The Project Gutenberg EBook of La grande ombre, by Arthur Conan Doyle

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Title: La grande ombre

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 13, 2004 [EBook #13735]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE OMBRE ***




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Arthur Conan Doyle

LA GRANDE OMBRE

(1909)


Table des matieres

Preface
I -- LA NUIT DES SIGNAUX
II -- LA COUSINE EDIE D'EYEMOUTH
III -- L'OMBRE SUR LES EAUX
IV -- LE CHOIX DE JIM
V -- L'HOMME D'OUTRE-MER
VI -- UN AIGLE SANS ASILE
VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR
VIII -- L'ARRIVEE DU CUTTER
IX -- CE QUI SE FIT A WEST INCH
X -- LE RETOUR DE L'OMBRE
XI -- LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS
XII -- L'OMBRE SUR LA TERRE
XIII -- LA FIN DE LA TEMPETE
XIV -- LE REGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT
XV -- COMMENT TOUT CELA FINIT


Preface

_Les dictionnaires biographiques et les revues anglaises et
americaines ne fournissent point sur Arthur Conan Doyle ces
abondantes moissons de details biographiques dont le lecteur
contemporain est si friand._

_Quand on a lu que l'auteur de la Grande Ombre est ne le 22 mai
1859 a Edimbourg, qu'il fut l'eleve de son universite, qu'il y
etudia la medecine et l'exerca huit ans a Southsea (1882-1889),
qu'il voyagea ensuite dans les regions arctiques et sur les cotes
Occidentales de l'Afrique, force est bien de se contenter de
renseignements aussi succincts._

_Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier venu d'une lignee
d'artistes qui ont laisse une trace glorieuse dans la carriere._

_Son grand-pere, John Doyle, eleve du paysagiste Gabrielli et du
miniaturiste Comerfort, fut un caricaturiste celebre. Sous la
signature H.B., son crayon s'attaqua a tout ce qu'il y avait
d'illustre dans les generations de son temps (1798-1808).
Thackeray, Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon, Moore ont cent
fois reconnu ses merites et salue ce qu'ils appelaient presque son
genie._

_Richard, ou mieux Dick Doyle, eleve de son pere, marchant sur ses
brisees, debuta comme caricaturiste a 17 ans et, de 1843 a 1850,
il fit la joie des abonnes du _Punch_, mais alors des scrupules
religieux lui interdirent de collaborer a une feuille satirique,
qui bafouait ce qui etait a ses yeux sacre comme le plus cher des
legs des aieux, la foi catholique profondement ancree en son ame
d'Irlandais. Il s'eloigna du _Punch_, mais ce ne fut point pour
porter a une feuille rivale le concours malicieux de son crayon.
Il le consacra desormais a l'illustration des chefs-d'oeuvre de
Thackeray et de Ruskin. C'est a lui qu'on dut ces dessins tour a
tour comiques ou pittoresques qui nous disent les aventures de la
famille Newcomes, ou la legende du Roi de la Riviere d'or._

_Charles Doyle, le cinquieme fils de John et le pere d'Arthur,
n'eut point un aussi grand renom. Peintre et graveur, il fut
surtout apprecie comme architecte, de meme qu'un autre de ses
freres se confinait dans la direction de la National Gallery
d'Irlande et qu'un troisieme renoncait a ses pinceaux pour dresser
les plus exactes genealogies du baronnage d'Angleterre._

_Ainsi apparente, Arthur Conan Doyle ne voulut, semble-t-il,
debuter en litterature que lorsqu'il fut certain de tenir un
succes et des son _Etude en rouge_, premiere serie de son immortel
_Sherlock Holmes_, il fut, en effet, celebre. Des lors il n'eut
plus qu'a perseverer, tuant et ressuscitant ses heros selon les
caprices de sa fantaisie et les voeux de ses innombrables legions
de lecteurs._

_C'est a un tout autre genre qu'appartient la Grande Ombre. Conan
Doyle a ecrit beaucoup de romans historiques, le plus souvent
inspires par l'histoire de France, et ceux qu'il a consacres a la
peinture de l'epoque napoleonienne, ne sont pas les moins bien
venus de la serie._

_Un autre Irlandais d'origine, Charles Lever, lui avait trace la
voie, mais avec moins de brio, de vie et de relief. A ce point de
vue il y a une grande distance entre _Tom Bourke_ et _Les exploits
du colonel Gerard_, mais le desir de rendre justice a son grand
adversaire et de juger un soldat en soldat est le meme chez les
deux romanciers. Cependant Conan Doyle est plus voisin peut-etre
d'Erckmann-Chatrian, dont les recits ont nourri notre enfance et
sans doute la sienne, que de Charles Lever. Le parallele pourrait
etre etabli et poursuivi entre le petit conscrit de 1813 se levant
pour repousser l'invasion et le petit berger de West Inch
s'engageant pour aller chasser l'Ombre qu'il croit sentir peser
sur l'Europe._

_Nul ne peint mieux son petit coin de bataille, les conscrits
saluant involontairement les balles, les vieux soldats les
raillant d'un ton goguenard et les officiers les laissant
s'aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne dit mieux, au matin
du combat, les revues passees par l'etat-major empanache, les
cavaliers chamarres d'argent, d'ecarlate et d'or, circulant au
galop, au milieu des cris d'enthousiasme et des hourras. Puis
apres plusieurs heures de combat, la chevauchee des cuirassiers
chargeant et la montee des bataillons de la Vieille-Garde se ruant
sur les carres anglais avec une rage desesperee._

ALBERT SAVINE.


I -- LA NUIT DES SIGNAUX

Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arrive a peine au milieu
du dix-neuvieme siecle, et a l'age de cinquante-cinq ans.

Ma femme ne me decouvre guere qu'une fois par semaine derriere
l'oreille un petit poil gris qu'elle tient a m'arracher.

Et pourtant quel etrange effet cela me fait que ma vie se soit
ecoulee en une epoque ou les facons de penser et d'agir des hommes
differaient autant de celles d'aujourd'hui que s'il se fut agi des
habitants d'une autre planete.

Ainsi, lorsque je me promene par la campagne, si je regarde par
la-bas, du cote de Berwick, je puis apercevoir les petites
trainees de fumee blanche, qui me parlent de cette singuliere et
nouvelle bete aux cent pieds, qui se nourrit de charbon, dont le
corps recele un millier d'hommes, et qui ne cesse de ramper le
long de la frontiere.

Quand le temps est clair, j'apercois sans peine le reflet des
cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers Corriemuir.

Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la meme bete,
ou parfois meme une douzaine d'entre elles, laissant dans l'air
une trace noire, dans l'eau une tache blanche, et marchant contre
le vent avec autant d'aisance qu'un saumon remonte la Tweed.

Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux pere muet de colere
autant que de surprise, car il avait la crainte d'offenser le
Createur, si profondement enracinee dans l'ame, qu'il ne voulait
pas entendre parler de contraindre la Nature, et que toute
innovation lui paraissait toucher de bien pres au blaspheme.

C'etait Dieu qui avait cree le cheval.

C'etait un mortel de la-bas, vers Birmingham, qui avait fait la
machine.

Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il a se servir de la selle et
des eperons.

Mais il aurait eprouve une bien autre surprise en voyant le calme
et l'esprit de bienveillance qui regnent actuellement dans le
coeur des hommes, en lisant dans les journaux et entendant dire
dans les reunions qu'il ne faut plus de guerre, excepte bien
entendu, avec les negres et leurs pareils.

Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque sans
interruption -- une treve de deux courtes annees -- depuis bientot
un quart de siecle?

Reflechissez a cela, vous qui menez aujourd'hui une existence si
tranquille, si paisible.

Des enfants, nes pendant la guerre, etaient devenus des hommes
barbus, avaient eu a leur tour des enfants, que la guerre durait
encore.

Ceux qui avaient servi et combattu a la fleur de l'age et dans
leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres se raidir, leur
dos se vouter, que les flottes et les armees etaient encore aux
prises.

Rien d'etonnant, des lors, qu'on en fut venu a considerer la
guerre comme l'etat normal, et qu'on eprouvat une sensation
singuliere a se trouver en etat de paix.

Pendant cette longue periode, nous nous battimes avec les Danois,
nous nous battimes avec les Hollandais, nous nous battimes avec
l'Espagne, nous nous battimes avec les Turcs, nous nous battimes
avec les Americains, nous nous battimes avec les gens de
Montevideo.

On eut dit que dans cette melee universelle, aucune race n'etait
trop proche parente, aucune trop distante pour eviter d'etre
entrainee dans la querelle.

Mais ce fut surtout avec les Francais que nous nous battimes; et
de tous les hommes, celui qui nous inspira le plus d'aversion, et
de crainte et d'admiration, ce fut ce grand capitaine qui les
gouvernait.

C'etait tres crane de le representer en caricature, de le
chansonner, de faire comme si c'etait un charlatan, mais je puis
vous dire que la frayeur qu'inspirait cet homme planait comme une
ombre noire au-dessus de l'Europe entiere, et qu'il fut un temps
ou la clarte d'une flamme apparaissant de nuit sur la cote faisait
tomber a genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les
mains de tous les hommes.

Il avait toujours gagne la partie: voila ce qu'il y avait de
terrible.

On eut dit qu'il portait la fortune en croupe.

Et en ces temps-la nous savions qu'il etait poste sur la cote
septentrionale avec cent cinquante mille veterans, avec les
bateaux necessaires au passage.

Mais c'est une vieille histoire.

Chacun sait comment notre petit homme borgne et manchot aneantit
leur flotte.

Il devait rester en Europe une terre ou l'on eut la liberte de
penser, la liberte de parler.

Il y avait un grand signal tout pret sur la hauteur pres de
l'embouchure de la Tweed.

C'etait un echafaudage fait en charpente et en barils de goudron.

Je me rappelle fort bien que tous les soirs je m'ecarquillais les
yeux a regarder s'il flambait.

Je n'avais alors que huit ans, mais a cet age, on prend deja les
choses a coeur, et il me semblait que le sort de mon pays dependit
en quelque facon de moi et de ma vigilance.

Un soir, comme je regardais, j'apercus une faible lueur sur la
colline du signal: une petite langue rouge de flamme dans les
tenebres.

Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me frappai les
poignets contre le cadre en pierre de la fenetre, pour me
convaincre que j'etais eveille.

Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et mobile se
refleter dans l'eau, et je m'elancai a la cuisine.

Je hurlai a mon pere que les Francais avaient franchi la Manche et
que le signal de l'embouchure de la Tweed flambait.

Il causait tranquillement avec Mr Mitchell, l'etudiant en droit
d'Edimbourg.

Je crois encore le voir secouant sa pipe a cote du feu et me
regardant par-dessus ses lunettes a monture de corne.

-- Etes-vous sur, Jock, dit-il.

-- Aussi sur que d'etre en vie, repondis-je d'une voix
entrecoupee.

Il etendit la main pour prendre sur la table la Bible, qu'il
ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en lire un passage,
mais il la referma, et sortit a grands pas.

Nous le suivimes, l'etudiant en droit et moi, jusqu'a la porte a
claire-voie qui donne sur la grande route.

De la nous voyons bien la lueur rouge du grand signal, et la lueur
d'un autre feu plus petit a Ayton, plus au nord.

Ma mere descendit avec deux plaids pour que nous ne fussions pas
saisis par le froid, et nous restames la jusqu'au matin, en
echangeant de rares paroles, et cela meme a voix basse.

Il y avait sur la route plus de monde qu'il n'en etait passe la
veille au soir, car la plupart des fermiers, qui habitaient en
remontant vers le nord, s'etaient enroles dans les regiments de
volontaires de Berwick, et accouraient de toute la vitesse de
leurs chevaux pour repondre a l'appel.

Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de l'etrier avant de
partir.

Je n'en oublierai jamais un que je vis passer sur un grand cheval
blanc, brandissant au clair de lune un enorme sabre rouille.

Ils nous crierent en passant, que le signal de North Berwick Law
etait en feu, et qu'on croyait que l'alarme etait partie du
Chateau d'Edimbourg.

Un petit nombre galoperent en sens contraire, des courriers pour
Edimbourg, le fils du laird, et Master Playton, le sous-sherif, et
autres de ce genre.

Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux formes
robustes, monte sur un cheval rouan. Il poussa jusqu'a notre porte
et nous fit quelques questions sur la route.

-- Je suis convaincu que c'est une fausse alerte, dit-il. Peut-
etre aurais-je tout aussi bien fait de rester ou j'etais, mais
maintenant que me voila parti, je n'ai rien de mieux a faire que
de dejeuner avec le regiment.

Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande.

-- Je le connais bien, dit notre etudiant en nous le designant
d'un signe de tete, c'est un legiste d'Edimbourg, et il s'entend
joliment a enfiler des vers. Il se nomme Wattie Scott.

Aucun de nous n'avait encore entendu parler de lui, mais il ne se
passa guere de temps avant que son nom fut le plus fameux de toute
l'Ecosse.

Bien des fois nous pensames alors a cet homme qui nous avait
demande la route dans la nuit terrible.

Mais des le matin, nous eumes l'esprit tranquille.

Il faisait un temps gris et froid.

Ma mere etait retournee a la maison pour nous preparer un pot de
the, quand arriva un char a bancs ramenant le docteur Horscroft,
d'Ayton et son fils Jim.

Le docteur avait releve jusque sur ses oreilles le collet de son
manteau brun, et il avait l'air de fort mechante humeur, car Jim,
qui n'avait que quinze ans, s'etait sauve a Berwick a la premiere
alerte, avec le fusil de chasse tout neuf de son pere.

Le papa avait passe toute la nuit a sa recherche, et il le
ramenait prisonnier; le canon de fusil se dressait derriere le
siege.

Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que son pere, avec ses
mains fourrees dans ses poches de cote, ses sourcils joints, et sa
levre inferieure avancee.

-- Tout ca, c'est un mensonge, cria le docteur en passant. Il n'y
a pas eu de debarquement, et tous les sots d'Ecosse sont alles
arpenter pour rien les routes.

Son fils Jim poussa un grognement indistinct en entendant ces
mots, ce qui lui valut de la part de son pere un coup sur le cote
du crane avec le poing ferme.

A ce coup, le jeune garcon laissa tomber sa tete sur sa poitrine
comme s'il avait ete etourdi.

Mon pere hocha la tete, car il avait de l'affection pour Jim, et
nous rentrames tous a la maison, en dodelinant du chef, et les
yeux papillotants, pouvant a peine tenir les yeux ouverts,
maintenant que nous savions tout danger passe.

Mais nous eprouvions en meme temps au coeur un frisson de joie
comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux autres fois en
ma vie.

Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de rapport avec ce que j'ai
entrepris de raconter, mais quand on a une bonne memoire et peu
d'habilete, on n'arrive pas a tirer une pensee de son esprit sans
qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour sortir en meme
temps.

Et pourtant, maintenant que je me suis mis a y songer, cet
incident n'etait pas entierement etranger a mon recit, car Jim
Horscroft eut une discussion si violente avec son pere, qu'il fut
expedie au college de Berwick et comme mon pere avait depuis
longtemps forme le projet de m'y placer aussi, il profita de
l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer.

Mais avant de dire un mot au sujet de cette ecole, il me faut
revenir a l'endroit ou j'aurais du commencer, et vous mettre en
etat de savoir qui je suis, car il pourrait se faire que ces pages
ecrites par moi tombent sous les yeux de gens qui habitent bien
loin au-dela du _border_, et n'ont jamais entendu parler des
Calder de West Inch.

Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n'est point un beau
domaine, autour d'une bonne habitation.

C'est simplement une grande terre a paturages de moutons, ou la
bise souffle avec aprete et que le vent balaie.

Elle s'etend en formant une bande fragmentee le long de la mer.

Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout juste a
gagner son loyer et a avoir du beurre le dimanche au lieu de
melasse.

Au milieu, s'eleve une maison d'habitation en pierre, recouverte
en ardoise, avec un appentis derriere.

La date de 1703 est gravee grossierement dans le bloc qui forme le
linteau de la porte.

Il y a plus de cent ans que ma famille est etablie la, et malgre
sa pauvrete, elle est arrivee a tenir un bon rang dans le pays,
car a la campagne le vieux fermier est souvent plus estime que le
nouveau laird.

La maison de West Inch presentait une particularite singuliere.

Il avait ete etabli par des ingenieurs et autres personnes
competentes, que la ligne de delimitation entre les deux pays
passait exactement par le milieu de la maison, de facon a couper
notre meilleure chambre a coucher en deux moities, l'une anglaise,
l'autre ecossaise.

Or, la couchette que j'occupais etait orientee de telle sorte que
j'avais la tete au nord de la frontiere et les pieds au sud.

Mes amis disent que si le hasard avait place mon lit en sens
contraire, j'aurais eu peut-etre la chevelure d'un blond moins
roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle.

Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie, ou ma tete d'Ecossais
ne voyait aucun moyen de me tirer de peril, mes bonnes grosses
jambes d'Anglais vinrent a mon aide et m'en eloignerent jusqu'en
lieu sur.

Mais a l'ecole, cela me valut des histoires a n'en plus finir: les
uns m'avaient surnomme _Grog a l'eau_; pour d'autres j'etais la
" Grande Bretagne " pour d'autres, " l'Union Jock ".

Lorsqu'il y avait une bataille entre les petits Ecossais et les
petits Anglais, les uns me donnaient des coups de pied dans les
jambes, les autres des coups de poing sur les oreilles.

Puis on s'arretait des deux cotes pour se mettre a rire, comme si
la chose etait bien plaisante.

Dans les commencements, je fus tres malheureux a l'ecole de
Berwick.

Birtwhistle etait le premier maitre, et Adams le second, et je
n'avais d'affection ni pour l'un ni pour l'autre.

J'etais naturellement timide, tres peu expansif.

Je fus long a me faire un ami soit parmi les maitres, soit parmi
mes camarades.

Il y avait neuf milles a vol d'oiseau, et onze milles et demi par
la route, de Berwick a West Inch.

J'avais le coeur gros en pensant a la distance qui me separait de
ma mere.

Remarquez, en effet, qu'un garcon de cet age, tout en pretendant
se passer des caresses maternelles, souffre cruellement, helas!
quand on le prend au mot.

A la fin, je n'y tins plus, et je pris la resolution de m'enfuir
de l'ecole, et de retourner le plus tot possible a la maison.

Mais au dernier moment, j'eus la bonne fortune de m'attirer
l'eloge et l'admiration de tous depuis le directeur de l'ecole,
jusqu'au dernier eleve, ce qui rendit ma vie d'ecolier fort
agreable et fort douce.

Et tout cela, parce que par suite d'un accident, j'etais tombe par
une fenetre du second etage.

Voici comment la chose arriva:

Un soir j'avais recu des coups de pieds de Ned Barton, le tyran de
l'ecole. Cet affront, s'ajoutant a tous mes autres griefs, fit
deborder ma petite coupe.

Je jurai, ce soir meme, en enfouissant ma figure inondee de larmes
sous les couvertures, que le lendemain matin me trouverait soit a
West Inch, soit bien pres d'y arriver.

Notre dortoir etait au second etage, mais j'avais une reputation
de bon grimpeur, et les hauteurs ne me donnaient pas le vertige.

Je n'eprouvais aucune frayeur, tout petit que j'etais, de me
laisser descendre du pignon de West Inch, au bout d'une corde
serree a la cuisse, et cela faisait une hauteur de cinquante-trois
pieds au-dessus du sol.

Des lors, je ne craignais guere de ne pas pouvoir sortir du
dortoir de Birtwhistle.

J'attendis avec impatience que l'on eut fini de tousser et de
remuer.

Puis quand tous les bruits, indiquant qu'il y avait encore des
gens reveilles, eurent cesse de se faire entendre sur la longue
ligne des couchettes de bois, je me levai tout doucement, je
m'habillai, et mes souliers a la main, je me dirigeai vers la
fenetre sur la pointe des pieds.

Je l'ouvris et jetai un coup d'oeil au dehors.

Le jardin s'etendait au-dessous de moi, et tout pres de ma main
s'allongeait une grosse branche de poirier.

Un jeune garcon agile ne pouvait souhaiter rien de mieux en guise
d'echelle.

Une fois dans le jardin, je n'aurais plus qu'a franchir un mur de
cinq pieds.

Apres quoi, il n'y aurait plus que la distance entre moi et la
maison.

J'empoignai fortement une branche, je posai un genou sur une autre
branche, et j'allais m'elancer de la fenetre, lorsque je devins
tout a coup aussi silencieux, aussi immobile que si j'avais ete
change en pierre.

Il y avait par-dessus la crete du mur une figure tournee vers moi.

Un glacial frisson de crainte me saisit le coeur en voyant cette
figure dans sa paleur et son immobilite.

La lune versait sa lumiere sur elle, et les globes oculaires se
mouvaient lentement des deux cotes, bien que je fusse cache a sa
vue par le rideau que formait le feuillage du poirier.

Puis par saccades, la figure blanche s'eleva de facon a montrer le
cou.

Les epaules, la ceinture et les genoux d'un homme apparurent.

Il se mit a cheval sur la crete du mur, puis d'un violent effort,
il attira vers lui un jeune garcon a peu pres de ma taille qui
reprenait haleine de temps a autre, comme s'il sanglotait.

L'homme le secoua rudement en lui disant quelques paroles
bourrues.

Puis ils se laisserent aller tous deux par terre dans le jardin.

J'etais encore debout, et en equilibre, avec un pied sur la
branche et l'autre sur l'appui de la fenetre, n'osant pas bouger,
de peur d'attirer leur attention, car je les voyais s'avancer a
pas de loup, dans la longue ligne d'ombre de la maison.

Tout a coup exactement au-dessous de mes pieds j'entendis un bruit
sourd de ferraille, et le tintement aigre que fait du verre en
tombant.

-- Voila qui est fait, dit l'homme d'une voix rapide et basse,
vous avez de la place.

-- Mais l'ouverture est toute bordee d'eclats, fit l'autre avec un
tremblement de frayeur.

L'individu lanca un juron qui me donna la chair de poule.

-- Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il, ou bien je...

Je ne pus voir ce qu'il fit. Mais il y eut un court haletement de
douleur.

-- J'y vais, j'y vais, s'ecria le petit garcon.

Mais je n'en entendis pas plus long, car la tete me tourna
brusquement.

Mon talon glissa de la branche.

Je poussai un cri terrible et je tombai de tout le poids de mes
quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos courbe du
cambrioleur.

Si vous me le demandiez, tout ce que je pourrais vous repondre,
c'est qu'aujourd'hui meme je ne saurais dire si ce fut un
accident, ou si je le fis expres.

Il se peut bien que pendant que je songeais a le faire, le hasard
se soit charge de trancher la question pour moi.

L'individu etait courbe, la tete en avant, occupe a pousser le
gamin a travers une etroite fenetre quand je m'abattis sur lui a
l'endroit meme ou le cou se joint a l'epine dorsale.

Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la face en avant et fit
trois tours sur lui-meme en battant l'herbe de ses talons.

Son petit compagnon s'eclipsa au clair de la lune et en un clin
d'oeil il eut franchi la muraille.

Quant a moi, je m'etais assis pour crier a tue-tete et frotter une
de mes jambes ou je sentais la meme chose que si elle eut ete
prise dans un cercle de metal rougi au feu.

Vous pensez bien qu'il ne fallut pas longtemps pour que toute la
maison, depuis le directeur de l'ecole, jusqu'au valet d'ecurie
accourussent dans le jardin avec des lampes et des lanternes.

La chose fut bientot eclaircie.

L'homme fut place sur un volet et emporte.

Quant a moi, on me transporta en triomphe, et solennellement dans
une chambre a coucher speciale, ou le chirurgien Purdle, le cadet
des deux qui portent ce nom, me remit en place le perone.

Quant au voleur, on reconnut qu'il avait les jambes paralysees, et
les medecins ne purent se mettre d'accord sur le point de savoir
s'il en retrouverait ou non l'usage.

Mais la loi ne leur laissa point l'occasion de trancher la
question, car il fut pendu environ six semaines plus tard aux
Assises de Carlyle.

On reconnut en lui le bandit le plus determine qu'il y eut dans le
nord de l'Angleterre, car il avait commis au moins trois
assassinats, et il y avait assez de preuves a sa charge pour le
faire pendre dix fois.

Vous voyez bien que je ne pouvais parler de mon adolescence sans
vous raconter cet evenement qui en fut l'incident le plus
important.

Mais je ne m'engagerai plus dans aucun sentier de traverse, car
lorsque je songe a tout ce qui va se presenter, je vois bien que
j'en aurai de reste a dire avant d'etre arrive a la fin.

En effet, quand on n'a a conter que sa petite histoire
particuliere, il vous faut souvent tout le temps, mais quand on se
trouve mele a de grands evenements comme ceux dont j'aurai a
parler, alors on eprouve une certaine difficulte, si l'on n'a pas
fait une sorte d'apprentissage a arranger le tout bien a son gre.

Mais j'ai la memoire aussi bonne qu'elle fut jamais, Dieu merci,
et je vais tacher de faire mon recit aussi droit que possible.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit naitre l'amitie entre
Jim, le fils du medecin, et moi.

Il fut le coq de l'ecole des le jour de son entree, car moins
d'une heure apres, il avait jete, a travers le grand tableau noir
de la classe, Barton, qui en avait ete le coq jusqu'a ce jour-la.

Jim continuait a prendre du muscle et des os. Meme a cette epoque,
il etait carre d'epaules et de haute taille.

Les propos courts et le bras long, il etait fort sujet a flaner,
son large dos contre le mur, et ses mains profondement enfoncees
dans les poches de sa culotte.

Je n'ai pas oublie sa facon d'avoir toujours un brin de paille au
coin des levres, a l'endroit meme ou il prit l'habitude de mettre
plus tard le tuyau de sa pipe.

Jim fut toujours le meme pour le bien comme pour le mal depuis le
premier jour ou je fis connaissance avec lui.

Ciel! comme nous avions de la consideration pour lui!

Nous n'etions que de petits sauvages, mais nous eprouvions le
respect du sauvage devant la force.

Il y avait la Tom Carndale, d'Appleby, qui savait composer des
vers alcaiques aussi bien que des pentametres et des hexametres,
et, cependant pas un n'eut donne une chiquenaude pour Tom.

Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis le meurtre d'Abel,
sur le bout du doigt, au point que les maitres eux-memes
s'adressaient a lui s'ils avaient des doutes, mais c'etait un
garcon a poitrine etroite, beaucoup trop long pour sa largeur, et
a quoi lui servirent ses dates le jour ou Jock Simons, de la
petite troisieme, le pourchassa jusqu'au bout du corridor a coups
de boucle de ceinture.

Ah! il ne fallait pas se conduire ainsi a l'egard de Jim
Horscroft.

Quelles legendes nous batissions sur sa force?

N'etait-ce pas lui qui avait enfonce d'un coup de poing un panneau
de chene de la porte qui conduisait a la salle des jeux? N'etait-
ce pas lui qui, je jour ou le grand Merridew avait conquis la
balle, saisit a bras-le-corps et Merridew et la balle et atteignit
le but en depassant tous les adversaires au pas de course?

Il nous paraissait deplorable qu'un gaillard de cette trempe se
cassat la tete a propos de spondees et de dactyles, ou se
preoccupat de savoir qui avait signe la Grande Charte.

Lorsqu'il declara en pleine classe que c'etait le roi Alfred, nous
autres, petits garcons, nous fumes d'avis qu'il devait en etre
ainsi, et que peut-etre Jim en savait plus long que l'homme qui
avait ecrit le livre.

Ce fut cette aventure du cambrioleur qui attira son attention sur
moi.

Il me passa la main sur la tete. Il dit que j'etais un enrage
petit diable, ce qui me gonfla d'orgueil pendant toute une
semaine.

Nous fumes amis intimes pendant deux ans, malgre le fosse que les
annees creusaient entre nous, et bien que l'emportement ou
l'irreflexion lui aient fait faire plus d'une chose qui
m'ulcerait, je ne l'en aimais pas moins comme un frere, et je
versai assez de larmes pour remplir la bouteille a l'encre, quand
il partit pour Edimbourg afin d'y etudier la profession de son
pere.

Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle apres cela, et quand
j'en sortis, j'etais moi-meme devenu le coq de l'ecole, car
j'etais aussi sec, aussi nerveux qu'une lame de baleine, quoique
je doive convenir que je n'atteignais pas au poids non plus qu'au
developpement musculaire de mon grand predecesseur.

Ce fut dans l'annee du jubile que je sortis de chez Birtwhistle.

Ensuite je passai trois ans a la maison, a apprendre a soigner les
bestiaux; mais les flottes et les armees etaient encore aux
prises, et la grande ombre de Bonaparte planait toujours sur le
pays.

Pouvais-je deviner que moi aussi j'aiderais a ecarter pour
toujours ce nuage de notre peuple?


II -- LA COUSINE EDIE D'EYEMOUTH

Quelques annees auparavant, alors que j'etais un tout jeune
garcon, la fille unique du frere de mon pere etait venue nous
faire une visite de cinq semaines.

Willie Calder s'etait etabli a Eyemouth comme fabricant de filets
de peche, et il avait tire meilleur parti du fil a tisser que nous
n'etions sans doute destines a faire des genets et des landes
sablonneuses de West Inch.

Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffee
d'un chapeau de cinq shillings et accompagnee d'une caisse
d'effets, devant laquelle les yeux de ma mere lui sortirent de la
tete comme ceux d'un crabe.

C'etait etonnant de la voir depenser sans compter, elle qui
n'etait qu'une gamine.

Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui demanda, et en plus une
belle piece de deux pence, a laquelle il n'avait aucun droit.

Elle ne faisait pas plus de cas de la biere au gingembre que si
c'eut ete de l'eau, et il lui fallait du sucre pour son the, du
beurre pour son pain, tout comme si elle avait ete une Anglaise.

Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-la, car
j'avais peine a comprendre dans quel but elles avaient ete creees.

Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait beaucoup pense a elles,
mais les plus petits semblaient etre les plus raisonnables, car
quand les gamins commencaient a grandir, ils se montraient moins
tranchants sur ce point.

Quant a nous, les tout petits, nous etions tous d'un meme avis:
une creature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps a
colporter des histoires, et qui n'arrive meme a lancer une pierre
qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement que si c'etait un
chiffon, n'etait bonne a rien du tout.

Et puis il faut voir les airs qu'elles se donnent: on dirait
qu'elles font le pere et la mere en une seule personne, elles se
melent sans cesse de nos jeux pour nous dire: " Jimmy, votre doigt
de pied passe a travers votre soulier. " ou bien encore: " Rentrez
chez vous, sale enfant, et allez vous laver " au point que rien
qu'a les voir, nous en avions assez.

Aussi quand celle-la vint a la ferme de West Inch, je ne fus pas
enchante de la voir.

Nous etions en vacances.

J'avais alors douze ans.

Elle en avait onze.

C'etait une fillette mince, grande pour son age, aux yeux noirs et
aux facons les plus bizarres.

Elle etait tout le temps a regarder fixement devant elle, les
levres entrouvertes, comme si elle voyait quelque chose
d'extraordinaire, mais quand je me postais derriere elle, et que
je regardais dans la meme direction, je n'apercevais que
l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les
culottes de papa suspendues avec le reste du linge a secher.

Puis, si elle apercevait une touffe de bruyere ou de fougere, ou
n'importe quel objet tout aussi commun, elle restait en
contemplation.

Elle s'ecriait:

-- Comme c'est beau! comme c'est parfait!

On eut dit que c'etait un tableau en peinture.

Elle n'aimait pas a jouer, mais souvent je la faisais jouer au
chat perche; ca manquait d'animation, car j'arrivais toujours a
l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne m'attrapait jamais,
bien qu'elle fit autant de bruit, autant d'embarras que dix
garcons.

Quand je me mettais a lui dire qu'elle n'etait bonne a rien, que
son pere etait bien sot de l'elever comme cela, elle pleurait,
disait que j'etais un petit butor, qu'elle retournerait chez elle
ce soir meme, et qu'elle ne me pardonnerait de la vie.

Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus a rien de tout
cela.

Ce qu'il y avait d'etrange, c'est qu'elle avait plus d'affection
pour moi que je n'en avais pour elle, qu'elle ne me laissait
jamais tranquille.

Elle etait toujours a me guetter, a courir apres moi, et a dire
alors: " Tiens! vous etes la! " en faisant l'etonnee.

Mais bientot je m'apercus qu'elle avait aussi de bons cotes.

Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement qu'une fois
j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il y avait de mieux en
elle, c'etaient les histoires qu'elle savait conter.

Elle avait une peur affreuse des grenouilles.

Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et de lui dire que je
la lui mettrais dans le coup a moins qu'elle ne me contat une
histoire.

Cela l'aidait a commencer, mais une fois en train, c'etait
etonnant comme elle allait.

Et a entendre les choses qui lui etaient arrivees, cela vous
coupait la respiration.

Il y avait un pirate barbaresque qui etait alle a Eyemouth.

Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau charge d'or pour
faire d'elle sa femme.

Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi etait alle a
Eyemouth et il lui avait donne comme gage un anneau qu'il
reprendrait a son retour, disait-il.

Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait a s'y meprendre a ceux
qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que
celui-la etait en or vierge.

Je lui demandai ce que ferait le chevalier s'il rencontrait le
pirate barbaresque.

Elle me repondit qu'il lui ferait sauter la tete de dessus les
epaules.

Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en elle?

Cela depassait mon intelligence.

Puis elle me dit que pendant son voyage a destination de West
Inch, elle avait ete suivie par un prince deguise.

Je lui demandai a quoi elle avait reconnu que c'etait un prince.

Elle me repondit:

-- A son deguisement.

Un autre jour, elle dit que son pere composait une enigme, que
quand elle serait prete, il la mettrait dans les journaux, et
celui qui la devinerait aurait la moitie de sa fortune et la main
de sa fille.

Je lui dis que j'etais fort sur les enigmes, et qu'il faudrait
qu'elle me l'envoyat des qu'elle serait prete.

Elle dit que ce serait dans la _Gazette de Berwick_, et voulut
savoir ce que je ferais d'elle quand je l'aurais gagnee.

Je repondis que je la vendrais aux encheres, pour le prix qu'on
m'offrirait, mais ce soir-la elle ne voulut plus conter
d'histoires, car elle etait tres susceptible dans certains cas.

Jim Horscroft etait absent pendant le temps que la cousine Edie
passa chez nous.

Il revint la semaine meme ou elle partit, et je me rappelle
combien je fus surpris qu'il fit la moindre question ou montrat
quelque interet au sujet d'une simple fillette.

Il me demanda si elle etait jolie, et quand j'eus dit que je n'y
avais pas fait attention, il eclata de rire, me qualifia de taupe,
et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les yeux.

Mais il ne tarda pas a s'occuper de tout autre chose, et je n'eus
plus une pensee pour Edie, jusqu'au jour ou elle prit bel et bien
ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette
plume d'oie.

C'etait en 1813.

J'avais quitte l'ecole, et j'avais deja dix-huit ans, au moins
quarante poils sur la levre superieure, et l'esperance d'en avoir
bien davantage.

J'avais change depuis mon depart de l'ecole.

Je ne m'adonnais plus aux jeux avec la meme ardeur.

Au lieu de cela il m'arrivait de rester allonge sur la pente de la
lande, du cote ensoleille, les levres entrouvertes, et regardant
fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine
Edie.

Jusqu'alors je m'etais tenu pour satisfait, je trouvais mon
existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et
sauter plus haut que mon prochain.

Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose!

Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste voute du ciel, puis
je les portais sur la surface bleue de la mer.

Je sentais qu'il me manquait quelque chose, mais je n'arrivais
point a pouvoir dire ce qu'etait cette chose.

Et mon caractere prit de la vivacite.

Il me semblait que tous mes nerfs etaient agaces.

Si ma mere me demandait de quoi je souffrais, ou que mon pere me
parlat de mettre la main au travail, je me laissais aller a
repondre en termes si apres, si amers que depuis j'en ai souvent
eprouve du chagrin.

Ah! on peut avoir plus d'une femme, et plus d'un enfant, et plus
d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une mere.

Aussi doit-on la menager aussi longtemps, qu'on l'a.

Un jour, comme je rentrais en tete du troupeau, je vis mon pere
assis, une lettre a la main.

C'etait un evenement fort rare chez nous, excepte quand l'agent
ecrivait pour le terme.

En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait, et je restai a
ouvrir de grands yeux, car je m'etais toujours figure que c'etait
la une chose impossible a un homme.

Je le voyais fort bien a present, car il avait a travers sa joue
palie une ride si profonde, qu'aucune larme ne pouvait la
franchir.

Il fallait qu'elle glissat de cote jusqu'a son oreille, d'ou elle
tombait sur la feuille de papier.

Ma mere etait assise pres de lui et lui caressait la main, comme
elle caressait le dos du chat pour le calmer.

-- Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette
lettre vient de l'homme de loi. La chose est arrivee subitement.
Autrement on nous aurait ecrit. Un anthrax, dit-il, et un flux de
sang a la tete.

-- Ah! Alors ses peines sont finies, dit ma mere.

Mon pere essuya ses oreilles avec la nappe de la table.

-- Il a laisse toutes ses economies a sa fille, dit-il, et si elle
n'a pas change, par Dieu, de ce qu'elle promettait d'etre, elle
n'en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu'elle
disait, sous ce toit meme, du the trop faible, et cela pour du the
a sept shillings la livre.

Ma mere hocha la tete et considera les pieces de lard suspendues
au plafond.

-- Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura
assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car c'a ete
son dernier desir.

-- Il faudra qu'elle paie son entretien, s'ecria ma mere avec
aprete.

Je fus fache de l'entendre parler d'argent dans un tel moment,
mais apres tout, si elle n'avait pas ete aussi apre, nous aurions
ete jetes dehors au bout de douze mois.

-- Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui meme. Jock, mon
garcon, vous aurez la bonte de partir avec la charrette pour
Ayton, et d'attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y
sera, et vous pourrez l'amener a West Inch.

Je me mis donc en route a cinq heures et quart avec la _Souter
Johnnie_, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre
charrette avec la caisse repeinte a neuf qui ne nous servait que
dans les grands jours.

La diligence apparut au moment meme ou j'arrivais, et moi, comme
un niais de jeune campagnard, sans songer aux annees qui s'etaient
ecoulees, je cherchais dans la foule aux environs de l'auberge un
bout de fille en jupe courte arrivant a peine aux genoux.

Et comme je m'avancais obliquement, le cou tendu, je me sentis
toucher le coude, et me trouvai en face d'une dame vetue de noirs
debout sur les marches, et j'appris que c'etait ma cousine Edie.

Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m'avait pas touche,
j'aurais pu passer vingt fois pres d'elle sans la reconnaitre.

Ma parole, si Jim Horscroft m'avait alors demande si elle etait
jolie ou non, je n'aurais su que lui repondre.

Elle etait brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos
jeunes filles du border, et pourtant a travers ce teint charmant,
s'entrevoyait une nuance de carmin pareille a la teinte plus
chaude qu'on remarque au centre d'une rose soufre.

Ses levres etaient rouges, exprimant la douceur, et la fermete,
mais des ce moment meme, je vis au premier coup d'oeil flotter au
fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise.

Elle s'empara de moi seance tenante, comme si j'avais fait partie
de son heritage. Elle allongea la main et me cueillit.

Elle etait en toilette de deuil, comme je l'ai dit, et dans un
costume qui me fit l'effet d'une mode extraordinaire, et elle
portait un voile noir qu'elle avait ecarte de devant sa figure.

-- Ah! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent
maniere qu'elle avait appris a la pension. Non, non, nous sommes
un peu trop grands pour cela?...

Cela, c'etait parce que, avec ma sotte gaucherie, j'avancais ma
figure brune pour l'embrasser, comme je l'avais fait la derniere
fois que nous nous etions vus...

-- Soyez bon garcon et donnez un shilling au conducteur, qui a ete
extremement complaisant pour moi pendant le trajet.

Je rougis jusqu'aux oreilles, car je n'avais en poche qu'une piece
d'argent de quatre pence.

Jamais le manque d'argent ne me parut plus penible qu'a ce moment-
la.

Mais elle me devina d'un simple regard, et aussitot une petite
bourse en moleskine a fermoir d'argent me fut glissee dans la
main.

Je payai l'homme et allais rendre la bourse a Edie, mais elle me
forca de la garder.

-- Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant. C'est la
votre voiture, elle a l'air bien drole. Mais ou vais je m'asseoir?

-- Sur le sac, dis-je.

-- Et comment faire pour monter?

-- Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai.

Je me hissai d'un saut, et je pris deux petites mains gantees dans
les miennes.

Comme elle passait par-dessus le cote de la carriole, son haleine
passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitot
s'effacerent par lambeaux ces langueurs vagues et inquietes de mon
ame.

Il me sembla que cet instant m'enlevait a moi-meme et faisait de
moi un des membres de la race des hommes.

Il ne fallut pour cela que le temps qu'il faut a un cheval pour
agiter sa queue, et pourtant un evenement s'etait produit.

Une barriere avait surgi quelque part.

J'entrai dans une vie plus large et plus intelligente.

J'eprouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma
timidite, dans ma reserve, je ne sus faire autre chose que
d'egaliser le rembourrage du sac.

Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait a grand bruit la
direction de Berwick.

Tout a coup elle se mit a faire voltiger en l'air son mouchoir.

-- Il a ote son chapeau, dit-elle, je crois qu'il a du etre
officier. Il avait l'air tres distingue. Peut-etre l'avez-vous
remarque, un gentleman sur l'imperiale, tres beau, avec un
pardessus brun.

Je secouai la tete, et toute la joie qui m'avait envahi fit place
a une sotte mauvaise humeur.

-- Ah! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines
vertes, et la route brune et tortueuse; elles sont bien restees
les memes qu'autrefois. Vous aussi, Jock, je trouve que vous
n'avez pas beaucoup change. J'espere que vos manieres sont
meilleures que jadis; vous ne chercherez pas a me mettre des
grenouilles dans le cou, n'est-ce pas?

Rien qu'a cette idee, je sentis un frisson dans tout le corps.

-- Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse a
West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.

-- Assurement, c'est bien de la bonte de votre part que
d'accueillir une pauvre fille isolee, dit-elle.

-- C'est bien de la bonte de votre part que de venir, cousine
Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le
crains, dis-je.

-- Elle sera assez calme en effet, Jock, n'est-ce pas? Il n'y a
pas beaucoup d'hommes par la-bas, autant qu'il m'en souvient.

-- Il y a le Major Elliott, a Corriemuir. Il vient passer la
soiree de temps a autre. C'est un brave vieux soldat, qui a recu
une balle dans le genou, pendant qu'il servait sous Wellington.

-- Ah! quand je parle d'hommes, je ne veux pas parler des vieilles
gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre
age, dont on peut se faire des amis. A propos, ce vieux docteur si
aigre, il avait un fils, n'est ce pas?

-- Oh! oui, c'est Jim Horscroft, mon meilleur ami.

-- Est-il chez lui?

-- Non, il reviendra bientot. Il fait encore ses etudes a
Edimbourg.

-- Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu'a son
retour, Jock. Ah! je suis bien lasse, et je voudrais etre arrivee
a West Inch.

Je fis arpenter la route a la vieille _Souter Johnnie_, d'une
allure a laquelle elle n'a jamais marche ni avant, ni depuis.

Une heure apres, Edie etait assise devant la table a souper.

Ma mere avait servi non seulement du beurre, mais encore de la
gelee de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait a
la lumiere de la chandelle et faisait fort bon effet.

Je n'eus pas de peine a m'apercevoir que mes parents etaient tout
aussi surpris que moi, du changement qui s'etait opere en elle,
mais qu'ils l'etaient d'une autre facon que moi.

Ma mere etait si impressionnee par l'objet en plumes qu'elle lui
vit autour du cou, qu'elle l'appelait Miss Calder au lieu de Edie,
et ma cousine, de son air joli et leger, la menacait du doigt
toutes les fois qu'elle se servait de ce nom.

Apres le souper, quand elle fut allee se coucher, ils ne purent
parler d'autre chose que de son air et de son education.

-- Tout de meme, pour le dire en passant, fit mon pere, elle n'a
pas l'air d'avoir le coeur brise par la mort de mon frere.

Alors, pour la premiere fois, je me souvins qu'elle n'avait pas
dit un mot a ce sujet, depuis que nous nous etions revus.


III -- L'OMBRE SUR LES EAUX

Il ne fallut pas longtemps a la cousine Edie pour regner
souverainement a West Inch et pour faire de nous tous, y compris
mon pere, ses sujets.

Elle avait de l'argent, et tant qu'elle voulait, bien qu'aucun de
nous ne sut combien.

Lorsque ma mere lui dit que quatre shillings par semaine
paieraient toutes ses depenses, elle porta spontanement la somme a
sept shillings six pence.

La chambre du sud, la plus ensoleillee, et dont la fenetre etait
encadree de chevrefeuille, lui fut assignee, et c'etait merveille
de voir les bibelots qu'elle avait apportes de Berwick pour les y
ranger.

Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et comme la carriole
ne lui plaisait pas, elle loua le _gig_ d'Angus Whitehead, qui
avait la ferme de l'autre cote de la cote.

Et il etait rare qu'elle revint sans apporter quelque chose pour
l'un de nous; une pipe de bois pour mon pere, un plaid des
Shetlands pour ma mere, un livre pour moi, un collier de cuivre
pour Rob, notre collie.

Jamais on ne vit femme plus depensiere.

Mais ce qu'elle nous donna de meilleur, ce fut avant tout sa
presence.

Pour moi, cela changea entierement l'aspect du paysage.

Le soleil etait plus brillant, les collines plus vertes et l'air
plus doux depuis le jour de sa venue.

Nos existences perdirent leur banalite, maintenant que nous les
passions avec une telle creature, et la vieille et morne maison
grise prit un tout autre aspect a mes yeux depuis le jour ou elle
avait pose le pied sur le paillasson de la porte.

Cela ne tenait point a sa figure, qui pourtant etait des plus
attrayantes, non plus qu'a sa tournure, bien que je n'aie vu
aucune jeune fille qui put rivaliser en cela avec elle. C'etait
son entrain, ses facons drolement moqueuses, sa maniere toute
nouvelle pour nous de causer, le geste fier avec lequel elle
rejetait sa robe ou portait la tete en arriere.

Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses pieds.

C'etait enfin ce vif regard de defi, et cette bonne parole qui
ramenait chacun de nous a son niveau.

Mais non, pas tout a fait a son niveau.

Pour moi, elle fut toujours une creature lointaine et superieure.

J'avais beau me monter la tete et me faire des reproches.

Quoi que je fisse, je n'arrivais pas a reconnaitre que le meme
sang coulait dans nos veines et qu'elle n'etait qu'une jeune
campagnarde, comme je n'etais qu'un jeune campagnard.

Plus je l'aimais, plus elle m'inspirait de crainte, et elle
s'apercut de ma crainte longtemps avant de savoir que je l'aimais.

Quand j'etais loin d'elle, j'eprouvais de l'agitation, et pourtant
lorsque je me trouvais avec elle, j'etais sans cesse a trembler de
crainte que quelque faute commise en parlant ne lui causat de
l'ennui ou ne la facha.

Si j'en avais su plus long sur le caractere des femmes, je me
serais peut-etre donne moins de mal.

-- Vous etes bien change de ce que vous etiez autrefois, disait-
elle en me regardant de cote par-dessous ses cils noirs.

-- Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes vus pour la
premiere fois, dis-je.

-- Ah! je parlais alors de l'air que vous aviez, et je parle de
vos manieres d'aujourd'hui. Vous etiez si brutal avec moi et si
imperieux, et vous ne vouliez faire qu'a votre tete, comme un
petit homme que vous etiez. Je vous revois encore avec votre
tignasse emmelee et vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous
etes si douce, si tranquille. Vous avez le langage si prevenant!

-- On apprend a se conduire, dis-je.

-- Oh! mais Jock, je vous aimais bien mieux comme vous etiez.

Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en face, car
j'aurais cru qu'elle ne m'avait jamais bien pardonne la facon dont
je la traitais d'ordinaire.

Que ces facons la plussent a tout autre qu'a une personne evadee
d'une maison de fous, voila qui depassait tout a fait mon
intelligence.

Je me rappelai le temps, ou la surprenant sur le seuil en train de
lire, je fixais au bout d'une baguette elastique de coudrier de
petites boules d'argile, que je lui lancais, jusqu'a ce qu'elle
finit par pleurer.

Je me rappelai aussi qu'ayant pris une anguille dans le ruisseau
de Corriemuir, je la poursuivis, cette anguille a la main, avec
tant d'acharnement qu'elle finit par se refugier, a moitie folle
d'epouvante, sous le tablier de ma mere, et que mon pere m'assena
sur le trou de l'oreille un coup de baton a bouillie qui m'envoya
rouler, avec mon anguille, jusque sous le dressoir de la cuisine.

Voila donc ce qu'elle regrettait?

Eh bien, elle se resignerait a s'en passer, car ma main se
secherait avant que je sois capable de recommencer maintenant.

Mais je compris alors pour la premiere fois, tout ce qu'il y a
d'etrange dans la nature feminine, et je reconnus que l'homme ne
doit point raisonner a ce propos, mais simplement se tenir sur ses
gardes et tacher de s'instruire.

Nous nous trouvames enfin au meme niveau, quand elle dit qu'elle
n'avait qu'a faire ce qui lui plaisait et comme cela lui plaisait,
et que j'etais aussi entierement a ses ordres que le vieux Rob
etait docile a mon appel.

Vous trouvez que j'etais bien sot de me laisser mettre ainsi la
tete a l'envers.

Je l'etais peut-etre, mais il faut aussi vous rappeler combien
j'avais peu l'habitude des femmes, et que nous nous rencontrions a
chaque instant.

En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-la sur un
million, et je puis vous garantir que celui-la aurait eu la tete
solide, qui ne se la serait pas laisse mettre a l'envers par elle.

Tenez, voila le Major Elliott.

C'etait un homme qui avait enterre trois femmes et qui avait
figure dans douze batailles rangees.

Eh bien! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt comme un
chiffon mouille, elle qui sortait a peine de pension.

Peu de temps apres qu'elle fut venue, je le rencontrai, comme il
quittait West Inch, toujours clopinant, mais le rouge aux joues,
et avec une lueur dans l'oeil qui le rajeunissait de dix ans.

Il tordait ses moustaches grises des deux cotes, de facon a en
avoir les pointes presque dans les yeux, et il tendait sa bonne
jambe avec autant de fierte qu'un joueur de cornemuse.

Que lui avait-elle dit?

Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines autant d'effet
que du vin vieux.

-- Je suis monte pour vous voir, mon garcon, dit-il, mais il faut
que je rentre a la maison. Toutefois ma visite n'a pas ete perdue,
car elle m'a procure l'occasion de voir _la belle cousine_, une
jeune personne des plus charmantes, des plus attrayantes, mon
garcon.

Il avait une facon de parler un peu formaliste, un peu raide, et
il se plaisait a intercaler dans ses propos quelques bouts de
phrases francaises qu'il avait ramasses dans la Peninsule.

Il aurait continue a me parler d'Edie, mais je voyais sortir de sa
poche le coin d'un journal.

Je compris alors qu'il etait venu, selon son habitude, pour
m'apporter quelques nouvelles.

Il ne nous en arrivait guere a West Inch.

-- Qu'y a-t-il de nouveau, major? demandai je.

Il tira le journal de sa poche et le brandit.

-- Les Allies ont gagne une grande bataille, mon garcon, dit-il.
Je ne crois pas que Nap tienne bien longtemps apres cela. Les
Saxons l'ont jete par-dessus bord, et il a subi un rude echec a
Leipzig. Wellington a franchi les Pyrenees et les soldats de
Graham seront a Bayonne d'ici a peu de temps.

Je lancai mon chapeau en l'air.

-- Alors la guerre finira par cesser? m'ecriai je.

-- Oui, et il n'est que temps, dit-il en hochant la tete d'un air
grave. Ca a fait verser bien du sang. Mais ce n'est guere la
peine, maintenant, de vous dire ce que j'avais dans l'esprit a
votre sujet.

-- De quoi s'agissait-il?

-- Eh bien, mon garcon, c'est que vous ne faites rien de bon ici,
et maintenant que mon genou reprend un peu de souplesse, je
pensais pouvoir rentrer dans le service actif. Je me demandais
s'il ne vous plairait pas de voir un peu de la vie de soldat sous
mes ordres.

A cette pensee mon coeur bondit.

-- Ah! oui, je le voudrais! m'ecriai-je.

-- Mais il se passera bien six mois avant que je sois en etat de
me presenter a l'examen medical, et il y a bien des chances pour
que Boney soit mis en lieu sur avant ce delai.

-- Puis il y a ma mere, dis-je. Je doute qu'elle me laisse partir.

-- Ah! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette fois.

Et il s'eloigna en clopinant.

Je m'assis dans la bruyere, mon menton dans la main, en tournant
et retournant la chose en mon esprit et suivant des yeux le major
en son vieux[1] habit brun, avec un bout de plaid voltigeant par-
dessus son epaule, pendant qu'il grimpait la montee de la colline.

C'etait une bien chetive existence, que celle de West Inch, ou
j'attendais mon tour de remplacer mon pere, sur la meme lande, au
bord du meme ruisseau, toujours des moutons, et toujours cette
maison grise devant les yeux.

Et de l'autre cote, il y avait la mer bleue.

Ah, en voila une vie pour un homme!

Et le major, un homme qui n'etait plus dans la force de l'age, il
etait blesse, fini, et pourtant il faisait des projets pour se
remettre a la besogne alors que moi, a la fleur de l'age, je
deperissais parmi ces collines!

Une vague brulante de honte me monta a la figure, et je me levai
soudain, plein d'ardeur de partir, et de jouer dans le monde le
role d'un homme.

Pendant deux jours, je ne fis que songer a cela.

Le troisieme, il survint un evenement qui condensa mes
resolutions, et aussitot les dissipa, comme un souffle de vent
fait disparaitre une fumee.

J'etais alle faire une promenade dans l'apres-midi avec la cousina
Edie et Rob.

Nous etions arrive au sommet de la pente qui descend vers la
plage.

L'automne tirait a sa fin.

Les herbes, en se fletrissant, avaient pris des teintes de bronze,
mais le soleil etait encore clair et chaud.

Une brise venait du sud par bouffees courtes et brulantes et
ridait de lignes courbes la vaste surface bleue de la mer.

J'arrachai une brassee de fougere pour qu'Edie put s'asseoir. Elle
s'installa de son air insouciant, heureuse, contente, car de tous
les gens que j'ai connus, il n'en fut aucun qui aimait autant la
chaleur et la lumiere.

Moi, je m'assis sur une touffe d'herbe, avec la tete de Rob sur
mon genou.

Comme nous etions seuls dans le silence de ce desert, nous vimes,
meme en cet endroit, s'etendre sur les eaux, en face de nous,
l'ombre du grand homme de la bas qui avait ecrit son nom en
caracteres rouges sur toute la carte d'Europe.

Un vaisseau arrivait pousse par le vent.

C'etait un vieux navire de commerce a l'aspect pacifique, qui,
peut-etre avait Leith pour destination.

Il avait les vergues carrees et allait toutes voiles deployees.

De l'autre cote, du nord est, venaient deux grands vilains
bateaux, grees en lougres, chacun avec un grand mat et une vaste
voile carree de couleur brune.

Il etait difficile d'avoir sous les yeux un plus joli coup d'oeil
que celui de ces trois navires qui marchaient en se balancant, par
une aussi belle journee.

Mais tout a coup partit d'un des lougres une langue de flamme, et
un tourbillon de fumee noire.

Il en jaillit autant du second.

Puis le navire riposta: rap, rap, rap!

En un clin d'oeil l'enfer avait, d'une poussee du coude, ecarte le
ciel, et sur les eaux se dechainaient la haine, la ferocite, la
soif de sang.

Au premier coup de feu, nous nous etions releves, et Edie, toute
tremblante, avait pose sa main sur mon bras.

-- Ils se battent, Jock, s'ecria-t-elle. Qui sont-ils? Qui sont-
ils?

Les battements de mon coeur repondaient aux coups de canon, et
tout ce que je pus dire, avec ma respiration entrecoupee, ce fut:

-- Ce sont deux corsaires francais, des chasse-maree, comme ils
les appellent la-bas, c'est un de nos navires de commerce, et
aussi sur que nous sommes mortels, ils s'en empareront, car le
major dit qu'ils sont toujours pourvus de grosse artillerie et
qu'ils sont aussi bourres d'hommes qu'il y a de nourriture dans un
boeuf. Pourquoi cet imbecile ne bat-il pas en retraite vers la
barre a l'embouchure de la Tweed?

Mais il ne diminua pas un pouce de toile.

Il se balancait toujours de son air entete, pendant qu'une petite
boule noire etait hissee a la pointe de son grand mat, et que le
magnifique vieux drapeau apparaissait tout a coup et ondulait a
ses drisses.

Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap! de ses petits
canons, suivi du boum! boum! des grosses caronades qui armaient
les baux du lougre.

Un instant plus tard, les trois navires formaient un groupe.

Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec deux loups accroches
a ses hanches.

Tous trois ne formaient plus qu'une confuse masse noire enveloppee
dans la fumee, d'ou pointaient ca et la les vergues. D'en haut et
du centre de ce nuage partaient, comme l'eclair, de rouges langues
de flammes.

C'etait un tapage si infernal de gros et de petits canons, de cris
de joie, de hurlements, que pendant bien des semaines mes oreilles
en tinterent encore.

Pendant une heure d'horloge, le nuage pousse par l'enfer se
deplaca lentement sur les flots, et nous restames la, le coeur
saisi, a regarder le battement du pavillon, nous ecarquillant les
yeux pour voir s'il etait toujours a sa place.

Puis, tout a coup, le vaisseau, plus fier, plus noir, plus ferme
que jamais, se remit en marche.

Quand la fumee se fut un peu dissipee, nous vimes un des lougres
vacillant comme un canard qui tombe a l'eau, avec une aile cassee,
tandis que sur l'autre, on se hatait d'embarquer l'equipage avant
qu'il ne coulat a pic.

Pendant toute cette heure, toute ma vie avait ete concentree dans
la bataille.

Le vent avait emporte ma casquette, mais je n'y avais pas pris
garde.

Alors, le coeur debordant, je me tournai vers ma cousine Edie, et
rien qu'en la voyant je me retrouvai en arriere de six ans.

Son regard avait repris sa fixite, ses levres etaient
entrouvertes, comme quand elle etait toute petite, et ses mains
menues etaient jointes si fort que la peau luisait aux poignets
comme de l'ivoire.

-- Ah! ce capitaine! dit-elle, en parlant a la bruyere et aux
buissons de genets, quel homme fort, quelle resolution! Quelle est
la femme qui ne serait pas fiere d'un tel mari?

-- Ah! oui, il s'est bien conduit! m'ecriai-je avec enthousiasme.

Elle me regarda. On eut dit qu'elle avait oublie mon existence.

-- Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un pareil homme
dit-elle, mais voila ou on en est quand on habite la campagne. On
n'y voit jamais d'autres gens que ceux qui ne sont bons a rien
faire de mieux.

Je ne sais si elle avait l'intention de me faire de la peine, bien
qu'elle ne se fit jamais beaucoup prier pour cela, mais quelle que
fut son intention, ses paroles me donnerent la meme sensation que
si elles avaient traverse tout droit un nerf mis a nu.

-- C'est tres bien, cousine Edie, dis-je en m'efforcant de parler
avec calme, voila qui acheve de me decider. J'irai ce soir
m'enroler a Berwick.

-- Quoi! Jock, vous voulez vous faire soldat?

-- Oui, si vous croyez que tout homme qui reste a la campagne est
necessairement un lache.

-- Oh! Jock, comme vous seriez beau en habit rouge, comme vous
avez meilleur air quand vous etes on colere. Je voudrais voir
toujours vos yeux etinceler ainsi. Comme cela vous va bien, comme
cela vous donne l'air d'un homme! Mais j'en suis sure, c'est pour
plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat.

-- Je vous ferai voir si je plaisante.

Puis, je traversai la lande en courant, et j'arrivai ainsi a la
cuisine, ou ma mere et mon pere etaient assis de chaque cote de la
cheminee.

-- Mere, m'ecriai-je, je pars me faire soldat.

Si je leur avais dit que je partais pour me faire cambrioleur, ils
n'auraient pas ete plus atterres, car en ce temps-la, les
campagnards mefiants et aises estimaient que le troupeau du
sergent se composait principalement des moutons noirs.

Mais, sur ma parole, ces betes noires ont rendu un fameux service
a leur pays.

Ma mere porta ses mitaines a ses yeux, et mon pere prit un air
aussi sombre qu'un trou a tourbe.

-- Non! Jock, vous etes fou, dit-il.

-- Fou ou non, je pars.

-- Alors vous n'aurez pas ma benediction.

-- En ce cas je m'en passerai.

A ces mots ma mere jette un cri et me met ses bras autour du cou.

Je vis sa main calleuse, deformee, pleine de noeuds qu'y avait
produits la peine qu'elle s'etait donnes pour m'elevez, et cela me
parla plus eloquemment que n'eut pu faire aucune parole.

Je l'aimais tendrement mais j'avais la volonte aussi dure que le
tranchant d'un silex.

Je la forcai d'un baiser a se rasseoir; puis je courus dans ma
chambre pour preparer mon paquet.

Il faisait deja sombre, et j'avais a parcourir un long trajet a
pied.

Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets. Puis je me
hatai de partir. Au moment ou j'allais mettre le pied dehors par
une porte de cote, quelqu'un me toucha l'epaule.

C'etait Edie, debout a la lueur du couchant.

-- Sot enfant, dit-elle, vous n'allez vraiment point partir?

-- Je ne partirai pas? Vous allez le voir.

-- Mais votre pere ne le veut pas, votre mere non plus.

-- Je le sais.

-- Alors pourquoi partir?

-- Vous devez bien le savoir.

-- Pourquoi, enfin.

-- Parce que vous me faites partir.

-- Je ne tiens pas a ce que vous partiez, Jock.

-- Vous l'avez dit; vous avez dit que les gens de la campagne ne
sont bons qu'a y rester. Vous tenez toujours ce langage. Vous ne
faites pas plus cas de moi que de ces pigeons dans leur nid. Vous
trouvez que je ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d'idee.

Tous mes griefs partaient en petits jets qui me brulaient les
levres.

Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de son air a la
fois railleur et caressant.

-- Ah! je fais si peu cas de vous? dit-elle, et c'est pour cette
raison la que vous partez? Eh bien, Jock, est-ce que vous resterez
si... si je suis bonne pour vous?

Nous etions face a face et fort pres.

En un instant la chose fut faite.

Mes bras l'entourerent.

Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur les joues,
sur les yeux.

Je la pressai contre mon coeur.

Je lui dis bien bas quelle etait tout pour moi, tout, et que je ne
pouvais pas vivre sans elle.

Edie ne repondit rien, mais elle fut longtemps avant de tourner la
tete, et quand elle me repoussa en arriere, elle n'y mit pas
beaucoup d'effort.

-- Oh! vous etes bien rude, vieux petit effronte, dit-elle en
tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme vous m'avez secouee,
Jock, je ne me figurais pas que vous seriez aussi hardi.

Mais j'avais tout a fait cesse de la craindre, et un amour, dix
fois plus ardent que jamais, bouillait dans mes veines.

Je la ressaisis et l'embrassai comme si j'en avais eu le droit.

-- Vous etes a moi, bien a moi, m'ecriai-je. Je n'irai pas a
Berwick, je resterai ici et nous nous marierons.

Mais a ce mot de mariage, elle eclata de rire.

-- Petit nigaud! petit nigaud! dit-elle en levant l'index.

Puis, comme j'essayais de mettre de nouveau la main sur elle, Edie
me fit une jolie petite reverence et rentra a la maison.


IV -- LE CHOIX DE JIM

Et alors se passerent ces six semaines qui furent une sorte de
reve et le sont encore maintenant quand le souvenir m'en revient.

Je vous ennuierais si je me mettais a vous conter ce qui se passa
entre nous.

Et pourtant comme c'etait grave, quelle importance decisive cela
devait avoir sur notre destinee des ce temps-la!

Ses caprices, son humour sans cesse changeante, tantot vive,
tantot sombre comme une prairie au-dessous de laquelle defilent
des nuages; ses coleres sans causes, ses brusques repentirs, qui
tour a tour faisaient deborder en moi la joie ou le chagrin.

Voila ce qu'etait ma vie: tout le reste n'etait que neant.

Mais il restait toujours dans les dernieres profondeurs de mes
sentiments une inquietude vague, la peur d'etre pareil a cet homme
qui etendait la main pour saisir l'arc-en-ciel, et celle que la
veritable Edie Calder, si pres de moi qu'elle parut, etait en
realite bien loin de moi.

Elle etait, en effet, bien malaisee a comprendre.

Elle l'etait du moins pour un jeune campagnard a l'esprit peu
penetrant, comme moi.

Car, si j'essayais de l'entretenir de mes veritables projets, de
lui dire qu'en prenant la totalite de Corriemuir, nous pourrions
ajouter a la somme necessaire pour ce surplus de fermage, un
benefice de cent bonnes livres, que cela nous permettrait
d'ajouter un salon a West Inch, et d'en faire une belle demeure
pour le jour de notre mariage, alors elle se mettait a bouder, a
baisser les yeux, comme si elle avait juste assez de patience pour
m'ecouter.

Mais si je la laissais s'abandonner a ses reves sur ce que je
pouvais devenir, sur la trouvaille fortuite d'un document prouvant
que j'etais le veritable heritier du laird, ou bien si, sans
cependant m'engager dans l'armee, chose dont elle ne voulait pas
entendre parler, elle me voyait devenir un grand guerrier, dont le
nom serait dans la bouche de tous, alors elle etait aussi
charmante qu'une journee de mai.

Je me pretais de mon mieux a ce jeu, mais il finissait toujours
par m'echapper un mot malheureux pour prouver que j'etais toujours
Jock Calder de West Inch, tout court, et alors la bouderie de ses
levres exprimait de nouveau le peu de cas qu'elle faisait de moi.

Nous vivions ainsi, elle dans les nuages, moi terre a terre, et si
la rupture n'etait pas arrivee d'une maniere, elle le serait d'une
autre.

La Noel etait passee, mais l'hiver avait ete doux.

Il avait fait juste assez froid pour qu'on put marcher sans danger
dans les tourbieres.

Edie etait sortie par une belle matinee, et elle etait rentree
pour dejeuner avec les joues rouges d'animation.

-- Est-ce que votre ami le fils du docteur est revenu, Jock? dit-
elle.

-- J'ai entendu dire qu'on l'attend.

-- Alors c'est sans doute lui que j'ai rencontre sur la lande.

-- Quoi! vous avez rencontre Jim Horscroft?

-- Je suis sure que ce doit etre lui. Un gaillard de tournure
superbe, un heros, avec une chevelure noire et frisee, le nez
court et droit, et des yeux gris. Il a des epaules comme une
statue, et pour la taille, Jock, je crois bien que votre tete
atteindrait tout juste a son epingle de cravate.

-- Je vais jusqu'a son oreille, Edie, m'ecriai-je avec
indignation. Du moins, si c'etait bien Jim! Est-ce qu'il avait au
coin de la bouche une pipe en bois brun?

-- Oui, il fumait; il etait habille de gris et il avait une belle
voix forte et grave.

-- Ha! Ho! vous lui avez parle, dis-je.

Elle rougit legerement, comme si elle en avait dit plus long
qu'elle ne voulait.

-- Je me dirigeais vers un endroit ou le sol etait un peu mou, et
il m'a avertie.

-- Ah! oui ce doit etre le bon vieux Jim dis-je, voila des annees
qu'il devrait avoir son doctorat, s'il avait eu autant de cervelle
que de biceps. Oui, pardieu, le voila mon homme en chair et en os.

Je l'avais vu par la fenetre de la cuisine, et je m'elancai a sa
rencontre, tenant a la main mon beignet entame.

Il courut, lui aussi, au devant de moi, me tendant sa grosse main
et les yeux brillants.

-- Ah! Jock, s'ecria-t-il, c'est un vrai plaisir de vous revoir.
Il n'est pas d'amis comme les vieux amis.

Mais soudain il coupa cours a ses propos et regarda par-dessus mon
epaule, avec de grands yeux.

Je me retournai.

C'etait Edie, avec un sourire joyeux et moqueur, qui etait debout
sur la seuil.

Comme je fus fier d'elle et de moi aussi, en la regardant!

-- Voici ma cousine, Jim, Miss Edie Calder, dis-je.

-- Vous arrive-t-il souvent de vous promener avant le dejeuner, Mr
Horscroft, demanda-t-elle, toujours avec ce sourire fute.

-- Oui, dit-il en la regardant de tous ses yeux.

-- Moi aussi, et presque toujours je vais par la-bas, dit-elle.
Mais, dites-moi, Jock, vous n'etes guere empresse a recevoir votre
ami. Si vous ne lui faites pas les honneurs de la maison, il
faudra que je m'en charge a votre place pour en sauver la
reputation.

Au bout de quelques minutes, nous etions avec les vieux, et Jim
s'attablait devant son assiette de potage.

Il disait a peine un mot et restait toujours la cuillere en l'air
a contempler Edie.

Elle ne fit que lui lancer de petites oeillades.

Il me sembla qu'elle se divertissait de le voir aussi timide et
qu'elle faisait de son mieux pour l'encourager par ses propos.

-- Jock me disait que vous faisiez vos etudes pour devenir
docteur, dit-elle, mais comme cela doit etre difficile, et qu'il
doit falloir de temps pour acquerir les connaissances necessaires!

-- Cela me prend en effet beaucoup de temps, dit piteusement Jim,
mais j'en viendrai a bout tout de meme.

-- Ah! vous etes brave! Vous etes resolu, vous fixez votre regard
sur un but et vous vous dirigez vers lui. Rien ne peut vous
arreter.

-- Vraiment, je n'ai pas de quoi me vanter, dit-il. Plus d'un qui
a commence avec moi a deja sa plaque a sa porte, alors que je ne
suis encore qu'un etudiant.

-- C'est que vous etes modeste, monsieur Horscroft. On dit que les
gens les plus braves sont aussi les plus modestes. Mais aussi,
quand vous avez atteint votre but, quelle gracieuse carriere! Vous
portez la guerison partout ou vous allez. Vous rendez la force a
ceux qui souffrent. Vous avez pour unique but le bien de
l'humanite.

L'honnete Jim se demenait sur sa chaise, en entendant ces mots.

-- Je n'ai pas des mobiles aussi eleves, je le crains bien, Miss
Calder, dit-il. Je songe a gagner ma vie, a continuer la clientele
de mon pere. Voila ce que je vise, et si j'apporte la guerison
d'une main, je tendrai l'autre pour recevoir une piece d'une
couronne.

-- Comme vous etes franc et sincere! s'ecria-t-elle.

Et cela continua ainsi: elle le couvrait de toutes les vertus,
arrangeait adroitement son langage de facon a l'encourager a
entrer dans son role, et s'y prenait de la maniere que je
connaissais si bien.

Avant qu'il fut subjugue, je pus voir qu'il avait la tete toute
bourdonnante de l'eclat de sa beaute et de ses propos engageants.

Je frissonnais d'orgueil a penser quelle haute idee il aurait de
ma parente.

-- N'est-ce pas qu'elle est belle, Jim? lui dis-je, sans pouvoir
m'en empecher, au moment ou nous fumes sur le seuil, et pendant
qu'il allumait sa pipe pour retourner chez lui.

-- Belle! s'ecria-t-il. Mais je n'ai jamais vu son egale.

-- Nous devons nous marier, dis-je.

Sa pipe tomba de sa bouche et il me regarda fixement.

Puis il ramassa sa pipe et s'eloigna sans mot dire.

Je croyais qu'il reviendrait, mais je me trompais.

Je le suivis des yeux bien loin sur la lande. Il marchait la tete
penchee sur la poitrine.

Mais je n'etais pas pres de l'oublier! La cousine Edie eut cent
questions a me faire au sujet de ses annees d'adolescence, de sa
vigueur, des femmes qu'il devait connaitre probablement: elle n'en
savait jamais assez.

Puis j'eus de ses nouvelles une seconde fois, dans la journee,
mais d'une facon moins agreable.

Ce fut par mon pere, qui rentra le soir, ne faisant que parler du
pauvre Jim.

Le pauvre Jim avait passe tout ce temps a boire.

Des midi, etant gris, il etait descendu aux coteaux de Westhouse,
pour se battre avec le champion Gipsy et on n'etait pas certain
que l'homme passat la nuit.

Mon pere avait rencontre Jim sur la grande route, terrible comme
un nuage charge de foudre, et pret a insulter le premier qui
passait.

-- Mon Dieu! dit le vieillard, il se fera une belle clientele,
s'il commence a rompre les os aux gens.

La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j'en ris pour
faire comme elle, mais je ne trouvais rien de bien plaisant dans
la nouvelle. Le surlendemain, je me rendais a Corriemuir par le
sentier des moutons quand je rencontrai Jim en personne, qui
marchait a grands pas.

Mais ce n'etait plus le gros gaillard plein de bonhomie qui avait
partage notre soupe l'autre matin.

Il n'avait ni col, ni cravate. Son gilet etait defait, ses cheveux
emmeles, sa figue toute brouillee, comme celle d'un homme qui a
passe la nuit a boire.

Il tenait un baton de frene, dont il se servait pour cingler les
genets de chaque cote du sentier.

-- Eh bien, Jim, dis-je.

Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus plus d'une
fois a l'ecole, quand il avait le diable au corps, qu'il se savait
dans son tort et mettait toute sa volonte a s'en tirer a force
d'effronterie.

Il ne me repondit pas un mot. Il me depassa sur le sentier etroit
et s'eloigna d'un pas incertain, toujours en brandissant son bout
de frene et abattant les broussailles.

Ah! certes, je ne lui en voulais pas.

J'etais fache, tres fache, voila tout.

Certes, je n'etais point aveugle au point de ne point voir ce qui
se passait.

Il etait amoureux d'Edie, et il ne pouvait se faire a l'idee
qu'elle serait a moi.

Pauvre garcon, que pouvait-il y faire?

Peut-etre qu'a sa place je me serais conduit comme lui.

Il y avait eu un temps ou je m'etonnais qu'une jeune fille put
ainsi mettre a l'envers la tete d'un homme plein de force, mais
j'en savais maintenant davantage.

Il se passa quinze jours sans que je visse Jim Horscroft, puis
arriva cette journee, de jeudi qui devait changer le cours de
toute mon existence.

Ce jour-la, je me reveillai de bonne heure, avec ce petit frisson
de joie, si exquis au moment ou l'on ouvre les yeux.

La veille, Edie avait ete plus charmante que d'ordinaire.

Je m'etais endormi en me disant qu'apres tout, je pouvais bien
avoir mis la main sur l'arc-en-ciel, et que sans se faire des
imaginations, sans se monter la tete, elle commencait a eprouver
de l'affection pour le simple, le grossier Jock Calder, de West
Inch.

C'etait cette meme pensee, qui, restee en mon coeur, etait cause
de ce petit gazouillement matinal de joie.

Puis je me rappelai qu'en me depechant, je serais pret pour sortir
avec elle, car elle avait l'habitude d'aller se promener des le
lever du soleil.

Mais j'etais arrive trop tard.

Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci entrouverte, et
la chambre vide.

" Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-etre, et nous
reviendrons ensemble.

Du haut de la cote de Corriemuir, on voit tout le pays d'alentour;
donc, prenant mon baton, je partis dans cette direction.

La journee etait claire, mais froide, et le ressac faisait
entendre son grondement sonore, bien que depuis plusieurs jours il
n'y eut point eu de vent dans notre region.

Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l'air leger et vif
du matin, et je sifflotais en marchant, et je finis par arriver,
un peu essouffle, parmi les genets du sommet.

En jetant les yeux vers la longue ponte de l'autre versant, je vis
la cousine Edie, ainsi que je m'y attendais, et je vis Jim
Horscroft qui marchait cote a cote avec elle.

Ils n'etaient pas bien loin, mais ils etaient trop occupes l'un de
l'autre pour me voir.

Elle allait lentement, la tete penchee, de ce petit air espiegle
que je connaissais si bien.

Elle detournait ses yeux de lui, et jetait un mot de temps a
autre.

Il marchait pres d'elle, la contemplant, et baissant la tete, dans
l'ardeur de son langage.

Puis, a quelque propos qu'il lui tint, elle lui posa une main
caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la saisit, la
souleva et l'embrassa a plusieurs reprises.

A cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire un
mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd comme du plomb,
l'air d'un cadavre, les yeux fixes sur eux.

Je la vis lui mettre la main sur l'epaule, et accueillir les
baisers de Jim avec autant de faveur que les miens.

Puis il la remit a terre.

Je reconnus que cette scene avait ete celle de leur separation,
car s'ils avaient fait seulement cent pas de plus, ils se seraient
trouves a portee d'etre vus des fenetres du haut de la maison.

Elle s'eloigna a pas lents, et il resta la pour la suivre des
yeux.

J'attendis qu'elle fut a quelque distance. Alors je descendis,
mais mon saisissement etait tel, que j'etais a peine a une
longueur de main de lui quand il passa pres de moi.

Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrerent les miens.

-- Ah! Jock! dit-il, deja sur pied.

-- Je vous ai vu, dis-je d'une voix entrecoupee.

Ma gorge etait devenue si seche que je parlais du ton d'un homme
qui a une angine.

-- Ah! vraiment! dit-il.

Puis il sifflota un instant.

-- Eh bien, sur ma vie, je n'en suis pas fache. Je comptais aller
a West Inch aujourd'hui meme, pour m'expliquer avec vous. Mieux
vaut qu'il en soit ainsi peut-etre.

-- Le bel ami que vous faites! dis-je.

-- Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en mettant ses
mains dans ses poches et se dandinant. Laissez-moi vous dire ou
nous en sommes. Regardez-moi dans les yeux et vous verrez que je
ne vous mens pas. Voici ce qu'il y a. J'ai deja rencontre Edie...
c'est a dire Miss Calder, le matin de mon arrivee, et il y avait
certains details qui m'ont fait supposer qu'elle etait libre, et
dans cette conviction, j'ai laisse mon esprit se lancer a sa
poursuite. Puis vous avez dit qu'elle n'etait pas libre, qu'elle
etait votre fiancee, et ce fut le coup le plus dur que j'aie recu
depuis longtemps. Cela m'a mis completement hors de moi. J'ai
passe des jours a faire des sottises, et c'est par un hasard
heureux que je ne suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le
hasard me l'a fait rencontrer une seconde fois -- sur mon ame,
Jock, ce fut pour moi le hasard -- et quand je lui parlai de vous,
cette idee la fit rire. C'etaient affaires entre cousin et
cousine, disait-elle, mais quant a n'etre pas libre, et a ce que
vous fussiez pour elle plus qu'un ami, c'etaient des betises.
Ainsi vous le voyez, Jock, je n'etais pas tant a blamer que cela,
apres tout, d'autant plus qu'elle m'a promis de vous faire voir
par sa conduite envers vous, que vous vous etiez mepris en croyant
avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez du remarquer qu'elle
vous a a peine dit un mot pendant ces deux dernieres semaines.

J'eclatai d'un rire amer.

-- Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m'a dit que j'etais le
seul homme au monde qu'elle pouvait jamais prendre le parti
d'aimer.

Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la mit sur l'epaule
et avanca sa tete pour regarder dans mes yeux.

-- Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu proferer un
mensonge. Vous n'etes pas en train de jouer double jeu, n'est-ce
pas? Vous etes de bonne foi, maintenant. Entre vous et moi, nous
agissons franchement, d'homme a homme?

-- C'est la verite de Dieu, dis-je.

Il resta a me considerer, la figure contractee, comme celle d'un
homme en qui se livre un rude combat interieur.

Deux longues minutes se passerent avant qu'il parlat.

-- Voyons, Jock, dit il, cette femme la se moque de nous deux.
Vous entendez, l'ami, elle se moque de nous deux. Elle vous aime a
West Inch, elle m'aime sur la lande, et dans son coeur de
diablesse, elle se soucie autant de nous deux que d'une fleur
d'ajonc: Serrons-nous la main, mon ami, et envoyons au diable
l'infernale coquine.

Mais c'etait trop me demander.

Au fond du coeur, il m'etait impossible de la maudire, plus
impossible encore de rester impassible a ecouter un autre mal
parler d'elle. Non, quand meme cet autre eut ete mon plus vieil
ami.

-- Pas de gros mots, m'ecriai-je.

-- Ah! vous me donnez mal au coeur avec vos propos benins. Je
l'appelle du nom qu'elle devrait porter.

-- Ah! vraiment? dis je en otant mon habit. Attention, Jim
Horscroft, si vous dites encore un mot contre elle, je vous le
ferai rentrer dans la gorge, fussiez-vous aussi gros que le
chateau de Berwick.

Il retroussa les manches de son habit jusqu'au coude. Ce fut pour
les rabattre lentement.

-- Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre livres de
poids et cinq pouces de taille, c'est une difference qui ne peut
se compenser pour personne au monde. Deux vieux amis qui se
prennent corps a corps pour une... Non, je ne le dirai pas. Ah!
par le Seigneur, n'a-t-elle pas de l'aplomb pour dix?

Je me retournai.

Elle etait la, a moins de vingt yards de nous, l'air aussi calme,
aussi indifferent que nous paraissions emportes, fievreux.

-- J'etais tout pres de la maison, dit-elle, quand je vous ai vus
parler avec animation. Aussi je suis revenue sur mes pas pour
savoir de quoi il s'agissait.

Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par le
poignet.

Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais, il la tira
jusqu'a l'endroit ou j'etais reste.

-- Eh bien, Jock, voila assez de sottises comme cela, dit-il. La
voici, lui demanderons-nous de declarer lequel de nous elle
prefere? Elle ne pourra pas nous tricher, maintenant que nous
sommes tous deux ici?

-- J'y consens, repondis-je.

-- Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je vous jure
que je ne tournerai pas seulement un oeil de son cote. En ferez-
vous autant pour moi?

-- Oui, je le ferai.

-- Eh bien alors, faites attention, vous! Nous voici deux honnetes
gens et amis, nous ne nous mentons jamais, et maintenant nous
connaissons votre double jeu. Je sais ce que vous avez dit hier
soir. Jock sait ce que vous avez dit aujourd'hui. Vous le voyez;
maintenant parlez carrement, sans detour. Nous voici devant vous:
prononcez-vous une bonne fois pour toutes. Lequel est-ce de Jock
ou de moi?

Vous croyez peut-etre la demoiselle accablee de confusion.

Loin de la, ses yeux brillaient de joie.

Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne fut plus
fiere.

Pendant qu'elle promenait ses yeux de l'un a l'autre de nous, sa
figure eclairee par le froid soleil du matin, elle avait l'air
plus charmante que jamais.

Jim etait aussi de cet avis, j'en suis sur, car il lacha son
poignet, et l'expression de durete de sa physionomie l'adoucit.

-- Allons, Edie, lequel sera-ce?

-- Sots gamins! s'ecria-t-elle, se chamailler ainsi! Cousin Jock,
vous savez combien j'ai d'affection pour vous.

-- Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft.

-- Mais je n'aime que Jim. Il n'y a personne que j'aime autant que
Jim.

Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa joue contre
le coeur de Jim.

-- Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus l'epaule
d'Edie.

Je voyais...

Je rentrai a West Inch, transforme en un tout autre homme.


V -- L'HOMME D'OUTRE-MER

Je n'etais point homme a rester assis et geignant pres d'une
cruche cassee.

Quand il n'y a pas moyen de la raccommoder, le role qui convient a
un homme c'est de n'en plus parler.

Pendant des semaines j'eus le coeur endolori, et j'avoue qu'il
l'est encore un peu, quand j'y pense, apres tant d'annees et un
heureux mariage. Mais je me donnai l'air de prendre bravement la
chose, et avant tout, je tins la promesse que j'avais faite le
jour de la promenade sur la cote.

Je fus pour elle un frere, rien de plus.

Pourtant il m'arriva plus d'une fois de me sentir dans la
necessite de tirer durement sur le mors.

Meme alors elle tournait autour de moi, avec ses facons calines,
ses histoires que Jim etait bien rude avec elle, et combien elle
avait ete heureuse au temps ou j'etais bien dispose pour elle.

Il lui fallait parler ainsi: elle avait cela dans le sang, et ne
pouvait agir autrement.

Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle, etaient fort
heureux.

Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu des qu'il
serait recu docteur.

Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine a West Inch
avec nous.

Mes parents en etaient contents et je faisais de mon mieux pour
etre content de mon cote.

Il y eut peut-etre un peu de froideur entre lui et moi dans les
commencements.

Ce n'etait plus de lui a moi cette vieille amitie de camarades
d'ecole. Mais plus tard, quand la douleur fut passee, il me semble
qu'il avait agi avec franchise, et que je n'avais pas de juste
motif pour me plaindre de lui.

Nous etions donc restes amis, jusqu'a un certain point.

Il avait oublie toute sa colere contre elle. Il eut baise
l'empreinte laissee par ses souliers dans la boue.

Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de longues promenades.
C'est de l'une de ces courses que je me propose de vous parler.

Nous avions depasse Brampton House et contourne le bouquet de pins
qui abrite contre le vent de mer la maison du Major Elliott.

On etait alors au printemps.

La saison etait en avance, de sorte qu'a la fin d'avril les arbres
etaient deja bien en feuilles.

Il faisait aussi chaud qu'en un jour d'ete.

Aussi fumes-nous extremement surpris de voir un immense brasier
grondant sur la pelouse qui s'etendait devant la porte du Major.

Il y avait la la moitie d'un pin, et les flammes jaillissaient
jusqu'a la hauteur des fenetres de la chambre a coucher.

Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous fumes bien
autrement stupefaits de voir le major sortir, un grand pot d'un
quart a la main, suivi de sa soeur, vieille dame qui dirigeait son
menage, de deux des bonnes, et toute la troupe gambader autour du
feu.

C'etait un homme tres doux, tranquille, comme on le savait dans
tout le pays, et voila qu'il se prenait le role du vieux Nick a la
danse du Sabbat, qu'il tournait en clopinant et brandissant sa
pinte au-dessus de sa tete.

Nous arrivames au pas de course.

Il n'en mit que plus d'entrain a l'agiter, quand il nous vit
approcher.

-- La paix! braillait-il! Hourra! mes enfants, la paix!

A ces mots, nous nous mimes aussi a danser et chanter, car depuis
si longtemps, que nous en avions perdu le souvenir, on ne parlait
que de guerre.

On etait excede; l'ombre avait plane si longtemps au-dessus de
nous, que nous etions tout etonnes de sentir qu'elle avait
disparu.

Vraiment c'etait un peu trop fort a croire, mais le major dissipa
nos doutes par son dedain.

-- Mais oui, mais oui, c'est vrai, s'ecria-t-il en s'arretant, et
appuyant la main sur son cote. Les Allies ont occupe Paris. Boney
a jete le manche apres la cognee, et tous ses hommes jurent
fidelite a Louis XVIII.

-- Et l'Empereur? demandai je, est-ce qu'on l'epargnera?

-- Il est question de l'envoyer a l'ile d'Elbe, ou il sera hors
d'etat de nuire. Mais ses officiers! Il en est qui ne s'en
tireront pas a aussi bon compte. Il a ete commis pendant ces
derniers vingt ans des actes qui n'ont point ete oublies, et il y
a encore quelques vieux comptes a regler. Mais c'est la Paix! la
Paix.

Et il se remit a ses gambades, le pot en main, autour de son feu
de joie.

Nous passames quelques instants avec le major.

Puis nous descendimes, Jim et moi, vers la plage, en causant de
cette grande nouvelle et de ce qui s'en suivrait.

Il savait peu de choses.

Moi je ne savais presque rien; mais nous ajustames tout cela, nous
dimes que les prix de toutes choses baisseraient, que nos braves
gaillards reviendraient au pays, que les navires iraient ou ils
voudraient en securite, que nous demolirions tous les signaux de
feu etablis sur la cote, car desormais nul ennemi n'etait a
craindre.

Tout en causant, nous nous promenions sur le sable blanc et ferme,
et nous regardions l'antique Mer du Nord.

Et Jim, qui allait a grands pas pres de moi, si plein de sante et
d'ardeur, il ne se doutait guere qu'a ce moment meme il avait
atteint le point culminant de son existence, et que desormais il
ne cesserait de descendre la pente.

Il flottait sur la mer une legere buee, car les premieres heures
de la matinee avaient ete tres brumeuses et le soleil n'avait pas
tout dissipe.

Comme nos regards se portaient vers la mer, nous vimes tout a coup
emerger du brouillard la voile d'un petit bateau, qui arrivait du
cote de la terre en se balancant.

Un seul homme etait assis a la manoeuvre, et le bateau louvoyait
comme si l'homme avait de la peine a se decider pour atterrir sur
la plage ou s'eloigner.

A la fin, comme si notre presence lui eut fait prendre son parti,
il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa contra les
galets, juste a nos pieds.

Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et traina l'avant sur la
plage.

-- Grande Bretagne, je crois? dit-il en faisant promptement demi-
tour pour s'adresser a nous.

C'etait un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, mais
d'une maigreur excessive.

Il avait les yeux percants, tres rapproches, entre lesquels se
dressait un nez long et tranchant, au-dessus d'un buisson de
moustache brune aussi raide, aussi dure que celle d'un chat.

Il etait vetu fort convenablement, d'un costume brun a boutons de
cuivre, et chausse de grandes bottes que l'eau de mer avait
durcies et rendues fort rugueuses.

Il avait la figure et les mains d'un teint si fonce qu'on aurait
pu le prendre pour un Espagnol, mais quand il leva son chapeau
pour nous saluer, nous vimes que son front etait tres blanc et que
la nuance si foncee de son teint n'etait que superficielle.

Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris il y avait
un je ne sais quoi que je n'avais jamais vu jusqu'alors. La
question ainsi faite etait facile a comprendre, mais on eut dit
qu'il y avait derriere elle une menace, on eut dit qu'il comptait
sur la reponse comme sur une obligation et non comme sur une
faveur.

-- Grande Bretagne? demanda-t-il encore, en frappant vivement de
sa botte sur les galets.

-- Oui, dis-je, pendant que Jim eclatait de rire.

-- Angleterre? Ecosse?

-- Ecosse, mais c'est l'Angleterre de l'autre cote de ces arbres,
la-bas.

-- Bon, je sais ou je suis, maintenant! Je me suis trouve dans le
brouillard sans boussole pendant pres de trois jours, et je ne
m'attendais plus a revoir la terre.

Il parlait l'anglais tres couramment, mais de temps a autre avec
des tournures etranges de phrases

-- Alors d'ou venez-vous? demanda Jim.

-- J'etais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il brievement.
Quelle est cette ville, par la-bas?

-- C'est Berwick.

-- Ah! tres bien! Il faut que je reprenne des forces avant d'aller
plus loin.

Il se tourna vers le bateau, mais en faisant ce mouvement, il
vacilla fortement, et il serait tombe s'il n'avait pas saisi la
proue.

Il s'y assit, regarda autour de lui, la figure fort rouge, et les
yeux flambants comme ceux d'une bete sauvage.

-- _Voltigeurs de la garde_! cria-t-il d'une voix qui avait la
sonorite d'un coup de clairon, puis de nouveau... Voltigeurs de la
garde!

Il agita son chapeau au-dessus de sa tete, et brusquement, la tete
en avant, il s'abattit, tout recroqueville, en un tas brun, sur le
sable.

Jim Horscroft et moi, nous restions la stupefaits a nous regarder.

L'arrivee de cet homme avait ete si etrange, ainsi que ses
questions, et ce brusque incident!

Nous le primes chacun par une epaule et l'etendimes sur le dos.

Il etait ainsi allonge, avec son nez proeminent, sa moustache de
chat, mais les levres exsangues, la respiration si faible, qu'elle
eut a peine agite une plume.

-- Il se meurt, Jim, m'ecriai je.

-- Oui, il meurt de faim et de soif; il n'y a pas une miette de
pain dans le bateau. Peut-etre y a-t-il quelque chose dans le sac?

Il s'elanca et rapporta un sac noir en cuir.

Avec un grand manteau bleu, c'etait les seuls objets qui se
trouvassent dans le bateau.

Le sac etait ferme, mais Jim l'ouvra en un instant; il etait a
moitie plein de pieces d'or. Ni lui ni moi nous n'en avions jamais
vu autant, non, pas meme la dixieme partie.

Il devait y en avoir des centaines; c'etaient des souverains
anglais tout brillants, tout neuf.

A vrai dire, cette vue nous avait si fortement interesses que nous
ne songions plus du tout a leur possesseur jusqu'au moment ou il
nous rappela pres de lui par une plainte.

Il avait les levres plus bleues que jamais. Sa machoire inferieure
retombait, ce qui me permit de voir sa bouche ouverte et ses
rangees de dents blanches comme les dents de loup.

-- Mon dieu! il passe! cria Jim. Par ici, Jock, courez au
ruisseau, et rapportez de l'eau dans votre chapeau. Vite, l'ami,
ou il est perdu. En attendant, je defais ses vetements.

Je partis en courant, et je revins au bout d'une minute,
rapportant autant d'eau qu'il pouvait en tenir dans mon Glengarry.

Jim avait deboutonne l'habit et la chemise de l'homme.

Nous repandimes de l'eau sur lui et nous en fimes penetrer
quelques gouttes entre les levres.

Cela produisit un bon effet, car apres deux ou trois fortes
inspirations, il se mit sur son seant et se frotta lentement les
yeux, comme un homme qui sort d'un sommeil profond.

Mais, a ce moment-la, ce n'etait point sa figure que Jim et moi
nous considerions; c'etait sa poitrine decouverte.

On y voyait deux enfoncements profonds et rouges, l'un juste au-
dessous de la clavicule et l'autre a peu pres au milieu du cote
droit.

La peau de son corps etait extremement blanche jusqu'a la ligne
brune du cou. Aussi les trous fronces et rouges n'en
apparaissaient-ils que plus nettement sur la teinte generale.

D'en haut je pus voir qu'il y avait une depression correspondante
dans la dos a un endroit, mais qu'il n'y en avait point pour
l'autre.

Si depourvu d'experience que je fusse, je pouvais dire ce que cela
signifiait.

Deux balles avaient penetre dans sa poitrine. L'une d'elles
l'avait traversee; l'autre y etait restee.

Mais il se mit debout brusquement, tout en chancelant, et rabattit
sa chemise d'un air soupconneux.

-- Qu'est-ce que j'ai fait? dit-il. Ai-je perdu la tete? Ne faites
pas attention a ce que j'ai pu dire. Est-ce que j'ai crie?

-- Vous avez crie au moment meme ou vous etes tombe.

-- Qu'est-ce que j'ai crie?

Je le lui repetai, quoique ce fussent des mots a peu pres
depourvus de toute signification pour moi.

Il nous regarda fixement l'un apres l'autre, puis haussa les
epaules:

-- Ca fait partie d'une chanson, dit-il. Bon! Je me pose cette
question: que vais-je faire a present? Je ne me serais pas cru si
faible. Ou etes-vous alles prendre cette eau?

Je lui montrai le ruisseau, vers lequel il se dirigea d'un pas
incertain.

La il s'etendit sur le ventre et se mit a boire, si longtemps que
je crus qu'il n'en finirait pas.

Son long cou plisse se tendait comme celui d'un cheval, et il
faisait a chaque gorgee un fort bruit de lapement avec ses levres.

Enfin, il se leva en poussant un grand soupir, et essuya sa
moustache avec sa manche.

-- Cela va mieux, dit-il. Avez-vous quelque chose a manger?

J'avais mis dans ma poche, avant de partir, deux morceaux de
galette. Il se les fourra dans la bouche et il les avala.

Puis, il sortit les epaules, fit bomber sa poitrine, et se caressa
les cotes de la paume de sa main.

-- Je suis sur que je vous dois beaucoup, dit-il. Vous avez ete
tres bons pour un inconnu. Mais je vois que vous avez eu
l'occasion d'ouvrir ma sacoche.

-- Nous comptions y trouver du vin ou de l'eau-de-vie, quand vous
avez perdu connaissance.

-- Ah! je n'ai pas grand-chose la dedans, tout au plus... comment
dites-vous cela?... quelques economies. Ce n'est pas une grosse
somme, mais il faudra que j'en vive tranquillement jusqu'a ce que
je trouve quelque chose a faire. D'ailleurs il me semble qu'on
pourrait vivre ici assez tranquillement. Il m'aurait ete
impossible de tomber sur un pays plus paisible, ou il n'y a peut-
etre pas l'ombre d'un _gendarme_ a cette distance de la ville.

-- Vous ne nous avez pas encore dit qui vous etes, d'ou vous
venez, ni ce que vous avez ete, dit Jim d'un ton rebarbatif.

L'etranger le toisa des pieds a la tete, d'un air connaisseur.

-- Ma parole, dit-il, mais vous feriez un grenadier pour une
compagnie de flanc. Quant aux questions que vous me faites,
j'aurais le droit de m'en facher, s'il s'agissait de tout autre
que vous, mais vous avez le droit d'etre renseigne, apres m'avoir
traite avec tant de courtoises. Je me nomme Bonaventure de Lapp.
Je suis soldat et voyageur de profession, et je viens de
Dunkerque; ainsi que vous pouvez le voir en grosses lettres sur le
bateau.

-- Je croyais que vous aviez fait naufrage, dis-je.

Mais il me lanca ce regard direct qui decele l'honnete homme.

-- C'est vrai, mais le navire etait de Dunkerque, et ce bateau est
une de ses chaloupes. L'equipage est parti sur le grand canot, et
le navire a coule si rapidement que je n'ai eu le temps de rien
embarquer. C'etait lundi.

-- Et nous voici au jeudi! Vous etes reste trois jours sans
aliments ni boissons?

-- C'est trop long, dit-il. Deja je me suis trouve en pareille
situation, mais jamais si longtemps que cela. Eh bien, je vais
laisser mon bateau ici et aller voir si je peux trouver un
logement dans quelqu'une de ces maisonnettes grises, sur la pente
de la cote. Qu'est-ce que ce grand feu qui flambe par la-bas?

-- C'est chez un de nos voisins qui a servi contre les Francais:
Il se rejouit parce que la paix a ete conclue.

-- Ah! vous avez un voisin qui a servi! J'en suis content, car de
mon cote j'ai fait un peu la guerre ici et la.

Il n'avait point l'air content, car il avait fronce ses sourcils
tres bas sur ses yeux percants.

-- Vous etes Francais, n'est-ce pas? demandai-je pendant que nous
descendions ensemble.

Il tenait a la main sa sacoche noire et avait jete sur son epaule
son grand manteau bleu.

-- Ah! je suis Alsacien, dit-il, et vous savez que les Alsaciens
sont plus Allemands que Francais. Pour moi, j'ai ete dans tant de
pays que je me trouve chez moi n'importe ou. J'ai ete grand
voyageur. Et ou pensez-vous que je pourrais trouver un logement?

Il me serait bien difficile de dire, maintenant, en jetant les
yeux par-dessus ce grand intervalle de trente-cinq ans qui s'est
ecoule depuis lors, quelle impression avait faite sur moi ce
singulier personnage.

Il m'avait inspire, je crois, de la defiance, et pourtant il
exercait sur moi de la fascination.

Il y avait, en effet, dans son port, dans son air, dans toutes ses
facons de s'exprimer, je ne sais quoi qui differait entierement de
tout ce que j'avais vu jusqu'alors.

Jim Horscroft etait un bel homme, et le Major Elliott un homme
brave, mais il manquait a tous deux quelque chose que possedait
cet inconnu: c'etait ce coup d'oeil alerte et vif, cet eclat des
yeux, cette distinction indefinissable a decrire.

Puis, nous l'avions sauve alors qu'il gisait, respirant a peine,
sur les galets, et on a toujours le coeur tendre envers un homme a
qui l'on a rendu service.

-- Si vous voulez venir avec moi, dis-je, je suis a peu pres sur
de vous trouver un lit pour une nuit ou deux. Pendant ce temps-la,
vous serez mieux en mesure de faire vos arrangements.

Il ota son chapeau et s'inclina avec toute la grace imaginable.
Mais Jim Horscroft me tira par la manche, et m'entraina a l'ecart.

-- Vous etes fou, Jock, me dit-il tout bas. Cet individu n'est
qu'un aventurier ordinaire. Qu'est-ce qui vous prend de vouloir
vous meler de ses affaires?

Mais j'etais l'etre le plus obstine qu'ait jamais chausse une
paire de bottes, et la plus sure facon de me faire aller en avant,
c'etait de me tirer en arriere.

-- C'est un etranger, dis-je, et notre devoir est de veiller sur
lui, dis-je.

-- Vous en serez fache, dit-il.

-- Cela se peut.

-- Si cela ne vous fait rien, au moins vous pourriez penser a
votre cousine Edie.

-- Edie est parfaitement capable de se garder elle-meme.

-- Eh bien alors, que le diable vous emporte, et faites comme il
vous plaira! s'ecria-t-il en un de ses brusques acces de colere.

Et sans ajouter un mot, pour prendre conge de l'un ou de l'autre
de nous, il fit demi-tour, et partit par le sentier qui montait du
cote de la maison de son pere.

Bonaventure de Lapp me regarda en souriant, pendant que nous
descendions ensemble.

-- Je crois bien que je ne lui ai guere plu, dit-il. Je vois tres
bien qu'il vous a cherche querelle parce que vous m'emmenez chez
vous. Qu'est-ce qu'il pense de moi? Est-ce qu'il se figure par
hasard que j'ai vole l'or que j'ai dans ma sacoche, ou bien,
qu'est-ce qu'il craint?

-- Peuh! dis-je, je n'en sais rien et cela m'est egal. Pas un
etranger ne passera notre porte sans avoir du pain et un lit.


VI -- UN AIGLE SANS ASILE

Mon pere me parut etre presque de l'avis de Jim Horscroft, car il
ne montra pas un empressement extreme a l'egard de ce nouvel hote;
il le toisa du haut en bas d'un air tres interrogateur.

Il lui servit cependant une assiette de harengs au vinaigre, et je
remarquai qu'il lui jeta un regard encore plus de travers en
voyant mon compagnon en manger neuf. Notre ration se reduisait
toujours a deux. Lorsque Bonaventure de Lapp eut fini, ses yeux se
fermerent d'eux-memes, car je crois bien que pendant ces trois
jours, il n'avait pas plus dormi qu'il n'avait mange.

C'etait une bien pauvre chambre que celle ou je le conduisis, mais
il se jeta sur le lit, s'enveloppa de son grand manteau et
s'endormit aussitot.

Il avait un ronflement puissant et sonore, et comme ma chambre
etait contigue a la sienne, j'eus lieu de me rappeler que nous
avions un hote sous notre toit.

Le lendemain matin, quand je descendis, je m'apercus qu'il m'avait
devance, car il etait assis en face de mon pere a la table de
l'embrasure de la fenetre, dans la cuisine, leurs tetes se
touchant presque, et il y avait entre eux un petit rouleau de
pieces d'or.

A mon entree, mon pere leva sur moi des yeux ou je vis un eclair
d'avidite que je n'y avais jamais remarque jusqu'alors.

Il empoigna l'argent d'un mouvement d'avare, et l'empocha
aussitot.

-- Tres bien, monsieur, la chambre est a vous, et vous paierez
toujours d'avance le trois du mois.

-- Ah! voici mon premier ami, s'ecria de Lapp en me tendant la
main et m'adressant un sourire assez bienveillant, sans doute,
mais ou il y avait cette nuance d'air protecteur qu'on a quand on
sourit a son chien.

" Me voila tout a fait remis a present, grace a mon excellent
souper et au repos d'une bonne nuit, reprit-il. Ah! c'est la faim
qui ote a l'homme toute energie. Cela d'abord, le froid ensuite.

-- Oui, c'est vrai, dit mon pere, je me suis trouve sur la lande
dans une tempete de neige pendant trente-six heures, et je sais ce
que c'est.

-- J'ai vu jadis mourir de faim trois mille hommes, dit de Lapp en
approchant ses mains du feu. De jour en jour ils maigrissaient et
devenaient plus semblables a des singes, et ils venaient presque
sur les bords des pontons ou nous les gardions; ils hurlaient de
rage et de douleur.

" Les premiers jours, leurs hurlements s'entendaient dans toute la
ville, mais au bout d'une semaine, nos sentinelles de la rive les
entendaient a peine, tant ils s'etaient affaiblis.

-- Et ils moururent? m'ecriai-je.

-- Ils resisterent pendant tres longtemps. C'etaient des
grenadiers autrichiens du corps de Starowitz, de grands beaux
hommes, aussi gros que votre ami d'hier. Mais quand la ville se
rendit, il n'en restait plus que quatre cent, et un homme pouvait
en soulever trois a la fois, comme si c'etaient de petits singes.
Cela faisait pitie. Ah! mon ami, voudrez-vous me presenter a
Madame et a Mademoiselle?

C'etaient ma mere et Edie, qui venaient d'entrer dans la cuisine.

Il ne les avait pas vues la veille, mais cette fois-ci, j'eus
toutes les peines du monde a garder mon serieux, car au lieu de
leur faire, en guise de salut, un simple signe de tete a la mode
ecossaise, il courba son dos comme une truite qui va sauter, il
avanca le pied par une glissade et mit la main sur son coeur de
l'air le plus drole.

Ma mere ouvrait de grands yeux, croyant qu'il se moquait d'elle,
mais Edie se montra aussitot enchantee.

On eut dit que c'etait un jeu pour elle, et elle se mit a faire
une reverence, mais une reverence si profonde, que je la crus un
instant sur le point de tomber et de s'asseoir bel et bien au
milieu de la cuisine.

Mais non, elle se redressa aussi legerement qu'un rembourrage qui
fait ressort.

Nous approchames tous nos chaises et l'on fit honneur aux galettes
servies avec le lait et la bouillie.

Il avait une merveilleuse maniere de se conduire avec les femmes,
ce gaillard-la.

Si moi, ou bien Jim Horscroft, nous avions fait comme lui, nous
aurions eu l'air de faire les imbeciles, et les filles nous
auraient eclate de rire au nez, mais pour lui, cela allait si bien
avec son genre de physionomie et de langage qu'on en venait enfin
a trouver cela tout naturel.

En effet, quand il s'adressait a ma mere, ou a la cousine Edie --
et pour cela il ne se faisait jamais prier -- il ne le faisait
jamais sans s'etre incline, sans prendre un air a faire croire
qu'elles lui faisaient grand honneur rien qu'en ecoutant ce qu'il
avait a dire; et lorsqu'elles repondaient, on eut cru, a voir sa
physionomie, que leurs paroles etaient precieuses et dignes d'etre
conservees a tout jamais.

Et pourtant, meme quand il s'abaissait devant les femmes, il
gardait toujours au fond des yeux je ne sais quoi de fier comme
pour donner a entendre que c'etait pour elles seules qu'il se
faisait aussi doux, mais qu'a l'occasion, il savait faire preuve
d'assez de raideur.

Pour ma mere, c'etait merveille de voir combien elle s'adoucit a
son egard. En une demi-heure, elle le mit au fait de toutes nos
affaires, lui parla de son oncle a elle, qui etait chirurgien a
Carlisle, et le plus grand personnage de la famille, de son cote.

Elle lui raconta la mort de mon frere Rob, evenement que je ne
l'avais jamais entendu dire a ame qui vive -- et alors on eut cru
que de Lapp allait verser des larmes a cette occasion -- lui qui
venait justement de nous dire, qu'il avait vu trois mille hommes
mourir de faim.

Quant a Edie, elle ne causait pas beaucoup, mais elle lancait
incessamment de petits coups d'oeil a notre hote, et une fois ou
deux, il la regarda tres fixement.

Apres le dejeuner, quand il fut rentre dans sa chambre, mon pere
tira de sa poche huit pieces d'or d'une guinee et les etala sur la
table.

-- Qu'est-ce que vous dites de cela, Marthe? fit-il.

-- Eh bien, c'est que vous aurez vendu deux beliers noirs, voila
tout.

-- Non, c'est un mois de paiement pour la nourriture et le
logement de l'ami de Jock, et il en rentrera autant toutes les
quatre semaines.

Mais, en entendant cela, ma mere hocha la tete.

-- Deux livres par semaine, c'est beaucoup trop, dit-elle, et ce
n'est pas alors que le pauvre gentleman est dans le malheur que
nous devons lui faire payer ce prix pour un peu de nourriture.

-- Ta! ta! s'ecria mon pere, il peut tres bien le faire sans se
gener. Il a une sacoche pleine d'or. En outre, c'est le prix qu'il
a offert lui-meme.

-- Cet argent-la ne portera pas bonheur, dit-elle.

-- Eh! Eh! ma femme, vous aurait-il mis la tete a l'envers avec
ses facons d'etranger?

-- Oui, il serait bon que les maris ecossais eussent quelque peu
de ses manieres prevenantes, dit-elle.

C'etait la premiere fois de ma vie que je l'entendis riposter a
mon pere.

De Lapp ne tarda pas a descendre et me demanda si je voulais
sortir avec lui.

Lorsque nous fumes au soleil, il tira de sa poche une petite croix
faite en pierres rouges, la chose la plus charmante que j'eusse
encore vue.

-- Ce sont des rubis, dit-il, et j'ai eu cela a Tolede, en
Espagne. Il y en avait deux mais j'ai donne l'autre a une jeune
fille de Lithuanie. Je vous prie d'accepter celle-ci en souvenir
de la grande bonte que vous avez eue hier pour moi. Vous en ferez
faire une epingle de cravate.

Je ne pus faire autrement que de le remercier de ce present, qui
valait plus que tout ce que j'avais possede en ma vie.

-- Je pars pour aller compter les agneaux sur le paturage d'en
haut, lui dis-je. Peut-etre vous plairait-il de venir avec moi et
de voir un peu le pays.

Il eut un instant d'hesitation, puis il secoua la tete.

-- J'ai, dit-il, quelques lettres a ecrire le plus tot possible.
Je compte passer la matinee chez moi pour m'acquitter de cette
tache.

Pendant toute la matinee, j'allai et je vins sur les hauteurs; et,
comme vous le croirez sans peine, je n'eus l'esprit occupe que de
cet etranger que le hasard avait jete a notre porte.

Ou avait-il appris ces manieres, cet air de commandement, cet
eclat hautain et menacant du regard?

Et ces aventures, auxquelles il faisait allusion d'un air si
detache, quelle etonnante existence que celle ou elles avaient
trouve place?

Il avait ete bon pour nous, il avait use d'un langage plein
d'amabilites et malgre tout je n'arrivais pas a chasser
entierement la defiance que j'avais eprouvee a son egard.

Peut-etre, apres tout, Jim Horscroft avait-il raison, peut-etre
avais je eu tort de l'introduire a West Inch.

Quand je rentrai, il avait l'air d'etre ne et d'avoir vecu dans la
ferme.

Il etait assis dans ce vaste fauteuil aux bras de bois qui occupe
le coin de la cheminee, et il avait le chat noir sur ses genoux.

Il tenait les bras etendus, et d'une main a l'autre allait un
echeveau de laine a tricoter dont ma mere faisait un peloton.

La cousine Edie etait assise tout pres et, en voyant ses yeux, je
m'apercus qu'elle avait pleure.

-- Eh bien, Edie, lui dis-je, qu'est-ce qui vous chagrine?

-- Ah! Mademoiselle a le coeur tendre, comme toutes les vraies et
honnetes femmes, dit-il. Je n'aurais pas cru que la chose put
l'emouvoir a ce point. Autrement, je n'en aurais point parle. Je
contais les souffrances de quelques troupes qui avaient a
traverser pendant l'hiver les montagnes de la Guadarama, et dont
je sais quelque chose. Il est bien etrange de voir le vent
emporter des hommes par-dessus le bord des precipices, mais le sol
etait bien glissant, et il n'y avait rien a quoi ils pussent se
retenir. Les compagnies entrecroiserent leurs bras, et cela alla
mieux de cette facon, mais la main d'un artilleur resta dans la
mienne, comme je la prenais. Elle etait gangrenee par le froid
depuis trois jours.

Je restais a ecouter bouche beante.

" Et les vieux grenadiers, eux aussi, comme ils n'avaient plus
leur ardeur d'autrefois, ils avaient peine a resister. Et
pourtant, s'ils restaient en arriere, les paysans les prenaient,
les clouaient a la porte de leurs granges, les pieds en haut, et
allumaient du feu sous leur tete. C'etait pitie de voir ainsi
perir ces braves vieux soldats. Aussi quand ils ne pouvaient plus
avancer, c'etait interessant de voir comment ils s'y prenaient:
ils s'arretaient, faisaient leur priere, assis sur une vieille
selle, ou sur leur havresac, otaient leurs bottes et leurs bas et
appuyaient leur menton sur le bout de leur fusil. Puis ils
mettaient leur gros orteil sur la detente, et _pouf_! c'etait
fini: plus de marches pour ces beaux vieux grenadiers. Oh! l'on a
eu une rude besogne par la-bas sur ces montagnes de Guadarama.

-- Et quelle armee, etait-ce? demandai-je.

-- Oh! j'ai ete dans tant d'armees que je m'y embrouille
quelquefois. Oui, j'ai beaucoup vu la guerre. A propos, j'ai vu
vos Ecossais se battre, et ils font de rudes fantassins, mais je
croyais d'apres cela que tout le monde ici portait des ... comment
appelez-vous cela... des jupons?

-- Ce sont des Kilts et cela ne se porte que dans les Highlands.

-- Ah! dans les montagnes. Mais voici la-bas, dehors, un homme.
Peut-etre est-ce celui qui se chargerait de porter mes lettres a
la poste, a ce qu'a dit votre pere.

-- Oui, c'est le garcon du fermier Whitehead. Voulez-vous que je
les lui donne?

-- Oui, il en prendrait plus de soin s'il les recevait de votre
main.

Il les tira de sa poche et me les remit.

Je sortis aussitot avec ces lettres et chemin faisant mes regards
tomberent sur l'adresse que portait l'une d'elles.

Il y avait en tres grosse et tres belle ecriture:

" A sa Majeste

" Le roi de Suede

" Stockholm "

Je ne savais pas beaucoup de francais, assez toutefois pour
comprendre cela.

Quel etait donc cette sorte d'aigle qui etait venu se poser dans
notre humble petit nid?


VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR

Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j'en suis tres certain, un
ennui pour vous, si j'entreprenais de vous raconter le menu de
notre existence depuis le jour ou cet homme vint sous notre toit,
ou de quelle facon il en vint a gagner peu a peu notre affection a
tous.

Avec les femmes, ce ne fut pas une tache bien longue, mais il ne
tarda pas a degeler mon pere lui-meme, chose qui n'etait pas des
plus aisees.

Il avait meme fait la conquete de Jim Horscroft aussi bien que la
mienne.

A vrai dire, nous n'etions guere, a cote de lui, que deux grands
enfants, car il etait alle partout, il avait tout vu, et quand il
avait passe une soiree a jaser, en son anglais boiteux, il nous
avait emportes bien loin de notre simple cuisine, de notre
maisonnette rustique pour nous jeter au milieu des cours, des
camps, des champs de bataille, de toutes les merveilles du monde.

Horscroft avait d'abord ete assez maussade avec lui, mais de Lapp,
par son tact, par l'aisance de ses manieres, l'avait bientot
seduit, avait entierement conquis son coeur, si bien que voila Jim
assis, tenant dans sa main, la main de la cousine Edie, et tous
deux perdus dans l'interet qu'ils prenaient a ecouter tous les
recits qu'il nous faisait.

Je ne vais pas vous conter tout cela, mais aujourd'hui encore,
apres un si long intervalle, je pourrais vous dire comment, d'une
semaine, d'un mois a l'autre, par telle ou telle parole, telle ou
telle action, il arriva a nous rendre tels qu'il voulait.

Un de ses premiers actes fut de donner a mon pere le canot dans
lequel il etait venu, en ne se reservant que le droit de le
reprendre s'il venait a en avoir besoin.

Les harengs vinrent fort pres de la cote cette annee-la, et avant
sa mort mon oncle nous avait donne un bel assortiment de filets,
de sorte que ce present nous rapporta bon nombre de livres.

Quelquefois, de Lapp s'y embarquait seul, et je l'ai vu pendant
tout un ete ramant lentement, s'arretant tous les cinq ou six
coups de rame, pour jeter une pierre attachee au bout d'une corde.

Je ne compris rien a sa conduite jusqu'au jour ou il me l'expliqua
de son propre gre.

-- J'aime a etudier tout ce qui a du rapport aux choses de la
guerre, dit-il, et je n'en laisse jamais echapper une occasion. Je
me demandais s'il serait difficile a un commandant de corps
d'armee d'operer un debarquement ici.

-- Si le vent ne venait pas de l'Est, dis-je.

-- Oui, s'est bien cela, si le vent ne venait pas de l'Est. Avez-
vous pris des sondages ici?

-- Non.

-- Votre ligne de vaisseaux de guerre serait forcee de se tenir au
large, mais il y a ici assez d'eau pour qu'une fregate de quarante
canons puisse approcher jusqu'a portee de fusil. Bondez vos canots
de tirailleurs, deployez-les derriere ces dunes de sable, puis
soutenez-les en en lancant encore d'autres, lancez des fregates
une pluie de mitraille par-dessus leurs tetes. Cela pourrait se
faire! Cela pourrait se faire.

Ses moustaches raides comme celles d'un chat se herisserent plus
que jamais, et je pus voir a l'eclat de son regard qu'il etait
emporte par ses reves.

-- Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage, dis-je avec
indignation.

-- Ta! Ta! Ta! s'ecria-t-il, naturellement pour une bataille, il
faut etre deux. Voyons maintenant, raisonnons la chose. Combien
d'hommes pouvez-vous mettre en ligne? Dirons-nous vingt mille,
trente mille? Quelques regiments de bonnes troupes, le reste!
Peuh! Des conscrits, des bourgeois armes. Comment appelez-vous ca?
Des volontaires?

-- Des gens courageux, criai je.

-- Oh oui, tres braves, mais des imbeciles. Ah! mon Dieu! on ne
saurait dire a quel point ils seraient imbeciles. Non pas eux
seulement, mais toutes les jeunes troupes. Elles ont tellement
peur d'avoir peur, qu'elles ne prendraient aucune precaution. Ah!
j'ai vu cela. En Espagne, j'ai vu un bataillon de conscrits
attaquer une batterie de dix pieces: il fallait voir comme ils
avancaient bravement, si bien que de l'endroit, ou je me trouvais,
la montee avait l'air... comment appelez-vous cela en anglais?...
avait l'air d'une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de
conscrits, qu'etait-il devenu? Puis un autre bataillon de jeunes
troupes tenta l'assaut. Ils partirent au pas de course, criant,
hurlant, tous ensemble, mais que peuvent faire des cris contre une
decharge de mitraille? Aussi voila votre second bataillon etendu
sur la pente. Alors ce sont les chasseurs a pied de la garde, de
vieux soldats, a qui l'on dit de prendre la batterie: a les voir
marcher, ce n'etait guere captivant, pas de colonne, pas de cris,
personne de tue. Tout juste une ligne de tirailleurs dissemines,
avec des pelotons de soutien, mais au bout de dix minutes, les
batteries etait reduites au silence; et les artilleurs espagnols
tailles en pieces: La guerre, mon jeune ami, c'est une chose qui
s'apprend, tout comme l'elevage des moutons.

-- Peuh! dis-je, pour ne pas me taire devant un etranger; si nous
avions trente mille hommes sur la crete de cette hauteur la-bas,
vous en viendriez a etre fort heureux d'avoir vos bateaux derriere
vous.

-- Sur la crete de la hauteur? dit-il en promenant rapidement ses
regards sur la crete. Oui, si votre homme connaissait son affaire;
il aurait sa gauche appuyee a votre maison, son centre a
Corriemuir, et sa droite par la, vers la maison du docteur, avec
une forte ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa
cavalerie manoeuvrerait pour nous couper des que nous serions
deployes sur la plage. Mais qu'il nous laisse seulement nous
former, et nous saurons bientot ce que nous avons a faire. Voila
le point faible, c'est le defile ici: je le balaierais avec mes
canons. J'y engagerais ma cavalerie. Je pousserais l'infanterie en
avant en fortes colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l'air:
Eh Jock, vos volontaires, ou seraient-ils?

-- Sur les talons de votre dernier homme, dis-je.

Et nous partimes tous deux de cet eclat de rire cordial par lequel
finissaient d'ordinaire ces sortes de discussions.

Parfois, lorsqu'il parlait ainsi, je croyais qu'il plaisantait. En
d'autres moments, il n'etait pas aussi facile de l'admettre.

Je me souviens tres bien qu'un soir de cet ete-la, comme nous
etions assis a la cuisine, lui, mon pere, Jim, et moi, et que les
femmes etaient allees se coucher, il se mit a parler de l'Ecosse
et de ses rapports avec l'Angleterre.

-- Jadis vous aviez votre roi a vous, et vos lois se faisaient a
Edimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas pleins de rage, et de
desespoir, a la pensee que tout cela vient de Londres.

Jim ota sa pipe de sa bouche.

-- C'est nous qui avons impose notre roi a l'Angleterre, et si
quelqu'un devait enrager, ce seraient ceux de la-bas.

Evidemment l'etranger ignorait ce detail. Cela lui imposa silence
un instant.

-- Oui, mais vos lois sont faites la-bas, dit-il enfin, et
assurement ce n'est pas avantageux.

-- Non. Il serait bon qu'on remit un Parlement a Edimbourg, dit
mon pere, mais les moutons me donnent tant d'occupation que je
n'ai guere le loisir de penser a ces choses-la.

-- C'est aux beaux jeunes gens comme vous que revient le devoir
d'y penser, dit de Lapp. Quand un pays est opprime, ce sont ses
jeunes gens qui doivent le venger.

-- Oui, les Anglais en veulent trop pour eux, quelquefois, dit
Jim.

-- Eh bien, s'il y a beaucoup de gens qui partagent cette maniere
de voir, pourquoi n'en formerions-nous pas des bataillons, afin de
marcher sur Londres s'ecria de Lapp.

-- Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en riant, mais
qui nous conduirait?

Il se redressa, fit la reverence, en posant la main sur son coeur,
de sa bizarre facon.

-- Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s'ecria-t-il.

Puis nous voyant tous rire, il se mit a rire aussi, mais je suis
convaincu qu'il n'avait pas voulu plaisanter le moins du monde.

Je n'arrivai jamais a me faire quelque idee de son age, et Jim
Horscroft n'y reussit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l'air jeune,
parfois au contraire pour un jeune qui avait l'air vieillot.

Sa chevelure brune, raide, coupee court, n'avait nul besoin d'etre
coupee ras au sommet de la tete, ou elle se rarefiait pour finir
en une courbe polie.

Sa peau etait sillonnee de mille rides tres fines, qui
s'entrelacaient, formaient un reseau; elle etait, comme je l'ai
dit, toute recuite par le soleil. Mais il etait agile comme un
adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un
jour a parcourir la montagne ou a ramer sur la mer sans mouiller
un cheveu.

Tout bien considere, nous jugeames qu'il devait avoir quarante ou
quarante-cinq ans, bien qu'il fut malaise de comprendre comment il
avait pu voir tant de choses a une telle periode de la vie.

Mais un jour on se mit a parler d'age, et alors il nous fit une
surprise.

Je venais de dire que j'avais juste vingt ans et Jim qu'il en
avait vingt-sept.

-- Alors je suis le plus age de nous trois, dit de Lapp.

Nous partimes d'un eclat de rire, car, a notre compte, il aurait
parfaitement pu etre notre pere.

-- Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu
vingt-neuf ans en decembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre
quelle existence extraordinaire avait ete la sienne.

Il vit notre etonnement et s'en amusa.

-- J'ai vecu! j'ai vecu! s'ecria-t-il. J'ai employe mes jours et
mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une
compagnie dans une bataille ou cinq nations prenaient part. J'ai
fait palir un roi aux mots que je lui ai chuchotes a l'oreille,
alors que j'avais vingt ans. J'ai contribue a refaire un royaume
et a mettre un nouveau roi sur un grand trone l'annee meme ou je
suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vecu ma vie.

Ce fut la ce que j'appris de plus precis, d'apres ses dires, sur
son passe.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait a
hocher la tete ou a rire.

Dans de certains moments, nous pensions qu'il n'etait qu'un adroit
imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de
talents serait-il venu perdre son temps dans le comte de Berwick?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que
sa vie avait en effet un passe tres rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour tres
proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le meme
qui avait danse autour du feu de joie avec sa soeur et les deux
bonnes.

Il s'etait rendu a Londres pour quelque affaire relative a sa
pension et a son indemnite de blessure, et avec quelque espoir
qu'on lui trouverait un emploi, de sorte qu'il ne revint que vers
la fin de l'automne.

Des les premiers jours de son retour, il descendit pour nous
rendre visite, et alors ses yeux se porterent pour la premiere
fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille
stupefaction.

Il regarda fixement notre hote pendant une longue minute sans dire
seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la meme persistance, mais sans
que rien indiquat qu'il le reconnaissait.

-- Je ne sais qui vous etes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me
regardez comme si vous m'aviez deja vu.

-- En effet je vous ai vu, dit le major.

-- Jamais, que je sache.

-- Mais je le jure.

-- Ou donc, alors?

-- Au village d'Astorga, en 18...

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

-- Mon Dieu, s'ecria-t-il, quel hasard, et vous etes le
parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur.
Permettez-moi de vous dire un mot a l'oreille.

Il le prit a part, causa en francais avec lui, d'un air tres
serieux, pendant un quart d'heure, gesticulant des mains, donnant
des explications, pendant que le major hochait de temps a autre sa
vieille tete grisonnante.

A la fin, ils parurent s'etre mis d'accord pour quelque
convention, et j'entendis le major dire a plusieurs reprises:
_Parole d'honneur_, et ensuite _Fortune de la guerre_, mots que je
compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort
loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait
jamais aller a la meme familiarite de langage, dont nous usions
avec notre locataire, qu'il s'inclinait en lui adressant la
parole, et qu'il lui prodiguait les marques de respect.

Plus d'une fois je demandai au major ce qu'il savait a ce sujet,
Mais il se deroba toujours, et je ne pus rien tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet ete a la maison, mais vers la fin de
l'automne, il retourna a Edimbourg, pour les cours d'hiver, car il
se proposait de travailler assidument et d'obtenir son diplome au
printemps prochain, s'il pouvait, et il reviendrait passer la
Noel.

Il y eut donc une grande scene d'adieu entre lui la cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier des qu'il aurait le
droit d'exercer.

Je n'ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle
tendresse, et elle avait de son cote, quelque affection pour lui,
a sa maniere, et en effet, elle eut cherche en vain dans toute
l'Ecosse un plus bel homme que lui.

Cependant quand il etait question de mariage, elle faisait une
legere grimace en songeant que tous ses reves mirifiques
aboutiraient a n'etre que la femme d'un medecin de campagne. Mais
tout bien considere, elle n'avait de choix qu'entre Jim et moi, et
elle se decida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions
d'une classe tout a fait differente de la notre: donc il ne
comptait pas.

En ce temps-la, je ne fus jamais bien fixe sur ce point: Edie se
preoccupait-elle ou non de lui?

Quand Jim etait a la maison, ils ne faisaient guere attention l'un
et l'autre.

Apres son depart, ils se rencontrerent plus souvent, ce qui etait
assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps
d'Edie.

Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme si elle ne le
trouvait pas a son gre, et pourtant elle n'etait pas a son aise
lorsqu'il n'etait pas la le soir.

Edie, plus qu'aucun de nous, se plaisait a causer avec lui, a lui
faire mille questions.

Elle se faisait decrire par lui les costumes des reines, dire sur
quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des
epingles a cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles
portaient a leurs chapeaux, et je finissais par m'etonner qu'il
trouvat reponse a tout cela.

Et pourtant il avait toujours une reponse. Il jouait de la langue
avec tant de dexterite, de vivacite. Il montrait tant
d'empressement a l'amuser, que je me demandais comment il se
faisait qu'elle n'eut pas plus d'affection pour lui.

Bref, l'ete, l'automne et la plus grande partie de l'hiver se
passerent, nous etions encore tous tres heureux ensemble.

L'annee 1815 etait deja fortement entamee.

Le grand Empereur vivait toujours a l'ile d'Elbe, se rongeant le
coeur; tous les ambassadeurs, reunis a Vienne, continuaient a se
chamailler sur la facon de se partager la peau du lion, maintenant
qu'ils l'avaient reduit aux abois pour tout de bon.

Quant a nous, dans notre petit coin de l'Europe, nous etions tout
absorbes par nos menues et pacifiques occupations, le soin des
moutons, les voyages au marche de bestiaux de Berwick, et les
causeries du soir devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions guere que les actes de ces hauts et
puissants personnages pussent avoir une influence quelconque sur
nous.

Quant a la guerre, eh bien, n'etait-on pas tous d'accord pour
admettre que la grande ombre avait disparu pour toujours de dessus
nos tetes, et que si les Allies ne se prenaient pas de querelle
entre eux, il se passerait cinquante autres annees avant qu'il se
tirat en Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour tres net
dans ma memoire. Il survint, je crois, vers la fin de fevrier de
cette annee-la, et je vous le conterai avant d'aller plus loin.

Vous savez, j'en suis sur, comment sont faites les tours d'alarme
de la frontiere.

Ce sont des masses carrees, disseminees de distance en distance le
long de la ligne de partage et construites de facon a donner asile
et protection aux gens du pays contre les maraudeurs et les
bandits.

Lorsque Percy et ses hommes etaient partis pour les Marches, on
amenait une partie de leur betail dans la cour de la tour, on
fermait la grosse porte, et on allumait du feu dans les brasiers
places au sommet.

C'etait un signal auquel devaient repondre de meme les autres
tours d'alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les hauteurs de
Lammermuir et portaient les nouvelles jusqu'au Pentland, puis a
Edimbourg. Mais maintenant, comme on le pense bien, tous ces
antiques donjons etaient gondoles, croulants, et offraient aux
oiseaux sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J'ai recolte un bon nombre de beaux oeufs pour ma collection, dans
la tour d'alarme de Corriemuir.

Un jour, j'avais fait une longue marche pour aller porter un
message aux Armstrongs de Laidlaw, qui demeurent a deux milles en
deca d'Ayton.

Vers cinq heures, au moment meme ou le soleil allait se coucher,
je me trouvais sur le sentier de la lande, de facon a voir
exactement devant moi le pignon de West Inch, tandis que la
vieille tour d'alarme etait un peu a ma gauche.

Je considerais a loisir le donjon, qui faisait un effet fort
pittoresque pour le flot de lumiere rouge qui deversait sur lui
les rayons horizontaux du soleil, et la mer s'etendant au loin en
arriere.

Et comme je regardais avec attention, j'apercus soudain la figure
d'un homme qui se mouvait dans un des trous du mur.

Naturellement je m'arretai, etonne de cela, car que pouvait faire
un individu quelconque dans cet endroit, et a ce moment-la, car
l'epoque de la nidification n'etait pas encore venue.

C'etait si singulier que je me determinai a tirer l'affaire au
clair.

Donc, malgre ma fatigue, je tournai le dos a la maison et me
dirigeai d'un pas rapide vers la tour.

L'herbe monte jusqu'au bas meme du mur, et mes pieds ne firent que
peu de bruit jusqu'au moment ou j'arrivai a l'arc coulant ou se
trouvait jadis l'entree.

Je jetai un coup d'oeil furtif dans l'interieur.

C'etait Bonaventure de Lapp qui etait la, debout dans l'enceinte,
et qui regardait par ce meme trou ou j'avais vu sa figure.

Il etait tourne de profil par rapport a moi.

Evidemment il ne m'avait pas vu du tout, car il regardait de tous
ses yeux dans la direction de West Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les decombres de
l'entree. Il sursauta, fit demi tour et se trouva tourne vers moi.

Il n'etait pas de ceux a qui on peut faire perdre contenance, et
sa figure ne changea pas plus que s'il etait la depuis un an a
m'attendre. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux quelque
chose qui me disait qu'il aurait paye une somme assez ronde pour
me revoir prendre le sentier.

-- Hello! dis-je, qu'est-ce que vous faites ici?

-- Je pourrais vous faire la meme question, dit-il.

-- Je suis venu parce que j'ai vu votre figure a la fenetre.

-- Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien vous en
apercevoir, je m'interesse tres vraiment a tout ce qui a un
rapport quelconque avec la guerre, et naturellement les chateaux
sont de ce nombre. Vous m'excuserez un moment, mon cher Jock.

Puis s'avancant, il s'elanca soudain par l'ouverture du mur, de
maniere a n'etre plus sous mes yeux.

Mais ma curiosite etait beaucoup trop excitee pour l'excuser aussi
facilement.

Je me hatai de changer de place afin de voir ce qu'il faisait.

Il etait debout au dehors, et agitait la main avec une ardeur
febrile, comme pour faire un signal.

-- Qu'est-ce que vous faites? criai-je.

Et aussitot je sortis en courant, pour me placer pres de lui, et
chercher du regard sur la lande, a qui il faisait ce signal.

-- Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d'un ton irrite, je ne
croyais pas que vous iriez aussi loin. Un gentleman est libre
d'agir comme il l'entend, sans que vous veniez l'espionner. Si
nous devons rester amis, vous ne devez pas vous meler de mes
affaires.

-- Je n'aime pas ces facons mysterieuses, dis-je, et mon pere ne
les aimerait pas davantage.

-- Votre pere peut s'en expliquer lui-meme, et il n'y a la rien de
secret, dit-il d'un ton sec. C'est vous qui faites tout le secret
avec vos imaginations. Ta! Ta! Ta! ces sottises m'impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tete, il me tourna le dos
et d'un pas rapide se mit en route vers West Inch.

Je le suivis, et d'aussi mauvaise humeur que possible, car j'avais
le pressentiment de quelque mefait qui se tramait, et cependant,
je n'avais pas la moindre idee du monde de ce que cela pouvait
etre.

Et j'en revins s'en m'en apercevoir, a songer a tous les incidents
mysterieux de l'arrivee de est homme, et de son long sejour au
milieu de nous.

Mais qui donc pouvait-il attendre a la Tour d'alarme?

Ce personnage etait-il un espion, qui avait un collegue en
espionnage qui venait en cet endroit pour lui parler?

Mais cela etait absurde.

Que pouvait bien venir espionner dans le Comte de Berwick?

Et d'ailleurs le Major Elliott savait parfaitement a quoi s'en
tenir sur lui et ne lui eut pas temoigne autant de respect, s'il y
avait eu quelque chose de suspect.

J'en etais arrive a ce point-la, au cours de mes reflexions quand
je m'entendis saluer par une voix joyeuse. C'etait le major en
personne, qui descendait la cote venant de chez lui, tenant en
laisse son gros bulldog Bounder.

Ce chien etait un animal des plus dangereux, et il avait cause
maint accident aux environs, mais le major l'aimait beaucoup, et
ne sortait jamais sans lui, tout en le tenant a l'attache au moyen
d'une bonne et forte courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que j'attendais son
arrivee, il buta de sa jambe blessee par-dessus une branche de
genet; en reprenant son equilibre, il lacha la courroie et
aussitot voila ce maudit animal parti a fond de train de mon cote,
au bas de la cote.

Cela ne me plaisait guere, je vous en reponds, car je n'avais a ma
portee ni un baton, ni une pierre, et je savais cette bete
dangereuse.

Le major l'appelait de la-haut par des cris percant, mais je crois
que l'animal prenait ce rappel pour une excitation; car il n'en
courait que plus furieusement. Mais je connaissais son nom, et
j'esperais que cela me vaudrait peut-etre les egards dus a une
vieille connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil herisse, son nez
enfonce entre deux yeux rouges, je criai de toute la force de mes
poumons:

-- Bounder! Bounder!

Cela produisit son effet, car l'animal me depassa en grondant, et
partit par le sentier sur les traces de Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna a tout ce bruit et parut comprendre au
premier coup d'oeil de quoi il s'agissait; mais il continua a
marcher sans plus se presser.

J'etais terrifie pour lui, car le chien ne l'avait jamais vu.

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour ecarter de lui
l'animal. Mais je ne sais comment, quand il bondit et qu'il
apercut le jeu de doigts que faisait de Lapp derriere son dos avec
le pouce et l'index, sa furie tomba tout a coup, et nous le vimes
agitant son troncon de queue, et lui caressant le genou avec sa
patte.

-- C'est donc votre chien, major, dit-il a son maitre, qui
arrivait en boitant. Ah! c'est une belle bete, une belle, une
jolie creature.

Le major etait tout essouffle, car il avait fait le trajet presque
aussi vite que moi.

-- J'avais peur qu'il ne vous fit du mal, dit-il, tout haletant.

-- Ta! Ta! Ta! s'ecria de Lapp, c'est un joli animal, bien doux.
J'ai toujours aime les chiens. Mais je suis content de vous avoir
rencontre, major, car voici ce jeune gentleman, auquel je suis
redevable de beaucoup, et qui commencait a me prendre pour un
espion. N'est-ce pas vrai, Jock?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai pas un mot a
repondre. Je me contentai de rougir et de detourner les yeux, de
l'air gauche d'un campagnard que j'etais.

-- Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous allez lui dire,
j'en suis sur, que c'est chose absolument impossible.

-- Non, non, Jock. Certainement non! certainement non, s'ecria le
major.

-- Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous me rendez
justice. Et vous-meme? J'espere que votre genou va mieux, et qu'on
vous redonnera bientot votre regiment.

-- Je me porte assez bien, repondit le major, mais on ne me
donnera jamais d'emploi a moins qu'il n'y ait une guerre, et il
n'y aura plus de guerre de mon vivant.

-- Oh! vous croyez cela! dit de Lapp, avec un sourire. Eh bien,
nous verrons, nous verrons, mon ami.

Il ota son chapeau, puis faisant vivement demi-tour, il se dirigea
d'un bon pas du cote de West Inch.

Le major resta a le suivre des yeux, l'air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m'avait fait croire qu'il etait un
espion.

Quand je le lui eus dit, il ne repondit rien, hocha seulement la
tete, et il avait alors l'air d'un homme qui n'a pas l'esprit bien
tranquille.


VIII -- L'ARRIVEE DU CUTTER

Depuis le petit incident de la Tour d'alarme, mes sentiments a
l'egard de notre locataire n'etaient plus les memes.

J'avais toujours l'idee qu'il me cachait un secret, ou plutot
qu'il etait a lui seul un secret, attendu qu'il tenait toujours le
voile tendu sur son passe.

Et lorsqu'un hasard ecartait pour un instant un coin de ce voile,
c'etait toujours pour nous faire entrevoir, de l'autre cote,
quelque scene sanglante, violente, terrible.

L'aspect seul de son corps faisait peur.

Un jour que je me baignais avec lui, pendant l'ete, je vis qu'il
etait tout zebre de blessures. Sans compter sept ou huit
cicatrices ou estafilades, il avait les cotes, d'un cote, toutes
dejetees, toutes deformees. Un de ses mollets avait ete en partie
arrache.

Il rit de son air le plus gai en voyant mon etonnement.

-- Cosaques! Cosaques! dit il en promenant sa main sur ses
cicatrices. Les cotes ont ete brisees par un caisson d'artillerie.
C'est chose fort mauvaise quand des canons vous passent sur le
corps. Ah! quand c'est de la cavalerie, ce n'est rien. Un cheval,
si rapide que soit son allure, regarde toujours ou il pose le
pied. Il m'est passe sur le corps quinze cents cuirassiers et les
hussards russes de Grodno sans avoir eu grand mal. Mais les
canons, c'est tres mauvais.

-- Et le mollet? demandai-je.

-- Pouf! C'est seulement une morsure de loup, dit-il. Vous ne
croiriez jamais comment j'ai attrape cela. Vous saurez que mon
cheval et moi, nous avions ete atteints, lui tue, et moi les cotes
brisees par le caisson. Or il faisait un froid... un froid si
apre, si apre! Le sol dur comme du fer, et personne pour s'occuper
des blesses, de sorte qu'en gelant ils prenaient des attitudes qui
vous auraient fait rire. Moi aussi, je sentais, le gel m'envahir.
Aussi, que fis-je? Je pris mon sabre, et je fendis le ventre a mon
cheval mort. Je fis comme je pus. Je m'y taillai assez de place
pour y entrer, en laissant une petite ouverture pour respirer.
Sapristi, il faisait bien chaud la-dedans. Mais je n'avais pas
assez d'espace pour y tenir tout entier. Mes pieds et une partie
de mes jambes depassaient. Alors la nuit, pendant que je dormais,
des loups vinrent pour devorer le cheval, et ils m'entamerent
aussi quelque peu, comme vous pouvez le voir; mais apres cela je
veillai, pistolets en main, et ils n'en eurent pas davantage de
moi. C'est la que j'ai passe tres commodement dix jours.

-- Dix jours! m'ecriai je, et que mangiez -- vous?

-- Eh bien, je mangeais le cheval. Il fut pour moi ce que vous
appelez la table et le logement. Mais naturellement j'eus le bon
sens de manger les jambes et de ne pas toucher au corps. Il y
avait autour de moi un grand nombre de morts qui tous avaient leur
gourde a eau, de sorte que j'avais tout ce que je pouvais
souhaiter. Et le onzieme jour arriva une patrouille de cavalerie
legere. Alors tout alla bien.

Ce fut ainsi, par des causeries, engagees accidentellement, et qui
ne valent guere la peine d'etre rapportees separement, que la
lumiere se fit sur sa personne et son passe. Mais le jour devait
venir, ou nous saurions tout, et je vais essayer de vous raconter
comment cela se fit.

L'hiver avait ete fort triste, mais des le mois de mars se
montrerent les premiers indices du printemps, et pendant une
semaine de la fin de ce mois, nous eumes du soleil et des vents du
Sud.

Le 7, Jim Horscroft allait revenir d'Edimbourg, car bien que la
session se terminat le 1er, son examen devait lui prendre une
semaine.

Edie et moi, nous nous promenions sur la plage, le 6, et je ne
pouvais causer d'autre chose que de mon vieil ami, car, en somme,
il etait le seul ami de mon age que j'eusse en ce temps-la.

Edie etait tres peu portee a causer, ce qui etait chez elle chose
fort rare, mais elle ecoutait en souriant tout ce que je lui
disais.

-- Pauvre vieux Jim, fit-elle une ou deux fois a demi-voix, pauvre
vieux Jim!

-- Et s'il a ete recu, dis-je, eh bien, naturellement il fera
apposer sa plaque, et il aura son logis particulier, et nous
perdrons notre Edie.

Je faisais de mon mieux pour tourner la chose en plaisanterie et
la prendre a la legere, mais les mots me restaient encore dans la
gorge.

-- Pauvre vieux Jim! dit-elle encore.

Et en prononcant ces mots, elle avait des larmes dans les yeux.

-- Ah! pauvre vieux Jock, ajouta-t-elle en glissant sa main dans
la mienne pendant que nous marchions, vous aussi vous teniez un
peu a moi autrefois, n'est-ce pas, Jock... Oh! voici, la-bas, un
bien joli petit vaisseau.

C'etait un charmant petit cutter d'une trentaine de tonneaux, tres
marcheur a en juger par ses mats elances et la coupe de son avant.

Il arrivait du sud, sous ses voiles de foc, de misaine et de grand
mat, mais au moment meme ou nous le regardions, toute sa voilure
se replia soudain, comme une mouette ferme ses ailes, et nous
vimes l'eau rejaillir sous la chute de son ancre descendant du
beaupre.

Il etait probablement a moins d'un quart de mille du rivage, si
pres meme que je pus apercevoir un homme de haute taille, coiffe
d'un bonnet pointu, qui se tenait debout a l'arriere et la lunette
a l'oeil examinait la cote dans toutes les deux directions.

-- Qu'est-ce qu'ils peuvent bien chercher par ici? demanda Edie.

-- Ce sont de riches Anglais venus de Londres, repondis-je.

C'etait de cette facon-la que nous interpretions tout ce qui, dans
les comtes de la frontiere, echappait a notre comprehension.

Nous passames presque une heure entiere a examinez le joli
vaisseau, puis, comme le soleil allait s'abaisser derriere une
bande de nuages, et que l'air du soir etait assez piquant, nous
fimes demi-tour pour regagner West Inch.

Quand on arrive a la ferme par la facade, on traverse un jardin
qui n'est pas des mieux garnis, et qui s'ouvre sur la route par
une porte a claire-voie, au moyen d'un loquet.

C'etait a cette meme porte que nous nous tenions, la nuit ou les
signaux furent allumes, la nuit ou nous vimes passer Walter Scott
quand il revenait d'Edimbourg.

A droite de cette entree, du cote du jardin, se trouvait un bout
de rocaille qui, parait-il, avait ete construit par la mere de mon
pere, il y avait bien longtemps.

Elle avait faconne cela avec des galets uses par l'eau, avec des
coquillages de mer, en mettant des mousses et des fougeres dans
les interstices.

Or, quand nous eumes franchi la porte, nos yeux tomberent sur
cette rocaille; au sommet etait plante un baton dans la fente
duquel se trouvait une lettre.

Je m'avancai pour voir ce que c'etait, mais Edie me devanca,
enleva la lettre et la mit dans sa poche.

-- C'est pour moi, dit-elle en riant.

Mais je restai a la regarder d'un air qui eteignit le rire sur sa
figure.

-- De qui est elle, Edie? demandai-je.

Elle fit la moue, mais elle ne repondit pas.

-- De qui est-elle, mademoiselle? m'ecriai-je. Se pourrait-il que
vous ayez trompe Jim comme vous m'ayez trompe moi-meme?

-- Quel brutal vous etes, Jock! dit-elle vivement. Je voudrais
bien que vous vous meliez de ce qui vous regarde.

-- Elle ne peut etre que d'une seule personne, m'ecriai-je, et
cette personne ce n'est autre que ce de Lapp.

-- Eh bien, supposez que vous avez raison, Jock?

Le sang-froid de cette creature me stupefia et me rendit furieux.

-- Vous l'avouez! m'ecriai-je. Est-ce qu'il ne vous reste plus
aucune pudeur?

-- Pourquoi ne recevrais-je pas des lettres de ce gentleman?

-- Parce que c'est infame.

-- Et pourquoi?

-- Parce que c'est un etranger.

-- Il s'en faut bien, dit-elle. C'est mon mari.


IX -- CE QUI SE FIT A WEST INCH

Je me rappelle fort bien cet instant-la.

J'ai entendu des gens dire qu'un coup violent et soudain avait
emousse leur sensibilite. Il n'en fut pas ainsi pour moi.

Au contraire, ma vue, mon ouie et ma pensee se redoublerent de
clarte.

Je me souviens que mes yeux se porterent sur une petite boule de
marbre de la largeur de ma main, qui etait incrustee dans une des
pierres grises de la rocaille, et que je trouvai le temps d'en
admirer les veines delicates.

Et cependant je devais avoir une etrange expression de
physionomie, car la cousine Edie jeta un grand cri et se sauva
vers la maison en courant.

Je la suivis, je tapai a la fenetre de sa chambre, car je voyais
bien qu'elle y etait.

-- Allez-vous en, Jock, allez-vous en, cria-t-elle. Vous voulez me
gronder. Je ne veux pas etre grondee. Je n'ouvrirai pas la
fenetre. Allez-vous en.

Mais je persistai a frapper.

-- Il faut que je vous dise un mot.

-- Qu'est-ce alors? dit-elle en entrouvrant de trois pouces. Des
que vous commencerez a gronder, je la refermerai.

-- Etes-vous vraiment mariee, Edie?

-- Oui, je suis mariee.

-- Qui vous a maries?

-- Le Pere Brenman, a la chapelle catholique romaine de Berwick.

-- Vous, une presbyterienne?

-- Il tenait a ce que le mariage se fit dans une eglise
catholique.

-- Quand cela s'est-il fait?

-- Il y aura une semaine mercredi.

Je me souvins que ce jour-la elle etait allee en voiture a
Berwick, et que de Lapp, de son cote, s'etait absente pour faire,
a ce qu'il disait, une longue promenade dans la montagne.

-- Mais... Et Jim? demandai-je.

-- Oh! Jim me pardonnera.

-- Vous briserez son coeur, et vous ruinerez son avenir.

-- Non, non, il me pardonnera.

-- Il tuera de Lapp. Oh! Edie, comment avez-vous pu nous apporter
tant de deshonneur et de souffrance!

-- Ah! voila que vous grondez! s'ecria-t-elle.

Et la fenetre se ferma brusquement.

J'attendis un peu et je frappai de nouveau, car j'avais encore
bien des questions a lui faire, mais elle ne voulut pas repondre,
et je crus l'entendre sangloter.

Enfin j'y renoncai, et j'etais sur le point de rentrer dans la
maison car il faisait presque nuit, quand j'entendis le pene de la
porte du jardin se soulever.

C'etait de Lapp en personne.

Mais comme il suivait l'allee, il me fit l'effet d'etre ou fou ou
ivre.

Il marchait d'un pas de danse. Il faisait craquer ses doigts en
l'air, et ses yeux luisaient comme deux feux follets.

-- _Voltigeurs_! cria-t-il, _Voltigeurs de la garde_!

C'est ainsi qu'il avait fait le jour ou il avait eu le delire.

Puis soudain:

-- _En avant_! _en avant_!

Et il arriva en faisant tournoyer sa canne au-dessus de sa tete.

Il s'arreta court lorsqu'il vit que j'etais la, le regardant, et
je puis dire qu'il fut un peu decontenance.

-- Hola! Jock, s'ecria-t-il, je ne pensais pas qu'il y eut
quelqu'un ici. Ce soir je suis dans cet etat d'esprit que vous
appelez de l'entrain.

-- On le dirait, repondis-je avec ma brusquerie ordinaire, vous ne
vous sentirez pas si gai demain quand mon ami Jim Horscroft
reviendra ici.

-- Ah! il revient demain, alors? Et pourquoi me sentirai-je moins
gai?

-- Parce que, si je connais bien mon homme, il vous tuera.

-- Ta! Ta! Ta! s'ecria de Lapp. Je vois que vous etes au courant
de notre mariage. Edie vous a parle. Jim pourra faire ce qu'il
voudra.

-- Vous nous avez joliment recompenses de vous avoir accueillis.

-- Mon brave garcon, dit-il, je vous ai, comme vous le dites, fort
joliment recompenses. J'ai delivre Edie d'une existence qui est
indigne d'elle, et je l'ai fait entrer par le mariage dans une
noble famille. D'ailleurs, j'ai plusieurs lettres a ecrire ce
soir. Quant au reste, nous pourrons en causer demain, quand votre
ami Jim sera revenu pour vous aider.

Il fit un pas vers la porte.

-- Et c'etait pour cela que vous attendiez a la Tour d'alarme,
m'ecriai-je, soudainement eclaire.

-- He! Jock, voila que vous devenez perspicace, dit-il, d'un ton
moqueur.

Un instant apres, j'entendis la porte de sa chambre se fermer et
la clef tourner dans la serrure.

Je m'attendais a ne plus le revoir de la soiree, mais quelques
minutes plus tard, il descendit a la cuisine, ou je tenais
compagnie aux vieux parents.

-- Madame, dit-il en s'inclinant, la main sur son coeur, de la
facon si bizarre qui lui etait propre, j'ai ete l'objet de toute
votre bonte et j'en garderai toujours le souvenir. Je n'aurais
jamais cru etre si heureux que je l'ai ete grace a vous dans ce
tranquille pays. Vous accepterez ce petit souvenir. Et vous aussi,
monsieur, vous agreerez ce petit cadeau que j'ai l'honneur de vous
faire.

Il mit devant eux sur la table deux petits paquets enveloppes dans
du papier, puis faisant a ma mere trois autres reverences, il
sortit de la chambre.

Son present, c'etait une broche au centre de laquelle etait sertie
une grosse pierre verte, entouree d'une demi-douzaine d'autres
pierres blanches, scintillantes.

Jusqu'alors nous n'avions jamais rien vu de ce genre, et je ne
savais pas meme quel nom leur donner, mais on nous dit, par la
suite, a Berwick, que la grosse pierre etait une emeraude, et les
autres des diamants, et que le tout avait une valeur bien
superieure a celle que tous les agneaux qui nous etaient nes ce
printemps-la.

Ma bonne vieille mere est defunte depuis bien des annees, mais
cette superbe broche scintille encore au cou de ma fille ainee
quand elle va dans le monde, et je n'y jette jamais un regard sans
revoir ces yeux percants et ce nez long et mince, et ces
moustaches de chat qu'avait notre locataire de West Inch.

Pour mon pere, il avait une belle montre en or a double boitier,
et il fallait voir de quel air fier il la tenait sur le creux de
sa main, en se penchant pour en percevoir le tic-tac.

Je ne sais lequel des deux vieillards fut le plus charme, et ils
ne voulaient parler que des presents que leur avait faits de Lapp.

-- Il vous a donne autre chose encore, dis-je enfin.

-- Quoi donc, Jock? demanda pere.

-- Un mari pour la cousine Edie, repondis-je.

Lorsque j'eus dit cela, ils crurent que je revais, mais lorsqu'ils
eurent enfin compris que c'etait bien la verite, ils se montrerent
aussi fiers et aussi contents que si je leur avais annonce qu'Edie
avait epouse le laird.

A dire vrai, le pauvre Jim, avec ses habitudes de grand buveur, de
batailleur, n'avait pas une excellente reputation dans le pays, et
ma mere avait dit maintes fois que ce mariage ne tournerait pas
bien.

D'autre part, de Lapp, autant que nous pouvions le savoir, etait
un homme range, tranquille et dans l'aisance.

Il y avait bien le secret, mais en ce temps-la, les mariages
secrets etaient chose fort commune en Ecosse; car comme quelques
paroles suffisaient pour faire d'un homme et d'une femme un
couple, personne n'y trouvait beaucoup a redire.

Les vieux furent aussi enchantes que si leur fermage avait ete
diminue, mais j'avais toujours le coeur endolori, car il me
semblait que mon ami avait ete traite avec la plus cruelle
legerete; et je savais bien qu'il n'etait pas homme a en prendre
aisement son parti.


X -- LE RETOUR DE L'OMBRE

Le lendemain matin, je me levai le coeur gros, car j'etais certain
que Jim ne tarderait pas a paraitre, et que ce jour-la serait un
jour de grands chagrins.

Mais quelle somme de tristesses ce jour-la devait-il apporter,
jusqu'a quel point modifierait-il le destin de chacun de nous?
C'etait plus que je n'aurais ose en imaginer dans mes moments les
plus sombres.

Permettez-moi, cependant, de vous conter tout cela dans l'ordre
meme des evenements.

Ce matin-la, je m'etais leve de bonne heure, car on allait entrer
en pleine periode de la mise bas des agneaux.

Mon pere et moi, nous partions pour le paturage des le petit jour.

Lorsque j'entrai dans le corridor, un souffle frola ma figure: la
porte de la maison etait entierement ouverte, et la lumiere grise
de l'aube dessinait une autre porte sur le mur du fond.

Je regardai.

Je trouvai egalement ouvertes la porte de la chambre d'Edie et
celle de Lapp.

Je compris alors, comme a la lueur d'un eclair, ce que
signifiaient ces cadeaux offerts la veille: c'etait des presents
d'adieu.

Tous deux etaient partis.

J'eus de l'amertume au coeur contre la cousine Edie, en entrant et
m'arretant dans sa chambre.

Penser que pour un nouveau venu, elle nous avait laisse la, tous,
sans un mot de bonte, sans meme un serrement de main!

Et lui aussi!

J'avais ete epouvante de ce qui arriverait quand il se
rencontrerait avec Jim. Mais en ce moment, on eut dit qu'il avait
evite cette rencontre, et cela avait quelque apparence de lachete.

J'etais plein de colere, humilie, souffrant.

Je sortis au grand air sans dire un mot a mon pere et je montai
aux paturages pour rafraichir ma tete echauffee.

Lorsque je fus arrive la-haut a Corriemuir, je pus jeter un
dernier coup d'oeil sur la cousine Edie.

Le petit cutter etait reste a l'endroit ou il avait jete l'ancre,
mais un canot s'en etait detache pour aller la prendre a terre.

A l'avant je vis voltiger quelque chose de rouge. Je savais
qu'elle faisait ce signal au moyen de son chale.

Je vis ce canot atteindre le navire et ses passagers monter sur le
pont.

Puis, l'ancre se releva et le navire fila droit vers le large.

Je vis encore la petite tache rouge sur le pont, et de Lapp debout
pres d'elle.

Ils pouvaient me voir aussi, car je me dessinais en plein sur le
ciel.

Tous deux agiterent longtemps les mains, mais ils y renoncerent
enfin, car ils n'obtinrent aucune reponse de moi.

Je restai la, debout, les bras croises, plus grognon que je ne
l'avais jamais ete en ma vie, jusqu'a ce que leur cutter ne fut
plus qu'une legere tache blanche de forme carree, se perdant parmi
la brume matinale.

Il etait l'heure du dejeuner, et la bouillie etait sur la table
quand je rentrai, mais je n'avais aucun appetit.

Les vieux avaient pris la chose avec assez de froideur, bien que
ma mere ne trouvat aucune expression trop dure pour Edie.

Elles n'avaient jamais eu beaucoup d'affection mutuelle, en ces
derniers temps surtout.

-- Voici une lettre de lui, dit mon pere, en me montrant sur la
table un papier plie: Elle etait dans sa chambre. Voulez-vous nous
la lire?

Ils ne l'avaient pas meme ouverte, car, pour dire la verite, mes
bonnes gens n'etaient jamais arrives a lire couramment l'ecriture,
quoiqu'ils se tirassent assez bien de l'impression en grands et
beaux caracteres.

L'adresse ecrite en grosses lettres etait ainsi concue:

" Aux bonnes gens de West Inch ".

Quant au billet, que j'ai encore sous les yeux, tout tache et
jauni, le voici:

" Chers amis,

" Je ne comptais pas vous quitter aussi brusquement, mais la chose
dependait d'une autre volonte que la mienne.

" Le devoir et l'honneur m'ont rappele aupres de mes anciens
compagnons.

" C'est une chose que vous comprendrez certainement avant que peu
de jours soient ecoules.

" J'emmene notre Edie avec moi comme ma femme, et il pourrait bien
se faire qu'en des jours plus paisibles, vous nous revoyiez a West
Inch.

" En attendant, agreez l'assurance de mon affection, et croyez que
je n'oublierai jamais les mois tranquilles que j'ai passes chez
vous, en un temps ou je n'aurais eu tout au moins qu'une semaine a
vivre, si j'avais ete fait prisonnier par les Allies. Mais vous
saurez peut-etre aussi quelque jour par la raison de cela.

" Votre bien devoue,

" BONAVENTURE DE LISSAC,

" Colonel des Voltigeurs de la garde et Aide de Camp de sa Majeste
Imperiale l'Empereur Napoleon ".

Ma voix devint sifflante quand j'en fus aux mots dont il avait
fait suivre son nom.

Sans doute j'en etais venu a la conviction que notre hote ne
pouvait etre qu'un de ces admirables soldats dont nous avions tant
entendu parler et qui s'etaient fraye passage jusque dans toutes
les capitales de l'Europe, a une seule exception, la notre.
Pourtant je n'eus guere cru que nous eussions sous notre toit
l'aide de camp de l'Empereur et un colonel de sa garde.

-- Ainsi donc, dis-je, il se nomme de Lissac et non de Lapp. Eh
bien, colonel ou non, il est heureux pour lui qu'il se trouve loin
d'ici, avant que Jim ait mis la main sur lui... Et il n'etait que
temps, ajoutai-je en jetant un regard en dehors par la fenetre de
la cuisine, car voici notre homme qui arrive par le jardin.

Je courus vers la porte, au-devant de lui.

Je sentais que j'aurais paye bien cher pour le voir repartir a
Edimbourg.

Il arrivait a grands pas, agitant un papier au-dessus de sa tete.

Je m'imaginai que c'etait peut-etre un billet d'Edie, et que des
lors il savait tout. Mais quand il fut plus pres, je vis que
c'etait une grande feuille raide et jaune, qui craquait quand on
l'agitait, et qu'il avait les yeux petillants de joie.

-- Hourra! Jock, cria-t-il. Ou est Edie? Ou est Edie?

-- Qu'est-ce qu'il y a, l'ami? demandai-je.

-- Ou est Edie?

-- Qu'est-ce que vous avez-la?

-- C'est mon diplome, Jock, je puis exercer quand je voudrai. Tout
va bien; je veux le montrer a Edie.

-- Le mieux que vous puissiez faire, c'est de ne plus songer a
Edie, repondis-je.

Jamais je n'ai vu la figure d'un homme s'alterer comme la sienne
quand j'eus dit ces mots.

-- Quoi? Qu'est-ce que vous voulez dire, Jock Calder? balbutia-t-
il.

En parlant ainsi, il avait lache le precieux diplome, que le vent
emporta par-dessus la haie, a travers la lande, jusqu'a une touffe
d'ajoncs, ou il s'arreta en voltigeant, mais Jim n'y fit aucune
attention.

Ses yeux etaient fixes sur moi, et dans leur profondeur, je voyais
une lueur diabolique.

-- Elle n'est pas digne de vous, dis-je.

Il m'empoigna par l'epaule.

-- Qu'avez-vous fait? dit-il a voix basse. Ce doit etre quelque
tour de votre facon. Ou est-elle?

-- Elle est partie avec ce Francais qui logeait ici.

J'avais longuement reflechi sur la meilleure facon de lui faire
passer la chose en douceur, mais j'ai toujours ete fort maladroit
dans mes discours, et je ne pus rien trouver de mieux que cela.

-- Oh! fit-il, en hochant la tete et me regardant.

Pourtant j'etais certain qu'il etait hors d'etat de me voir, de
voir la ferme, de voir quoi que ce fut.

Il resta ainsi une ou deux minutes, les mains etroitement jointes,
et toujours balancant la tete.

Puis il fit le geste d'avaler peniblement, et parla d'une voix
singuliere, seche, rauque.

-- Quand est-ce arrive?

-- Ce matin.

-- Ils etaient maries?

-- Oui.

Il posa la main sur un des montants de la porte pour se raffermir.

-- Un message pour moi?

-- Elle a dit que vous lui pardonneriez.

-- Que Dieu damne mon ame si jamais je le fais. Ou sont-ils alles?

-- Ils ont du aller en France, a ce que je crois.

-- Il se nommait de Lapp, ce me semble?

-- Son vrai nom c'est de Lissac, et il n'est rien moins que
colonel dans la garde de Boney.

-- Alors, selon toute probabilite, il est a Paris. C'est bien!
c'est bien!

-- Tenez bon, criai-je. Pere, pere, apportez le brandy.

Ses genoux avaient ploye un instant, mais il redevint lui-meme
avant que le vieillard fut accouru avec la bouteille.

-- Remportez-la, dit Jim.

-- Prenez une gorgee, monsieur Horscroft, s'ecria mon pere en
insistant, cela vous remontera le coeur.

Jim saisit la bouteille et la lanca par-dessus la haie du jardin.

-- C'est excellent pour ceux qui tiennent a oublier, dit-il, mais
moi je tiens a me souvenir.

-- Que Dieu vous pardonne ce gaspillage coupable, s'ecria mon pere
d'une voix forte.

-- Et aussi d'avoir failli casser la tete a un officier de
l'infanterie de Sa Majeste, dit le vieux major Elliott en se
montrant au-dessus de la haie. Je me serais contente d'une lampee
apres une promenade matinale, mais une bouteille qui vous frise
l'oreille en sifflant! Mais qu'est il donc arrive que vous restez
tous la aussi immobiles que des gens ranges autour d'une fosse, a
un enterrement?

Je lui expliquai en quelques mots nos chagrins, pendant que Jim,
la figure d'une paleur cendree, les sourcils fronces tres bas,
restait adosse au montant de la porte.

Le major, quand j'eus fini, se montra aussi furieux que nous, car
il avait de l'affection pour Jim et pour Edie.

-- Peuh! dit-il, je redoutais constamment quelque evenement de ce
genre depuis cette histoire de la Tour d'alarme. Cette conduite
est bien d'un Francais. Ils ne peuvent pas laisser les femmes
tranquilles. Du moins, de Lissac l'a epousee, et c'est la une
consolation. Mais il n'est guere temps, maintenant, de songer a
nos petits tracas, car toute l'Europe est en revolution, et selon
toute probabilite, nous voici avec vingt autres annees de guerre
sur les bras.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je.

-- Eh! mon ami, Napoleon est debarque de l'ile d'Elbe. Ses troupes
sont accourues autour de lui, et le roi Louis s'est sauve a toutes
jambes. La nouvelle en est arrivee a Berwick ce matin.

-- Grands Dieux! s'ecria mon pere. Alors, voici cette terrible
besogne entierement a recommencer?

-- Oui, nous nous etions figures que l'Ombre n'etait plus la, et
elle y est encore. Wellington a recu l'ordre de quitter Vienne
pour se rendre dans les Pays-Bas, et l'on croit que l'Empereur
fera une sortie d'abord dans cette direction. Eh! c'est un mauvais
vent, un vent qui ne presage rien de bon. Je viens justement de
recevoir la nouvelle que je dois rejoindre le 71eme regiment comme
premier major.

A ces mots je serrai la main a notre bon voisin, car je savais
combien il etait humilie de se voir traiter en invalide, qui
n'avait plus de role a jouer en ce monde.

-- Il faut que je rejoigne mon regiment le plus tot possible, et
nous serons la-bas, de l'autre cote de l'eau, dans un mois, peut-
etre meme a Paris dans un autre mois.

-- Alors, par le Seigneur! major, s'ecria Jim Horscroft, je pars
avec vous. Je ne suis pas trop fier pour refuser de porter le
fusil, si vous voulez me mettre en face de ce Francais.

-- Mon garcon, dit le major, je serai fier de vous avoir sous mes
ordres. Quant a de Lissac, ou sera l'Empereur, il sera aussi.

-- Vous savez son nom? dis-je. Qu'est-ce que vous pouvez nous
apprendre de lui?

-- Il n'y a pas de meilleur officier dans l'armee francaise, et
pourtant c'est beaucoup dire. Il parait qu'il serait devenu
marechal, mais qu'il a prefere, rester aupres de l'Empereur. Je
l'ai rencontre deux jours avant l'affaire de la Corogne, lorsque
je fus envoye en parlementaire pour negocier au sujet de nos
blesses. Il etait alors avec Soult. Je l'ai reconnu en le voyant.

-- Et je le reconnaitrai aussi en le voyant, dit Horscroft avec ce
dur et mauvais regard qu'il avait jadis.

Et a cet instant meme, en cet endroit meme, je me rendis
soudainement compte combien mon existence serait piteuse et
inutile pendant que notre ami l'invalide et le compagnon de mon
enfance seraient au loin, exposes en premiere ligne aux fureurs de
la tempete.

Ma resolution fut formee avec la promptitude de l'eclair.

-- Je partirai aussi avec vous, major, m'ecriai-je.

-- Jock! Jock! dit mon pere, en se tordant les mains.

Jim ne dit rien, mais il passa son bras autour de moi et me serra
la taille.

Le major avait les yeux brillants, et brandissait sa canne en
l'air.

-- Ma parole! dit-il, voici deux belles recrues que j'aurai
derriere moi. Eh bien, il n'y a pas un moment a perdre. Il faut
donc que vous vous teniez prets tous les deux pour la diligence du
soir.

Voila ce que produisit une seule journee, et pourtant il peut
arriver que des annees s'ecoulent sans amener un changement.

Songez donc aux evenements qui s'etaient accomplis dans ces vingt-
quatre heures?

De Lissac parti! Edie partie! Napoleon evade! La guerre eclate.
Jim Horscroft a tout perdu: lui et moi nous faisons nos
preparatifs pour nous battre contre les Francais.

Tout cela eut l'air d'un reve, jusqu'au moment ou je me dirigeai
vers la diligence du soir et me retournai pour jeter un regard sur
la maison grise et deux petites silhouettes noires.

C'etait ma mere, qui enfouissait son visage dans les plis de son
chale des Shetland, et mon pere qui agitait son baton de meneur de
betail pour m'encourager dans mon voyage.


XI -- LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS

J'arrive maintenant a un point de mon histoire, dont le recit me
coupe tout net la respiration, et me fait regretter d'avoir
entrepris cette tache de narrateur. Car quand j'ecris, j'aime que
cela aille lentement, en bon ordre, chaque chose a son tour, comme
les moutons quand ils sortent d'un parc.

Cela pouvait etre ainsi a West Inch. Mais maintenant que nous
voila lances dans une existence plus vaste, comme menus brins de
paille qui derivent lentement dans quelque fosse paresseux
jusqu'au moment ou ils se trouvent pris a l'improviste dans le
cours et les remous rapides d'un grand fleuve, alors il m'est bien
difficile, avec mon simple langage, de suivre tout cela pas a pas.
Mais vous pourrez trouver dans les livres d'histoire les causes et
les raisons de tout.

Je laisserai donc tout cela de cote, pour vous parler de ce que
j'ai vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles.

Le regiment auquel avait ete nomme notre ami etait le 71eme
d'infanterie legere de Highlanders, qui portait l'habit rouge et
les culottes de tartan a carreaux. Il avait son depot dans la
ville de Glasgow.

Nous nous y rendimes tous les trois par la diligence.

Le major etait plein d'entrain et contait mille anecdotes sur le
Duc, sur la Peninsule, pendant que Jim restait assis dans le coin,
les levres pincees, les bras croises, et je suis sur qu'au fond du
coeur, il tuait de Lissac trois fois par heure.

J'aurais pu le deviner au soudain eclat de ses yeux et a la
contraction de sa main.

Quant a moi, je ne savais pas trop si je devais etre content ou
fache, car le foyer, c'est le foyer, et l'on a beau avoir fait
tout ce qu'on peut pour s'endurcir, c'est neanmoins chose penible
que de songer que vous avez la moitie de l'Ecosse entre vous et
votre mere.

Nous arrivions a Glasgow le lendemain.

Le major nous conduisit au depot, ou un soldat qui avait trois
chevrons sur le bras et un flot de rubans a son bonnet, montra
tout ce qu'il avait de dents aux machoires, a la vue de Jim, et
fit trois fois le tour de sa personne pour le considerer a son
aise, comme s'il s'etait agi du chateau de Carlisle.

Puis il s'approcha de moi, me donna des bourrades dans les cotes,
tata mes muscles, et fut presque aussi content de moi que de Jim.

-- Voila ce qu'il nous faut, major, voila ce qu'il nous faut,
repetait-il sans cesse. Avec un million de nos gaillards, nous
pouvons tenir tete a ce que Boney a de mieux.

-- Comment cela marche-t-il? demanda le major.

-- Ils font un effet piteux, a la vue, dit-il, mais a force de les
lecher, ils prendront quelque forme. Les hommes d'elite ont ete
transportes en Amerique, et nous sommes encombres de miliciens et
de recrues.

-- Ah! dit le major, nous aurons en face de nous de vieux, de bons
soldats. Vous deux, si vous avez besoin de quelque aide, venez me
trouver.

Il nous fit un signe de tete et nous quitta.

Nous commencames a comprendre qu'un major, qui est votre officier,
est un personnage fort different d'un major qui se trouve etre
votre voisin de campagne.

Soit, mais a quoi bon vous ennuyer de toutes ces choses?

J'userais une quantite de bonnes plumes d'oie rien qu'a vous
raconter ce que nous fimes, Jim et moi, au depot de Glasgow,
comment nous arrivames a connaitre nos officiers et nos camarades,
et comment ils firent notre connaissance.

Bientot arriva la nouvelle que les gens de Vienne, occupes
jusqu'alors a decouper l'Europe en tranches comme s'il s'agissait
d'un gigot de mouton, etaient rentres a tire d'aile dans leurs
pays respectifs, que tout ce qui s'y trouvait, hommes et chevaux,
etait en marche vers la France.

Nous entendimes parler aussi de grands rassemblements, de grandes
revues de troupes, qui avaient lieu a Paris.

Puis on nous dit que Wellington etait dans les Pays-Bas, et que ce
serait a nous et aux Prussiens a subir le premier choc.

Le gouvernement embarquait des hommes et des hommes, aussi vite
qu'il pouvait.

Tous les ports de la cote Est etaient bondes de canons, de
chevaux, de munitions.

Le trois juin, nous recumes a notre tour notre ordre de mise en
marche.

Le soir meme, nous nous embarquames a Leith, et nous arrivames a
Ostende le lendemain au soir.

C'etait le premier pays etranger que je voyais.

Il en etait d'ailleurs de meme pour la plupart de mes camarades,
car il y avait surtout des jeunes soldats dans les rangs.

Je crois revoir encore les eaux bleues, les lignes courbes des
vagues du ressac, la longue plage jaune, et les bizarres moulins
qui pivotent en battant des ailes, chose qu'on chercherait
vainement d'un bout a l'autre de l'Ecosse.

C'etait une ville propre, bien tenue, mais la taille y etait au-
dessous de la moyenne, et on n'y trouvait a acheter ni ale ni
galettes de farine d'avoine.

De la nous nous rendimes dans un endroit nomme Bruges, puis de la
a Gand ou nous fumes reunis avec le 52eme et le 95eme, deux
regiments qui, avec le notre, formaient une brigade.

C'est une ville etonnante, Gand, pour les clochers et les
constructions en pierre.

D'ailleurs, parmi toutes les villes que nous traversames, il n'en
etait guere qui n'eut une eglise plus belle qu'aucune de celles de
Glasgow.

De la nous marchames sur Ath, petit village situe sur une riviere
ou plutot sur un filet d'eau qui se nomme le Dender.

Nous y fumes loges surtout dans des tentes, car il faisait un beau
temps ensoleille, et toute la brigade fut occupee du matin au soir
a faire l'exercice.

Nous etions commandes par la general Adams, nous avions pour
colonel Reynell, mais ce qui nous donnait le plus de courage,
c'etait de songer que nous avions pour commandant en chef le Duc,
dont le nom etait comme une sonnerie de clairon.

Il etait a Bruxelles avec le gros de l'armee, mais nous savions
que nous le verrions bientot s'il en etait besoin.

Je n'avais jamais vu autant d'Anglais reunis, et je dois dire que
j'eprouvais quelque dedain a leur egard, comme cela se voit
toujours chez les gens qui habitent aux environs d'une frontiere.
Mais les deux regiments qui etaient avec nous etaient dans d'aussi
bons rapports de camaraderie qu'on pouvait le souhaiter.

Le 52eme avait un effectif d'un millier d'hommes, et comptait
beaucoup de vieux soldats de la Peninsule.

Le 95eme regiment se composait de carabiniers, et ils avaient un
habit vert au lieu du rouge.

C'etait chose etrange que de les voir charger, car ils entouraient
la balle d'un chiffon graisse, et la faisaient entrer avec un
maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et plus juste que nous.

Toute cette partie de la Belgique etait alors couverte de troupes
anglaises, car la Garde y etait aussi, aux environs d'Enghien, et
il y avait des regiments de cavalerie, de notre cote, a quelque
distance.

Comme vous le voyez, Wellington etait oblige de deployer toutes
ses forces, car Boney etait derriere son rideau de forteresses, et
naturellement nous n'avions aucun moyen de savoir par quel cote il
deboucherait.

Toutefois on pouvait etre certain qu'il arriverait par ou on
l'attendrait le moins.

D'un cote, il pouvait s'avancer entre nous et la mer, et nous
couper ainsi de l'Angleterre; d'un autre cote, il etait libre de
se glisser entre les Prussiens et nous. Mais le Duc etait aussi
malin que lui, car il avait autour de lui toute sa cavalerie et
ses troupes legeres deployees comme une vaste toile d'araignee, de
telle sorte que des qu'un Francais aurait mis le pied par-dessus
la frontiere, le Duc etait en mesure de concentrer toutes ses
troupes a l'endroit convenable.

Pour moi, j'etais fort heureux a Ath, ou les gens etaient pleins
de bonte et de simplicite.

Un fermier nomme Bois, dans les champs duquel nous etions campes,
fut un excellent ami pour la plupart de nous.

A nos moments perdus, nous lui batimes une grange de bois, et plus
d'une fois, moi et Job Seaton, mon serre-file, nous avons mis son
linge a secher sur des cordes: on eut dit que l'odeur du linge
humide avait plus que tout autre chose le don de nous reporter
tout droit a la pensee du foyer domestique.

Je me suis souvent demande si ce brave homme et sa femme vivent
encore. Ce n'est guere probable, car bien que vigoureux, ils
avaient depasse le milieu de la vie a cette epoque-la.

Jim venait aussi quelque fois avec nous, et restait a fumer dans
la vaste cuisine flamande, mais c'etait maintenant un Jim tout
different de celui d'autrefois.

Il avait toujours eu un fond de durete, mais on eut dit que son
malheur l'avait entierement petrifie. Jamais je ne vis de sourire
sur ses levres.

Il etait bien rare qu'il parlat. Tout son esprit se concentrait
sur l'idee de se venger de de Lissac, qui lui avait ravi Edie.

Il passait des heures assis, le menton appuye sur ses deux mains,
le regard fixe, le sourcil fronce, tout absorbe par une seule
pensee.

Cela avait fait d'abord de lui, jusqu'a un certain point, la cible
des plaisanteries de certains, mais quand ils le connurent mieux,
ils s'apercurent qu'il ne faisait pas bon rire de lui, et ils le
laisserent tranquille.

A cette epoque, nous nous levions de fort bonne heure, et
generalement la brigade entiere etait sous les armes des la
premiere lueur du jour.

Un matin, c'etait le seize juin, nous venions de nous former, le
general Adams etait alle a cheval donner un ordre au colonel
Reynell, a environ une portee de fusil de l'endroit ou je me
trouvais, quand tout a coup tous deux fixerent avec persistance
leur regard sur la route de Bruxelles.

Aucun de nous n'osa remuer la tete, mais tous les hommes du
regiment tournerent les yeux de ce cote, et la nous vimes un
officier, portant la cocarde d'aide de camp du general, arriver
sur la route a grand fracas, de toute la vitesse qu'il pouvait
donner a son grand cheval gris pommele.

Il penchait la tete sur la criniere, et lui cinglait le cou avec
le reste des renes. On eut dit que sa vie dependait de sa
rapidite.

-- Hola, Reynell, dit le general, voila qui commence a avoir l'air
serieux. Qu'est-ce que vous dites de cela?

Tous deux mirent leur cheval au trot pour s'avancer, et Adams
ouvrit vivement la depeche que lui tendit le messager.

L'enveloppe n'etait pas encore a terre qu'il fit demi-tour, et
agita la lettre au-dessus. De sa tete, comme il l'eut fait de son
sabre.

-- Rompez les rangs! cria-t-il. Revue generale et mise en marche
dans une demi-heure.

Alors pendant un instant, il y eut grand bruit, grande agitation,
et les nouvelles volerent de bouche en bouche.

Napoleon avait franchi la frontiere la veille, pousse les
Prussiens devant lui, et s'etait deja fort avance dans l'interieur
du pays, a l'est par rapport a nous, avec cent cinquante mille
hommes.

Nous courumes de tous cotes rassembler nos effets, et dejeuner.

Moins d'une heure apres, nous etions en marche, laissant derriere
nous pour toujours Ath et le Dender.

Il n'y avait pas un moment a perdre, car les Prussiens n'avaient
donne a Wellington aucunes nouvelles de ce qui se passait, et bien
qu'il se fut elance de Bruxelles aux premieres rumeurs de
l'evenement, comme un bon chien de garde sort de son chenil,
c'etait difficile de supposer qu'il pourrait arriver assez a temps
pour porter secours aux Prussiens.

C'etait une belle et chaude matinee, et pendant que la brigade
marchait sur la large chaussee belge, la poussiere s'en elevait
comme eut fait la fumee d'une batterie.

Je puis vous dire que nous benimes celui qui avait plante les
peupliers sur les bords, car leur ombre valait mieux pour nous que
de la boisson.

A travers champs, a gauche comme droite, il y avait d'autres
routes, l'une tout pres de la notre, l'autre a un mille ou plus.

Une colonne d'infanterie suivait la plus rapprochee.

C'etait une belle rivalite qui nous animait, car des deux cotes on
mettait toute son energie a jouer des jambes.

Il flottait autour d'eux une si large guirlande de poussiere, que
nous distinguions seulement les canons de fusils et les bonnets de
peau d'ours pointant ca et la, ou la tete et les epaules d'un
officier monte, dominant le nuage, et le drapeau qui flottait au
vent.

C'etait une brigade de la Garde, mais nous ne savions pas
laquelle, car il y en avait deux qui faisaient la campagne avec
nous.

Dans le lointain, on voyait aussi sur la route un epais nuage de
poussiere, mais qui s'entrouvrant de temps a autre, laissait
apercevoir un long chapelet de grains scintillants d'un eclat
d'argent.

La brise apportait un tel bruit de musique grondante, sonore,
eclatante, que jamais je n'entendis rien de pareil.

Si j'avais ete laisse a moi-meme, j'aurais ete longtemps a savoir
ce que c'etait, mais nos caporaux et nos sergents etaient tous
d'anciens soldats, et il y en avait un qui marchait a cote de moi,
hallebarde en main, et qui etait intarissable en conseils et
renseignements.

-- C'est la grosse cavalerie, dit-il. Vous voyez ce double reflet.
Cela signifie qu'ils ont le casque aussi bien que la cuirasse. Ce
sont les Royaux ou les Enniskillens, ou la Maison du Roi. Vous
pouvez entendre leurs cymbales et leurs timbales. La grosse
cavalerie francaise est trop forte pour nous. Ils sont dans la
proportion de dix contre un, et de bons soldats aussi. Il faut
viser a leur figure ou a leur cheval. Rappelez-vous cela, quand
ils arriveront sur nous. Sans quoi, vous recevrez quatre pieds de
lame a travers le foie pour vous apprendre a vivre. Ecoutez,
ecoutez, ecoutez! Voici la vieille musique qui reprend!

Il parlait encore que se fit entendre le grondement sourd d'une
canonnade quelque part au loin, a l'est de nous.

C'etait grave et rauque.

On eut dit un rugissement de quelque bete feroce, toute
barbouillee de sang, qui ne prospere qu'aux depens des existences
humaines.

Au meme instant on cria derriere nous " Eh! Eh! Eh! " et quelqu'un
commanda d'une voix forte: " Laissez passer les canons! "

Je tournai la tete et je vis les compagnies d'arriere-garde ouvrir
soudain les rangs et se jeter de chaque cote de la route, pendant
que six chevaux couleur creme, atteles par paires, galopant ventre
a terre, arrivaient a grand fracas dans l'espace libre, trainant
un beau canon de douze qui tournait et craquait derriere eux.

Puis, il en vint un second, un troisieme, vingt quatre en tout,
ils passerent pres de nous avec grand bruit, grand vacarme, les
hommes en uniformes bleus, se tenant bien cramponnes aux canons et
aux caissons, les conducteurs jurant, faisant claquer leurs
fouets, les crinieres flottant au vent, les ecouvillons et les
seaux s'agitant avec un bruit de ferraille.

L'air etait tout remue de cette agitation febrile, du tintement
sonore des chaines.

Un grandement sourd monta des fosses.

Les artilleurs y repondirent par des cris, et nous vimes rouler
devant nous un nuage gris, et quantite de bonnets a poils firent
par moments tache dans l'obscurite.

Puis les compagnies se refermerent, pendant que le grondement qui
s'entendait en avant de nous devenait plus fort et plus grave que
jamais.

-- Il y a la trois batteries, dit le sergent. Ce sont des _Bull_
et des _Webber Smith_. Ces derniers sont neufs. Il y en a
davantage en avant de nous, car je vois ici la trace laissee par
un canon de neuf, et tous les autres sont de douze. Si vous tenez
a etre atteint, donnez la preference a un canon de douze, car un
de neuf vous ecrabouille, tandis que celui de douze vous coupe en
deux comme une carotte.

Et il continua, en me donnant des details sur les horribles
blessures qu'il avait vues, ce qui glacait mon sang dans mes
veines.

Vous auriez frotte toutes nos figures avec du blanc d'Espagne, que
vous ne les auriez pas rendues plus blanches.

-- Ah! Ah! Vous aurez l'air encore plus malades, quand vous aurez
un paquet de mitraille dans les tripes! dit-il.

A ce moment, voyant rire plusieurs vieux soldats, je commencai a
comprendre que cet homme essayait de nous faire peur.

Je me mis aussi a rire, et les autres en firent autant, mais on ne
riait pas de tres bon coeur.

Le soleil etait presque au-dessus de nos tetes quand on fit halte,
dans une petite localite nommee Hal.

Il y a la une vieille pompe que je fis marcher pour remplir mon
shako. Jamais une cruche d'ale d'Ecosse ne me parut aussi bonne
que cette eau-la.

Des canons passerent encore devant nous, puis les Hussards de
Vivian: il y en avait trois regiments, fort coquets sur leurs
beaux chevaux bai-brun.

C'etait un regal pour l'oeil.

Les canons faisaient plus de bruit que jamais, et cela faisait
vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie a cote de moi,
quelques annees auparavant, j'avais assiste a la lutte du navire
de commerce contre les corsaires.

Ce bruit etait maintenant si fort qu'il me semblait que l'on
devait se battre de l'autre cote du bois le plus proche, mais mon
ami le sergent en savait plus long.

-- C'est a douze ou quinze milles d'ici, dit-il. Vous pouvez en
etre certain, le general sait qu'on n'a pas besoin de nous, sans
quoi nous ne serions pas a nous reposer a Hal.

Il disait vrai, comme on le vit bien, car une minute apres, le
colonel arriva pour nous donner l'ordre de former des faisceaux et
de bivouaquer sur place.

Nous y passames toute la journee, pendant laquelle nous vimes
defiler de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie,
Anglais, Hollandais, Hanovriens.

La musique endiablee dura jusqu'au soir, s'enflant parfois en un
rugissement, retombant parfois en un grondement indistinct.

Vers huit heures du soir, elle cessa completement.

Nous nous rongions d'impatience, comme vous pensez bien,
d'apprendre ce qui se passait, mais nous savions que ce que ferait
le Duc, serait bien fait, ce qui finit par nous inspirer un peu de
patience.

Le lendemain, la brigade resta a Hal, tout le matin, mais vers
midi, un ordonnance arriva de la part du Duc, et nous avancames
jusqu'a un petit village appele Braine le... je ne sais plus quoi.

Il n'etait que temps, car un orage terrible fondit tout a coup sur
nous, deversant des torrents d'eau qui changerent tous les champs
et tous les chemins en marais et bourbiers.

Dans ce village, les granges nous offrirent un abri, et nous y
trouvames deux trainards, l'un faisait partie d'un regiment a
jupon, l'autre etait un homme de la legion allemande, et ils
avaient a nous apprendre des nouvelles qui etaient aussi sombres
que le temps.

Boney avait rosse les Prussiens la veille, et nos hommes avaient
eu bien de la peine a tenir bon contre Ney: ils avaient pourtant
fini par le battre.

Cela vous fait aujourd'hui l'effet d'une vieille histoire toute
defraichie, mais vous ne pouvez pas vous figurer notre
empressement a nous entasser autour des deux hommes dans la
grange.

On se battait, on se bousculait, rien que pour attraper un mot de
ce qu'ils disaient, et ceux qui avaient entendu etaient a leur
tour assaillis par la foule de ceux qui ne savaient rien.

On rit, on applaudit, on gemit tour a tour, en entendant raconter
que la 44eme avait recu la cavalerie en ligne, que les Hollando-
Belges avaient pris la fuite, que la Garde Noire avait laisse
penetrer les Lanciers dans son carre, et les y avait tues a
loisir. Mais les Lanciers mirent les rieurs de leur cote en
reduisant le 69eme a sa plus simple expression et emportant un des
drapeaux.

Et pour conclure, le Duc battait en retraite afin de conserver le
contact avec les Prussiens.

Le bruit courait qu'il choisirait son terrain et livrerait une
grande bataille a l'endroit meme ou nous avions fait halte.

Et nous vimes bientot que ce bruit etait fonde, car le temps
s'eclaircit vers le soir, et tout le monde monta sur la crete pour
voir ce qui pouvait se voir.

C'etait une belle campagne de terres a ble et de prairies.

Les recoltes commencaient a jaunir, et les seigles, qui etaient
superbes, atteignaient l'epaule d'un homme.

Il etait impossible de concevoir un tableau plus paisible.

De quelque cote qu'on portat les yeux, on ne voyait que collines
aux courbes onduleuses toutes couvertes de ble, et par-dessus
elles, les petits clochers de village dressant leurs pointes parmi
les peupliers. Mais a travers tout ce joli tableau, apparaissait
comme la marque d'un coup de fouet, une longue ligne d'hommes en
marche, habilles les uns de rouge, les autres de vert, d'autres de
bleu, de noir, se dirigeant en zigzag par la plaine, encombrant
les routes; l'une des extremites si rapprochee, qu'elle pouvait
entendre nos appels, quand les hommes mirent leurs fusils en
faisceaux, sur la crete a notre gauche, tandis que l'autre
extremite se perdait dans les bois, aussi loin que nous pouvions
voir. Puis, sur d'autres routes, nous apercevions les attelages de
chevaux tirant a grand-peine, l'eclat sombre des canons, les
hommes qui se courbaient, s'arc-boutaient pour pousser aux roues
et les degager de la vase epaisse, profonde.

Pendant que nous etions la, regiment par regiment, brigade par
brigade, vinrent prendre position sur la crete, et avant le
coucher du soleil, nous etions formee en une ligne de plus de
soixante mille hommes, fermant a Napoleon la routa de Bruxelles.

Mais la pluie avait recommence avec force. Nous autres, du 77eme,
nous nous precipitames de nouveau dans notre grange. Nous etions
bien mieux abrites que le plus grand nombre de nos camarades, qui
durent rester etendus dans la boue, sous les rafales de l'orage,
et attendre ainsi jusqu'a la premiere lueur du jour.


XII -- L'OMBRE SUR LA TERRE

Il faisait encore une pluie fine le matin; des nuages bruns se
mouvaient sous un vent humide et glacial.

J'eprouvai une impression etrange en ouvrant les yeux, quand je
songeai que je prendrais part, ce jour-la, a une bataille, bien
qu'aucun de nous ne s'attendit a une bataille telle que celle qui
se livra.

Toutefois, nous etions debout, et tout prets des la premiere
clarte, et quand nous ouvrimes les portes de notre grange, nous
entendimes la plus divine musique que j'aie jamais ecoutee, et qui
jouait quelque part, dans le lointain.

Nous nous etions formes en petits groupes pour y preter l'oreille.
Comme, c'etait doux, innocent, melancolique. Mais notre sergent
eclata de rire en voyant combien nous etions charmes.

-- Ce sont les musiques francaises, dit-il, et si vous montez
jusque par ici, vous verrez ce que bon nombre d'entre vous
pourront bien ne plus revoir.

Nous montames.

La belle musique arrivait encore a nos oreilles. Nous nous
arretames sur une hauteur qui se trouvait a quelques pas de la
grange.

La-bas, au pied de la pente, a une demi-portee de fusil de nous,
s'elevait une coquette maison de ferme couverte de tuiles,
entouree d'une haie avec un bout de verger.

Tout autour etaient ranges en ligne des hommes en habits rouges et
hauts bonnets de fourrure, qui travaillaient avec une activite
d'abeilles, a percer des trous dans les murailles et a barrer les
portes.

-- Ceux-la, ce sont les compagnies legeres de la Garde, dit le
sergent. Ils tiendront bon dans cette ferme, tant qu'un seul sera
capable de remuer le doigt. Mais regardez par-dessus. Vous verrez
les feux de bivouac des Francais.

Nous regardames de l'autre cote de la vallee, vers la crete basse,
et nous vimes un millier de petites pointes jaunes de flamme,
surmontees d'un panache de fumee noire qui montait lentement dans
l'air alourdi.

Il y avait une autre ferme sur la pente opposee de la vallee, et
pendant que nous regardions, apparut soudain sur un tertre voisin,
un petit groupe de cavaliers qui nous examinerent attentivement.

Il y avait, en arriere, une douzaine de hussards, et en avant,
cinq hommes, dont trois coiffes de casques, un autre avec un long
plumet rouge et droit a son chapeau. Le dernier avait une coiffure
basse.

-- Par Dieu! s'ecria le sergent. C'est lui, c'est Boney, celui qui
monte le cheval gris. Oui, j'en parierais un mois de solde.

J'ecarquillai les yeux pour le voir, cet homme qui avait etendu
au-dessus de toute l'Europe cette grande ombre, qui avait plonge
les Nations dans les tenebres pendant vingt-cinq ans, cette ombre
qui etait meme allee s'etendre jusqu'au-dessus de notre ferme
lointaine, et nous avait violemment arraches, moi, Edie et Jim, a
l'existence que nos familles avaient menees avant nous.

Autant que je pus en juger a cette distante, c'etait un homme
trapu, aux epaules carrees.

Il tenait appliquee a ses yeux sa lorgnette, en ecartant fortement
les coudes de chaque cote.

J'etais encore occupe a le regarder, quand j'entendis a cote de
moi un fort souffle de respiration.

C'etait Jim, dont les yeux luisaient comme des charbons ardents.

Il avancait la figure jusque sur mon epaule.

-- C'est lui, Jock, dit-il a voix basse.

-- Oui, c'est Boney, repondis-je.

-- Non, non, c'est lui; c'est de Lapp, ou de Lissac, a moins que
ce demon n'ait encore quelque autre nom. C'est lui.

Alors je le reconnus immediatement.

C'etait le cavalier dont le chapeau etait orne d'un grand plumet
rouge.

Meme a cette distance, j'aurais jure que c'etait lui, en voyant
ses epaules tombantes, et sa facon de porter la tete.

Je fermai les mains sur le bras de Jim, car je voyais bien qu'il
avait le sang en ebullition a la vue de cet homme, et qu'il etait
capable de n'importe quelle folie.

Mais a ce moment il sembla que Bonaparte se penchait et disait a
de Lissac quelques mots.

Le groupe fit demi-tour et disparut pendant que resonnait un coup
de canon, et que d'une batterie placee sur la crete partait un
nuage de fumee blanche.

Au meme instant, on sonna, dans notre village, au rassemblement.

Nous courumes a nos armes et on se forma.

Il y eut une serie de coups de feu tires tout le long de la ligne,
et nous crumes que la bataille avait commence, mais en realite
cela venait de ce que nos canonniers nettoyaient leurs pieces.

Il etait en effet a craindre que les amorces n'aient ete mouillees
par l'humidite de la nuit.

De l'endroit ou nous etions, nous avions sous les yeux un
spectacle qui meritait qu'on passat la mer pour le voir.

Sur notre crete s'etendaient les carres, alternativement rouges et
bleus, qui allaient jusqu'a un village, situe a plus de deux miles
de nous.

On se disait neanmoins tout bas, de rang en rang, qu'il y avait
trop de bleu et pas assez de rouge, car les Belges avaient montre
la veille qu'ils n'avaient pas le coeur assez ferme pour la
besogne, et nous avions vingt mille de des hommes-la comme
camarades.

En outre, nos troupes anglaises elles memes etaient composees de
miliciens et de recrues, car l'elite de nos vieux regiments de la
Peninsule etaient encore sur des transports, en train de passer
l'Ocean, au retour de quelque stupide querelle avec nos parents
d'Amerique.

Nous avions toutefois, avec nous, les peaux d'ours de la Garde,
formant deux fortes brigades, les bonnets des Highlanders, les
bleus de la Legion allemande, les lignes rouges de la brigade
Pack, de la brigade de Kempt, le petit pointille vert des
carabiniers, disposes a l'avant.

Nous savions que, quoiqu'il arrivat, c'etaient des gens a tenir
bon partout ou on les placerait, et qu'ils avaient a leur tete un
homme capable de les placer dans les postes ou ils pourraient
tenir bon.

Du cote des Francais, nous n'apercevions guere que le clignotement
de leurs feux de bivouac, et quelques cavaliers disperses sur les
courbes de la crete. Mais comme nous etions la a attendre, tout a
coup retentit la bruyante fanfare de leurs musiques.

Leur armee entiere monta et deborda, par-dessus la faible hauteur
qui les avait caches; les brigades succedant aux brigades, les
divisions aux divisions, jusqu'a ce qu'enfin toute la pente,
jusqu'en bas, eut pris la couleur bleue de leurs uniformes, et
scintilla de l'eclat de leurs armes.

On eut dit qu'ils n'en finiraient pas, car il en venait, il en
venait, sans interruption, pendant que nos hommes, appuyes sur
leurs fusils, fumant leur pipe, regardaient la-bas ce vaste
rassemblement, et ecoutaient ce que savaient les vieux soldats qui
avaient deja combattu contre les Francais.

Puis, lorsque l'infanterie se fut formee en masses longues et
profondes, leurs canons arriverent en bondissant et tournant le
long de la pente.

Rien de plus joli a voir que la prestesse avec laquelle ils les
mirent en batterie, tout prets a entrer en action.

Ensuite, a un trot imposant, se presenta la cavalerie, trente
regiments au moins, avec la cuirasse, le plumet au casque, armes
du sabre etincelant ou de la lance a pennon.

Ils se formerent sur les flancs et en arriere en longues lignes
mobiles et brillantes.

-- Voila nos gaillards, s'ecria notre vieux sergent. Ce sont des
goinfres a la bataille. Oh pour cela! oui. Et vous voyez ces
regiments au milieu, ceux qui ont de grands shakos, un peu en
arriere de la ferme. C'est la Garde. Ils sont vingt mille, mes
enfants, tous des hommes d'elite, des diables a tete grise, qui
n'ont fait autre chose que de se battre depuis le temps ou ils
n'etaient pas plus haut que mes guetres. Ils sont trois contre
deux, ils ont deux canons contre un, et par Dieu! vous autres
recrues, ils vous feront desirer d'etre revenus a Argyle street,
avant d'en avoir fini avec vous.

Il n'etait guere encourageant, notre sergent, mais il faut dire
qu'il avait ete a toutes les batailles depuis la Corogne, et qu'il
avait sur la poitrine une medaille avec sept barrettes, de sorte
qu'il avait le droit de parler comme il lui plaisait.

Quand les francais se furent ranges entierement, un peu hors de la
portee des canons, nous vimes un petit groupe de cavaliers tout
chamarres d'argent, d'ecarlate et d'or, circuler rapidement entre
les divisions, et sur leur passage eclaterent, des deux cotes, des
cris d'enthousiasme, et nous pumes voir des bras s'allonger, des
mains s'agiter vers eux.

Un instant apres, le bruit cassa.

Les deux armees resterent face a face dans un silence absolu,
terrible.

C'est un spectacle qui revient souvent dans mes reves.

Puis, tout a coup, il se produisit un mouvement desordonne parmi
les hommes qui se trouvaient juste devant nous.

Une mince colonne se detacha de la grosse masse bleue, et s'avanca
d'un pas vif vers la ferme situee en bas de notre position.

Elle n'avait pas fait cinquante pas qu'un coup de canon partit
d'une batterie anglaise a notre gauche.

La batailla de Waterloo venait de commencer.

Il ne m'appartient pas de chercher a vous raconter l'histoire de
cette bataille, et d'ailleurs je n'aurais pas demande mieux que de
me tenir en dehors d'un pareil evenement, s'il n'etait pas arrive
que notre destin, celui de trois modestes etres qui etaient venus
la de la frontiere, avait ete de nous y meler au meme point que
s'il s'etait agi de n'importe lequel de tous les rois ou
empereurs.

A dire honnetement la verite, j'en ai appris sur cette bataille,
plus par ce que j'ai lu que par ce que j'ai vu.

En effet, qu'est-ce que je pouvais voir, avec un camarade de
chaque cote, et une grosse masse de fumee blanche au bout de mon
fusil.

Ce fut par les levres et par les conversations d'autres personnes
que j'appris comment la grosse cavalerie avait fait des charges,
comment elle avait enfonce les fameux cuirassiers, comment elle
fut hachee en morceaux avant d'avoir pu revenir.

C'est aussi par la que j'appris tout ce qui concerne les attaques
successives, la fuite des Belges, la fermete qu'avaient montree
Pack et Kempt.

Mais je puis, d'apres ce que je sais par moi meme, parler de ce
que nous vimes nous memes par les intervalles de la fumee et les
moment d'accalmie de la fusillade, et c'est precisement cela que
je vous raconterai.

Nous etions a la gauche de la ligne, et en reserve, car le duc
craignait que Boney ne cherchat a nous tourner de ce cote, pour
nous prendre par derriere, de sorte que nos trois regiments, ainsi
qu'une autre brigade anglaise et les Hanovriens, avaient ete
postes la pour etre prets a tout hasard.

Il y avait aussi deux brigades de cavalerie legere, mais l'attaque
des Francais se faisait entierement de front, si bien que la
journee etait deja assez avancee avant qu'on eut reellement besoin
de nous.

La batterie anglaise, qui avait tire le premier coup de canon,
continuait a faire feu bien loin vers notre gauche.

Une batterie allemande travaillait ferme a notre droite.

Aussi etions-nous completement enveloppes de fumee, mais nous
n'etions pas caches au point de rester invisibles pour une ligne
d'artillerie francaise, postee en face de nous, car une vingtaine
de boulets traverserent l'air avec un sifflement aigu, et vinrent
s'abattre juste au milieu de nous.

Comme j'entendis le bruit de l'un d'eux qui passa pres de mon
oreille, je baissai la tete comme un homme qui va plonger, mais
notre sergent me donna une bourrade dans les cotes avec le bout de
sa hallebarde.

-- Ne vous montrez pas si poli que ca, dit-il. Ce sera assez tot
pour le faire une fois pour toutes quand vous serez touche.

Il y eut un de ces boulets qui reduisit en une bouillie sanglante
cinq hommes a la fois, et je vis ce boulet immobile par terre.

On eut dit un ballon rouge de football.

Un autre traversa le cheval de l'adjudant avec un bruit sourd
comme celui d'une pierre lancee dans de la boue. Il lui brisa les
reins et le laissa la gisant, comme une groseille eclatee.

Trois autres boulets tomberent plus loin vers la droite. Les
mouvements desordonnes et les cris nous apprirent qu'ils avaient
porte.

-- Ah! James, vous avez perdu une bonne monture, dit le major
Reed, qui se trouvait juste devant moi, en regardant l'adjudant
dont les bottes et les culottes ruisselaient de sang.

-- Je l'avais paye cinquante belles livres a Glasgow, dit l'autre.
N'etes-vous pas d'avis, major, que les hommes feraient mieux de se
tenir couches, maintenant que les canons ont precise leur tir sur
nous?

-- Pfut! dit l'autre, ils sont jaunes, James. Cela leur fera du
bien.

-- Ils en apprendront assez, avant que la journee soit finie,
repondit l'adjudant.

Mais a ce moment, le colonel Reynell vit que les carabiniers et le
52eme etaient couches a droite et a gauche de nous, de sorte qu'il
nous commanda de nous etendre aussi a terre. Nous fumes rudement
contents, lorsque nous pumes entendre les projectiles passer, en
hurlant comme des chiens affames, par-dessus notre dos a quelques
pieds de hauteur.

Meme alors un bruit sourd, un eclaboussement presque a chaque
minute, puis un cri de douleur, un trepignement de bottes sur le
sol, nous apprenaient que nous subissions de grosses pertes.

Il tombait une pluie fine.

L'air humide maintenait la fumee pres de terre: aussi nous ne
pouvions voir que par intervalles ce qui se passait juste devant
nous, bien que le grondement des canons nous montra que la
bataille etait engagee sur toute la ligne.

Quatre cents pieces tournaient alors ensemble, et faisaient assez
de bruit pour nous briser le tympan.

En effet, il n'y eut pas un de nous a qui il ne resta un
sifflement dans la tete pendant bien des jours qui suivirent.

Juste en face de nous, sur la pente de la hauteur, il y avait un
canon francais et nous distinguions parfaitement les servants de
cette piece.

C'etait de petits hommes agiles, avec des culottes tres collantes,
de grands chapeaux, avec de grands plumets raides et droits, mais
ils travaillaient comme des tondeurs de moutons, ne faisant que
bourrer, passer l'ecouvillon, et tirer.

Ils etaient quatorze quand je les vis pour la premiere fois.

La derniere, ils n'etaient plus que quatre, mais ils travaillaient
plus activement que jamais.

La ferme qu'on appelle Hougoumont etait en bas, en face de nous.

Pendant toute la matinee, nous pumes voir qu'il s'y livrait une
lutte terrible, car les murs, les fenetres, les haies du verger
n'etaient que flammes et fumee et il en sortait des cris et des
hurlements tels que je n'avais jamais rien entendu de pareil
jusqu'alors.

Elle etait a moitie brulee, tout eventree par les boulets.

Dix mille hommes martelaient ses portes, mais quatre cents soldats
de la garde s'y maintinrent pendant la matinee, deux cents pendant
la soiree, et pas un Francais n'en depassa le seuil.

Mais comme ils se battaient, ces Francais!

Ils ne faisaient pas plus de cas de leur vie que de la boue dans
laquelle ils marchaient.

Un d'eux -- je crois le voir encore -- un homme au teint hale,
assez repus, et qui marchait avec une canne, s'avanca en boitant,
tout seul, pendant une accalmie de la fusillade, vers la porte
laterale de Hougoumont, ou il se mit a frapper, en criant a ses
hommes de les suivre.

Il resta la cinq minutes, allant et venant devant les canons de
fusil qui l'epargnaient, jusqu'a ce qu'enfin un tirailleur de
Brunswick, poste dans le verger, lui cassa la tete d'un coup de
feu.

Et il y en eut bien d'autres comme lui, car pendant toute la
journee, quand ils n'arrivaient pas en masses, ils venaient par
deux, par trois, l'air aussi resolu que s'ils avaient toute
l'armee sur leurs talons.

Nous restames ainsi tout le matin, a contempler la bataille qui se
livrait la-bas a Hougoumont; mais bientot le Duc reconnut qu'il
n'avait rien a craindre sur sa droite, et il se mit a nous
employer d'une autre maniere.

Les francais avaient pousse leurs tirailleurs jusqu'au dela de la
ferme.

Ils etaient couches dans le ble encore vert en face de nous.

De la, ils visaient les canonniers, si bien que sur notre gauche
trois pieces sur six etaient muettes, avec leurs servants epars
sur le sol autour d'elles.

Mais le Duc avait l'oeil a tout.

A ce moment, il arriva au galop.

C'etait un homme maigre, brun, tout en nerfs, avec un regard tres
vif, un nez crochu, et une grande cocarde a son chapeau.

Il avait derriere lui une douzaine d'officiers, aussi fringants
que s'ils participaient a une chasse au renard, mais de cette
douzaine il n'en restait pas un seul le soir.

-- Chaude affaire, Adams! dit-il en passant.

-- Tres chaude, votre Grace, dit notre general.

-- Mais nous pouvons les arreter, je crois. Tut! Tut! nous ne
saurions permettre a des tirailleurs de reduire une batterie au
silence. Allez me debusquer ces gens-la, Adams.

Alors j'eprouvai pour la premiere fois ce frisson diabolique qui
vous court dans le corps, quand on vous donne votre role a remplir
dans le combat.

Jusqu'a present, nous n'avions pas fait autre chose que de rester
couches et d'etre tues, ce qui est la chose la plus maussade du
monde.

A present notre tour etait venu, et sur ma parole, nous etions
prets.

Nous nous levames, toute la brigade, en formant une ligne de
quatre hommes d'epaisseur.

Alors _ils_ se sauverent comme des vanneaux, en baissant la tete,
arrondissant le dos, et trainant leurs fusils par terre.

La moitie d'entre eux echapperent, mais nous nous emparames des
autres, et tout d'abord de leur officier, car c'etait un tres gros
homme, qui ne pouvait courir bien vite.

Je recus comme un coup en voyant Rob Stewart, qui etait a ma
droite, planter sa baionnette en plein dans le large dos de cet
homme, que j'entendis jeter un hurlement de damne.

On ne fit aucun quartier dans ce champ; on s'escrima contre eux de
la pointe ou de la crosse.

Les hommes avaient maintenant le sang en feu, et cela n'avait rien
d'etonnant, car pendant toute la matinee, ces guepes n'avaient
cesse de nous piquer, tout en restant presque invisibles pour
nous.

Et alors, apres avoir franchi l'autre bord du champ de ble, comme
nous etions sortis de la zone de fumee, nous vimes devant nous
l'armee francaise tout entiere, dont nous n'etions separes que par
deux pres et un petit sentier.

Nous jetames un grand cri en les voyant, et nous nous serions
lances a l'attaque, si l'on nous avait laisses faire, car les
jeunes soldats ne se figurent pas que cela puisse mal tourner poux
eux jusqu'au moment ou ils sont completement engages.

Mais le Duc etait venu au trot tout pres de nous pendant que nous
avancions.

Les officiers passaient a cheval devant nous en agitant leurs
epees pour nous arreter.

Des sonneries de clairons se firent entendre.

Il y eut des poussees, des manoeuvres, les sergents jurant et nous
bourrant de coups de hallebarde.

En moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'ecrire, la brigade
etait disposee en trois petits carres bien dessines, tout herisses
de baionnettes, et disposes en echelon, comme on dit, ce qui
permettait a chacun d'eux de tirer en travers de l'une des faces
de l'autre.

Ce fut la notre salut, comme je pus le voir, tout jeune soldat que
j'etais, et il n'etait meme que temps.

Il y avait sur notre flanc droit une colline basse et onduleuse.

De derriere cette colline montait un bruit auquel rien au monde ne
ressemble autant que celui des vagues sur la cote de Berwick quand
le vent vient de l'est.

La terre etait tout ebranlee de ce grondement sourd: l'air en
etait plein.

-- Ferme, soixante-onzieme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria
derriere nous la voix de notre colonel, mais nous n'avions devant
nous que la pente douce et verte de la colline, toute piquetee de
marguerites et de pissenlits.

Puis tout a coup par-dessus la cime nous vimes surgir huit cents
casques de cuivre, cela subitement.

Chacun de ces casques faisait flotter une longue criniere, et sous
ses casques apparurent huit cents figures farouches, halees, qui
s'avancaient, se penchaient jusque sur les oreilles d'un meme
nombre de chevaux.

Pendant un instant, on vit briller des cuirasses, brandir des
sabres, des crinieres s'agiter, des naseaux rouges s'ouvrir, se
fermer avec fureur. Des sabots battirent l'air devant nous.

Alors la ligne des fusils s'abaissa. Nos balles se heurterent
contre leurs cuirasses avec le crepitement de la grele contre une
fenetre.

Je fis feu comme les autres et me hatai de recharger, en regardant
devant moi, a travers la fumee, ou je vis un objet long et mince
qui allait flottant lentement en avant et en arriere.

Un coup de clairon nous avertit de cesser le feu.

Une bouffee de vent emporta le voile qui s'etendait devant nous et
alors nous pumes voir ce qui s'etait passe.

Je m'etais attendu a voir la moitie de ce regiment de cavalerie
couche a terre, mais soit que leurs cuirasses les eussent
proteges, soit que par suite de notre jeunesse et de l'agitation
que nous avait causee leur approche, nous eussions tire haut,
notre feu ne leur avait pas cause grand dommage.

Environ trente chevaux gisaient par terre, trois ensemble a moins
de dix yards de moi, celui du milieu etait completement sur le
dos, les quatre pattes en l'air, et c'etait l'une de ces pattes
que j'avais vue s'agiter a travers la fumee.

Il y avait huit ou dix morts et autant de blesses, qui restaient
assis sur l'herbe, la plupart tout etourdis, mais l'un d'eux
criant a tue-tete:

-- Vive l'Empereur!

Un autre, qui avait recu une balle dans la cuisse, un grand diable
a moustache noire, etait assis le dos contre le cadavre de son
cheval.

Ramassant sa carabine, il fit feu avec autant de sang-froid que
s'il avait concouru pour le tir a la cible, et il atteignit en
plein front Angus Myres qui n'etait separe de moi que par deux
hommes.

Il allongeait la main pour prendre une autre carabine qui se
trouvait tout pres, mais avant qu'il eut le temps de la saisir, le
gros Hodgson, qui formait le pivot de la compagnie de Grenadiers,
accourut et lui planta sa baionnette dans la gorge. Grand dommage,
car c'etait un fort bel homme!

Tout d'abord je m'imaginai que les cuirassiers s'etaient enfuis a
la faveur de la fumee, mais ils n'etaient pas gens a le faire
aussi facilement.

Leurs chevaux avaient devie sous notre feu.

Ils avaient continue leur course au dela de notre carre et recu le
feu des deux carres places plus loin.

Alors ils franchirent une haie, rencontrerent un regiment de
Hanovriens forme en ligne et les traiterent comme ils nous
auraient traites si nous n'avions pas ete aussi prompts.

Ils le taillerent en pieces en un instant.

C'etait terrible de voir les gros Allemands courir en criant
pendant que les cuirassiers, se dressant sur leurs eperons pour
donner plus d'elan a leurs sabres longs et lourds, les abattaient
d'estoc et de taille sans merci.

Je ne crois pas qu'il soit reste cent hommes en vie de ce
regiment.

Les Francais revinrent, passant devant nous, criant et brandissant
leurs armes qui etaient rouges jusqu'a la garde.

Ils agissaient ainsi pour nous faire tirer, mais notre colonel
etait un vieux soldat.

A cette distance nous ne pouvions leur faire beaucoup de mal, et
ils auraient fondu sur nous avant que nous eussions recharge.

Trois cavaliers passerent encore un peu derriere la crete a notre
droite.

Nous savions fort bien, que si nous ouvrions notre carre, ils
seraient sur nous en un clin d'oeil.

D'autre part, il etait bien dur d'attendre la ou nous etions, car
ils avaient donne le mot a une batterie de douze canons, qui se
forma a mi-cote, a quelque centaines de yards mais nous ne
pouvions l'apercevoir.

Elle nous envoyait par-dessus la crete des boulets qui arrivaient
juste au milieu de nous; c'est ce qu'on appelle un tir plongeant,
et un de leurs artilleurs courut au haut de la pente pour planter,
dans la terre humide, un epieu qui devait leur servir de guide. Il
le fit sous les fusils memes de toute la brigade.

Aucun de nous ne tira sur lui, car chacun comptait pour cela sur
son voisin.

L'enseigne Samson, le plus jeune des sous-officiers du regiment
sortit du carre en courant, et alla arracher l'epieu, mais aussi
prompt qu'un brochet a la poursuite d'uns truite, un lancier
apparut sur la crete, et lui porta un coup si violent par
derriere, que non seulement la pointe, mais encore le pennon de sa
lance sortirent par devant, entre le second et le troisieme bouton
de la tunique du petit.

-- Helene! Helene! cria-t-il avant de tomber mort la face en
avant, pendant que le lancier, crible de balles, s'abattait pres
de lui, sans lacher son arme, de sorte qu'ils gisaient ensemble,
joints par ce terrible trait d'union.

Mais quand la batterie eut ouvert son feu, nous n'eumes guere le
temps de songer a autre chose.

Un carre est un excellent moyen de recevoir la cavalerie, mais il
n'en est point de pire quand il s'agit de recevoir des boulets
comme nous nous en apercumes, quand ils commencerent a tailler des
coupures rouges a travers nos rangs, au point que nos oreilles
etaient lasses d'entendre le bruit sourd d'eclaboussement, que
faisait la masse de fer en heurtant de la chair et du sang.

Au bout de dix minutes de cette manoeuvre, notre carre se deplaca
d'une centaine de pas vers la droite, mais nous laissions derriere
nous un autre carre, car cent vingt hommes et sept officiers
marquaient la place que nous avions occupee.

Mais les canons nous retrouverent.

On essaya de la formation en ligne, mais aussitot la cavalerie --
c'etaient cette fois des lanciers -- fondit sur nous par-dessus la
hauteur.

Je dois vous dire que nous fumes contents d'entendre le bruit des
sabots de chevaux, car nous savions que l'artillerie suspendait
son feu un instant, et nous laisserait une chance de rendre coup
pour coup.

Et c'est ce que nous fimes fort bien, car avec notre sang-froid,
nous avions pris de la malice et de la cruaute.

Pour mon compte, il me semblait que je me souciais aussi peu des
cavaliers que s'il se fut agi d'autant de moutons de Corriemuir.

Il arrive un moment ou l'on cesse de songer a sa peau, et il vous
semble que vous cherchez seulement quelqu'un a qui faire payer
tout ce que vous avez souffert.

Cette fois nous primes notre revanche sur les lanciers, car ils
n'avaient pas de cuirasses pour les proteger, et d'une seule
salve, nous en jetames a bas soixante-dix.

Peut-etre que si nous avions vu soixante dix meres pleurant sur
les corps de leurs garcons, nous n'aurions pas ete aussi contents,
mais les hommes, quand ils livrent bataille, ne sont plus que des
betes; et ils ont juste autant de raison que deux taurillons quand
ils ont reussi a se prendre par la gorge.

A ce moment, le colonel eut une idee excellente.

Apres avoir calcule qu'apres cette charge, la cavalerie serait
eloignee pendant cinq minutes, il nous reforma en ligne et nous
fit reculer jusqu'a un creux plus profond, ou nous devions etre a
l'abri de l'artillerie, avant qu'elle put recommencer son tir.

Cela nous donna le temps de respirer, et nous en avions grand
besoin, car le regiment fondait comme un glacon au soleil. Mais si
mauvais que cela fut pour nous, ce fut bien pire pour d'autres.

Tous les Hollando-Belges s'etaient sauves a toutes jambes a ce
moment-la, au nombre de quinze mille, et il en resultait de grands
vides dans notre ligne, a travers lesquels la cavalerie francaise
allait et venait comme elle voulait.

Puis, les canons francais avaient ete bien superieurs aux notres
par le tir et le nombre; notre grosse cavalerie avait ete hachee
meme, si bien que les affaires ne prenaient pas une tournure fort
gaie pour nous.

D'autre part, Hougoumont, qui n'etait plus qu'une ruine trempee de
sang, etait reste entre nos mains. Tous les regiments anglais
tenaient bon.

Pourtant, a dire la verite vraie, comme on doit le faire quand on
est un homme, il y avait parmi les habits bleus qui partirent vers
l'arriere, une pincee d'habits rouges. Mais c'etaient de tous
jeunes gens, ceux-la, des trainards, des coeurs laches comme il
s'en trouve partout.

Je le repete, pas un regiment ne flechit.

Ce que nous pouvions distinguer de la bataille etait fort peu de
chose, mais il eut fallu etre aveugle pour ne point voir que,
derriere nous, la campagne etait couverte de fuyards.

Cependant alors, bien que nous autres, de l'aile droite, nous n'en
sussions rien, les Prussiens avaient commence leur mouvement.

Napoleon avait detache vingt mille hommes pour les arreter, et
c'etait une compensation pour ceux d'entre nous qui s'etaient
sauves.

Les forces en presence etaient a peu pres les memes qu'au debut.

Tout cela, pourtant, etait fort obscur pour nous.

A un certain moment, la cavalerie francaise avait deborde en tel
nombre entre nous et le reste de l'armee, que nous crumes quelque
temps etre la seule brigade restee debout.

Alors, serrant les dents, nous primes la resolution de vendre
notre vie le plus cher possible.

Il etait entre quatre et cinq heures de l'apres-midi, et nous
n'avions rien a manger, pour la plupart, depuis la veille au soir.

Par-dessus le marche, nous etions trempes par la pluie. Elle nous
avait arroses pendant tout le jour, mais pendant les dernieres
heures, nous n'avions pas eu un moment pour songer au temps ou a
notre faim.

Alors nous nous mimes a regarder autour de nous et a raccourcir
nos ceinturons, a nous demander qui avait ete atteint, qui avait
ete epargne.

Je fus content de revoir Jim, la figure toute noire de poudre,
debout a ma droite et appuye sur son fusil.

Il vit que je le regardais et me demanda, en criant, si j'etais
blesse.

-- Tout va bien, Jim, repondis-je.

-- Je crains bien d'etre venu ici chasser un gibier imaginaire,
dit-il, d'un air sombre. Mais ce n'est pas encore fini, par Dieu!
j'aurai sa peau, ou il aura la mienne.

Il avait si longtemps couve son tourment, le pauvre Jim, que je
crois vraiment que cela lui avait tourne la tete.

En effet, il avait dans les yeux, en parlant, une expression qui
n'avait presque rien d'humain.

Il avait toujours ete de ceux qui prennent a coeur, meme de
petites choses, et depuis qu'Edie l'avait abandonne, je crois
qu'il n'avait jamais ete maitre de lui-meme.

Ce fut a ce moment de la bataille que nous assistames a deux
combats singuliers, chose assez commune, a ce qu'on me dit, dans
les batailles d'autrefois, avant que les hommes fussent exerces a
se battre par masses.

Comme nous etions couches dans le fosse, deux cavaliers arriverent
a fond de train, sur la crete, en face de nous.

Le premier etait un dragon anglais. Il avait la figure presque
dans la criniere de son cheval.

Derriere lui, arrivait a grand bruit, sur une grosse jument noire,
un cuirassier francais, vieux gaillard a la tete grise.

Les notres se mirent a les huer au passage, car il leur paraissait
honteux qu'un Anglais courut ainsi, mais au moment ou ils
passerent devant nous, on vit de quoi il s'agissait.

Le dragon avait laisse choir son arme, il etait desarme, et
l'autre le serrait d'aussi pres pour l'empecher d'en trouver une
autre.

A la fin, pique sans doute par nos huees, l'Anglais prit son parti
d'affronter le combat.

Ses yeux tomberent sur une lance qui se trouvait pres du cadavre
d'un Francais.

Il fit obliquer un peu son cheval, pour laisser passer l'autre, et
alors, sautant a bas avec adresse, il s'en saisit.

Mais l'autre etait un vieux routier, et il fondit sur lui comme un
boulet.

Le dragon para le coup avec sa lance, mais l'autre la detourna et
lui planta son sabre a travers l'omoplate.

Cela se passa en un instant.

Puis le Francais mit son cheval au trot, en nous jetant un
ricanement par-dessus son epaule, comme un chien hargneux.

La premiere partie etait gagnee pour eux, mais nous eumes bientot
a marquer un point.

L'ennemi avait pousse en avant une ligne de tirailleurs, qui
dirigeaient leur feu sur nos batteries de droite, plutot que sur
nous, mais nous envoyames deux compagnies du 95eme, pour les tenir
en echec.

Cela produisait un effet singulier, ces bruits secs et aigres, car
des deux cotes on se servait de la carabine.

Parmi les tirailleurs francais se tenait debout un officier, un
homme de haute taille, maigre, avec un manteau sur ses epaules.

Quand les notres arriverent, il s'avanca jusqu'a mi-chemin entre
les deux troupes et s'arreta bien droit, dans l'attitude d'un
escrimeur, la tete rejetee en arriere.

Je le vois encore aujourd'hui, les paupieres abaissees, une sorte
de sourire narquois sur la physionomie.

A cette vue, le sous-officier des carabiniers, un grand beau jeune
homme, courut en avant, foncant sur lui avec ce singulier sabre
courbe que portent les carabiniers.

Ils se heurterent comme deux beliers, car ils couraient a la
rencontre l'un de l'autre.

Ils tomberent par l'effet de ce choc, mais le Francais etait
dessous.

Notre homme brisa son arme pres de la poignee, et recut l'arme de
l'autre a travers le bras gauche, mais il fut le plus fort, et
trouva le moyen d'oter la vie a son ennemi avec le troncon ebreche
de son arme.

Je croyais bien que les tirailleurs francais allaient l'abattre,
mais pas une detente ne partit, et il revint a sa compagnie avec
une lame de sabre dans un bras, et une moitie de sabre a la main.


XIII -- LA FIN DE LA TEMPETE

Parmi tant de choses qui paraissant etranges dans une bataille,
maintenant que j'y songe, il n'en est pas de plus singuliere que
la facon dont elle agit sur mes camarades.

Pour quelques-uns, on eut dit qu'ils se livraient a leur repas
journalier, sans qu'ils eussent fait de question, remarque de
changement.

D'autres marmotterent des prieres depuis le premier coup de canon
jusqu'a la fin; d'autres sacraient, lachaient des jurons a vous
faire dresser les cheveux sur la tete.

Il y en avait un, l'homme a ma gauche, Mike Threadingham, qui ne
cessa de me parler de sa tante Sarah, une vieille fille, qui avait
legue une maison pour les enfants des marins noyes, tout l'argent
qu'elle lui avait promis.

Il me dit cette histoire et la recommenca.

Puis, la bataille finie, il jura ses grands dieux qu'il n'avait
pas ouvert la bouche de tout le jour.

Quant a moi, je ne saurais dire si je parlai ou non, mais je sais
que j'avais l'intelligence et la memoire plus claires que je ne
les ai jamais eues, que je pensai tout le temps aux vieux parents
laisses a la maison, a la cousine Edie, a ses yeux fripons et
mobiles, a de Lissac et ses moustaches de chat, a toutes les
aventures de West Inch, qui avaient fini par nous conduire dans
les plaines de Belgique, servir de cible a deux cent cinquante
canons.

Pendant tout ce temps, le grondement de ces canons avait ete
terrible a entendre, mais ils se turent soudain.

Ce n'etait cependant que le calme momentane au cours d'une
tempete.

Alors, on devine que presque immediatement, il va etre suivi d'un
pire dechainement de l'orage.

Il y avait encore un bruit tres fort vers l'aile la plus eloignee,
ou les Prussiens se frayaient passage en avant, mais c'etait a
deux milles de la.

Les autres batteries, tant francaises qu'anglaises, se turent.

La fumee s'eclaircit de facon que les deux armees purent[2] se
voir un peu.

Notre crete offrait un spectacle terrible. On eut dit qu'il
restait a peine quelques parcelles de rouge et des lignes vertes a
l'endroit ou avait ete la legion allemande, tandis que les masses
francaises semblaient aussi denses qu'avant.

Nous savions pourtant qu'ils avaient du perdre plusieurs milliers
d'hommes dans ces attaques.

Nous entendimes de grands cris de joie partir de leur cote; puis,
tout a coup, leurs batteries rouvrirent le feu avec un vacarme tel
que celui qui venait de finir n'etait rien en comparaison.

Il devait etre deux fois aussi fort, car chaque batterie etait
deux fois plus rapprochee.

Elles avaient ete deplacees de facon a tirer presque a bout
portant, d'enormes masses de cavalerie, disposees dans leurs
intervalles, pour les defendre contre toute attaque.

Quand ce tapage infernal arriva a nos oreilles, il n'y eut pas un
homme, jusqu'au petit tambour, qui ne comprit ce que cela
signifiait.

C'etait le dernier et supreme effort que faisait Napoleon pour
nous ecraser.

Il ne restait plus que deux heures de jour, et si nous pouvions
tenir ce temps-la, tout irait bien.

Epuises par la faim, la fatigue, accables, nous faisions des
prieres pour obtenir la force de charger nos armes, de sabrer, de
tirer, tant qu'un de nous resterait debout.

Maintenant, la canonnade ne pouvait plus nous faire grand mal, car
nous etions couches a plat ventre, et nous pouvions en un instant
nous dresser en une masse herissee de baionnettes, si la cavalerie
fondait de nouveau sur nous.

Mais, derriere le tonnerre des canons, s'entendait un bruit plus
clair, plus aigre, un bruit de froissement, de frottement, le plus
farouche, le plus saccade, le plus entrainant des bruits.

-- C'est _le pas de charge_, cria un officier. Cette fois ils
veulent en finir.

Et, comme il parlait encore, nous vimes une chose etrange.

Un Francais, portant l'uniforme d'officier de hussards, s'avanca
au galop vers nous sur un petit cheval bai.

Il criait a tue-tete: " Vive le Roi! Vive le Roi! " Autant dire
que c'etait un deserteur, puisque nous etions du cote du Roi, et
qu'eux soutenaient l'Empereur.

En passant pres de nous, il nous cria en anglais:

-- La Garde arrive! la Garde arrive!

Puis il disparut vers l'arriere, comme une feuille emportee par
l'orage.

Au meme moment, un aide de camp accourut, avec la figure la plus
rouge que j'aie jamais vu sur le corps d'un homme.

-- Il faut que vous les arretiez, ou bien nous sommes battus,
cria-t-il au general Adams si fort, que toute notre compagnie put
l'entendre.

-- Comment cela marche-t-il? demanda le general.

-- Deux petits escadrons, c'est tout ce qui reste de six regiments
de grosse cavalerie, dit-il.

Et il se mit a rire, de l'air d'un homme dont les nerfs ont ete
trop tendus.

-- Peut-etre voudrez-vous vous joindre a notre marche en avant! Je
vous en prie, regardez-vous comme un des notres, dit le general en
s'inclinant, et souriant, comme s'il lui offrait une tasse de the.

-- Ce sera avec le plus grand plaisir; dit l'autre en otant son
chapeau.

Un moment apres, nos trois regiments se resserrerent. La brigade
avanca sur quatre lignes, franchit le creux ou nous etions restes
couches en formant les carres, et alla au-dela du point d'ou nous
avions vu l'armee francaise.

Il n'etait pas possible de voir beaucoup de choses a ce moment.

On ne distinguait guere que la flamme rouge, jaillissant de la
gueule des canons, a travers le nuage de fumee, et les silhouettes
noires se baissant, tirant, ecouvillonnant, chargeant, actives
comme des diables, et toutes a leur oeuvre diabolique.

Mais a travers ce tapage et ce bourdonnement montait, de plus en
plus fort, le bruit de milliers de pieds en marche, mele a de
grandes clameurs.

Puis on entrevit, a travers le brouillard, une vague mais large
ligne noire, qui prit une teinte plus foncee, un dessin plus net,
si bien qu'enfin, nous vimes que c'etait une colonne, sur cent
hommes de front, qui se dirigeaient rapidement sur nous; coiffes
de hauts bonnets a poil, avec un eclat de plaques de cuivre au-
dessus du front.

Et derriere ces cent hommes, il y en avait cent autres, et ainsi
de suite, cela se deroulait, se tordait, sortait de la fumee des
canons.

On eut dit un serpent monstrueux, et cette immense colonne
paraissait interminable.

En avant venaient, ca et la, des tirailleurs, derriere ceux-ci,
les tambours, tout cela s'avancait d'un pas elastique, les
officiers formant des groupes serres sur les flancs, l'epee a la
main et criant des encouragements.

Il y avait aussi, en tete, une douzaine de cavaliers, qui criaient
tous ensemble, l'un d'eux portait son shako au bout de son epee,
qu'il tenait droite.

Je le dis encore, jamais mortels ne combattirent aussi vaillamment
que le firent les Francais ce jour-la.

C'etait merveilleux de les voir, car a mesure qu'ils s'avancaient,
ils se trouverent en avant de leurs propres canons, de sorte
qu'ils n'eurent plus a compter sur cette aide, quoiqu'ils
allassent tout droit a deux batteries que nous avions eues a nos
cotes pendant tout le jour.

Chaque canon avait regle son tir a un pied pres, et nous vimes de
longues lignes rouges se dessiner dans la noire colonne, a mesure
qu'elle progressait.

Les Francais etaient si pres de nous et si serres les uns contre
les autres, que chaque coup en emportait des dizaines; mais ils se
serraient davantage, et marchaient avec un elan, un entrain qui
etaient des plus beaux a voir.

Leur tete etait tournee tout droit vers nous, tandis que le 93eme
debordait d'un cote, et le 52eme de l'autre cote.

Je croirai toujours que si nous etions restes a l'attendre, la
Garde nous aurait enfonces, car comment arreter une telle colonne
avec une ligne de quatre hommes d'epaisseur?

Mais a ce moment-la, Colburne, le colonel du 52eme, reploya son
flanc gauche de maniere a le placer parallelement a la colonne, ce
qui contraignit les Francais a s'arreter.

Leur ligne de front etait a une quarantaine de pas de nous, et
nous pumes les voir a notre aise.

Il m'a toujours paru plaisant de me rappeler que je m'etais
toujours figure les Francais comme des hommes de petite taille.

Or, il n'y en avait pas un seul, dans cette premiere compagnie,
qui ne fut capable de me ramasser comme si j'etais un gamin, et
leurs hauts bonnets a poil les faisait paraitre plus grands
encore.

C'etaient des gaillards endurcis, tannes, nerveux, aux yeux
farouches et brides, aux moustaches herissees, ces vieux soldats
qui n'avaient jamais passe une semaine sans se battre, et pendant
bien des annees.

Et alors, comme je me tenais pret, le doigt sur la detente,
attendant le commandement de feu, mon regard tomba en plein sur
l'officier monte qui portait son chapeau au bout de son epee.

Je le reconnus: c'etait Bonaventure de Lissac.

Je le vis. Jim le vit aussi.

J'entendis un grand cri, et je vis Jim courir comme un fou sur la
colonne francaise.

Aussi prompte que la pensee, la brigade entiere suivit cette
impulsion, les officiers comme les soldats, et se jeta sur le
front de la Garde, pendant que nos camarades l'assaillaient par
les flancs.

Nous avions attendu l'ordre, mais tout le monde crut qu'il avait
ete donne: cependant, vous pouvez me croire sur parole, ce fut en
realite Jim Horscroft qui mena cette charge, faite par la brigade
sur la vieille Garde.

Dieu sait ce qui se passa pendant ces cinq premieres minutes de
rage.

Je me rappelle que je mis mon fusil sur un uniforme bleu, que
j'appuyai sur la detente, et que l'homme ne tomba pas, parce qu'il
etait porte par la foule, mais je vis, sur l'etoffe, une tache
horrible, et un leger tourbillon de fumee, comme si elle avait
pris feu. Puis, je me trouvai rejete contre deux gros Francais, et
si serre entre eux, qu'il nous etait impossible de mouvoir une
arme.

L'un d'eux, un gaillard a grand nez, me saisit a la gorge, et je
me sentis comme un poulet dans sa poigne.

-- _Rendez-vous, coquin_, dit-il.

Mais, tout a coup, il se ploya en deux en jetant un cri, car
quelqu'un venait de lui plonger une baionnette dans le ventre.

On tira tres peu de coups de feu apres le premier abordage. On
n'entendait plus que le choc des crosses contre les canons, les
cris brefs des hommes atteints, et les commandements des
officiers.

Alors, tout a coup, les Francais commencerent a ceder le terrain,
lentement, de mauvaise grace, pas a pas, mais enfin ils
reculaient.

Ah! il valait bien tout ce que nous avions souffert jusque la, le
frisson qui nous parcourut le corps quand nous comprimes qu'ils
allaient plier.

J'avais devant moi un Francais, un homme aux traits tranchants,
aux yeux noirs, qui chargeait, qui tirait, comme s'il avait ete a
l'exercice.

Il visait avec soin, et regardait d'abord autour de lui pour
choisir et abattre un officier.

Je me rappelle qu'il me vint a l'esprit que ce serait faire un bel
exploit que de tuer un homme qui montrait un tel sang-froid.

Je me precipitai vers lui et lui passai ma baionnette au travers
du corps.

En recevant ce coup, il fit demi-tour et me lacha un coup de fusil
en pleine figure.

La balle me fit, a travers la joue, une marque qui me restera
jusqu'a mon dernier jour.

Quand il tomba, je trebuchai par-dessus son corps. Deux autres
hommes tomberent a leur tour sur moi, et je faillis etre etouffe
sous cet entassement.

Lorsqu'enfin je me fus degage, apres m'etre frotte les yeux, qui
etaient pleins de poudre, je vis que la colonne etait
definitivement rompue, qu'elle se disloquait en groupes, les uns
fuyant a toutes jambes, les autres continuant a combattre, dos a
dos, dans un vain effort pour arreter la brigade, qui balayait
tout devant elle.

Il me semblait qu'un fer rouge etait applique sur ma figure, mais
j'avais l'usage de mes membres.

Aussi, j'enjambai d'un bond un amas de cadavres ou d'hommes
mutiles, je courus apres mon regiment, et allai prendre ma place
au flanc droit.

Le vieux major Elliott etait la, boitant un peu, car son cheval
avait ete tue, mais lui, il ne s'en trouvait pas plus mal.

Il me vit venir et me fit un signe de tete, mais on avait trop de
besogne pour avoir le temps de causer.

La brigade avancait toujours, mais le general passa a cheval
devant moi, baissant la tete, et regardant les positions
anglaises:

-- Il n'y a pas de terrain gagne, dit-il, mais je ne recule pas.

-- Le duc de Wellington a remporte une grande victoire, proclama
l'aide de camp d'une voix solennelle.

Et alors, cedant soudain a ses sentiments, il ajouta:

-- Si ce maudit animal voulait seulement se lancer en avant.

Ce qui fit rire tous les hommes de la compagnie de flanc.

Mais a ce moment-la, le premier venu pouvait se rendre compte que
l'armee francaise se disloquait.

Les colonnes et les escadrons, qui avaient tenu bon si carrement
pendant tout le jour, offraient maintenant des vides sur les
bords.

Au lieu d'avoir, en avant, une forte ligne de tirailleurs, elles
avaient, a l'arriere, un eparpillement de trainards.

La Garde s'eclaircissait, devant nous, a mesure que nous poussions
en avant, et nous nous trouvames face a face avec douze canons,
mais, au bout d'un moment, ils furent a nous, et je vis notre plus
jeune sous-officier, apres celui qui avait ete tue par le lancier,
griffonner a la craie sur l'un d'eux, en gros chiffres, le numero
72, en vrai ecolier qu'il etait.

Ce fut alors que nous entendimes, derriere nous, un hourra
d'encouragement, et que nous vimes l'armee anglaise tout entiere
deborder par-dessus la crete des hauteurs et se repandre dans la
vallee pour fondre sur ce qui restait de l'ennemi.

Les canons arriverent aussi en bondissant, a grand bruit, et notre
cavalerie legere, le peu qui en restait, rivalisa sur la droite
avec notre brigade.

Apres cela, il n'y avait plus de bataille.

L'on marcha en avant sans rencontrer de resistance, et notre armee
finit de se former en ligne sur le terrain meme que les Francais
occupaient le matin.

Leurs canons etaient a nous; leur infanterie reduite a une cohue
qui s'eparpillait par tout le pays; leur brave cavalerie se montra
seule capable de conserver un peu d'ordre, et de quitter le champ
de bataille sans se rompre.

Enfin, au moment meme ou la nuit venait, nos hommes, epuises et
affames, purent remettre la besogne aux Prussiens, et former les
faisceaux sur le terrain qu'ils avaient conquis.

Voila tout ce que je vis et tout ce que je puis dire sur la
bataille de Waterloo.

J'ajouterai seulement que j'avalai, le soir, une galette d'avoine
de deux livres, pour mon souper, et une bonne cruche de vin rouge.

Il me fallut donc percer un autre trou a mon ceinturon, qui me
serra alors comme un cercle autour d'un baril.

Apres cela, je me couchai dans la paille, ou se vautrait le reste
de la compagnie.

Moins d'une minute apres, je m'endormais d'un sommeil de plomb.


XIV -- LE REGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT

Le jour pointait, et les premieres lueurs grises venaient de se
montrer furtivement a travers les longues et minces fentes des
murs de notre grange, lorsqu'on me secoua forcement par l'epaule.

Je me levai d'un bond.

Dans mon cerveau, hebete par le sommeil, je m'etais figure que les
cuirassiers arrivaient sur nous, et j'empoignai une hallebarde
posee contre le mur, mais en voyant les longues files de dormeurs,
je me rappelai ou j'etais.

Mais je puis vous dire que je fus bien etonne en m'apercevant que
c'etait le major Elliott lui-meme, qui m'avait reveille.

Il avait l'air tres grave et, derriere lui, venaient deux
sergents, tenant de longues bandes de papier et un crayon.

-- Reveillez-vous, mon garcon, dit le major, retrouvant sa
bonhomie comme si nous etions de nouveau a Corriemuir.

-- Oui, major, balbutiai-je.

-- Je vous prie de venir avec moi. Je sens que je vous dois
quelque chose a tous deux, car c'est moi qui vous ai fait quitter
vos foyers. Jim Horscroft est manquant.

Je sursautai a ces mots, car avec cette attaque furieuse, et la
faim, et la fatigue, j'avais completement oublie mon ami depuis
qu'il s'etait elance contre la Garde francaise, en entrainant tout
le regiment.

-- Je suis en train de faire le releve de nos pertes, dit le
major, et si vous vouliez bien venir avec moi, vous me feriez
grand plaisir.

Nous voila donc en route, le major, les deux sergents et moi.

Oh! certes, c'etait un terrible spectacle, si terrible, que malgre
le nombre d'annees qui se sont ecoulees, je prefere en parler le
moins possible.

C'etait bien horrible a voir dans la chaleur du combat, mais
maintenant, dans l'air froid du matin, alors qu'on n'a pas le
tambour ni le clairon pour vous exciter, tout ce qu'il y a de
glorieux a disparu, il ne reste plus qu'une vaste boutique de
boucher, ou de pauvres diables ont ete eventres, ecrases, mis en
bouillie, ou l'on dirait que l'homme a voulu tourner en derision
l'oeuvre de Dieu.

L'on pouvait lire sur le sol chaque phase du combat de la veille:
les fantassins morts, formant encore des carres, la ligne confuse
de cavaliers qui les avaient charges, et en haut, sur la pente,
les artilleurs gisant autour de leur piece brisee.

La colonne de la Garde avait laisse une bande de morts a travers
la campagne.

On eut dit la trace laissee par une limace. En tete, se dressait
un amas de morts en uniforme bleu, entasses sur les habits rouges,
a l'endroit ou avait eu lieu cette etreinte furieuse, lorsqu'ils
avaient fait le premier pas en arriere.

Et ce que je vis tout d'abord, en arrivant a cet endroit, ce fut
Jim, lui-meme.

Il gisait, de tout son long, etendu sur le dos, la figure tournee
vers le ciel.

On eut dit que toute passion, toute souffrance s'etaient
evaporees.

Il ressemblait tout a fait a ce Jim d'autrefois, que j'avais vu
cent fois dans sa couchette, quand nous etions camarades d'ecole.

J'avais jete un cri de douleur en le voyant, mais quand j'en vins
a considerer son visage, et que je lui trouvai l'air bien plus
heureux, dans la mort, que je n'avais jamais espere de le voir
pendant sa vie, je cessai de me desoler sur lui.

Deux baionnettes francaises lui avaient traverse la poitrine.

Il etait mort sur le champ, sans souffrir, a en croire le sourire
qu'il avait sur les levres.

Le major et moi, nous lui soulevions la tete, esperant qu'il
restait peut-etre un souffle de vie, quand j'entendis pres de moi
une voix bien connue.

C'etait de Lissac, dresse sur son coude, au milieu d'un tas de
cadavres de soldats de la Garde.

Il avait un grand manteau bleu autour du corps. Son chapeau a
grand plumet rouge, gisait a terre, pres de lui.

Il etait bien pale. Il avait de grands cercles bistres sous les
yeux, mais, a cela pres, il etait reste tel qu'il etait jadis,
avec son grand nez tranchant d'oiseau de proie affame, sa
moustache raide, sa chevelure coupee ras et clairsemee jusqu'a la
calvitie, au haut de la tete.

Il avait toujours eu les paupieres tombantes, mais maintenant il
etait presque impossible de retrouver, par-dessous, le
scintillement de l'oeil.

-- hola, Jock! s'ecria-t-il, je ne m'attendais guere a vous voir
ici, et pourtant j'aurais pu m'en douter, quand j'ai vu l'ami Jim.

-- C'est vous qui nous avez apporte tous ces ennuis, dis-je.

-- Ta! Ta! Ta! s'ecria-t-il, avec son impatience de jadis. Tout
est arrange pour nous a l'avance. Quand j'etais en Espagne, j'ai
appris a croire au Destin. C'est le Destin qui vous a envoye ici,
ce matin.

-- C'est sur vous que retombera le sang de cet homme, dis-je, en
posant la main sur l'epaule du pauvre Jim.

-- Et mon sang sur lui! dit-il. Ainsi, nous sommes quittes.

Il ouvrit alors son manteau et j'apercus, avec horreur, un gros
caillot noir de sang, qui sortait de son flanc.

-- C'est ma treizieme blessure, et ma derniere, dit-il, avec un
sourire. On dit que le nombre treize porte malheur. Pourriez-vous
me donner a boire, si vous disposez de quelques gouttes?

Le major avait du brandy etendu d'eau.

De Lissac en but avidement.

Ses yeux se ranimerent, et une petite tache rouge reparut a ses
joues livides.

-- C'est Jim qui a fait cela, dit-il. J'ai entendu quelqu'un
m'appeler par mon nom, et aussitot son fusil s'est pose sur ma
tunique. Deux de mes hommes l'ont echarpe au moment meme ou il a
fait feu. Bon, bon! Edie valait bien cela. Vous serez a Paris dans
moins d'un mois, Jock, et vous la verrez. Vous la trouverez au
numero 11 de la rue de Miromesnil, qui est pres de la Madeleine.
Annoncez-lui la nouvelle avec menagement, Jock, car vous ne pouvez
pas vous figurer a quel point elle m'aimait. Dites-lui que tout ce
que je possede se trouve dans les deux malles noires et qu'Antoine
en a les clefs. Vous n'oublierez pas?

-- Je me souviendrai.

-- Et Madame votre mere? J'espere que vous l'avez laissee en bonne
sante? Ah! Et Monsieur votre pere aussi. Presentez-lui mes plus
grands respects.

A ce moment meme, ou il allait mourir, il fit la reverence
d'autrefois et son geste de la main, en adressant ses salutations
a ma mere.

-- Assurement, dis-je, votre blessure pourrait etre moins grave
que vous ne le croyez. Je pourrais vous amener le chirurgien de
notre regiment.

-- Mon cher Jock, je n'ai pas passe ces quinze ans a faire et
recevoir des blessures, sans savoir reconnaitre celle qui compte.
Mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car je sais que tout est
fini pour mon petit homme, et j'aime mieux m'en aller avec mes
Voltigeurs, que de rester pour vivre en exile et en mendiant. En
outre, il est absolument certain que les Allies m'auraient
fusille. Ainsi, je me suis epargne une humiliation.

-- Les Allies, monsieur, dit le major avec une certaine chaleur,
ne se rendraient jamais coupables d'un acte aussi barbare.

-- Vous n'en savez rien, major, dit-il. Supposez vous donc que
j'aurais fui en Ecosse et change de nom, si je n'avais eu rien de
plus a craindre que mes camarades restes a Paris? Je tenais a la
vie, car je savais que mon petit homme reviendrait. Maintenant, je
n'ai plus qu'a mourir, car il ne se trouvera plus jamais a la tete
d'une armee. Mais j'ai fait des choses qui ne peuvent pas se
pardonner. C'est moi qui commandais le detachement qui a fusille
le duc d'Enghien; c'est moi qui... Ah! Mon Dieu! Edie! Edie, ma
cherie!

Il leva les deux mains, dont les doigts s'agiterent, et
tremblerent comme s'il tatonnait.

Puis il les laissa retomber lourdement devant lui, et sa tete se
pencha sur sa poitrine.

Un de nos sergents le recoucha doucement. L'autre etendit sur lui
le grand manteau bleu. Nous laissames ainsi la ces deux hommes,
que le Destin avait si etrangement mis en rapport.

L'Ecossais et le Francais gisaient silencieux, paisibles, si
rapproches que la main de l'un eut pu toucher celle de l'autre,
sur cette pente imbibee de sang, dans le voisinage de Hougoumont.


XV -- COMMENT TOUT CELA FINIT

Maintenant, me voici bien pres de la fin de tout cela, et je suis
fort content d'y etre arrive, car j'ai commence ce recit
d'autrefois, le coeur leger, en me disant que cela me donnerait
quelque occupation pendant les longs soirs d'ete. Mais, chemin
faisant, j'ai reveille mille peines qui dormaient, mille chagrins
a demi oublies, si bien que j'ai a present l'ame a vif, comme la
peau d'un mouton mal tondu.

Si je m'en tire a bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la
plume; car, en commencant, cela va tout seul, comme quand on
descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis,
avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied
dans un trou et vous y restez, et c'est a vous de vous en tirer a
force de vous debattre.

Nous enterrames Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un
soldats de la Garde imperiale et de notre Infanterie legere,
ranges dans la meme tranchee.

Ah! Si on pouvait semer un homme brave, comme on seme une graine,
quelle belle recolte de heros on ferait un jour!

Alors, nous laissames pour toujours, derriere nous, ce champ de
carnage et nous primes, avec notre brigade, la route de la
frontiere pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces annees-la, on m'avait toujours habitue a
regarder les Francais comme de tres mechantes gens, et comme nous
n'entendions parler d'eux qu'a l'occasion de batailles, de
massacres sur terre et sur mer, il etait assez naturel pour moi de
les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.

Apres tout, n'avaient-ils pas entendu dire de nous la meme chose,
ce qui devait certainement nous faire juger par eux de la meme
maniere.

Mais quand nous eumes a traverser leur pays, quand nous vimes
leurs charmantes petites fermes, et les bonnes gens si
tranquillement occupes au travail des champs et les femmes
tricotant au bord de la route, la vieille grand-maman, en vaste
coiffe blanche, grondant le bebe pour lui apprendre la politesse,
tout nous parut si empreint de simplicite domestique, que j'en
vins a ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps hai
et redoute ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l'objet reel de notre haine, c'etait
l'homme qui les gouvernait, et maintenant qu'il etait parti et que
sa grande ombre avait disparu du pays, tout allait reprendre sa
beaute.

Nous fimes assez joyeusement le trajet, en parcourant le pays le
plus charmant que j'eusse jamais vu, et nous arrivames ainsi a la
grande cite.

Nous nous attendions a y livrer bataille, car elle est si peuplee,
qu'en prenant seulement un homme sur vingt, on formerait une belle
armee. Mais, cette fois, on avait reconnu combien c'est dommage
d'abimer tout un pays a cause d'un seul homme.

On lui avait donc donne avis qu'il eut a se tirer d'affaire, seul,
desormais.

D'apres les dernieres nouvelles qui nous arriverent sur lui, il
s'etait rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous etaient ouvertes; c'etaient des nouvelles
excellentes pour moi, car j'aimais autant m'en tenir a la seule
bataille ou je me fusse trouve.

Mais il y avait alors a Paris, une foule de gens attaches a Boney.

C'etait tout naturel, quand on songe a la gloire qu'il leur avait
acquise, et qu'on se rappelle qu'il n'avait jamais demande a son
armee d'aller dans un endroit ou il n'allat pas lui-meme.

Ils nous firent assez mauvaise mine a notre entre, je puis vous le
dire.

Nous autres, de la brigade d'Adams, nous fumes les premiers qui
mirent le pied dans la ville.

Nous passames sur un pont qui s'appelle Neuilly, mot plus facile a
ecrire qu'a prononcer; de la, on traversa un beau parc, le Bois de
Boulogne, puis on alla aux Champs-Elysees, ou l'on bivouaqua.

Bientot il y eut, dans les rues, tant de Prussiens et d'Anglais,
qu'on se serait cru dans un camp plutot que dans une ville.

La premiere fois que je pus sortir, je partis avec Rob Stewart, de
ma compagnie, car on ne nous permettait de circuler que par
couples, et je me rendis dans la rue de Miromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, des que je mis le pied sur le
paillasson, je me trouvai en presence de ma cousine Edie, qui
etait toujours restee la meme, et qui se mit a me contempler de ce
regard sauvage qu'elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais quand elle le
fit, elle s'avanca de trois pas, courut a moi et me sauta au cou.

-- Oh! mon cher vieux Jock, s'ecria-t-elle, comme vous etes beau,
sous l'habit rouge!

-- Oui, a present, je suis soldat, Edie, repondis-je d'un ton fort
raide, car en voyant sa jolie figure, je crus apercevoir, par
derriere elle, l'autre figure qui etait tournes vers le ciel, sur
le champ de bataille de Belgique.

-- Qui l'aurait cru? s'ecria-t-elle. Qu'etes vous alors, Jock?
General? Capitaine?

-- Non, je suis simple soldat.

-- Comment, vous n'etes pas, je l'espere, de ces gens du commun
qui portant le fusil?

-- Si, je porte le fusil.

-- Oh! ce n'est pas, a beaucoup pres, aussi interessant, dit-elle
en retournant s'asseoir sur le canape qu'elle avait quitte.

C'etait une chambre superbe, toute tendue de soie et de velours,
pleine d'objets brillants, et j'etais sur le point de repartir
pour donner a mes bottes un nouveau coup de brosse.

Quand Edie s'assit, je vis qu'elle etait en grand deuil; cela me
prouva qu'elle connaissait la mort de de Lissac.

-- Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je, car je
suis tres maladroit pour annoncer avec menagement les nouvelles.
Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu'il y avait dans les
malles, et qu'Antoine avait les clefs.

-- Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez ete bien bon de faire
cette commission. J'ai appris l'evenement il y a environ huit
jours. J'en ai ete folle quelque temps, tout a fait folle. Je
porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moi un
veritable epouvantail, comme vous le voyez. Ah! je ne m'en
remettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.

-- Pardon, Madame, dit une domestique en avancant la tete, le
comte de Beton desire vous voir.

-- Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement, voila qui est
tres important. Je suis bien fachee d'abreger notre entretien,
mais vous reviendrez me voir, j'en sais sure, n'est-ce pas? Je
suis si desolee? Ah! est-ce qu'il vous serait egal de sortir par
la porte de service et non par la grande porte? Je vous remercie,
mon cher vieux Jock, vous avez toujours ete si bon garcon, et vous
faisiez exactement ce qu'on vous disait de faire.

C'etait la derniere fois que je devais voir la cousine Edie.

Elle se montrait a la lumiere du soleil avec son regard
provocateur, de jadis, avec ses dents eclatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et mobile comme une
goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la rue, je vis a la
porte une belle voiture a deux chevaux; je devinai alors qu'elle
m'avait prie de m'esquiver furtivement, pour que ses nouveaux amis
du grand monde ne vissent jamais les gens du commun avec lesquels
elle avait vecu dans son enfance.

Elle n'avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon pere et ma
mere, qui avaient eu tant de bonte pour elle.

Bah! elle etait ainsi faite, elle ne pouvait pas plus s'en
dispenser qu'un lapin ne peut s'empecher d'agiter son bout de
queue; et pourtant, cette pensee me fit grand-peine.

Neuf mois apres, j'appris qu'elle avait epouse ce meme comte de
Beton, et elle mourut en couches un an ou deux plus tard.

Quant a nous, notre tache etait accomplie.

La grande ombre avait ete chassee de dessus l'Europe; elle ne
viendrait plus s'allonger d'un bout a l'autre du pays, planant sur
les fermes paisibles, les humbles villages, faisant les tenebres
dans des existences qui auraient ete si heureuses.

Apres avoir achete ma liberation, je revins a Corriemuir, ou,
apres la mort de mon pere, je pris la ferme.

J'epousai Lucie Deane, de Berwick, et j'elevai sept enfants, qui
tous sont plus grands que leur pere, et n'omettent rien pour le
lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui s'ecoulent
desormais et qui se ressemblent comme autant de beliers ecossais,
j'ai peine a convaincre mes jeunes gens que, meme ici, nous avons
eu notre roman, au temps ou Jim et moi nous fimes notre cour, et
ou l'homme aux moustaches de chat arriva de l'autre cote de l'eau.

Notes :

[1] " vieil habit " aurait ete plus elegant... (Note de l'editeur)
[2] Il aurait ete preferable d'ecrire " puissent " ou " pussent ".
(Note de l'editeur)





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