le danger. Ils agirent
promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
suggrrent  la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
Jrusalem d'une grande popularit. Par un singulier hasard, il
s'appelait aussi Jsus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
Bar-Rabban[1140]. C'tait un personnage fort connu[1141]; il avait t
arrt  la suite d'une meute accompagne de meurtre[1142]. Une clameur
gnrale s'leva: Non celui-l; mais Jsus Bar-Rabban. Pilate fut
oblig de dlivrer Jsus Bar-Rabban.

Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
accus auquel on donnait le titre de roi des Juifs ne le compromt. Le
fanatisme, d'ailleurs, amne tous les pouvoirs  traiter avec lui.
Pilate se crut oblig de faire quelque concession; mais hsitant encore 
rpandre le sang pour satisfaire des gens qu'il dtestait, il voulut
tourner la chose en comdie. Affectant de rire du titre pompeux que
l'on donnait  Jsus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation tait le
prliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-tre Pilate
voulut-il laisser croire que cette condamnation tait dj prononce,
tout en esprant que le prliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
tous les rcits, une scne rvoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
une casaque rouge, sur la tte une couronne forme de branches
pineuses, et un roseau  la main. On l'amena ainsi affubl sur la
tribune, en face du peuple. Les soldats dfilaient devant lui, le
souffletaient tour  tour, et disaient en s'agenouillant: Salut, roi
des Juifs[1145]. D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
tte avec le roseau. On comprend difficilement que la gravit romaine se
soit prte  des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualit
de procurateur, n'avait gure sous ses ordres que des troupes
auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme taient les lgionnaires,
ne fussent pas descendus  de telles indignits.

Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilit 
couvert? Esprait-il dtourner le coup qui menaait Jsus en accordant
quelque chose  la haine des Juifs[1147], et en substituant au
dnouement tragique une fin grotesque d'o il semblait rsulter que
l'affaire ne mritait pas une autre issue? Si telle fut sa pense, elle
n'eut aucun succs. Le tumulte grandissait et devenait une vritable
sdition. Les cris: Qu'il soit crucifi! qu'il soit crucifi!
retentissaient de tous cts. Les prtres, prenant un ton de plus en
plus exigeant, dclaraient la Loi en pril, si le sducteur n'tait puni
de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jsus, il faudrait
rprimer une meute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
temps. Il rentra dans le prtoire, s'informa de quel pays tait Jsus,
cherchant un prtexte pour dcliner sa propre comptence[1149]. Selon
une tradition, il aurait mme renvoy Jsus  Antipas, qui, dit-on,
tait alors  Jrusalem[1150]. Jsus se prta peu  ces efforts
bienveillants; il se renferma, comme chez Kaapha, dans un silence digne
et grave, qui tonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
plus menaants. On dnonait dj le peu de zle du fonctionnaire qui
protgeait un ennemi de Csar. Les plus grands adversaires de la
domination romaine se trouvrent transforms en sujets loyaux de Tibre,
pour avoir le droit d'accuser de lse-majest le procurateur trop
tolrant. Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]
Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
ennemis enverraient  Rome, et o on l'accuserait d'avoir soutenu un
rival de Tibre. Dj, dans l'affaire des cussons votifs[1152], les
Juifs avaient crit  l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
l'histoire, il cda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
responsabilit de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrtiens,
l'auraient pleinement accepte, en s'criant: Que son sang retombe sur
nous et sur nos enfants[1153]!

Ces mots furent-ils rellement prononcs? On en peut douter. Mais ils
sont l'expression d'une profonde vrit historique. Vu l'attitude que
les Romains avaient prise en Jude, Pilate ne pouvait gure faire que ce
qu'il fit. Combien de sentences de mort dictes par l'intolrance
religieuse ont forc la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
pour complaire  un clerg fanatique, livrait au bcher des centaines de
ses sujets, tait plus blmable que Pilate; car il reprsentait un
pouvoir plus complet que n'tait encore  Jrusalem celui des Romains.
Quand le pouvoir civil se fait perscuteur ou tracassier,  la
sollicitation du prtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
gouvernement qui  cet gard est sans pch jette  Pilate la premire
pierre. Le bras sculier, derrire lequel s'abrite la cruaut
clricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis  dire qu'il a
horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.

Ce ne furent donc ni Tibre ni Pilate qui condamnrent Jsus. Ce fut le
vieux parti juif; ce fut la loi mosaque. Selon nos ides modernes, il
n'y a nulle transmission de dmrite moral du pre au fils; chacun ne
doit compte  la justice humaine et  la justice divine que de ce qu'il
a fait. Tout juif, par consquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
le meurtre de Jsus a droit de se plaindre; car peut-tre et-il t
Simon le Cyrnen; peut-tre au moins n'et-il pas t avec ceux qui
crirent: Crucifiez-le! Mais les nations ont leur responsabilit comme
les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
mort de Jsus. Cette mort fut lgale, en ce sens qu'elle eut pour
cause premire une loi qui tait l'me mme de la nation. La loi
mosaque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais accepte, prononait
la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte tabli.
Or, Jsus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait  le dtruire.
Les Juifs le dirent  Pilate avec une franchise simple et vraie: Nous
avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
de Dieu[1154]. La loi tait dtestable; mais c'tait la loi de la
frocit antique, et le hros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
tout la subir.

Hlas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
verser porte ses fruits. En son nom, durant des sicles, on infligera
des tortures et la mort  des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
encore, dans des pays qui se disent chrtiens, des pnalits sont
prononces pour des dlits religieux. Jsus n'est pas responsable de ces
garements. Il ne pouvait prvoir que tel peuple  l'imagination gare
le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brle. Le
christianisme a t intolrant; mais l'intolrance n'est pas un fait
essentiellement chrtien. C'est un fait juif, en ce sens que le judasme
dressa pour la premire fois la thorie de l'absolu en religion, et posa
le principe que tout novateur, mme quand il apporte des miracles 
l'appui de sa doctrine, doit tre reu  coups de pierres, lapid par
tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde paen eut aussi ses
violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-l, comment ft-il
devenu chrtien? Le Pentateuque a de la sorte t dans le monde le
premier code de la terreur religieuse. Le judasme a donn l'exemple
d'un dogme immuable, arm du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
Juifs d'une haine aveugle, le christianisme et aboli le rgime qui tua
son fondateur, combien il et t plus consquent, combien il et mieux
mrit du genre humain!


NOTES:

[1093] Jean, XIII, 30.

[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapporte par Matth., XXVI,
30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion o sont ces deux vanglistes
que le dernier repas de Jsus fut le festin pascal. Avant et aprs le
festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.

[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.

[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.

[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
_Act._, I, 16.

[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le rcit de Jean, Jsus
se nomme lui-mme.

[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.

[1100] Jean, XVIII, 10.

[1101] Marc, XIV, 51-52.

[1102] En matire criminelle, on n'admettait que des tmoins oculaires.
Mischna, _Sanhdrin_ IV, 5.

[1103] Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., mme
trait, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.

[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.

[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
quatrime vangile.

[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.

[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.

[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.

[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
de cette scne.

[1110] _Lvit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutr._, XIII, 1 et suiv.

[1111] Luc, XXIII, 50-51.

[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.

[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.

[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
XVIII, 28.

[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.

[1116] Philon, _Legatio ad Caum_, 38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.

[1117] A l'endroit o est encore aujourd'hui le srail du pacha de
Jrusalem.

[1118] Jean, XVIII, 28.

[1119] Le mot grec [Greek: bma] tait pass en syro-chaldaque.

[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
33.

[1121] Jean, XVIII, 29.

[1122] Virg., _n_., XII, 421; Martial, _pigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, dcoration
militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
_Pilatus_ est, dans cette hypothse, un mot de la mme forme que
_Torquatus_.

[1123] Philon, _Leg. ad Caum_,  38.

[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.

[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.

[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.

[1127] Philon, _Leg. ad Caum_,  38.

[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
suiv.; Luc, XIII, 1.

[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.

[1130] Jean, XVIII, 35.

[1131] Matth., XXVII, 19.

[1132] Luc, XXIII, 2, 5.

[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.

[1134] Jean, XVIII, 38.

[1135] _Act._, XVIII, 14-15.

[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) prsente la mort de Jsus comme une
excution politique de Ponce Pilate. Mais,  l'poque o crivai Tacite,
la politique romaine envers les chrtiens tait change; on les tenait
pour coupables de ligue secrte contre l'tat. Il tait naturel que
l'historien latin crt que Pilate, en faisant mourir Jsus, avait obi 
des raisons de sret publique. Josphe est bien plus exact (_Ant._,
XVIII, iii, 3).

[1137] Marc, XV, 10.

[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.

[1139] Le nom de Jsus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
leon a nanmoins pour elle de trs-fortes autorits.

[1140] Matth., XXVII, 16.

[1141] Cf. saint Jrme, In Matth., XXVII, 16.

[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
voleur, parat ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.

[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.

[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.

[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
11; Jean, XIX, 2 et suiv.

[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algrie_, n 5, fragm. B.

[1147] Luc, XXIII, 16, 22.

[1148] Jean, XIX, 7.

[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.

[1150] Il est probable que c'est l une premire tentative d'Harmonie
des vangiles. Luc aura eu sous les yeux un rcit o la mort de Jsus
tait attribue par erreur  Hrode. Pour ne pas sacrifier entirement
cette version, il aura mis bout  bout les deux traditions, d'autant
plus qu'il savait peut-tre vaguement que Jsus (comme Jean nous
l'apprend) comparut devant trois autorits. Dans beaucoup d'autres cas,
Luc semble avoir un sentiment loign des faits qui sont propres  la
narration de Jean. Du reste, le troisime vangile renferme, pour
l'histoire du crucifiement, une srie d'additions que l'auteur parat
avoir puises dans un document plus rcent, et o l'arrangement en vue
d'un but d'dification tait sensible.

[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprcier l'exactitude
de la couleur de cette scne chez les vanglistes, voyez Philon, _Leg.
ad Caum_,  38.

[1152] Voir ci-dessus, p. 402.

[1153] Matth., XXVII, 24-25.

[1154] Jean, XIX, 7.

[1155] _Deutr._, XIII, 1 et suiv.




CHAPITRE XXV.

MORT DE JSUS.


Bien que le motif rel de la mort de Jsus ft tout religieux, ses
ennemis avaient russi, au prtoire,  le prsenter comme coupable de
crime d'tat; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
condamnation pour cause d'htrodoxie. Consquents  cette ide, les
prtres firent demander pour Jsus, par la foule, le supplice de la
croix. Ce supplice n'tait pas juif d'origine; si la condamnation de
Jsus et t purement mosaque, on lui et appliqu la
lapidation[1156]. La croix tait un supplice romain, rserv pour les
esclaves et pour les cas o l'on voulait ajouter  la mort
l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant  Jsus, on le traitait
comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
ces ennemis de bas tage auxquels les Romains n'accordaient pas les
honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'tait le chimrique roi des
Juifs, non le dogmatiste htrodoxe, que l'on punissait. Par suite de
la mme ide, l'excution dut tre abandonne aux Romains. On sait que,
chez les Romains, les soldats, comme ayant pour mtier de tuer,
faisaient l'office de bourreaux. Jsus fut donc livr  une cohorte de
troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
moeurs cruelles des nouveaux conqurants se droula pour lui. Il tait
environ midi[1158]. On le revtit de ses habits qu'on lui avait ts
pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait dj en rserve
deux voleurs qu'elle devait excuter, on runit les trois condamns, et
le cortge se mit en marche pour le lieu de l'excution.

Ce lieu tait un endroit nomm Golgotha, situ hors de Jrusalem, mais
prs des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crne_;
il correspond, ce semble,  notre mot _Chaumont_, et dsignait
probablement un tertre dnud, ayant la forme d'un crne chauve. On ne
sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il tait srement
au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine ingale qui
s'tend entre les murs et les deux valles de Cdron et de Hinnom[1160],
rgion assez vulgaire, attriste encore par les fcheux dtails du
voisinage d'une grande cit. Il est difficile de placer le Golgotha 
l'endroit prcis o, depuis Constantin, la chrtient tout entire l'a
vnr[1161]. Cet endroit est trop engag dans l'intrieur de la ville,
et on est port  croire qu' l'poque de Jsus il tait compris dans
l'enceinte des murs[1162].

Le condamn  la croix devait porter lui-mme l'instrument de son
supplice[1163]. Mais Jsus, plus faible de corps que ses deux
compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
Simon de Cyrne, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
brusques procds des garnisons trangres, le forcrent de porter
l'arbre fatal. Peut-tre usaient-ils en cela d'un droit de corve
reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mmes du bois infme. Il
semble que Simon fut plus tard de la communaut chrtienne. Ses deux
fils, Alexandre et Rufus[1164], y taient fort connus. Il raconta
peut-tre plus d'une circonstance dont il avait t tmoin. Aucun
disciple n'tait  ce moment auprs de Jsus[1165].

On arriva enfin  la place des excutions. Selon l'usage juif, on offrit
 boire aux patients un vin fortement aromatis, boisson enivrante, que
par un sentiment de piti on donnait au condamn pour l'tourdir[1166].
Il parat que souvent les dames de Jrusalem apportaient elles-mmes aux
infortuns qu'on menait au supplice ce vin de la dernire heure; quand
aucune d'elles ne se prsentait, on l'achetait sur les fonds de la
caisse publique[1167]. Jsus, aprs avoir effleur le vase du bout des
lvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamns
vulgaires n'allait pas  sa haute nature. Il prfra quitter la vie dans
la parfaite clart de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
la mort qu'il avait voulue et appele. On le dpouilla alors de ses
vtements[1169], et on l'attacha  la croix. La croix se composait de
deux poutres lies en forme de T[1170]. Elle tait peu leve, si bien
que les pieds du condamn touchaient presque  terre. On commenait par
la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonant des
clous dans les mains; les pieds taient souvent clous, quelquefois
seulement lis avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
d'antenne, tait attach au ft de la croix, vers le milieu, et passait
entre les jambes du condamn, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
mains se fussent dchires et le corps se ft affaiss. D'autres fois,
une tablette horizontale tait fixe  la hauteur des pieds et les
soutenait[1174].

Jsus savoura ces horreurs dans toute leur atrocit. Une soif brlante,
l'une des tortures du crucifiement[1175], le dvorait. Il demanda 
boire. Il y avait prs de l un vase plein de la boisson ordinaire des
soldats romains, mlange de vinaigre et d'eau, appel _posca_. Les
soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
expditions[1176], au nombre desquelles une excution tait compte. Un
soldat trempa une ponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
et la porta aux lvres de Jsus, qui la sua[1177]. Les deux voleurs
taient crucifis  ses cts. Les excuteurs, auxquels on abandonnait
d'ordinaire les menues dpouilles (_pannicularia_) des
supplicis[1178], tirrent au sort ses vtements, et, assis au pied de
la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jsus aurait prononc
cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lvres: Pre,
pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].

Un criteau, suivant la coutume romaine, tait attach au haut de la
croix, portant en trois langues, en hbreu, en grec et en latin: LE ROI
DES JUIFS. Il y avait dans cette rdaction quelque chose de pnible et
d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
furent blesss. Les prtres firent observer  Pilate qu'il et fallu
adopter une rdaction qui impliqut seulement que Jsus s'tait dit roi
des Juifs. Mais Pilate, dj impatient de cette affaire, refusa de rien
changer  ce qui tait crit[1181].

Ses disciples avaient fui. Jean nanmoins dclare avoir t prsent et
tre rest constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
affirmer avec plus de certitude que les fidles amies de Galile, qui
avaient suivi Jsus  Jrusalem, et continuaient  le servir, ne
l'abandonnrent pas. Marie Clophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
Khouza, Salom, d'autres encore, se tenaient  une certaine
distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
croire Jean[1185], Marie, mre de Jsus, et t aussi au pied de la
croix, et Jsus, voyant runis sa mre et son disciple chri, et dit 
l'un: Voil ta mre,  l'autre: Voil ton fils. Mais on ne
comprendrait pas comment les vanglistes synoptiques, qui nomment les
autres femmes, eussent omis celle dont la prsence tait un trait si
frappant. Peut-tre mme la hauteur extrme du caractre de Jsus ne
rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
o, uniquement proccup de son oeuvre, il n'existait plus que pour
l'humanit[1186].

A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
Jsus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
sa stupidit. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
sottes railleries et ses cris suprmes de douleur tourns en odieux jeux
de mots: Ah! le voil, disait-on, celui qui s'est appel Fils de Dieu!
Que son pre, s'il veut, vienne maintenant le dlivrer!--Il a sauv les
autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-mme. S'il est
roi d'Isral, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
bien! disait un troisime, toi qui dtruis le temple de Dieu, et le
rebtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!--Quelques-uns,
vaguement au courant de ses ides apocalyptiques, crurent l'entendre
appeler lie, et dirent: Voyons si lie viendra le dlivrer. Il parat
que les deux voleurs crucifis  ses cts l'insultaient aussi[1188]. Le
ciel tait sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
Jrusalem, sche et morne. Un moment, selon certains rcits, le coeur
lui dfaillit; un nuage lui cacha la face de son Pre; il eut une agonie
de dsespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-tre de souffrir pour
une race vile, et il s'cria: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonn? Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
vie du corps s'teignait, son me se rassrnait et revenait peu  peu 
sa cleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
droulait  ses pieds, et, profondment uni  son Pre, il commena sur
le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanit
pour des sicles infinis.

L'atrocit particulire du supplice de la croix tait qu'on pouvait
vivre trois et quatre jours dans cet horrible tat sur l'escabeau de
douleur[1190]. L'hmorrhagie des mains s'arrtait vite et n'tait pas
mortelle. La vraie cause de la mort tait la position contre nature du
corps, laquelle entranait un trouble affreux dans la circulation, de
terribles maux de tte et de coeur, et enfin la rigidit des membres.
Les crucifis de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'ide
mre de ce cruel supplice n'tait pas de tuer directement le condamn
par des lsions dtermines, mais d'exposer l'esclave, clou par les
mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
sur le bois. L'organisation dlicate de Jsus le prserva de cette lente
agonie. Tout porte  croire que la rupture instantane d'un vaisseau au
coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
moments avant de rendre l'me, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
 coup, il poussa un cri terrible[1193], o les uns entendirent: O
Pre, je remets mon esprit entre tes mains! et que les autres, plus
proccups de l'accomplissement des prophties, rendirent par ces mots:
Tout est consomm! Sa tte s'inclina sur sa poitrine, et il expira.

Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
acheve; ta divinit est fonde. Ne crains plus de voir crouler par une
faute l'difice de tes efforts. Dsormais hors des atteintes de la
fragilit, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux consquences
infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
n'ont pas mme atteint ta grande me, tu as achet la plus complte
immortalit. Pour des milliers d'annes, le monde va relever de toi!
Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
plus aim depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
deviendras  tel point la pierre angulaire de l'humanit qu'arracher ton
nom de ce monde serait l'branler jusqu'aux fondements. Entre toi et
Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
possession de ton royaume, o te suivront, par la voie royale que tu as
trace, des sicles d'adorateurs.


NOTES:

[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui prsente la condamnation
de Jsus comme toute religieuse, prtend, en effet, qu'il fut lapid, ou
du moins, qu'aprs avoir t pendu, il fut lapid, comme cela arrivait
souvent (Mischna, _Sanhdrin_, VI, 4). Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_,
XIV, 16; Talm. de Bab., mme trait, 43 _a_, 67 _a_.

[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apule,
_Mtam._, III, 9; Sutone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.

[1158] Jean, XIX, 14. D'aprs Marc, XV, 23, il n'et gure t que huit
heures du matin, puisque, selon cet vangliste, Jsus ft crucifi 
neuf heures.

[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
Hebr._, XIII, 12

[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'tre pas sans rapport avec la
colline de _Gareb_ et la localit de _Goath_, mentionnes dans Jrmie,
XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir t au nord-ouest de la
ville. J'inclinerais  placer le lieu o Jsus fut crucifi prs de
l'angle extrme que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
buttes qui dominent la valle de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.

[1161] Les preuves par lesquelles on a essay d'tablir que le Saint
Spulcre a t dplac depuis Constantin manquent de solidit.

[1162] M. de Vog a dcouvert,  76 mtres  l'est de l'emplacement
traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaque analogue  celui
d'Hbron, qui, s'il appartient  l'enceinte du temps de Jsus,
laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
L'existence d'un caveau spulcral (celui qu'on appelle Tombeau de
Joseph d'Arimathie) sous le mur de la coupole du Saint-Spulcre
porterait aussi  supposer que cet endroit tait hors des murs. Deux
considrations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
d'ailleurs tre invoques en faveur de la tradition. La premire, c'est
qu'il serait singulier que ceux qui cherchrent  fixer sous Constantin
la topographie vanglique, ne se fussent pas arrts devant l'objection
qui rsulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hbr._, XIII, 12. Comment, libres
dans leur choix, se fussent-ils exposs de gat de coeur  une si grave
difficult? La seconde considration, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
guider, du temps de Constantin, les restes d'un difice, le temple de
Vnus sur le Golgotha, lev par Adrien. On est donc par moments port 
croire que l'oeuvre des topographes dvots du temps de Constantin eut
quelque chose de srieux, qu'ils cherchrent des indices et que, bien
qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidrent
par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
plac le Golgotha  un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
mamelons voisins de Jrusalem, pour suivre l'imagination chrtienne, qui
de trs-bonne heure voulut que la mort du Christ et eu lieu sur une
montagne. Mais la difficult des enceintes est trs-grave. Ajoutons que
l'rection du temple de Vnus sur le Golgotha prouve peu de chose.
Eusbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomne
(_H.E._, II, 1), S. Jrme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
qu'il y avait un sanctuaire de Vnus sur l'emplacement qu'ils croient
tre celui du saint tombeau; mais il n'est pas sr: 1 qu'Adrien l'ait
lev; 2 qu'il l'ait lev sur un endroit qui s'appelait de son temps
Golgotha; 3 qu'il ait eu l'intention de l'lever  la place o Jsus
souffrit la mort.

[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artmidore, _Onirocrit_.,
II, 56.

[1164] Marc, XV, 21.

[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles o l'on sent le
travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prte
 Jsus n'ont pu tre crites qu'aprs le sige de Jrusalem.

[1166] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.

[1167] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 1. c.

[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce dtail, pour obtenir
une allusion messianique au PS. LXIX, 22.

[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artmidore,
_Onirocr_., II, 53.

[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque trac 
Rome sur un mur du mont Palatin. _Civilt cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
et suiv.

[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xnoph.
Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.

[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.

[1173] Irne, _Adv. hr_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.

[1174] Voir le _graffito_ prcit.

[1175] Voir le texte arabe publi par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
64.

[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
d'Avidius Cassius_, 5.

[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
28-30.

[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.

[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Ptrone, Satyr_., CXI, CXII.

[1180] Luc, XXIII, 34. En gnral les dernires paroles prtes  Jsus,
surtout telles que Luc les rapporte, prtent au doute. L'intention
d'difier ou de montrer l'accomplissement des prophties s'y fait
sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend  sa guise. Les dernires
paroles des condamns clbres sont toujours recueillies de deux ou
trois faons compltement diffrentes par les tmoins les plus
rapprochs.

[1181] Jean, XIX, 19-22.

[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.

[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidle loin
de la croix. Jean dit:  ct, domin par le dsir qu'il a de s'tre
approch trs-prs de la croix de Jsus.

[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.

[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermdiaire entre les deux
premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais  distance, tous ses
amis. (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnstoi] peut, il est vrai,
convenir aux parents. Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
gnstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
portent [Greek: oi gnstoi aut], et non [Greek: oi gnstoi aut autou].
Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mre de Jsus, est mise aussi en
compagnie des femmes galilennes; ailleurs (_vang_., II, 35), Luc lui
prdit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
d'autant moins qu'il l'omette  la croix.

[1186] C'est l, selon moi, un de ces traits o se trahissent la
personnalit de Jean et le dsir qu'il a de se donner de l'importance.
Jean, aprs la mort de Jsus, parat en effet avoir recueilli la mre de
son matre, et l'avoir comme adopte (Jean, XIX, 27). La grande
considration dont jouit Marie dans l'glise naissante le porta sans
doute  prtendre que Jsus, dont il voulait se donner pour le disciple
favori, lui avait recommand en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
prsence auprs de lui de ce prcieux dpt lui assurait sur les autres
aptres une sorte de prsance, et donnait  sa doctrine une haute
autorit.

[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.

[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son got pour la
conversion des pcheurs, a ici modifi la tradition.

[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.

[1190] Ptrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origne, _In Matth. Comment.
series_, 140; texte arabe publi dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
suiv.

[1191] Eusbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.

[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.

[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.




CHAPITRE XXVI.

JSUS AU TOMBEAU.


Il tait environ trois heures de l'aprs-midi, selon notre manire de
compter[1194], quand Jsus expira. Une loi juive[1195] dfendait de
laisser un cadavre suspendu au gibet au del de la soire du jour de
l'excution. Il n'est pas probable que, dans les excutions faites par
les Romains, cette prescription ft observe. Mais comme le lendemain
tait le sabbat, et un sabbat d'une solennit particulire, les Juifs
exprimrent  l'autorit romaine[1196] le dsir que ce saint jour ne ft
pas souill par un tel spectacle[1197]. On acquiesa  leur demande;
des ordres furent donns pour qu'on htt la mort des trois condamns,
et qu'on les dtacht de la croix. Les soldats excutrent cette
consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
guerre. Quant  Jsus, ils le trouvrent mort, et ne jugrent pas 
propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
toute incertitude sur le dcs rel de ce troisime crucifi, et
l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui pera le ct d'un coup
de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
comme un signe de la cessation de vie.

Jean, qui prtend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce dtail. Il
est vident en effet que des doutes s'levrent sur la ralit de la
mort de Jsus. Quelques heures de suspension  la croix paraissaient aux
personnes habitues  voir des crucifiements tout  fait insuffisantes
pour amener un tel rsultat. On citait beaucoup de cas de crucifis qui,
dtachs  temps, avaient t rappels  la vie par des cures
nergiques[1200]. Origne plus tard se crut oblig d'invoquer le miracle
pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le mme tonnement se retrouve
dans le rcit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
possde l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
souponneuse des ennemis de Jsus. Il est douteux que les Juifs fussent
ds lors proccups de la crainte que Jsus ne passt pour ressuscit;
mais en tout cas ils devaient veiller  ce qu'il ft bien mort. Quelle
qu'ait pu tre  certaines poques la ngligence des anciens en tout ce
qui tait constatation lgale et conduite stricte des affaires, on ne
peut croire que les intresss n'aient pas pris  cet gard quelques
prcautions[1203].

Selon la coutume romaine, le cadavre de Jsus aurait d rester suspendu
pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlev le
soir, il et t dpos dans le lieu infme destin  la spulture des
supplicis[1205]. Si Jsus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
Galilens, timides et sans crdit, la chose se serait passe de cette
seconde manire. Mais nous avons vu que, malgr son peu de succs 
Jrusalem, Jsus avait gagn la sympathie de quelques personnes
considrables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramatham_[1206]),
alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph tait un
homme riche et honorable, membre du sanhdrin. La loi romaine,  cette
poque, ordonnait d'ailleurs de dlivrer le cadavre du supplici  qui
le rclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
_crurifragium_, s'tonna que Jsus ft sitt mort, et fit venir le
centurion qui avait command l'excution, pour savoir ce qu'il en tait.
Aprs avoir reu les assurances du centurion, Pilate accorda  Joseph
l'objet de sa demande. Le corps, probablement, tait dj descendu de la
croix. On le livra  Joseph pour en faire selon son plaisir.

Un autre ami secret, Nicodme[1209], que dj nous avons vu plus d'une
fois employer son influence en faveur de Jsus, se retrouva  ce moment.
Il arriva portant une ample provision des substances ncessaires 
l'embaumement. Joseph et Nicodme ensevelirent Jsus selon la coutume
juive, c'est--dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
et de l'alos. Les femmes galilennes taient prsentes[1210], et sans
doute accompagnaient la scne de cris aigus et de pleurs.

Il tait tard, et tout cela se fit fort  la hte. On n'avait pas encore
choisi le lieu o on dposerait le corps d'une manire dfinitive. Ce
transport d'ailleurs et pu se prolonger jusqu' une heure avance et
entraner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se dcida donc
pour une spulture provisoire[1211]. Il y avait prs de l, dans un
jardin, un tombeau rcemment creus dans le roc et qui n'avait jamais
servi. Il appartenait probablement  quelque affili[1212]. Les grottes
funraires, quand elles taient destines  un seul cadavre, se
composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
tait marque par une auge ou couchette vide dans la paroi et
surmonte d'un arceau[1213]. Comme ces grottes taient creuses dans le
flanc de rochers inclins, on y entrait de plain-pied; la porte tait
ferme par une pierre trs-difficile  manier. On dposa Jsus dans le
caveau; on roula la pierre  la porte, et l'on se promit de revenir pour
lui donner une spulture plus complte. Mais le lendemain tant un
sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].

Les femmes se retirrent aprs avoir soigneusement remarqu comment le
corps tait pos. Elles employrent les heures de la soire qui leur
restaient  faire de nouveaux prparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
tout le monde se reposa[1215].

Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la premire, vinrent de
trs-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre tait dplace de
l'ouverture, et le corps n'tait plus  l'endroit o on l'avait mis. En
mme temps, les bruits les plus tranges se rpandirent dans la
communaut chrtienne. Le cri: Il est ressuscit! courut parmi les
disciples comme un clair. L'amour lui fit trouver partout une crance
facile. Que s'tait-il pass? C'est en traitant de l'histoire des
aptres que nous aurons  examiner ce point et  rechercher l'origine
des lgendes relatives  la rsurrection. La vie de Jsus, pour
l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle tait la trace
qu'il avait laisse dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
dvoues que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
consolateur. Son corps avait-il t enlev[1217], ou bien
l'enthousiasme, toujours crdule, fit-il clore aprs coup l'ensemble de
rcits par lesquels on chercha  tablir la foi  la rsurrection? C'est
ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons  jamais.
Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
dans cette circonstance un rle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
moments sacrs o la passion d'une hallucine donne au monde un Dieu
ressuscit!


NOTES:

[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
14.

[1195] _Deutron._, XXI, 22-23; Josu, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5.

[1196] Jean dit:  Pilate; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
veut que le soir Pilate ignort encore la mort de Jsus.

[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_, 10.

[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqu  la
suite du crucifiement. Mais souvent, pour abrger les tortures du
patient, on lui donnait un coup de grce. Voir le passage d'Ibn-Hischm,
traduit dans la _Zeitschrift fr die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
99-100.

[1199] Jean, XIX, 31-35.

[1200] Hrodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.

[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.

[1202] Marc, XV, 44-45.

[1203] Les besoins de l'argumentation chrtienne portrent plus tard 
exagrer ces prcautions, surtout quand les Juifs eurent adopt pour
systme de soutenir que le corps de Jsus avait t vol. Matth., XXVII,
62 et suiv.; XXVIII, 11-15.

[1204] Horace, _Eptres_, I, XVI, 48; Juvnal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artmidore, _Onir._, II, 53; Pline,
XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Clomne_, 39; Ptrone, _Sat._, CXI-CXII.

[1205] Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5.

[1206] Probablement identique  l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
d'Ephram.

[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.

[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.

[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.

[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.

[1211] Jean, XIX, 41-42.

[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) dsigne comme propritaire du
caveau Joseph d'Arimathie lui-mme.

[1213] Le caveau qui,  l'poque de Constantin, fut considr comme le
tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent 
Jrusalem dans le clerg grec sur l'tat du rocher actuellement
dissimul par l'dicule du Saint-Spulcre. Mais les indices sur lesquels
on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomne, _H.E._, II, 1).
Lors mme qu'on admettrait la position du Golgotha comme  peu prs
exacte, le Saint-Spulcre n'aurait encore aucun caractre bien srieux
d'authenticit. En tout cas, l'aspect des lieux a t totalement
modifi.

[1214] Luc, XXIII, 56.

[1215] Luc, XXIII, 54-56.

[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.

[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.

[1218] Elle avait t possde de sept dmons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
2).

[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
vangile, diffrente de la conclusion XVI, 1-8, aprs laquelle
s'arrtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrime vangile (XX, 1-2,
11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul tmoin primitif de
la rsurrection.




CHAPITRE XXVII.

SORT DES ENNEMIS DE JSUS.


Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jsus tomba l'an 33 de
notre re[1220]. Elle ne peut en tout cas tre ni antrieure  l'an 29,
la prdication de Jean et de Jsus ayant commenc l'an 28[1221], ni
postrieure  l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pque,
Pilate et Kaapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
mort de Jsus parat du reste avoir t tout  fait trangre  ces deux
destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
un moment  l'pisode oubli qui devait transmettre sa triste renomme 
la postrit la plus lointaine. Quant  Kaapha, il eut pour successeur
Jonathan, son beau-frre, fils de ce mme Hanan qui avait jou dans le
procs de Jsus le rle principal. La famille sadducenne de Hanan garda
encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
de faire aux disciples et  la famille de Jsus la guerre acharne
qu'elle avait commence contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
dut l'acte dfinitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
sicle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jsus finit sa vie au
comble des honneurs et de la considration, sans avoir dout un instant
qu'il et rendu un grand service  la nation. Ses fils continurent de
rgner autour du temple,  grand'peine rprims par les
procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
satisfaire leurs instincts violents et hautains.

Antipas et Hrodiade disparurent aussi bientt de la scne politique.
Hrode Agrippa ayant t lev  la dignit de roi par Caligula, la
jalouse Hrodiade jura, elle aussi, d'tre reine. Sans cesse press par
cette femme ambitieuse, qui le traitait de lche parce qu'il souffrait
un suprieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
et se rendit  Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
son neveu (39 de notre re). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
par Hrode Agrippa auprs de l'empereur, Antipas fut destitu, et trana
le reste de sa vie d'exil en exil,  Lyon, en Espagne. Hrodiade le
suivit dans ses disgrces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
s'couler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revnt
dans ces contres loignes rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
Jean-Baptiste.

Quant au malheureux Juda de Kerioth, des lgendes terribles coururent
sur sa mort. On prtendit que du prix de sa perfidie il avait achet un
champ aux environs de Jrusalem. Il y avait justement, au sud du mont
Sion, un endroit nomm _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
que c'tait la proprit acquise par le tratre[1228]. Selon une
tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
chute, par suite de laquelle ses entrailles se rpandirent 
terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
accompagne de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
chtiment du ciel[1231]. Le dsir de montrer dans Judas
l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
perfide[1232] a pu donner lieu  ces lgendes. Peut-tre, retir dans
son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
pendant que ses anciens amis conquraient le monde et y semaient le
bruit de son infamie. Peut-tre aussi l'pouvantable haine qui pesait
sur sa tte aboutit-elle  des actes violents, o l'on vit le doigt du
ciel.

Le temps des grandes vengeances chrtiennes tait, du reste, bien
loign. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
judasme allait bientt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
tard  quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolrance. L'empire
tait certes plus loin encore de souponner que son futur destructeur
tait n. Pendant prs de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
douter qu' ct de lui croissent des principes destins  faire subir
au monde une complte transformation. A la fois thocratique et
dmocratique, l'ide jete par Jsus dans le monde fut, avec l'invasion
des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
Csars. D'une part, le droit de tous les hommes  participer au royaume
de Dieu tait proclam. De l'autre, la religion tait dsormais en
principe spare de l'tat. Les droits de la conscience, soustraits  la
loi politique, arrivent  constituer un pouvoir nouveau, le pouvoir
spirituel. Ce pouvoir a menti plus d'une fois  son origine; durant des
sicles, les vques ont t des princes et le pape a t un roi.
L'empire prtendu des mes s'est montr  diverses reprises comme une
affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bcher.
Mais le jour viendra o la sparation portera ses fruits, o le domaine
des choses de l'esprit cessera de s'appeler un pouvoir pour s'appeler
une libert. Sorti de la conscience d'un homme du peuple, clos devant
le peuple, aim et admir d'abord du peuple, le christianisme fut
empreint d'un caractre originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
premier triomphe de la rvolution, la victoire du sentiment populaire,
l'avnement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
l'entend. Jsus ouvrit ainsi dans les socits aristocratiques de
l'antiquit la brche par laquelle tout passera.

Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jsus (il ne
fit que contre-signer la sentence, et encore malgr lui), devait en
porter lourdement la responsabilit. En prsidant  la scne du
Calvaire, l'tat se porta le coup le plus grave. Une lgende pleine
d'irrvrences de toutes sortes prvalut et fit le tour du monde,
lgende o les autorits constitues jouent un rle odieux, o c'est
l'accus qui a raison, o les juges et les gens de police se liguent
contre la vrit. Sditieuse au plus haut degr, l'histoire de la
Passion, rpandue par des milliers d'images populaires, montra les
aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
l'excutant, un prfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
tablies! Elles ne s'en sont jamais bien releves. Comment prendre 
l'gard des pauvres gens des airs d'infaillibilit, quand on a sur la
conscience la grande mprise de Gethsmani[1233]?


NOTES:

[1220] L'an 33 rpond bien  une des donnes du problme, savoir que le
14 de nisan ait t un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
anne qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter  l'an
29 ou descendre  l'an 36.

[1221] Luc, III, 1.

[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.

[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusbe dcoule d'un
apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
Le suicide de Pilate (Eusbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
parat aussi provenir d'actes lgendaires.

[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.

[1225] Jos., _l.c._

[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.

[1227] S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
Eusbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinraires confirment la leon
de S. Jrme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la ncropole situe au
bas de la valle de Hinnom remonte au moins  l'poque de Constantin.

[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutt son interpolateur, a ici
donn un tour moins satisfaisant  la tradition, afin d'y rattacher la
circonstance d'un cimetire pour les trangers, qui se trouvait prs de
l.

[1229] Matth., XXVII, 5.

[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
II, et dans Fr. Mnter, _Fragm. Patrum grc._ (Hafni, 1788), fasc. I,
p. 17 et suiv.; Thophylacte, In Matth., XXVII, 5.

[1231] Papias, dans Mnter, _l. c._; Thophylacte, _l. c._

[1232] Psaumes LXIX et CIX.

[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
enfance. Le gendarme y tait considr, comme ailleurs le juif, avec une
sorte de rpulsion pieuse; car c'est lui qui arrta Jsus!




CHAPITRE XXVIII.


CARACTRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JSUS.


Jsus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
Quoique sa sympathie pour tous les ddaigns de l'orthodoxie le portt 
admettre les paens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
fois rsid en terre paenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
rapports bienveillants avec des infidles[1234], on peut dire que sa vie
s'coula tout entire dans le petit monde, trs-ferm, o il tait n.
Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
faon indirecte,  propos des mouvements sditieux provoqus par sa
doctrine ou des perscutions dont ses disciples taient l'objet[1235].
Dans le sein mme du judasme, Jsus ne fit pas une impression bien
durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupon de lui. Josphe,
n l'an 37 et crivant dans les dernires annes du sicle, mentionne
son excution en quelques lignes[1236], comme un vnement d'importance
secondaire; dans l'numration des sectes de son temps, il omet les
chrtiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre ct, n'offre aucune trace de
l'cole nouvelle; les passages des deux Gmares o le fondateur du
christianisme est nomm ne nous reportent pas au del du IVe ou du Ve
sicle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jsus fut de crer autour de lui
un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
et dans le sein desquels il dposa le germe de sa doctrine. S'tre fait
aimer,  ce point qu'aprs sa mort on ne cessa pas de l'aimer, voil
le chef-d'oeuvre de Jsus et ce qui frappa le plus ses
contemporains[1239]. Sa doctrine tait quelque chose de si peu
dogmatique qu'il ne songea jamais  l'crire ni  la faire crire. On
tait son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
 sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientt recueillies de
souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laisse,
furent ce qui resta de lui. Jsus n'est pas un fondateur de dogmes, un
faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde  un esprit nouveau.
Les moins chrtiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
l'glise grecque, qui,  partir du IVe sicle, engagrent le
christianisme dans une voie de puriles discussions mtaphysiques, et,
d'une autre part, les scolastiques du moyen ge latin, qui voulurent
tirer de l'vangile les milliers d'articles d'une Somme colossale.
Adhrer  Jsus en vue du royaume de Dieu, voil, ce qui s'appela
d'abord tre chrtien.

On comprend de la sorte comment, par une destine exceptionnelle, le
christianisme pur se prsente encore, au bout de dix-huit sicles, avec
le caractre d'une religion universelle et ternelle. C'est qu'en effet
la religion de Jsus est  quelques gards la religion dfinitive. Fruit
d'un mouvement des mes parfaitement spontan, dgag  sa naissance de
toute treinte dogmatique, ayant lutt trois cents ans pour la libert
de conscience, le christianisme, malgr les chutes qui ont suivi,
recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
renouveler, il n'a qu' revenir  l'vangile. Le royaume de Dieu, tel
que nous le concevons, diffre notablement de l'apparition surnaturelle
que les premiers chrtiens espraient voir clater dans les nues. Mais
le sentiment que Jsus a introduit dans le monde est bien le ntre. Son
parfait idalisme est la plus haute rgle de la vie dtache et
vertueuse. Il a cr le ciel des mes pures, o se trouve ce qu'on
demande en vain  la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
puret absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
libert enfin, que la socit relle exclut comme une impossibilit, et
qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pense. Le grand
matre de ceux qui se rfugient dans ce royaume de Dieu idal est encore
Jsus. Le premier, il a proclam la royaut de l'esprit; le premier, il
a dit, au moins par ses actes: Mon royaume n'est pas de ce monde. La
fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Aprs lui, il n'y a
plus qu' dvelopper et  fconder.

Christianisme est ainsi devenu presque synonyme de religion. Tout ce
qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrtienne sera
strile. Jsus a fond la religion dans l'humanit, comme Socrate y a
fond la philosophie, comme Aristote y a fond la science. Il y a eu de
la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
d'immenses progrs; mais tout a t bti sur le fondement qu'ils ont
pos. De mme, avant Jsus, la pense religieuse avait travers bien des
rvolutions; depuis Jsus, elle a fait de grandes conqutes: on n'est
pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
Jsus a cre; il a fix pour toujours l'ide du culte pur. La religion
de Jsus, en ce sens, n'est pas limite. L'glise a eu ses poques et
ses phases; elle s'est renferme dans des symboles qui n'ont eu ou qui
n'auront qu'un temps: Jsus a fond la religion absolue, n'excluant
rien, ne dterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
sont pas des dogmes arrts, mais des images susceptibles
d'interprtations indfinies. On chercherait vainement une proposition
thologique dans l'vangile Toutes les professions de foi sont des
travestissements de l'ide de Jsus,  peu prs comme la scolastique du
moyen ge, en proclamant Aristote le matre unique d'une science
acheve, faussait la pense d'Aristote. Aristote, s'il et assist aux
dbats de l'cole, et rpudi cette doctrine troite; il et t du
parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
son autorit; il et applaudi  ses contradicteurs. De mme, si Jsus
revenait parmi nous, il reconnatrait pour disciples, non ceux qui
prtendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catchisme,
mais ceux qui travaillent  le continuer. La gloire ternelle, dans tous
les ordres de grandeurs, est d'avoir pos la premire pierre. Il se peut
que, dans la Physique et dans la Mtorologie des temps modernes, il
ne se retrouve pas un mot des traits d'Aristote qui portent ces titres;
Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
Quelles que puissent tre les transformations du dogme, Jsus restera en
religion le crateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
pas dpass. Aucune rvolution ne fera que nous ne nous rattachions en
religion  la grande ligne intellectuelle et morale en tte de laquelle
brille le nom de Jsus. En ce sens, nous sommes chrtiens, mme quand
nous nous sparons sur presque tous les points de la tradition
chrtienne qui nous a prcds.

Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jsus. Pour
s'tre fait adorer  ce point, il faut qu'il ait t adorable. L'amour
ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
Jsus si ce n'est la passion qu'il inspira  son entourage, que nous
devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
la constance de la premire gnration chrtienne ne s'expliquent qu'en
supposant  l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
colossales. A la vue des merveilleuses crations des ges de foi, deux
impressions galement funestes  la bonne critique historique s'lvent
dans l'esprit. D'une part, on est port  supposer ces crations trop
impersonnelles; on attribue  une action collective ce qui souvent a t
l'oeuvre d'une volont puissante et d'un esprit suprieur. D'un autre
ct, on se refuse  voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
mouvements extraordinaires qui ont dcid du sort de l'humanit. Prenons
un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recle en son sein.
Nos civilisations, rgies par une police minutieuse, ne sauraient nous
donner aucune ide de ce que valait l'homme  des poques o
l'originalit de chacun avait pour se dvelopper un champ plus libre.
Supposons un solitaire demeurant dans les carrires voisines de nos
capitales, sortant de l de temps en temps pour se prsenter aux palais
des souverains, forant la consigne et, d'un ton imprieux, annonant
aux rois l'approche des rvolutions dont il a t le promoteur. Cette
ide seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut lie. lie le
Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
prdication de Jsus, sa libre activit en Galile ne sortent pas moins
compltement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitus.
Dgages de nos conventions polies, exemptes de l'ducation uniforme qui
nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualit, ces mes
entires portaient dans l'action une nergie surprenante. Elles nous
apparaissent comme les gants d'un ge hroque qui n'aurait pas eu de
ralit. Erreur profonde! Ces hommes-l taient nos frres; ils eurent
notre taille, sentirent et pensrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
tait libre chez eux; chez nous, il est enchan par les liens de fer
d'une socit mesquine et condamne  une irrmdiable mdiocrit.

Plaons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
Jsus. Ne nous laissons pas garer par des dfiances exagres en
prsence d'une lgende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
La vie de Franois d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
jamais dout cependant de l'existence et du rle de Franois d'Assise?
Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
doit revenir  la foule des premiers chrtiens, et non  celui que la
lgende a difi. L'ingalit des hommes est bien plus marque en
Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y lever, au milieu
d'une atmosphre gnrale de mchancet, des caractres dont la grandeur
nous tonne. Bien loin que Jsus ait t cr par ses disciples, Jsus
apparat en tout comme suprieur  ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
saint Jean excepts, taient des hommes sans invention ni gnie. Saint
Paul lui-mme ne supporte aucune comparaison avec Jsus, et quant 
saint Jean, je montrerai plus tard que son rle, trs-lve en un sens,
fut loin d'tre  tous gards irrprochable. De l l'immense supriorit
des vangiles au milieu des crits du Nouveau Testament. De l cette
chute pnible qu'on prouve en passant de l'histoire de Jsus  celle
des aptres. Les vanglistes eux-mmes, qui nous ont lgu l'image de
Jsus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
ils le dfigurent, faute d'atteindre  sa hauteur. Leurs crits sont
pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent  chaque ligne un discours
d'une beaut divine fix par des rdacteurs qui ne le comprennent pas,
et qui substituent leurs propres ides  celles qu'ils ne saisissent
qu' demi. En somme, le caractre de Jsus, loin d'avoir t embelli par
ses biographes, a t diminu par eux. La critique, pour le retrouver
tel qu'il fut, a besoin d'carter une srie de mprises, provenant de la
mdiocrit d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en ralit
amoindri.

Je sais que nos ides modernes sont plus d'une fois froisses dans cette
lgende, conue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui,  quelques gards, sont
plus conformes  notre got. L'honnte et suave Marc-Aurle, l'humble et
doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont t exempts de quelques
erreurs que Jsus partagea. Le second, dans son obscurit profonde, eut
un avantage que Jsus ne chercha pas. Par notre extrme dlicatesse dans
l'emploi des moyens de conviction, par notre sincrit absolue et notre
amour dsintress de l'ide pure, nous avons fond, nous tous qui avons
vou notre vie  la science, un nouvel idal de moralit. Mais les
apprciations de l'histoire gnrale ne doivent pas se renfermer dans
des considrations de mrite personnel. Marc-Aurle et ses nobles
matres ont t sans action durable sur le monde. Marc-Aurle laisse
aprs lui des livres dlicieux, un fils excrable, un monde qui s'en va.
Jsus reste pour l'humanit un principe inpuisable de renaissances
morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
saintet. Un Apollonius de Tyane, avec sa lgende miraculeuse, devait
avoir plus de succs qu'un Socrate, avec sa froide raison. Socrate,
disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240]. La
religion, jusqu' nos jours, n'a pas exist sans une part d'asctisme,
de pit, de merveilleux. Quand on voulut, aprs les Antonins, faire une
religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
saints, crire la Vie difiante de Pythagore et de Plotin, leur prter
une lgende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
surnaturels, sans lesquels on ne trouvait prs du sicle ni crance ni
autorit.

Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
susceptibilits. Qui de nous, pygmes que nous sommes, pourrait faire ce
qu'a fait l'extravagant Franois d'Assise, l'hystrique sainte Thrse?
Que la mdecine ait des noms pour exprimer ces grands carts de la
nature humaine; qu'elle soutienne que le gnie est une maladie du
cerveau; qu'elle voie dans une certaine dlicatesse de moralit un
commencement d'tisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
tout relatifs. Qui n'aimerait mieux tre malade comme Pascal que bien
portant comme le vulgaire? Les ides troites qui se sont rpandues de
nos jours sur la folie garent de la faon la plus grave nos jugements
historiques dans les questions de ce genre. Un tat o l'on dit des
choses dont on n'a pas conscience, o la pense se produit sans que la
volont l'appelle et la rgle, expose maintenant un homme  tre
squestr comme hallucin. Autrefois, cela s'appelait prophtie et
inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites  l'tat de
fivre; toute cration minente entrane une rupture d'quilibre, un
tat violent pour l'tre qui la tire de lui.

Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
complexe pour avoir t le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanit
entire y collabora. Il n'y a pas de monde si mur qui ne reoive
quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
synchronismes tranges, qui font que, sans avoir communiqu entre elles,
des fractions fort loignes de l'espce humaine arrivent en mme temps
 des ides et  des imaginations presque identiques. Au XIIIe sicle,
les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
scolastique, et  peu prs la mme scolastique, de York  Samarkand; au
XIVe sicle, tout le monde se livre au got de l'allgorie mystique, en
Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se dveloppe d'une faon
toute semblable en Italie, au Mont-Athos,  la cour des grands Mogols,
sans que saint Thomas, Barhbrus, les rabbins de Narbonne, les
_motcallmin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Ptrarque
aient vu aucun soufi, sans qu'aucun lve des coles de Prouse ou de
Florence ait pass  Dehli. On dirait de grandes influences morales
courant le monde,  la manire des pidmies, sans distinction de
frontire et de race. Le commerce des ides dans l'espce humaine ne
s'opre pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jsus
ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
plus d'un lment qui, sans qu'il s'en doutt, venait du bouddhisme, du
parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
secrets et par cette espce de sympathie qui existe entre les diverses
portions de l'humanit. Le grand homme, par un ct, reoit tout de son
temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fonde
par Jsus a t la consquence naturelle de ce qui avait prcd, ce
n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
raison d'tre, qu'elle fut lgitime, c'est--dire conforme aux instincts
et aux besoins du coeur en un sicle donn.

Est-il plus juste de dire que Jsus doit tout au judasme et que sa
grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
n'est dispos  placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
semble avoir t de contenir dans son sein les extrmes du bien et du
mal. Sans doute, Jsus sort du judasme; mais il en sort comme Socrate
sortit des coles de sophistes, comme Luther sortit du moyen ge, comme
Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe sicle. On est de
son sicle et de sa race, mme quand on ragit contre son sicle et sa
race. Loin que Jsus soit le continuateur du judasme, il reprsente la
rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pense  cet gard
puisse prter  quelque quivoque, la direction gnrale du
christianisme aprs lui n'en permet pas. La marche gnrale du
christianisme a t de s'loigner de plus en plus du judasme. Son
perfectionnement consistera  revenir  Jsus, mais non certes  revenir
au judasme. La grande originalit du fondateur reste donc entire; sa
gloire n'admet aucun lgitime partageant.

Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succs de
cette rvolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
ce qui est juste et vrai. Chaque branche du dveloppement de l'humanit
a son poque privilgie, o elle atteint la perfection par une sorte
d'instinct spontan et sans effort. Aucun travail de rflexion ne
russit  produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature cre  ces
moments-l par des gnies inspirs. Ce que les beaux sicles de la Grce
furent pour les arts et les lettres profanes, le sicle de Jsus le fut
pour la religion. La socit juive offrait l'tat intellectuel et moral
le plus extraordinaire que l'espce humaine ait jamais travers. C'tait
vraiment une de ces heures divines o le grand se produit par la
conspiration de mille forces caches, o les belles mes trouvent pour
les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, dlivr de
la tyrannie fort troite des petites rpubliques municipales, jouissait
d'une grande libert. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une faon
dsastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
pesant dans ces provinces loignes qu'au centre de l'empire. Nos
petites tracasseries prventives (bien plus meurtrires que la mort pour
les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jsus, pendant trois ans, put
mener une vie qui, dans nos socits, l'et conduit vingt fois devant
les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illgal de la
mdecine eussent suffi pour couper court  sa carrire. La dynastie
incrdule des Hrodes, d'un autre ct, s'occupait peu des mouvements
religieux; sous les Asmonens, Jsus et t probablement arrt ds ses
premiers pas. Un novateur, dans un tel tat de socit, ne risquait que
la mort, et la mort est bonne  ceux qui travaillent pour l'avenir.
Qu'on se figure Jsus, rduit  porter jusqu' soixante ou soixante-dix
ans le fardeau de sa divinit, perdant sa flamme cleste, s'usant peu 
peu sous les ncessits d'un rle inou! Tout favorise ceux qui sont
marqus d'un signe; ils vont  la gloire par une sorte d'entranement
invincible et d'ordre fatal.

Cette sublime personne, qui chaque jour prside encore au destin du
monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jsus ait
absorb tout le divin, ou lui ait t adquat (pour employer
l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jsus est
l'individu qui a fait faire  son espce le plus grand pas vers le
divin. L'humanit dans son ensemble offre un assemblage d'tres bas,
gostes, suprieurs  l'animal en cela seul que leur gosme est plus
rflchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarit, des colonnes
s'lvent vers le ciel et attestent une plus noble destine. Jsus est
la plus haute de ces colonnes qui montrent  l'homme d'o il vient et
o il doit tendre. En lui s'est condens tout ce qu'il y a de bon et
d'lev dans notre nature. Il n'a pas t impeccable; il a vaincu les
mmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a confort,
si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tent, si ce n'est
celui que chacun porte en son coeur. De mme que plusieurs de ses grands
cts sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
probable aussi que beaucoup de ses fautes ont t dissimules. Mais
jamais personne autant que lui n'a fait prdominer dans sa vie l'intrt
de l'humanit sur les petitesses de l'amour-propre. Vou sans rserve 
son ide, il y a subordonn toute chose  un tel degr que, vers la fin
de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accs de
volont hroque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
akya-Mouni peut-tre except, qui ait  ce point foul aux pieds la
famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
son Pre et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.

Pour nous, ternels enfants, condamns  l'impuissance, nous qui
travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
nous avons sem, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
nous ignorons: crer, affirmer, agir. La grande originalit
renatra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il dsormais de suivre les
voies ouvertes par les hardis crateurs des vieux ges? Nous l'ignorons.
Mais quels que puissent tre les phnomnes inattendus de l'avenir,
Jsus ne sera pas surpass. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
lgende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
meilleurs coeurs; tous les sicles proclameront qu'entre les fils des
hommes, il n'en est pas n de plus grand que Jsus.


NOTES:

[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.

[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Sutone, _Claude_, 25.

[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a t altr par une main
chrtienne.

[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.

[1238] Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_;
_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
90 _a_. Les deux Gmares empruntent la plupart de leurs donnes sur
Jsus  une lgende burlesque et obscne, invente par les adversaires
du christianisme et sans valeur historique.

[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.

[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (dit. Didot).


FIN DE LA VIE DE JSUS.




TABLE

DES MATIRES.

DDICACE

INTRODUCTION, O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
HISTOIRE.

I. Place de Jsus dans l'histoire du monde.

II. Enfance et jeunesse de Jsus. Ses premires impressions.

III. ducation de Jsus.

IV. Ordre d'ides au sein duquel se dveloppa Jsus.

V. Premiers aphorismes de Jsus.--Ses ides d'un Dieu pre et
d'une religion pure.--Premiers disciples.

VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jsus vers Jean et son sjour au
dsert de Jude.--Il adopte le baptme de Jean.

VII. Dveloppement des ides de Jsus sur le royaume de Dieu.

VIII. Jsus  Capharnahum.

IX. Les disciples de Jsus.

X. Prdications du lac.

XI. Le royaume de Dieu conu comme l'avnement des
pauvres.

XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jsus.--Mort de
Jean.--Rapports de son cole avec celle de Jsus.

XIII. Premires tentatives sur Jrusalem.

XIV. Rapports de Jsus avec les paens et les Samaritains.

XV. Commencement de la lgende de Jsus.--Ide qu'il a lui-mme
de son rle surnaturel.

XVI. Miracles.

XVII. Forme dfinitive des ides de Jsus sur le royaume de
Dieu.

XVIII. Institutions de Jsus.

XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.

XX. Opposition contre Jsus.

XXI. Dernier voyage de Jsus  Jrusalem.

XXII. Machinations des ennemis de Jsus.

XXIII. Dernire semaine de Jsus.

XXIV. Arrestation et procs de Jsus.

XXV. Mort de Jsus.

XXVI. Jsus au tombeau.

XXVII. Sort des ennemis de Jsus.

XXVIII. Caractre essentiel de l'oeuvre de Jsus.






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