The Project Gutenberg EBook of Le chteau des Dsertes, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le chteau des Dsertes

Author: George Sand

Release Date: October 7, 2004 [EBook #13668]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHTEAU DES DSERTES ***




Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr







[Illustration: 001.png.]

LE CHTEAU DES DSERTES




NOTICE

Le _Chteau des Dsertes_ est une analyse de quelques ides d'art plutt
qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus,  me
confirmer dans la certitude que les choses relles, transportes dans
le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y
disparatre aussitt, tant leur transformation y devient ncessaire.

Durant plusieurs hivers conscutifs, tant retire  la campagne avec
mes enfants et quelques amis de leur ge, nous avions imagin de jouer
la comdie sur scnario et sans spectateurs, non pour nous instruire en
quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion
pour les enfants, et peu  peu une sorte d'exercice littraire qui ne
fut point inutile au dveloppement intellectuel de plusieurs d'entre
eux. Une sorte de mystre que nous ne cherchions pas, mais qui rsultait
naturellement de ce petit vacarme prolong assez avant dans les nuits,
au milieu d'une campagne dserte, lorsque la neige ou le brouillard nous
enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs mme, n'aidant ni  nos
changements de dcor, ni  nos soupers, quittaient de bonne heure la
maison o nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les
roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout
cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en
saisirent de loin quelque chose n'hsitrent pas  nous croire fous ou
ensorcels.

Lorsque j'introduisis un pisode de ce genre dans le roman qu'on va
lire, il y devint une tude srieuse, et y prit des proportions si
diffrentes de l'original, que mes pauvres enfants, aprs l'avoir lu,
ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de
papier dcoup qui avaient fait leurs dlices. Mais  quelque chose sert
toujours l'exagration de la fantaisie, car ils firent eux-mmes un
thtre aussi grand que le permettait l'exigut du local, et arrivrent
 y jouer des pices qu'ils firent, eux-mmes aussi, les annes
suivantes.

Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, l n'est point la question
intressante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser
et de s'exercer ainsi, que de courir cette bohme du monde rel, qui se
trouve  tous les tages de la socit?

C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un
mot, a son effet dtourn, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet
souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise
humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la ralit; mais
elle est transforme  son tour et fait entrer un peu d'idal, non pas
seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la
vie relle.

GEORGE SAND.

NOHANT 17 janvier 1853



A M. W.-G. MACREADY.

Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques ides sur l'art dramatique,
je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amiti.

GEORGE SAND.

Nohant, 30 avril 1847.



I.

LA JEUNE MRE.

Avant d'arriver  l'poque de ma vie qui fait le sujet de ce rcit, je
dois dire en trois mots qui je suis.

Je suis le fils d'un pauvre tnor italien et d'une belle dame franaise.
Mon pre se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mre. Je ne
fus jamais avou par elle, ce qui ne l'empcha point d'tre bonne et
gnreuse pour moi. Je dirai seulement que je fus lev dans la maison
de la marquise de...,  Turin et  Paris, sous un nom de fantaisie.

La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait
rien et prenait un gal plaisir  entendre une valse de Strauss et une
fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les toffes vert
et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadre. Lgre et
charmante, elle dansait  quarante ans comme une sylphide et fumait des
cigarettes de contrebande avec une grce que je n'ai vue qu' elle. Elle
n'avait aucun remords d'avoir cd  quelques entranements de jeunesse
et ne s'en cachait point trop, mais elle et trouv de mauvais got de
les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon
frre, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.

Je fus lev comme il plut  Dieu; l'argent n'y fut pas pargn. La
marquise tait riche, et, pourvu qu'elle n'et  prendre aucun souci
de mes aptitudes et de mes progrs, elle se faisait un devoir de ne me
refuser aucun moyen de dveloppement. Si elle n'et t en ralit
que ma parente loigne et ma bienfaitrice, comme elle l'tait
officiellement, j'aurais t le plus heureux et le plus reconnaissant
des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part  ma
premire ducation pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Ds
que je pus sortir de leurs mains, je m'efforai d'oublier la douleur et
l'effroi que leur indiscrtion m'avait causs. Ma mre me permit de voir
le monde  ses cts, et je reconnus  la frivolit bienveillante de son
caractre, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils lgitime,
que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point
d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de
mlancolie, jointe  beaucoup de patience, de tolrance extrieure et de
rsolution intime, se trouva tre au fond de mon esprit, de bonne heure
et pour toujours.

J'prouvais parfois un violent dsir d'aimer et d'embrasser ma mre.
Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse  la drobe. Elle
me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me
flicitait d'avoir du _got_, donnait des loges  mes instincts de
savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais
aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot
maternel qui lui chappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'aperut
de ma tristesse, si j'tais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais
pas aussi bien trait que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le
plaisir trs-creux d'avoir un nom et le bonheur trs-faux d'avoir dans
le monde une position toute faite pour l'oisivet, mon frre n'tait
effectivement pas mieux trait que moi, je compris une fois pour toutes,
dans un ge encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de dpit
serait de ma part ingratitude et lchet. Je reconnus que ma mre
m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-tre qu'elle n'aimait
mon frre, car j'tais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait
plus que la ressemblance de son hritier avec son mari.

Je m'attachai donc  lui complaire, en prenant mieux que lui les leons
qu'elle payait pour nous deux avec une gale libralit, une gale
insouciance. Un beau jour, elle s'aperut que j'avais profit, et
que j'tais capable de me tirer d'affaire dans la vie. Et mon fils?
dit-elle avec un sourire; il risque fort d'tre ignorant et paresseux,
n'est-ce pas?... Puis elle ajouta navement: Voyez comme c'est
heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position! Elle
m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frre n'essuya aucun reproche
de sa part. Sans s'en douter, et grce  ses instincts dbonnaires,
elle avait dtruit entre nous tout levain d'mulation, et l'on conoit
qu'entre un fils lgitime et un btard l'mulation et pu se changer
fort aisment en aversion et en jalousie.

Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans
anxit et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais
naturellement  m'instruire. Entour d'artistes et de gens du monde, mon
choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si
j'eusse t maltrait par ceux qui ne l'taient pas, je me serais lanc
dans la carrire avec une sorte d'pret chagrine et hautaine. Il
n'en fut rien. Tous les amis de ma mre m'encourageaient de leur
bienveillance, et moi, ne me sentant bless nulle part, j'entrai dans la
voie qui me parut la mienne avec le calme et la srnit d'une me qui
prend librement possession de son domaine.

Je portai dans l'tude de la peinture toutes les facults qui taient
en moi, sans fivre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans
seulement, je me sentis arriv au premier degr de dveloppement de ma
force, et je n'eus pas lieu de regretter mes ttonnements.

Ma mre n'tait plus; elle m'avait oubli dans son testament, mais
elle tait morte en me faisant crire un billet fort gracieux pour me
fliciter de mes premiers succs, et en donnant une signature  son
banquier pour payer les premires dettes de mon frre. Elle avait fait
autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux
 mme de devenir des hommes. J'tais arriv au but le premier; je ne
dpendais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frre
dpendait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas chang son
sort contre le mien.

Depuis quelques annes, je ne voyais plus ma mre que rarement. Je lui
crivais  d'assez longs intervalles. Il m'en cotait de l'appeler,
conformment  ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne
me causaient qu'une joie mlancolique, car elles ne contenaient gure
que des questions de dtail matriel et des offres d'argent relativement
 mon travail. _Il me semble_, crivait-elle, qu'il y a _quelque temps_
que vous ne m'avez rien demand, et je vous supplie de ne point faire de
dettes, puisque ma bourse est toujours  votre disposition. Traitez-moi
toujours en ceci comme votre vritable amie.

Cela tait bon et gnreux, sans doute, mais cela me blessait chaque
fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs annes, je
ne lui cotais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand
je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'esprance que
j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me
fit verser des larmes, ce fut la pense que j'aurais pu l'aimer
passionnment, si elle l'et bien voulu. Enfin, je pleurais de ne
pouvoir pleurer vraiment ma mre.

Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'pisode de ma
vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir
de ma premire jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde
priode. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il
m'a sembl pourtant qu'elle tait ncessaire. Un narrateur est un tre
passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent
 sa propre individualit bien constate. J'ai toujours dtest les
histoires qui procdent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne 
la troisime personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de
moi-mme, et d'tre, sinon le hros principal, du moins un personnage
actif dans les vnements dont j'voque le souvenir.

J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu o ma vie s'est rvle
et dnoue. Mon nom,  moi, c'est--dire le nom qu'on m'a choisi en
naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais
pas appel _Soavi_, comme mon pre. Peut-tre que ce n'tait pas non
plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir
que j'existais. Ma mre, aussi vite pouvante qu'prise, lui avait
cach les consquences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus
entirement.

Pour toutes les causes qui prcdent, me voyant et me sentant doublement
orphelin dans la vie, j'tais tout accoutum  ne compter que sur
moi-mme. Je pris des habitudes de discrtion et de rserve en raison
des instincts de courage et de fiert que je cultivais en moi avec soin.

Deux ans aprs la mort de ma mre, c'est--dire  vingt-sept ans,
j'tais dj fort et libre au gr de mon ambition, car je gagnais un
peu d'argent, et j'avais trs-peu de besoins; j'arrivais  une certaine
rputation sans avoir eu trop de protecteurs,  un certain talent sans
trop craindre ni rechercher les conseils de personne,  une certaine
satisfaction intrieure, car je me trouvais sur la route d'un progrs
assur, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui
me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et
j'en attendais l'closion avec une joie secrte qui me soutenait, et une
apparence de calme qui m'empchait d'avoir des ennemis. Personne encore
ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas
de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je
souriais intrieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus
presss que moi, s'enivrer d'un succs prcaire. Doux et facile  vivre,
je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien
tre incapables les natures violentes, emportes autour de moi comme des
feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais  l'oeil de celui qui voit
tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le
contraste d'un temprament paisible avec une imagination vive et une
volont prompte.

A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aim, et certes ce n'tait pas
faute d'amour dans le sang et dans la tte; mais mon coeur ne s'tait
jamais donn. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un
plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un
autre et appel ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il
 partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point
d'homme qui puisse se dfinir au point de n'tre pas, sous quelque
rapport, un mystre pour lui-mme. Je ne puis donc m'expliquer ma
froideur intrieure que par induction. Peut-tre ma volont tait-elle
trop tendue vers le progrs dans mon art. Peut-tre tais-je trop fier
pour me livrer avant d'avoir le droit d'tre compris. Peut-tre encore,
et il me semble que je retrouve cette motion dans mes vagues souvenirs,
peut-tre avais-je dans l'me un idal de femme que je ne me croyais pas
encore digne de possder, et pour lequel je voulais me conserver pur de
tout servage.

Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie
me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance
cache se prparait dans mon sein par une inquitude croissante. A
Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble
italienne, belle comme un came antique, blouissante femme du monde,
et _dilettante_  tous les degrs de l'art. Le hasard lui fit voir une
peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui
entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caressrent
mon amour-propre. Je sus qu'elle me plaait plus haut que ne faisait
encore le public, et qu'elle travaillait  ma gloire sans me connatre,
par pur amour de l'art. J'en fus flatt; la reconnaissance vint
attendrir l'orgueil dans mon sein. Je dsirai lui tre prsent: je fus
accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage
parurent lui plaire, et elle me dit, presque  la premire entrevue,
qu'en moi l'homme tait encore suprieur au peintre. Je me sentis plus
mu par sa grce, son lgance et sa beaut, que je ne l'avais encore
t auprs d'aucune femme.

Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse,
certaines locutions d'loges officiels, certaines formules de sympathie
et d'encouragement, me rappelaient la douce, librale et insoucieuse
femme dont j'avais t le fils et le _protg_. Parfois j'essayais de me
persuader que c'tait une raison de plus pour moi de m'attacher  elle;
mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe
charmante, la femme du monde, cet tre banal et froid, habile dans l'art
des niaiseries, maladroit dans les choses srieuses, gnreux de fait
sans l'tre d'intention, aimant  faire le bonheur d'autrui,  la
condition de ne pas compromettre le sien.

J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une rputation
d'austrit bien tablie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait
scandale. J'avais tout lieu d'esprer un dlicieux caprice de sa part.
Cela ne m'enivrait pas. Je n'tais plus assez enfant pour me glorifier
d'inspirer un caprice; j'tais assez homme pour aspirer  tre l'objet
d'une passion. Je brlais d'un feu mystrieux trop longtemps comprim
pour ne pas m'avouer que j'allais tre en proie moi-mme  une passion
nergique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y cder, j'tais
pouvant de l'ide que j'allais donner tout pour recevoir peu...
peut-tre rien. J'avais peur, non pas prcisment de devenir dans
le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et
profonde? mais peur d'user mon me, ma force morale, l'avenir de mon
talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mcomptes. Je pourrais
dire que j'avais peur enfin de n'tre pas compltement dupe, et que je
me mfiais du retour de ma clairvoyance prte  m'chapper.

Un soir, nous allmes ensemble au thtre. Il y avait plusieurs jours
que je ne l'avais vue. Elle avait t malade; du moins sa porte avait
t ferme, et ses traits taient lgrement altrs. Elle m'avait
envoy une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses
amis, espce de sigisbe insignifiant, au dbut d'un jeune homme dans un
opra italien.

J'avais travaill avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de dpit
fivreux durant la maladie feinte ou relle de la duchesse. Je n'tais
pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'tais plus au
courant des nouvelles de la ville.

--Qui donc dbute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture.

--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant,
qui semblait me remercier de mon indiffrence  tout ce qui n'tait pas
elle.

Puis elle reprit d'un air d'indiffrence:

--C'est un tout jeune homme, mais dont on espre beaucoup. Il porte un
nom clbre au thtre; il s'appelle Clio Floriani.

--Est-il parent, demandai-je, de la clbre Lucrezia Floriani, qui est
morte il y a deux ou trois ans?

--Son propre fils, rpondit la duchesse, un garon de vingt-quatre ans,
beau comme sa mre et intelligent comme elle.

Je trouvai cet loge trop complet; l'instinct jaloux se dveloppait en
moi;  mon gr la duchesse se htait trop d'admirer les jeunes talents.
J'oubliai d'tre reconnaissant pour mon propre compte.

--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me
sentais plus mu.

--Oui, je le connais un peu, rpondit-elle en dpliant son ventail; je
l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici.

Je ne rpondis rien. Je fis faire un dtour  la conversation, pour
obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes
de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu
chanter deux fois dans son salon le jeune Clio Floriani, pendant que la
porte m'tait ferme, car ce dbutant n'tait arriv  Vienne que depuis
cinq jours.

Je renfermai ma colre, mais elle fut devine, et la duchesse s'en tira
aussi bien que possible. Je n'tais pas encore assez _li_ avec elle
pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me
la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place  la
reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son
fils adolescent auprs d'elle. Il tait venu naturellement la saluer
 son arrive, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait
consenti  le recevoir et  l'entendre, quoique malade et squestre.
Il avait chant pour elle devant son mdecin, elle l'avait cout par
ordonnance de mdecin. Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'tre
seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs taient
dtendus par le rgime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et
que j'ai bien augur de son dbut. Il a une voix magnifique, une belle
mthode et un extrieur agrable; mais que sera-t-il sur la scne? C'est
si diffrent d'entendre un virtuose  huis clos! Je crains pour ce
pauvre enfant l'preuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un
rude fardeau  soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige!

--C'est une cruaut, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond
de la loge, le public est bte; il devrait savoir que les personnes
de gnie ne mettent au monde que des enfants btes. C'est une loi de
nature.

--J'aime  croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe
pas toujours si sottement, rpondit la duchesse d'un air narquois. Votre
fille est une personne charmante et pleine d'esprit.--Puis, comme pour
attnuer l'effet dsagrable que pouvait produire sur moi cette repartie
un peu vive, elle me dit tout bas, derrire son ventail: J'ai choisi
le marquis pour tre avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bte de
tous mes amis.

Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me
sentis heureux et tout dispos  la bienveillance pour le dbutant.

--Quelle voix a-t-il? demandai-je.

--Qui? le marquis? reprit-elle en riant.

--Non, votre protg!

--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un rle bien fort, ce soir.
Tenez, on commence; il entre en scne! voyez. Pauvre enfant! comme il
doit trembler!

Elle agita son ventail. Quelques claques salurent l'entre de Clio.
Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que
son ventail tomba. Allons, me dit-elle, comme je le ramassais,
applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie,
et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a t une
de nos gloires.

--Je l'ai entendue dans mon enfance, rpondis-je; mais c'est donc depuis
qu'elle tait retire du thtre que vous l'avez particulirement
connue? car vous tes trop jeune...

Ce n'tait pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si
la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai
su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Clio
lui avait t simplement recommand par le comte Albani. J'ai su bien
d'autres choses... Mais Clio dbitait son rcitatif, et la duchesse
toussait trop pour me rpondre. Elle avait t si enrhume!



II.

LE VER LUISANT.

Il y avait alors au thtre imprial une chanteuse qui et fait quelque
impression sur moi, si la duchesse de... ne se ft empare plus
victorieusement de mes penses. Cette chanteuse n'tait ni de la
premire beaut, ni de la premire jeunesse, ni du premier ordre de
talent. Elle se nommait Ccilia Boccaferri; elle avait une trentaine
d'annes, les traits un peu fatigus, une jolie taille, de la
distinction, une voix plutt douce et sympathique que puissante; elle
remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part
du public, l'emploi de _seconda donna_.

Sans m'blouir, elle m'avait plu hors de la scne plutt que sur les
planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui
tait mon ami et qui avait t son matre, et dans quelques salons o
elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on,
fort sagement, et faisait vivre son pre, vieux artiste paresseux et
dsordonn. C'tait une personne modeste et calme que l'on accueillait
avec gard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde.

Elle entra en mme temps que Clio, et, bien qu'elle ne s'occupt jamais
du public lorsqu'elle tait  son rle, elle tourna les yeux vers la
loge d'avant-scne o j'tais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard
furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'tais dispos  tout
remarquer et  tout commenter ce soir-l.

Clio Floriani tait un garon de vingt-quatre  vingt-cinq ans, d'une
beaut accomplie. On disait qu'il tait tout le portrait de sa mre, qui
avait t la plus belle femme de son temps. Il tait grand sans l'tre
trop, svelte sans tre grle. Ses membres dgags avaient de l'lgance,
sa poitrine large et pleine annonait la force. La tte tait petite
comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une puret dlicate
avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir tincelant,
les cheveux pais, onds et plants au front par la nature selon toutes
les rgles de l'art italien; le nez tait droit, la narine nette et
mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et
bien dcoupe, la moustache fine et encadrant la lvre suprieure par
un mouvement de frisure naturelle d'une grce coquette; les plans de la
joue sans dfaut, l'oreille petite, le cou dgag, rond, blanc et fort,
la main bien faite, le pied de mme, les dents blouissantes, le sourire
malin, le regard trs-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai
d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle tait
absorbe par l'entre du dbutant.

La voix de Clio tait magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait
ds les premires mesures. Sa beaut ne pouvait pas lui nuire: pourtant,
lorsque je reportai mes regards de la duchesse  l'acteur, ce dernier me
parut insupportable. Je crus d'abord que c'tait prvention de jaloux;
je me moquai de moi-mme; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces
_bravo_  demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scne. L je
rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attach sur la
duchesse et sur moi. Cette proccupation n'tait pas dans ses habitudes,
car elle avait un maintien minemment grave et un talent spcialement
consciencieux.

Mais j'avais beau faire le dgag: d'une part, je voyais la duchesse en
proie  un trouble inconcevable,  une motion qu'elle ne pouvait plus
me cacher, on et dit qu'elle ne l'essayait mme pas; d'autre part,
je voyais le beau Clio, en dpit de son audace et de ses moyens,
s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relve gure, ou tout
au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent aprs eux des annes de
dcouragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se prsenta
avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On et dit que le nom qu'il
portait tait crit par lui sur son front pour tre salu et ador sans
examen de son individualit; on et dit aussi que sa beaut devait faire
baisser les yeux, mme aux hommes. Il avait cependant du talent et une
puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais
il tait insolent dans l'me, et cela perait par tous ses pores. La
manire dont il accueillit les premiers applaudissements dplut au
public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette
modeste allocution intrieure: Tas d'imbciles que vous tes, vous
serez bientt forcs de m'applaudir davantage. Je mprise le faible
tribut de votre indulgence; j'ai droit  des transports d'admiration.

Pendant deux actes, il se maintint  cette hauteur ddaigneuse; et le
public incertain lui pardonna gnreusement son orgueil, voulant voir
s'il le justifierait, et si cet orgueil tait un droit lgitime ou une
prtention impertinente. Je n'aurais su dire moi-mme lequel c'tait,
car je l'coutais avec un dsintressement amer. Je ne pouvais plus
douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais,
mme assez malhonntement, sans la fcher, sans la distraire; elle
n'attendait qu'un moment d'clatant triomphe de Clio pour me dire que
j'tais un fat et qu'elle n'avait jamais pens  moi.

Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'tait un duo du
troisime acte avec la signora Boccaferri. Cette sage crature semblait
s'y prter de bonne grce et vouloir s'effacer derrire le succs du
dbutant. Clio s'tait mnag jusque-l; il arrivait  un effet avec la
certitude de le produire.

Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne
l'et expliqu, chacun le sentit. Il tait l, lui, comme un magntiseur
qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas
de la lenteur de son action. Le public tait comme le patient,  la fois
naf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour
se dire: Celui-ci est un prophte ou un charlatan. Clio ne chanta
pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-tre
aider son effet par un jeu trop accus: eut-il un geste faux, une
intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je
regardai la duchesse prte  s'vanouir, lorsqu'un froid sinistre plana
sur toutes les ttes, un sourire spulcral effleura tous les visages.
L'air fini, quelques amis essayrent d'applaudir; deux on trois _chut_
discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer
dans le silence. Le _fiasco_ tait consomm.

La duchesse tait ple comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un
instant. Reprenant l'empire d'elle-mme avec une merveilleuse dextrit,
elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard
comme si rien n'tait chang entre nous:--Allons, c'est trois ans
d'tude qu'il faut encore  ce chanteur-l! Le thtre est un autre
lieu d'preuve que l'auditoire bienveillant de la vie prive. J'aurais
pourtant cru qu'il s'en serait mieux tir. Pauvre Floriani, comme elle
et souffert si cela se ft pass de son vivant! Mais qu'avez-vous donc,
monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intrt  ce
dbut, que vous vous sentez constern de la chute?

--Je n'y songeais pas, Madame, rpondis-je; je regardais et j'coutais
mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute
petite phrase fort simple.

--Ah! bah! vous coutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant
d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien.

--Je ne vous crois pas, Madame; vous tes trop bonne musicienne et trop
artiste pour n'avoir pas mille fois remarqu qu'elle chante comme un
ange.

--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la
Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute.

--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une
personne accomplie et une artiste du plus grand mrite. C'est votre
doute  cet gard qui m'tonne.

--Oui-da! vous tes factieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se
dconcerter.

Elle tait charme de me supposer du dpit; elle tait loin de croire
que je fusse parfaitement calme et dtach d'elle, ou au moment de
l'tre.

--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand
cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans
dgot et sans folle ambition,  la place que le jugement public leur
assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes
qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la
bonne voie. Son organe manque d'clat, mais son chant ne manque jamais
d'ampleur. Ce timbre, un peu voil, a un charme qui me pntre. Beaucoup
de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plnitude ou de
fracheur dans le gosier; il en est mme qui n'en ont plus du tout.
Elles appellent alors  leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_,
c'est--dire le mensonge. Elles se crent une voix factice, une mthode
personnelle, qui consiste  sauver toutes les parties dfectueuses
de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes cries,
chevrotes, sanglotes, touffes, qu'elles ont  leur service. Cette
mthode, prtendue dramatique et savante, n'est qu'un misrable tour de
gibecire, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants
sont seuls dupes; mais,  coup sr, ce n'est plus l du chant, ce n'est
plus de la musique. Que deviennent l'intention du matre, le sens de la
mlodie, le gnie du rle, lorsqu'au lieu d'une dclamation naturelle,
et qui n'est vraisemblable et pathtique qu' la condition d'avoir
des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et
d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien
_chanter_, crie, soupire et larmoie son rle d'un bout  l'autre?
D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir
un chant crit pour la voix, quand,  la place d'une voix humaine et
vivante, le virtuose puis, met un cri, un grincement, une suffocation
perptuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella
sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'pilepsie. Ce
n'est pas davantage de l'art, c'est de la ralit plus positive.

--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin
et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de
musique! Pourquoi est-ce la premire fois que vous en parlez si bien?
J'aurais toujours t de votre avis... en thorie, car vous faites une
mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a prcisment
une de ces voix uses et fltries qui ne peuvent plus chanter.

--Et pourtant, repris-je avec fermet, elle chante toujours, elle ne
fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela
que le public frivole ne fait point d'attention  elle. Croyez-vous
qu'elle soit si peu habile qu'elle ne pt viser  l'_effet_ tout comme
une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait
abaisser son me et sa science jusque-l? Que demain elle se lasse de
passer inaperue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son
auditoire par des cris, elle clipsera ses rivales, je n'en doute
pas. Son organe, voil d'habitude, est prcisment de ceux qui
s'claircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment
quand le chanteur veut sacrifier le charme  l'tonnement, la vrit 
l'effet.

--Mais alors, convenez-en vous-mme, que lui reste-t-il, si elle n'a ni
le courage et la volont de produire l'effet par un certain artifice, ni
la sant de l'organe qui possde le charme naturel? Elle n'agit ni sur
l'imagination trompe, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille!
Elle dit proprement ce qui est crit dans son rle; elle ne choque
jamais, elle ne drange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et
utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre,
qu'elle sorte, le thtre est toujours vide quand elle le traverse de
ses bouts de rle et de ses petites phrases perles.

--Voil ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non
pas seulement le thtre de sa prsence, mais qu'elle pntre et anime
l'opra de son intelligence. Je nie galement que le dfaut de plnitude
de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix
malade, c'est une voix dlicate, de mme que la beaut de mademoiselle
Boccaferri n'est pas une beaut fltrie, mais une beaut voile. Cette
beaut suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens
toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend
devine des trsors de vrit sous cette expression contenue, o l'me
tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'puise jamais, parce qu'elle
ne se prodigue point.

--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'cria la
duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjou et
affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en
tais doute, je ne vous aurais pas contrari en disant du mal d'elle.
Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!

Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle et t sincre dans son
dsintressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon
regard, et l'tincelle diabolique jaillit du sien  la drobe.

--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous
n'aurez jamais  vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais
t amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette reprsentation, o
je viens de la comprendre pour la premire fois.

--Et c'est moi qui vous ai aid, sans doute,  faire cette dcouverte?

--Non, Madame, c'est Clio Floriani.

La duchesse frmit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en
voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le
prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le
sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts.

--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour
Clio. Je n'ai pas vu qu'il manqut de conscience, ce beau jeune homme;
il a manqu de bonheur, voil tout.

--Il a manqu  ce qu'il y a de plus sacr, repris-je froidement; il a
manqu  l'amour et au respect de son art. Il a mrit que le public
l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice
et de fiert. Consolez-vous pourtant, Madame, son succs n'a tenu qu'
un fil, et, en procdant par l'audace et le contentement de soi-mme,
un artiste peut toujours tre applaudi, faire des dupes, voire des
victimes; mais moi, qui vois trs-clair et qui suis tout  fait
impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de
puissance de ce jeune homme tenait  sa vanit,  son besoin d'tre
admir,  son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait,  son manque de
respect pour l'esprit et les traditions de son rle. Il s'est nourri
toute sa vie, j'en suis sr, de l'ide qu'il ne pouvait faillir et qu'il
avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gt. Il est
joli, intelligent, gracieux; sa mre a d tre son esclave, et toutes
les dames qu'il frquente doivent l'enivrer de volupts. Celle de la
louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il prsent devant
le public comme une coquette effronte qui clabousse le pauvre monde
du haut de son quipage. Personne n'a pu nier qu'il ft jeune, beau et
brillant; mais on s'est mis  le har, parce qu'on a senti dans son
maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot.
Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse?

--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans
doute?

--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de
ddain, c'est une femme qui fait par vanit ce que la courtisane fait
par cupidit; c'est un tre qui fait le fort pour cacher sa faiblesse,
qui fait semblant de tout mpriser pour secouer le poids du mpris
public, qui essaie d'craser la foule pour faire oublier qu'elle
s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un mlange
d'audace et de lchet, de bravade tmraire et de terreur secrte.... A
Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur  aucune
personne de votre connaissance! A Clio mme, je ne le ferais pas sans
restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le
succs sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie
de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mpriser le jugement
d'autrui, et ils n'ont travaill toute leur vie qu' l'obtenir
favorable; ils ne sont si irrits de manquer leur triomphe que parce
que le triomphe a t leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour
lui-mme, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dpendre leurs
progrs d'un peu plus ou moins de blme ou d'loge. Les courtisanes
affectent de mpriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je
parle affectent de se suffire  eux-mmes, prcisment parce qu'ils se
sentent mal avec eux-mmes. Clio Floriani est le fils d'une vraie,
d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mre,
il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la leon,
qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette  l'tude sans
dgot et sans colre! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part,
Madame, et que je l'invite  souper chez vous au sortir du spectacle?
Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait gnreux  vous de
le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au
_finale_. J'ai mes entres sur le thtre, j'y vais et je vous l'amne.

--Non, Salentini, rpondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce
soir, et, si vous voulez prolonger la veille, vous allez venir prendre
du th avec moi et le marquis... dont la somnolence opinitre nous
laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup
de choses  nous dire...  propos de Clio Floriani prcisment.
Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous.

Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion,
et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me
plaant derrire son sigisbe. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes
talents_ que dans la prvision du succs, et qui les abandonnait si
lestement quand ils avaient chou en public, me devenait odieuse tout
d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants mchants et stupides
qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent,
le rchauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis
l'crasent quand le toucher de leur main indiscrte l'a priv de sa
lumire. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre
insecte s'teint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus
d'clat, il ne brille plus, il n'est plus bon  rien. Pauvre Clio!
pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou
crains qu'on ne marche sur toi.... Mais  coup sr ce n'est pas moi qui
profiterai du tte--tte qu'on t'avait mnag pour cette nuit en cas
d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder.

--Eh bien, dit la duchesse d'un ton imprieux, vous ne venez pas?

--Pardon, Madame, rpondis-je, je veux aller saluer mademoiselle
Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succs ce soir que
les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime
beaucoup  porter le tribut de mon admiration aux talents ignors ou
mconnus qui restent eux-mmes et se consolent de l'indiffrence de la
foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si
je rencontre Clio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me
permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous
deux vos protgs.

La duchesse brisa son ventail et sortit sans me rpondre. Je sentis que
sa souffrance me faisait mal; mais c'tait le dernier tressaillement
de mon coeur pour elle. Je m'lanai dans les couloirs qui menaient au
thtre, rsolu, en effet,  porter mon hommage  Ccilia Boccaferri.



III.

CCILIA.

Mais il tait crit au livre de ma destine que je retrouverais Clio
sur mon chemin. J'approche de la loge de Ccilia, je frappe, on vient
m'ouvrir: au lieu du visage doux et mlancolique de la cantatrice, c'est
la figure enflamme du dbutant qui m'accueille d'un regard mfiant et
de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur?

--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, rpondis-je; elle a
donc chang de loge?

--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Ccilia. Entrez, signor
Salentini, je suis bien aise de vous voir.

J'entrai, elle quittait son costume derrire un paravent. Clio se
rassit sur le sofa; sans me rien dire, et mme sans daigner faire la
moindre attention  ma prsence, il reprit son discours au point o je
l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'tait qu'un monologue. Il
procdait mme uniquement par exclamations et maldictions, donnant au
diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi
froids que leur bire, aussi incolores que leur caf. Les loges
n'taient pas mieux traites.--Je sais que j'ai mal chant et encore
plus mal jou, disait-il  la Boccaferri, comme pour rpondre  une
objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrive; mais soyez
donc inspir devant trois ranges de sots diplomates et d'affreuses
douairires! Maudite soit l'ide qui m'a fait choisir Vienne pour le
thtre de mes dbuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si
pais, la vie si plate et les hommes si btes! En bas, des abrutis qui
vous glacent; en haut, des monstres qui vous pouvantent! Par tous les
diables! j'ai t  la hauteur de mon public, c'est--dire insipide et
dtestable!

La navet de ce dpit me rconcilia avec Clio. Je lui dis qu'en
qualit d'Italien et de compatriote, je rclamais contre son arrt, que
je ne l'avais point cout froidement, et que j'avais protest contre la
rigueur du public.

A cette ouverture, il leva la tte, me regarda en face, et, venant  moi
la main ouverte: Ah! oui! dit-il, c'est vous qui tiez  l'avant-scne,
dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai
remarqu; Ccilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention
aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonn! mais
vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez l; je vous
remercie. Il parat que vous tes artiste aussi, que vous avez du
talent, du succs? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui
tombent! cela vous portera bonheur!

Il parlait si vite, il avait un accent si rsolu, une cordialit si
spontane, que, bien que choqu de l'expression de corps de garde
applique  la duchesse, mes rcentes amours, je ne pus rsister  ses
avances, ni rester froid  l'treinte de sa main. J'ai toujours jug les
gens  ce signe. Une main froide me gne, une main humide me rpugne,
une pression saccade m'irrite, une main qui ne prend que du bout des
doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la
mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer  une
main virile le contact de sa paume entire, m'inspire une confiance
et mme une sympathie subite. Certains observateurs des varits de
l'espce humaine s'attachent au regard, d'autres  la forme du front,
ceux-ci  la qualit de la voix, ceux-l au sourire, d'autres enfin 
l'criture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque dtail
de son tre, et que toute action ou aspect de cet tre est un indice
rvlateur de sa qualit dominante. Il faudrait donc tout examiner, si
on en avait le temps; mais, ds l'abord, j'avoue que je suis pris ou
repouss par la premire poigne de main.

Je m'assis auprs de Clio, et tchai de le consoler de son chec en lui
parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. Ne
me flattez pas, ne m'pargnez pas, s'cria-t-il avec franchise. J'ai t
mauvais, j'ai mrit de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en
supplie, sur ce misrable dbut. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne
suis pas assez vieux pour tre bon  froid. Il me faut un auditoire qui
me porte, et j'en ai trouv un ce soir qui, ds le commencement, n'a
fait que me supporter. J'ai t froiss et contrari avant l'preuve, au
point d'entrer en scne puis et frapp d'un sombre pressentiment. La
colre est bonne quelquefois, mais il la faut simultane  l'opration
de la volont. La mienne n'tait pas encore assez refroidie, et elle
n'tait plus assez chaude: j'ai succomb. O ma pauvre mre! si tu avais
t l, tu m'aurais lectris par ta prsence, et je n'aurais pas t
indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cyprs,
chre sainte! Dans l'tat o me voici, c'est la premire fois que je me
rjouis de ce que tes yeux sont ferms pour moi!

Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Clio. Sa sincrit,
ce retour enthousiaste vers sa mre, son expansion devant moi,
effaaient le mauvais effet de son attitude sur la scne. Je me sentis
attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de prs combien sa
beaut tait _vraie_, son accent pntrant et son regard sympathique, je
pardonnai  la duchesse de l'avoir aim deux jours; je ne lui pardonnai
pas de ne plus l'aimer.

Il me restait  savoir s'il tait aim aussi de Ccilia Boccaferri. Elle
sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la
main  l'un et  l'autre, et, s'adressant  moi:--C'est la premire fois
que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous
venez consoler mon pauvre Clio, mon ami d'enfance, le fils de ma
bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste,
je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous tes un
noble esprit, et que les vrais talents ont la bont et la franchise
en partage.... Ecoute, Clio, ajouta-t-elle, comme frappe d'une ide
soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai
quelques mots  dire  M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous
partirons ensemble.

Clio sortit sans hsiter et d'un air de confiance absolue. tait-il
sr,  ce point, de la fidlit de sa matresse?... ou bien n'tait-il
pas l'amant de Ccilia? Et pourquoi l'aurait-il t? pourquoi en
avais-je la pense, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-tre jamais
eue?

Tout cela s'agitait confusment et rapidement dans ma tte. Je tenais
toujours la main de Ccilia dans la mienne, je l'y avais garde; elle
ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres
mystrieuses de cette petite main, assez ferme, lgrement attidie et
particulirement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands
et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se
pntrent pas si aisment que ceux d'un homme. Ma science d'observation
et ma dlicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou clair selon le
sexe.

Par un mouvement trs-naturel pour relever son chle, la Boccaferri me
retira sa main ds que nous fmes seuls, mais sans dtourner son regard
du mien.

--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour  la duchesse
de X... et vous avez t jaloux de Clio; mais vous ne l'tes plus,
n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'tre.

--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'tre jaloux
de Clio, si je faisais la cour  la duchesse, rpondis-je en me
rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne
suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme.

Ccilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignit et non de
trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas
cette indiscrtion. Rien l dedans ne peut exciter ma curiosit; mais
je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Clio; je sais que
certaines femmes du monde sont trs-dangereuses. Je l'ai vu avec peine
aller chez quelques-unes, j'ai prvu que sa beaut lui serait funeste,
et peut-tre son malheur d'aujourd'hui est-il le rsultat de quelques
intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentes  dessein....
Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois
chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir
Clio _chut_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de
l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les
loges qui nous avoisinaient. J'ai remarqu aussi votre gnrosit, j'en
ai t vivement touche. Clio, depuis le peu de temps qu'il est 
Vienne, s'est dj fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en
prserver; mais, lorsque l'occasion se prsente pour moi de lui assurer
et de lui conserver une noble amiti, je ne veux pas la ngliger. Clio
n'a point aspir  plaire  la duchesse; voil tout ce que j'avais
 vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur
l'honneur, car Clio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interrog
sur ce point-l, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici.

[Illustration 002.png: C'est une cruaut, Madame. (Page 76.)]

Chacun sait plus ou moins la figure que tche de ne pas faire un homme
qui trouve occupe la place qu'il venait pour conqurir. Je fis de
mon mieux pour que mon dsappointement ne part pas.--Bonne Ccilia,
rpondis-je, je vous dclare que cela me serait parfaitement gal, et je
permets  Clio d'tre aujourd'hui ou de ne jamais tre l'amant de la
duchesse, sans que cela change rien  ma sympathie pour lui,  mon
impartialit comme _dilettante_,  mon zle comme ami. Oui, je serai
son ami de bon coeur, puisqu'il est le vtre, car vous tes une des
personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous
venez de me livrer sans dtour le secret de votre coeur, et je vous en
remercie.

--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincrit qui me
ptrifia. Quel secret?

--Etes-vous donc distraite  ce point que vous m'ayez dit, sans le
savoir, votre amour pour Clio; ou que vous l'ayez dj oubli?

La Boccaferri se mit  rire. C'tait la premire fois que je la voyais
rire, et le rire est aussi un indice  tudier. Sa figure grave et
rserve ne semblait pas faite pour la gaiet, et pourtant cet clair
d'enjouement l'claira d'une beaut que je ne lui connaissais pas.
C'tait le rire franc, bref et harmonieusement rhythm d'une petite
fille panouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien
distraite pour m'tre exprime comme je l'ai fait sur le compte de
Clio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer
amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pdanterie de ma
part  m'en dfendre, lorsque cela doit vous paratre trs-naturel et
trs-indiffrent.

--Trs-naturel... c'est possible... Trs-indiffrent... c'est possible
encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le
bras de Ccilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis
tout  coup, car elle me regarda d'un air tonn, comme si je venais de
la prserver d'une brlure ou d'une araigne. Je me calmai aussitt et
j'ajoutai:--Je tiens  savoir si je suis assez votre ami pour que vous
m'ayez confi votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous
soit indiffrent,  vous, de n'tre pas connue de moi.

[Illustration 003.png: Puis, en voyant de prs combien sa beaut tait
vraie... (Page 79.)]

--Ni l'un ni l'autre, rpondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue
que je ne vous le confierais pas sans vous connatre et vous prouver
davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me
connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dvouement
pour Clio, et d'abord je dois vous dire que Clio a deux soeurs et
un jeune frre pour lesquels je me dvouerais encore davantage, parce
qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la
sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort indpendant, je
voudrais consacrer ma vie  remplacer la Floriani auprs de ses enfants,
car l'tre que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est
une morte, c'est un souvenir sacr, c'est la grande et bonne Lucrezia
Floriani!

Je pensai, malgr moi,  la duchesse, qui, une heure auparavant, avait
motiv son engouement pour Clio par une ancienne relation d'amiti avec
sa mre. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani
tait morte  quarante, absolument retire du thtre et du monde depuis
douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup
connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je
craignais que le nom de Floriani ne servt mieux  Clio auprs des
femmes qu'auprs du public.

Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Ccilia
alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans
transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou
six fois, et notre plus longue intimit a t de quinze jours, lorsque
j'tais encore une enfant.

Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y
avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientt:
Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a vou un culte 
cette femme, mais je prsume que je n'ai rien de neuf  vous apprendre
l-dessus. Mon pre... vous savez, est un homme excellent, une me
ardente, gnreuse, une intelligence suprieure... ou plutt vous ne
savez gure cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a
toujours vcu dans le dsordre, dans l'incurie, dans la misre. Il tait
trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les
jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce
qu'il tait incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le gurir
de son imprvoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la
reconnaissance  tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une
seule personne a droit, de notre part,  une ternelle adoration. Seule
entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver
tous les ans... quelquefois plus souvent. Inpuisable en patience, en
tolrance, en comprhension, en largesse, elle ne mprisa jamais mon
pre, elle ne l'humilia jamais de sa piti ni de ses reproches. Jamais
ce mot amer et cruel ne sortit de ses lvres: Ce pauvre homme avait
du mrite; la misre l'a dgrad. Non! la Floriani disait: Jacopo
Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de
gnie! Et c'tait vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait tre la
pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.

Pendant vingt ans, c'est--dire depuis le jour o elle le rencontra
jusqu' celui o elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont
on ne doute point. Elle tait bien sre, au fond du coeur, que ses
bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle
acquittait ferait natre d'autres dettes semblables. Elle continua; elle
ne s'arrta jamais. Mon pre n'avait qu'un mot  lui crire, l'argent
arrivait  point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'me,
quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conservs comme des
reliques, ces prcieux billets. Le dernier disait:

Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destine vous sourira, et vos
efforts ne seront pas vains, j'en suis sre. Embrassez pour moi la
Ccilia, et comptez toujours sur votre vieille amie.

Voyez quelle dlicatesse et quelle science de la vie! C'tait bien la
centime fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours;
et, grce  elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait
point et creusait de nouveaux abmes; mais, sans cela, il serait mort
sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui,
la Floriani m'a lgu son courage.... Sans elle, j'aurais peut-tre
moi-mme dout de mon pre; mais j'ai toujours foi en lui, grce  elle!
Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fiert
n'ont rien perdu de leur nergie. Je ne puis le rendre riche comme il le
faudrait  un homme d'une imagination si fconde et si ardente; mais je
puis le prserver de la misre et de l'abattement. Je ne le laisserai
pas tomber; je suis forte!

La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu ft
encore contenu par une habitude de dignit calme.

Elle se transformait  mes yeux, ou plutt elle me rvlait ces trsors
de l'me que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main
trs-franchement cette fois, et je la baisai sans arrire-pense.

--Vous tes une noble crature, lui dis-je, je le savais bien, et
je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette
grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent
la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas
savoir le bien que vous me faites,  moi qui suis n pour croire et pour
aimer, mais que le monde extrieur contriste et alarme perptuellement.

--Mais je n'ai plus rien  vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus,
mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils an commence
la vie et tte le terrain de la destine d'un pied hasardeux, tmraire
peut-tre. Est-ce  moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux,
imprudent, impuissant mme dans les arts, qu'il se trompe mille fois,
qu'il devienne coupable envers lui-mme, je veux l'aimer et le servir
comme si j'tais sa mre. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque
rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le
marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son
bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en
tte. J'ai l'esprit et le coeur forcment srieux, et je n'ai pas de
temps  perdre, ni de puissance  dpenser pour la satisfaction de mes
fantaisies personnelles.

--Oh! oui, je vous comprends, m'criai-je, une vie toute d'abngation et
de dvouement! Si vous tes au thtre, ce n'est point pour vous. Vous
n'aimez pas le thtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au
succs. Vous ddaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres.

--Je travaille pour mon pre, reprit-elle, et c'est encore grce  la
Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais reste ce
que j'tais, une pauvre petite ouvrire  la journe, gagnant  peine
un morceau de pain pour empcher son pre de mendier dans les mauvais
jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agrable.
Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, mme au thtre,
les seconds rles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon
mieux. Je n'tais dj plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais
dj beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et
cela fit que je parvins rapidement  pouvoir occuper le second. J'avais
l'horreur du thtre. Mon pre y travaillant comme acteur, comme
dcorateur, comme souffleur mme (il y a rempli tous les emplois, selon
les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure
cette sentine d'impurets o nulle fille ne peut se prserver de
souillure,  moins d'tre une martyre volontaire. J'hsitai longtemps;
je donnais des leons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait
l rien d'assur. Je manque d'audace, je n'entends rien  l'intrigue. Ma
clientle, fort borne et fort modeste, m'chappait  tout moment. La
Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon pre n'avait plus
que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour
ce contact avec le public, qui viole la puret de l'me et fltrit le
sanctuaire de la pense. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai
tant qu'il plaira  Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous
mes gots, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis 
personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai
la force de porter le mien: je fais mon mtier en conscience. J'aime
l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais
j'aurais aim  cultiver le mien dans des conditions toutes diffrentes.
J'tais ne pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter
la prire du soir aux chos profonds et mystrieux d'un clotre.
Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop!

La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main
en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure tait venue: j'aimais!



IV.

FLNERIE.

Elle s'tait leve pour partir; elle ramena son chle sur ses paules.
Elle tait mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre
et fatigue, qui s'est dbarrasse  la hte de son costume et qui
s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en
aller  pied par les rues. Elle avait un voile noir trs-fan sur la
tte et de gros souliers aux pieds, parce que le temps tait  la pluie.
Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce dtail exactement) dans
de vilains gants tricots. Elle tait trs ple, mme un peu jaune,
comme j'ai remarqu depuis qu'elle le devenait quand on la forait 
remuer la cendre qui couvrait le feu de son me. Probablement elle et
t moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-l.

Eh bien! je la trouvai, pour la premire fois de ma vie, la plus belle
femme que j'eusse encore contemple. Et elle l'tait, en effet, j'en
suis certain. Ce mlange de dsespoir et de volont, de dgot et de
courage, cette abngation complte dans une nature si nergique, et par
consquent si capable de goter la vie avec plnitude, cette flamme
profonde, cette mmoire endolorie, voiles par un sourire de douceur
nave, la faisaient resplendir  mes yeux d'un clat singulier. Elle
tait devant moi comme la douce lumire d'une petite lampe qu'on
viendrait d'allumer dans une vaste glise. D'abord ce n'est qu'une
tincelle dans les tnbres, et puis la flamme s'alimente, la clart
s'pure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu
 peu. Chaque dtail se rvle sans que l'ensemble perde rien de sa
lucidit transparente et de son austrit mlancolique. Au premier
moment, on n'et pu marcher sans se heurter dans ce crpuscule, et puis
voil qu'on peut lire  cette lampe du sanctuaire et que les images du
temple se colorent et flottent devant vous comme des tres vivants.
La vue augmente  chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionn,
satisfait, idalis, par ce suave aliment d'une lumire pure, gale et
sereine.

Cette mtaphore, longue  dire, me vint rapide et complte dans la
pense. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de
l'imagination en mme temps que je regardais la femme avec les yeux
du sentiment. Je m'lanai vers elle, je l'entourai de mes bras, en
m'criant follement: _Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumire sera.

Mais elle ne me comprit pas, ou plutt elle n'entendit pas mes sottes
paroles. Elle coutait un bruit de voix dans la loge voisine. Ah! mon
Dieu! me dit-elle, voici mon pre qui se querelle avec Clio! allons
vite les distraire. Mon pre sort du caf. Il est trs-anim  cette
heure-ci, et Clio n'est gure dispos  entendre une thorie sur le
nant de la gloire. Venez, mon ami!

Elle s'empara de mon bras, et courut  la loge de Clio. Il devait se
passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se
retrouvt.

Le vieux Boccaferri tait fort dbraill et  moiti ivre, ce qui lui
arrivait toujours quand il ne l'tait pas tout  fait. Clio, tout en
se lavant la figure avec de la pte de concombre, frappait du pied avec
fureur.

--Oui, disait Boccaferri, je te le rpterai quand mme tu devrais
m'trangler. C'est ta faute; tu as t _mauvais, archimauvais_! Je te
savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'tre
aussi _mauvais_ que tu l'as t ce soir!

--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai t _mauvais, mauvais_ ivrogne
que vous tes? s'cria Clio en roulant sa serviette convulsivement pour
la lancer  la figure du vieillard; mais, en voyant paratre Ccilia,
il attnua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber  nos
pieds.--Ccilia, reprit-il, dlivre-moi de ton flau de pre; ce vieux
fou m'apporte le coup de pied de l'ne. Qu'il me laisse tranquille, ou
je le jette par la fentre!

Cette violence de Clio sentait si fort le cabotin, que j'en fus
rvolt; mais la paisible Ccilia n'en parut ni surprise ni mue.
Comme une salamandre habitue  traverser le feu, comme un nautonier
familiaris avec la tempte, elle se glissa entre les deux antagonistes,
prit leurs mains et les fora  se joindre en disant:--Et pourtant vous
vous aimez! si mon pre est fou ce soir, c'est de chagrin; si Clio est
mchant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son
malheur qui fait draisonner son vieil ami.

Boccaferri se jeta au cou de Clio, et, le pressant dans ses bras: Le
ciel m'est tmoin, s'cria-t-il, que je t'aime presque autant que ma
propre fille! Et il se mit  pleurer. Ces larmes venaient  la fois du
coeur et de la bouteille. Clio haussa les paules tout en l'embrassant.

--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mre, tes soeurs, ton
jeune frre... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une aurole,
une couronne d'clairs au front, comme des dieux!... Et voil que tu
fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consult!

Il draisonna pendant quelques minutes, puis ses ides s'claircirent
en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la
personnalit mal entendue qui nuit  celle du talent. Il appelait
cela la _personnalit de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes
heurts, bizarres, obscurs; mais,  mesure qu'il parlait, l'ivresse se
dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait mme des
formes agrables pour faire accepter sa critique au rcalcitrant Clio.
Il lui dit  peu prs les mmes choses, quant au fond, que j'avais dites
 la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait
comme moi, ou plutt que je pensais comme lui, et qu'il rsumait devant
moi ma propre pense. Je n'avais jamais voulu faire attention aux
paroles de ce vieillard, dont le dsordre me rpugnait. Je m'aperus ce
soir-l qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science
de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots
qu'un homme de gnie n'et pas dsavous.

Clio l'coutait l'oreille basse, se dfendant mal, et montrant, avec la
navet gnreuse qui lui tait propre, qu'il tait convaincu en dpit
de lui-mme. L'heure s'coulait, on teignait jusque dans les couloirs,
et les portes du thtre allaient se fermer. Boccaferri tait partout
chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grce d'tat pour
les dbauchs, il et couch sur les planches ou bavard jusqu'au jour
sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre.
Ccilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la
rue, et je me trouvai seul avec Clio, qui, se sentant trop agit pour
dormir, voulut me reconduire jusqu' mon domicile.

--Quand je pense, me disait-il, que je suis invit  souper ce soir dans
dix maisons, et qu' l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont
censes me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente
aprs moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui
m'ait bien cherch, car j'tais dans la loge de Ccilia, et, en ne me
trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'tais
de l'autre ct de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai
entendu des mots qui devront me faire rflchir. Il est dj parti!
Il est donc dsespr!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui
laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manqu ce soir, etc. C'est
ainsi que mes bons et fidles amis se parlaient l'un  l'autre. Et je
me tenais coi, enchant de les entendre partir. Et votre duchesse! qui
devait m'envoyer prendre par son sigisbe avec sa voiture? Je n'ai pas
eu la peine de refuser son th. _Vous en tenez_ pour cette duchesse,
vous? Vous avez grand tort; c'est une dvergonde. Attendez d'avoir un
_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste,
celle-l ne m'a pas tromp. Ds le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait
passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entres
chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_  la main.

--Je ne sais, rpondis-je, si c'est le dpit ou l'habitude qui vous rend
cynique, Clio; mais vous l'tes, et c'est une tache en vous. A quoi bon
un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dvergonde une
femme dont j'aurais  me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-l, et
que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous
prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez
plaisir, et je vous estimerai davantage.

--coutez, Salentini, reprit vivement Clio, vous tes prudent, et vous
louvoyez  travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que
vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon systme. Il faut tre franc
pour tre fort, et moi, je veux exercer ma force  tout prix. Si vous
n'tes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu,
car, pour mon compte, je sais que je l'aurais t, si cela et t
de mon got. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de
galanterie que je lui ai adress (et je le faisais par manire
d'amusement, par curiosit pure, je vous l'atteste): je regardais une
jolie esquisse que vous avez faite d'aprs elle et qu'elle a mise,
richement encadre, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatt, et
je le lui disais, sans qu'elle s'en doutt, en insinuant que cette
noble interprtation de sa beaut ne pouvait avoir t trouve que par
l'amour. Parlez plus bas, me rpondit-elle d'un air de mystre. J'ai
bien du mal  tenir cet homme-l en bride. On sonna au mme instant.
Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-tre lui qui force ma porte;
sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi,  la veille de
dbuter.--Oui, oui, rpondis-je ironiquement; vous tes si bonne pour
moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me prserver de sa
haine. Elle crut que c'tait une dclaration, et, m'arrtant sur le
seuil de son boudoir: Que dites-vous l? s'cria-t-elle; si vous ne
craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me
cause. Qu'il vienne, qu'il se fche, restons! C'tait charmant,
n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais
cette belle dame  l'preuve de mon succs ou de ma chute. Si vous
voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?

--Non, Clio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la
force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du dpit
les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il
y a, c'est la plus grande srnit d'me dans ma conduite avec celle-ci
dsormais.

--Allons, vous tes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas
t _chut_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe
les nerfs horriblement; mais il me semble que vous tes un calmant
pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est
souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la
plus grande des forces de la nature.

--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui
drange et bouleverse.

--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose
a son usage. Peut-tre que l'union de deux natures aussi opposes que la
vtre et la mienne ferait une force complte. Je veux devenir votre ami,
je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis goste et
que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais
c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits.
Dans les choses matrielles, je suis presque aussi prodigue et
insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes,
si le genre humain n'tait pas la dernire des races. Tenez, il a
raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son
insolence tout  l'heure. Il m'a dit la vrit. J'ai perdu la partie
parce que j'tais au-dessous de moi-mme. L-dessus, j'tais d'accord
avec lui; mais j'ai t au-dessous de mon propre talent et j'ai manqu
d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain
et dispos est toujours prt pour l'inspiration. Le mien est malade,
et il faut que je le remette au rgime. Voil pourquoi je suivrai son
conseil et n'couterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne
tenterai pas une seconde preuve avant de m'tre retremp. Il faut que
je sois  l'abri de ces dfaillances soudaines, et pour cela je dois
envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne
aux leons de ma mre, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde
crites en caractres sacrs dans mon souvenir. Ce soir, le vieux
Boccaferri a parl comme elle, et la paisible Ccilia... cette froide
artiste qui n'a jamais ni blme ni loge pour ce qui l'entoure, oui,
oui, la _vieille_ Ccilia a gliss, comme point d'orgue aux thories de
son pre, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien
que je n'aie pas eu l'air de les entendre.

--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Ccilia, mon cher Clio? Elle n'a
que bien peu d'annes de plus que vous et moi.

--Oh! c'est une manire de dire, une habitude d'enfance, un terme
d'amiti, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un
sobriquet tir de son nom, et qui ne la fche pas. Elle a toujours t
en avant de son ge, triste, raisonnable et prudente. Quand j'tais
enfant, j'ai jou quelquefois avec elle dans les grands corridors des
vieux palais; elle me cdait toujours, ce qui me la faisait croire aussi
vieille que ma bonne, quoiqu'elle ft alors une jolie fille. Nous ne
nous sommes bien connus et rencontrs souvent que depuis la mort de ma
mre, c'est--dire depuis qu'elle est au thtre et que je suis sorti du
nid o j'ai t couv si longtemps et avec tant d'amour. J'ai dj
pas mal couru le monde depuis deux ans. J'tais arrir en fait
d'exprience; j'tais avide d'en acqurir, et je me suis dnou vite. Le
furieux besoin que j'avais de vivre par moi-mme m'a tourdi d'abord
sur ma douleur, car j'avais une mre telle qu'aucun homme n'en a eu une
semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans
ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne
m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle
partie pour le ciel, j'ai voulu courir, btir, possder sur la terre.
Dj je suis fatigu, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant
que je sens rellement que ma mre me manque; c'est maintenant que je
la pleure, que je crie aprs elle dans la solitude de mes penses... Eh
bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un
homme habitu  l'amour exclusif et passionn d'une mre, il y a un tre
qui me fait encore un peu de bien et auprs duquel je respire de toute
la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini,
je vais vous dire une chose qui vous tonnera; mais pesez-la, et vous
la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les dteste, et je suis
affreusement mchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri,
parce que, seule, elle ressemble par certains cts  ma mre, 
la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres;
comprenez-vous cela?

--Parfaitement, Clio. Votre mre ne vivait que pour vous, et vous
vous tiez habitu  la socit d'une femme qui vous aimait plus
qu'elle-mme... Ah! vous ne savez pas  qui vous parlez, Clio, et
quelles souffrances tout opposes ce nom de mre rveille dans mon
coeur! Plus mon enfance a diffr de la vtre, mieux je vous comprends,
 enfant gt, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a dur
votre virginale inexprience, vous avez cru que la femme tait l'idal
du dvouement, que l'amour de la femme tait le bien suprme pour
l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu' nous servir,  nous adorer,
 nous garantir,  carter de nous le danger, le mal, la peine, le
souci, et jusqu' l'ennui, n'est-ce pas?

--Oui, oui, c'est cela, s'cria Clio en s'arrtant et en regardant
le ciel. L'amour d'une femme, c'tait, dans mon attente, la lumire
splendide et palpitante d'une toile qui ne dfaille et ne plit jamais.
Ma mre m'aimait comme un astre verse le feu qui fconde. Auprs d'elle,
j'tais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rose dont elle
me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pense, pas un doute, pas
un dsir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-mme dans les
moments o la vie et pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle
mourait, ronge par un chagrin secret, et moi, misrable, je ne le
voyais pas. Si je l'interrogeais  cet gard, je me laissais rassurer
par ses rponses; je croyais  son divin sourire..... Je la tenais un
matin inanime dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant
vanouie... Elle tait morte, morte! et j'embrassais son cadavre...

Clio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce
moment-l. Un cri de dsespoir et de terreur s'chappa de sa poitrine,
comme si une apparition et pass devant lui. Je vis bien que ce pauvre
enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir rveill et
envenim par son rcent dsastre ne devnt trop violent pour ses nerfs;
je le pris par le bras, je l'emmenai.

--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses ides, comment
et pourquoi je suis goste; je ne pouvais pas tre autrement, et vous
comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colre aussitt qu'en
cherchant l'amour et l'amiti dans le commerce de mes semblables, je me
suis heurt et bris contre des gosmes pareils au mien. Les femmes
que j'ai rencontres (et je commence  croire que toutes sont ainsi)
n'aiment qu'elles-mmes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par
rapport  elles,  cause de la satisfaction que nous donnons  leurs
apptits de vanit ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons
 rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous
voudriez que j'eusse du respect pour ces cratures ambitieuses ou
sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien
avoir de l'avenir! Oh! ma mre m'et aim bossu et idiot! mais les
autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez!

--Mon cher Clio, vous avez raison en gnral; mais, en faveur des
exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hter de tout
maudire. Moi qui n'ai jamais t gt, et qui n'ai encore t aim de
personne, j'espre encore, j'attends toujours.

--Vous n'avez jamais t aim de personne?... Vous n'avez pas eu de
mre?... ou la vtre ne valait pas mieux que vos matresses? Pauvre
garon! En ce cas, vous avez toujours t seul avec vous-mme, et il
n'y a point de plus terrible tte--tte. Ah! je voudrais tre aimant,
Salentini, je vous aimerais, car ce doit tre un grand bonheur que de
pouvoir faire le bonheur d'un autre!

--trange coeur que vous tes, Clio! Je ne vous comprends pas encore;
mais je veux vous connatre, car il me semble qu'en dpit de vos
contradictions et de votre inconsquence, en dpit de votre prtention
 la haine,  l'gosme,  la duret, il y a en vous quelque chose de
l'me qui vous a vers ses trsors.

--Quelque chose de ma mre? je ne le crois pas. Elle tait si humble
dans sa grandeur, cette me incomparable, qu'elle craignait toujours
de dtruire mon individualit en y substituant la sienne. Elle me
dveloppait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que
je suis, sans se douter que je puisse tre mauvais. Ah! c'est l aimer,
et ce n'est pas ainsi que nos matresses nous aiment, convenez-en.

--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beaut
du dvouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans
votre propre sein?

--Et vous, Salentini, rpondit-il en m'arrtant avec vivacit, que
portez-vous ou que couvez-vous dans votre me? Est-ce le dvouement aux
autres? non, c'est le dvouement  vous-mme, car vous tes artiste.
Soyez sincre, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores
vulgairement appels _blagues_ de sentiment.

--Vous me faites trembler, Clio, lui dis-je, et, en me pntrant d'un
examen si froid, vous me feriez douter de moi-mme. Laissez-moi jusqu'
demain pour vous rpondre, car me voici  ma porte, et je crains que
vous ne soyez fatigu. O demeurez-vous, et  quelle heure secouez-vous
les pavots du sommeil?

--Le sommeil! encore une _blague!_ rpondit-il; je suis toujours
veill. Venez me demander  djeuner aussitt que vous voudrez. Voil
ma carte.

Il ralluma son cigare au mien, et s'loigna.



V.

DPIT.

J'tais fatigu, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures
sans russir  rsumer les motions de ma soire et  conclure avec
moi-mme. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je
n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde cole
en m'attachant  elle; mais une me blesse cherche vite une autre
blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'prouvais
un besoin d'aimer qui me donnait la fivre. Pour la premire fois,
je n'tais plus le matre absolu de ma volont; j'tais impatient du
lendemain. Depuis douze heures, j'tais entr dans une nouvelle phase de
ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade.

Je ne l'avais jamais t, ma sant avait fait ma force; je m'tais
dvelopp dans un quilibre inapprciable. J'eus peur en me sentant le
pouls lgrement agit. Je sautai  bas de mon lit; je me regardai dans
une glace, et je me mis  rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un
crayon, je jetai sur un bout de papier les ides qui me vinrent. Je fis
une composition qui me plut, quoique ce ft une mauvaise composition.
C'tait un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange
tait distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le
mauvais ange faisait des agaceries dans le mme moment. Entre ces deux
anges, le personnage principal dlaiss, et ne comptant ni sur l'un ni
sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui
la nature. Cette allgorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait
une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse;
je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rvai que
j'gorgeais Clio.

Je quittai mon lit dcidment, je m'habillai aux premires lueurs de
l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand
le soleil fut lev, je gagnai le logis de Clio.

Clio ne s'tait pas couch, je le trouvai crivant des lettres.--Vous
n'avez pas dormi, me dit-il, et vous tes fatigu pour avoir essay de
dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai pass la nuit dehors. Quand on
est excit, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus
vite.

--Fi! Clio, dis-je en riant, vous me scandalisez.

--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai pass la nuit sagement 
causer et  crire avec la plus honnte des femmes.

--Qui? mademoiselle Boccaferri?

--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard,
elle est partie.

--Partie!

--Ah! vous plissez? Tiens, tiens! je ne m'tais pas aperu de cela; il
est vrai que j'tais tout plong en moi-mme hier soir. Mais coutez: en
vous quittant cette nuit, j'tais de fort mauvaise humeur contre vous.
J'aurais caus encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez
d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi.
Rsolu  causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit
chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de manire, mme
quand il a bu,  ne pas s'veiller tout d'un coup le plus honntement
du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumire  sa fentre, je
frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent 
moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui tait arrive chez
eux pendant la soire et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que
contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus
tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donn ma parole de
n'en parler  qui que ce soit. Je les ai aids  faire leurs paquets; je
me suis charg d'arranger ici leurs affaires avec le thtre; j'ai caus
des miennes avec Ccilia, pendant que le vieux allait chercher une
voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de
la ville. A prsent me voil rglant leurs comptes, en attendant que
j'aille  la direction thtrale pour dgager la Ccilia de toutes
poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scelle; mais
je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce
matin, que je ne songe pas  mnager la fracheur de ma voix, enfin
que je fais du dvouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple
picier. Que cela ne vous merveille pas trop! je suis _obligeant_,
parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coter, cela m'occupe et
m'amuse, voil tout.

--Vous ne pouvez mme pas me dire vers quelle contre ils se dirigent!

--Pas mme cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en  la
Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence
qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses!

--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de
mademoiselle Boccaferri dans vos anathmes contre son sexe?

--Parlons-nous srieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je
le proclame. C'est une femme honnte; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est
point belle.

--Vous tes bien persuad qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu;
vous parlez comme un comdien, mais non comme un artiste. Moi, je suis
peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que
la duchesse de X..., qui a tant de rputation, et que la prima donna
actuelle, dont on fait tant de bruit.

Je m'attendais  des plaisanteries ou  des ngations de la part de
Clio. Il ne me rpondit rien, changea de vtements, et m'emmena
djeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement
raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais
la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais tre le seul  m'en
apercevoir.

--Vous parlez comme un possesseur, Clio, comme un amant.

--Moi! s'cria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance,
je ne le suis pas, je ne l'ai jamais t, et je ne le serai jamais!

--D'o vient que vous ne dsirez pas l'tre?

--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a t
la protge de ma mre qui l'estimait, de ce qu'elle est, aprs moi (et
peut-tre autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux
aim, le mieux pleur ma mre. Oh! ma _vieille_ Ccilia, jamais! c'est
une tte sacre, et c'est la seule tte portant un bonnet sur laquelle
je ne voudrais pas mettre le pied.

--Toujours trange et inconsquent, Clio!... Vous reconnaissez qu'elle
est respectable et adorable, et vous mprisez tant votre propre amour,
que vous l'en prservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que
fltrir et dgrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel
diable tes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer
un des mots crus que vous aimez, ceci me parat de la _blague_, une
prtention au _mphistophlisme_, que votre ge et votre exprience ne
peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez
m'tonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout
bonnement, vous tes un honnte jeune homme, un peu libertin, un peu
taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre
qu'il faut pouser une honnte fille quand on l'a sduite; et comme vous
tes trop jeune ou trop ambitieux pour vous dcider si tt  un mariage
si modeste, vous ne voulez pas faire la cour  mademoiselle Boccaferri.

--Plt au ciel que je fusse ainsi! dit Clio sans montrer d'humeur et
sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce
que je souffre est atroce... Ah! si j'tais honnte et bon, je serais
naf, j'pouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence
calme, range, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-tre pas
un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connat l'avenir? Je ne
puis m'expliquer l-dessus; mais sachez que, quand mme la Ccilia
serait une riche hritire, pare d'un grand nom, je ne voudrais pas
devenir amoureux d'elle. coutez, Salentini, une grande vrit, bien
niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour
des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui
nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mre est
morte de cela,  quarante ans, aprs dix annes de silence et d'agonie.

--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.

--Celui qui l'a tue vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener  se battre
avec moi. Je l'ai insult atrocement, et lui qui n'est point un lche,
tant s'en faut, il a tout support plutt que de lever la main contre
le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un rprouv, avec une
vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage
d'assassiner l'assassin de ma mre! Tenez, vous voyez en moi un nouvel
Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans
le remords, dans la haine et dans la colre. Et pourtant, vous l'avez
dit, je suis bon: tous les gostes sont faciles  vivre, tolrants et
doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la ple
Ophlia; qu'elle aille dans un clotre plutt! je suis trop malheureux
pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se
complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux,
personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une
vengeance. Mon ennemi avait prdit que je ne serais rien, parce que ma
mre m'avait trop gt. Je veux l'craser d'un clatant dmenti  la
face du monde. Quant  la Boccaferri, je ne veux pas tre pour elle ce
que cet homme maudit a t pour ma mre, et je le serais! Voyez-vous,
il y a une fatalit! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans
notre enfance s'attachent  nous comme des furies, et, plus nous tchons
de nous en prserver, plus nous sommes entrans, par je ne sais quel
funeste instinct d'imitation,  les reproduire plus tard: le crime est
contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai dtestes chez l'amant de
ma mre, je les sens s'veiller en moi ds que je commence  aimer une
femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'tais pas la victime, je
serais le bourreau.

--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et  votre insu, d'tre la
victime? Donc vous tes capable d'aimer?

--Peut-tre; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mre, dans quel abme
nous prcipite le dvouement, et je ne veux pas tomber dans cet abme.

--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse tre soumis  d'autres lois
qu' cette diabolique alternative du dvouement mconnu et immol, ou de
la tyrannie dlirante et homicide?

--Non!

--Pauvre Clio, je vous plains, et je vois que vous tes un homme faible
et passionn. Je vous connais enfin: vous tes destin, en effet,  tre
victime ou bourreau; mais vous ne faites l le procs qu' vous-mme, et
le genre humain n'est pas forcment votre complice.

--Ah! vous me mprisez, parce que vous avez meilleure opinion de
vous-mme? s'cria Clio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous tes
sincre, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus.
Jusque-l, que voulez-vous faire? La cour  ma vieille Boccaferri? En
ce cas, prenez garde! je veille  sa dfense comme un jeune chien dj
mfiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la
respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle,
mme dans le secret de leurs penses.

Je fus frapp de l'pret de ces dernires paroles de Clio et de
l'accent de haine et de dpit qui les accompagna.--Clio, lui dis-je,
vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'tes dj; convenez que nous
sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites
que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous
n'tiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'tre; mais descendez
dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous tes bien sr de
l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brises, et si nous
sommes ds aujourd'hui amis ou ennemis.

--Ce que vous me demandez l est dlicat, rpondit-il; mais ma rponse
ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni  moi-mme. Je
ne serai jamais jaloux de la Ccilia, parce que je n'en serai jamais
amoureux...  moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce
qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincre et
le vieux Boccaferri devenir sobre.

--Et pourquoi donc, Clio? Si, par malheur pour moi, la Ccilia vous
voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien tre mue,
tremblante, indcise...

--Si je la voyais indcise, mue et tremblante, je fuirais, je vous en
donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est
que de profiter d'un moment d'motion et de prendre les femmes par
surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais tre aim d'une femme comme
la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce
qu'elle est sincre et honnte, parce qu'elle ne me cacherait pas sa
honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupt je ne lui donnerais et
ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est
pas ainsi que je voudrais possder une femme pure! Et, comme je ne
cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu' celles qui ne
veulent rien de plus. tes-vous content?

--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas
profondment, et que l'amiti qu'elle proclame pour vous ne soit pas un
amour qu'elle se cache encore  elle-mme. S'il en tait ainsi, si un
jour ou l'autre vous veniez  le dcouvrir, vous me la disputeriez,
n'est-ce pas?

--Oui, certes, Monsieur, rpondit Clio sans hsiter, et, puisque
vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas
chose indiffrente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un
attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et
sincre, je vous demanderais en grce de vous battre avec moi. J'aurais
la chance d'tre tu, parce que je me bats mal. Je suis pass matre
 la salle d'armes: en prsence d'un adversaire rel, je suis mu, la
colre me transporte, et j'ai toujours t bless. Ma mort sauverait la
Ccilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais
l.* A prsent, djeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sr
qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille
amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous
l'pouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et
je vous tuerais, comptez-y.

--A la bonne heure, rpondis-je. Ce que vous me dites l me prouve qui
elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant
libertin me pousse au mariage les yeux ferms.

Nous nous serrmes la main, et notre repas fut fort enjou. J'tais
plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle
Boccaferri tait partie. Je ne savais plus quand ni o je la
retrouverais, et elle ne m'avait pas accord seulement un regard qui pt
me faire croire  son amour pour moi. tais-je en proie  un accs
de fatuit? Non, j'aimais. Mon entretien avec Clio venait de rendre
vident pour moi ce mrite que j'avais devin la veille. L'amour largit
la poitrine et parfume l'air qui y pntre: c'tait mon premier amour
vritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait  mes
yeux d'une lumire plus vive et plus pure.

--Savez-vous un rve que je faisais ces jours-ci, me dit Clio, et
qui me revient plus srieux aprs mon _fiasco_? C'est d'aller passer
quelques semaines, quelques mois peut-tre, dans un coin tranquille et
ignor, avec le vieux fou Boccaferri et sa trs-raisonnable fille. A eux
deux ils possdent le secret de l'art: chacun en reprsente une face.
Le pre est particulirement inventif et spontan, la fille minemment
consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la
Ccilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez
probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-tre la dernire
grande musicienne que possdera l'Italie. Elle comprend encore les
matres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle
chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend  peine, tout le
monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine
toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du
poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les
favoris du public qui voudraient avouer la supriorit d'un talent
qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au thtre, et vous verrez
comment marchera l'opra; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creuse
par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas  quoi
tient ce manque d'ensemble et d'me collective. Ce sera l'enrouement
de celui-ci, la distraction de celui-l; les voix s'en prendront 
l'orchestre, et rciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir,
je rirai de la droute gnrale, et je me dirai: Sot public, vous aviez
un trsor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades,
on vous en donne _en veux-tu? en voil_, et vous n'tes pas content!
Tchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe
et je me repose.

--Vous ne m'apprenez rien, Clio; prcisment hier soir je rompais
une lance contre la duchesse de... pour le talent lev et profond de
mademoiselle Boccaferri.

--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Clio en haussant
les paules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut tre
extrmement fort pour reconnatre des qualits enfouies sous un _fiasco_
perptuel, car c'est l le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise
comme un matre les parties les plus insignifiantes de son rle,
quatre ou cinq vrais dilettanti pars dans les profondeurs de la salle
souriront d'un plaisir mystrieux et tranquille. Quelques demi-musiciens
diront: Quelle belle musique! comme c'est crit sans reconnatre
qu'ils ne se fussent pas aperus de cette perfection dans le dtail
d'une belle chose si la _seconda donna_ n'tait pas une grande artiste.
Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche
le succs de toute la puissance de ma volont, mais c'est pour me venger
du public que je hais, c'est pour le mpriser davantage. Je me suis
tromp sur les moyens, mais je russirai  les trouver, en profitant
du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-mme par-dessus tout.
Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme vritable
artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque anne, pour moi,
reprsente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entt. Quand
j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-mme, je saurai parfaitement ce
qui manque au public pour comprendre le vrai mrite. Je parviendrai 
tre infiniment plus mauvais que je ne l'ai t hier devant lui, et par
consquent  lui plaire infiniment. Voil ma thorie. Comprenez-vous!

--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le
beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui
plaisiez dans le faux, vous ne possderez jamais le vrai. On ne ddouble
jamais son tre  ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en
reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse
route, et vous allez vous perdre entirement.

--Et voyez pourtant l'exemple de la Ccilia! s'cria Clio fort anim;
ne possde-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opinitre-t-elle pas  ne
donner au public que du vrai, et n'est-elle pas mconnue et ignore? Et
il ne faut pas dire qu'elle est incomplte et qu'elle manque de force et
de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la
Boccaferri chanter et dclamer seule entre quatre murs et ne sachant
pas que j'tais l pour l'couter. Elle embrasait l'atmosphre de sa
passion, elle avait des accents  faire vibrer et tressaillir une foule
comme un seul homme. Cependant elle ne mprise pas le public, elle se
borne  ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre
compte, sans colre, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et
froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire,
et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai
de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui.

Je ne pus calmer Clio. Il prenait beaucoup de caf en jurant contre la
platitude du caf viennois. Il cherchait  s'exciter de plus en plus.
La rage de sa dfaite lui revenait plus amre. Je lui rappelai qu'il
fallait aller au thtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le
soir chez moi.



VI.

LA DUCHESSE.

A l'heure convenue, j'attendais Clio, mais je ne reus qu'un billet
ainsi conu:

Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous
ayez  terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le
thtre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe
et de prendre un reu que vous conserverez. Son engagement tait  la
veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour
deux reprsentations auxquelles elle fait dfaut. Elle trouve ailleurs
un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai
parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de
plus l'air du pays et les compliments de condolance: je me fcherais,
je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus
loin. En avant, en Avant!

Vous aurez bientt de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous intressent
davantage.

A vous de coeur,

CLIO FLORIANI.

[Illustration 004.png: Tu as t mauvais, archimauvais! (Page 83.)]

Je retournai cette ptre pour voir si elle tait bien  mon adresse:
_Adorno Salentini, place... n..._ Rien n'y manquait.

Je retombai ananti, dvor d'une affreuse inquitude, en proie  de
noirs soupons, constern d'avoir perdu la trace de Ccilia et de celui
qui pouvait me la disputer ou m'aider  la rejoindre. Je me crus jou.
Des jours, des semaines se passrent, je n'entendis parler ni de Clio
ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention  leur brusque
dpart, puisqu'il s'tait effectu presque avec la clture de la saison
musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de thtre
qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'tait question d'un
engagement pour Ccilia ou pour Clio. Je ne connaissais personne
qui ft li avec eux, except le vieux professeur de mademoiselle
Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai
 quitter Vienne, o je commenais  prendre le spleen, et j'allai faire
mes adieux  la duchesse, esprant qu'elle pourrait peut-tre me dire
quelque chose de Clio.

Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de
m'panouir  l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejet
dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnes du scepticisme
et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse,
et ne la trouvais nulle part. Je fus plus mchant dans mon entretien
avec la duchesse que Clio lui-mme ne l'et t  ma place. Ceci la
passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi
faites.

L'inquitude mal dguise avec laquelle je l'interrogeais sur Clio lui
fit croire que j'tais rest jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne
pas savoir ce qu'il tait devenu depuis la malencontreuse soire de
son dbut; mais, en me supposant pris d'elle et en voyant avec quelle
assurance je le niais, elle se forma une grande ide de la force de mon
caractre. Elle prit  coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une
lutte acharne avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et
qui l'abandonnait sur un simple soupon lui parut digne de toute sa
science.

[Illustration 005.png: Cela se voyait  la joie franche... (Page 92.)]

Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai  Turin; au bout de deux
jours, elle y tait aussi; elle se compromettait ouvertement, elle
faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette
femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Clio dans
l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour
choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanit, cette sage
coquette qui nous mnageait tous les deux pour conduire celui de nous
qui serait bris par le public, cette grande dame, jusque-l fort
prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se
jetait  corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une
ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison
que je lui rsistais.

Pourtant Clio avait t aussi cruel avec elle, et elle ne s'en tait
pas mue d'une manire apparente. Il ne suffisait donc pas de lui
rsister pour qu'elle s'prt de la sorte. Elle avait senti que Clio
ne l'aimait pas, et qu'il n'tait peut-tre pas capable d'aimer
srieusement; mais, outre que mon caractre et mon savoir-vivre lui
offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincrement mu auprs
d'elle, elle devinait que j'tais capable de concevoir une grande
passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dpit de mon courage
et de ma fiert. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva
qu'elle fit pour moi, lorsque j'tais refroidi  son gard, ce qu'elle
n'et point song  faire lorsque j'tais enflamm. Les femmes ne sont
jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le pige de leur propre
vanit.

Je la vis donc se jeter dans mes bras  un moment de ma vie o je ne
l'aimais point, et o je souffrais  cause d'une autre femme. Il ne me
fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et
pour tenter de la faire renoncer  sa propre perte. J'y mis une nergie
qui l'excita d'autant plus  se perdre; j'aurais t un sclrat,
un rou, un ennemi acharn  son dsastre, que je n'aurais pas agi
autrement pour la pousser  bout et lui faire fouler aux pieds tout
souci de sa rputation. Elle crut que je mettais son amour  l'preuve,
et le mien au prix de cette preuve dcisive, clatante. Cette femme,
funeste aux autres, le devint volontairement  elle-mme tout d'un
coup, au milieu d'une vie d'gosme et de calcul. Elle tendit tous
les ressorts de sa volont pour vaincre une aversion qu'elle prenait
seulement pour de la mfiance. La crise de son orgueil bless l'emporta
sur les habitudes de sa vanit froide et ddaigneuse. Peut-tre aussi
s'ennuyait-elle, peut-tre voulait-elle connatre les orages d'une
passion vritable ou d'une lutte violente.

Ma rsistance l'irrita  ce point qu'elle jura de me forcer par un clat
 tomber  ses pieds. Elle chercha  se faire insulter publiquement pour
me contraindre  prendre sa dfense. Elle vint en plein jour chez moi
dans sa voiture; elle confia son prtendu secret  trois ou quatre
amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrtes possible.
Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment o elle s'emparait
de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de thtre
o elle se ft montre  tous les regards, si je n'en fusse sorti
prcipitamment avec elle.

Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des
incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse
tait en proie  une activit dvorante. Elle ne dormait pas, elle ne
mangeait plus, elle tait change d'une manire effrayante. Elle savait
aussi s'opposer  ma fuite en me faisant croire  chaque instant qu'elle
venait me dire adieu et qu'elle renonait  moi. J'aurais voulu calmer
la douleur que je lui causais, l'amener  de bonnes rsolutions, la
quitter noblement et avec des paroles d'amiti. Je ne faisais qu'irriter
son dsespoir, et il reparaissait plus terrible, plus imprieux, plus
enlaant au moment o je me flattais de l'avoir fait cder  l'empire de
la raison.

Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible  confesser.
L'amour d'une femme est peut-tre irrsistible, quelle que soit cette
femme, et celle-l tait belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine
de sductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait  sa
beaut un caractre terrible, bien fait pour agir sur une imagination
d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'tre,
elle l'avait peut-tre toujours t; mais, avec moi, elle paraissait
dvore d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du
prestige nouveau de la chastet. Je me sentais glisser sur une pente
rapide dans un prcipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un
instant cette femme pour tre  jamais perdu. Cela, je n'en pouvais
douter; je savais bien quelle raction de tyrannie j'aurais  subir
une fois que j'aurais abandonn mon me  cet attrait perfide. Je me
connaissais, ou plutt je me pressentais. Fort dans le combat, j'tais
trop naf dans la dfaite pour n'tre pas enlac  tout jamais par ma
conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais
d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idal: le
dvouement, il est vrai, mais le dvouement dans la fivre, l'nergie
dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-mme, et point de
force vritable, point de dignit, point de dure possible dans ce subit
engouement. Elle me faisait horreur et piti en mme temps qu'elle
allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosit. Je
voyais mon avenir perdu, mon caractre dconsidr, toutes les femmes
effrontes et galantes ayant dj l'oeil sur moi pour me disputer 
une puissante rivale et jouer avec moi  coups de griffes comme des
panthres avec un gladiateur. Je devenais un homme  bonnes fortunes,
moi qui dtestais ce plat mtier, un charlatan pour les esprits svres
qui m'accuseraient de chercher la renomme dans le scandale des
aventures, au lieu de la conqurir par le progrs dans mon art. Je
me sentais dfaillir, et, lorsque le feu de la passion montait  ma
poitrine, la sueur froide de l'pouvante coulait de mon front. Que cette
femme ft perdue par moi ou seulement accepte par moi dans sa chute
volontaire, j'tais li  elle par l'honneur; je ne pouvais plus
l'abandonner. J'aurais beau m'tourdir et m'exalter en me battant pour
elle, il me faudrait toujours traner  mon pied ce boulet dgradant
d'un amour impos par la faiblesse d'un instant  la dignit de toute la
vie.

Dj elle me menaait de s'empoisonner, et, dans la situation extrme o
elle s'tait jete, une heure de rage et de dlire pouvait la porter au
suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je rsolus de la tromper
en laissant une porte ouverte  l'observation de ma promesse. J'exigeai
qu'elle allt rejoindre ses amis et sa famille  Milan; j'en fis une
condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour
la possder, de la crise o elle se jetait, que ma conscience ne serait
plus trouble ds que je la verrais reprendre sa place dans le monde
et son rang dans l'opinion, que je restais  Turin pour ne pas la
compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprs
d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystre.

J'eus un peu de peine  la persuader, mais j'tais assez mu, assez peu
sr de ma force pour qu'elle crt encore  la sienne. Elle partit, et je
restai bris de tant d'motions, fatigu de ma victoire, incertain si
j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la
quitter.

Je fus plus faible aprs son dpart que je ne l'avais t en sa
prsence. Elle m'crivait des lettres dlirantes. Il y avait en moi
une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manires
rveillaient par instants, et qui s'effaait quand son souvenir me
revenait accompagn de tant de preuves d'abngation et d'emportement.
Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me
sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Clio m'avait tromp. Le
monde tait vide, sans un tre  aimer exclusivement. Les huit jours
expirs, je fis venir un voiturin pour me rendre  Milan.

On chargeait mes effets, les chevaux attendaient  ma porte; j'entrai
dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil.

J'tais venu  Turin avec l'intention d'y passer un certain temps.
J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et o j'avais
conserv de bonnes relations. J'avais lou un des plus agrables
logements d'artiste; mon atelier tait excellent, et, le jour o je m'y
tais install, j'avais travaill avec dlices, me flattant d'y oublier
tous mes soucis et d'y faire des progrs rapides. L'arrive de la
duchesse avait bris ces doux projets, et, en quittant cet asile, je
tremblai que tout ne ft bris dans ma vie. Il me prit un remords, une
terreur, un regret, sous lesquels je me dbattis en vain. Je me jetai
sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin
s'impatientait; ses petits chevaux, qui taient jeunes et fringants,
grattaient le pav. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de
me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine
satisfaction purile que je n'tais pas encore parti.

Enfin le voiturin vint frapper en personne  ma porte. Je vois encore sa
casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure
 la fois mcontente et amicale. C'tait un ancien militaire, irrit de
mon inexactitude, mais soumis  l'ide de subordination. Eh! mon cher
monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si
mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il
y a une grande heure que je suis  vos ordres, et mes petits chevaux
ne demandent qu' courir pour votre service. Ce fut l toute sa
plainte.--C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton sige, me voil!

Il sortit; je me disposai  en faire autant. Un papier qui voltigeait
sur le plancher arrta mes regards. Je le ramassai: c'tait un feuillet
dtach de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquisse
dans la nuit o Clio m'avait ramen  ma demeure,  Vienne, aprs son
_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux
de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de
thtre de Clio. Je me reportai  cette nuit d'insomnie o la duchesse
m'tait apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si
grande.

LE CHTEAU DES DSERTES.

Je ne sais quelle raction se fit en moi. Je courus vers la porte;
j'ordonnai au _vetturino_ de dteler et de s'en aller. Je rentrai; je
respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession
de mon atelier, de mon travail et de ma libert; puis l'effroi de la
solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrrent
le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer,  sangloter,
presque, comme un enfant qui subit une pnitence et se dsole  l'aspect
de la chambre qui va lui servir de prison.

Tout  coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre
les premires phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart:

  Vedrai, Carino
  Se sei buonfuo,
  Che bel rimedio
  Ti voglio dar.

tait-ce un rve? J'entendais la voix de Ccilia Boccaterri. Je l'avais
entendue deux fois dans le rle de Zerline, o elle avait une navet
charmante, mais o elle manquait de la nuance de coquetterie ncessaire.
En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait  moi avec une
tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle
m'appelait avec un accent irrsistible. Je bondis vers la porte; je
m'lanai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui dtelait. Je
me livrai  mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour
taient dserts. Il faisait  peine jour, et une bise piquante soufflait
des montagnes. Reviens demain, dis-je  mon conducteur en lui donnant
un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui.

Je passai vingt-quatre heures  chercher et  m'informer. Je demandais
la Boccaferri, son pre et Clio, au ciel et  la terre. Personne ne
savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de
Boccaferri tait mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait
jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait tre en
Angleterre, parce qu'il avait travers Turin deux mois auparavant en
disant qu'il tait engag  Londres.

Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'tait pas la voix
de Ccilia qui m'avait chant ces quatre vers beaucoup trop tendres pour
elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon motion avait chang
d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au
point du jour, le brave _vetturino_ tait  ma porte comme la veille.
Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-mme mes effets;
je m'installai dans son frle _legno_ (c'est comme on dirait  Paris _un
sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.

--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!

--Je le sais bien; je ne vais plus  Milan.

--Alors, mon matre, dites-moi o nous allons.

--O tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du ct oppos 
Milan.

--Je vous mnerais  Paris avec ces chevaux-l; mais encore voudrais-je
savoir si c'est  Paris ou  Rome qu'il faut aller.

--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obissant 
un instinct spontan. Je t'arrterai quand je serai fatigu, ou quand la
belle nature m'invitera  la contempler.

--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le
brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne
passerons pas aisment le Mont-Cenis!

--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-tre pas.
Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et
m'loigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour
aujourd'hui.

--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue
glissade sur le pav cristallis par la gele, tte d'artiste, tte de
fou! mais les gens raisonnables sont souvent btes et toujours avares.
Vivent les artistes!



VII.

LE NOEUD CERISE.

Je ne crois, d'une manire absolue, ni  la destin, ni  mes instincts,
et je suis pourtant forc de croire  quelque chose qui semble une
combinaison de l'un ou de l'autre,  une force mystrieuse qui est comme
l'attraction de la fatalit.

Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magntiques
que nous traversons quelquefois, sans tre emports par eux, mais o
quelquefois aussi nous nous prcipitons de nous-mmes, parce que notre
_moi_ se trouve admirablement prdispos  subir l'influence de ce qui
est notre lment naturel, longtemps ignor ou mconnu. Quand nous
sommes entrans sur cette pente irrsistible, il semble que tout nous
aide  en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchane autour de
nous de faon  nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances
les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments
n'existent,  ce moment donn, que pour nous pousser vers le but de
notre destine, que ce but soit un abme ou un sanctuaire.

Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre
chose que la rencontre d'un fait parallle  celui de mon ennui et de
mon inquitude. Mon _vetturino_ tait mari non loin de la frontire, du
ct de Brianon,  une jeune et jolie femme dont il tait spar assez
souvent par l'activit de sa profession. Je lui dis que je voulais aller
du ct de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi
de prendre la route diamtralement oppose  celle de Milan, et aussi
un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age
rcent de Clio dans la contre que je parcourais. Mon _vetturino_ vit
que je ne savais pas bien o je voulais aller, et comme il avait envie
d'aller  Brianon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille,
traversa la frontire avec la Doire, et me fit entrer dans le
dpartement des Hautes-Alpes par le Mont-Genvre.

Comme nous approchions de Brianon, il me demanda si je ne comptais pas
m'y arrter quelques jours, du ton d'un homme dcid  m'y contraindre.
Et, comme j'hsitais  lui rpondre avant d'avoir bien pntr son
dessein, il m'annona que son plus jeune cheval tait malade, qu'il
ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'tre forc de voir un
vtrinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai
le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'tait pas plus
malade que l'autre.

--Mon ami, dis-je  matre Volab (c'tait le nom de mon voiturin), je
te prie d'tre sincre avec moi. Tu cherches un prtexte pour t'arrter,
et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus
longtemps  ton voiturin que tu ne tiens  ma personne. Que j'arrive 
Brianon, c'est tout ce que je demande. L, je penserai  ce que je veux
faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport dsirables.
Si tu l'obstins  me laisser ici (nous n'tions plus qu' cinq lieues
de Brianon), je m'obstinerai peut-tre de mon ct  le faire marcher,
car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois
bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est
pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit  rire,
puis il secoua la tte d'un air mlancolique:--Je ne suis plus de la
premire jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais t
bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu' une toute petite
lieue d'ici, aux _Dsertes_. Par la traverse, nous y serons dans une
demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime  vous arrter
n'importe o, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez l un
bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions
demain malin, et nous serions  Brianon avant midi. Allons, j'ai t
franc, voulez-vous tre bon enfant?

--Oui, puisque je t'ai fait moi-mme cette condition. Va pour les
_Dsertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les
paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend
fantaisie, mon compre, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton
cheval recommence demain  ne plus manger?

--Voulez-vous vous fier  la parole d'un ancien militaire, mon
bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez.

--Je veux me fier, rpondis-je. En route!

O cet homme me conduisit, tu le sauras bientt, cher lecteur, et tu me
diras si, dans l'accs de flnerie bienveillante qui me poussa  subir
son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent
que moi et pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait
pas tromp, le brave Volab. Le paysage o il me fit pntrer avait un
caractre  la fois naf et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus
que je n'avais pas compt sur le discernement pittoresque de mon guide.
Sans doute c'tait son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer
ou mieux comprendre instinctivement la beaut du lieu qu'elle habitait.
Il voulut reconnatre ma complaisance en exerant envers moi les devoirs
de l'hospitalit.

Il possdait l quelques morceaux de terre et une maisonnette
trs-propre o il me conduisit. Et quand il eut trouv sa jeune mnagre
au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait  la joie
franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fte
qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me
prparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire  l'auberge
du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'tait pas
ncessaire pour me contenter, ils jurrent navement que cela _ne me
regardait pas_, c'est--dire qu'ils voulaient me traiter et m'hberger
gratis.

Je les laissai  leur fricasse entremle de doux propos et de gros
baisers, pour aller admirer le site environnant. Il tait simple et
superbe. Des collines escarpes servant de premier chelon aux grandes
montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mlzes,
encadraient la valle et la prservaient des vents du nord et de l'est.
Au-dessus du hameau,  mi-cte de la colline la plus rapproche et la
plus adoucie, s'levait un vieux et fier chteau, une des anciennes
dfenses de la frontire probablement, demeure paisible et confortable
dsormais, car je voyais au ton frais des chssis de croises en bois de
chne, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir
tait habite par des propritaires fort civiliss. Un parc immense, jet
noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de
clture sous un luxe de vgtation chaque jour plus rare en France,
formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgr la rigueur
de la saison (nous tions  la fin de janvier, et la terre tait
couverte de frimas), la soire tait douce et riante. Le ciel avait ces
tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gele; les horizons
neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de
perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger.
Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir
sourire encore  la valle, et il dardait sur les toits levs du vieux
chteau un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un
dme de cuivre rouge resplendissant.

Comme j'tais vtu et chauss en consquence de la saison, je prenais un
plaisir extrme  marcher sur cette neige brillante, cristallise par le
froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces
grandes surfaces  peine gratignes par la trace de quelques petites
pattes d'oiseaux, j'tudiais avec attention le reflet verdtre que
donne ce blanc blouissant auprs duquel l'hermine et le duvet du cygne
paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu' la peinture et
 remercier le ciel de m'avoir dtourn de Milan.

Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de
l'oeil la vaste pelouse blanche, coupe de massifs noirs, qui s'tendait
devant le chteau. On avait rajeuni les abords de cette austre demeure
en nivelant les anciens fosss, en exhaussant les terres et en amenant
le jardin, la verdure et les alles sables jusqu'au niveau du
rez-de-chausse, jusqu' la porte des appartements, comme c'est l'usage
aujourd'hui que nous sentons  la fois le confortable et la posie de la
vie de chteau. L'enclos tait bien ferm de grands murs; mais, en face
du manoir, on en avait chancr une longueur de trente mtres au moins
pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse,
 une hauteur peu considrable, et avait pour dfense un large foss
extrieur. Un petit escalier, pratiqu dans l'paisseur du massif
de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour
permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l't.
Comme l'eau tait couverte d'une crote de glace trs-forte, je fis la
remarque qu'il tait trs-facile en ce moment d'entrer dans la rsidence
seigneuriale des Dsertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait  la
discrtion des habitants de la contre, car aucune prcaution n'tait
prise pour garantir ce ct faible de la place.

Comme le lieu me parut dsert, j'eus quelque tentation d'y pntrer pour
admirer de plus prs le tronc des ifs superbes et des pins centenaires
dont les groupes formaient, dans cet intrieur, mille paysages aussi
_vrais_, quoique beaucoup mieux _composs_ que ceux de la campagne
environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette
tmrit de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes
qui, vues de prs, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je
les regardai courir et foltrer sur la neige, sans qu'elles fissent
attention  moi. Quoique enveloppes de manteaux et de fourrures, elles
taient aussi lgres que le grand lvrier blanc qui bondissait autour
d'elles. L'une me parut en ge d'tre marie; mais,  son insouciance,
on voyait qu'elle ne l'tait pas, et mme qu'elle n'y songeait point.
Elle tait grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses
attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les
jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa
beaut tait merveilleuse, quoique sa taille me part moins lgante. Je
ne sais pas non plus pourquoi je fus mu en la regardant, comme si elle
me rappelait une image connue et chre. Cependant il me fut impossible,
ce jour-l et plus tard, de trouver de moi-mme  qui elle ressemblait.

Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels bats, qu'elles
passrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et
souvent toutes deux ensemble), chaque phrase tait d'ailleurs
entrecoupe de rires si bruyants et si prolongs, que je ne pus rien
saisir qui et un sens. Un peu plus loin, elles s'arrtrent et se
mirent  briser sans piti de superbes branches d'arbre vert dont elles
firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnrent ensuite sur
la neige, en disant:

Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid  manier.

J'allais les perdre de vue  regret, je l'avoue, car il y avait quelque
chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la ptulance et la
gaiet de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'cria: Bon! j'ai
perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'pe, que j'avais attach sur mon
capuchon, avec une pingle!

--Eh bien! dit l'ane, nous en ferons un autre; la belle affaire!

--Oh! il l'avait fait lui-mme! Il prtend que nous ne savons pas faire
les noeuds, comme si c'tait bien malin! Il va grogner.

--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! rpliqua l'autre, et toutes deux
recommencrent  rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir
pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire.

--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'cria la cadette en
bondissant vers le foss; le voil qui s'panouit sur la neige. Oh! le
beau coquelicot!

Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce
noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarqu, elle partit d'un
nouvel clat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'lever
emportait le ruban, et le dposait,  mes pieds, sur la glace du foss.

Je le ramassai pour le rendre  la belle rieuse, et ce fut alors
seulement qu'elle m'aperut et devint aussi rouge que son noeud de
rubans cerise.

--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai forc de
traverser ce foss; me le permettez-vous?

--Non, non, ne faites pas cela! rpondit l'enfant, en qui un fonds
d'assurance mutine parut dominer trs-vite le premier accs de timidit,
c'est peut-tre dangereux. Si la glace ne porte pas?

--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un
petit danger pour votre service.

Et je traversai rsolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en
effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le foss tait large
et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du
petit escalier pour venir  ma rencontre. Elle ne riait plus.

--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit
l'ane, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise
et de mcontentement. Celle-ci tait dj une jeune personne. Elle
connaissait sans doute dj la prudence. Elle avait au moins une
vingtaine d'annes.

--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant  sa soeur le noeud de
rubans au bout de ma canne, je m'arrte  la limite de votre empire, je
ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la premire marche de
l'escalier.

Elle vit tout de suite que j'tais un homme bien lev, et me remercia
d'un doux et charmant sourire. Quant  l'enfant, elle saisit le noeud
avec vivacit, et me fit signe de ne pas m'arrter sur la glace. Je m'en
retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me
crirent _merci_ avec beaucoup de grce; puis j'entendis l'ane dire 
la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! rpondit
l'enfant en recommenant son rire frais et clair comme une clochette
d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et
en riant vers le chteau. Quand elles eurent disparu, je regagnai la
modeste demeure de monsieur et madame Volab, un peu proccup de ma
petite aventure.

Je trouvai mon souper prt. J'aurais t Grandgousier en personne,
qu'on ne m'eut pas trait plus largement. Je crois que toute la petite
basse-cour de madame Volab y avait pass. Je n'aurais pas eu bonne
grce  me plaindre de cette prodigalit, en voyant l'air de triomphe
naf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux.
J'exigeai qu'ils se missent  table avec moi, ainsi que la vieille mre
de madame Volab, qui tait encore un robuste virago, nomme madame
Peirecote, et qui paraissait prendre  coeur d'tre bonne gardienne de
l'honneur de son gendre.

Il me fallut soutenir un rude assaut pour me prserver d'une
indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait dcid  me faire
touffer. Ds que je pus obtenir quelques instants de rpit, j'en
profitai pour faire des questions sur le chteau et ses habitants.

--C'est bien vieux, ce chteau, me dit Volab d'un air capable; c'est
laid, n'est-ce pas? a ressemble  une grande masure? Mais c'est plus
joli en dedans qu'on ne croirait; c'est trs-bien tenu, bien conserv,
bien arrang, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a
des calorifres, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien.
Il n'tait pas trs-gnreux pour les autres, mais il aimait bien ses
aises, et il passait presque toute l'anne ici. L'hiver, il n'allait
qu'un peu  Paris, en Italie jamais, et pourtant c'tait son pays.

--Et qui possde ce chteau  prsent?

--Son frre, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le dcs
de l'an de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le
sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison
et vieilles gens.

--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le chteau, dit madame
Volab; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus
g ne l'est gure plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volab me
dsignait  son mari, dont les yeux s'arrondirent tout  coup, en mme
temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible.

--Oh! s'cria-t-il, M. de Balma a des garons  prsent! Quand je suis
parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela.

--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit  son tour la
vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arriv une famille
nombreuse, deux autres filles et deux garons, tous beaux comme des
amours; mais qu'est-ce que a vous fait, Volab?

--a ne me fait rien, la mre; mais c'est gal, notre vieux marquis
est diablement sournois, car je lui ai entendu dire  M. le cur qu'il
n'avait qu'une fille, celle qui est arrive avec lui le lendemain de la
mort du dernier marquis.

--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-l de lgitime
peut-tre, et que les quatre autres enfants sont des btards. a ne
prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout a le jour o il
s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les tablir pour effacer
devant Dieu tous ses vieux pchs.

--Aprs a, ils ne sont peut-tre pas  lui, tous ces enfants? observa
madame Volab.

--Il les appelle tous mes enfants, rpondit la mre Peirecote, et ils
l'appellent tous _mon papa_. Quand  savoir au juste ce qui en est,
ce n'est pas facile. C'est une maison o il y a toujours eu de gros
secrets, par rapport surtout  M. le marquis actuel. Du temps de
l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'
prsent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frre qui est mort
aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frre
puin* de M. le marquis n'est pas si mort ni si loign qu'on croit;
mais il a chang de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il
ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le
voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise
conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette.
Et les autres rpondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur
trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense.

--Et ne peut-on claircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans
le pays, n'est-il mieux renseign que vous? Il est trange qu'un membre
d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre.

--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-l. Moi,
voil ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux
frres du nom de Balma, famille pimontaise bien anciennement tablie
dans le pays. L'an tait fort sage, mais pas de trs-bon coeur, cela
est certain. Le cadet tait une diable de tte, mais il n'tait pas
fier. Il n'avait rien  lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et
si joli. Les Balma ont vcu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'an
vint prendre possession de son domaine et habiter son chteau, sans
vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant  la
porte quiconque se montrait curieux du sort de son frre. Cet an a
vcu jusqu' l'ge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter
personne, sans souffrir un seul parent prs de lui. Il est mort sans
faire de testament, comme un homme qui dit: Aprs moi, la fin du monde!
Mais voil que l'on a vu arriver tout  coup le jeune homme qui a
produit de bons litres, et qui a hrit naturellement du titre, du
chteau et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois
ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui
tait; dit-on, dans la dernire misre. Pauvre enfant! j'ai t le
saluer; il s'est souvenu de moi, et il a t encore galant en paroles,
comme si je n'avais que quinze ans.

--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mre, c'est
donc le nouveau marquis? dit M. Volab. Diantre! il n'a pas l'air d'un
freluquet pourtant.

--Dame! il peut bien avoir,  cette heure, soixante-douze ans, rpondit
navement madame Peirecote. Aussi il est bien chang! Et l'on dit qu'il
est devenu raisonnable, et que sa fille ane est range, conome; que
c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposs  tout avaler
dans un jour.

--Peste! c'est l'ge de s'amender, reprit Volab. Soixante-douze ans!
excusez! Le _jeune homme_ a d mettre de l'eau dans son vin.

Les poux Volab, voyant que j'avais fini de manger, commencrent 
desservir, et je m'approchai du feu, o je retins la mre Peirecote
pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi
l'histoire des Balma excitait  ce point ma curiosit.



VIII.

LE SABBAT.

--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je  ma vieille htesse, vous les
connaissez?

--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une
quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui parat avoir
quinze ans tout au plus, est arriv avant-hier au soir. Ce qui fait dire
dans le village que ce n'est peut-tre pas le dernier, et qu'on ne
sait pas o s'arrtera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot
l-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir.

--Le nouveau marquis a donc les mmes habitudes de mystre que l'ancien?

--C'est  peu prs la mme chose, c'est mme encore pire, puisque, ce
qu'il a t et ce qu'il a fait durant tant d'annes qu'on ne l'a pas vu,
il a sans doute intrt  le cacher plus encore que feu M. son frre;
mais pourtant ce n'est pas le mme homme. On commence  me croire, quand
je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard.
L'autre tait sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque
de manires, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas
au premier venu: on dirait qu'il connat tous les tours et toutes les
ruses de ceux qui _qumandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille
ane le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit  ceux
qui ont vraiment besoin. M. le cur a bien remarqu cela, lui qui
s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce prtendu mauvais sujet: il
commence  dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change.

--Voil qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en
moralit ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se rsume en un vieux
proverbe de votre connaissance sans doute: Les mauvaises ttes font les
bons coeurs.

--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste  dire, les trop
bonnes ttes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu' soi
n'est bon qu' soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette
maison-l. De tout temps, il s'est pass au chteau des Dsertes des
choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on
dit que tous les Balma sont sorciers de pre en fils, et l'on me dirait
que l'ane des demoiselles en tient, que cela ne m'tonnerait pas, car
elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du
tout vtue selon son rang, elle ne porte ni plumes  son chapeau ni
cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche,
qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu
plus lgantes et paraissent plus gaies; mais l'an des jeunes gens a
l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire
des gestes qui font peur. Quant  M. le marquis, tout charitable qu'il
est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous
voulez, mais les domestiques du chteau ont peur et sont fort aises
qu'on les renvoie  sept heures du soir, en leur permettant d'aller
faire la veille et coucher dans le village, o ils ont tous leur
famille, car ce marquis n'a amen avec lui aucun serviteur tranger
qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employs au chteau sont
pris  la journe, parce qu'on a renvoy tous les anciens. Cela fait
que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se
passe dans la maison.

--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-tre que
ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit
de l'office.

--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout
le chteau, montant, descendant, traversant les vieilles galeries,
s'arrtant dans des chambres qui n'ont pas t habites depuis cent
ans peut-tre. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin 
l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent...,
on dit mme qu'ils se battent, car *car ils font l-dedans un sabbat
dsordonn.

--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si
bonne heure?

--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents,
aprs avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le
fils du jardinier, qui s'tait cach dans une armoire par curiosit, a
manqu tre jet par les fentres, et il a eu une si grosse peur, qu'il
en a t malade, car il prtend que ces messieurs et ces demoiselles,
et mme M. le marquis, taient tous habills en diables, et que cela
faisait dresser les cheveux sur la tte de les voir ainsi, et de leur
entendre dire des choses qui ne ressemblaient  rien.

--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commena  m'intresser!
Les vieux chteaux o il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont
bons  rien.

--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas  cela? Eh bien! si je vous
disais que j'ai t couter le plus prs possible avec ma fille, et que
j'ai vu quelque chose?

--Bien! voyons, contez-moi cela.

--Nous avons vu  travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme
pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture  l'ancienne salle
des gardes du chteau, des lumires passer et repasser si vite, qu'on
et dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les
teindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent
siffler dans le chteau, quoiqu'il fit une belle nuit de gele bien
tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu' nous, comme si
l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les
veines. C'tait la semaine dernire, Monsieur! Nous nous sommes sauves,
ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'et t
commis, et nous ne voulions pas tre appeles comme tmoins: cela fait
toujours du tort  de pauvres gens comme nous de tmoigner contre les
riches; on s'en aperoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer
l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien
dans le chteau: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin
comme  l'ordinaire, et M. le marquis a t  la messe, car c'tait un
dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brl
dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait t
mang jusqu'au dernier os.

--Ah! il me parat qu'ils ftent joyeusement le diable?

--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gteaux,
des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle  manger,
en mme temps qu'on dessert leur dner. On ne sait pas  quelle heure ni
avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire  des esprits
qui ne se nourrissent pas de fume. Le matin, on trouve les fauteuils
rangs en cercle autour de la chemine du grand salon, et dans tout
le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-mnage de la nuit.
Seulement, il y a toute une partie du chteau, celle qu'on n'habite
plus depuis longtemps, qui est ferme et cadenasse de faon  ce que
personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu
de domestiques pour une si grande maison et tant de matres. Ils n'ont
encore reu personne, si ce n'est le maire et le cur, lesquels ont vu
seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants
ait paru, except sa fille ane. Les demoiselles n'ont pas de filles de
chambre, et semblent tout aussi habitues que les messieurs  se servir
elles-mmes. Le service intrieur est fait aussi par des femmes de
journe que l'on congdie quand elles ont balay et rang; et vous
savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de
femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.

--C'est vraiment dsesprant, ma chre madame Peirecote, dis-je en
retenant une bonne envie de rire.

--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'tais plus jeune, et si je ne craignais
pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientt 
quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait
les lits a trouv au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles
dpareilles. On a beau se cacher, on n'est jamais  l'abri d'une
distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait  la place de
la pantoufle perdue durant le sabbat!

--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de
cheval qui a brl les doigts de la pauvre servante?

--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de
beaux rubans rose et or!

--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est vident que ces
demoiselles avaient t au bal sur un manche  balai!

--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au chteau, car
on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en
ressentaient; mais quels taient les invits, et d'o sortait le beau
monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espce autour du
chteau, et  moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remonte
par les tuyaux de chemine, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont
mis des souliers blancs  noeuds rose et or.

J'aurais cout madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me
divertissaient; mais je vis que mes htes dsiraient se retirer, et je
leur en donnai l'exemple. Volab me conduisit  sa meilleure chambre et
 son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et
ils ne me quittrent qu'aprs s'tre assurs que je ne manquais de rien.
Volab me demanda au travers de la porte  quelle heure je voulais
partir pour Brianon. Je le priai d'tre prt  sept heures du matin, ne
voulant pas tre  charge plus longtemps  sa famille.

Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'tait que sept
heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin
ptillait dans la chemine de ma petite chambre, et une grande provision
de branches rsineuses, place  ct, me permettait de lutter contre la
froide bise qui sifflait  travers les fentres mal jointes. Je pris mes
crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma
dans le costume et les attitudes o elles m'taient apparues, sans
oublier le beau lvrier blanc et le cadre des grands cyprs noirs
couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans
mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me dfendre d'une
motion analogue  celle que nous fait prouver la lecture d'un conte
fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si
candides, si enjoues, si heureuses en apparence, les rcits bizarres et
les diaboliques commentaires de ma vieille htesse. Ainsi que dans ces
contes germaniques, o des anges terrestres luttent sans cesse contre
les piges d'un esprit infernal ptri d'ironie, de colre et de douleur,
je voyais ces beaux enfants fleurir  leur insu, sous l'influence
perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les levait 
la brochette pour vendre leurs mes  Satan, afin de dgager la sienne
d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre
commenait  se mfier. Au milieu de leur gaiet railleuse, il m'avait
sembl voir percer de la crainte pour un matre qu'elles n'avaient pas
os nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis
encore, en parlant de ma traverse prilleuse sur le foss, l'ane
avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ tait-ce leur pre
qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne
prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscit par
magie aprs avoir pass pour mort, que dis-je? aprs avoir t mort
probablement pendant cinquante ans. Ce devait tre un vampire. Il
les tourmentait dj toutes les nuits, mais chaque matin, grce  sa
science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tchaient
de se reprendre  la vie. Hlas! elles n'en avaient pas pour longtemps,
les pauvrettes! Un matin, on les trouverait trangles dans quelque
gargouille du vieux manoir.

A ces folles rveries, quelques indices rels venaient pourtant se
joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire l; mais
le ruban rose et or du petit soulier concidait, je ne sais comment,
avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramass. _Son noeud_,
avait-elle dit, _son noeud d'pe!_--Qui donc, dans le chteau, portait
encore la costume de nos pres, l'pe et le noeud d'pe? Cela tait
vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-mme! _Il_ prtendait que ces
charmantes petites mains de fe ne savaient pas faire un noeud digne de
_lui_! _Il_ tait donc bien imprieux et bien difficile, ce tyran de la
jeunesse et de la beaut! Qu'il ft jeune ou vieux, ce porteur d'pe,
ce faiseur de noeuds, il tait peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait
tre que le diable ou l'un de ses suppts rechigns.

Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent  ce sujet; mais
je ne les excutai point. La mre Peirecote m'avait souffl le poison
de sa curiosit, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il tait
fort tard, tant j'avais fait de rves en peu d'instants. Ma montre
s'tait arrte; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je
m'inquitai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner;
il m'tait impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un
colier, c'est--dire d'aller chercher quelque aventure potique ou
ridicule sous les murs du vieux chteau.

Je commenai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni
scandale, et je l'eus trouv avant d'tre dcid  m'en servir. Les
contrevents de ma fentre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit
jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait
qu'un tage de niveau avec le sol. Cela tait si facile et si tentant,
que je n'y rsistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares,
de ma canne  tte plombe; je cachai ma figure dans un grand foulard,
je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me dguiser mieux, je dcrochai
de la muraille une espce de chapeau tyrolien appartenant  M. Volab;
puis je sortis de la maison par la fentre, je poussai les contrevents,
j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait
dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien
qu'en faisant  l'extrieur le tour de la maison.

J'arrivai au foss que je connaissais dj si bien. La nuit avait
raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui
tait devenu fort glissant. J'entrai rsolument dans le parc, et
j'approchai du chteau comme un Almaviva prpar  toute aventure.

Je touchais aux portes vitres du rez-de-chausse donnant toutes sur
une longue terrasse couverte de vignes dessches par l'hiver, qui
ressemblaient, dans la nuit,  de gros serpents noirs courant sur les
murs et se roulant autour des balustres. J'avais mont sans hsiter
l'escalier bord de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement
le perron sur chaque face. Tous les volets taient hermtiquement
ferms; je ne craignais pas qu'on me vit de l'intrieur. Je voulais
couter ces bruits tranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces
meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille htesse
m'avait rempli la cervelle.

Je ne fus pas longtemps sans reconnatre qu'on agissait nergiquement
dans cette demeure silencieuse et dserte au dehors. De grands coups de
marteau rsonnaient dans l'intrieur, et des clats de voix, comme
de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frapprent
confusment mon oreille. Tout cela se passait fort prs de moi,
probablement dans une des pices du rez-de-chausse; mais les
contrevents en plein chne, rembourrs de crin et garnis de cuir, ne me
permettaient pas de saisir un seul mot.

[Illustration 006.png: J'avais mont, sans hsiter, l'escalier... (Page
95.)]

Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir  distance. Je
descendis le perron, et bientt j'entendis ouvrir la porte que je venais
de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne
me permettait pas de franchir l'espace dcouvert qui me sparait des
premiers massifs.

--Ne laisse pas sortir Hcate! dit une voix que je reconnus aussitt
pour celle de la plus jeune de mes deux hrones. Elle est folle au
clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron.

--Rentrez, Hcate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle
ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma
prsence et gmissait de n'tre pas comprise.

Les deux jeunes filles s'avancrent sur le perron. Je me cachai sous la
vote qu'il formait entre les deux escaliers latraux.

--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas
t'enrhumer, disait l'ane. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la
balustrade?

--Je suis fatigue, et je meurs de chaud.

--En ce cas, rentrons.

--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au
moins pour un quart d'heure  arranger le _cimetire_, respirons un peu.

Le _cimetire_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait
de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de
l'nigme, lorsque quelqu'un de l'intrieur, ennuy des cris du chien,
ouvrit la porte et laissa passer la maudite bte, qui s'lana jusqu'
moi et s'arrta  l'entre de la vote, indigne de ma prsence, mais
tenue en respect par la canne dont je la menaais.

--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lch Hcate! disaient
tranquillement ces demoiselles, pendant que j'tais dans une situation
dsespre. Ici, Hcate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour
rien!

[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et
Leporello.... (Page 99.)]

--Mais comme elle est en colre! c'est peut-tre un voleur! dit la
petite.

--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'ane en riant; monsieur
le voleur, rpondez.

--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous
perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez
pas.

--A toi, Hcate! mange-le!

Hcate n'et pas demand mieux, si elle et os. Bruyante, mais
craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait hrisse de colre
et de peur, quoiqu'elle ft de taille  m'trangler.

--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie aprs la
statue qui est l au fond de la grotte.

--Et si nous allions voir?

--Ma foi non, j'ai peur!

--Et moi aussi, rentrons!

--Appelons _nos garons_!

--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tte, et ils se moqueront de
nous comme  l'ordinaire.

--Il fait froid, allons-nous-en.

--Il _fait peur_, sauvons-nous!

Elles rentrrent en rappelant la chienne. Tout se referma
hermtiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure;
mais tout  coup les cris d'une personne qui semblait frappe
d'pouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni
les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des clats
de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'tais transi de
froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on
et le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de
la balustrade. Je regagnai la maison Volab, certain qu'on ne m'avait
pas tout  fait tromp, et qu'on travaillait dans le chteau  une
oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien
dcouvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetire_ et qu'on se moquait des
curieux.

La nuit tait fort avance quand je me retrouvai dans ma petite chambre.
Je passai encore quelque temps  rallumer mon feu et  me rchauffer
avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volab vint pour
m'veiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en
conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le
temps de me prparer mon djeuner, qu'il fallut accepter sous peine de
dsesprer le brave homme et madame Volab, qui avait des prtentions
assez fondes au talent de cuisinire. A midi, une affaire survint  mon
hte: il tait prt  y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais
moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur,
et je me sentais beaucoup moins press que la veille d'arriver 
Brianon. Je priai donc mon hte de ne pas se gner, et je remis notre
dpart au lendemain,  la condition qu'il me laisserait payer la dpense
que je faisais chez lui, ce qui donna lieu  de grandes contestations,
car cet homme tait sincrement libral dans son hospitalit. Il et
discut avec moi pour une misre durant le voyage, si j'eusse voulu
marchander; chez lui, il tait prt  mettre le feu  la maison pour me
prouver son savoir-vivre.



IX.

L'UOM DI SASSO.

J'tais trop mcontent du rsultat de mon entreprise pour me sentir
dispos  faire de nouvelles questions sur le chteau mystrieux. Je
renfermais ma curiosit comme une honte, le succs ne l'avait pas
justifie; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon
imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante.
En attendant, je rsolus d'aller pousser une reconnaissance autour
du chteau, pour me mnager les moyens de pntrer nuitamment dans
l'intrieur de la place, s'il tait possible... Bah! me disais-je, tout
est possible  celui qui veut.

J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rdait devant la route, me
regarda avec ce mlange de hardiesse et de poltronnerie qui caractrise
les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine  la fois
espigle et farouche, il vint  moi, et, me prsentant une lettre, il
me dit: Regardez a, si c'est pour vous. Je lus mon nom et mon prnom
tracs fort lisiblement et d'une main lgante sur l'adresse. A peine
eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni
questions ni rcompense. Je courus  la signature, qui ne m'apprit rien
d'officiel, mais  laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et
Batrice! les jolis noms! m'criai-je, et je rentrai dans ma chambre,
assez mu, je le confesse.

Le hasard, aid de la curiosit, disait cette gracieuse lettre
parfume, a fait dcouvrir  deux petites filles fort ruses le nom de
l'tranger qui a ramass le noeud de ruban cerise. Des pas laisss sur
la neige, concidant avec les avertissements de la belle chienne Hcate,
ont prouv  ces demoiselles que l'tranger tait encore plus curieux
que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux
pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jet! Puisque vous
voulez tre initi  nos mystres,  jeune prsomptueux, vous le serez!
Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre
confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus lgre indiscrtion nous
mettrait dans l'impossibilit de vous admettre. Venez  huit heures du
soir (_solo e inosservato_) au bord du foss, vous y trouverez Stella et
Batrice.

Tout le billet tait crit en italien et rdig dans le pur toscan que
je leur avais entendu parler. Je htai le dner pour avoir le droit de
sortir  six heures, prtextant que j'allais voir lever la lune sur le
haut des collines. En effet, je fis une course au del du chteau, et
 huit heures prcises j'tais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq
minutes. Mes deux charmantes chtelaines parurent, bien enveloppes et
encapuchonnes. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier,
d'en voir une troisime sur laquelle je ne comptais pas. Celle-l tait
masque d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un
domino de bal.--Ne soyez pas effray, me dit la petite Batrice en me
prenant sans faon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est
notre soeur ane. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il
faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut
vous soumettre  tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la
fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et mme un peu de
l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire
tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans
hsiter, et surtout _sans rire_, ds que vous aurez pass le seuil du
sanctuaire. Le rire intempestif est odieux  notre _chef_, et je ne
rponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas
avec la plus grande dignit.

--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnte homme, dit  son tour
Stella, la seconde des deux soeurs,  nous obir dans toutes ces
prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos
domaines, et ma soeur ane que voici, et qui est sourde comme la loi du
destin, l'enchanera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de
cet arbre o il servira demain de rise aux passants. Pour cela il ne
faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur.

--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'tre 
vous corps et me jusqu' demain matin.

--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras,
elles m'entranrent dans un ddale obscur de bosquets d'arbres verts.
Le domino noir nous prcdait, marchant vite, sans dtourner la tte.
Une branche ayant accroch le bas de son manteau, je vis se dessiner sur
la neige une jambe trs-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle
tait chausse d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant
sur le ct, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur
ane, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garon qui ne voulait
pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite auprs de ses
soeurs, pour me remettre  la raison, s'il en tait besoin.

Je ne pus me dfendre du sot amour-propre de faire part de ma
dcouverte, et j'en fus aussitt chti.--Pourquoi avez-vous manqu de
confiance en moi? disais-je  mes deux jeunes amies. Il n'tait pas
besoin de la prsence de votre frre pour m'engager d'tre auprs de
vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.

--Et vous, pourquoi manquez-vous  votre serment? rpliqua Stella d'un
ton svre: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer
les grands moyens pour vous forcer au silence.

Elle m'arrta; le domino noir se retourna malgr sa surdit, et prsenta
un bandeau, qu' elles trois elles placrent sur mes yeux avec la
prcaution et la dextrit de jeunes filles qui connaissent les
supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grce du
billon, me dit Batrice; mais,  la premire parole que vous direz,
vous ne l'chapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver
main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains;
vous ne serez pas assez flon, je pense, pour nous les retirer et pour
nous forcer  vous les lier derrire le dos.

Je ne trouvais pas dsagrable cette manire d'avoir les mains lies,
en les enlaant  celles de deux filles charmantes, et la crmonie du
bandeau ne m'avait pas rvolt non plus; car j'avais senti se poser
doucement sur mon front et passer lgrement dans ma chevelure deux
autres mains, celles de la soeur ane, lesquelles, dgantes pour cet
office d'excuteur des hautes-oeuvres, ne me laissrent plus aucun doute
sur le sexe du personnage muet.

Je dois dire  ma louange que je n'eus pas un instant d'inquitude sur
les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle ft encore, je
n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais
got; je ne m'tais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies
sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni mme pour
ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire  des
personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs
voix, ne trahissaient en elles ni la mchancet ni l'effronterie.
Certes, elles taient autorises par leur pre, qui sans doute me
connaissait de rputation,  me faire cet accueil romanesque, et, ne
le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle
indfinissable atmosphre de candeur, qui ne trompe pas le sens exerc
d'un homme.

Je sentis bientt,  la chaleur de la temprature et  la sonorit
de mes pas, que j'tais dans le chteau; on me fit monter plusieurs
marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Batrice me cria 
travers la porte: Prparez-vous, tez votre bandeau, revtez l'armure,
mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout 
l'heure.

Je me trouvai seul dans un cabinet meubl seulement d'une grande glace,
de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une trange armure. Un
casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout
mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'tait du carton, mais
si bien model et peint en relief pour figurer les ornements repousss,
qu' deux pas l'illusion tait complte. La cotte tait en toile
d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux
la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier tait un mlange
d'antique et de rococo, comme on le voit employ dans les panoplies de
nos derniers sicles. Je me htai de revtir cet trange costume, mme
le masque, qui reprsentait la figure austre et chagrine d'un vieux
capitaine, et dont les yeux blancs, doubls d'une gaze  l'intrieur,
avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette
gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus chang en
pierre, et je reculai involontairement.

La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant
son doigt sur ses lvres: C'est  merveille, dit-elle en parlant bas.
L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs...
Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour
leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de prs, tout fasse
illusion. Bien! venez maintenant. Mes frres vous attendent, mais mon
pre ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien
raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!

Elle me fit descendre un escalier drob, pratiqu dans l'paisseur d'un
mur norme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit  un
sige o elle me laissa en me disant tout bas: Posez-vous bien. Soyez
artiste dans cette pose-l!

Elle disparut; le plus grand silence rgnait autour de moi, et ce ne fut
qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de
distinguer les objets mal clairs qui m'environnaient.

Qu'on juge de ma surprise: j'tais assis sur une tombe! Je faisais
monument dans un coin de cimetire clair par la lune. De vrais
ifs taient plants autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon
pidestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que
j'tais dans un intrieur bien chauff, clair par un clair de lune
factice. Les branches de cyprs qui s'entrelaaient au-dessus de ma tte
me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'taient pourtant
que de la toile peinte, claire par des lumires bleues. Mais tout cela
tait si artistement agenc, qu'il fallait un effort de la raison pour
reconnatre l'artifice. tais-je sur un thtre? Il y avait bien devant
moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne
sentait le thtre. Rien n'tait dispos pour des effets de scne
mnags au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais
des issues formes par des masses de branches vertes et voilant leurs
extrmits par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de
quinquets visibles; de quelque ct qu'on chercht la lumire, elle
venait d'en haut, comme des astres, et, du point o l'on m'avait riv
sur mon socle funraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher
tait cach sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui
m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles taient bien peintes
et bien disposes. Dans le fond, derrire moi, s'levait un faux mur
qui ressemblait  un vrai mur  s'y tromper. On n'avait pas cherch
ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre
lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scne
dont je faisais partie tait assez grande pour que rien n'y choqut
l'apparence de la ralit. C'tait une vaste salle arrange de faon 
ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un
coin de jardin destin  d'illustres spultures. Les cyprs semblaient
plants rellement dans de grosses pierres qu'on avait transportes pour
les soutenir, et o la mousse du parc tait encore frache.

Donc je n'tais pas sur un thtre, et pourtant je servais  une
reprsentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma tait
fou, et ses enfants essayaient d'tranges fantaisies pour flatter la
sienne. On lui servait des tableaux appropris  la disposition lugubre
ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la
nuit prcdente, quoiqu'on et dj parl de cimetire. J'entendis des
chuchotements, des pas furtifs et des frlements de robe derrire les
massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Batrice, partant de
derrire le rideau, pronona ces mots:--_Il est temps!..._

Alors un choeur, form de quelques voix admirables, s'leva de divers
cts, comme si des esprits eussent habit ces buissons de cyprs, dont
les tiges se balanaient sur ma tte et  mes pieds. J'arrangeai ma pose
de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette
affaire. Le choeur tait de Mozart, et chantait les admirables accords
harmoniques du cimetire: _Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo!
audace! lascia ai morti la pace!_

Involontairement je mlai ma voix  celle des fantmes invisibles; mais
je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi.

Il ne se leva pas comme une toile de thtre, il se spara en deux
comme un vrai rideau qu'il tait; mais il ne m'en dvoila pas moins
l'intrieur d'une jolie petite salle de spectacle, orne de deux ranges
de belles loges dcores dans le got de Louis XIV. Trois jolis lustres
pendaient de la vote; il n'y avait pas de rampe allume, mais il y
avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il
n'y avait pas un spectateur, pas une me dans toute cette salle, et que
je me trouvais poser la statue devant les banquettes.

--Si c'est l toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est
pas bien mchante. Reste  savoir combien de temps on me laissera faire
mon effet dans le vide.

Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif
derrire moi, et se mirent  causer. Leurs costumes, admirables de
vrit, de bon got et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnatre
tout de suite les acteurs, car Leporello surtout tait rajeuni de trente
ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taille
en collier andalous, une rsille qui cachait son front rid; mais,  sa
voix, pouvais-je hsiter un instant? C'tait le vieux Boccaferri devenu
un acteur lgant et alerte.

Mais ce beau don Juan, ce fier et potique jeune homme qui s'appuyait
ngligemment sur mon pidestal, sans daigner tourner vers moi son
visage, ombrag d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis
XIII,  plume blanche, quel tait-il donc? Son riche vtement semblait
emprunt  un portrait de famille. Ce n'tait point un costume de
fantaisie, un compos de chiffons et de clinquant: c'tait un vritable
pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de
l'poque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des
rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le
magasin de costumes, l'arrangement infidle par lequel l'acteur
transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou
l'exagration des anciennes modes, c'tait la premire fois que j'avais
sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et
dans sa manire de le porter. Pour moi, peintre, c'tait une bonne
fortune. Le jeune homme tait svelte et fait au tour. Il se dandinait
comme un paon, et me donnait une ide beaucoup plus juste de don Juan
que ne me l'et donne le beau Clio lui-mme sur les planches, car
Clio y et voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique
qui outrepasse la donne du caractre... Mais tout  coup, sur une
observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tte vers moi,
statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Clio Floriani en
personne.

Savait-il qui j'tais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait
gure de sourire  des traits connus, et, comme la pice me paraissait
engage avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile.

Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissip, car,
bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'esprais qu'elle n'tait pas
loin, je prtai l'oreille  la scne qui se jouait, afin de ne pas la
faire manquer. Mon rle n'tait pas difficile, puisque je n'avais qu'un
geste  faire et un mot  dire, mais encore fallait-il les placer 
propos.

J'avais cru, d'aprs le choeur, o, faute d'instruments, des voix
charmantes remplaaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre,
qu'il s'agissait de l'opra de Mozart rendu d'une certaine faon; mais
le dialogue parl de Clio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait
la comdie de Molire en italien. Je la savais presque par coeur en
franais; je ne fus donc pas longtemps  m'apercevoir qu'on ne suivait
pas cette version  la lettre, car dona Anna, vtue de noir, traversa
le fond du cimetire, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe,
puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour couter. Cette
belle dona Anna, costume comme un Velasquez, tait reprsente par
Stella. Elle tait ple et triste, autant que son rle le comportait en
cet instant. Elle apprit l que c'tait don Juan qui avait tu son pre,
car le rprouv s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui
mourait de peur. Anna touffa un cri en fuyant. Leporello rpondit par
un cri d'effroi, et dclara  son matre que les mes des morts taient
irrites de son impit; que, quant  lui, il ne traverserait pas cet
endroit du cimetire, et qu'il en ferait le tour extrieur plutt que
d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le fora de lire
l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet dclara ne
savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opra italien. La scne se
prolongea d'une manire assez piquante  tudier, car c'tait un compos
de la comdie de Molire et du drame lyrique mis en action et en langage
vulgaire, le tout compliqu et dvelopp par une troisime version
que je ne connaissais pas et qui me parut improvise. Cela faisait un
dialogue trop tendu et parfois trop familier pour une scne qui se
serait joue en public, mais qui prenait l une ralit surprenante, 
tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et
que je croyais presque assister  un pisode de la vie de don Juan. Le
jeu des acteurs tait si naturel et le lieu o ils se tenaient si bien
dispos pour la libert de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du
tout l'air de jouer la comdie, mais de se persuader qu'ils taient les
vrais types du drame.

Cette illusion me gagna moi-mme quand je vis Leporello m'adresser
l'invitation de son matre, et montrer  mon inflexion de tte une
terreur non quivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction
du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes
n'appartinrent mieux  l'homme srieusement pouvant par un fait
surnaturel. Don Juan lui-mme fut mu lorsque je rpondis  son
insolente provocation par le _oui_ funbre. Un coup de tamtam dans
la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir
moi-mme. Don Juan conserva la tte haute, le corps raide, la flamberge
arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa
moustache blonde se hrissait d'une horreur secrte, et il sortit en
disant: Je me croyais  l'abri de pareilles hallucinations; sortons
d'ici! *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil
tait arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front
altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que
les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scne:

  Di rider finirai, etc.

Aussitt dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant  me
dbarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant
de regarder avec prcaution dans la salle. Le parterre de cette salle,
qui n'tait garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table charge
de papiers et d'un piano  queue, devenait, dans les entr'actes, le
foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'ventant avec un
ventail de femme, et respirant  pleine poitrine comme un homme qui
vient d'tre rellement trs-mu. Clio rassemblait des papiers sur la
table; Batrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par
la main un charmant garon encore imberbe, qui me sembla devoir tre
Masetto. Un cinquime personnage, envelopp d'un domino de bal, qui,
retrouss sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un
bas de soie noire, me tournait le dos. C'tait la troisime prtendue
demoiselle de Balma, _la sourde_, costume en Ottavio, qui m'avait
intrigu dans le jardin; mais tait-ce l Ccilia? Elle me paraissait
plus grande, et cette tournure dgage, cette pose de jeune homme, ne me
rappelaient pas la Boccaferri,  laquelle je n'avais jamais vu porter
sur la scne les vtements de notre sexe.

J'allais demander son nom  Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur
ses lvres et me fit signe d'couter.

--Pardieu! disait Boccaferri  Clio, qui lui faisait compliment de la
manire dont il avait jou, on aurait bien jou  moins! J'tais mort
de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue  la
rptition d'hier, et quoique j'aie coup et peint moi-mme toutes les
pices d'armure, je ne me reprsentais pas l'effet qu'elles produisent
quand elles sont revtues. Salvator posait dans la perfection, et il a
dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le
son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un
gant. O est-il donc cet enfant, que je le complimente?

Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrire lui le jeune homme
auquel il s'adressait, occup  mettre du rouge pour faire le personnage
de Masetto.--En bien! quoi? s'cria Boccaferri, tu as dj eu le temps
de changer de costume?

--Comment, _mon vieux_ rpondit le jeune homme, tu crois que c'est moi
qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la
coulisse au moment o tu es revenu tomber  genoux, comme voulant fuir
(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette
figure de pierre m'a fait vraiment peur!

--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupfait, je ne m'en
souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tte. Oui,
j'ai eu rellement peur. Je suis content, notre essai russit, mes
enfants; voil que l'motion nous gagne. Pour moi, c'est dj fait; et
quand vous en serez tous l, vous serez tous de grands artistes!...

--Mais, vieux fou, dit Clio en souriant, si ce n'tait pas Salvator qui
faisait la statue, qui tait-ce donc? Tu ne te le demandes pas?

--Au fait, qui tait-ce? Qui diable a fait cette statue?

Et Boccaferri se leva tout effray en promenant des yeux hagards autour
de lui.

--Le bonhomme est trs-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait
pas pousser plus loin l'preuve. Nommez-vous avant de vous montrer.



X.

OTTAVIO.

--Matre Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau,
reconnaissez-vous la voix du Commandeur?

--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, rpondit-il; mais je ne puis
dire  qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou
un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants?

--Cela signifie, mon pre, dit Ottavio en se retournant et en me
montrant enfin les traits purs et nobles de la Ccilia, que nous avons
ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint  moi en me tendant
la main. Je m'lanai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre;
je saisis sa main que je baisai  plusieurs reprises, et j'embrassai
ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'tait la premire
fois que je songeais  lui donner cette accolade, dont la seule ide
m'et caus du dgot deux mois auparavant. Il est vrai que c'tait la
premire fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe
et le vin nouveau.

Clio m'embrassa aussi avec plus d'effusion vritable que je ne l'y
eusse cru dispos. La douleur de son _fiasco_ semblait s'tre efface,
et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. Ami,
me dit-il, je veux te prsenter  tout ce que j'aime. Tu vois ici les
quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Batrice, et mon
jeune frre Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai,
qui plissait dans l'tude d'un homme de loi, et qui a quitt ce noir
mtier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste 
l'cole de notre pre adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le
reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur ducation,
les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard:
maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les
explications, car on perdrait la pice de vue; on se refroidirait sur
l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art
dramatique!

--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Ccilia  la drobe:
pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonn? Si le plus incroyable, le plus
inespr des hasards ne m'et conduit ici, je ne vous aurais peut-tre
jamais revus qu' travers la rampe d'un thtre; car tu m'avais promis
de m'crire, Clio, et tu m'as oubli!

--Tu mens! rpondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation
de notre cher hte, le marquis, te cherche  Vienne dans ce moment-ci.
Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps?
Ce serait  toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou
plutt comment tu as dcouvert notre retraite, et pourquoi il a fallu
que ces demoiselles se compromissent jusqu' t'crire un billet doux
sous ma dicte pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu
de venir rder sous les fentres. Si l'aventure d'hier soir ne m'et pas
mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces
indiscrtes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin
Volab, o j'ai vu ton nom sur une caisse place dans son hangar, tu
nous mnageais donc quelque terrible surprise?

--Moi? j'tais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous
savais pas ici. J'avais la tte chauffe par votre sabbat nocturne, qui
met en moi tout le hameau, et je venais tcher de surprendre les manies
de M. le marquis de Balma... Mais  propos, m'criai-je en clatant de
rire et en promenant aussitt un regard inquiet et confus autour de moi,
chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et
comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme?

Toute la troupe changea  son tour des regards d'tonnement, et
Batrice clata de rire comme je venais de le faire.

Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me
rpondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la
passion du thtre, et son premier soin, ds qu'il s'est vu riche et
matre d'un beau chteau, 'a t de recruter, par mon intermdiaire, la
troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant
passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement
sourd, nous nous amusons  rpter sans qu'il nous gne, et, au premier
jour, nous ferons nos dbuts devant lui; mais, comme il est cens
pleurer la mort du gnreux frre qui ne l'a fait son hritier que
faute d'avoir song  le dshriter, il nous a recommand le plus grand
mystre. C'est pour cela que personne ne sait  quoi nous passons nos
nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est  voquer le diable qu'
nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez
donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous
amuse, soyez associe  notre thtre. Comme je fais la pluie et le
beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plat d'en
changer. Vous passerez mme, au besoin, pour un sixime enfant du
marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets
et qui les dirige. Vous voyez que je suis li de vieille date avec ce
bon seigneur, cela ne doit pas vous tonner: c'tait un vieux ivrogne,
et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amends
ici, et, depuis que nous avons le vin  discrtion, nous sommes d'une
sobrit qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la pice, et
ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires.
Voulez-vous faire jusqu'au bout le rle de la statue? Ce n'est qu'une
entre de mange; demain on vous donnera, dans une autre pice, le rle
que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Ccilia
crera celui d'Elvire, que nous avions supprim. Vous avez dj compris
que nous inventons un thtre d'une nouvelle forme et compltement 
notre usage. Nous prenons le premier scnario venu, et nous improvisons
le dialogue, aids des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plat,
comme celui-ci, nous l'tudions pendant quelques jours en le modifiant
_ad libitum_. Sinon, nous passons  un autre, et souvent nous faisons
nous-mmes le sujet de nos drames et de nos comdies, en laissant 
l'intelligence et  la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer
parti. Vous voyez dj qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose,
c'est d'tre crateurs et non interprtes serviles. Nous cherchons
l'inspiration, et elle nous vient peu  peu. Au reste, tout ceci
s'claircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est
dj dix heures, et nous n'avons jou que deux actes. _All'opra!_ mes
enfants! Les jeunes gens au dcor, les demoiselles au manuscrit pour
nous aider dans l'ordre des scnes, car il faut de l'ordre mme dans
l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le
public.

Boccaferri pronona ces derniers mots d'un ton qui et fait croire qu'il
avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et
sonore. Mais il n'tait pas maniaque le moins du monde. Il se livrait 
une consciencieuse tude de l'art, et il faisait d'admirables lves en
cherchant lui-mme  mettre en pratique des thories qui avaient t le
rve de sa vie entire.

Nous nous occupmes de changer la scne. Cela se fit en un clin d'oeil,
tant les pices du dcor taient bien montes, lgres, faciles  remuer
et la salle bien machine.--Ceci tait une ancienne salle de spectacle
parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont
eu de tout temps la passion du thtre, sauf le dernier, qui est mort
triste, ennuy, parfaitement goste et nul, faute d'avoir cultiv et
compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses pres,
et son premier soin a t d'exhumer les dcors et les costumes qui
remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie 
tous ces cadavres gisant dans la poussire. Vous savez que c'tait mon
mtier _l-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre
la couleur et l'lasticit  tout cela. Ma fille, qui est une grande
artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et
l'exactitude dont on faisait bon march il y a cinquante ans. Les
petites Floriani, qui veulent tre artistes aussi un jour, l'aident en
profitant de ses leons. Moi, avec Clio, qui vaut dix hommes pour la
promptitude d'excution, l'adresse des mains et la rapidit d'intuition,
nous avons imagin de faire un thtre dont nous pussions jouir
nous-mmes, et qui n'offrit pas  nos yeux, dsabuss  chaque instant,
ces laids intrieurs de coulisses peles o le froid vous saisit le
coeur et l'esprit ds que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour
cela du public, qui est cens partager nos illusions. Nous agissons
en tout comme si le public tait l; mais nous n'y pensons que dans
l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme
cela devrait tre quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant 
notre systme de dcor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez
qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers
tourn vers nous, et dont le public, plac de ct, aperoit toujours
une partie.

Il est vrai que nous employons ici, pour notre propre satisfaction, des
moyens nafs dont le charme serait perdu sur un grand thtre. Nous
plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais
rochers jusqu'au fond de notre scne. Nous le pouvons, parce qu'elle
est petite, nous le devons mme, parce que les grands moyens de la
perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance
pour qu'ils nous fissent illusion  nous-mmes, et le jour o nous
manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera.
Tout se tient: l'art est homogne, c'est un rsum magnifique de
l'branlement de toutes nos facults. Le thtre est ce rsum par
excellence, et voil pourquoi il n'y a ni vrai thtre, ni acteurs
vrais, ou fort peu, et ceux-l qui le sont ne sont pas toujours compris,
parce qu'ils se trouvent enchsss comme des perles fines au milieu de
diamants faux dont l'clat brutal les efface.

Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'tre! Qu'est-ce qu'un
acteur, sans cette premire condition essentielle et vitale de son art?
On ne devrait distinguer le talent de la mdiocrit que par le plus
ou moins d lvation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et
d'intelligence serait forcment un grand acteur, si les rgles de l'art
taient connues et observes; au lieu qu'on voit souvent le contraire.
Une femme belle, intelligente, gnreuse dans ses passions, exerce  la
grce libre et naturelle, ne pourrait pas tre au second rang, comme l'a
toujours t ma fille, qui n'a pas pu dvelopper sur la scne l'me
et le gnie qu'elle a dans la vie relle. Faute de se trouver dans un
milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours t glace
par le thtre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnatrez
point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous
largissons par la fantaisie le cadre o nous voulons nous mouvoir, et
la posie du dcor est la dorure du cadre.

Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant
mille dtails matriels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la
mise en scne, celle des caractres, celle du dialogue, et jusqu' celle
du costume, voil de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui
comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de
bte comme un acteur qui se passionne dans une scne impossible, et qui
prononce avec loquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait
de pareilles pices et qu'on les monte par-dessus le march avec une
absurdit digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous
le disais, tous devraient l'tre. Rappelez-vous la Ccilia. Elle a trop
d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent
insuffisante, presque toujours trop concentre et cachant son motion,
mais vous ne l'avez jamais vue donner  ct, ni tomber dans le faux; et
pourtant c'tait une ple actrice. Telle qu'elle tait, elle ne dparait
rien, et la pice n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que
le thtre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, mme les plus
mdiocres ou les plus timides; que le thtre soit vrai, tous les
tres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans
les intervalles o ceux-ci n'occuperont pas la scne, o le public se
reposera de l'motion produite par eux, les acteurs secondaires seront
du moins nafs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit 
voir grimacer des sujets dtestables, on prouvera un certain bien-tre
confiant  suivre l'action dans les dtails ncessaires  son
dveloppement. Le public se formera  cette cole, et, au lieu d'injuste
et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux,
attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne
foi. Jusque-l, qu'on ne me parle pas de thtre, car vraiment c'est un
art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un gnie
complet pour le ressusciter.

Oui, mon fils Clio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait
pour faire commencer l'acte qu'il et cess de babiller, ta mre, la
grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait cout et elle m'a
toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est
parce qu'elle partageait mes ides qu'elle voulut faire elle-mme les
pices qu'elle jouait, tre la directrice de son thtre, choisir et
former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons
interlocuteurs et que la tirade d'une hrone n'est pas inspire quand
sa confidente l'coute d'un air bte. Nous avons fait ensemble des
essais hardis; j'ai t son dcorateur, son machiniste, son rptiteur,
son costumier et parfois mme son pote; l'art y gagnait sans doute,
mais non les affaires. Il et fallu une immense fortune pour vaincre les
premiers obstacles qui s'levaient de toutes parts. Et puis le public ne
sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir  bon
march que de s'ennoblir  grands frais.

Mais toi, Clio, mais vous, Stella, Batrice, Salvator, vous tes
jeunes, vous tes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez,
 vous quatre, tenter une rnovation. Ayez-en du moins le dsir,
caressez-en l'esprance; quand mme ce ne serait qu'un rve, quand mme
ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement potique, il vous en
restera quelque chose qui vous fera suprieurs aux acteurs vulgaires et
aux supriorits de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le
feu sacr qui me rajeunit et qui m'a consum en vain jusqu'ici, faute
d'aliments  mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir chou toute ma
vie, en toutes choses, d'avoir t aux prises avec la misre jusqu'
tre forc d'chapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai
de rien dans mon triste pass, si la vivace postrit de la Floriani
lve son triomphe sur mes dbris, si Clio, son frre et ses soeurs
ralisent le rve de leur mre, et si le pauvre vieux Boccaferri peut
s'acquitter ainsi envers la mmoire de cet ange!

--Tu as raison, ami, rpondit Clio, c'tait le rve de ma mre de
nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait
_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grce  toi, ce qu'elle
voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite 
trente ans, dans tout l'clat de sa force et de son gnie, c'est--dire
pourquoi elle tait dj dgote du thtre et prive d'illusions.
Je ne sais si nous ferons faire un progrs  l'esprit humain sous ce
rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous bnirons
tes enseignements, nous rapporterons  toi toutes nos jouissances; car
nous en aurons de grandes, et si les gots exquis que tu nous donnes
nous exposent  souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses,
du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus
vivement que le vulgaire.

Nous passmes au troisime acte, qui tait emprunt presque en entier au
libretto italien. C'tait une fte champtre donne par don Juan  ses
vassaux et  ses voisins de campagne dans les jardins de son chteau.
J'admirai avec quelle adresse le scnario de Boccaferri dguisait les
impossibilits d'une mise en scne o manquaient les comparses. La foule
tait toujours cense se mouvoir et agir autour de la scne o elle
n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors
de scne, imitait avec soin des murmures, des trpignements lointains.
Derrire les dcors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument
invisible un air de danse tir de l'opra, en simulant un bal 
distance. Ces dtails taient improviss avec un art extrme, chacun
prenant part  l'action avec une grande ardeur et beaucoup de
dlicatesse de moyens pour seconder les personnages en scne sans
les distraire ni les dranger. L'arrangement ingnieux des coulisses
troites et sombres, ne recevant que le jour du thtre qui s'teignait
dans leurs profondeurs, permettait  chacun d'observer et de saisir tout
ce qui se passait sur la scne, sans troubler la vraisemblance en se
montrant aux personnages en action. Tout le monde tait occup, et
personne n'avait la facult de se distraire une seule minute du sujet,
ce qui faisait qu'on rentrait en scne aussi anim qu'on en tait sorti.

Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas
 paratre dans cet acte. Le scnario surtout tait la chose dlicate 
observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer  ces tres intelligents,
qui me communiquaient  mon insu leur finesse de perception, je n'aurais
pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans
manquer  la proportion des scnes,  l'ordre des entres et des
sorties, et  la mmoire des dtails convenus; Il parait que, dans les
premiers essais, cette difficult avait paru insurmontable aux Floriaui;
mais Boccaferri et sa fille ayant persist, et leurs thories sur la
nature de l'inspiration dans l'art et sur la mthode d'en tirer parti
ayant clair ce mystrieux travail, la lumire s'tait faite dans
ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits
inalinables dans toute opration saine de l'art, et l'effrayant
obstacle avait t vaincu avec une rapidit surprenante. On n'en tait
mme plus  s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des
mots  la drobe comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa
rgle crite en caractres inflexibles dans la pense; le brillant des
-propos dans le dialogue, l'entranement de la passion, le sel de
l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur libert
d'allure, et cependant l'action ne s'garait point, ou, si elle semblait
oublie un instant pour tre rengage et ressaisie sur un incident
fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie
relle (ce grand dcousu, recousu sans cesse  propos) n'en tait que
plus frappante et plus attachante.

Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Batrice-Zerlina
et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inapprciable
mrite d'tre aussi jeunes et aussi frais que leurs rles; et l'habitude
de leur familiarit fraternelle donnait  leur dispute un adorable
caractre de chastet et d'obstination enfantine qui ne gtait rien 
celui de la scne. Ce n'tait pas l tout  fait pourtant l'intention
du libretto italien, encore moins cette de Molire; mais qu'importe? la
chose, pour tre rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune
Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne
chercha pas  tre comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais,
dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naves mtaphores
pour en avoir t berc nagure; il eut un senti ment vrai des dangers
que courait Zerline  se laisser courtiser par un libertin; il la tana
sur sa coquetterie avec une libert de frre qui rendit d'autant plus
naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de
l'intimit qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites
devant un tranger, et Batrice fut pique tout de bon, ce qui fit
d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songet.

Mais,  ce joli couple, succda un couple plus expriment et plus
savant, Anna et Ottavio. Stella tait une hrone pntrante de
noblesse, de douleur et de rverie. Je vis qu'elle avait bien lu et
compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle compltait le personnage
du libretto en laissant pressentir une dlicate nuance d'entranement
involontaire pour l'irrsistible ennemi de son sang et de son bonheur.
Ce point fut touch d'une manire exquise, et cette victime d'une
secrte fatalit fut plus vertueuse et plus intressante ainsi, que la
fire et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son pre sans
dfaillance et sans piti.

Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire
de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est
Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a
crer, et elle cra de main de matre; elle dveloppa la tendresse,
le dvouement, l'indignation, la persvrance que Mozart seul sait
indiquer: elle traduisit la pense du matre dans un langage aussi lev
que sa musique; elle donna  ce jeune amant la posie, la grce, la
fiert, l'amour surtout!...--Oui, c'est l de l'amour, me dit tout 
coup Clio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il
et rpondu  ma pense. coute et regarde la Ccilia, mon ami, et tche
d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux
plus te rpondre de rien  cet gard, car je ne la connaissais pas il y
a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne
savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je
la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transforme  mes
yeux, et moi, je me suis transform aux miens propres. Je me crois
capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un
 l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but
dtermin,  l'heure qu'il est, que la rvlation de l'art; mais ne te
fie plus  ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler
 ton aide.

En parlant ainsi, Clio me tenait la main et me la serrait avec une
force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son tre, que lui ou
moi tions perdus.

--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant prs de nous.
Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire
envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous,
oubliez Clio Floriani, et allons tourmenter Masetto!



XI.

LE SOUPER.

Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que
je l'ai dit, tait dispos en salle de repos ou d'tude  volont, et on
se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de
ses observations. Je vis l comment il procdait pour dvelopper ses
lves; car sa conversation tait un vritable cours, et le seul srieux
et profond que j'aie jamais entendu sur cette matire.

Tant que durait la reprsentation, il se gardait bien d'interrompre
les acteurs, ni mme de laisser percer son contentement ou son blme,
quelque chose qu'ils fissent; il et craint de les troubler ou de
les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il
s'intitulait _public clair_, et distribuait la critiqu ou l'loge.

--Honneur  la Ccilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a
t suprieure  nous tous. Elle a port l'pe et parl d'amour comme
Romo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le rle est si dlicat.
Avez-vous remarqu un trait de gnie, mes enfants? coutez. Clio,
Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y
comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il
y a un mot que je n'ai jamais pu couter sans rire. C'est lorsque dona*
Anna raconte  son fianc qu'elle a failli tre victime de l'audace
de don Juan, ce sclrat ayant imit, dans la nuit du meurtre du
Commandeur, la dmarche et les manires d'Ottavio pour surprendre sa
tendresse. Elle dit qu'elle s'est chappe de ses bras, et qu'elle a
russi  le repousser. Alors don Ottavio, qui a cout ce rcit avec
une piteuse mine, chante navement: _Respiro!_ Le mot est bien crit
musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait crire le moindre
mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un matre intelligent
qu'il est, le disait sans expression marque, et en sauvait ainsi le
ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus
ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en
levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: Ma foi, je l'ai
chapp belle.

Eh bien, Ccilia a cout le rcit d'Anna avec une douleur chaste, une
indignation concentre, qui n'aurait prt  rire  aucun parterre, si
impudique qu'il et t! Je l'ai vu plir, mon jeune Ottavio! car la
figure de l'acteur vraiment mu plit sous le fard, sans qu'il soit
ncessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les
joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossire de l'art grossier.
Et puis, quand il a t soulage de son inquitude, au lieu de dire:
_Je respire!_ il s'est cri, du fond de l'me: _Oh! perdue ou
sauve, tu aurait toujours t  moi_!

--Oui, oui, s'cria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite
fille ignorante, et s'occupait d'tre artiste avant tout; j'ai t si
frappe de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir t mue un
instant dans les bras du perfide. J'ai aim Ottavio, et vous alls voir,
dans le quatrime acte, combien cette gnreuse parole m'a rendu de
force et de fiert.

--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voil ce qui s'appelle comprendre:
un entr'acte ne doit pas tre perdu pour un vritable artiste. Tandis
qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence
continue  travailler, qu'il rsume ses motions rcentes, et qu'il
se prpare  de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa
destine. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le thtre doit tre
l'image de la vie: de mme que, dans la vie relle, l'homme se recueille
dans la solitude ou s'panche dans l'intimit, pour comprendre les
vnements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne rsolution ou
dans un bon conseil la puissance de dnouer et de gouverner les faits,
de mme l'acteur doit mditer sur l'action du drame et sur le caractre
qu'il reprsente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque
scne, tous les dveloppements que ce rle comporte. Ici, nous sommes
libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ
illimit de crations dlicieuses. Mais, lors mme qu'en public vous
serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront
pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il
faudra tomber juste du premier coup, et rsumer une grande pense dans
un petit effet; mais ce sera plus subtil  chercher et plus glorieux 
trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre prcieuse par
excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de matriaux
varis, o nous puisons  pleines mains, comme d'heureux et avides
enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exercs et
assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.

Toi, Clio, continua Boccaferri, qu'on coutait l comme un oracle, et
contre lequel le fier Clio lui-mme n'essayait pas de regimber, tu as
t trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oubli que la nave et
crdule Zerline tait dj assez femme pour exiger plus de cajoleries et
pour se mfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oubli que Batrice est
ta soeur, et tu l'as traite comme un petit enfant que tu es habitu 
caresser sans qu'elle s'en fche ou s'en inquite.--Sois plus perfide,
plus mchant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que
nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait
un pre, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il
faut improviser la scne du pre. C'est du Molire, et c'est beau! Vite,
enfants! un costume de grand d'Espagne  M. Salentini. L'habit _Louis
XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et
la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez,
Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai
pas pens_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en
s'adressant  Clio et  moi, la scne de Molire. Monsieur Salentini,
il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprgner. Ne vous
attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entirement: la moindre
phrase, retenue par coeur, est mortelle  l'improvisation... Mais,
mon Dieu! j'oublie que vous n'tes pas ici pour apprendre  jouer la
comdie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien,
parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment
du vrai et du beau sert  comprendre toutes les faces de l'art. _L'art
est un_, n'est-ce pas?

--Je ferai de mon mieux pour ne drouter personne, rpondis-je, et je
vous jure que tout ceci m'amuse, m'intresse et me passionne infiniment.

--Merci, artiste! s'cria Boccaferri en me tendant la main. Oh! tre
artiste! Il n'y a que cela qui mrite la peine de vivre!

--Nous, au dcor! dit-il  sa fille; je n'ai besoin que de toi pour
m'aider  placer l'intrieur du palais de don Juan. Que l'armure de la
statue soit prte pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite
pendant la scne de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour
faire ce vieux personnage. Clio, si tu as le malheur de causer dans la
coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai t dans la
dernire scne du prcdent: tu m'avais mis en colre, je n'tais plus
lche et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande
erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son
interlocuteur est plus ple: la thorie de l'individualisme, qui rgne
au thtre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles
jalousies de mtier pour souiller la claque  un camarade, est plus
pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scnes
de la vie. Le thtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui
qui a froid y gle son voisin, et la contagion se communique avec une
dsesprante promptitude  tous les autres. On veut se persuader ici-bas
que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait
le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'motion deviendrait la
passion, si, au lieu d'tre isol, l'acteur d'lite tait second et
chauff par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le
dernier, avant de nous remettre  l'oeuvre! Dans les commencements, nous
jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que
le dveloppement ne nous emporte plus, nous tombons dans le dfaut
contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sr de
son propre fait, coupe la parole  son interlocuteur pour placer la
sienne. Gardez-vous de la personnalit jalouse et presse de se montrer!
Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'claire qu'en s'coutant les
uns les autres. Laissez mme un peu divaguer la rplique, si bon lui
semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle
entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie relle, un ami nous
fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une
femme nous dsespre par son obstination ou ses dtours. Eh bien, cela
sert au lieu de nuire, sur la scne que nous avons cre. C'est de
la ralit, et l'art n'a qu' conclure. D'ailleurs, quand vous vous
interrompez les uns les autres, vous risquez d'courter une bonne
rflexion qui vous en et inspir une meilleure: vous faites envoler une
pense qui et veill en vous mille penses. Vous vous nuisez donc 
vous-mme. Souvenez-vous du principe: Pour que chacun soit bon et vrai,
il faut que tous le soient, et le succs qu'on te  un rle, on l'te
au sien propre. Cela paratrait un effroyable paradoxe hors de cette
enceinte; mais vous en reconnatrez la justesse,  mesure que vous vous
formerez  l'cole de la vrit. D'ailleurs, quand ce ne serait que de
la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut tre frres dans
l'art, comme vous l'tes par le sang; l'inspiration ne peut tre que
le rsultat de la sant morale, elle ne descend que dans les mes
gnreuses, et un mchant camarade est un mchant acteur, quoi qu'on en
dise!

La pice marcha  souhait jusqu' la dernire scne, celle o je reparus
en statue pour m'abmer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais,
quand nous fmes sous le thtre, Clio, dont je tenais encore la
main dans ma main de pierre, me dit en se dgageant et en passant du
fantastique  la ralit, sans transition:--Pardieu! que le diable vous
emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame;
j'ai t plus froid que la statue, quand je devais tre terrifi et
terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai t aussi mauvais
ce soir que sur le thtre imprial de Vienne. Mais moi, je vais vous le
dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan
jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut tre amoureux, et
cela n'est point compatible avec le rle que j'ai jou ce soir ici et
jusqu' prsent dans la vie relle.

--O voulez-vous en venir, Clio? rpondis-je. Est-ce une querelle, un
dfi, une dclaration de guerre? Parlez, je fais appel  la vertu qui
m'a fait votre ami presque sans vous connatre,  votre franchise!

--Non, dit-il, ce n'est rien de tout cela. Si j'coutais mon instinct,
je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais
odieux et ridicule de vous har, et je veux sincrement et loyalement
vous accepter pour rival et pour ami quand mme. C'est moi qui vous
ai attir ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je
confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car
j'tais  Turin, il y a trois jours, avec Ccilia. Personne, dans ce
village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans
les vingt-quatre heures que nous avons t prs de vous sans pouvoir
aller vous serrer la main, nous avons appris, malgr nous, bien des
choses. Je vous ai cru retomb dans les filets de Cire; je vous ai
plaint sincrement, et, comme nous passions devant votre logement pour
sortir de la ville,  cinq heures du matin, Ccilia vous a chant
quelques phrases de Mozart en guise d'ternel adieu. Malheureusement
elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient  un appel plus
qu' une formul d'abandon, et cela m'a mis en colre. Puis, je me suis
rassur en la voyant aussi calme que si votre infidlit lui tait la
chose du monde la plus indiffrente; et, comme je vous aime, au fond,
j'tais triste en pensant  la femme qui remplaait Ccilia dans votre
volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et o allez-vous? Ne
couriez-vous pas aprs la duchesse en passant par le village des
Dsertes? Est-elle cache dans quelque chteau voisin? Comment le hasard
aurait-il pu vous amener dans cette valle, qui n'est sur la route de
rien? Si vous ne volez; pas  un rendez-vous donn par cette femme, il
est vident pour moi que vous tes venu ici pour _l'autre_, que vous
avez russi  connatre sa retraite et sa nouvelle situation, si bien
cache depuis qu'elle en jouit. C'est donc  vous d'tre sincre,
monsieur Salentini. De qui tes-vous ou n'tes-vous pas amoureux, et
vis--vis de qui prtendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don
Giovanni?

[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquime personnage.....me tournait
le dos. (Page 100.)]

Je rpondis en racontant succinctement toute la vrit; je ne cachai
point que le _vedrai carino_ chant par Ccilia, sous ma fentre,
m'avait sauv des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour
conclure:--J'ai t sur le point d'oublier Ccilia, j'en conviens, et
j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je
m'attendais si peu  vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique
o vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne
puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naf et amoureux, _elle_,
devenus expansive et brillante, son pre, devenu sobre et lucide
d'intelligence, votre chteau mystrieux, vos deux charmantes soeurs,
ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un rve, cette vie
d'artiste-grand-seigneur que vous vous tes cre si vite dans un nid
de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige
tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'tais enivr, j'tais
heureux tout  l'heure, je ne touchais plus  la terre; vous me rejetez
dans la ralit, et vous voulez que je me rsume. Je ne le puis.
Donnez-moi jusqu' demain matin pour vous rpondre. Puisque nous ne
pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi
nous ne resterions pas amis jusqu' demain matin.

--Tu as raison, rpondit Clio, et si nous ne restons pas amis toute la
vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit
est faite ici pour le dlire.... Mais pourtant coute un dernier mot
de ralit que je ne peux diffrer. Mes charmantes soeurs, dis-tu,
t'apparaissent comme dans un rve? Mfie-toi de ce rve! il y a une de
mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux.

--Elle est marie?

--Non: c'est plus grave encore. Rponds  une question qui ne souffre
pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton pre? Je puis te demander cela, moi
qui n'ai su que fort tard le nom du mien.

--Oui, je sais le nom de mon pre, rpondis-je.

--Et peux-tu le dire?

--Oui; c'est seulement le nom de ma mre que je dois cacher.

--C'est le contraire de moi. Donc ton pre s'appelait?

--Tealdo Soavi. Il tait chanteur au thtre de Naples. Il est mort
jeune.

--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en tre certain. Eh bien, ami,
regarde la petite Batrice avec les yeux d'un frre, car elle est ta
soeur. Pas de questions l-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien
mystrieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous,
notre mre est sacre, et toutes ses actions ont t saintes. Nous
sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit  notre
orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en coter, je devait t'avertir, afin
qu'il n'y et pas ici de mprise. Quelquefois le sentiment le plus pur
est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette
chaste enfant est dispose  la coquetterie, et peut-tre un jour
sera-t-elle passionne par raction. Sois svre, sois dsobligeant avec
elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forcs de lui dire ce que
vous tes l'un  l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque
raison pour m'intresser  toi, et en mme temps pour te surveiller un
peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi tablit entre nous un lien
indirect. Je serais bien malheureux d'avoir  te har!

--Eh bien, eh bien, nous cria Batrice en rouvrant la trappe, tes-vous
morts tout de bon l-dessous? D'o vient que vous ne remontez pas? On
vous attend pour souper.

La belle tte de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une motion
profonde. Je compris pourquoi je l'avais aime  la premire vue, et,
quand je me demandai  qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait
tre  moi. Elle-mme, par la suite, en fit un jour trs-navement la
remarque.

J'tais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit  l'aise.
Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi potique et d'aussi mouvant
que ces dcouvertes de parent que couvre le mystre; elles ont presque
le charme de l'amour.

Nous passmes dans la salle  manger, comme l'horloge du chteau sonnait
minuit. Le rglement portait qu'on souperait en costume. Il faisait
assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne
compromit pas ma sant, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir
pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une
grande gaiet, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique
dans les imaginations mme aprs que j'eus pos mon masque en guise de
couvercle sur un pt de faisans.

On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commenait 
causer, Ccilia et Clio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais
Batrice et Benjamin rsistrent  cet avis. Ils ouvraient de
grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et
prtendaient tre aussi robustes que les _grandes personnes_ pour
veiller.--Ne les contrarie pas, dit Ccilia  Clio; dans un quart
d'heure, ils vont demander grce.

En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup
d'eau dans son vin, entama l'examen de la pice que nous venions de
jouer, et la belle tte blonde de Batrice se pencha sur l'paule de
Stella, pendant que,  l'autre bout de la table, Benjamin commenait 
regarder son assiette avec une fixit non quivoque. Clio, qui tait
fort comme un athlte, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un
petit enfant; Stella secouait son jeune frre pour l'emmener. Je pris un
flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du chteau,
et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de
Benjamin, Clio me dit tout bas, en me montrant Batrice, qu'il avait
dpose sur son lit: Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces
tnbres, ta petite soeur que tu ne dois peut-tre jamais embrasser une
seconde fois. Je dposai un baiser presque paternel sur le front pur de
Batrice, qui me rpondit, sans me reconnatre: Bonsoir, Clio! puis,
elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: Tu diras
 M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de
rveiller M. le marquis de Balma!

Stella tait revenue avec la lumire. Nous mmes sa jeune soeur entre
ses mains pour la dshabiller, puis nous allmes nous remettre  table.
Stella revint bientt aussi, rapportant ce dlicieux costume andalous de
Zerlina qui devait tre serr et cach dans le magasin de costumes.

--Le mystre dont nous russissons  nous entourer, me dit Ccilia,
donne un nouvel attrait  nos tudes et  nos ftes nocturnes. J'espre
que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village
croire que nous allons au sabbat toutes les nuits.

Je lui racontai les commentaires de mon htesse et l'histoire du petit
soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Batrice, qui ne
veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-l, elle
tait si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chauss comme une vraie
petite sorcire. Nous ne nous en sommes aperus que le lendemain.

--a, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps  d'inutiles
paroles. Que jouons-nous demain?

--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Clio; car
j'ai t distrait ce soir et j'ai fait un progrs  reculons.

--C'est vrai, rpondit Boccaferri:  demain donc _Don Juan_, pour la
troisime fois! Je commence  craindre, Clio, que tu ne sois pas assez
mchant pour ce rle tel que tu l'as conu dans le principe. Je te
conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un
acteur intelligent est la meilleure critique du rle qu'il essaie), de
lui donner d'autres nuances. Celui de Molire est un marquis, celui
de Mozart un dmon, celui d'Hoffmann un ange dchu. Pourquoi ne le
pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une
pure rverie du pote allemand, cela est indiqu dans Molire, qui a
conu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_
et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le
_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les
moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un hros
corrompu, un grand coeur teint par le vice, une flamme mourante qui
essaie en vain, par moments, de jeter une dernire lueur. Ne te gne
pas, mon enfant, nous sommes ici pour interprter plutt que pour
traduire.

_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon
cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est
un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un
chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le
ct littraire, nous verrons que Molire n'a pas donn  son drame le
mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opra.
D'un autre ct, ce libretto est crit en style de libretto, c'est tout
dire, et le style de Molire est admirable. Puis, l'opra ne souffre pas
les dveloppements de caractre, et le drame franais y excelle. Mais
il manquera toujours  l'oeuvre de Molire la scne de dona Anna et le
meurtre du Commandeur, ce terrible pisode oui ouvre si violemment et
si franchement l'opra; le bal o Zerlina est arrache des mains du
sducteur est aussi trs-dramatique; donc le drame manque un peu chez
Molire. Il faudrait refondre entirement ces deux sujets l'un dans
l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter  Molire.
Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez
hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons
de l'action  tout prix et retrouver ici,  huis clos, les parties
importantes de l'opra que vous chanterez un jour en public. Et puis, de
douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de
force.

Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que
ma fille cre cette fcheuse Elvire, toujours furieuse et toujours
mystifie, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il
faut voir ce que Ccilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma
fille! Plus c'est difficile et dplaisant, plus ce sera glorieux!

--Eh bien, puisque nous changeons de rle, dit Clio, je demande  tre
Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par
les yeux.

--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.

--Vous! mon pre, rpondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme
vous tes encore notre matre  tous, cet essai profitera  Clio.

--Mauvaise ide! o trouverais-je la grce et la beaut? Regarde Clio;
il peut mal jouer ce rle: cette tournure, ce jarret, cette fausse
moustache blonde qui va si bien  ses yeux noirs, ce grand oeil un peu
cern, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu
qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et drouls.

--Non! dit Clio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans,
et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus g que cela. Je
crois que je me suis fait trop jeune pour tre un si profond sclrat et
un rou si clbre. Essaie, nous t'en prions tous.

--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Ccilia, tu seras Elvire?

--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pice marche. Mais M.
Salentini?

--Toujours statue  votre service.

--C'est un seul rle, dit Boccaferri; les rles courts doivent
ncessairement cumuler. Vous essaierez d'tre Masetto, et le Benjamin,
qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le
vieillira, et les grandes difficults font les grands progrs.

--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en
faisant de l'oeil le tour de la table.

--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dt Ccilia en me
tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'tait pas faite
pour me rendre fier.

--Vous reviendrez demain matin habiter le chteau des Dsertes! s'cria
Boccaferri. Je le veux vous tes un acteur trs-utile et trs-distingu
par nature. Je vous tiens, je ne vous lche pas. Et puis, nous nous
occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en dcors est la
grande cole de relief, de profondeur et de la lumire que les peintres
d'histoire et de paysage ddaignent, faute de la connatre, et faute
aussi de la voir bien employe. J'ai mes ides aussi l-dessus, et
vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps  couter le vieux
Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des
sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des
ateliers  choisir.

--Laissez-moi songer  cela cette nuit, dis-je en regardant Clio, et je
vous rpondrai demain matin.

--Je vous attends donc demain  djeuner, ou plutt je vous garde ici
sur l'heure.

--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas
cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tomb
dans quelque prcipice, ou que les diables du chteau m'ont dvor.

Ceci convenu, nous nous sparmes. Clio m'aide  reprendre mes habits
et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me
parla  peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je
le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son
manteau de velours, sa grande rapire au ct et sa grande plume agite
par la bise. Il n'y avait rien d'trange comme de voir ce personnage du
temps pass traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que
ce hros de thtre tait plong dans les rveries et les motions du
monde rel.



XII.

L'HRITIRE.

Je trouvai en effet mes htes fort effrays de ma disparition. Le bon
Volab m'avait cherch dans la campagne et se disposait  y retourner.
Je sentis que ces pauvres gens taient dj de vrais amis pour moi.
Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du
chteau en qui j'avais retrouv une ancienne connaissance. La mre
Peirecote, apprenant que j'avais fait la veille au chteau, m'accabla
de questions, et parut fort dsappointe quand je lui rpondis que je
n'avais vu l rien d'extraordinaire.

Le lendemain,  neuf heures, je me rendis au chteau en prvenant mes
htes que j'y passerais peut-tre quelques jours et qu'ils n'eussent pas
 s'inquiter de moi. Clio venait  ma rencontre.--Tu as bien dormi! me
dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux.

--Je l'avoue, rpondis-je, et c'est la premire fois depuis longtemps.
J'ai prouv un merveilleux bien-tre, comme si j'tais arriv au vrai
but de mon existence, heureux ou misrable. Si je dois tre heureux
par vous tous qui tes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il
n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la
douleur.

--Ainsi, tu l'aimes?

--Oui, Clio, et toi?

--Eh bien, moi je ne puis rpondre aussi nettement. Je crois l'aimer et
je n'en suis pas assez certain pour le dire  une femme que je respecte
par-dessus tout, que je crains mme un peu. Ainsi je me vois supplant
d'avance! La foi triomphe aisment de l'incertitude.

--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-tre le
contraire. Une conqute assure a moins d'attraits pour ce sexe qu'une
conqute  faire. Donc, nous restons amis?

--Croyez-vous?

--Je vous le demande? Mais il me semble que nos rles sont assez
naturellement indiqus, Si je vous trouvais vritablement pris et tant
soit peu pay de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que
de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables,
 plus forte raison avec un homme qui se confie  votre loyaut; mais
vous n'en tes pas l, et la partie est gale pour nous deux.

--Que savez-vous si je n'ai pas de l'esprance?

--Si vous tiez aim d'une telle femme, Clio, je vous estime assez pour
croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me
faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en loigner 
jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une vellit,
et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fire pour s'en contenter,
je reste.

--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serr que vous.

--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'
le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois
pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez.

--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai mme peur d'tre un sot. Allons!
restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifi de trouver
en toi mon gal pour la franchise et la rsolution. Je ne suis gure
habitu  cela. Dans le monde o j'ai vcu jusqu'ici, presque tous
les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la
galanterie. Fais donc la cour  Ccilia; moi, je verrai venir. Nous
ne nous engageons qu' une chose: c'est  nous tenir l'un l'autre au
courant du rsultat de nos tentatives pour pargner  celui qui chouera
un rle ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage,  la chose
la plus honnte et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame
n'exige pas que nous nous fassions mystre de son choix. Quant aux
lches petits moyens usits en pareil cas par les plus honntes gens, la
dlation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance 
l'gard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans
notre trait. Ce serait nous faire une mutuelle injure.

Je souscrivis  tout ce que proposait Clio sans regarder en avant ni
en arrire, et sans mme prvoir que l'excution d'un pareil contrat
soulverait peut-tre de terribles difficults.

--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du chteau,
qui tait vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez
notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas srieusement
que tu as demand, hier au soir, chez qui nous tions ici?

--Si j'ai fait une sotte question, rpondis-je, c'est de la meilleure
foi du monde. J'tais trop boulevers et trop enivr de me retrouver au
milieu de vous pour m'inquiter d'autre chose, et je ne me suis pas mme
tourment, en venant ici, de l'ide que je pourrais tre indiscret ou
mal venu  me prsenter chez un personnage que je ne connais pas. A
la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais mme pas  le voir
aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel prtexte vas-tu donc me
prsenter?

--Oh! mais tu es fort amusant, rpondit Clio en me faisant monter
l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voil une
mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes
de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser.

En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui
servait de cabinet de travail au marquis, et il cria trs-haut:--Eh!
mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste  vous
prendre pour un mythe, et qui ne veut tre dsabus que par vous-mme.

Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint 
ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'clatai de rire en
reconnaissant ma simplicit.

_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'tait un jeu de votre part;
mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire  l'identit du
vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du factieux Leporello de cette
nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu
des carts de jeunesse. Au lieu de les rparer et de me ramener ainsi
 la raison, mon pre m'a banni et dshrit. Mes prnoms sont
Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma
famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo,
_Bouche d'or_, est celui de tous les ans. Je pris pour tout titre mon
nom de baptme en le modifiant un peu, et je vcus, comme vous savez,
errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'tait ni le
courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire;
mais j'tais un homme  illusions comme tous les hommes  ides. Je ne
tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'croulait sur moi, au
moment o, plein de gnie et de fiert, j'apportais la cl de vote 
mon difice. Alors, cribl de dettes, poursuivi, forc de fuir, j'allais
cacher ailleurs la honte et le dsespoir de ma dfaite; mais, comme je
ne suis pas homme  me dcourager, je cherchais dans le vin une force
factice, et quand un certain temps consacr  l'ivresse,  l'ivrognerie,
si vous voulez, m'avait rchauff le coeur et l'esprit, j'entreprenais
autre chose. On m'a donc qualifi trs-gnreusement en mille endroits
de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je
fusse par got l'homme le plus sobre qui existt. Pour tomber dans cette
disgrce de l'opinion, il suffit de trois choses: tre pauvre, avoir
du chagrin, et rencontrer un de ses cranciers le jour o l'on sort du
cabaret.

J'tais trop fier pour rien demander  mon frre an, aprs avoir
essuy son premier refus. Je fus assez gnreux pour ne pas le faire
rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice.
J'oubliai mme avec un certain plaisir que j'tais un patricien pour
m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'tais n. Deux anges
m'assistrent sans cesse et me consolrent de tout, la mre de Clio et
ma fille. Honneur  ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur.

J'tais  Vienne avec la Ccilia, il y a deux mois, lorsque je reus
une lettre qui me fit partir  l'heure mme. J'avais conserv en secret
des relations affectueuses avec un avocat de Brianon qui faisait les
affaires de mon frre. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'tat
dsespr o se trouvait mon an. Il savait qu'il n'existait pas de
titre qui pt me dshriter. Il m'appelait chez lui, o il me donna
l'hospitalit jusqu' la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours
aprs sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortt de
ses lvres. Il n'avait qu'une ide fixe, la peur de la mort. Ce qui
adviendrait aprs lui ne l'occupait point.

Ds que je me vis en possession de mon titre et de mes biens, grce aux
conseils de mon digne ami, l'avocat de Brianon, je me tins coi, je fis
le mort; je ne rvlai  personne ma nouvelle situation, et je restai
enferm, quasi cach dans mon chteau, sans faire savoir sous quel nom
j'avais t connu ailleurs. Je continuerai  agir ainsi jusqu' ce que
j'aie pay toutes les dettes que j'ai contractes durant cinquante
annes de ma vie; alors en mme temps qu'on dira: Cette vieille brute
de Boccaferri est devenu marquis et quatre fois millionnaire, on pourra
dire aussi: Aprs tout, ce n'tait pas un malhonnte homme; car il n'a
fait banqueroute  personne, pas mme  ses amis.

J'avoue que je n'avais jamais perdu l'espoir de recouvrer ma libert
et mon honneur en m'acquittant de la sorte. Je ne comptais pas sur
l'hritage de mon frre. Il me hassait tant que j'aurais jur qu'il
avait trouv un moyen de me dpouiller aprs sa mort; mais moi, toujours
artiste et toujours pote, je n'avais pas cess de me flatter que le
succs couronnerait enfin mes entreprises. Aussi je n'avais jamais fait
une dette ni une banqueroute sans en consigner le chiffre et sans en
conserver le dtail et les circonstances. Dans les dernires annes,
comme j'tais de plus en plus malheureux, je buvais davantage et
j'aurais bien pu perdre ou embrouiller toutes ces notes, si ma fille ne
les et ranges et tenues avec soin.

Aussi maintenant sommes-nous  mme de nous rhabiliter. Nous
consacrons  ce travail, ma fille et moi, une heure tous les jours,
avant le djeuner. Tandis que notre avocat de Brianon vend une partie
de nos immeubles et prpare la liquidation gnrale, nous tenons la
correspondance au nom de Boccaferri, et, dans toutes les contres o
nous avons vcu, nous cherchons nos cranciers. Il y en a peu qui ne
rpondent  notre appel. Ceux qui m'ont oblig avec la pense de le
faire gratuitement sont rembourss aussi malgr eux. Dans un mois, je
crois que nous aurons termin ce fastidieux travail et que notre tche
sera accomplie. C'est alors seulement qu'on saura la vrit sur mon
compte. Il nous restera encore une fortune trs-considrable, et dont
j'espre que nous ferons bon usage. Si j'coutais mon penchant, je
donnerais  pleines mains, sans trop savoir  qui; mais j'ai trop
frquent les paresseux et les dbauchs, j'ai eu trop affaire aux
escrocs de toute espce pour ne pas savoir un peu distinguer. Je dois
mon aide aux mauvaises ttes, mais non aux mauvais coeurs.

D'ailleurs, ma fille a pris la gouverne de ma fortune, et, pour ne plus
faire de folies, je lui ai tout abandonn. Elle fera aussi des folies
gnreuses, mais elle n'en fera pas de sottes et de nuisibles. Tenez,
ajouta-t-il en tirant deux ailes du paravent qui nous cachait la moiti
de la table, voyez: voici la femme de coeur et de conscience entre
toutes! Rien ne la rebute, et cette me d'artiste sait s'astreindre au
mtier de teneur de livres pour sauver l'honneur de son pre!

Nous vmes la Ccilia penche sur le bureau, crivant, rangeant,
cachetant et pliant avec rapidit, sans se laisser distraire par ce
qu'elle entendait. Elle tait ple de fatigue, car cette double vie
d'artiste et d'administrateur devait briser ce corps frle et gnreux;
mais elle tait calme et noble, comme une vraie chtelaine, dans sa robe
de soie verte. Je m'aperus qu'elle avait coup tout de bon ses longs
cheveux noirs. Elle avait fait gaiement ce sacrifice pour pouvoir jouer
les rles d'homme, et cette chevelure, boucle sur le cou et autour du
visage, lui donnait quelque chose d'un jeune apprenti artiste de la
renaissance; elle avait trop de mlancolie dans l'habitude de la
physionomie pour rappeler le page espigle ou le seigneur enfant du
manoir. L'intelligence et la fiert rgnaient sur ce front pur, tandis
que le regard modeste et doux semblait vouloir abdiquer tous les droits
du gnie et tous les rves de la gloire.

Elle sourit  Clio, me tendit la main, et referma le paravent pour
achever sa besogne.

Vous voil donc dans notre secret, reprit le marquis. Je ne puis le
placer en de meilleures mains; je n'ai pas voulu attendre un seul jour
pour en faire part  Clio et aux autres enfants de la Floriani. J'ai d
tant  leur mre! mais ce n'est pas avec de l'argent seulement que je
puis m'acquitter envers celle qui ne m'a pas secouru seulement avec
de l'argent; elle m'a aid et soutenu avec son coeur, et mon coeur
appartient  ce qui survit d'elle,  ces nobles et beaux enfants qui
sont dsormais les miens. La Floriani n'avait laiss qu'une fortune
aise. Entre quatre enfants, ce n'tait pas un grand dveloppement
d'existence pour chacun. Puisque la Providence m'en fournit les moyens,
je veux qu'ils aient les coudes plus franches dans la vie, et je les ai
tout de suite appels  moi pour qu'ils ne me quittent que le jour o
ils seront assez forts pour se lancer sur la grande scne de la vie
comme artistes; car c'est la plus haute des destines, et, quelle que
soit la partie que chacun d'eux choisira, ils auront tudi la synthse
de l'art dans tous ses dtails auprs de moi.

Passez-moi cette vanit; elle est innocente de la part d'un homme qui
n'a russi  rien et qui n'a pas chou  demi dans ses tentatives
personnelles. Je crois qu' force de rflexions et d'expriences je suis
arriv  tenir dans mes mains la source du beau et du vrai. Je ne me
fais point illusion; je ne suis bon que pour le conseil. Je ne suis pas
cependant un _professeur de profession_. J'ai la certitude qu'on ne fait
rien avec rien, et que l'enseignement n'est utile qu'aux tres richement
dous par la nature. J'ai le bonheur de n'avoir ici que des lves de
gnie, qui pourraient fort bien se passer de moi; mais je sais que je
leur abrgerai des lenteurs, que je les prserverai de certains carts,
et que j'adoucirai les supplices que l'intelligence leur prpare. Je
manie dj l'me de Stella, je tte plus dlicatement Salvator et
Batrice, et, quant  Clio, qu'il rponde si je ne lui ai pas fait
dcouvrir en lui-mme des ressources qu'il ignorait.

--Oui, c'est la vrit, dit Clio, tu m'as appris  me connatre. Tu
m'as rendu l'orgueil en me gurissant de la vanit. Il me semble que,
chaque jour, ta fille et toi vous faites de moi un autre homme. Je me
croyais envieux, brutal, vindicatif, impitoyable: j'allais devenir
mchant parce que j'aspirais a l'tre; mais vous m'avez guri de cette
dangereuse folie, vous m'avez fait mettre la main sur mon propre coeur.
Je ne l'eusse pas fait en vue de la morale, je l'ai fait en vue de
l'art, et j'ai dcouvert que c'est de l (et en parlant ainsi Clio
frappa sa poitrine) que doit sortir le talent.

J'tais vivement mu; j'coutais Clio avec attendrissement; je
regardais le marquis de Balma avec admiration. C'tait un autre homme
que celui que j'avais connu; ses traits mme taient changs. tait-ce
l ce vieux ivrogne trbuchant dans les escaliers du thtre, accostant
les gens pour les assommer de ses thories vagues et prolixes,
assaisonnes d'une insupportable odeur de rhum et de tabac? Je voyais en
face de moi un homme bien conserv, droit, propre, d'une belle et noble
figure, l'oeil tincelant de gnie, la barbe bien faite, la main blanche
et soigne. Avec son linge magnifique et sa robe de chambre de velours
double de martre, il me faisait l'effet d'un prince donnant audience 
ses amis, ou, mieux que cela, de Voltaire  Ferney; mais non, c'tait
mieux encore que Voltaire, car il avait le sourire paternel et le coeur
plein de tendresse et de navet. Tant il est vrai que le bonheur est
ncessaire  l'homme, que la misre dgrade l'artiste, et qu'il faut un
miracle pour qu'il n'y perde pas la conscience de sa propre dignit!

--Maintenant, mes amis, nous dit le marquis de Balma, allez voir si
les autres enfants sont prts pour djeuner; j'ai encore une lettre 
terminer avec ma fille, et nous irons vous rejoindre. Vous me promettez
maintenant, monsieur Salentini, de passer au moins quelques jours chez
moi.

J'acceptai avec joie; mais je ne fus pas plus tt sorti de son cabinet
que je fis un douloureux retour sur moi-mme. Je crois que je suis
fou tout de bon depuis que j'ai mis les pieds ici, dis-je  Clio en
l'arrtant dans une galerie orne de portraits de famille. Tout le temps
que le marquis me racontait son histoire et m'expliquait sa position, je
ne songeais qu' me rjouir de voir la fortune rcompenser son mrite
et celui de sa fille. Je ne pensais pas que ce changement dans leur
existence me portait un coup terrible et sans remde.

--Comment cela? dit Clio d'un air tonn.

--Tu me le demandes, rpondis-je. Tu ne vois pas que j'aimais la
Boccaferri, cette pauvre cantatrice  trois ou quatre mille francs
d'appointements par saison, et qu'il m'tait bien permis,  moi
qui gagne beaucoup plus, de songer  en faire ma femme, tandis que
maintenant je ne pourrais aspirer  la main de mademoiselle de Balma,
hritire de plusieurs millions, sans tre ridicule en ralit et en
apparence mprisable?

--Je serais donc mprisable, moi, d'y aspirer aussi? dit Clio en
haussant les paules.

--Non, lui rpondis-je aprs un instant de rflexion. Bien que tu ne
sois pas plus riche que moi, je pense, ta mre a tant fait pour le
pauvre Boccaferri, que le riche Balma peut et doit se considrer
toujours comme ton oblig. Et puis le nom de la mre est une gloire;
Ccilia a vou un culte  ce grand nom. Tu as donc mille raisons pour te
prsenter sans honte et sans crainte. Moi, si je surmontais l'une,
je n'en ressentirais pas moins l'autre; ainsi, mon ami, plains-moi
beaucoup, console-moi un peu, et ne me regarde plus comme ton rival. Je
resterai encore un jour ici pour prouver mon estime, mon respect et
mon dvouement; mais je partirai demain et je tcherai de gurir. Le
sentiment de ma fiert et la conscience de mon devoir m'y aideront.
Garde-moi le secret sur les confidences que je t'ai faites, et que
mademoiselle de Balma ne sache jamais que j'ai lev mes prtentions
jusqu' elle.



XIII.

STELLA.

Clio allait me rpondre lorsque Batrice, accourant du fond de la
galerie, vint se jeter  son cou et foltrer autour de nous en me
demandant avec malice si j'avais t prsent  _M. le marquis_.
Quelques pas plus loin, nous rencontrmes Stella et Benjamin, qui
m'accablrent des mmes questions; la cloche du djeuner sonna  grand
bruit, et la belle Hcate, qui tait fort nerveuse, accompagna d'un long
hurlement ce signal du djeuner. Le marquis et sa fille vinrent les
derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire
leur devoir. Je vis l combien Ccilia tait adore des jeunes filles et
quel respect elle inspirait  toute la famille. Je ne pouvais m'empcher
de la contempler, et mme, quand je ne la regardais ou ne l'coutais
pas, je voyais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. Elle
agissait et parlait peu cependant; mais elle tait attentive  tout ce
qui pouvait tre utile ou agrable  ses amis. On et dit qu'elle avait
eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle tait aise
et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouirait de
rien pour elle-mme, tant elle restait dvoue au moindre besoin, au
moindre dsir des autres.

On ne parla point de comdie pendant la djeuner. Pas un mot ne fut dit
devant les domestiques qui pt leur faire souponner quelque chose  cet
gard. Ce n'est pas que de temps en temps Batrice, qui n'avait autre
chose en tte, n'essayt de parler de la prcdente et de la prochaine
soire; mais Stella, qui tait toujours  ses cts et qui s'tait
habitue  tre pour elle comme une jeune mre, la tenait en bride.
Quand le repas fut termin, le marquis prit le bras de sa fille et
sortit.

--Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires,
me dit Clio. Ils donnent cette partie de la journe aux besoins des
gens qui les environnent; ils coutent les demandes des pauvres, les
rclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient
le cur ou l'adjoint; ils ordonnent des travaux, ils donnent mme des
consultations  des malades; enfin, ils font leurs devoirs de chtelains
avec autant de conscience et de rgularit que possible. Stella et
Batrice sont charges de veiller,  l'intrieur, sur le dtail de la
maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que
mon frre est ici, je lui donne des leons; mais, pour aujourd'hui, il
ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous.

Il m'emmena dans le jardin, et l, me serrant la main avec effusion:--Ta
tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps.
coute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit, il y a
une heure, que tu renonais  Ccilia par dlicatesse. J'ai failli te
dire que c'tait ton devoir et t'encourager  partir: je ne l'ai pas
fait; mais, quand mme je l'aurais fait, je me rtracterais  cette
heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore
Ccilia et son pre. Ils n'ont pas cess d'tre artistes, je crois mme
qu'ils le sont plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs.
L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler
au-dessous de leur condition. Quant  te souponner coupable d'ambition
et de cupidit, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois
tu tais amoureux de la pauvre cantatrice  trois mille francs par
saison, et que tu aspirais srieusement  l'pouser, mme sans rougir du
vieux ivrogne.

--Ils le savent! Tu l'as dit, Clio?

--Je le leur ai dit le jour mme o j'en ai reu de toi la confidence,
et ils en avaient t fort touchs.

--Mais ils avaient refus parce que, ce jour-l mme, ils recevaient la
nouvelle de leur hritage?

--Non; mme en recevant cette nouvelle ils n'avaient pas refus.
Ils avaient dit: _Nous verrons!_ Depuis, quoique je me sentisse mu
moi-mme, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque
donne: j'ai reparl de toi.

--Et qu'a-t-_elle_ dit?

--Elle a dit: Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour
moi dans un temps o j'tais pauvre et obscure, que, si j'tais dcide
 me marier, je chercherais l'occasion de le voir et de le connatre
davantage. Et puis nous avons t  Turin secrtement ces jours-ci,
comme je te l'ai dit, pour les affaires de son pre, et pour ramener
en mme temps notre Benjamin. L, j'ai tudi avec un peu d'inquitude
l'effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse.
Elle a t triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te
cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en secret
 notre htel. J'avais du dpit, elle l'a vu, et elle a refus, parce
qu'elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mre; mais elle
souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons pass  pied devant ta
porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire
venir devant l'htel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu
Volab. Nous l'avons vit, nous ne voulions pas tre vus; mais Ccilia
a eu une inspiration de femme. Elle a dit  Benjamin (que cet homme
n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si son
voiturin tait disponible pour Milan.--Je vais  Milan, en effet,
rpondit-il, mais je ne puis prendre personne.--Qui donc conduisez-vous?
dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranger avec votre voyageur pour
aller avec lui?--Non, c'est un peintre. Il voyage seul.--Comment
s'appelle-t-il? peut-tre que je le connais?--Ce voiturin a dit ton
nom: c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la
duchesse tait retourne  Milan. Ccilia plit, sous prtexte qu'elle
avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation  demi-voix, elle se
mit  sourire avec cet air de souveraine mansutude qui lui est propre.
Elle approcha de ta fentre en me disant:--Tu vas voir que je vais lui
adresser un adieu bien amical et par consquent bien dsintress. C'est
alors qu'elle chanta ce maudit _Vedrai carino_ qui t'a arrach aux
griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalit! Je crois
qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile  constater chez une
personne toujours matresse d'elle-mme, et si habitue  l'abngation
qu'on peut  peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure
qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas
eu le courage de lui dire que tu as renonc  la duchesse et que tu lui
dois ton salut. Je me suis engag  ne pas te nuire; mais ce serait
pousser l'hrosme au-del de mes facults que d'aller faire la cour
pour toi. Seulement je te devais la vrit, la voil tout entire. Reste
donc ou parle; attends et espre, ou agis et claire-toi. De toute
faon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux
des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que
le marquis de Balma tait le pre Boccaferri.

--Bon et grand Clio, m'criai-je, comment te remercier! Je ne sais plus
que faire. Il me semble que tu aimes Ccilia autant que moi, et que tu
es plus digne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le
temps de te connatre et de t'apprcier sous la face nouvelle que ton
caractre a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine,
qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a sembl parfois qu'elle
t'aimait, et peut-tre que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hter
de savoir notre sort? Qui sait si,  l'heure qu'il est, elle-mme n'est
pas indcise? Attendons.

--Oui, c'est vrai, dit Clio, nous risquons d'tre refuss tous les deux
si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gn aussi, car je
n'tais pas amoureux d'elle  Vienne, et l'ide de l'tre ne m'est venue
que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur  prsent qu'elle ne me
croie influenc par ses millions, car je suis plus expos que toi 
mriter ce soupon. Je n'ai pas fait mes preuves  temps comme tu les as
faites. D'un autre cte, l'adoration qu'elle avait pour ma mre, et qui
domine encore toutes ses penses, est de force et de nature  lui faire
sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux.
Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de
son sacrifice.

--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle
m'aime, ce ne peut tre encore au point de devenir goste. Dans mon
intrt, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps.

--C'est bien dit, rpliqua Clio; ajournons. Eh! tiens, prenons une
rsolution: c'est de ne nous dclarer ni l'un ni l'autre avant de nous
tre consults encore; jusque-l, nous n'en reparlerons plus ensemble,
car cela me fait un peu de mal.

--Et  moi aussi. Je souscris  cet accord; mais nous ne nous
interdisons pas l'un  l'autre de chercher  lui plaire.

--Non, certes, dit-il. Il se mit  fredonner la romance de don Juan;
puis peu  peu il arriva  la chanter,  l'tudier tout en marchant 
mon ct, et  frapper la terre de son pied avec impatience dans les
endroits o il tait mcontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis
pas don Juan, s'cria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma
voix et dans ma destine de l'tre sur les planches. Que diable! je ne
suis pas un tnor, je ne peux pas tre un amoureux tendre; je ne peux
pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini...
Il faut que je sois un sclrat puissant ou un honnte homme qui fait
_fiasco_! Va pour la puissance!... Aprs tout, ajouta-t-il en passant la
main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del
vino_, et il le chanta suprieurement.--Non! non! s'cria-t-il satisfait
de lui-mme, je ne suis pas fait pour aimer! Ccilia n'est pas ma mre.
Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par
exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point!
j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas,  toi, Salentini; mais
elle? je la jetterais du haut de son chteau sur le pav pour lui faire
voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune!

Je fus effray de l'expression de sa figure. Le Clio que j'avais connu
 Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupfaction
douloureuse. Il s'en aperut, sourit et me dit:--Je crois que je
redeviens mchant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera.
Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid!
Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.

A deux heures, toute la famille se runit dans le grand salon. Le
marquis donna, comme de coutume,  ses gens, l'ordre qu'on ne le
dranget plus jusqu'au dner,  moins d'un motif important, et que,
dans ce cas, on sonnt la cloche du chteau pour l'avertir. Puis il
demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveill la
maison;  Benjamin, s'il avait travaill, et, quand chacun lui eut rendu
compte de l'emploi de sa matine:--C'est bien, dit-il; la premire
condition de la libert et de la sant morale et intellectuelle, c'est
l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hlas! pour avoir de
l'ordre, il faut tre riche. Les malheureux sont forcs de ne jamais
savoir ce qu'ils feront dans une heure! A prsent, mes chers enfants,
vive la joie! La journe d'affaires et de soucis est termine; la soire
de plaisir et d'art commence. Suivez-moi.

Il tira de sa poche une grande cl, et l'leva en l'air, aux rires et
aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigemes avec lui
vers l'aile du chteau o tait situ le thtre. On ouvrit la _porte
d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire
des songes, aprs s'y tre enferms et barricads d'importance.

Le premier soin fut de ranger le thtre, d'y remettre de l'ordre et
de la propret, de runir, de secouer et d'tiqueter les costumes
abandonns  la hte, la nuit prcdente, sur des fauteuils. Les hommes
balayaient, poussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les
accrocs faits au dcor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes
s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une
rapidit prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaiet.
Quand ce fut fait, le marquis runit sa couve autour de la grande table
qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les
manuscrits de _Don Juan_  l'tude, on y fit rentrer des personnages et
des scnes limins la veille; on se consulta encore sur la distribution
des rles. Clio revint  celui de don Juan, il demanda que certaines
scnes fussent chantes. Batrice et son jeune frre demandrent 
improviser un pas de danse dans le bal du troisime acte. Tout fut
accord. On se permettait d'essayer de tout; mais,  mesure qu'on
dcidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que
l'ordre de la reprsentation ne ft pas troubl.

Ensuite Clio envoya Stella lui chercher diverses perruques  longs
cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractre et sa physionomie.
Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux
tre mchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrire
la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les tratres
noirs et  tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes ples de
visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai
tigre est fauve et soyeux.

--Va pour la peau du lion, dit Clio en prenant sa perruque de la
veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de
mlodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantit de canons couleur de
feu. C'tait le type du rou au temps de Molire.

--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'pe_! dit
Stella.

--Qu'en veux-tu faire?

--Je veux le conserver pour modle, dit-elle en souriant avec malice,
car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds.
Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle
en s'adressant  moi et en me montrant ce mme noeud cerise que j'avais
ramass la veille, comment le trouvez-vous?

Le ton dont elle me fit cette question et la manire dont elle agita
ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle
dsirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le
faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle
laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mgarde, tout en
feignant de rire d'autre chose.

Clio tait brusque et imprieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adort
au fond de l'me, et qu'il et pour elles mille tendres sollicitudes. Il
avait vu aussi ce singulier petit pisode.--Allons donc, paresseuses!
cria-t-il  Stella et  Batrice, allez me chercher trente aunes de
rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entres dans le
magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna  la drobe, en
me disant tout bas:--Garde-le en mmoire de Batrice; mais si l'une ou
l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te
demande cela comme  un frre.

Les prparatifs durrent jusqu'au dner, qui fut assez srieux. On
reprenait de la gravit devant les domestiques, qui portaient le deuil
de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur.
Et d'ailleurs, chacun pensait  son rle, et M. de Balma disait une
chose que j'ai toujours sentie vraie: les ides s'claircissent et
s'ordonnent durant la satisfaction du premier apptit.

Au reste on mangeait vite et modrment  sa table. Il disait
familirement que l'artiste qui mange est _ moiti cuit_. On savourait
le caf et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et
effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors
on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait:
Mesdames les actrices,  vos loges! On leur donnait une demi-heure
d'avance sur les hommes; mais Ccilia n'en profitait pas. Elle resta
avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans
un coin avec Clio.

Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Clio tait d'une gaiet
arrogante, et Ccilia d'une mlancolie rsigne; mais cela ne prouvait
pas grand'chose: chez lui, les motions taient toujours un peu forces;
chez elle, elles taient si peu manifestes, que la nuance tait presque
insaisissable.

A huit heures prcises, la pice commena. Je craindrais d'tre
fastidieux en la suivant dans ses dtails, mais je dois signaler que, 
ma grande surprise, Ccilia fut admirable et atroce de jalousie dans
le rle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si
ennemie de son caractre! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais
c'est peut-tre pour cela prcisment, me dit-elle.... Et puis,
d'ailleurs, que savez-vous de moi?

Elle dit ce dernier mot avec un ton de fiert qui me fit peur. Elle
semblait mettre tout son orgueil  n'tre pas devine. Je m'attachai 
la deviner malgr elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Clio
avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien
jouer. Le fait est qu'il avait t le plus froid, le plus railleur, le
plus pervers des hommes.--C'est grce  toi, dit-il  la Boccaferri; tu
es si irrite et si hautaine, que tu me rends mchant. Je me fais de
glace devant tes reproches, parce que je me sens pouss  bout et prt
 clater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours tre ainsi; je
reprendrais les forces que m'tent ta bont et ta douceur accoutumes.

--Eh bien, rpondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces
rles-l avec moi: je t'y rendrais des points.

[Illustration 009.png: Ce personnage du temps pass.... (Page 107.)]

Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'tre
la femelle d'un tigre? lui dit-il.

--Cela est bon pour le thtre, rpondit-elle (et il me sembla qu'elle
parlait exprs de manire  ce que je ne perdisse pas sa rponse). Dans
la vie relle, Clio, je mpriserai un usage si petit, si facile et si
niais de ma force. Pourquoi suis-je si mchante, ici dans ce rle? C'est
que rien n'est plus ais que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain
de ton succs d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont
aux nes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-tre, mais tu
n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!

--Vous tes une comdienne fort acerbe et fort jalouse de son talent!
dit Clio en se mordant les lvres si fort, que sa moustache rousse,
colle  sa lvre, tomba sur son rabat de dentelle.

--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en
rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve!

--Vous croyez que vous oprerez ce miracle?

--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas.

Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer  eux-mmes, et je
regardai Stella, qui tait belle comme un ange en me prsentant un
masque pour la scne du bal. Elle avait cet air gnreux et brave d'une
personne qui renonce  vous plaire sans renoncer  vous aimer. Un lan
de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hsiter, me fit
tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais cach, et je le lui
montrai mystrieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et
ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella tait une sensitive,
et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lchet. Ds
ce moment, je ne regardai plus en arrire, et je m'abandonnai tout
entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'tre chastement et navement
aim.

Je faisais le rle d'Ottavio, et je l'avais fort mal jou jusque-l. Je
pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scne, et je trouvai
du coeur et de l'motion pour lui dire mon amour et lui peindre mon
dvouement.

A la fin de l'acte, je fus combl d'loges, et Ccilia me dit en me
tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des leons de personne,
et tu en remontrerais  ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la
comdie, lui rpondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne
la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.

[Illustration 010.png: Clio entra brusquement.... (Page 115.)]



XIV.

CONCLUSION.

Je montai dans la loge des hommes pour me dbarrasser de mon domino. A
peine y tais-je entr, que Stella vint rsolument m'y rejoindre. Elle
avait arrach vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendr,
naturellement onde, s'tait  demi rpandue sur son paule. Elle tait
ple, elle tremblait; mais c'tait une me minemment courageuse,
quoique elle agt par expansion spontane et d'une manire tout oppose,
par consquent,  celle de la Boccaferri.

--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon
paule, m'aimez-vous?

Je fus entirement vaincu par cette question hardie, faite avec un
effort videmment douloureux et le trouble de la pudeur alarme.

Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.

--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dgageant avec force de mon
treinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aim, moi, et je ne
dois pas tre trompe. Mon premier amour sera le dernier, et, si je
suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une
seconde fois: je mourrai. C'est l le seul courage dont je me sente
capable. Je suis jeune, mais l'exprience des autres m'a claire. J'ai
beaucoup rv dj, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du
moins. L'homme qui se jouera d'une me comme la mienne, ne pourra tre
qu'un misrable, et, s'il en vient l, il faudra que je le hasse et que
je le mprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, aprs
une semblable dsillusion.

--Stella, lui rpondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me
croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas  l'preuve avant de vous fier
aveuglment  la parole d'un homme que vous ne connaissez pas?

--Je vous connais, rpondit-elle. Clio, qui n'estime personne, vous
estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand mme je n'aurais pas ce
motif de confiance, je croirais encore  votre parole.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas, mais cela est ainsi.

--Donc vous m'aimez, vous?

Elle hsita un instant, puis elle dit:

--coutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas
la force de ma mre, mais j'ai son courage; je vous aime.

Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les
baisai avec enthousiasme.--C'est la premire fois, lui dis-je, que je me
mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la premire fois que j'aime.
Je croyais pourtant aimer Ccilia, il y a une heure, je vous dois cette
confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et
j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le vtre se donne  moi avec
une vaillance qui me pntre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus
que vous ne me connaissez, et voil que je crois en vous comme vous
croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend tmraire, et rien
ne lui rsiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin
d'autre preuve que de nous l'tre dit. Voulez-vous tre ma femme?

--Oui, rpondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous
l'ai dit.

--Sois donc ma femme, m'criai-je en l'embrassant avec transport.
Veux-tu que je te demande  ton frre tout de suite?

--Non, dit-elle en pressant mon front de ses lvres avec une suavit
vraiment sainte. Mon frre aime Ccilia, et il faut qu'il devienne digne
d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour
la mriter. Laisse lui croire encore que tu prtends tre son rival.
Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester  lui-mme. Ccilia
l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien.
C'est  elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je
regarde comme ma mre.

--J'y vais tout de suite, rpondis-je.

--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu
prends le temps de la rflexion?

--Je te prouverai le contraire, fille gnreuse et charmante! je ne
ferai que ce que tu voudras.

On nous appela pour commencer l'acte suivant. Clio, qui surveillait
ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses
soeurs, n'avait pas remarqu notre absence. Il tait en proie  une
agitation extraordinaire. Son rle paraissait l'absorber. Il le termina
de la manire la plus brillante, ce qui ne l'empcha pas d'tre sombre
et silencieux pendant le souper et l'intressante causerie du marquis,
qui se prolongea jusqu' trois heures du matin.

Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur
moi-mme, pas l'apparence d'inquitude, d'hsitation ou de regret, en
m'veillant. Je dois dire que, ds le matin du jour prcdent, les deux
cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient port
comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et
drangeait les rves et l'ambition de toute ma vie, qui tait de faire
moi-mme mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise
dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvt riche de mon
succs.

D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'ide de lutter contre un rival
 chances gales me plat et m'anime, tandis que la conscience de
la moindre infriorit dans ma position, sur un pareil terrain, me
refroidit et me gurit comme par miracle. Est-ce prudence ou fiert? je
l'ignore; mais il est certain que j'tais,  cet gard, tout l'oppos de
Clio, et, qu'au lieu de me sentir acharn, par dpit d'amour-propre, 
lui disputer sa conqute, j'prouvais un noble plaisir  les rapprocher
l'un de l'autre en restant leur ami.

Ccilia vint me trouver dans la journe.--Je vais vous parler comme  un
frre, me dit-elle. Quelques mots de Clio tendraient  me faire croire
que vous tes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y
songiez maintenant. Voil pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur.

Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un tat
voisin de la misre, vous avez song  m'pouser. J'ai vu l la noblesse
de votre me, et cette pense que vous avez eue vous assure  jamais mon
estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractre.

Elle prit ma main et la porta contre son coeur, o elle la tint presse
un instant avec une expression  la fuis si chaste et si tendre, que je
pliai presque un genou devant elle.

--coutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui rpondre,
je crois que j'aime Clio! voil pourquoi, en vous faisant cet aveu, je
crois avoir le droit de vous adresser une prire humble et fervente
au nom de l'affection la plus dsintresse qui fut jamais: fuyez la
duchesse de ***; dtachez-vous d'elle, ou vous tes perdu!

--Je le sais, rpondis-je, et je vous remercie, ma chre Ccilia, de me
conserver ce tendre intrt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a
pas t contract; votre douce voix, une inspiration de votre coeur
gnreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont  jamais prserv.

--Vous les avez donc entendues? Dieu soit lou!

--Oui, Dieu soit lou! repris-je, car ce chant magique m'a attir
jusqu'ici  mon insu, et j'y ai trouv le bonheur.

Ccilia me regarda avec surprise.

--Je m'expliquerai tout  l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez
encore quelque chose  me dire, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens  votre estime,
et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma
conscience. Vous souvenez-vous qu' Vienne, la dernire fois que nous
nous y sommes vus, vous m'avez demand si j'aimais Clio?

--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre rponse, et vous
n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Ccilia. Je sais fort
bien que vous ftes sincre en me disant que vous n'y songiez pas, et
que votre dvouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de
la Floriani. Je comprends ce qui s'est pass en vous depuis ce jour-l,
parce que je sais ce qui s'est pass en lui.

--Merci,  merci! s'cria-t-elle attendrie; vous n'avez pas dout de ma
loyaut?

--Jamais.

--C'est le plus grand loge que vous puissiez commander pour la vtre;
mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime?

--J'en suis certain.

--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une lgre
rougeur. Il m'aime, et il s'en dfend encore; mais son orgueil pliera,
et je serai sa femme, car c'est l toute l'ambition de mon me, depuis
que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez,
Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misrable. Comment
n'aurais-je pas refoul au plus profond de mon sein la seule pense
d'tre la femme du brillant Clio, de ce jeune ambitieux  qui l'clat
et la richesse sont des lments de bonheur et des conditions de succs
indispensables? J'aurais rougi de m'avouer  moi-mme que j'tais mue
en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas
moi-mme, tant j'tais rsolue  n'y pas prendra garde, et tant j'ai
l'habitude et le pouvoir de me matriser.

Mais ma fortune prsente me rend la jeunesse, la confiance et le droit.
Voyez-vous, Clio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devins tous
deux. Vous tes calme, vous tes patient, vous tes plus fort que lui,
qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fiert ni
de dsintressement; mais il est incapable de se crer tout seul
l'existence large et brillante qu'il rve, et qui est ncessaire au
dveloppement de ses facults. Il lui faut la richesse tout acquise,
et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de
Lucrezia? et, quand mme je vous aurais aim, Salentini, quand mme le
caractre effrayant de Clio m'inspirerait des craintes srieuses pour
mon bonheur, j'ai une dette sacre  payer.

--J'espre, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop
rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est
qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon
profit. En ce qui concerne Clio, je crois que vous tes plus forte que
lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et lgre.

--Ce ne sera peut-tre pas toujours aussi facile que vous croyez,
rpondit-elle; mais je n'ai pas peur, voil ce qui est certain. Il n'y
a rien de tel pour tre courageux que de se sentir dispos, comme je le
suis,  faire bon march de son propre bonheur et de sa propre vie; mais
je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secrtement
enivre, et que ma bravoure est singulirement rcompense par l'amour
qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprs de celui
qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher 
porter auprs de celui de Floriani.

--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, rpondis-je. Si
toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre!

--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.

Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'tait pass entre Stella et moi, et
je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette gnreuse
femme fut immense; elle se jeta  mon cou et m'embrassa sur les deux
joues. Je la vis enfin ce jour-l telle qu'elle tait, expansive et
maternelle dans ses affections, autant qu'elle tait prudente et
mystrieuse avec les indiffrents.

--Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois bni en
vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien,
moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c'est celle qui a
vraiment hrit de la plus prcieuse vertu de sa mre, le dvouement. Il
y a longtemps qu'elle est tourmente du besoin d'aimer, et ce n'est pas
l'occasion qui lui a manqu, croyez-le bien; mais cette me romanesque
et dlicate n'a pas subi l'entranement des sens qui ferme parfois les
yeux aux jeunes filles. Elle avait un idal, elle le cherchait et savait
l'attendre. Cela se voit bien  la fracheur de ses joues et  la puret
de ses paupires; elle l'a trouv enfin, celui qu'elle a rv! Charmante
Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m'est encore plus cher que
le mien!

La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit
en larmes en s'criant: O Lucrezia! rjouis-toi dans le sein de Dieu!

Clio entra brusquement, et, voyant Ccilia si mue et assise tout prs
de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pli,
sa figure tait dcompose d'une manire effrayante. Toutes les furies
de l'enfer taient entres dans son sein.

--Qu'il dise aprs cela qu'il ne t'aime pas! dis-je  la Boccaferri.
Je la fis consentir  laisser subir encore un peu cette souffrance au
pauvre Clio, et nous allmes trouver ma chre Stella pour lui faire
part de notre entretien.

Stella travaillait dans l'intrieur d'une tourelle qui lui servait
d'atelier. Je fus trangement supris*[*surpris?*] de la trouver occupe
de peinture, et de voir qu'elle avait un talent rel, tendre, profond,
dlicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale
et nave.--Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que
je voulais me faire comdienne? Oh, non! je n'aime pas plus le public
que ne l'a aim notre Ccilia, et jamais je n'aurais le courage
d'affronter son regard. Je joue ici la comdie comme Ccilia et son pre
la jouent; pour aider  l'oeuvre collective qui sert  l'ducation
de Clio, peut-tre  celle de Batrice et de Salvator, car les deux
_Bambini_ ont aussi jusqu' prsent la passion du thtre; mais vous
n'avez pas compris notre cher matre Boccaferri, si vous croyez qu'il
n'a en vue que de nous faire dbuter. Non, ce n'est pas l sa pense.
Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur
donnons, sont un exercice salutaire au dveloppement synthtique (je me
sers de son mot) de nos facults d'artiste, et je crois bien qu'il a
raison, car depuis que nous faisons cette amusante tude je me sens plus
peintre et plus pote que je ne croyais l'tre.

--Oui, il a mille fois raison, rpondis-je, et le coeur aussi s'ouvre 
la posie,  l'effusion,  l'amour, dans cette joyeuse et sympathique
preuve: je le sens bien,  ma Stella, pour deux jours que j'ai passs
ici! Partout ailleurs, je n'aurais point os vous aimer si vite, et,
dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facults,
je vous ai comprise d'emble, et j'ai prouv la porte de mon propre
coeur.

Ccilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella
et de Batrice, qui communiquait avec cette mme tourelle par un petit
couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de rsistance.
Ccilia me conduisit en face d'un tableau plac dans l'alcve virginale
de ma jeune amante, et je reconnus une _Madoneta col Bambino_ que
j'avais peinte et vendue  Turin deux ans auparavant  un marchand de
tableaux. Cela tait fort naf, mais d'un sentiment assez vrai pour que
je pusse le revoir sans humeur. Ccilia l'avait achet,  son dernier
voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux
mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et
 Clio, avait vivement dsir me connatre. Ccilia avait nourri
d'avance, et sans le lui dire, la pense que notre union serait un beau
rve  raliser. Stella semblait l'avoir devin.

--Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le
noeud cerise, j'ai prouv quelque chose d'extraordinaire que je ne
pouvais m'expliquer  moi-mme; et que, quand Clio est venu nous dire,
le lendemain, que le _ramasseur de rubans_, comme il vous appelait,
tait encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis
dit, follement peut-tre, mais sans douter de la destine, que la mienne
tait accomplie.

Je ne saurais exprimer dans quel naf ravissement me plongea ce jeune et
pur amour d'une fille encore enfant par la fracheur et la simplicit,
dj femme par le dvouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous
avertit de nous rendre au thtre, j'tais un peu fou. Clio vit mon
bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut mchant et brutal
 faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir
j'ignore ce qui s'tait pass. Il me parut plus calme et me demanda
pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort gnreusement.

Je dirai encore quelques mots de notre thtre avant d'arriver au
dnoment, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous
entreprenions un nouvel essai. Tantt c'tait un opra: tous les
acteurs tant bons musiciens, mme moi, je l'avoue humblement et sans
prtention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois,
c'tait un ballet; les personnes srieuses se donnaient  la pantomime,
les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grce, un abandon
et un entrain qu'on et vainement cherchs dans les poses tudies du
thtre. Boccaferri tait admirable au piano dans ces circonstances. Il
s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il et dict
imprieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il
les enlevait, les excitait jusqu'au dlire ou les calmait jusqu'
l'abattement, au gr de son inspiration. Il les soumettait ainsi au
scnario, car la pantomime dont il tait le plus souvent l'auteur, avait
toujours une action bien nettement dveloppe et suivie.

D'autres fois, nous tentions un opra comique, et il nous arriva
d'improviser des airs, mme des choeurs, qui le croirait? o l'ensemble
ne manqua pas, et o diverses rminiscences d'opras connus se lirent
par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de
tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de mmoire une pice
dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez
confusment. Ces souvenirs indcis avaient leur charme, et, pour les
enfants qui ne connaissaient pas ces pices, elles avaient l'attrait de
la cration. Ils les concevaient, sur un simple expos prliminaire,
autrement que nous, et nous tions tout ravis de leur voir trouver
d'inspiration des caractres nouveaux et des scnes meilleures que
celles du texte.

Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pices avec de fort
mauvaises. Boccaferri excellait  ce genre de dcouvertes. Il fouillait
dans sa bibliothque thtrale, et trouvait un sujet heureux  exploiter
dans une vieillerie mal conue et mal excute.

--Il n'est si mauvaise oeuvre tombe  plat, disait-il, o l'on ne
trouve une ide, un caractre ou une scne dont on peut tirer un bon
parti. Au thtre, j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent t
applaudis, si un homme intelligent et trait le mme sujet. Fouillons
donc toujours, ne doutons de rien, et soyez srs que nous pourrions
aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matire  inventer
et  dvelopper.

Cette vie fut charmante et nous passionna tous  tel point, que cela
et sembl puril et quasi insens  tout autre qu' nous. Nous ne nous
blasions point sur notre plaisir, parce que la matine entire tait
donne  un travail plus srieux. Je faisais de la peinture avec Stella;
le marquis et sa fille remplissaient assidment les devoirs qu'ils
s'taient imposs; Clio faisait l'ducation littraire et musicale de
son jeune frre et de _notre_ petite soeur Batrice,  laquelle aussi on
me permettait de donner quelques leons. L'heure de la comdie arrivait
donc comme une rcration toujours mrite et toujours nouvelle. La
_porte d'ivoire_ s'ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus
chres illusions.

Je me sentais grandir au contact de ces fraches imaginations d'artistes
dont le vieux Boccaferri tait la cl, le lien et l'me. Je dois dire
que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jug cet homme, le plus
improductif et le plus impuissant des membres de la socit officielle,
le plus complet, le plus inspir, le plus _artiste_ enfin des artistes.
Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au del du tombeau une
ternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de
sens, de clart, de profondeur et de dlicatesse sur la peinture.
En barbouillant de grossiers dcors (car il peignait fort mal), il
panchait dans mon sein un flot d'ides lumineuses qui fcondaient mon
intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance gnratrice.

Je m'tonnai que Clio devant pouser Ccilia et devenir riche et
seigneur, les Boccaferri songeassent srieusement  lui faire reprendre
ses dbuts: mais je le compris, comme eux, en tudiant son caractre, en
reconnaissant sa vocation et la supriorit de talent que chaque jour
faisait clore en lui.--Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas
presque toujours riches  une certaine poque de leur vie, me disait le
marquis, et la possession des terres, des chteaux et mme des titres
les dgote-t-elle de leur art? Non. En gnral, c'est la vieillesse
seule qui les chasse du thtre, car ils sentent bien que leur plus
grande puissance et leur plus vive jouissance est l. Eh bien, Clio
commencera par o les autres finissent; il fera de l'art en grand,  son
loisir; il sera d'autant plus prcieux au public, qu'il se rendra plus
rare, et d'autant mieux pay, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le
monde.

Clio vivait dans la fivre, et ces alternatives de fureur, d'esprance,
de jalousie et d'enivrement dvelopprent en lui une passion terrible
pour Ccilia, une puissance suprieure dans son talent. Nous lui
laissmes passer deux mois dans cette preuve brlante qu'il avait la
force de supporter, et qui tait, pour ainsi dire, l'lment naturel de
son gnie.

Un matin, que le printemps commenait  sourire, les sapins  se parer
de pointes d'un vert tendre  l'extrmit de leurs sombres rameaux, les
lilas bourgeonnant sous une brise attidie, et les msanges semant les
fourrs de leurs petits cris sauvages, nous prenions le caf sur la
terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de
Brianon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en
s'criant: _Tout est liquid!_

Cette parole prosaque fut aussi douce  nos oreilles que le premier
tonnerre du printemps. C'tait le signal de notre bonheur  tous. Le
marquis mit la main de sa fille dans celle de Clio, et celle de Stella
dans la mienne. A l'heure o j'cris ces dernires lignes, Batrice
cueille des camlias blancs et des cyclamens dans la serre pour les
couronnes des deux maries. Je suis heureux et fier de pouvoir donner
tout haut le nom de soeur  cette chre enfant, et matre Volab vient
d'entrer comme cocher au service du chteau.



FIN DU CHTEAU DES DSERTES.








End of the Project Gutenberg EBook of Le chteau des Dsertes, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHTEAU DES DSERTES ***

***** This file should be named 13668-8.txt or 13668-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/6/6/13668/

Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
