The Project Gutenberg EBook of Le Ct de Guermantes, by Marcel Proust

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Title: Le Ct de Guermantes

Author: Marcel Proust

Release Date: July 23, 2004 [EBook #12999]
Last Updated: November 20, 2017

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


VII

LE CT DE GUERMANTES

(_DEUXIME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_nrf_

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CT DE CHEZ SWANN _(2 vol.)._

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS _(3 vol_.).

LE CT DE GUERMANTES _(3 vol.)._

SODOME ET GOMORRHE _(2 vol.)_.

LA PRISONNIRE _(2 vol_.).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUV _(2 vol_.).

PASTICHES ET MLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN _(dition illustre par Laprade_).

       *       *       *       *       *


_Collection in-8 A la Gerbe_

OEUVRES COMPLTES _(18 vol.)._




Comme je l'avais suppos avant de faire la connaissance de Mme de
Villeparisis  Balbec, il y avait une grande diffrence entre le milieu
o elle vivait et celui de Mme de Guermantes. Mme de Villeparisis tait
une de ces femmes qui, nes dans une maison glorieuse, entres par leur
mariage dans une autre qui ne l'tait pas moins, ne jouissent pas
cependant d'une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques
duchesses qui sont leurs nices ou leurs belles-soeurs, et mme d'une ou
deux ttes couronnes, vieilles relations de famille, n'ont dans leur
salon qu'un public de troisime ordre, bourgeoisie, noblesse de province
ou tare, dont la prsence a depuis longtemps loign les gens lgants
et snobs qui ne sont pas obligs d'y venir par devoirs de parent ou
d'intimit trop ancienne. Certes je n'eus au bout de quelques instants
aucune peine  comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s'tait trouve,
 Balbec, si bien informe, et mieux que nous-mmes, des moindres
dtails du voyage que mon pre faisait alors en Espagne avec M. de
Norpois. Mais il n'tait pas possible malgr cela de s'arrter  l'ide
que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec
l'Ambassadeur pt tre la cause du dclassement de la marquise dans un
monde o les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins
respectables que celui-ci, lequel d'ailleurs n'tait probablement plus
depuis longtemps pour la marquise autre chose qu'un vieil ami. Mme de
Villeparisis avait-elle eu jadis d'autres aventures? tant alors d'un
caractre plus passionn que maintenant, dans une vieillesse apaise et
pieuse qui devait peut-tre pourtant un peu de sa couleur  ces annes
ardentes et consumes, n'avait-elle pas su, en province o elle avait
vcu longtemps, viter certains scandales, inconnus des nouvelles
gnrations, lesquelles en constataient seulement l'effet dans la
composition mle et dfectueuse d'un salon fait, sans cela, pour tre
un des plus purs de tout mdiocre alliage? Cette mauvaise langue que
son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-l, fait des
ennemis? l'avait-elle pousse  profiter de certains succs auprs des
hommes pour exercer des vengeances contre des femmes? Tout cela tait
possible; et ce n'est pas la faon exquise, sensible--nuanant si
dlicatement non seulement les expressions mais les intonations--avec
laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bont, qui
pouvait infirmer cette supposition; car ceux qui non seulement parlent
bien de certaines vertus, mais mme en ressentent le charme et les
comprennent  merveille (qui sauront en peindre dans leurs Mmoires une
digne image), sont souvent issus, mais ne font pas eux-mmes partie, de
la gnration muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se
reflte en eux, mais ne s'y continue pas. A la place du caractre
qu'elle avait, on trouve une sensibilit, une intelligence, qui ne
servent pas  l'action. Et qu'il y et ou non dans la vie de Mme de
Villeparisis de ces scandales qu'et effacs l'clat de son nom, c'est
cette intelligence, une intelligence presque d'crivain de second ordre
bien plus que de femme du monde, qui tait certainement la cause de sa
dchance mondaine.

Sans doute c'taient des qualits assez peu exaltantes, comme la
pondration et la mesure, que prnait surtout Mme de Villeparisis; mais
pour parler de la mesure d'une faon entirement adquate, la mesure ne
suffit pas et il faut certains mrites d'crivains qui supposent une
exaltation peu mesure; j'avais remarqu  Balbec que le gnie de
certains grands artistes restait incompris de Mme de Villeparisis; et
qu'elle ne savait que les railler finement, et donner  son
incomprhension une forme spirituelle et gracieuse. Mais cet esprit et
cette grce, au degr o ils taient pousss chez elle, devenaient
eux-mmes--dans un autre plan, et fussent-ils dploys pour mconnatre
les plus hautes oeuvres--de vritables qualits artistiques. Or, de
telles qualits exercent sur toute situation mondaine une action morbide
lective, comme disent les mdecins, et si dsagrgeante que les plus
solidement assises ont peine  y rsister quelques annes. Ce que les
artistes appellent intelligence semble prtention pure  la socit
lgante qui, incapable de se placer au seul point de vue d'o ils
jugent tout, ne comprenant jamais l'attrait particulier auquel ils
cdent en choisissant une expression ou en faisant un rapprochement,
prouve auprs d'eux une fatigue, une irritation d'o nat trs vite
l'antipathie. Pourtant dans sa conversation, et il en est de mme des
Mmoires d'elle qu'on a publis depuis, Mme de Villeparisis ne montrait
qu'une sorte de grce tout  fait mondaine. Ayant pass  ct de
grandes choses sans les approfondir, quelquefois sans les distinguer,
elle n'avait gure retenu des annes o elle avait vcu, et qu'elle
dpeignait d'ailleurs avec beaucoup de justesse et de charme, que ce
qu'elles avaient offert de plus frivole. Mais un ouvrage, mme s'il
s'applique seulement  des sujets qui ne sont pas intellectuels, est
encore une oeuvre de l'intelligence, et pour donner dans un livre, ou
dans une causerie qui en diffre peu, l'impression acheve de la
frivolit, il faut une dose de srieux dont une personne purement
frivole serait incapable. Dans certains Mmoires crits par une femme et
considrs comme un chef-d'oeuvre, telle phrase qu'on cite comme un
modle de grce lgre m'a toujours fait supposer que pour arriver  une
telle lgret l'auteur avait d possder autrefois une science un peu
lourde, une culture rbarbative, et que, jeune fille, elle semblait
probablement  ses amies un insupportable bas bleu. Et entre certaines
qualits littraires et l'insuccs mondain, la connexit est si
ncessaire, qu'en lisant aujourd'hui les Mmoires de Mme de
Villeparisis, telle pithte juste, telles mtaphores qui se suivent,
suffiront au lecteur pour qu' leur aide il reconstitue le salut
profond, mais glacial, que devait adresser  la vieille marquise, dans
l'escalier d'une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait
peut-tre un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais
les pieds dans son salon de peur de s'y dclasser parmi toutes ces
femmes de mdecins ou de notaires. Un bas bleu, Mme de Villeparisis en
avait peut-tre t un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son
savoir, n'avait peut-tre pas su retenir contre des gens du monde moins
intelligents et moins instruits qu'elle, des traits acrs que le bless
n'oublie pas.

Puis le talent n'est pas un appendice postiche qu'on ajoute
artificiellement  ces qualits diffrentes qui font russir dans la
socit, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent
une femme complte. Il est le produit vivant d'une certaine complexion
morale o gnralement beaucoup de qualits font dfaut et o prdomine
une sensibilit dont d'autres manifestations que nous ne percevons pas
dans un livre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de
l'existence, par exemple telles curiosits, telles fantaisies, le dsir
d'aller ici ou l pour son propre plaisir, et non en vue de
l'accroissement, du maintien, ou pour le simple fonctionnement des
relations mondaines. J'avais vu  Balbec Mme de Villeparisis enferme
entre ses gens et ne jetant pas un coup d'oeil sur les personnes assises
dans le hall de l'htel. Mais j'avais eu le pressentiment que cette
abstention n'tait pas de l'indiffrence, et il parat qu'elle ne s'y
tait pas toujours cantonne. Elle se toquait de connatre tel ou tel
individu qui n'avait aucun titre  tre reu chez elle, parfois parce
qu'elle l'avait trouv beau, ou seulement parce qu'on lui avait dit
qu'il tait amusant, ou qu'il lui avait sembl diffrent des gens
qu'elle connaissait, lesquels,  cette poque o elle ne les apprciait
pas encore parce qu'elle croyait qu'ils ne la lcheraient jamais,
appartenaient tous au plus pur faubourg Saint-Germain. Ce bohme, ce
petit bourgeois qu'elle avait distingu, elle tait oblige de lui
adresser ses invitations, dont il ne pouvait pas apprcier la valeur,
avec une insistance qui la dprciait peu  peu aux yeux des snobs
habitus  coter un salon d'aprs les gens que la matresse de maison
exclut plutt que d'aprs ceux qu'elle reoit. Certes, si  un moment
donn de sa jeunesse, Mme de Villeparisis, blase sur la satisfaction
d'appartenir  la fine fleur de l'aristocratie, s'tait en quelque sorte
amuse  scandaliser les gens parmi lesquels elle vivait,  dfaire
dlibrment sa situation, elle s'tait mise  attacher de l'importance
 cette situation aprs qu'elle l'eut perdue. Elle avait voulu montrer
aux duchesses qu'elle tait plus qu'elles, en disant, en faisant tout ce
que celles-ci n'osaient pas dire, n'osaient pas faire. Mais maintenant
que celles-ci, sauf celles de sa proche parent, ne venaient plus chez
elle, elle se sentait amoindrie et souhaitait encore de rgner, mais
d'une autre manire que par l'esprit. Elle et voulu attirer toutes
celles qu'elle avait pris tant de soin d'carter. Combien de vies de
femmes, vies peu connues d'ailleurs (car chacun, selon son ge, a comme
un monde diffrent, et la discrtion des vieillards empche les jeunes
gens de se faire une ide du pass et d'embrasser tout le cycle), ont
t divises ainsi en priodes contrastes, la dernire toute employe 
reconqurir ce qui dans la deuxime avait t si gaiement jet au vent.
Jet au vent de quelle manire? Les jeunes gens se le figurent d'autant
moins qu'ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de
Villeparisis et n'ont pas l'ide que la grave mmorialiste
d'aujourd'hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu tre jadis une
gaie soupeuse qui fit peut-tre alors les dlices, mangea peut-tre la
fortune d'hommes couchs depuis dans la tombe; qu'elle se ft employe
aussi  dfaire, avec une industrie persvrante et naturelle, la
situation qu'elle tenait de sa grande naissance ne signifie d'ailleurs
nullement que, mme  cette poque recule, Mme de Villeparisis
n'attacht pas un grand prix  sa situation. De mme l'isolement,
l'inaction o vit un neurasthnique peuvent tre ourdis par lui du matin
au soir sans lui paratre pour cela supportables, et tandis qu'il se
dpche d'ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient
prisonnier, il est possible qu'il ne rve que bals, chasses et voyages.
Nous travaillons  tout moment  donner sa forme  notre vie, mais en
copiant malgr nous comme un dessin les traits de la personne que nous
sommes et non de celle qu'il nous serait agrable d'tre. Les saluts
ddaigneux de Mme Leroi pouvaient exprimer en quelques manire la nature
vritable de Mme de Villeparisis, ils ne rpondaient aucunement  son
dsir.

Sans doute, au mme moment o Mme Leroi, selon une expression chre 
Mme Swann, coupait la marquise, celle-ci pouvait chercher  se
consoler en se rappelant qu'un jour la reine Marie-Amlie lui avait dit:
Je vous aime comme une fille. Mais de telles amabilits royales,
secrtes et ignores, n'existaient que pour la marquise, poudreuses
comme le diplme d'un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls
vrais avantages mondains sont ceux qui crent de la vie, ceux qui
peuvent disparatre sans que celui qui en a bnfici ait  chercher 
les retenir ou  les divulguer, parce que dans la mme journe cent
autres leur succdent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme
de Villeparisis les et pourtant volontiers troques contre le pouvoir
permanent d'tre invite que possdait Mme Leroi, comme, dans un
restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le gnie n'est crit ni
dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe dsute de son
veston rp, voudrait bien tre mme le jeune coulissier du dernier rang
de la socit mais qui djeune  une table voisine avec deux actrices,
et vers qui, dans une course obsquieuse et incessante, s'empressent
patron, matre d'htel, garons, chasseurs et jusqu'aux marmitons qui
sortent de la cuisine en dfils pour le saluer comme dans les feries,
tandis que s'avance le sommelier, aussi poussireux que ses bouteilles,
bancroche et bloui comme si, venant de la cave, il s'tait tordu le
pied avant de remonter au jour.

Il faut dire pourtant que, dans le salon de Mme de Villeparisis,
l'absence de Mme Leroi, si elle dsolait la matresse de maison, passait
inaperue aux yeux d'un grand nombre de ses invits. Ils ignoraient
totalement la situation particulire de Mme Leroi, connue seulement du
monde lgant, et ne doutaient pas que les rceptions de Mme de
Villeparisis ne fussent, comme en sont persuads aujourd'hui les
lecteurs de ses Mmoires, les plus brillantes de Paris.

A cette premire visite qu'en quittant Saint-Loup j'allai faire  Mme
de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donn  mon
pre, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les
canaps et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se
dtachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mres.
A ct des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en
voyait--offerts par le modle lui-mme--de la reine Marie-Amlie, de la
reine des Belges, du prince de Joinville, de l'impratrice d'Autriche.
Mme de Villeparisis, coiffe d'un bonnet de dentelles noires de l'ancien
temps (qu'elle conservait avec le mme instinct avis de la couleur
locale ou historique qu'un htelier breton qui, si parisienne que soit
devenue sa clientle, croit plus habile de faire garder  ses servantes
la coiffe et les grandes manches), tait assise  un petit bureau, o
devant elle,  ct de ses pinceaux, de sa palette et d'une aquarelle de
fleurs commence, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans
des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vnus,
qu' cause de l'affluence  ce moment-l des visites elle s'tait
arrte de peindre, et qui avaient l'air d'achalander le comptoir d'une
fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe sicle. Dans ce salon
lgrement chauff  dessein, parce que la marquise s'tait enrhume en
revenant de son chteau, il y avait, parmi les personnes prsentes quand
j'arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait class le
matin les lettres autographes de personnages historiques  elle
adresses et qui taient destines  figurer en _fac-simils_ comme
pices justificatives dans les Mmoires qu'elle tait en train de
rdiger, et un historien solennel et intimid qui, ayant appris qu'elle
possdait par hritage un portrait de la duchesse de Montmorency, tait
venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une
planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se
joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique,
sur qui elle comptait pour lui procurer  l'oeil des artistes qui
joueraient  ses prochaines matines. Il est vrai que le kalidoscope
social tait en train de tourner et que l'affaire Dreyfus allait
prcipiter les Juifs au dernier rang de l'chelle sociale. Mais, d'une
part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n'est pas au
dbut d'une tempte que les vagues atteignent leur plus grand courroux.
Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner
contre les Juifs, tait jusqu'ici reste entirement trangre 
l'Affaire et ne s'en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que
personne ne connaissait, pouvait passer inaperu, alors que de grands
Juifs reprsentatifs de leur parti taient dj menacs. Il avait
maintenant le menton ponctu d'un bouc, il portait un binocle, une
longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus  la main. Les
Roumains, les gyptiens et les Turcs peuvent dtester les Juifs. Mais
dans un salon franais les diffrences entre ces peuples ne sont pas si
perceptibles, et un Isralite faisant son entre comme s'il sortait du
fond du dsert, le corps pench comme une hyne, la nuque obliquement
incline et se rpandant en grands salams, contente parfaitement un
got d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif
n'appartienne pas au monde, sans quoi il prend facilement l'aspect
d'un lord, et ses faons sont tellement francises que chez lui un nez
rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprvues,
fait penser au nez de Mascarille plutt qu' celui de Salomon. Mais
Bloch n'ayant pas t assoupli par la gymnastique du Faubourg, ni
ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour
un amateur d'exotisme, aussi trange et savoureux  regarder, malgr son
costume europen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race
qui du fond des sicles pousse en avant jusque dans le Paris moderne,
dans les couloirs de nos thtres, derrire les guichets de nos bureaux,
 un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la
coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote,
demeurant, en somme, toute pareille  celle des scribes assyriens peints
en costume de crmonie  la frise d'un monument de Suse qui dfend les
portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se
figurer que c'tait par malveillance antismitique que M. de Charlus
s'informait s'il portait un prnom juif, alors que c'tait simplement
par curiosit esthtique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste,
parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous
recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels
il vaut mieux laisser leur varit. Nous connaissons, par les peintures
antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au
fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons
dans le monde des Orientaux appartenant  tel ou tel groupe, tre en
prsence de cratures que la puissance du spiritisme aurait fait
apparatre. Nous ne connaissions qu'une image superficielle; voici
qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'tend dans les trois
dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche
banquier, et  la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes
qui, dans un ballet historique et esthtique  la fois, symbolisent, en
chair et en os, l'art hellnique; encore, au thtre, la mise en scne
banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l'entre
dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant
les figures, les rend plus tranges, comme s'il s'agissait en effet
d'tre voqus par un effort mdiumnique. C'est l'me (ou plutt le peu
de chose auquel se rduit, jusqu'ici du moins, l'me, dans ces sortes
de matrialisations), c'est l'me entrevue auparavant par nous dans les
seuls muses, l'me des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrache  une
vie tout  la fois insignifiante et transcendentale, qui semble excuter
devant nous cette mimique dconcertante. Dans la jeune dame grecque qui
se drobe, ce que nous voudrions vainement treindre, c'est une figure
jadis admire aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans
la lumire du salon de Mme de Villeparisis pris des clichs d'aprs
Bloch, ils eussent donn d'Isral cette mme image, si troublante parce
qu'elle ne parat pas maner de l'humanit, si dcevante parce que tout
de mme elle ressemble trop  l'humanit, et que nous montrent les
photographies spirites. Il n'est pas, d'une faon plus gnrale, jusqu'
la nullit des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous
vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre
monde de tous les jours o mme un homme de gnie de qui nous attendons,
rassembls comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini,
prononce seulement ces paroles, les mmes qui venaient de sortir des
lvres de Bloch: Qu'on fasse attention  mon chapeau haut de forme.

--Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, tait en train de dire Mme
de Villeparisis s'adressant plus particulirement  mon ancien camarade,
et renouant le fil d'une conversation que mon entre avait interrompue,
personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle
encore le roi priant mon grand-pre d'inviter M. Decazes  une redoute
o mon pre devait danser avec la duchesse de Berry. Vous me ferez
plaisir, Florimond, disait le roi. Mon grand-pre, qui tait un peu
sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute
naturelle. Quand il comprit qu'il s'agissait de M. Decazes, il eut un
moment de rvolte, mais s'inclina et crivit le soir mme  M. Decazes
en le suppliant de lui faire la grce et l'honneur d'assister  son bal
qui avait lieu la semaine suivante. Car on tait poli, monsieur, dans ce
temps-l, et une matresse de maison n'aurait pas su se contenter
d'envoyer sa carte en ajoutant  la main: une tasse de th, ou th
dansant, ou th musical. Mais si on savait la politesse on n'ignorait
pas non plus l'impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal
on apprenait que mon grand-pre se sentant souffrant avait dcommand la
redoute. Il avait obi au roi, mais il n'avait pas eu M. Decazes  son
bal....--Oui, monsieur, je me souviens trs bien de M. Mol, c'tait un
homme d'esprit, il l'a prouv quand il a reu M. de Vigny  l'Acadmie,
mais il tait trs solennel et je le vois encore descendant dner chez
lui son chapeau haut de forme  la main.

--Ah! c'est bien vocateur d'un temps assez pernicieusement philistin,
car c'tait sans doute une habitude universelle d'avoir son chapeau  la
main chez soi, dit Bloch, dsireux de profiter de cette occasion si rare
de s'instruire, auprs d'un tmoin oculaire, des particularits de la
vie aristocratique d'autrefois, tandis que l'archiviste, sorte de
secrtaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards
attendris et semblait nous dire: Voil comme elle est, elle sait tout,
elle a connu tout le monde, vous pouvez l'interroger sur ce que vous
voudrez, elle est extraordinaire.

--Mais non, rpondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus prs
d'elle le verre o trempaient les cheveux de Vnus que tout  l'heure
elle recommencerait  peindre, c'tait une habitude  M. Mol, tout
simplement. Je n'ai jamais vu mon pre avoir son chapeau chez lui,
except, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi tant partout
chez lui, le matre de la maison n'est plus qu'un visiteur dans son
propre salon.

--Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre,
l'historien de la Fronde, mais si timidement que personne n'y fit
attention. Atteint depuis quelques semaines d'insomnie nerveuse qui
rsistait  tous les traitements, il ne se couchait plus et, bris de
fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient ncessaire qu'il se
dplat. Incapable de recommencer souvent ces expditions si simples
pour d'autres mais qui lui cotaient autant que si pour les faire il
descendait de la lune, il tait surpris de trouver souvent que la vie de
chacun n'tait pas organise d'une faon permanente pour donner leur
maximum d'utilit aux brusques lans de la sienne. Il trouvait parfois
ferme une bibliothque qu'il n'tait all voir qu'en se campant
artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells.
Par bonheur il avait rencontr Mme de Villeparisis chez elle et allait
voir le portrait.

Bloch lui coupa la parole.

--Vraiment, dit-il en rpondant  ce que venait de dire Mme de
Villeparisis au sujet du protocole rglant les visites royales, je ne
savais absolument pas cela--comme s'il tait trange qu'il ne le st
pas.

--A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide
que m'a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis 
l'archiviste. Il m'a fait dire, au lieu de s'annoncer, que c'tait la
reine de Sude qui demandait  me voir.

--Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes!
s'cria Bloch en s'esclaffant, tandis que l'historien souriait avec une
timidit majestueuse.

--J'tais assez tonne parce que je n'tais revenue de la campagne que
depuis quelques jours; j'avais demand pour tre un peu tranquille qu'on
ne dise  personne que j'tais  Paris, et je me demandais comment la
reine de Sude le savait dj, reprit Mme de Villeparisis laissant ses
visiteurs tonns qu'une visite de la reine de Sude ne ft en
elle-mme rien d'anormal pour leur htesse.

Certes si le matin Mme de Villeparisis avait compuls, avec l'archiviste
la documentation de ses Mmoires, en ce moment elle en essayait  son
insu le mcanisme et le sortilge sur un public moyen, reprsentatif de
celui o se recruteraient un jour ses lecteurs. Le salon de Mme de
Villeparisis pouvait se diffrencier d'un salon vritablement lgant
d'o auraient t absentes beaucoup de bourgeoises qu'elle recevait et
o on aurait vu en revanche telles des dames brillantes que Mme Leroi
avait fini par attirer, mais cette nuance n'est pas perceptible dans ses
Mmoires, o certaines relations mdiocres qu'avait l'auteur
disparaissent, parce qu'elles n'ont pas l'occasion d'y tre cites; et
des visiteuses qu'il n'avait pas n'y font pas faute, parce que dans
l'espace forcment restreint qu'offrent ces Mmoires, peu de personnes
peuvent figurer, et que si ces personnes sont des personnages princiers,
des personnalits historiques, l'impression maximum d'lgance que des
Mmoires puissent donner au public se trouve atteinte. Au jugement de
Mme Leroi, le salon de Mme de Villeparisis tait un salon de troisime
ordre; et Mme de Villeparisis souffrait du jugement de Mme Leroi. Mais
personne ne sait plus gure aujourd'hui qui tait Mme Leroi, son
jugement s'est vanoui, et c'est le salon de Mme de Villeparisis, o
frquentait la reine de Sude, o avaient frquent le duc d'Aumale, le
duc de Broglie, Thiers, Montalembert, Mgr Dupanloup, qui sera considr
comme un des plus brillants du XIXe sicle par cette postrit qui n'a
pas chang depuis les temps d'Homre et de Pindare, et pour qui le rang
enviable c'est la haute naissance, royale ou quasi royale, l'amiti des
rois, des chefs du peuple, des hommes illustres.

Or, de tout cela Mme de Villeparisis avait un peu dans son salon actuel
et dans les souvenirs, quelquefois retouchs lgrement,  l'aide
desquels elle le prolongeait dans le pass. Puis M. de Norpois, qui
n'tait pas capable de refaire une vraie situation  son amie, lui
amenait en revanche les hommes d'tat trangers ou franais qui avaient
besoin de lui et savaient que la seule manire efficace de lui faire
leur cour tait de frquenter chez Mme de Villeparisis. Peut-tre Mme
Leroi connaissait-elle aussi ces minentes personnalits europennes.
Mais en femme agrable et qui fuit le ton des bas bleus elle se gardait
de parler de la question d'Orient aux premiers ministres aussi bien que
de l'essence de l'amour aux romanciers et aux philosophes. L'amour?
avait-elle rpondu une fois  une dame prtentieuse qui lui avait
demand: Que pensez-vous de l'amour? L'amour? je le fais souvent mais
je n'en parle jamais. Quand elle avait chez elle de ces clbrits de
la littrature et de la politique elle se contentait, comme la duchesse
de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux
cela que les grandes conversations  ides gnrales o les contraignait
Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-tre ridicules dans le
monde, ont fourni aux Souvenirs de Mme de Villeparisis de ces morceaux
excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des
Mmoires comme dans les tragdies  la Corneille. D'ailleurs les salons
des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer  la postrit parce que
les Mme Leroi ne savent pas crire, et le sauraient-elles, n'en auraient
pas le temps. Et si les dispositions littraires des Mme de Villeparisis
sont la cause du ddain des Mme Leroi,  son tour le ddain des Mme
Leroi sert singulirement les dispositions littraires des Mme de
Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que rclame la
carrire des lettres. Dieu qui veut qu'il y ait quelques livres bien
crits souffle pour cela ces ddains dans le coeur des Mme Leroi, car il
sait que si elles invitaient  dner les Mme de Villeparisis, celles-ci
laisseraient immdiatement leur critoire et feraient atteler pour huit
heures.

Au bout d'un instant entra d'un pas lent et solennel une vieille dame
d'une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relev, laissait
voir une monumentale coiffure blanche  la Marie-Antoinette. Je ne
savais pas alors qu'elle tait une des trois femmes qu'on pouvait
observer encore dans la socit parisienne et qui, comme Mme de
Villeparisis, tout en tant d'une grande naissance, avaient t
rduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et
qu'aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette poque,  ne
recevoir qu'une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de
ces dames avait sa duchesse de Guermantes, sa nice brillante qui
venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue  attirer
chez elle la duchesse de Guermantes d'une des deux autres. Mme de
Villeparisis tait fort lie avec ces trois dames, mais elle ne les
aimait pas. Peut-tre leur situation assez analogue  la sienne lui en
prsentait-elle une image qui ne lui tait pas agrable. Puis aigries,
bas bleus, cherchant, par le nombre des sayntes qu'elles faisaient
jouer,  se donner l'illusion d'un salon, elles avaient entre elles des
rivalits qu'une fortune assez dlabre au cours d'une existence peu
tranquille forait  compter,  profiter du concours gracieux d'un
artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame  la
coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu'elle voyait Mme de
Villeparisis, ne pouvait s'empcher de penser que la duchesse de
Guermantes n'allait pas  ses vendredis. Sa consolation tait qu' ces
mmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de
Poix, laquelle tait sa Guermantes  elle et qui n'allait jamais chez
Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix ft amie intime de la duchesse.

Nanmoins de l'htel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon,
de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honor, un lien aussi fort
que dtest unissait les trois divinits dchues, desquelles j'aurais
bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique
de la socit, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilge,
avaient amen la punition. La mme origine brillante, la mme dchance
actuelle entraient peut-tre pour beaucoup dans telle ncessit qui les
poussait, en mme temps qu' se har,  se frquenter. Puis chacune
d'elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des
politesses  leurs visiteurs. Comment ceux-ci n'eussent-ils pas cru
pntrer dans le faubourg le plus ferm, quand on les prsentait  une
dame fort titre dont la soeur avait pous un duc de Sagan ou un prince
de Ligne? D'autant plus qu'on parlait infiniment plus dans les journaux
de ces prtendus salons que des vrais. Mme les neveux gratins  qui
un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le
premier) disaient: Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou
chez ma tante X..., c'est un salon intressant. Ils savaient surtout
que cela leur donnerait moins de peine que de faire pntrer lesdits
amis chez les nices ou belles-soeurs lgantes de ces dames. Les hommes
trs gs, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que
si ces vieilles dames n'taient pas reues, c'tait  cause du
drglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai
que ce n'est pas un empchement  l'lgance, me fut reprsent comme
ayant dpass toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite
de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait,
dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais
imaginer, proportionn  la grandeur des poques ant-historiques, 
l'ge du mammouth. Bref ces trois Parques  cheveux blancs, bleus ou
roses, avaient fil le mauvais coton d'un nombre incalculable de
messieurs. Je pensai que les hommes d'aujourd'hui exagraient les vices
de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composrent Icare, Thse,
Hercule avec des hommes qui avaient t peu diffrents de ceux qui
longtemps aprs les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices
d'un tre que quand il n'est plus gure en tat de les exercer, et qu'
la grandeur du chtiment social, qui commence  s'accomplir et qu'on
constate seul, on mesure, on imagine, on exagre celle du crime qui a
t commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu'est le monde,
les femmes vritablement lgres, les Messalines compltes, prsentent
toujours l'aspect solennel d'une dame d'au moins soixante-dix ans,
hautaine, qui reoit tant qu'elle peut, mais non qui elle veut, chez qui
ne consentent pas  aller les femmes dont la conduite prte un peu 
redire,  laquelle le pape donne toujours sa rose d'or, et qui
quelquefois a crit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronn par
l'Acadmie franaise. Bonjour Alix, dit Mme de Villeparisis  la dame
 coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard
perant sur l'assemble afin de dnicher s'il n'y avait pas dans ce
salon quelque morceau qui pt tre utile pour le sien et que, dans ce
cas, elle devrait dcouvrir elle-mme, car Mme de Villeparisis, elle
n'en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher.
C'est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas prsenter
Bloch  la vieille dame de peur qu'il ne ft jouer la mme saynte que
chez elle dans l'htel du quai Malaquais. Ce n'tait d'ailleurs qu'un
rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit
des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis  qui elle avait
chip l'artiste italienne ignort l'vnement avant qu'il ft accompli.
Pour que celle-ci ne l'apprt pas par les journaux et ne s'en trouvt
pas froisse, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas
coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma prsentation n'avait pas
les mmes inconvnients que celle de Bloch, me nomma  la
Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de
mouvements possible,  garder dans sa vieillesse cette ligne de desse
de Coysevox qui avait, il y a bien des annes, charm la jeunesse
lgante, et que de faux hommes de lettres clbraient maintenant dans
des bouts rims--ayant pris d'ailleurs l'habitude de la raideur hautaine
et compensatrice, commune  toutes les personnes qu'une disgrce
particulire oblige  faire perptuellement des avances--abaissa
lgrement la tte avec une majest glaciale et la tournant d'un autre
ct ne s'occupa pas plus de moi que si je n'eusse pas exist. Son
attitude  double fin semblait dire  Mme de Villeparisis: Vous voyez
que je n'en suis pas  une relation prs et que les petits jeunes--
aucun point de vue, mauvaise langue,--ne m'intressent pas. Mais quand,
un quart d'heure aprs, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me
glissa  l'oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une
des trois dont le nom clatant--elle tait d'ailleurs ne Choiseul--me
fit un prodigieux effet.

--Monsieur, j'crois que vous voulez crire quelque chose sur Mme la
duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis  l'historien de la
Fronde, avec cet air bougon dont,  son insu, sa grande amabilit tait
fronce par le recroquevillement boudeur, le dpit physiologique de la
vieillesse, ainsi que par l'affectation d'imiter le ton presque paysan
de l'ancienne aristocratie. J'vais vous montrer son portrait, l'original
de la copie qui est au Louvre.

Elle se leva en posant ses pinceaux prs de ses fleurs, et le petit
tablier qui apparut alors  sa taille et qu'elle portait pour ne pas se
salir avec ses couleurs, ajoutait encore  l'impression presque d'une
campagnarde que donnaient son bonnet et ses grosses lunettes et
contrastait avec le luxe de sa domesticit, du matre d'htel qui avait
apport le th et les gteaux, du valet de pied en livre qu'elle sonna
pour clairer le portrait de la duchesse de Montmorency, abbesse dans un
des plus clbres chapitres de l'Est. Tout le monde s'tait lev. Ce
qui est assez amusant, dit-elle, c'est que dans ces chapitres o nos
grand'tantes taient souvent abbesses, les filles du roi de France
n'eussent pas t admises. C'taient des chapitres trs ferms.--Pas
admises les filles du Roi, pourquoi cela? demanda Bloch stupfait.--Mais
parce que la Maison de France n'avait plus assez de quartiers depuis
qu'elle s'tait msallie. L'tonnement de Bloch allait grandissant.
Msallie, la Maison de France? Comment a?--Mais en s'alliant aux
Mdicis, rpondit Mme de Villeparisis du ton le plus naturel. Le
portrait est beau, n'est-ce pas? et dans un tat de conservation
parfaite, ajouta-t-elle.

--Ma chre amie, dit la dame coiffe  la Marie-Antoinette, vous vous
rappelez que quand je vous ai amen Liszt il vous a dit que c'tait
celui-l qui tait la copie.

--Je m'inclinerai devant une opinion de Liszt en musique, mais pas en
peinture! D'ailleurs, il tait dj gteux et je ne me rappelle pas
qu'il ait jamais dit cela. Mais ce n'est pas vous qui me l'avez amen.
J'avais dn vingt fois avec lui chez la princesse de Sayn-Wittgenstein.

Le coup d'Alix avait rat, elle se tut, resta debout et immobile. Des
couches de poudre pltrant son visage, celui-ci avait l'air d'un visage
de pierre. Et comme le profil tait noble, elle semblait, sur un socle
triangulaire et moussu cach par le mantelet, la desse effrite d'un
parc.

--Ah! voil encore un autre beau portrait, dit l'historien.

La porte s'ouvrit et la duchesse de Guermantes entra.

--Tiens, bonjour, lui dit sans un signe de tte Mme de Villeparisis en
tirant d'une poche de son tablier une main qu'elle tendit  la nouvelle
arrivante; et cessant aussitt de s'occuper d'elle pour se retourner
vers l'historien: C'est le portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld....

Un jeune domestique,  l'air hardi et  la figure charmante (mais rogne
si juste pour rester aussi parfaite que le nez un peu rouge et la peau
lgrement enflamme semblaient garder quelque trace de la rcente et
sculpturale incision) entra portant une carte sur un plateau.

--C'est ce monsieur qui est dj venu plusieurs fois pour voir Madame la
Marquise.

--Est-ce que vous lui avez dit que je recevais?

--Il a entendu causer.

--Eh bien! soit, faites-le entrer. C'est un monsieur qu'on m'a prsent,
dit Mme de Villeparisis. Il m'a dit qu'il dsirait beaucoup tre reu
ici. Jamais je ne l'ai autoris  venir. Mais enfin voil cinq fois
qu'il se drange, il ne faut pas froisser les gens. Monsieur, me
dit-elle, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en dsignant l'historien de
la Fronde, je vous prsente ma nice, la duchesse de Guermantes.

L'historien s'inclina profondment ainsi que moi et, semblant supposer
que quelque rflexion cordiale devait suivre ce salut, ses yeux
s'animrent et il s'apprtait  ouvrir la bouche quand il fut refroidi
par l'aspect de Mme de Guermantes qui avait profit de l'indpendance de
son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagre et le
ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru
avoir remarqu qu'il y avait quelqu'un devant eux; aprs avoir pouss un
lger soupir, elle se contenta de manifester de la nullit de
l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en
excutant certains mouvements des ailes du nez avec une prcision qui
attestait l'inertie absolue de son attention dsoeuvre.

Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis,
d'un air ingnu et fervent, c'tait Legrandin.

--Je vous remercie beaucoup de me recevoir, madame, dit-il en insistant
sur le mot beaucoup: c'est un plaisir d'une qualit tout  fait rare
et subtile que vous faites  un vieux solitaire, je vous assure que sa
rpercussion....

Il s'arrta net en m'apercevant.

--Je montrais  monsieur le beau portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld, femme de l'auteur des _Maximes_, il me vient de famille.

Mme de Guermantes, elle, salua Alix, en s'excusant de n'avoir pu, cette
anne comme les autres, aller la voir. J'ai eu de vos nouvelles par
Madeleine, ajouta-t-elle.

--Elle a djeun chez moi ce matin, dit la marquise du quai Malaquais
avec la satisfaction de penser que Mme de Villeparisis n'en pourrait
jamais dire autant.

Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d'aprs ce qu'on m'avait
dit du changement  son gard de son pre, qu'il n'envit ma vie, je lui
dis que la sienne devait tre plus heureuse. Ces paroles taient de ma
part un simple effet de l'amabilit. Mais elle persuade aisment de leur
bonne chance ceux qui ont beaucoup d'amour-propre, ou leur donne le
dsir de persuader les autres. Oui, j'ai en effet une vie dlicieuse,
me dit Bloch d'un air de batitude. J'ai trois grands amis, je n'en
voudrais pas un de plus, une matresse adorable, je suis infiniment
heureux. Rare est le mortel  qui le Pre Zeus accorde tant de
flicits. Je crois qu'il cherchait surtout  se louer et  me faire
envie. Peut-tre aussi y avait-il quelque dsir d'originalit dans son
optimisme. Il fut visible qu'il ne voulait pas rpondre les mmes
banalits que tout le monde: Oh! ce n'tait rien, etc. quand,  ma
question: tait-ce joli? pose  propos d'une matine dansante donne
chez lui et  laquelle je n'avais pu aller, il me rpondit d'un air uni,
indiffrent comme s'il s'tait agi d'un autre: Mais oui, c'tait trs
joli, on ne peut plus russi. C'tait vraiment ravissant.

--Ce que vous nous apprenez l m'intresse infiniment, dit Legrandin 
Mme de Villeparisis, car je me disais justement l'autre jour que vous
teniez beaucoup de lui par la nettet alerte du tour, par quelque chose
que j'appellerai de deux termes contradictoires, la rapidit lapidaire
et l'instantan immortel. J'aurais voulu ce soir prendre en note toutes
les choses que vous dites; mais je les retiendrai. Elles sont, d'un mot
qui est, je crois, de Joubert, amies de la mmoire. Vous n'avez jamais
lu Joubert? Oh! vous lui auriez tellement plu! Je me permettrai ds ce
soir de vous envoyer ses oeuvres, trs fier de vous prsenter son
esprit. Il n'avait pas votre force. Mais il avait aussi bien de la
grce.

J'avais voulu tout de suite aller dire bonjour  Legrandin, mais il se
tenait constamment le plus loign de moi qu'il pouvait, sans doute dans
l'espoir que je n'entendisse pas les flatteries qu'avec un grand
raffinement d'expression, il ne cessait  tout propos de prodiguer  Mme
de Villeparisis.

Elle haussa les paules en souriant comme s'il avait voulu se moquer et
se tourna vers l'historien.

--Et celle-ci, c'est la fameuse Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse,
qui avait pous en premires noces M. de Luynes.

--Ma chre, Mme de Luynes me fait penser  Yolande; elle est venue hier
chez moi; si j'avais su que vous n'aviez votre soire prise par
personne, je vous aurais envoy chercher; Mme Ristori, qui est venue 
l'improviste, a dit devant l'auteur des vers de la reine Carmen Sylva,
c'tait d'une beaut!

Quelle perfidie! pensa Mme de Villeparisis. C'est srement de cela
qu'elle parlait tout bas, l'autre jour,  Mme de Beaulaincourt et  Mme
de Chaponay.--J'tais libre, mais je ne serais pas venue,
rpondit-elle. J'ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n'est
plus qu'une ruine. Et puis je dteste les vers de Carmen Sylva. La
Ristori est venue ici une fois, amene par la duchesse d'Aoste, dire un
chant de _l'Enfer,_ de Dante. Voil o elle est incomparable.

Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard
tait perant et vide, son nez noblement arqu. Mais une joue
s'caillait. Des vgtations lgres, tranges, vertes et roses,
envahissaient le menton. Peut-tre un hiver de plus la jetterait bas.

--Tenez, monsieur, si vous aimez la peinture, regardez le portrait de
Mme de Montmorency, dit Mme de Villeparisis  Legrandin pour interrompre
les compliments qui recommenaient.

Profitant de ce qu'il s'tait loign, Mme de Guermantes le dsigna  sa
tante d'un regard ironique et interrogateur.

--C'est M. Legrandin, dit  mi-voix Mme de Villeparisis; il a une soeur
qui s'appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire
plus qu' moi.

--Comment, mais je la connais parfaitement, s'cria en mettant sa main
devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutt je ne la connais pas, mais
je ne sais pas ce qui a pris  Basin, qui rencontre Dieu sait o le
mari, de dire  cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous
dire ce que 'a t que sa visite. Elle m'a racont qu'elle tait alle
 Londres, elle m'a numr tous les tableaux du British. Telle que vous
me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce
monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous
prtexte qu'elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu'on y
aille  sept heures du soir ou  neuf heures du matin, elle est prte 
vous offrir des tartes aux fraises.

--Mais bien entendu, voyons, c'est un monstre, dit Mme de Guermantes 
un regard interrogatif de sa tante. C'est une personne impossible: elle
dit plumitif, enfin des choses comme a.--Qu'est-ce que a veut dire
plumitif? demanda Mme de Villeparisis  sa nice?--Mais je n'en sais
rien! s'cria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le
savoir. Je ne parle pas ce franais-l. Et voyant que sa tante ne savait
vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de
montrer qu'elle tait savante autant que puriste et pour se moquer de sa
tante aprs s'tre moque de Mme de Cambremer:--Mais si, dit-elle avec
un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur joue rprimaient,
tout le monde sait a, un plumitif c'est un crivain, c'est quelqu'un
qui tient une plume. Mais c'est une horreur de mot. C'est  vous faire
tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire a.

--Comment, c'est le frre! je n'ai pas encore ralis. Mais au fond ce
n'est pas incomprhensible. Elle a la mme humilit de descente de lit
et les mmes ressources de bibliothque tournante. Elle est aussi
flagorneuse que lui et aussi embtante. Je commence  me faire assez
bien  l'ide de cette parent.

--Assieds-toi, on va prendre un peu de th, dit Mme de Villeparisis 
Mme de Guermantes, sers-toi toi-mme, toi tu n'as pas besoin de voir les
portraits de tes arrire-grand'mres, tu les connais aussi bien que moi.

Mme de Villeparisis revint bientt s'asseoir et se mit  peindre. Tout
le monde se rapprocha, j'en profitai pour aller vers Legrandin et, ne
trouvant rien de coupable  sa prsence chez Mme de Villeparisis, je lui
dis sans songer combien j'allais  la fois le blesser et lui faire
croire  l'intention de le blesser: Eh bien, monsieur, je suis presque
excus d'tre dans un salon puisque je vous y trouve. M. Legrandin
conclut de ces paroles (ce fut du moins le jugement qu'il porta sur moi
quelques jours plus tard) que j'tais un petit tre foncirement mchant
qui ne se plaisait qu'au mal.

Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour, me
rpondit-il, sans me donner la main et d'une voix rageuse et vulgaire
que je ne lui souponnais pas et qui, nullement en rapport rationnel
avec ce qu'il disait d'habitude, en avait un autre plus immdiat et plus
saisissant avec quelque chose qu'il prouvait. C'est que, ce que nous
prouvons, comme nous sommes dcids  toujours le cacher, nous n'avons
jamais pens  la faon dont nous l'exprimerions. Et tout d'un coup,
c'est en nous une bte immonde et inconnue qui se fait entendre et dont
l'accent parfois peut aller jusqu' faire aussi peur  qui reoit cette
confidence involontaire, elliptique et presque irrsistible de votre
dfaut ou de votre vice, que ferait l'aveu soudain indirectement et
bizarrement profr par un criminel ne pouvant s'empcher de confesser
un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. Certes je savais bien
que l'idalisme, mme subjectif, n'empche pas de grands philosophes de
rester gourmands ou de se prsenter avec tnacit  l'Acadmie. Mais
vraiment Legrandin n'avait pas besoin de rappeler si souvent qu'il
appartenait  une autre plante quand tous ses mouvements convulsifs de
colre ou d'amabilit taient gouverns par le dsir d'avoir une bonne
position dans celle-ci.

--Naturellement, quand on me perscute vingt fois de suite pour me faire
venir quelque part, continua-t-il  voix basse, quoique j'aie bien droit
 ma libert, je ne peux pourtant pas agir comme un rustre.

Mme de Guermantes s'tait assise. Son nom, comme il tait accompagn de
son titre, ajoutait  sa personne physique son duch qui se projetait
autour d'elle et faisait rgner la fracheur ombreuse et dore des bois
des Guermantes au milieu du salon,  l'entour du pouf o elle tait. Je
me sentais seulement tonn que leur ressemblance ne ft pas plus
lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de vgtal et
o tout au plus le couperos des joues--qui auraient d, semblait-il,
tre blasonnes par le nom de Guermantes--tait l'effet, mais non
l'image, de longues chevauches au grand air. Plus tard, quand elle me
fut devenue indiffrente, je connus bien des particularits de la
duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment  ce dont je
subissais dj le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, o
tait captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une aprs-midi de
France, largement dcouvert, baign de lumire mme quand elle ne
brillait pas; et une voix qu'on et crue, aux premiers sons enrous,
presque canaille, o tranait, comme sur les marches de l'glise de
Combray ou la ptisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil
de province. Mais ce premier jour je ne discernais rien, mon ardente
attention volatilisait immdiatement le peu que j'eusse pu recueillir et
o j'aurais pu retrouver quelque chose du nom de Guermantes. En tout cas
je me disais que c'tait bien elle que dsignait pour tout le monde le
nom de duchesse de Guermantes: la vie inconcevable que ce nom
signifiait, ce corps la contenait bien; il venait de l'introduire au
milieu d'tres diffrents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes
parts et sur lequel elle exerait une raction si vive que je croyais
voir, l o cette vie cessait de s'tendre, une frange d'effervescence
en dlimiter les frontires: dans la circonfrence que dcoupait sur le
tapis le ballon de la jupe de pkin bleu, et, dans les prunelles claires
de la duchesse,  l'intersection des proccupations, des souvenirs, de
la pense incomprhensible, mprisante, amuse et curieuse qui les
remplissaient, et des images trangres qui s'y refltaient. Peut-tre
euss-je t un peu moins mu si je l'eusse rencontre chez Mme de
Villeparisis  une soire, au lieu de la voir ainsi  un des jours de
la marquise,  un de ces ths qui ne sont pour les femmes qu'une courte
halte au milieu de leur sortie et o, gardant le chapeau avec lequel
elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade
des salons la qualit de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris
 la fin de l'aprs-midi que ne font les hautes fentres ouvertes dans
lesquelles on entend les roulements des victorias: Mme de Guermantes
tait coiffe d'un canotier fleuri de bleuets; et ce qu'ils
m'voquaient, ce n'tait pas, sur les sillons de Combray o si souvent
j'en avais cueilli, sur le talus contigu  la haie de Tansonville, les
soleils des lointaines annes, c'tait l'odeur et la poussire du
crpuscule, telles qu'elles taient tout  l'heure, au moment o Mme de
Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant,
ddaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lvres serres, de
la pointe de son ombrelle, comme de l'extrme antenne de sa vie
mystrieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette
attention indiffrente qui commence par ter tout point de contact avec
ce que l'on considre soi-mme, son regard fixait tour  tour chacun de
nous, puis inspectait les canaps et les fauteuils mais en s'adoucissant
alors de cette sympathie humaine qu'veille la prsence mme
insignifiante d'une chose que l'on connat, d'une chose qui est presque
une personne; ces meubles n'taient pas comme nous, ils taient
vaguement de son monde, ils taient lis  la vie de sa tante; puis du
meuble de Beauvais ce regard tait ramen  la personne qui y tait
assise et reprenait alors le mme air de perspicacit et de cette mme
dsapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'et
empche d'exprimer, mais enfin qu'elle et prouve si elle et
constat sur les fauteuils au lieu de notre prsence celle d'une tache
de graisse ou d'une couche de poussire.

L'excellent crivain G---- entra; il venait faire  Mme de Villeparisis
une visite qu'il considrait comme une corve. La duchesse, qui fut
enchante de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout
naturellement il vint prs d'elle, le charme qu'elle avait, son tact, sa
simplicit la lui faisant considrer comme une femme d'esprit.
D'ailleurs la politesse lui faisait un devoir d'aller auprs d'elle,
car, comme il tait agrable et clbre, Mme de Guermantes l'invitait
souvent  djeuner mme en tte  tte avec elle et son mari, ou
l'automne,  Guermantes, profitait de cette intimit pour le convier
certains soirs  dner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car
la duchesse aimait  recevoir certains hommes d'lite,  la condition
toutefois qu'ils fussent garons, condition que, mme maris, ils
remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus
ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon o il n'y avait que
les plus lgantes beauts de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils
taient invits; et le duc, pour prvenir toute susceptibilit,
expliquait  ces veufs malgr eux que la duchesse ne recevait pas de
femmes, ne supportait pas la socit des femmes, presque comme si
c'tait par ordonnance du mdecin et comme il et dit qu'elle ne pouvait
rester dans une chambre o il y avait des odeurs, manger trop sal,
voyager en arrire ou porter un corset. Il est vrai que ces grands
hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse
de Sagan (que Franoise, entendant toujours parler d'elle, finit par
appeler, croyant ce fminin exig par la grammaire, la Sagante), et bien
d'autres, mais on justifiait leur prsence en disant que c'tait la
famille, ou des amies d'enfance qu'on ne pouvait liminer. Persuads ou
non par les explications que le duc de Guermantes leur avait donnes sur
la singulire maladie de la duchesse de ne pouvoir frquenter des
femmes, les grands hommes les transmettaient  leurs pouses.
Quelques-unes pensaient que la maladie n'tait qu'un prtexte pour
cacher sa jalousie, parce que la duchesse voulait tre seule  rgner
sur une cour d'adorateurs. De plus naves encore pensaient que peut-tre
la duchesse avait un genre singulier, voire un pass scandaleux, que les
femmes ne voulaient pas aller chez elle, et qu'elle donnait le nom de sa
fantaisie  la ncessit. Les meilleures, entendant leur mari dire monts
et merveilles de l'esprit de la duchesse, estimaient que celle-ci tait
si suprieure au reste des femmes qu'elle s'ennuyait dans leur socit
car elles ne savent parler de rien. Et il est vrai que la duchesse
s'ennuyait auprs des femmes, si leur qualit princire ne leur donnait
pas un intrt particulier. Mais les pouses limines se trompaient
quand elles s'imaginaient qu'elle ne voulait recevoir que des hommes
pour pouvoir parler littrature, science et philosophie. Car elle n'en
parlait jamais, du moins avec les grands intellectuels. Si, en vertu de
la mme tradition de famille qui fait que les filles de grands
militaires gardent au milieu de leurs proccupations les plus vaniteuses
le respect des choses de l'arme, petite-fille de femmes qui avaient t
lies avec Thiers, Mrime et Augier, elle pensait qu'avant tout il faut
garder dans son salon une place aux gens d'esprit, mais avait d'autre
part retenu de la faon  la fois condescendante et intime dont ces
hommes clbres taient reus  Guermantes le pli de considrer les gens
de talent comme des relations familires dont le talent ne vous blouit
pas,  qui on ne parle pas de leurs oeuvres, ce qui ne les intresserait
d'ailleurs pas. Puis le genre d'esprit Mrime et Meilhac et Halvy, qui
tait le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal
d'une poque antrieure,  un genre de conversation qui rejette tout ce
qui est grandes phrases et expression de sentiments levs, et faisait
qu'elle mettait une sorte d'lgance quand elle tait avec un pote ou
un musicien  ne parler que des plats qu'on mangeait ou de la partie de
cartes qu'on allait faire. Cette abstention avait, pour un tiers peu au
courant, quelque chose de troublant qui allait jusqu'au mystre. Si Mme
de Guermantes lui demandait s'il lui ferait plaisir d'tre invit avec
tel pote clbre, dvor de curiosit il arrivait  l'heure dite. La
duchesse parlait au pote du temps qu'il faisait. On passait  table.
Aimez-vous cette faon de faire les oeufs? demandait-elle au pote.
Devant son assentiment, qu'elle partageait, car tout ce qui tait chez
elle lui paraissait exquis, jusqu' un cidre affreux qu'elle faisait
venir de Guermantes: Redonnez des oeufs  monsieur, ordonnait-elle au
matre d'htel, cependant que le tiers, anxieux, attendait toujours ce
qu'avaient srement eu l'intention de se dire, puisqu'ils avaient
arrang de se voir malgr mille difficults avant son dpart, le pote
et la duchesse. Mais le repas continuait, les plats taient enlevs les
uns aprs les autres, non sans fournir  Mme de Guermantes l'occasion de
spirituelles plaisanteries ou de fines historiettes. Cependant le pote
mangeait toujours sans que duc ou duchesse eussent eu l'air de se
rappeler qu'il tait pote. Et bientt le djeuner tait fini et on se
disait adieu, sans avoir dit un mot de la posie, que tout le monde
pourtant aimait, mais dont, par une rserve analogue  celle dont Swann
m'avait donn l'avant-got, personne ne parlait. Cette rserve tait
simplement de bon ton. Mais pour le tiers, s'il y rflchissait un peu,
elle avait quelque chose de fort mlancolique, et les repas du milieu
Guermantes faisaient alors penser  ces heures que des amoureux timides
passent souvent ensemble  parler de banalits jusqu'au moment de se
quitter, et sans que, soit timidit, pudeur, ou maladresse, le grand
secret qu'ils seraient plus heureux d'avouer ait pu jamais passer de
leur coeur  leurs lvres. D'ailleurs il faut ajouter que ce silence
gard sur les choses profondes qu'on attendait toujours en vain le
moment de voir aborder, s'il pouvait passer pour caractristique de la
duchesse, n'tait pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait pass sa
jeunesse dans un milieu un peu diffrent, aussi aristocratique, mais
moins brillant et surtout moins futile que celui o elle vivait
aujourd'hui, et de grande culture. Il avait laiss  sa frivolit
actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et o
mme la duchesse allait chercher (fort rarement car elle dtestait le
pdantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort
bien approprie, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne
manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois mme, sans
prtentions, avec pertinence et simplicit, elle donnait  un auteur
dramatique acadmicien quelque conseil sagace, lui faisait attnuer une
situation ou changer un dnouement.

Si, dans le salon de Mme de Villeparisis, tout autant que dans l'glise
de Combray, au mariage de Mlle Percepied, j'avais peine  retrouver dans
le beau visage, trop humain, de Mme de Guermantes, l'inconnu de son nom,
je pensais du moins que, quand elle parlerait, sa causerie, profonde,
mystrieuse, aurait une tranget de tapisserie mdivale, de vitrail
gothique. Mais pour que je n'eusse pas t du par les paroles que
j'entendrais prononcer  une personne qui s'appelait Mme de Guermantes,
mme si je ne l'eusse pas aime, il n'et pas suffi que les paroles
fussent fines, belles et profondes, il et fallu qu'elles refltassent
cette couleur amarante de la dernire syllabe de son nom, cette couleur
que je m'tais ds le premier jour tonn de ne pas trouver dans sa
personne et que j'avais fait se rfugier dans sa pense. Sans doute
j'avais dj entendu Mme de Villeparisis, Saint-Loup, des gens dont
l'intelligence n'avait rien d'extraordinaire prononcer sans prcaution
ce nom de Guermantes, simplement comme tant celui d'une personne qui
allait venir en visite ou avec qui on devait dner, en n'ayant pas l'air
de sentir, dans ce nom, des aspects de bois jaunissants et tout un
mystrieux coin de province. Mais ce devait tre une affectation de leur
part comme quand les potes classiques ne nous avertissent pas des
intentions profondes qu'ils ont cependant eues, affectation que moi
aussi je m'efforais d'imiter en disant sur le ton le plus naturel: la
duchesse de Guermantes, comme un nom qui et ressembl  d'autres. Du
reste tout le monde assurait que c'tait une femme trs intelligente,
d'une conversation spirituelle, vivant dans une petite coterie des plus
intressantes: paroles qui se faisaient complices de mon rve. Car quand
ils disaient coterie intelligente, conversation spirituelle, ce n'est
nullement l'intelligence telle que je la connaissais que j'imaginais,
ft-ce celle des plus grands esprits, ce n'tait nullement de gens comme
Bergotte que je composais cette coterie. Non, par intelligence,
j'entendais une facult ineffable, dore, imprgne d'une fracheur
sylvestre. Mme en tenant les propos les plus intelligents (dans le sens
o je prenais le mot intelligent quand il s'agissait d'un philosophe
ou d'un critique), Mme de Guermantes aurait peut-tre du plus encore
mon attente d'une facult si particulire, que si, dans une conversation
insignifiante, elle s'tait contente de parler de recettes de cuisine
ou de mobilier de chteau, de citer des noms de voisines ou de parents 
elle, qui m'eussent voqu sa vie.

--Je croyais trouver Basin ici, il comptait venir vous voir, dit Mme de
Guermantes  sa tante.

--Je ne l'ai pas vu, ton mari, depuis plusieurs jours, rpondit d'un
ton susceptible et fch Mme de Villeparisis. Je ne l'ai pas vu, ou
enfin peut-tre une fois, depuis cette charmante plaisanterie de se
faire annoncer comme la reine de Sude.

Pour sourire Mme de Guermantes pina le coin de ses lvres comme si elle
avait mordu sa voilette.

--Nous avons dn avec elle hier chez Blanche Leroi, vous ne la
reconnatriez pas, elle est devenue norme, je suis sre qu'elle est
malade.

--Je disais justement  ces messieurs que tu lui trouvais l'air d'une
grenouille.

Mme de Guermantes fit entendre une espce de bruit rauque qui signifiait
qu'elle ricanait par acquit de conscience.

--Je ne savais pas que j'avais fait cette jolie comparaison, mais, dans
ce cas, maintenant c'est la grenouille qui a russi  devenir aussi
grosse que le boeuf. Ou plutt ce n'est pas tout  fait cela, parce que
toute sa grosseur s'est amoncele sur le ventre, c'est plutt une
grenouille dans une position intressante.

--Ah! je trouve ton image drle, dit Mme de Villeparisis qui tait au
fond assez fire, pour ses visiteurs, de l'esprit de sa nice.

--Elle est surtout _arbitraire_, rpondit Mme de Guermantes en dtachant
ironiquement cette pithte choisie, comme et fait Swann, car j'avoue
n'avoir jamais vu de grenouille en couches. En tout cas cette
grenouille, qui d'ailleurs ne demande pas de roi, car je ne l'ai jamais
vue plus foltre que depuis la mort de son poux, doit venir dner  la
maison un jour de la semaine prochaine. J'ai dit que je vous
prviendrais  tout hasard.

Mme de Villeparisis fit entendre une sorte de grommellement indistinct.

--Je sais qu'elle a dn avant-hier chez Mme de Mecklembourg,
ajouta-t-elle. Il y avait Hannibal de Braut. Il est venu me le
raconter, assez drlement je dois dire.

--Il y avait  ce dner quelqu'un de bien plus spirituel encore que
Babal, dit Mme de Guermantes, qui, si intime qu'elle ft avec M. de
Braut-Consalvi, tenait  le montrer en l'appelant par ce diminutif.
C'est M. Bergotte.

Je n'avais pas song que Bergotte pt tre considr comme spirituel; de
plus il m'apparaissait comme ml  l'humanit intelligente,
c'est--dire infiniment distant de ce royaume mystrieux que j'avais
aperu sous les toiles de pourpre d'une baignoire et o M. de Braut,
faisant rire la duchesse, tenait avec elle, dans la langue des Dieux,
cette chose inimaginable: une conversation entre gens du faubourg
Saint-Germain. Je fus navr de voir l'quilibre se rompre et Bergotte
passer par-dessus M. de Braut. Mais, surtout, je fus dsespr d'avoir
vit Bergotte le soir de _Phdre_, de ne pas tre all  lui, en
entendant Mme de Guermantes dire  Mme de Villeparisis:

--C'est la seule personne que j'aie envie de connatre, ajouta la
duchesse en qui on pouvait toujours, comme au moment d'une mare
spirituelle, voir le flux d'une curiosit  l'gard des intellectuels
clbres croiser en route le reflux du snobisme aristocratique. Cela me
ferait un plaisir!

La prsence de Bergotte  ct de moi, prsence qu'il m'et t si
facile d'obtenir, mais que j'aurais crue capable de donner une mauvaise
ide de moi  Mme de Guermantes, et sans doute eu au contraire pour
rsultat qu'elle m'et fait signe de venir dans sa baignoire et m'et
demand d'amener un jour djeuner le grand crivain.

--Il parat qu'il n'a pas t trs aimable, on l'a prsent  M. de
Cobourg et il ne lui a pas dit un mot, ajouta Mme de Guermantes, en
signalant ce trait curieux comme elle aurait racont qu'un Chinois se
serait mouch avec du papier. Il ne lui a pas dit une fois
Monseigneur, ajouta-t-elle, d'un air amus par ce dtail aussi
important pour elle que le refus par un protestant, au cours d'une
audience du pape, de se mettre  genoux devant Sa Saintet.

Intresse par ces particularits de Bergotte, elle n'avait d'ailleurs
pas l'air de les trouver blmables, et paraissait plutt lui en faire un
mrite sans qu'elle st elle-mme exactement de quel genre. Malgr cette
faon trange de comprendre l'originalit de Bergotte, il m'arriva plus
tard de ne pas trouver tout  fait ngligeable que Mme de Guermantes, au
grand tonnement de beaucoup, trouvt Bergotte plus spirituel que M. de
Braut. Ces jugements subversifs, isols et, malgr tout, justes, sont
ainsi ports dans le monde par de rares personnes suprieures aux
autres. Et ils y dessinent les premiers linaments de la hirarchie des
valeurs telle que l'tablira la gnration suivante au lieu de s'en
tenir ternellement  l'ancienne.

Le comte d'Argencourt, charg d'affaires de Belgique et petit-cousin par
alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientt de deux
jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Chtellerault, 
qui Mme de Guermantes dit: Bonjour, mon petit Chtellerault, d'un air
distrait et sans bouger de son pouf, car elle tait une grande amie de
la mre du jeune duc, lequel avait,  cause de cela et depuis son
enfance, un extrme respect pour elle. Grands, minces, la peau et les
cheveux dors, tout  fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens
avaient l'air d'une condensation de la lumire printanire et vesprale
qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui tait  la mode 
ce moment-l, ils posrent leurs hauts de forme par terre, prs d'eux.
L'historien de la Fronde pensa qu'ils taient gns comme un paysan
entrant  la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant
devoir venir charitablement en aide  la gaucherie et  la timidit
qu'il leur supposait:

--Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les
abmer.

Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses
prunelles, y roula tout  coup une couleur d'un bleu cru et tranchant
qui glaa le bienveillant historien.

--Comment s'appelle ce monsieur, me demanda le baron, qui venait de
m'tre prsent par Mme de Villeparisis?

--M. Pierre, rpondis-je  mi-voix.

--Pierre de quoi?

--Pierre, c'est son nom, c'est un historien de grande valeur.

--Ah!... vous m'en direz tant.

--Non, c'est une nouvelle habitude qu'ont ces messieurs de poser leurs
chapeaux  terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je
ne m'y habitue pas. Mais j'aime mieux cela que mon neveu Robert qui
laisse toujours le sien dans l'antichambre. Je lui dis, quand je le vois
entrer ainsi, qu'il a l'air de l'horloger et je lui demande s'il vient
remonter les pendules.

--Vous parliez tout  l'heure, madame la marquise, du chapeau de M.
Mol, nous allons bientt arriver  faire, comme Aristote, un chapitre
des chapeaux, dit l'historien de la Fronde, un peu rassur par
l'intervention de Mme de Villeparisis, mais pourtant d'une voix encore
si faible que, sauf moi, personne ne l'entendit.

--Elle est vraiment tonnante la petite duchesse, dit M. d'Argencourt en
montrant Mme de Guermantes qui causait avec G... Ds qu'il y a un homme
en vue dans un salon, il est toujours  ct d'elle. videmment cela ne
peut tre que le grand pontife qui se trouve l. Cela ne peut pas tre
tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d'Avenel. Mais alors ce
sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. Hier soir, chez les Doudeauville,
o, entre parenthses, elle tait splendide sous son diadme
d'meraudes, dans une grande robe rose  queue, elle avait d'un ct
d'elle M. Deschanel, de l'autre l'ambassadeur d'Allemagne: elle leur
tenait tte sur la Chine; le gros public,  distance respectueuse, et
qui n'entendait pas ce qu'ils disaient, se demandait s'il n'y allait pas
y avoir la guerre. Vraiment on aurait dit une reine qui tenait le
cercle.

Chacun s'tait rapproch de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Ces fleurs sont d'un rose vraiment cleste, dit Legrandin, je veux
dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu
ciel. Mais, murmura-t-il pour tcher de n'tre entendu que de la
marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l'incarnat
vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin
derrire vous Pisanello et Van Huysun, leur herbier minutieux et mort.

Un artiste, si modeste qu'il soit, accepte toujours d'tre prfr  ses
rivaux et tche seulement de leur rendre justice.

--Ce qui vous fait cet effet-l, c'est qu'ils peignaient des fleurs de
ce temps-l que nous ne connaissons plus, mais ils avaient une bien
grande science.

--Ah! des fleurs de ce temps-l, comme c'est ingnieux, s'cria
Legrandin.

--Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier ... ou de roses de
mai, dit l'historien de la Fronde non sans hsitation quant  la fleur,
mais avec de l'assurance dans la voix, car il commenait  oublier
l'incident des chapeaux.

--Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en
s'adressant  sa tante.

--Ah! je vois que tu es une bonne campagnarde; comme moi, tu sais
distinguer les fleurs.

--Ah! oui, c'est vrai! mais je croyais que la saison des pommiers tait
dj passe, dit au hasard l'historien de la Fronde pour s'excuser.

--Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront
pas avant une quinzaine, peut-tre trois semaines, dit l'archiviste qui,
grant un peu les proprits de Mme de Villeparisis, tait plus au
courant des choses de la campagne.

--Oui, et encore dans les environs de Paris o ils sont trs en avance.
En Normandie, par exemple, chez son pre, dit-elle en dsignant le duc
de Chtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme
sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu'aprs le 20 mai.

--Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que a me donne la
fivre des foins, c'est patant.

--La fivre des foins, je n'ai jamais entendu parler de cela, dit
l'historien.

--C'est la maladie  la mode, dit l'archiviste.

--a dpend, cela ne vous donnerait peut-tre rien si c'est une anne o
il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une anne o il y
a des pommes ... dit M. d'Argencourt, qui n'tant pas tout  fait
franais, cherchait  se donner l'air parisien.

--Tu as raison, rpondit  sa nice Mme de Villeparisis, ce sont des
pommiers du Midi. C'est une fleuriste qui m'a envoy ces branches-l en
me demandant de les accepter. Cela vous tonne, monsieur Vallenres,
dit-elle en se tournant vers l'archiviste, qu'une fleuriste m'envoie des
branches de pommier? Mais j'ai beau tre une vieille dame, je connais du
monde, j'ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicit,
crut-on gnralement, plutt, me sembla-t-il, parce qu'elle trouvait du
piquant  tirer vanit de l'amiti d'une fleuriste quand on avait
d'aussi grandes relations.

Bloch se leva pour venir  son tour admirer les fleurs que peignait Mme
de Villeparisis.

--N'importe, marquise, dit l'historien regagnant sa chaise, quand mme
reviendrait une de ces rvolutions qui ont si souvent ensanglant
l'histoire de France--et, mon Dieu, par les temps o nous vivons on ne
peut savoir, ajouta-t-il en jetant un regard circulaire et circonspect
comme pour voir s'il ne se trouvait aucun mal pensant dans le salon,
encore qu'il n'en doutt pas,--avec un talent pareil et vos cinq
langues, vous seriez toujours sre de vous tirer d'affaire. L'historien
de la Fronde gotait quelque repos, car il avait oubli ses insomnies.
Mais il se rappela soudain qu'il n'avait pas dormi depuis six jours,
alors une dure fatigue, ne de son esprit, s'empara de ses jambes, lui
fit courber les paules, et son visage dsol pendait, pareil  celui
d'un vieillard.

Bloch voulut faire un geste pour exprimer son admiration, mais d'un coup
de coude il renversa le vase o tait la branche et toute l'eau se
rpandit sur le tapis.

--Vous avez vraiment des doigts de fe, dit  la marquise l'historien
qui, me tournant le dos  ce moment-l, ne s'tait pas aperu de la
maladresse de Bloch.

Mais celui-ci crut que ces mots s'appliquaient  lui, et pour cacher
sous une insolence la honte de sa gaucherie:

--Cela ne prsente aucune importance, dit-il, car je ne suis pas
mouill.

Mme de Villeparisis sonna et un valet de pied vint essuyer le tapis et
ramasser les morceaux de verre. Elle invita les deux jeunes gens  sa
matine ainsi que la duchesse de Guermantes  qui elle recommanda:

--Pense  dire  Gisle et  Berthe (les duchesses d'Auberjon et de
Portefin) d'tre l un peu avant deux heures pour m'aider, comme elle
aurait dit  des matres d'htel extras d'arriver d'avance pour faire
les compotiers.

Elle n'avait avec ses parents princiers, pas plus qu'avec M. de Norpois,
aucune de ces amabilits qu'elle avait avec l'historien, avec Cottard,
avec Bloch, avec moi, et ils semblaient n'avoir pour elle d'autre
intrt que de les offrir en pture  notre curiosit. C'est qu'elle
savait qu'elle n'avait pas  se gner avec des gens pour qui elle
n'tait pas une femme plus ou moins brillante, mais la soeur
susceptible, et mnage, de leur pre ou de leur oncle. Il ne lui et
servi  rien de chercher  briller vis--vis d'eux,  qui cela ne
pouvait donner le change sur le fort ou le faible de sa situation, et
qui mieux que personne connaissaient son histoire et respectaient la
race illustre dont elle tait issue. Mais surtout ils n'taient plus
pour elle qu'un rsidu mort qui ne fructifierait plus; ils ne lui
feraient pas connatre leurs nouveaux amis, partager leurs plaisirs.
Elle ne pouvait obtenir que leur prsence ou la possibilit de parler
d'eux  sa rception de cinq heures, comme plus tard dans ses Mmoires
dont celle-ci n'tait qu'une sorte de rptition, de premire lecture 
haute voix devant un petit cercle. Et la compagnie que tous ces nobles
parents lui servaient  intresser,  blouir,  enchaner, la compagnie
des Cottard, des Bloch, des auteurs dramatiques notoires, historiens de
la Fronde de tout genre, c'tait dans celle-l que, pour Mme de
Villeparisis-- dfaut de la partie du monde lgant qui n'allait pas
chez elle--taient le mouvement, la nouveaut, les divertissements et la
vie; c'taient ces gens-l dont elle pouvait tirer des avantages sociaux
(qui valaient bien qu'elle leur ft rencontrer quelquefois, sans qu'ils
la connussent jamais, la duchesse de Guermantes): des dners avec des
hommes remarquables dont les travaux l'avaient intresse, un
opra-comique ou une pantomime toute monte que l'auteur faisait
reprsenter chez elle, des loges pour, des spectacles curieux. Bloch se
leva pour partir. Il avait dit tout haut que l'incident du vase de
fleurs renvers n'avait aucune importance, mais ce qu'il disait tout bas
tait diffrent, plus diffrent encore ce qu'il pensait: Quand on n'a
pas des domestiques assez bien styls pour savoir placer un vase sans
risquer de tremper et mme de blesser les visiteurs on ne se mle pas
d'avoir de ces luxes-l, grommelait-il tout bas. Il tait de ces gens
susceptibles et nerveux qui ne peuvent supporter d'avoir commis une
maladresse qu'ils ne s'avouent pourtant pas, pour qui elle gte toute la
journe. Furieux, il se sentait des ides noires, ne voulait plus
retourner dans le monde. C'tait le moment o un peu de distraction est
ncessaire. Heureusement, dans une seconde, Mme de Villeparisis allait
le retenir. Soit parce qu'elle connaissait les opinions de ses amis et
le flot d'antismitisme qui commenait  monter, soit par distraction,
elle ne l'avait pas prsent aux personnes qui se trouvaient l. Lui,
cependant, qui avait peu l'usage du monde, crut qu'en s'en allant il
devait les saluer, par savoir-vivre, mais sans amabilit; il inclina
plusieurs fois le front, enfona son menton barbu dans son faux-col,
regardant successivement chacun  travers son lorgnon, d'un air froid et
mcontent. Mais Mme de Villeparisis l'arrta; elle avait encore  lui
parler du petit acte qui devait tre donn chez elle, et d'autre part
elle n'aurait pas voulu qu'il partt sans avoir eu la satisfaction de
connatre M. de Norpois (qu'elle s'tonnait de ne pas voir entrer), et
bien que cette prsentation ft superflue, car Bloch tait dj rsolu 
persuader aux deux artistes dont il avait parl de venir chanter 
l'oeil chez la marquise, dans l'intrt de leur gloire,  une de ces
rceptions o frquentait l'lite de l'Europe. Il avait mme propos en
plus une tragdienne aux yeux purs, belle comme Hra, qui dirait des
proses lyriques avec le sens de la beaut plastique. Mais  son nom Mme
de Villeparisis avait refus, car c'tait l'amie de Saint-Loup.

--J'ai de meilleures nouvelles, me dit-elle  l'oreille, je crois que
cela ne bat plus que d'une aile et qu'ils ne tarderont pas  tre
spars, malgr un officier qui a jou un rle abominable dans tout
cela, ajouta-t-elle. (Car la famille de Robert commenait  en vouloir 
mort  M. de Borodino qui avait donn la permission pour Bruges, sur les
instances du coiffeur, et l'accusait de favoriser une liaison infme.)
C'est quelqu'un de trs mal, me dit Mme de Villeparisis, avec l'accent
vertueux des Guermantes mme les plus dpravs. De trs, trs mal,
reprit-elle en mettant trois _t_  trs. On sentait qu'elle ne doutait
pas qu'il ne ft en tiers dans toutes les orgies. Mais comme l'amabilit
tait chez la marquise l'habitude dominante, son expression de svrit
fronce envers l'horrible capitaine, dont elle dit avec une emphase
ironique le nom: le Prince de Borodino, en femme pour qui l'Empire ne
compte pas, s'acheva en un tendre sourire  mon adresse avec un
clignement d'oeil mcanique de connivence vague avec moi.

--J'aime beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un
mauvais chien, parce qu'il est extrmement bien lev. J'aime beaucoup,
pas lui, mais les personnes extrmement bien leves, c'est si rare,
continua-t-il sans se rendre compte, parce qu'il tait lui-mme trs mal
lev, combien ses paroles dplaisaient. Je vais vous citer une preuve
que je trouve trs frappante de sa parfaite ducation. Je l'ai rencontr
une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux
belles jantes, aprs avoir pass lui-mme les courroies splendides 
deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin
d'exciter avec le fouet tincelant. Il nous prsenta, mais je n'entendis
pas le nom du jeune homme, car on n'entend jamais le nom des personnes
 qui on vous prsente, ajouta-t-il en riant parce que c'tait une
plaisanterie de son pre. De Saint-Loup-en-Bray resta simple, ne fit pas
de frais exagrs pour le jeune homme, ne parut gn en aucune faon.
Or, par hasard, j'ai appris quelques jours aprs que le jeune homme
tait le fils de Sir Rufus Isral!

La fin de cette histoire parut moins choquante que son dbut, car elle
resta incomprhensible pour les personnes prsentes. En effet, Sir Rufus
Isral, qui semblait  Bloch et  son pre un personnage presque royal
devant lequel Saint-Loup devait trembler, tait au contraire aux yeux du
milieu Guermantes un tranger parvenu, tolr par le monde, et de
l'amiti de qui on n'et pas eu l'ide de s'enorgueillir, bien au
contraire!

--Je l'ai appris, dit Bloch, par le fond de pouvoir de Sir Rufus
Isral, lequel est un ami de mon pre et un homme tout  fait
extraordinaire. Ah! un individu absolument curieux, ajouta-t-il, avec
cette nergie affirmative, cet accent d'enthousiasme qu'on n'apporte
qu'aux convictions qu'on ne s'est pas formes soi-mme.

Bloch s'tait montr enchant de l'ide de connatre M. de Norpois.

--Il et aim, disait-il, le faire parler sur l'affaire Dreyfus. Il y a
l une mentalit que je connais mal et ce serait assez piquant de
prendre une interview  ce diplomate considrable, dit-il d'un ton
sarcastique pour ne pas avoir l'air de se juger infrieur 
l'Ambassadeur.

--Dis-moi, reprit Bloch en me parlant tout bas, quelle fortune peut
avoir Saint-Loup? Tu comprends bien que, si je te demande cela, je m'en
moque comme de l'an quarante, mais c'est au point de vue balzacien, tu
comprends. Et tu ne sais mme pas en quoi c'est plac, s'il a des
valeurs, franaises, trangres, des terres?

Je ne pus le renseigner en rien. Cessant de parler  mi-voix, Bloch
demanda trs haut la permission d'ouvrir les fentres et, sans attendre
la rponse, se dirigea vers celles-ci. Mme de Villeparisis dit qu'il
tait impossible d'ouvrir, qu'elle tait enrhume. Ah! si a doit vous
faire du mal! rpondit Bloch, du. Mais on peut dire qu'il fait chaud!
Et se mettant  rire, il fit faire  ses regards qui tournrent autour
de l'assistance une qute qui rclamait un appui contre Mme de
Villeparisis. Il ne le rencontra pas, parmi ces gens bien levs. Ses
yeux allums, qui n'avaient pu dbaucher personne, reprirent avec
rsignation leur srieux; il dclara en matire de dfaite: Il fait au
moins 22 degrs 25! Cela ne m'tonne pas. Je suis presque en nage. Et je
n'ai pas, comme le sage Antnor, fils du fleuve Alpheios, la facult de
me tremper dans l'onde paternelle, pour tancher ma sueur, avant de me
mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfume. Et
avec ce besoin qu'on a d'esquisser  l'usage des autres des thories
mdicales dont l'application serait favorable  notre propre bien-tre:
Puisque vous croyez que c'est bon pour vous! Moi je crois tout le
contraire. C'est justement ce qui vous enrhume.

Mme de Villeparisis regretta qu'il et dit cela aussi tout haut, mais
n'y attacha pas grande importance quand elle vit que l'archiviste, dont
les opinions nationalistes la tenaient pour ainsi dire  la chane, se
trouvait plac trop loin pour avoir pu entendre. Elle fut plus choque
d'entendre que Bloch, entran par le dmon de sa mauvaise ducation qui
l'avait pralablement rendu aveugle, lui demandait, en riant  la
plaisanterie paternelle: N'ai-je pas lu de lui une savante tude o il
dmontrait pour quelles raisons irrfutables la guerre russo-japonaise
devait se terminer par la victoire des Russes et la dfaite des
Japonais? Et n'est-il pas un peu gteux? Il me semble que c'est lui que
j'ai vu viser son sige, avant d'aller s'y asseoir, en glissant comme
sur des roulettes.

--Jamais de la vie! Attendez un instant, ajouta la marquise, je ne sais
pas ce qu'il peut faire.

Elle sonna et quand le domestique fut entr, comme elle ne dissimulait
nullement et mme aimait  montrer que son vieil ami passait la plus
grande partie de son temps chez elle:

--Allez donc dire  M. de Norpois de venir, il est en train de classer
des papiers dans mon bureau, il a dit qu'il viendrait dans vingt minutes
et voil une heure trois quarts que je l'attends. Il vous parlera de
l'affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d'un ton
boudeur  Bloch, il n'approuve pas beaucoup ce qui se passe.

Car M. de Norpois tait mal avec le ministre actuel et Mme de
Villeparisis, bien qu'il ne se ft pas permis de lui amener des
personnes du gouvernement (elle gardait tout de mme sa hauteur de dame
de la grande aristocratie et restait en dehors et au-dessus des
relations qu'il tait oblig de cultiver), tait tenue par lui au
courant de ce qui se passait. De mme ces nommes politiques du rgime
n'auraient pas os demander  M. de Norpois de les prsenter  Mme de
Villeparisis. Mais plusieurs taient aller le chercher chez elle  la
campagne, quand ils avaient eu besoin de son concours dans des
circonstances graves. On savait l'adresse. On allait au chteau. On ne
voyait pas la chtelaine. Mais au dner elle disait: Monsieur, je sais
qu'on est venu vous dranger. Les affaires vont-elles mieux?

--Vous n'tes pas trop press? demanda Mme de Villeparisis  Bloch?

--Non, non, je voulais partir parce que je ne suis pas trs bien, il est
mme question que je fasse une cure  Vichy pour ma vsicule biliaire,
dit-il en articulant ces mots avec une ironie satanique.

--Tiens, mais justement mon petit-neveu Chtellerault doit y aller, vous
devriez arranger cela ensemble. Est-ce qu'il est encore l? Il est
gentil, vous savez, dit Mme de Villeparisis de bonne foi peut-tre, et
pensant que des gens qu'elle connaissait tous deux n'avaient aucune
raison de ne pas se lier.

--Oh! je ne sais si a lui plairait, je ne le connais ... qu' peine, il
est l-bas plus loin, dit Bloch confus et ravi.

Le matre d'htel n'avait pas d excuter d'une faon complte la
commission dont il venait d'tre charg pour M. de Norpois. Car
celui-ci, pour faire croire qu'il arrivait du dehors et n'avait pas
encore vu la matresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans
l'antichambre et vint baiser crmonieusement la main de Mme de
Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le mme intrt
qu'on manifeste aprs une longue absence. Il ignorait que la marquise de
Villeparisis avait pralablement t toute vraisemblance  cette
comdie,  laquelle elle coupa court d'ailleurs en emmenant M. de
Norpois et Bloch dans un salon voisin. Bloch, qui avait vu toutes les
amabilits qu'on faisait  celui qu'il ne savait pas encore tre M. de
Norpois, et les saluts compasss, gracieux et profonds par lesquels
l'Ambassadeur y rpondait, Bloch se sentait infrieur  tout ce
crmonial et, vex de penser qu'il ne s'adresserait jamais  lui,
m'avait dit pour avoir l'air  l'aise: Qu'est-ce que cette espce
d'imbcile? Peut-tre du reste toutes les salutations de M. de Norpois
choquant ce qu'il y avait de meilleur en Bloch, la franchise plus
directe d'un milieu moderne, est-ce en partie sincrement qu'il les
trouvait ridicules. En tout cas elles cessrent de le lui paratre et
mme l'enchantrent ds la seconde o ce fut lui, Bloch, qui se trouva
en tre l'objet.

--Monsieur l'Ambassadeur, dit Mme de Villeparisis, je voudrais vous
faire connatre Monsieur. Monsieur Bloch, Monsieur le marquis de
Norpois. Elle tenait, malgr la faon dont elle rudoyait M. de Norpois,
 lui dire: Monsieur l'Ambassadeur par savoir-vivre, par considration
exagre du rang d'ambassadeur, considration que le marquis lui avait
inculque, et enfin pour appliquer ces manires moins familires, plus
crmonieuses  l'gard d'un certain homme, lesquelles dans le salon
d'une femme distingue, tranchant avec la libert dont elle use avec ses
autres habitus, dsignent aussitt son amant.

M. de Norpois noya son regard bleu dans sa barbe blanche, abaissa
profondment sa haute taille comme s'il l'inclinait devant tout ce que
lui reprsentait de notoire et d'imposant le nom de Bloch, murmura je
suis enchant, tandis que son jeune interlocuteur, mu mais trouvant
que le clbre diplomate allait trop loin, rectifia avec empressement et
dit: Mais pas du tout, au contraire, c'est moi qui suis enchant! Mais
cette crmonie, que M. de Norpois par amiti pour Mme de Villeparisis
renouvelait avec chaque inconnu que sa vieille amie lui prsentait, ne
parut pas  celle-ci une politesse suffisante pour Bloch  qui elle dit:

--Mais demandez-lui tout ce que vous voulez savoir, emmenez-le  ct si
cela est plus commode; il sera enchant de causer avec vous. Je crois
que vous vouliez lui parler de l'affaire Dreyfus, ajouta-t-elle sans
plus se proccuper si cela faisait plaisir  M. de Norpois qu'elle n'et
pens  demander leur agrment au portrait de la duchesse de Montmorency
avant de le faire clairer pour l'historien, ou au th avant d'en offrir
une tasse.

--Parlez-lui fort, dit-elle  Bloch, il est un peu sourd, mais il vous
dira tout ce que vous voudrez, il a trs bien connu Bismarck, Cavour.
N'est-ce pas, Monsieur, dit-elle avec force, vous avez bien connu Bismarck?

--Avez-vous quelque chose sur le chantier? me demanda M. de Norpois avec
un signe d'intelligence en me serrant la main cordialement. J'en
profitai pour le dbarrasser obligeamment du chapeau qu'il avait cru
devoir apporter en signe de crmonie, car je venais de m'apercevoir que
c'tait le mien qu'il avait pris par hasard. Vous m'aviez montr une
oeuvrette un peu tarabiscote o vous coupiez les cheveux en quatre. Je
vous ai donn franchement mon avis; ce que vous aviez fait ne valait pas
la peine que vous le couchiez sur le papier. Nous prparez-vous quelque
chose? Vous tes trs fru de Bergotte, si je me souviens bien.--Ah! ne
dites pas de mal de Bergotte, s'cria la duchesse.--Je ne conteste pas
son talent de peintre, nul ne s'en aviserait, duchesse. Il sait graver
au burin ou  l'eau-forte, sinon brosser, comme M. Cherbuliez, une
grande composition. Mais il me semble que notre temps fait une confusion
de genres et que le propre du romancier est plutt de nouer une intrigue
et d'lever les coeurs que de fignoler  la pointe sche un frontispice
ou un cul-de-lampe. Je verrai votre pre dimanche chez ce brave A.J.,
ajouta-t-il en se tournant vers moi.

J'esprai un instant, en le voyant parler  Mme de Guermantes, qu'il me
prterait peut-tre pour aller chez elle l'aide qu'il m'avait refuse
pour aller chez M. Swann. Une autre de mes grandes admirations, lui
dis-je, c'est Elstir. Il parat que la duchesse de Guermantes en a de
merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j'ai aperue 
l'Exposition et que j'aimerais tant revoir; quel chef-d'oeuvre que ce
tableau! Et en effet, si j'avais t un homme en vue, et qu'on m'et
demand le morceau de peinture que je prfrais, j'aurais cit cette
botte de radis.

--Un chef-d'oeuvre? s'cria M. de Norpois avec un air d'tonnement et
de blme. Ce n'a mme pas la prtention d'tre un tableau, mais une
simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d'oeuvre cette
vive pochade, que direz-vous de la Vierge d'Hbert ou de
Dagnan-Bouveret?

--J'ai entendu que vous refusiez l'amie de Robert, dit Mme de Guermantes
 sa tante aprs que Bloch et pris  part l'Ambassadeur, je crois que
vous n'avez rien  regretter, vous savez que c'est une horreur, elle n'a
pas l'ombre de talent, et en plus elle est grotesque.

--Mais comment la connaissez-vous, duchesse? dit M. d'Argencourt.

--Mais comment, vous ne savez pas qu'elle a jou chez moi avant tout le
monde? je n'en suis pas plus fire pour cela, dit en riant Mme de
Guermantes, heureuse pourtant, puisqu'on parlait de cette actrice, de
faire savoir qu'elle avait eu la primeur de ses ridicules. Allons, je
n'ai plus qu' partir, ajouta-t-elle sans bouger.

Elle venait de voir entrer son mari, et par les mots qu'elle prononait,
faisait allusion au comique d'avoir l'air de faire ensemble une visite
de noces, nullement aux rapports souvent difficiles qui existaient entre
elle et cet norme gaillard vieillissant, mais qui menait toujours une
vie de jeune homme. Promenant sur le grand nombre de personnes qui
entouraient la table  th les regards affables, malicieux et un peu
blouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles
rondes et exactement loges dans l'oeil comme les mouches que savait
viser et atteindre si parfaitement l'excellent tireur qu'il tait, le
duc s'avanait avec une lenteur merveille et prudente comme si,
intimid par une si brillante assemble, il et craint de marcher sur
les robes et de dranger les conversations. Un sourire permanent de bon
roi d'Yvetot lgrement pompette, une main  demi dplie flottant,
comme l'aileron d'un requin,  ct de sa poitrine, et qu'il laissait
presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu'on lui
prsentait, lui permettaient, sans avoir  faire un seul geste ni 
interrompre sa tourne dbonnaire, fainante et royale, de satisfaire 
l'empressement de tous, en murmurant seulement: Bonsoir, mon bon,
bonsoir mon cher ami, charm monsieur Bloch, bonsoir Argencourt,
et prs de moi, qui fus le plus favoris quand il eut entendu mon nom:
Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre pre? Quel brave homme! Il
ne fit de grandes dmonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui
dit bonjour d'un signe de tte en sortant une main de son petit tablier.

Formidablement riche dans un monde o on l'est de moins en moins, ayant
assimil  sa personne, d'une faon permanente, la notion de cette
norme fortune, en lui la vanit du grand seigneur tait double de
celle de l'homme d'argent, l'ducation raffine du premier arrivant tout
juste  contenir la suffisance du second. On comprenait d'ailleurs que
ses succs de femmes, qui faisaient le malheur de la sienne, ne fussent
pas dus qu' son nom et  sa fortune, car il tait encore d'une grande
beaut, avec, dans le profil, la puret, la dcision de contour de
quelque dieu grec.

--Vraiment, elle a jou chez vous? demanda M. d'Argencourt  la
duchesse.

--Mais voyons, elle est venue rciter, avec un bouquet de lis dans la
main et d'autres lis su sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme
de Villeparisis, de l'affectation  prononcer certains mots d'une faon
trs paysanne, quoiqu'elle ne roult nullement les _r_ comme faisait sa
tante.)

Avant que M. de Norpois, contraint et forc, n'emment Bloch dans la
petite baie o ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers
le vieux diplomate et lui glissai un mot d'un fauteuil acadmique pour
mon pre. Il voulut d'abord remettre la conversation  plus tard. Mais
j'objectai que j'allais partir pour Balbec. Comment! vous allez de
nouveau  Balbec? Mais vous tes un vritable globe-trotter! Puis il
m'couta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d'un air
souponneux. Je me figurai qu'il avait peut-tre tenu  M.
Leroy-Beaulieu des propos dsobligeants pour mon pre, et qu'il
craignait que l'conomiste ne les lui et rpts. Aussitt, il parut
anim d'une vritable affection pour mon pre. Et aprs un de ces
ralentissements du dbit o tout d'un coup une parole clate, comme
malgr celui qui parle, et chez qui l'irrsistible conviction emporte
les efforts bgayants qu'il faisait pour se taire: Non, non, me dit-il
avec motion, il ne _faut pas_ que votre pre se prsente. Il ne le faut
pas dans son intrt, pour lui-mme, par respect pour sa valeur qui est
grande et qu'il compromettrait dans une pareilles aventure. Il vaut mieux
que cela. Ft-il nomm, il aurait tout  perdre et rien  gagner. Dieu
merci, il n'est pas orateur. Et c'est la seule chose qui compte auprs
de mes chers collgues, quand mme ce qu'on dit ne serait que
turlutaines. Votre pre a un but important dans la vie; il doit y
marcher droit, sans se laisser dtourner  battre les buissons, ft-ce
les buissons, d'ailleurs plus pineux que fleuris, du jardin d'Academus.
D'ailleurs il ne runirait que quelques voix. L'Acadmie aime  faire
faire un stage au postulant avant de l'admettre dans son giron.
Actuellement, il n'y a rien  faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il
faut que ce soit la Compagnie elle-mme qui vienne le chercher. Elle
pratique avec plus de ftichisme que de bonheur le _Far da se_ de nos
voisins d'au del des Alpes. Leroy-Beaulieu m'a parl de tout cela d'une
manire qui ne m'a pas plu. Il m'a du reste sembl  vue de nez avoir
partie lie avec votre pre. Je lui ai peut-tre fait sentir un peu
vivement qu'habitu  s'occuper de cotons et de mtaux, il
mconnaissait le rle des impondrables, comme disait Bismarck. Ce qu'il
faut viter avant tout, c'est que votre pre se prsente: _Principiis
obsta_. Ses amis se trouveraient dans une position dlicate s'il les
mettait en prsence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d'un air
de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une
chose qui va vous tonner de ma part  moi qui aime tant votre pre. Eh
bien, justement parce que je l'aime, justement (nous sommes les deux
insparables, _Arcades ambo_) parce que je sais les services qu'il peut
rendre  son pays, les cueils qu'il peut lui viter s'il reste  la
barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais
pas pour lui. Du reste, je crois l'avoir laiss entendre. (Et je crus
apercevoir dans ses yeux le profil assyrien et svre de
Leroy-Beaulieu.) Donc lui donner ma voix serait de ma part une sorte de
palinodie. A plusieurs reprises, M. de Norpois traita ses collgues de
fossiles. En dehors des autres raisons, tout membre d'un club ou d'une
Acadmie aime  investir ses collgues du genre de caractre le plus
contraire au sien, moins pour l'utilit de pouvoir dire: Ah! si cela ne
dpendait que de moi! que pour la satisfaction de prsenter le titre
qu'il a obtenu comme plus difficile et plus flatteur. Je vous dirai,
conclut-il, que, dans votre intrt  tous, j'aime mieux pour votre pre
une lection triomphale dans dix ou quinze ans. Paroles qui furent
juges par moi comme dictes, sinon par la jalousie, au moins par un
manque absolu de serviabilit et qui se trouvrent recevoir plus tard,
de l'vnement mme, un sens diffrent.

--Vous n'avez pas l'intention d'entretenir l'Institut du prix du pain
pendant la Fronde? demanda timidement l'historien de la Fronde  M. de
Norpois. Vous pourriez trouver l un succs considrable (ce qui
voulait dire me faire une rclame monstre), ajouta-t-il en souriant 
l'Ambassadeur avec une pusillanimit mais aussi une tendresse qui lui
fit lever les paupires et dcouvrir ses yeux, grands comme un ciel. Il
me semblait avoir vu ce regard, pourtant je ne connaissais que
d'aujourd'hui l'historien. Tout d'un coup je me rappelai: ce mme
regard, je l'avais vu dans les yeux d'un mdecin brsilien qui
prtendait gurir les touffements du genre de ceux que j'avais par
d'absurdes inhalations d'essences de plantes. Comme, pour qu'il prt
plus soin de moi, je lui avais dit que je connaissais le professeur
Cottard, il m'avait rpondu, comme dans l'intrt de Cottard: Voil un
traitement, si vous lui en parliez, qui lui fournirait la matire d'une
retentissante communication  l'Acadmie de mdecine! Il n'avait os
insister mais m'avait regard de ce mme air d'interrogation timide,
intresse et suppliante que je venais d'admirer chez l'historien de la
Fronde. Certes ces deux hommes ne se connaissaient pas et ne se
ressemblaient gure, mais les lois psychologiques ont comme les lois
physiques une certaine gnralit. Et les conditions ncessaires sont
les mmes, un mme regard claire des animaux humains diffrents, comme
un mme ciel matinal des lieux de la terre situs bien loin l'un de
l'autre et qui ne se sont jamais vus. Je n'entendis pas la rponse de
l'Ambassadeur, car tout le monde, avec un peu de brouhaha, s'tait
approch de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Vous savez de qui nous parlons, Basin? dit la duchesse  son mari.

--Naturellement je devine, dit le duc.

--Ah! ce n'est pas ce que nous appelons une comdienne de la grande
ligne.

--Jamais, reprit Mme de Guermantes s'adressant  M. d'Argencourt, vous
n'avez imagin quelque chose de plus risible.

--C'tait mme drolatique, interrompit M. de Guermantes dont le bizarre
vocabulaire permettait  la fois aux gens du monde de dire qu'il n'tait
pas un sot et aux gens de lettres de le trouver le pire des imbciles.

--Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais
pu l'aimer. Oh! je sais bien qu'il ne faut jamais discuter ces
choses-l, ajouta-t-elle avec une jolie moue de philosophe et de
sentimentale dsenchante. Je sais que n'importe qui peut aimer
n'importe quoi. Et, ajouta-t-elle--car si elle se moquait encore de la
littrature nouvelle, celle-ci, peut-tre par la vulgarisation des
journaux ou  travers certaines conversations, s'tait un peu infiltre
en elle--c'est mme ce qu'il y a de beau dans l'amour, parce que c'est
justement ce qui le rend mystrieux.

--Mystrieux! Ah! j'avoue que c'est un peu fort pour moi, ma cousine,
dit le comte d'Argencourt.

--Mais si, c'est trs mystrieux, l'amour, reprit la duchesse avec un
doux sourire de femme du monde aimable, mais aussi avec l'intransigeante
conviction d'une wagnrienne qui affirme  un homme du cercle qu'il n'y
a pas que du bruit dans la _Walkyrie_. Du reste, au fond, on ne sait pas
pourquoi une personne en aime une autre; ce n'est peut-tre pas du tout
pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi
tout d'un coup par son interprtation l'ide qu'elle venait d'mettre.
Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d'un air
sceptique et fatigu. Aussi, voyez-vous, c'est plus intelligent; il ne
faut jamais discuter le choix des amants.

Mais aprs avoir pos ce principe, elle y manqua immdiatement en
critiquant le choix de Saint-Loup.

--Voyez-vous, tout de mme, je trouve tonnant qu'on puisse trouver de
la sduction  une personne ridicule.

Bloch entendant que nous parlions de Saint-Loup, et comprenant qu'il
tait  Paris, se mit  en dire un mal si pouvantable que tout le monde
en fut rvolt. Il commenait  avoir des haines, et on sentait que pour
les assouvir il ne reculerait devant rien. Ayant pos en principe qu'il
avait une haute valeur morale, et que l'espce de gens qui frquentait
la Boulie (cercle sportif qui lui semblait lgant) mritait le bagne,
tous les coups qu'il pouvait leur porter lui semblaient mritoires. Il
alla une fois jusqu' parler d'un procs qu'il voulait intenter  un de
ses amis de la Boulie. Au cours de ce procs, il comptait dposer d'une
faon mensongre et dont l'inculp ne pourrait pas cependant prouver la
fausset. De cette faon, Bloch, qui ne mit du reste pas  excution son
projet, pensait le dsesprer et l'affoler davantage. Quel mal y
avait-il  cela, puisque celui qu'il voulait frapper ainsi tait un
homme qui ne pensait qu'au chic, un homme de la Boulie, et que contre de
telles gens toutes les armes sont permises, surtout  un Saint, comme
lui, Bloch?

--Pourtant, voyez Swann, objecta M. d'Argencourt qui, venant enfin de
comprendre le sens des paroles qu'avait prononces sa cousine, tait
frapp de leur justesse et cherchait dans sa mmoire l'exemple de gens
ayant aim des personnes qui  lui ne lui eussent pas plu.

--Ah! Swann ce n'est pas du tout le mme cas, protesta la duchesse.
C'tait trs tonnant tout de mme parce que c'tait une brave idiote,
mais elle n'tait pas ridicule et elle a t jolie.

--Hou, hou, grommela Mme de Villeparisis.

--Ah! vous ne la trouviez pas jolie? si, elle avait des choses
charmantes, de bien jolis yeux, de jolis cheveux, elle s'habillait et
elle s'habille encore merveilleusement. Maintenant, je reconnais qu'elle
est immonde, mais elle a t une ravissante personne. a ne m'a fait
pas moins de chagrin que Charles l'ait pouse, parce que c'tait
tellement inutile.

La duchesse ne croyait pas dire quelque chose de remarquable, mais,
comme M. d'Argencourt se mit  rire, elle rpta la phrase, soit qu'elle
la trouvt drle, ou seulement qu'elle trouvt gentil le rieur qu'elle
se mit  regarder d'un air clin, pour ajouter l'enchantement de la
douceur  celui de l'esprit. Elle continua:

--Oui, n'est-ce pas, ce n'tait pas la peine, mais enfin elle n'tait
pas sans charme et je comprends parfaitement qu'on l'aimt, tandis que
la demoiselle de Robert, je vous assure qu'elle est  mourir de rire. Je
sais bien qu'on m'objectera cette vieille rengaine d'Augier: Qu'importe
le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse! Eh bien, Robert a peut-tre
l'ivresse, mais il n'a vraiment pas fait preuve de got dans le choix du
flacon! D'abord, imaginez-vous qu'elle avait la prtention que je fisse
dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce
pas, et elle m'avait annonc qu'elle resterait couche  plat ventre sur
les marches. D'ailleurs, si vous aviez entendu ce qu'elle disait! je ne
connais qu'une scne, mais je ne crois pas qu'on puisse imaginer quelque
chose de pareil: cela s'appelle les _Sept Princesses_.

--Les _Sept Princesses_, oh! ol, ol, quel snobisme! s'cria M.
d'Argencourt. Ah! mais attendez, je connais toute la pice. C'est d'un
de mes compatriotes. Il l'a envoye au Roi qui n'y a rien compris et m'a
demand de lui expliquer.

--Ce n'est pas par hasard du Sar Peladan? demanda l'historien de la
Fronde avec une intention de finesse et d'actualit, mais si bas que sa
question passa inaperue.

--Ah! vous connaissez les _Sept Princesses_? rpondit la duchesse  M.
d'Argencourt. Tous mes compliments! Moi je n'en connais qu'une, mais
cela m'a t la curiosit de faire la connaissance des six autres. Si
elles sont toutes pareilles  celle que j'ai vue!

Quelle buse! pensais-je, irrit de l'accueil glacial qu'elle m'avait
fait. Je trouvais une sorte d'pre satisfaction  constater sa complte
incomprhension de Maeterlinck. C'est pour une pareille femme que tous
les matins je fais tant de kilomtres, vraiment j'ai de la bont.
Maintenant c'est moi qui ne voudrais pas d'elle. Tels taient les mots
que je me disais; ils taient le contraire de ma pense; c'taient de
purs mots de conversation, comme nous nous en disons dans ces moments
o, trop agits pour rester seuls avec nous-mme, nous prouvons le
besoin,  dfaut d'autre interlocuteur, de causer avec nous, sans
sincrit, comme avec un tranger.

--Je ne peux pas vous donner une ide, continua la duchesse, c'tait 
se tordre de rire. On ne s'en est pas fait faute, trop mme, car la
petite personne n'a pas aim cela, et dans le fond Robert m'en a
toujours voulu. Ce que je ne regrette pas du reste, car si cela avait
bien tourn, la demoiselle serait peut-tre revenue et je me demande
jusqu' quel point cela aurait charm Marie-Aynard.

On appelait ainsi dans la famille la mre de Robert, Mme de Marsantes,
veuve d'Aynard de Saint-Loup, pour la distinguer de sa cousine la
princesse de Guermantes-Bavire, autre Marie, au prnom de qui ses
neveux, cousins et beaux-frres ajoutaient, pour viter la confusion,
soit le prnom de son mari, soit un autre de ses prnoms  elle, ce qui
donnait soit Marie-Gilbert, soit Marie-Hedwige.

--D'abord la veille il y eut une espce de rptition qui tait une bien
belle chose! poursuivit ironiquement Mme de Guermantes. Imaginez qu'elle
disait une phrase, pas mme, un quart de phrase, et puis elle
s'arrtait; elle ne disait plus rien, mais je n'exagre pas, pendant
cinq minutes.

--Ol, ol, ol! s'cria M. d'Argencourt.

--Avec toute la politesse du monde je me suis permis d'insinuer que cela
tonnerait peut-tre un peu. Et elle m'a rpondu textuellement: Il faut
toujours dire une chose comme si on tait en train de la composer
soi-mme. Si vous y rflchissez c'est monumental, cette rponse!

--Mais je croyais qu'elle ne disait pas mal les vers, dit un des deux
jeunes gens.

--Elle ne se doute pas de ce que c'est, rpondit Mme de Guermantes. Du
reste je n'ai pas eu besoin de l'entendre. Il m'a suffi de la voir
arriver avec des lis! J'ai tout de suite compris qu'elle n'avait pas de
talent quand j'ai vu les lis!

Tout le monde rit.

--Ma tante, vous ne m'en avez pas voulu de ma plaisanterie de l'autre
jour au sujet de la reine de Sude? je viens vous demander l'aman.

--Non, je ne t'en veux pas; je te donne mme le droit de goter si tu as
faim.

--Allons, Monsieur Vallenres, faites la jeune fille, dit Mme de
Villeparisis  l'archiviste, selon une plaisanterie consacre.

M. de Guermantes se redressa dans le fauteuil o il s'tait affal, son
chapeau  ct de lui sur le tapis, examina d'un air de satisfaction les
assiettes de petits fours qui lui taient prsentes.

--Mais volontiers, maintenant que je commence  tre familiaris avec
cette noble assistance, j'accepterai un baba, ils semblent excellents.

--Monsieur remplit  merveille son rle de jeune fille, dit M.
d'Argencourt qui, par esprit d'imitation, reprit la plaisanterie de Mme
de Villeparisis.

L'archiviste prsenta l'assiette de petits fours  l'historien de la
Fronde.

--Vous vous acquittez  merveille de vos fonctions, dit celui-ci par
timidit et pour tcher de conqurir la sympathie gnrale.

Aussi jeta-t-il  la drobe un regard de connivence sur ceux qui
avaient dj fait comme lui.

--Dites-moi, ma bonne tante, demanda M. de Guermantes  Mme de
Villeparisis, qu'est-ce que ce monsieur assez bien de sa personne qui
sortait comme j'entrais? Je dois le connatre parce qu'il m'a fait un
grand salut, mais je ne l'ai pas remis; vous savez, je suis brouill
avec les noms, ce qui est bien dsagrable, dit-il d'un air de
satisfaction.

--M. Legrandin.

--Ah! mais Oriane a une cousine dont la mre, sauf erreur, est ne
Grandin. Je sais trs bien, ce sont des Grandin de l'previer.

--Non, rpondit Mme de Villeparisis, cela n'a aucun rapport. Ceux-ci
Grandin tout simplement, Grandin de rien du tout. Mais ils ne demandent
qu' l'tre de tout ce que tu voudras. La soeur de celui-ci s'appelle
Mme de Cambremer.

--Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler,
s'cria la duchesse avec indignation, c'est le frre de cette norme
herbivore que vous avez eu l'trange ide d'envoyer venir me voir
l'autre jour. Elle est reste une heure, j'ai pens que je deviendrais
folle. Mais j'ai commenc par croire que c'tait elle qui l'tait en
voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui
avait l'air d'une vache.

--coutez, Oriane, elle m'avait demand votre jour; je ne pouvais
pourtant pas lui faire une grossiret, et puis, voyons, vous exagrez,
elle n'a pas l'air d'une vache, ajouta-t-il d'un air plaintif, mais non
sans jeter  la drobe un regard souriant sur l'assistance.

Il savait que la verve de sa femme avait besoin d'tre stimule par la
contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par
exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c'est ainsi
que Mme de Guermantes, enchrissant sur une premire image, tait
souvent arrive  produire ses plus jolis mots). Et le duc se prsentait
navement pour l'aider, sans en avoir l'air,  russir son tour, comme,
dans un wagon, le compre inavou d'un joueur de bonneteau.

--Je reconnais qu'elle n'a pas l'air d'une vache, car elle a l'air de
plusieurs, s'cria Mme de Guermantes. Je vous jure que j'tais bien
embarrasse voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon
salon et qui me demandait comment j'allais. D'un ct j'avais envie de
lui rpondre: Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas
tre en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches, et
d'autre part, ayant cherch dans ma mmoire, j'ai fini par croire que
votre Cambremer tait l'infante Dorothe qui avait dit qu'elle viendrait
une fois et qui est assez _bovine_ aussi, de sorte que j'ai failli dire
Votre Altesse royale et parler  la troisime personne  un troupeau de
vaches. Elle a aussi le genre de gsier de la reine de Sude. Du reste
cette attaque de vive force avait t prpare par un tir  distance,
selon toutes les rgles de l'art. Depuis je ne sais combien de temps
j'tais bombarde de ses cartes, j'en trouvais partout, sur tous les
meubles, comme des prospectus. J'ignorais le but de cette rclame. On ne
voyait chez moi que Marquis et Marquise de Cambremer avec une adresse
que je ne me rappelle pas et dont je suis d'ailleurs rsolue  ne jamais
me servir.

--Mais c'est trs flatteur de ressembler  une reine, dit l'historien de
la Fronde.

--Oh! mon Dieu, monsieur, les rois et les reines,  notre poque ce
n'est pas grand'chose! dit M. de Guermantes parce qu'il avait la
prtention d'tre un esprit et moderne, et aussi pour n'avoir pas l'air
de faire cas des relations royales, auxquelles il tenait beaucoup.

Bloch et M. de Norpois, qui s'taient levs, se trouvrent plus prs de
nous.

--Monsieur, dit Mme de Villeparisis, lui avez-vous parl de l'affaire
Dreyfus?

M. de Norpois leva les yeux au ciel, mais en souriant, comme pour
attester l'normit des caprices auxquels sa Dulcine lui imposait le
devoir d'obir. Nanmoins il parla  Bloch, avec beaucoup d'affabilit,
des annes affreuses, peut-tre mortelles, que traversait la France.
Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois ( qui Bloch
cependant avait dit croire  l'innocence de Dreyfus) tait ardemment
antidreyfusard, l'amabilit de l'Ambassadeur, l'air qu'il avait de
donner raison  son interlocuteur, de ne pas douter qu'ils fussent du
mme avis, de se liguer en complicit avec lui pour accabler le
gouvernement, flattaient la vanit de Bloch et excitaient sa curiosit.
Quels taient les points importants que M. de Norpois ne spcifiait
point, mais sur lesquels il semblait implicitement admettre que Bloch et
lui taient d'accord, quelle opinion avait-il donc de l'affaire, qui pt
les runir? Bloch tait d'autant plus tonn de l'accord mystrieux qui
semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait
pas que sur la politique, Mme de Villeparisis ayant assez longuement
parl  M. de Norpois des travaux littraires de Bloch.

--Vous n'tes pas de votre temps, dit  celui-ci l'ancien ambassadeur,
et je vous en flicite, vous n'tes pas de ce temps o les tudes
dsintresses n'existent plus, o on ne vend plus au public que des
obscnits ou des inepties. Des efforts tels que les vtres devraient
tre encourags si nous avions un gouvernement.

Bloch tait flatt de surnager seul dans le naufrage universel. Mais l
encore il aurait voulu des prcisions, savoir de quelles inepties
voulait parler M. de Norpois. Bloch avait le sentiment de travailler
dans la mme voie que beaucoup, il ne s'tait pas cru si exceptionnel.
Il revint  l'affaire Dreyfus, mais ne put arriver  dmler l'opinion
de M. de Norpois. Il tcha de le faire parler des officiers dont le nom
revenait souvent dans les journaux  ce moment-l; ils excitaient plus
la curiosit que les hommes politiques mls  la mme affaire, parce
qu'ils n'taient pas dj connus comme ceux-ci et, dans un costume
spcial, du fond d'une vie diffrente et d'un silence religieusement
gard, venaient seulement de surgir et de parler, comme Lohengrin
descendant d'une nacelle conduite par un cygne. Bloch avait pu, grce 
un avocat nationaliste qu'il connaissait, entrer  plusieurs audiences
du procs Zola. Il arrivait l le matin, pour n'en sortir que le soir,
avec une provision de sandwiches et une bouteille de caf, comme au
concours gnral ou aux compositions de baccalaurat, et ce changement
d'habitudes rveillant l'rthisme nerveux que le caf et les motions
du procs portaient  son comble, il sortait de l tellement amoureux de
tout ce qui s'y tait pass que, le soir, rentr chez lui, il voulait se
replonger dans le beau songe et courait retrouver dans un restaurant
frquent par les deux partis des camarades avec qui il reparlait sans
fin de ce qui s'tait pass dans la journe et rparait par un souper
command sur un ton imprieux qui lui donnait l'illusion du pouvoir le
jene et les fatigues d'une journe commence si tt et o on n'avait
pas djeun. L'homme, jouant perptuellement entre les deux plans de
l'exprience et de l'imagination, voudrait approfondir la vie idale des
gens qu'il connat et connatre les tres dont il a eu  imaginer la
vie. Aux questions de Bloch, M. de Norpois rpondit:

--Il y a deux officiers mls  l'affaire en cours et dont j'ai entendu
parler autrefois par un homme dont le jugement m'inspirait grande
confiance et qui faisait d'eux le plus grand cas (M. de Miribel), c'est
le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart.

--Mais, s'cria Bloch, la divine Athna, fille de Zeus, a mis dans
l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre.
Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart
avait une grande situation dans l'arme, mais sa Moire l'a conduit du
ct qui n'tait pas le sien. L'pe des nationalistes tranchera son
corps dlicat et il servira de pture aux animaux carnassiers et aux
oiseaux qui se nourrissent de la graisse de morts.

M. de Norpois ne rpondit pas.

--De quoi palabrent-ils l-bas dans un coin, demanda M. de Guermantes 
Mme de Villeparisis en montrant M. de Norpois et Bloch.

--De l'affaire Dreyfus.

--Ah! diable! A propos, saviez-vous qui est partisan enrag de Dreyfus?
Je vous le donne en mille. Mon neveu Robert! Je vous dirai mme qu'au
Jockey, quand on a appris ces prouesses, cela a t une leve de
boucliers, un vritable toll. Comme on le prsente dans huit jours....

--videmment, interrompit la duchesse, s'ils sont tous comme Gilbert qui
a toujours soutenu qu'il fallait renvoyer tous les Juifs  Jrusalem....

--Ah! alors, le prince de Guermantes est tout  fait dans mes ides,
interrompit M. d'Argencourt.

Le duc se parait de sa femme mais ne l'aimait pas. Trs suffisant, il
dtestait d'tre interrompu, puis il avait dans son mnage l'habitude
d'tre brutal avec elle. Frmissant d'une double colre de mauvais mari
 qui on parle et de beau parleur qu'on n'coute pas, il s'arrta net et
lana sur la duchesse un regard qui embarrassa tout le monde.

--Qu'est-ce qu'il vous prend de nous parler de Gilbert et de Jrusalem?
dit-il enfin. Il ne s'agit pas de cela. Mais, ajouta-t-il d'un ton
radouci, vous m'avouerez que si un des ntres tait refus au Jockey, et
surtout Robert dont le pre y a t pendant dix ans prsident, ce serait
un comble. Que voulez-vous, ma chre, a les a fait tiquer, ces gens,
ils ont ouvert de gros yeux. Je ne peux pas leur donner tort;
personnellement vous savez que je n'ai aucun prjug de races, je trouve
que ce n'est pas de notre poque et j'ai la prtention de marcher avec
mon temps, mais enfin, que diable! quand on s'appelle le marquis de
Saint-Loup, on n'est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise!

M. de Guermantes pronona ces mots: quand on s'appelle le marquis de
Saint-Loup avec emphase. Il savait pourtant bien que c'tait une plus
grande chose de s'appeler le duc de Guermantes. Mais si son
amour-propre avait des tendances  s'exagrer plutt la supriorit du
titre de duc de Guermantes, ce n'tait peut-tre pas tant les rgles du
bon got que les lois de l'imagination qui le poussaient  le diminuer.
Chacun voit en plus beau ce qu'il voit  distance, ce qu'il voit chez
les autres. Car les lois gnrales qui rglent la perspective dans
l'imagination s'appliquent aussi bien aux ducs qu'aux autres hommes. Non
seulement les lois de l'imagination, mais celles du langage. Or, l'une
ou l'autre de deux lois du langage pouvaient s'appliquer ici, l'une veut
qu'on s'exprime comme les gens de sa classe mentale et non de sa caste
d'origine. Par l M. de Guermantes pouvait tre dans ses expressions,
mme quand il voulait parler de la noblesse, tributaire de trs petits
bourgeois qui auraient dit: Quand on s'appelle le duc de Guermantes,
tandis qu'un homme lettr, un Swann, un Legrandin, ne l'eussent pas dit.
Un duc peut crire des romans d'picier, mme sur les moeurs du grand
monde, les parchemins n'tant l de nul secours, et l'pithte
d'aristocratique tre mrite par les crits d'un plbien. Quel tait
dans ce cas le bourgeois  qui M. de Guermantes avait entendu dire:
Quand on s'appelle, il n'en savait sans doute rien. Mais une autre loi
du langage est que de temps en temps, comme font leur apparition et
s'loignent certaines maladies dont on n'entend plus parler ensuite, il
nat on ne sait trop comment, soit spontanment, soit par un hasard
comparable  celui qui fit germer en France une mauvaise herbe
d'Amrique dont la graine prise aprs la peluche d'une couverture de
voyage tait tombe sur un talus de chemin de fer, des modes
d'expressions qu'on entend dans la mme dcade dites par des gens qui ne
se sont pas concerts pour cela. Or, de mme qu'une certaine anne
j'entendis Bloch dire en parlant de lui-mme: Comme les gens les plus
charmants, les plus brillants, les mieux poss, les plus difficiles, se
sont aperus qu'il n'y avait qu'un seul tre qu'ils trouvaient
intelligent, agrable, dont ils ne pouvaient se passer, c'tait Bloch
et la mme phrase dans la bouche de bien d'autres jeunes gens qui ne la
connaissaient pas et qui remplaaient seulement Bloch par leur propre
nom, de mme je devais entendre souvent le quand on s'appelle.

--Que voulez-vous, continua le duc, avec l'esprit qui rgne l, c'est
assez comprhensible.

--C'est surtout comique, rpondit la duchesse, tant donn les ides de
sa mre qui nous rase avec la Patrie franaise du matin au soir.

--Oui, mais il n'y a pas que sa mre, il ne faut pas nous raconter de
craques. Il y a une donzelle, une cascadeuse de la pire espce, qui a
plus d'influence sur lui et qui est prcisment compatriote du sieur
Dreyfus. Elle a pass  Robert son tat d'esprit.

--Vous ne saviez peut-tre pas, monsieur le duc, qu'il y a un mot
nouveau pour exprimer un tel genre d'esprit, dit l'archiviste qui tait
secrtaire des comits antirevisionnistes. On dit mentalit. Cela
signifie exactement la mme chose, mais au moins personne ne sait ce
qu'on veut dire. C'est le fin du fin et, comme on dit, le dernier cri.

Cependant, ayant entendu le nom de Bloch, il le voyait poser des
questions  M. de Norpois avec une inquitude qui en veilla une
diffrente mais aussi forte chez la marquise. Tremblant devant
l'archiviste et faisant l'antidreyfusarde avec lui, elle craignait ses
reproches s'il se rendait compte qu'elle avait reu un Juif plus ou
moins affili au syndicat.

--Ah! mentalit, j'en prends note, je le resservirai, dit le duc. (Ce
n'tait pas une figure, le duc avait un petit carnet rempli de
citations et qu'il relisait avant les grands dners.) Mentalit me
plat. Il y a comme cela des mots nouveaux qu'on lance, mais ils ne
durent pas. Dernirement, j'ai lu comme cela qu'un crivain tait
talentueux. Comprenne qui pourra. Puis je ne l'ai plus jamais revu.

--Mais mentalit est plus employ que talentueux, dit l'historien de la
Fronde pour se mler  la conversation. Je suis membre d'une commission
au ministre de l'Instruction publique o je l'ai entendu employer
plusieurs fois, et aussi  mon cercle, le cercle Volney, et mme  dner
chez M. mile Ollivier.

--Moi qui n'ai pas l'honneur, de faire partie du ministre de
l'Instruction publique, rpondit le duc avec une feinte humilit, mais
avec une vanit si profonde que sa bouche ne pouvait s'empcher de
sourire et ses yeux de jeter  l'assistance des regards ptillants de
joie sous l'ironie desquels rougit le pauvre historien, moi qui n'ai pas
l'honneur de faire partie du ministre de l'Instruction publique,
reprit-il, s'coutant parler, ni du cercle Volney (je ne suis que de
l'Union et du Jockey) ... vous n'tes pas du Jockey, monsieur?
demanda-t-il  l'historien qui, rougissant encore davantage, flairant
une insolence et ne la comprenant pas, se mit  trembler de tous ses
membres, moi qui ne dne mme pas chez M. mile Ollivier, j'avoue que je
ne connaissais pas mentalit. Je suis sr que vous tes dans mon cas,
Argencourt.

--Vous savez pourquoi on ne peut pas montrer les preuves de la trahison
de Dreyfus. Il parat que c'est parce qu'il est l'amant de la femme du
ministre de la Guerre, cela se dit sous le manteau.

--Ah! je croyais de la femme du prsident du Conseil, dit M.
d'Argencourt.

--Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec
cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue
mondain, tenait toujours  montrer qu'elle ne se laissait mener par
personne. Elle ne peut pas avoir de consquence pour moi au point de vue
des Juifs pour la bonne raison que je n'en ai pas dans mes relations et
compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d'autre
part, je trouve insupportable que, sous prtexte qu'elles sont bien
pensantes, qu'elles n'achtent rien aux marchands juifs ou qu'elles ont
Mort aux Juifs crit sur leur ombrelle, une quantit de dames Durand
ou Dubois, que nous n'aurions jamais connues, nous soient imposes par
Marie-Aynard ou par Victurnienne. Je suis alle chez Marie-Aynard
avant-hier. C'tait charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes
les personnes qu'on a pass sa vie  viter, sous prtexte qu'elles sont
contre Dreyfus, et d'autres dont on n'a pas ide qui c'est.

--Non, c'est la femme du ministre de la Guerre. C'est du moins un bruit
qui court les ruelles, reprit le duc qui employait ainsi dans la
conversation certaines expressions qu'il croyait ancien rgime. Enfin en
tout cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon
cousin Gilbert. Je ne suis pas un fodal comme lui, je me promnerais
avec un ngre s'il tait de mes amis, et je me soucierais de l'opinion
du tiers et du quart comme de l'an quarante, mais enfin tout de mme
vous m'avouerez que, quand on s'appelle Saint-Loup, on ne s'amuse pas 
prendre le contrepied des ides de tout le monde qui a plus d'esprit que
Voltaire et mme que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas  ce que
j'appellerai ces acrobaties de sensibilit, huit jours avant de se
prsenter au Cercle! Elle est un peu roide! Non, c'est probablement sa
petite grue qui lui aura mont le bourrichon. Elle lui aura persuad
qu'il se classerait parmi les intellectuels. Les intellectuels, c'est
le tarte  la crme de ces messieurs. Du reste cela a fait faire un
assez joli jeu de mots, mais trs mchant.

Et le duc cita tout bas pour la duchesse et M. d'Argencourt: Mater
Semita qui en effet se disait dj au Jockey, car de toutes les graines
voyageuses, celle  qui sont attaches les ailes les plus solides qui
lui permettent d'tre dissmine  une plus grande distance de son lieu
d'closion, c'est encore une plaisanterie.

--Nous pourrions demander des explications  monsieur, qui a l'air
_d'une_ rudit, dit-il en montrant l'historien. Mais il est prfrable
de n'en pas parler, d'autant plus que le fait est parfaitement faux. Je
ne suis pas si ambitieux que ma cousine Mirepoix qui prtend qu'elle
peut suivre la filiation de sa maison avant Jsus-Christ jusqu' la
tribu de Lvi, et je me fais fort de dmontrer qu'il n'y a jamais eu une
goutte de sang juif dans notre famille. Mais enfin il ne faut tout de
mme pas nous la faire  l'oseille, il est bien certain que les
charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit
dans Landerneau. D'autant plus que Fezensac est malade, ce sera Duras
qui mnera tout, et vous savez s'il aime  faire des embarras, dit le
duc qui n'tait jamais arriv  connatre le sens prcis de certains
mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de
l'esbroufe, mais des complications.

Bloch cherchait  pousser M. de Norpois sur le colonel Picquart.

--Il est hors de conteste, rpondit M. de Norpois, que sa dposition
tait ncessaire. Je sais qu'en soutenant cette opinion j'ai fait
pousser  plus d'un de mes collgues des cris d'orfraie, mais,  mon
sens, le gouvernement avait le devoir de laisser parler le colonel. On
ne sort pas d'une pareille impasse par une simple pirouette, ou alors on
risque de tomber dans un bourbier. Pour l'officier lui-mme, cette
dposition produisit  la premire audience une impression des plus
favorables. Quand on l'a vu, bien pris dans le joli uniforme des
chasseurs, venir sur un ton parfaitement simple et franc raconter ce
qu'il avait vu, ce qu'il avait cru, dire: Sur mon honneur de soldat (et
ici la voix de M. de Norpois vibra d'un lger trmolo patriotique) telle
est ma conviction, il n'y a pas  nier que l'impression a t profonde.

Voil, il est dreyfusard, il n'y a plus l'ombre d'un doute, pensa
Bloch.

--Mais ce qui lui a alin entirement les sympathies qu'il avait pu
rallier d'abord, cela a t sa confrontation avec l'archiviste Gribelin,
quand on entendit ce vieux serviteur, cet homme qui n'a qu'une parole
(et M. de Norpois accentua avec l'nergie des convictions sincres les
mots qui suivirent), quand on l'entendit, quand on le vit regarder dans
les yeux son suprieur, ne pas craindre de lui tenir la drage haute et
lui dire d'un ton qui n'admettait pas de rplique: Voyons, mon colonel,
vous savez bien que je n'ai jamais menti, vous savez bien qu'en ce
moment, comme toujours, je dis la vrit, le vent tourna, M. Picquart
eut beau remuer ciel et terre dans les audiences suivantes, il fit bel
et bien fiasco.

Non, dcidment il est antidreyfusard, c'est couru, se dit Bloch. Mais
s'il croit Picquart un tratre qui ment, comment peut-il tenir compte de
ses rvlations et les voquer comme s'il y trouvait du charme et les
croyait sincres? Et si au contraire il voit en lui un juste qui dlivre
sa conscience, comment peut-il le supposer mentant dans sa confrontation
avec Gribelin?

--En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il
ne le prouve gure. Quelles lettres idiotes, emphatiques, il crit de
son le! Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un
autre chic dans la faon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela
ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour
eux qu'ils ne puissent pas changer d'innocent.

Tout le monde clata de rire. Vous avez entendu le mot d'Oriane?
demanda vivement le duc de Guermantes  Mme de Villeparisis.--Oui, je le
trouve trs drle. Cela ne suffisait pas au duc: Eh bien, moi, je ne
le trouve pas drle; ou plutt cela m'est tout  fait gal qu'il soit
drle ou non. Je ne fais aucun cas de l'esprit. M. d'Argencourt
protestait. Il ne pense pas un mot de ce qu'il dit, murmura la
duchesse. C'est sans doute parce que j'ai fait partie des Chambres o
j'ai entendu des discours brillants qui ne signifiaient rien. J'ai
appris  y apprcier surtout la logique. C'est sans doute  cela que je
dois de n'avoir pas t rlu. Les choses drles me sont
indiffrentes.--Basin, ne faites pas le Joseph Prudhomme, mon petit,
vous savez bien que personne n'aime plus l'esprit que vous.--Laissez-moi
finir. C'est justement parce que je suis insensible  un certain genre
de facties, que je prise souvent l'esprit de ma femme. Car il part
gnralement d'une observation juste. Elle raisonne comme un homme, elle
formule comme un crivain.

Peut-tre la raison pour laquelle M. de Norpois parlait ainsi  Bloch
comme s'ils eussent t d'accord venait-elle de ce qu'il tait tellement
antidreyfusard que, trouvant que le gouvernement ne l'tait pas assez,
il en tait l'ennemi tout autant qu'taient les dreyfusards. Peut-tre
parce que l'objet auquel il s'attachait en politique tait quelque chose
de plus profond, situ dans un autre plan, et d'o le dreyfusisme
apparaissait comme une modalit sans importance et qui ne mrite pas de
retenir un patriote soucieux des grandes questions extrieures.
Peut-tre, plutt, parce que les maximes de sa sagesse politique ne
s'appliquant qu' des questions de forme, de procd, d'opportunit,
elles taient aussi impuissantes  rsoudre les questions de fond qu'en
philosophie la pure logique l'est  trancher les questions d'existence,
ou que cette sagesse mme lui ft trouver dangereux de traiter de ces
sujets et que, par prudence, il ne voult parler que de circonstances
secondaires. Mais o Bloch se trompait, c'est quand il croyait que M. de
Norpois, mme moins prudent de caractre et d'esprit moins exclusivement
formel, et pu, s'il l'avait voulu, lui dire la vrit sur le rle
d'Henry, de Picquart, de du Paty de Clam, sur tous les points de
l'affaire. La vrit, en effet, sur toutes ces choses, Bloch ne pouvait
douter que M. de Norpois la connt. Comment l'aurait-il ignore
puisqu'il connaissait les ministres? Certes, Bloch pensait que la vrit
politique peut tre approximativement reconstitue par les cerveaux les
plus lucides, mais il s'imaginait, tout comme le gros du public, qu'elle
habite toujours, indiscutable et matrielle, le dossier secret du
prsident de la Rpublique et du prsident du Conseil, lesquels en
donnent connaissance aux ministres. Or, mme quand la vrit politique
comporte des documents, il est rare que ceux-ci aient plus que la valeur
d'un clich radioscopique o le vulgaire croit, que la maladie du
patient s'inscrit en toutes lettres, tandis qu'en fait, ce clich
fournit un simple lment d'apprciation qui se joindra  beaucoup
d'autres sur lesquels s'appliquera le raisonnement du mdecin et d'o il
tirera son diagnostic. Aussi la vrit politique, quand on se rapproche
des hommes renseigns et qu'on croit l'atteindre, se drobe. Mme plus
tard, et pour en rester  l'affaire Dreyfus, quand se produisit un fait
aussi clatant que l'aveu d'Henry, suivi de son suicide, ce fait fut
aussitt interprt de faon oppose par des ministres dreyfusards et
par Cavaignac et Cuignet qui avaient eux-mmes fait la dcouverte du
faux et conduit l'interrogatoire; bien plus, parmi les ministres
dreyfusards eux-mmes, et de mme nuance, jugeant non seulement sur les
mmes pices mais dans le mme esprit, le rle d'Henry fut expliqu de
faon entirement oppose, les uns voyant en lui un complice
d'Esterhazy, les autres assignant au contraire ce rle  du Paty de
Clam, se ralliant ainsi  une thse de leur adversaire Cuignet et tant
en complte opposition avec leur partisan Reinach. Tout ce que Bloch put
tirer de M. de Norpois c'est que, s'il tait vrai que le chef
d'tat-major, M. de Boisdeffre, et fait faire une communication secrte
 M. Rochefort, il y avait videmment l quelque chose de singulirement
regrettable.

--Tenez pour assur que le ministre de la Guerre a d, _in petto_ du
moins, vouer son chef d'tat-major aux dieux infernaux. Un dsaveu
officiel n'et pas t  mon sens une superftation. Mais le ministre de
la Guerre s'exprime fort crment l-dessus _inter pocula_. Il y a du
reste certains sujets sur lesquels il est fort imprudent de crer une
agitation dont on ne peut ensuite rester matre.

--Mais ces pices sont manifestement fausses, dit Bloch.

M. de Norpois ne rpondit pas, mais dclara qu'il n'approuvait pas les
manifestations du Prince Henri d'Orlans:

--D'ailleurs elles ne peuvent que troubler la srnit du prtoire et
encourager des agitations qui dans un sens comme dans l'autre seraient 
dplorer. Certes il faut mettre le hol aux menes antimilitaristes,
mais nous n'avons non plus que faire d'un grabuge encourag par ceux des
lments de droite qui, au lieu de servir l'ide patriotique, songent 
s'en servir. La France, Dieu merci, n'est pas une rpublique
sud-amricaine et le besoin ne se fait pas sentir d'un gnral de
pronunciamento.

Bloch ne put arriver  le faire parler de la question de la culpabilit
de Dreyfus ni donner un pronostic sur le jugement qui interviendrait
dans l'affaire civile actuellement en cours. En revanche M. de Norpois
parut prendre plaisir  donner des dtails sur les suites de ce
jugement.

--Si c'est une condamnation, dit-il, elle sera probablement casse, car
il est rare que, dans un procs o les dpositions de tmoins sont aussi
nombreuses, il n'y ait pas de vices de forme que les avocats puissent
invoquer. Pour en finir sur l'algarade du prince Henri d'Orlans, je
doute fort qu'elle ait t du got de son pre.

--Vous croyez que Chartres est pour Dreyfus? demanda la duchesse en
souriant, les yeux ronds, les joues roses, le nez dans son assiette de
petits fours, l'air scandalis.

--Nullement, je voulais seulement dire qu'il y a dans toute la famille,
de ce ct-l, un sens politique dont on a pu voir, chez l'admirable
princesse Clmentine, le _nec plus ultra_, et que son fils le prince
Ferdinand a gard comme un prcieux hritage. Ce n'est pas le prince de
Bulgarie qui et serr le commandant Esterhazy dans ses bras.

--Il aurait prfr un simple soldat, murmura Mme de Guermantes, qui
dnait souvent avec le Bulgare chez le prince de Joinville et qui lui
avait rpondu une fois, comme il lui demandait si elle n'tait pas
jalouse: Si, Monseigneur, de vos bracelets.

--Vous n'allez pas ce soir au bal de Mme de Sagan? dit M. de Norpois 
Mme de Villeparisis pour couper court  l'entretien avec Bloch.

Celui-ci ne dplaisait pas  l'Ambassadeur qui nous dit plus tard, non
sans navet et sans doute  cause des quelques traces qui subsistaient
dans le langage de Bloch de la mode no-homrique qu'il avait pourtant
abandonne: Il est assez amusant, avec sa manire de parler un peu
vieux jeu, un peu solennelle. Pour un peu il dirait: les Doctes Soeurs
comme Lamartine ou Jean-Baptiste Rousseau. C'est devenu assez rare dans
la jeunesse actuelle et cela l'tait mme dans celle qui l'avait
prcde. Nous-mmes nous tions un peu romantiques. Mais si singulier
que lui part l'interlocuteur, M. de Norpois trouvait que l'entretien
n'avait que trop dur.

--Non, monsieur, je ne vais plus au bal, rpondit-elle avec un joli
sourire de vieille femme. Vous y allez, vous autres? C'est de votre ge,
ajouta-t-elle en englobant dans un mme regard M. de Chtellerault, son
ami, et Bloch. Moi aussi j'ai t invite, dit-elle en affectant par
plaisanterie d'en tirer vanit. On est mme venu m'inviter. (On: c'tait
la princesse de Sagan.)

--Je n'ai pas de carte d'invitation, dit Bloch, pensant que Mme de
Villeparisis allait lui en offrir une, et que Mme de Sagan serait
heureuse de recevoir l'ami d'une femme qu'elle tait venue inviter en
personne.

La marquise ne rpondit rien, et Bloch n'insista pas, car il avait une
affaire plus srieuse  traiter avec elle et pour laquelle il venait de
lui demander un rendez-vous pour le surlendemain. Ayant entendu les deux
jeunes gens dire qu'ils avaient donn leur dmission du cercle de la rue
Royale o on entrait comme dans un moulin, il voulait demander  Mme de
Villeparisis de l'y faire recevoir.

--Est-ce que ce n'est pas assez faux chic, assez snob  ct, ces
Sagan? dit-il d'un air sarcastique.

--Mais pas du tout, c'est ce que nous faisons de mieux dans le genre,
rpondit M. d'Argencourt qui avait adopt toutes les plaisanteries
parisiennes.

--Alors, dit Bloch  demi ironiquement, c'est ce qu'on appelle une des
_solennits_, des grandes _assises mondaines_ de la saison!

Mme de Villeparisis dit gaiement  Mme de Guermantes:

--Voyons, est-ce une grande solennit mondaine, le bal de Mme de Sagan?

--Ce n'est pas  moi qu'il faut demander cela, lui rpondit ironiquement
la duchesse, je ne suis pas encore arrive  savoir ce que c'tait
qu'une solennit mondaine. Du reste, les choses mondaines ne sont pas
mon fort.

--Ah! je croyais le contraire, dit Bloch qui se figurait que Mme de
Guermantes avait parl sincrement.

Il continua, au grand dsespoir de M. de Norpois,  lui poser nombre de
questions sur les officiers dont le nom revenait le plus souvent 
propos de l'affaire Dreyfus; celui-ci dclara qu' vue de nez le
colonel du Paty de Clam lui faisait l'effet d'un cerveau un peu fumeux
et qui n'avait peut-tre pas t trs heureusement choisi pour conduire
cette chose dlicate, qui exige tant de sang-froid et de discernement,
une instruction.

--Je sais que le parti socialiste rclame sa tte  cor et  cri, ainsi
que l'largissement immdiat du prisonnier de l'le du Diable. Mais je
pense que nous n'en sommes pas encore rduits  passer ainsi sous les
fourches caudines de MM. Grault-Richard et consorts. Cette affaire-l,
jusqu'ici, c'est la bouteille  l'encre. Je ne dis pas que d'un ct
comme de l'autre il n'y ait  cacher d'assez vilaines turpitudes. Que
mme certains protecteurs plus ou moins dsintresss de votre client
puissent avoir de bonnes intentions, je ne prtends pas le contraire,
mais vous savez que l'enfer en est pav, ajouta-t-il avec un regard fin.
Il est essentiel que le gouvernement donne l'impression qu'il n'est pas
aux mains des factions de gauche et qu'il n'a pas  se rendre pieds et
poings lis aux sommations de je ne sais quelle arme prtorienne qui,
croyez-moi, n'est pas l'arme. Il va de soi que si un fait nouveau se
produisait, une procdure de rvision serait entame. La consquence
saute aux yeux. Rclamer cela, c'est enfoncer une porte ouverte. Ce
jour-l le gouvernement saura parler haut et clair ou il laisserait
tomber en quenouille ce qui est sa prrogative essentielle. Les
coqs--l'ne ne suffiront plus. Il faudra donner des juges  Dreyfus. Et
ce sera chose facile car, quoique l'on ait pris l'habitude dans notre
douce France, o l'on aime  se calomnier soi-mme, de croire ou de
laisser croire que pour faire entendre les mots de vrit et de justice
il est indispensable de traverser la Manche, ce qui n'est bien souvent
qu'un moyen dtourn de rejoindre la Spre, il n'y  pas de juges qu'
Berlin. Mais une fois l'action gouvernementale mise en mouvement, le
gouvernement saurez-vous l'couter? Quand il vous conviera  remplir
votre devoir civique, saurez-vous l'couter, vous rangerez-vous autour
de lui?  son patriotique appel saurez-vous ne pas rester sourds et
rpondre: Prsent!?

M. de Norpois posait ces questions  Bloch avec une vhmence qui, tout
en intimidant mon camarade, le flattait aussi; car l'Ambassadeur avait
l'air de s'adresser en lui  tout un parti, d'interroger Bloch comme
s'il avait reu les confidences de ce parti et pouvait assumer la
responsabilit des dcisions qui seraient prises. Si vous ne dsarmiez
pas, continua M. de Norpois sans attendre la rponse collective de
Bloch, si, avant mme que ft sche l'encre du dcret qui instituerait
la procdure de rvision, obissant  je ne sais quel insidieux mot
d'ordre vous ne dsarmiez pas, mais vous confiniez dans une opposition
strile qui semble pour certains _l'ultima ratio_ de la politique, si
vous vous retiriez sous votre tente et brliez vos vaisseaux, ce serait
 votre grand dam. tes-vous prisonniers des fauteurs de dsordre? Leur
avez-vous donn des gages? Bloch tait embarrass pour rpondre. M. de
Norpois ne lui en laissa pas le temps. Si la ngative est vraie, comme
je veux le croire, et si vous avez un peu de ce qui me semble
malheureusement manquer  certains de vos chefs et de vos amis, quelque
esprit politique, le jour mme o la Chambre criminelle sera saisie, si
vous ne vous laissez pas embrigader par les pcheurs en eau trouble,
vous aurez ville gagne. Je ne rponds pas que tout l'tat-major puisse
tirer son pingle du jeu, mais c'est dj bien beau si une partie tout
au moins peut sauver la face sans mettre le feu aux poudres et amener du
grabuge. Il va de soi d'ailleurs que c'est au gouvernement qu'il
appartient de dire le droit et de clore la liste trop longue des crimes
impunis, non, certes, en obissant aux excitations socialistes ni de je
ne sais quelle soldatesque, ajouta-t-il, en regardant Bloch dans les
yeux et peut-tre avec l'instinct qu'ont tous les conservateurs de se
mnager des appuis dans le camp adverse. L'action gouvernementale doit
s'exercer sans souci des surenchres, d'o qu'elles viennent. Le
gouvernement n'est, Dieu merci, aux ordres ni du colonel Driant, ni, 
l'autre ple, de M. Clemenceau. Il faut mater les agitateurs de
profession et les empcher de relever la tte. La France dans son
immense majorit dsire le travail, dans l'ordre! L-dessus ma religion
est faite. Mais il ne faut pas craindre d'clairer l'opinion; et si
quelques moutons, de ceux qu'a si bien connus notre Rabelais, se
jetaient  l'eau tte baisse, il conviendrait de leur montrer que cette
eau est trouble, qu'elle a t trouble  dessein par une engeance qui
n'est pas de chez nous, pour en dissimuler les dessous dangereux. Et il
ne doit pas se donner l'air de sortir de sa passivit  son corps
dfendant quand il exercera le droit qui est essentiellement le sien,
j'entends de mettre en mouvement Dame Justice. Le gouvernement acceptera
toutes vos suggestions. S'il est avr qu'il y ait eu erreur judiciaire,
il sera assur d'une majorit crasante qui lui permettrait de se donner
du champ.

--Vous, monsieur, dit Bloch, en se tournant vers M. d'Argencourt  qui
on l'avait nomm en mme temps que les autres personnes, vous tes
certainement dreyfusard:  l'tranger tout le monde l'est.

--C'est une affaire qui ne regarde que les Franais entre eux, n'est-ce
pas? rpondit M. d'Argencourt avec cette insolence particulire qui
consiste  prter  l'interlocuteur une opinion qu'on sait manifestement
qu'il ne partage pas, puisqu'il vient d'en mettre une oppose.

Bloch rougit; M. d'Argencourt sourit, en regardant autour de lui, et si
ce sourire, pendant qu'il l'adressa aux autres visiteurs, fut
malveillant pour Bloch, il se tempra de cordialit en l'arrtant
finalement sur mon ami afin d'ter  celui-ci le prtexte de se fcher
des mots qu'il venait d'entendre et qui n'en restaient pas moins cruels.
Mme de Guermantes dit  l'oreille de M. d'Argencourt quelque chose que
je n'entendis pas mais qui devait avoir trait  la religion de Bloch,
car il passa  ce moment dans la figure de la duchesse cette expression
 laquelle la peur qu'on a d'tre remarqu par la personne dont on parle
donne quelque chose d'hsitant et de faux et o se mle la gat
curieuse et malveillante qu'inspire un groupement humain auquel nous
nous sentons radicalement trangers. Pour se rattraper Bloch se tourna
vers le duc de Chtellerault: Vous, monsieur, qui tes franais, vous
savez certainement qu'on est dreyfusard  l'tranger, quoiqu'on prtende
qu'en France on ne sait jamais ce qui se passe  l'tranger. Du reste je
sais qu'on peut causer avec vous, Saint-Loup me l'a dit. Mais le jeune
duc, qui sentait que tout le monde se mettait contre Bloch et qui tait
lche comme on l'est souvent dans le monde, usant d'ailleurs d'un esprit
prcieux et mordant que, par atavisme, il semblait tenir de M. de
Charlus: Excusez-moi, Monsieur, de ne pas discuter de Dreyfus avec
vous, mais c'est une affaire dont j'ai pour principe de ne parler
qu'entre Japhtiques. Tout le monde sourit, except Bloch, non qu'il
n'et l'habitude de prononcer des phrases ironiques sur ses origines
juives, sur son ct qui tenait un peu au Sina. Mais au lieu d'une de
ces phrases, lesquelles sans doute n'taient pas prtes, le dclic de la
machine intrieure en fit monter une autre  la bouche de Bloch. Et on
ne put recueillir que ceci: Mais comment avez-vous pu savoir? Qui vous
a dit? comme s'il avait t le fils d'un forat. D'autre part, tant
donn son nom qui ne passe pas prcisment pour chrtien, et son visage,
son tonnement montrait quelque navet.

Ce que lui avait dit M. de Norpois ne l'ayant pas compltement
satisfait, il s'approcha de l'archiviste et lui demanda si on ne voyait
pas quelquefois, chez Mme de Villeparisis M. du Paty de Clam ou M.
Joseph Reinach. L'archiviste ne rpondit rien; il tait nationaliste et
ne cessait de prcher  la marquise qu'il y aurait bientt une guerre
sociale et qu'elle devrait tre plus prudente dans le choix de ses
relations. Il se demanda si Bloch n'tait pas un missaire secret du
syndicat venu pour le renseigner et alla immdiatement rpter  Mme de
Villeparisis ces questions que Bloch venait de lui poser. Elle jugea
qu'il tait au moins mal lev, peut-tre dangereux pour la situation
de M. de Norpois. Enfin elle voulait donner satisfaction  l'archiviste,
la seule personne qui lui inspirt quelque crainte et par lequel elle
tait endoctrine, sans grand succs (chaque matin il lui lisait
l'article de M. Judet dans le _Petit Journal_). Elle voulut donc
signifier  Bloch qu'il et  ne pas revenir et elle trouva tout
naturellement dans son rpertoire mondain la scne par laquelle une
grande dame met quelqu'un  la porte de chez elle, scne qui ne comporte
nullement le doigt lev et les yeux flambants que l'on se figure. Comme
Bloch s'approchait d'elle pour lui dire au revoir, enfonce dans son
grand fauteuil, elle parut  demi tire d'une vague somnolence. Ses
regards noys n'eurent que la lueur faible et charmante d'une perle. Les
adieux de Bloch, dplissant  peine dans la figure de la marquise un
languissant sourire, ne lui arrachrent pas une parole, et elle ne lui
tendit pas la main. Cette scne mit Bloch au comble de l'tonnement,
mais comme un cercle de personnes en tait tmoin alentour, il ne pensa
pas qu'elle pt se prolonger sans inconvnient pour lui et, pour forcer
la marquise, la main qu'on ne venait pas lui prendre, de lui-mme il la
tendit. Mme de Villeparisis fut choque. Mais sans doute, tout en tenant
 donner une satisfaction immdiate  l'archiviste et au clan
antidreyfusard, voulait-elle pourtant mnager l'avenir, elle se contenta
d'abaisser les paupires et de fermer  demi les yeux.

--Je crois qu'elle dort, dit Bloch  l'archiviste qui, se sentant
soutenu par la marquise, prit un air indign. Adieu, madame, cria-t-il.

La marquise fit le lger mouvement de lvres d'une mourante qui voudrait
ouvrir la bouche, mais dont le regard ne reconnat plus. Puis elle se
tourna, dbordante d'une vie retrouve, vers le marquis d'Argencourt
tandis que Bloch s'loignait persuad qu'elle tait ramollie. Plein
de curiosit et du dessein d'clairer un incident si trange, il revint
la voir quelques jours aprs. Elle le reut trs bien parce qu'elle
tait bonne femme, que l'archiviste n'tait pas l, qu'elle tenait  la
saynte que Bloch devait faire jouer chez elle, et qu'enfin elle avait
fait le jeu de grande dame qu'elle dsirait, lequel fut universellement
admir et comment le soir mme dans divers salons, mais d'aprs une
version qui n'avait dj plus aucun rapport avec la vrit.

--Vous parliez des _Sept Princesses_, duchesse, vous savez (je n'en suis
pas plus fier pour a) que l'auteur de ce ... comment dirai-je, de ce
factum, est un de mes compatriotes, dit M. d'Argencourt avec une ironie
mle de la satisfaction de connatre mieux que les autres l'auteur
d'une oeuvre dont on venait de parler. Oui, il est belge de son tat,
ajouta-t-il.

--Vraiment? Non, nous ne vous accusons pas d'tre pour quoi que ce soit
dans les _Sept Princesses._ Heureusement pour vous et pour vos
compatriotes, vous ne ressemblez pas  l'auteur de cette ineptie. Je
connais des Belges trs aimables, vous, votre Roi qui est un peu timide
mais plein d'esprit, mes cousins Ligne et bien d'autres, mais
heureusement vous ne parlez pas le mme langage que l'auteur des _Sept
Princesses._ Du reste, si vous voulez que je vous dise, c'est trop d'en
parler parce que surtout ce n'est rien. Ce sont des gens qui cherchent 
avoir l'air obscur et au besoin qui s'arrangent d'tre ridicules pour
cacher qu'ils n'ont pas d'ides. S'il y avait quelque chose dessous, je
vous dirais que je ne crains pas certaines audaces, ajouta-t-elle d'un
ton srieux, du moment qu'il y a de la pense. Je ne sais pas si vous
avez vu la pice de Borelli. Il y a des gens que cela a choqus; moi,
quand je devrais me faire lapider, ajouta-t-elle sans se rendre compte
qu'elle ne courait pas de grands risques, j'avoue que j'ai trouv cela
infiniment curieux. Mais les _Sept Princesses_! L'une d'elle a beau
avoir des bonts pour son neveu, je ne peux pas pousser les sentiments
de famille....

La duchesse s'arrta net, car une dame entrait qui tait la vicomtesse
de Marsantes, la mre de Robert. Mme de Marsantes tait considre dans
le faubourg Saint-Germain comme un tre suprieur, d'une bont, d'une
rsignation angliques. On me l'avait dit et je n'avais pas de raison
particulire pour en tre surpris, ne sachant pas  ce moment-l qu'elle
tait la propre soeur du duc de Guermantes. Plus tard j'ai toujours t
tonn chaque fois que j'appris, dans cette socit, que des femmes
mlancoliques, pures, sacrifies, vnres comme d'idales saintes de
vitrail, avaient fleuri sur la mme souche gnalogique que des frres
brutaux, dbauchs et vils. Des frres et soeurs, quand ils sont tout 
fait pareils du visage comme taient le duc de Guermantes et Mme de
Marsantes, me semblaient devoir avoir en commun une seule intelligence,
un mme coeur, comme aurait une personne qui peut avoir de bons ou de
mauvais moments mais dont on ne peut attendre tout de mme de vastes
vues si elle est d'esprit born, et une abngation sublime si elle est
de coeur dur.

Mme de Marsantes suivait les cours de Brunetire. Elle enthousiasmait le
faubourg Saint-Germain et, par sa vie de sainte, l'difiait aussi. Mais
la connexit morphologique du joli nez et du regard pntrant incitait
pourtant  classer Mme de Marsantes dans la mme famille intellectuelle
et morale que son frre le duc. Je ne pouvais croire que le seul fait
d'tre une femme, et peut-tre d'avoir t malheureuse et d'avoir
l'opinion de tous pour soi, pouvait faire qu'on ft aussi diffrent des
siens, comme dans les chansons de geste o toutes les vertus et les
grces sont runies en la soeur de frres farouches. Il me semblait que
la nature, moins libre que les vieux potes, devait se servir  peu
prs exclusivement des lments communs  la famille et je ne pouvais
lui attribuer tel pouvoir d'innovation qu'elle ft, avec des matriaux
analogues  ceux qui composaient un sot et un rustre, un grand esprit
sans aucune tare de sottise, une sainte sans aucune souillure de
brutalit. Mme de Marsantes avait une robe de surah blanc  grandes
palmes, sur lesquelles se dtachaient des fleurs en toffe lesquelles
taient noires. C'est qu'elle avait perdu, il y a trois semaines, son
cousin M. de Montmorency, ce qui ne l'empchait pas de faire des
visites, d'aller  de petits dners, mais en deuil. C'tait une grande
dame. Par atavisme son me tait remplie par la frivolit des existences
de cour, avec tout ce qu'elles ont de superficiel et de rigoureux. Mme
de Marsantes n'avait pas eu la force de regretter longtemps son pre et
sa mre, mais pour rien au monde elle n'et port de couleurs dans le
mois qui suivait la mort d'un cousin. Elle fut plus qu'aimable avec moi
parce que j'tais l'ami de Robert et parce que je n'tais pas du mme
monde que Robert. Cette bont s'accompagnait d'une feinte timidit, de
l'espce de mouvement de retrait intermittent de la voix, du regard, de
la pense qu'on ramne  soi comme une jupe indiscrte, pour ne pas
prendre trop de place, pour rester bien droite, mme dans la souplesse,
comme le veut la bonne ducation. Bonne ducation qu'il ne faut pas
prendre trop au pied de la lettre d'ailleurs, plusieurs de ces dames
versant trs vite dans le dvergondage des moeurs sans perdre jamais la
correction presque enfantine des manires. Mme de Marsantes agaait un
peu dans la conversation parce que, chaque fois qu'il s'agissait d'un
roturier, par exemple de Bergotte, d'Elstir, elle disait en dtachant le
mot, en le faisant valoir, et en le psalmodiant sur deux tons diffrents
en une modulation qui tait particulire aux Guermantes: J'ai eu
_l'honneur_, le grand _hon_-neur de rencontrer Monsieur Bergotte, de
faire la connaissance de Monsieur Elstir, soit pour faire admirer son
humilit, soit par le mme got qu'avait M. de Guermantes de revenir aux
formes dsutes pour protester contre les usages de mauvaise ducation
actuelle o on ne se dit pas assez honor. Quelle que ft celle de ces
deux raisons qui ft la vraie, de toutes faons on sentait que, quand
Mme de Marsantes disait: J'ai eu _l'honneur,_ le grand _hon_-neur,
elle croyait remplir un grand rle, et montrer qu'elle savait accueillir
les noms des hommes de valeur comme elle les et reus eux-mmes dans
son chteau, s'ils s'taient trouvs dans le voisinage. D'autre part,
comme sa famille tait nombreuse, qu'elle l'aimait beaucoup, que, lente
de dbit et amie des explications, elle voulait faire comprendre les
parents, elle se trouvait (sans aucun dsir d'tonner et tout en
n'aimant sincrement parler que de paysans touchants et de gardes-chasse
sublimes) citer  tout instant toutes les familles mdiatises d'Europe,
ce que les personnes moins brillantes ne lui pardonnaient pas et, si
elles taient un peu intellectuelles, raillaient comme de la stupidit.

A la campagne, Mme de Marsantes tait adore pour le bien qu'elle
faisait, mais surtout parce que la puret d'un sang o depuis plusieurs
gnrations on ne rencontrait que ce qu'il y a de plus grand dans
l'histoire de France avait t  sa manire d'tre tout ce que les gens
du peuple appellent des manires et lui avait donn la parfaite
simplicit. Elle ne craignait pas d'embrasser une pauvre femme qui tait
malheureuse et lui disait d'aller chercher un char de bois au chteau.
C'tait, disait-on, la parfaite chrtienne. Elle tenait  faire faire un
mariage colossalement riche  Robert. tre grande dame, c'est jouer  la
grande dame, c'est--dire, pour une part, jouer la simplicit. C'est un
jeu qui cote extrmement cher, d'autant plus que la simplicit ne ravit
qu' la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas tre
simples, c'est--dire que vous tes trs riches. On me dit plus tard,
quand je racontai que je l'avais vue: Vous avez d vous rendre compte
qu'elle a t ravissante. Mais la vraie beaut est si particulire, si
nouvelle, qu'on ne la reconnat pas pour la beaut. Je me dis seulement
ce jour-l qu'elle avait un nez tout petit, des yeux trs bleus, le cou
long et l'air triste.

--coute, dit Mme de Villeparisis  la duchesse de Guermantes, je crois
que j'aurai tout  l'heure la visite d'une femme que tu ne veux pas
connatre, j'aime mieux te prvenir pour que cela ne t'ennuie pas.
D'ailleurs, tu peux tre tranquille, je ne l'aurai jamais chez moi plus
tard, mais elle doit venir pour une seule fois aujourd'hui. C'est la
femme de Swann.

Mme Swann, voyant les proportions que prenait l'affaire Dreyfus et
craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle,
l'avait suppli de ne plus jamais parler de l'innocence du condamn.
Quand il n'tait pas l, elle allait plus loin et faisait profession du
nationalisme le plus ardent; elle ne faisait que suivre en cela
d'ailleurs Mme Verdurin chez qui un antismitisme bourgeois et latent
s'tait rveill et avait atteint une vritable exaspration. Mme Swann
avait gagn  cette attitude d'entrer dans quelques-unes des ligues de
femmes du monde antismite qui commenaient  se former et avait nou
des relations avec plusieurs personnes de l'aristocratie. Il peut
paratre trange que, loin de les imiter, la duchesse de Guermantes, si
amie de Swann, et, au contraire, toujours rsist au dsir qu'il ne lui
avait pas cach de lui prsenter sa femme. Mais on verra plus tard que
c'tait un effet du caractre particulier de la duchesse qui jugeait
qu'elle n'avait pas  faire telle ou telle chose, et imposait avec
despotisme ce qu'avait dcid son libre arbitre mondain, fort
arbitraire.

--Je vous remercie de me prvenir, rpondit la duchesse. Cela me serait
en effet trs dsagrable. Mais comme je la connais de vue je me lverai
 temps.

--Je t'assure, Oriane, elle est trs agrable, c'est une excellente
femme, dit Mme de Marsantes.

--Je n'en doute pas, mais je n'prouve aucun besoin de m'en assurer par
moi-mme.

--Est-ce que tu es invite chez Lady Isral? demanda Mme de Villeparisis
 la duchesse, pour changer la conversation.

--Mais, Dieu merci, je ne la connais pas, rpondit Mme de Guermantes.
C'est  Marie-Aynard qu'il faut demander cela. Elle la connat et je me
suis toujours demand pourquoi.

--Je l'ai en effet connue, rpondit Mme de Marsantes, je confesse mes
erreurs. Mais je suis dcide  ne plus la connatre. Il parat que
c'est une des pires et qu'elle ne s'en cache pas. Du reste, nous avons
tous t trop confiants, trop hospitaliers. Je ne frquenterai plus
personne de cette nation. Pendant qu'on avait de vieux cousins de
province du mme sang,  qui on fermait sa, porte, on l'ouvrait aux
Juifs. Nous voyons maintenant leur remerciement. Hlas! je n'ai rien 
dire, j'ai un fils adorable et qui dbite, en jeune fou qu'il est,
toutes les insanits possibles, ajouta-t-elle en entendant que M.
d'Argencourt avait fait allusion  Robert. Mais,  propos de Robert,
est-ce que vous ne l'avez pas vu? demanda-t-elle  Mme de Villeparisis;
comme c'est samedi, je pensais qu'il aurait pu passer vingt-quatre
heures  Paris, et dans ce cas il serait srement venu vous voir.

En ralit Mme de Marsantes pensait que son fils n'aurait pas de
permission; mais comme, en tout cas, elle savait que s'il en avait eu
une il ne serait pas venu chez Mme de Villeparisis, elle esprait, en
ayant l'air de croire qu'elle l'et trouv ici, lui faire pardonner,
par sa tante susceptible, toutes les visites qu'il ne lui avait pas
faites.

--Robert ici! Mais je n'ai pas mme eu un mot de lui; je crois que je ne
l'ai pas vu depuis Balbec.

--Il est si occup, il a tant  faire, dit Mme de Marsantes.

Un imperceptible sourire fit onduler les cils de Mme de Guermantes qui
regarda le cercle qu'avec la pointe de son ombrelle elle traait sur le
tapis. Chaque fois que le duc avait dlaiss trop ouvertement sa femme,
Mme de Marsantes avait pris avec clat contre son propre frre le parti
de sa belle-soeur. Celle-ci gardait de cette protection un souvenir
reconnaissant et rancunier, et elle n'tait qu' demi fche des
fredaines de Robert. A ce moment, la porte s'tant ouverte de nouveau,
celui-ci entra.

--Tiens, quand on parle du Saint-Loup ... dit Mme de Guermantes.

Mme de Marsantes, qui tournait le dos  la porte, n'avait pas vu entrer
son fils. Quand elle l'aperut, en cette mre la joie battit
vritablement comme un coup d'aile, le corps de Mme de Marsantes se
souleva  demi, son visage palpita et elle attachait sur Robert des yeux
merveills:

--Comment, tu es venu! quel bonheur! quelle surprise!

--Ah! _quand on parle du Saint-Loup_ ... je comprends, dit le diplomate
belge riant aux clats.

--C'est dlicieux, rpliqua schement Mme de Guermantes qui dtestait
les calembours et n'avait hasard celui-l qu'en ayant l'air de se
moquer d'elle-mme.

--Bonjour, Robert, dit-elle; eh bien! voil comme on oublie sa tante.

Ils causrent un instant ensemble et sans doute de moi, car tandis que
Saint-Loup se rapprochait de sa mre, Mme de Guermantes se tourna vers
moi.

--Bonjour, comme allez-vous? me dit-elle.

Elle laissa pleuvoir sur moi la lumire de son regard bleu, hsita un
instant, dplia et tendit la tige de son bras, pencha en avant son
corps, qui se redressa rapidement en arrire comme un arbuste qu'on a
couch et qui, laiss libre, revient  sa position naturelle. Ainsi
agissait-elle sous le feu des regards de Saint-Loup qui l'observait et
faisait  distance des efforts dsesprs pour obtenir un peu plus
encore de sa tante. Craignant que la conversation ne tombt, il vint
l'alimenter et rpondit pour moi:

--Il ne va pas trs bien, il est un peu fatigu; du reste, il irait
peut-tre mieux s'il te voyait plus souvent, car je ne te cache pas
qu'il aime beaucoup te voir.

--Ah! mais, c'est trs aimable, dit Mme de Guermantes d'un ton
volontairement banal, comme si je lui eusse apport son manteau. Je suis
trs flatte.

--Tiens, je vais un peu prs de ma mre, je te donne ma chaise, me dit
Saint-Loup en me forant ainsi  m'asseoir  ct de sa tante.

Nous nous tmes tous deux.

--Je vous aperois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce ft une
nouvelle qu'elle m'et apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. a
fait beaucoup de bien  la sant.

--Oriane, dit  mi-voix Mme de Marsantes, vous disiez que vous alliez
voir Mme de Saint-Ferrol, est-ce que vous auriez t assez gentille
pour lui dire qu'elle ne m'attende pas  dner? Je resterai chez moi
puisque j'ai Robert. Si mme j'avais os vous demander de dire en
passant qu'on achte tout de suite de ces cigares que Robert aime, a
s'appelle des Corona, il n'y en a plus.

Robert se rapprocha; il avait seulement entendu le nom de Mme de
Saint-Ferrol.

--Qu'est-ce que c'est encore que a, Mme de Saint-Ferrol? demanda-t-il
sur un ton d'tonnement et de dcision, car il affectait d'ignorer tout
ce qui concernait le monde.

--Mais voyons, mon chri, tu sais bien, dit sa mre, c'est la soeur de
Vermandois; c'est elle qui t'avait donn ce beau jeu de billard que tu
aimais tant.

--Comment, c'est la soeur de Vermandois, je n'en avais pas la moindre
ide. Ah! ma famille est patante, dit-il en se tournant  demi vers moi
et en prenant sans s'en rendre compte les intonations de Bloch comme il
empruntait ses ides, elle connat des gens inous, des gens qui
s'appellent plus ou moins Saint-Ferrol (et dtachant la dernire
consonne de chaque mot), elle va au bal, elle se promne en Victoria,
elle mne une existence fabuleuse. C'est prodigieux.

Mme de Guermantes fit avec la gorge ce bruit lger, bref et fort comme
d'un sourire forc qu'on ravale, et qui tait destin  montrer qu'elle
prenait part, dans la mesure o la parent l'y obligeait,  l'esprit de
son neveu. On vint annoncer que le prince de
Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire  M. de Norpois qu'il tait
l.

--Allez le chercher, monsieur, dit Mme de Villeparisis  l'ancien
ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela:

--Attendez, monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de
l'Impratrice Charlotte?

--Ah! je crois qu'il sera ravi, dit l'Ambassadeur d'un ton pntr et
comme s'il enviait ce fortun ministre de la faveur qui l'attendait.

--Ah! je sais qu'il est trs _bien pensant_, dit Mme de Marsantes, et
c'est si rare parmi les trangers. Mais je suis renseigne. C'est
l'antismitisme en personne.

Le nom du prince gardait, dans la franchise avec, laquelle ses
premires syllabes taient--comme on dit en musique--attaques, et dans
la bgayante rptition qui les scandait, l'lan, la navet manire,
les lourdes dlicatesses germaniques projetes comme des branchages
verdtres sur le Heim d'mail bleu sombre qui dployait la mysticit
d'un vitrail rhnan, derrire les dorures ples et finement ciseles du
XVIIIe sicle allemand. Ce nom contenait, parmi les noms divers dont il
tait form, celui d'une petite ville d'eaux allemande, o tout enfant
j'avais t avec ma grand'mre, au pied d'une montagne honore par les
promenades de Goethe, et des vignobles de laquelle nous buvions au
Kurhof les crus illustres  l'appellation compose et retentissante
comme les pithtes qu'Homre donne  ses hros. Aussi  peine eus-je
entendu prononcer le nom du prince, qu'avant de m'tre rappel la
station thermale il me parut diminuer, s'imprgner d'humanit, trouver
assez grande pour lui une petite place dans ma mmoire,  laquelle il
adhra, familier, terre  terre, pittoresque, savoureux, lger, avec
quelque chose d'autoris, de prescrit. Bien plus, M. de Guermantes, en
expliquant qui tait le prince, cita plusieurs de ses titres, et je
reconnus le nom d'un village travers par la rivire o chaque soir, la
cure finie, j'allais en barque,  travers les moustiques; et celui d'une
fort assez loigne pour que le mdecin ne m'et pas permis d'y aller
en promenade. Et en effet, il tait comprhensible que la suzerainet du
seigneur s'tendt aux lieux circonvoisins et associt  nouveau dans
l'numration de ses titres les noms qu'on pouvait lire  ct les uns
des autres sur une carte. Ainsi, sous la visire du prince du
Saint-Empire et de l'cuyer de Franconie, ce fut le visage d'une terre
aime o s'taient souvent arrts pour moi les rayons du soleil de six
heures que je vis, du moins avant que le prince, rhingrave et lecteur
palatin, ft entr. Car j'appris en quelques instants que les revenus
qu'il tirait de la fort et de la rivire peuples de gnomes et
d'ondines, de la montagne enchante o s'lve le vieux Burg qui garde
le souvenir de Luther et de Louis le Germanique, il en usait pour avoir
cinq automobiles Charron, un htel  Paris et un  Londres, une loge le
lundi  l'Opra et une aux mardis des Franais. Il ne me semblait
pas--et il ne semblait pas lui-mme le croire--qu'il diffrt des hommes
de mme fortune et de mme ge qui avaient une moins potique origine.
Il avait leur culture, leur idal, se rjouissant de son rang mais
seulement  cause des avantages qu'il lui confrait, et n'avait plus
qu'une ambition dans la vie, celle d'tre lu membre correspondant de
l'Acadmie des Sciences morales et politiques, raison pour laquelle il
tait venu chez Mme de Villeparisis. Si lui, dont la femme tait  la
tte de la coterie la plus ferme de Berlin, avait sollicit d'tre
prsent chez la marquise, ce n'tait pas qu'il en et prouv d'abord
le dsir. Rong depuis des annes par cette ambition d'entrer 
l'Institut, il n'avait malheureusement jamais pu voir monter au-dessus
de cinq le nombre des Acadmiciens qui semblaient prts  voter pour
lui. Il savait que M. de Norpois disposait  lui seul d'au moins une
dizaine de voix auxquelles il tait capable, grce  d'habiles
transactions, d'en ajouter d'autres. Aussi le prince, qui l'avait connu
en Russie quand ils y taient tous deux ambassadeurs, tait-il all le
voir et avait-il fait tout ce qu'il avait pu pour se le concilier. Mais
il avait eu beau multiplier les amabilits, faire avoir au marquis des
dcorations russes, le citer dans des articles de politique trangre,
il avait eu devant lui un ingrat, un homme pour qui toutes ces
prvenances avaient l'air de ne pas compter, qui n'avait pas fait
avancer sa candidature d'un pas, ne lui avait mme pas promis sa voix!
Sans doute M. de Norpois le recevait avec une extrme politesse, mme
ne voulait pas qu'il se dranget et prt la peine de venir jusqu' sa
porte, se rendait lui-mme  l'htel du prince et, quand le chevalier
teutonique avait lanc: Je voudrais bien tre votre collgue,
rpondait d'un ton pntr: Ah! je serais trs heureux! Et sans doute
un naf, un docteur Cottard, se ft dit: Voyons, il est l chez moi,
c'est lui qui a tenu  venir parce qu'il me considre comme un
personnage plus important que lui, il me dit qu'il serait heureux que je
sois de l'Acadmie, les mots ont tout de mme un sens, que diable! sans
doute s'il ne me propose pas de voter pour moi, c'est qu'il n'y pense
pas. Il parle trop de mon grand pouvoir, il doit croire que les
alouettes me tombent toutes rties, que j'ai autant de voix que j'en
veux, et c'est pour cela qu'il ne m'offre pas la sienne, mais je n'ai
qu' le mettre au pied du mur, l, entre nous deux, et  lui dire: Eh
bien! votez pour moi, et il sera oblig de le faire.

Mais le prince de Faffenheim n'tait pas un naf; il tait ce que le
docteur Cottard et appel un fin diplomate et il savait que M. de
Norpois n'en tait pas un moins fin, ni un homme qui ne se ft pas avis
de lui-mme qu'il pourrait tre agrable  un candidat en votant pour
lui. Le prince, dans ses ambassades et comme ministre des Affaires
trangres, avait tenu, pour son pays au lieu que ce ft comme
maintenant pour lui-mme, de ces conversations o on sait d'avance
jusqu'o on veut aller et ce qu'on ne vous fera pas dire. Il n'ignorait
pas que dans le langage diplomatique causer signifie offrir. Et c'est
pour cela qu'il avait fait avoir  M. de Norpois le cordon de
Saint-Andr. Mais s'il et d rendre compte  son gouvernement de
l'entretien qu'il avait eu aprs cela avec M. de Norpois, il et pu
noncer dans sa dpche:

J'ai compris que j'avais fait fausse route. Car ds qu'il avait
recommenc  parler Institut, M. de Norpois lui avait redit:

--J'aimerais cela beaucoup, beaucoup pour mes collgues. Ils doivent, je
pense, se sentir vraiment honors que vous ayez pens  eux. C'est une
candidature tout  fait intressante, un peu en dehors de nos habitudes.
Vous savez, l'Acadmie est trs routinire, elle s'effraye de tout ce
qui rend un son un peu nouveau. Personnellement je l'en blme. Que de
fois il m'est arriv de le laisser entendre  mes collgues. Je ne sais
mme pas, Dieu me pardonne, si le mot d'encrots n'est pas sorti une
fois de mes lvres, avait-il ajout avec un sourire scandalis, 
mi-voix, presque _a parte_, comme dans un effet de thtre et en jetant
sur le prince un coup d'oeil rapide et oblique de son oeil bleu, comme
un vieil acteur qui veut juger de son effet. Vous comprenez, prince, que
je ne voudrais pas laisser une personnalit aussi minente que la vtre
s'embarquer dans une partie perdue d'avance. Tant que les ides de mes
collgues resteront aussi arrires, j'estime que la sagesse est de
s'abstenir. Croyez bien d'ailleurs que si je voyais jamais un esprit un
peu plus nouveau, un peu plus vivant, se dessiner dans ce collge qui
tend  devenir une ncropole, si j'escomptais une chance possible pour
vous, je serais le premier  vous en avertir.

Le cordon de Saint-Andr est une erreur, pensa le prince; les
ngociations n'ont pas fait un pas; ce n'est pas cela qu'il voulait. Je
n'ai pas mis la main sur la bonne clef.

C'tait un genre de raisonnement dont M. de Norpois, form  la mme
cole que le prince, et t capable. On peut railler la pdantesque
niaiserie avec laquelle les diplomates  la Norpois s'extasient devant
une parole officielle  peu prs insignifiante. Mais leur enfantillage a
sa contre-partie: les diplomates savent que, dans la balance qui assure
cet quilibre, europen ou autre, qu'on appelle la paix, les bons
sentiments, les beaux discours, les supplications psent fort peu; et
que le poids lourd, le vrai, les dterminations, consiste en autre
chose, en la possibilit que l'adversaire a, s'il est assez fort, ou n'a
pas, de contenter, par moyen d'change, un dsir. Cet ordre de vrits,
qu'une personne entirement dsintresse comme ma grand'mre, par
exemple, n'et pas compris, M. de Norpois, le prince von ---- avaient
souvent t aux prises avec lui. Charg d'affaires dans les pays avec
lesquels nous avions t  deux doigts d'avoir la guerre, M. de Norpois,
anxieux de la tournure que les vnements allaient prendre, savait trs
bien que ce n'tait pas par le mot Paix, ou par le mot Guerre,
qu'ils lui seraient signifis, mais par un autre, banal en apparence,
terrible ou bni, et que le diplomate,  l'aide de son chiffre, saurait
immdiatement lire, et auquel, pour sauvegarder la dignit de la France,
il rpondrait par un autre mot tout aussi banal mais sous lequel le
ministre de la nation ennemie verrait aussitt: Guerre. Et mme, selon
une coutume ancienne, analogue  celle qui donnait au premier
rapprochement de deux tres promis l'un  l'autre la forme d'une
entrevue fortuite  une reprsentation du thtre du Gymnase, le
dialogue o le destin dicterait le mot Guerre ou le mot Paix n'avait
gnralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc
d'un Kurgarten o le ministre et M. de Norpois allaient l'un et
l'autre  des fontaines thermales boire  la source de petits verres
d'une eau curative. Par une sorte de convention tacite, ils se
rencontraient  l'heure de la cure, faisaient d'abord ensemble quelques
pas d'une promenade que, sous son apparence bnigne, les deux
interlocuteurs savaient aussi tragique qu'un ordre de mobilisation. Or,
dans une affaire prive comme cette prsentation  l'Institut, le
prince avait us du mme systme d'induction qu'il avait fait dans sa
carrire, de la mme mthode de lecture  travers les symboles
superposs.

Et certes on ne peut prtendre que ma grand'mre et ses rares pareils
eussent t seuls  ignorer ce genre de calculs. En partie la moyenne de
l'humanit, exerant des professions traces d'avance, rejoint par son
manque d'intuition l'ignorance que ma grand'mre devait  son haut
dsintressement. Il faut souvent descendre jusqu'aux tres entretenus,
hommes ou femmes, pour avoir  chercher le mobile de l'action ou des
paroles en apparence les plus innocentes dans l'intrt, dans la
ncessit de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu'il va
payer lui dit: Ne parlons pas d'argent, cette parole doit tre
compte, ainsi qu'on dit en musique, comme une mesure pour rien, et
que si plus tard elle lui dclare: Tu m'as fait trop de peine, tu m'as
souvent cach la vrit, je suis  bout, il doit interprter: un autre
protecteur lui offre davantage? Encore n'est-ce l que le langage d'une
cocotte assez rapproche des femmes du monde. Les apaches fournissent
des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand,
si les apaches leur taient inconnus, avaient accoutum de vivre sur le
mme plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgr leur grandeur,
des tres d'gosme et de ruse, qu'on ne dompte que par la force, par la
considration de leur intrt, qui peut les pousser jusqu'au meurtre, un
meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hsitation  se battre
ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation: prir.
Mais comme tout cela n'est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le
peuple est volontiers pacifiste; s'il est guerrier, c'est
instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont
dcid les chefs d'tat avertis par les Norpois.

L'hiver suivant, le prince fut trs malade, il gurit, mais son coeur
resta irrmdiablement atteint. Diable! se dit-il, il ne faudrait pas
perdre de temps pour l'Institut car, si je suis trop long, je risque de
mourir avant d'tre nomm. Ce serait vraiment dsagrable.

Il fit sur la politique de ces vingt dernires annes une tude pour la
_Revue des Deux Mondes_ et s'y exprima  plusieurs reprises dans les
termes les plus flatteurs sur M. de Norpois. Celui-ci alla le voir et le
remercia. Il ajouta qu'il ne savait comment exprimer sa gratitude. Le
prince se dit, comme quelqu'un qui vient d'essayer d'une autre clef pour
une serrure: Ce n'est pas encore celle-ci, et se sentant un peu
essouffl en reconduisant M. de Norpois, pensa: Sapristi, ces
gaillards-l me laisseront crever avant de me faire entrer. Dpchons.

Le mme soir, il rencontra M. de Norpois  l'Opra:

--Mon cher ambassadeur, lui dit-il, vous me disiez ce matin que vous ne
saviez pas comment me prouver votre reconnaissance; c'est fort exagr,
car vous ne m'en devez aucune, mais je vais avoir l'indlicatesse de
vous prendre au mot.

M. de Norpois n'estimait pas moins le tact du prince que le prince le
sien. Il comprit immdiatement que ce n'tait pas une demande qu'allait
lui faire le prince de Faffenheim, mais une offre, et avec une
affabilit souriante il se mit en devoir de l'couter.

--Voil, vous allez me trouver trs indiscret. Il y a deux personnes
auxquelles je suis trs attach et tout  fait diversement comme vous
allez, le comprendre, et qui se sont fixes depuis peu  Paris o elles
comptent vivre dsormais: ma femme et la grande-duchesse Jean. Elles
vont donner quelques dners, notamment en l'honneur du roi et de la
reine d'Angleterre, et leur rve aurait t de pouvoir offrir  leurs
convives une personne pour laquelle, sans la connatre, elle prouvent
toutes deux une grande admiration. J'avoue que je ne savais comment
faire pour contenter leur dsir quand j'ai appris tout  l'heure, par le
plus grand des hasards, que vous connaissiez cette personne; je sais
qu'elle vit trs retire, ne veut voir que peu de monde, _happy few_;
mais si vous me donniez votre appui, avec la bienveillance que vous me
tmoignez, je suis sr qu'elle permettrait que vous me prsentiez chez
elle et que je lui transmette le dsir de la grande-duchesse et de la
princesse. Peut-tre consentirait-elle  venir dner avec la reine
d'Angleterre et, qui sait, si nous ne l'ennuyons pas trop, passer les
vacances de Pques avec nous  Beaulieu chez la grande-duchesse Jean.
Cette personne s'appelle la marquise de Villeparisis. J'avoue que
l'espoir de devenir l'un des habitus d'un pareil bureau d'esprit me
consolerait, me ferait envisager sans ennui de renoncer  me prsenter 
l'Institut. Chez elle aussi on tient commerce d'intelligence et de fines
causeries.

Avec un sentiment de plaisir inexprimable le prince sentit que la
serrure ne rsistait pas et qu'enfin cette clef-l y entrait.

--Une telle option est bien inutile, mon cher prince, rpondit M. de
Norpois; rien ne s'accorde mieux avec l'Institut que le salon dont vous
parlez et qui est une vritable ppinire d'acadmiciens. Je
transmettrai votre requte  Mme la marquise de Villeparisis: elle en
sera certainement flatte. Quant  aller dner chez vous, elle sort trs
peu et ce sera peut-tre plus difficile. Mais je vous prsenterai et
vous plaiderez vous-mme votre cause. Il ne faut surtout pas renoncer 
l'Acadmie; je djeune prcisment, de demain en quinze, pour aller
ensuite avec lui  une sance importante, chez Leroy-Beaulieu sans
lequel on ne peut faire une lection; j'avais dj laiss tomber devant
lui votre nom qu'il connat, naturellement,  merveille. Il avait mis
certaines objections. Mais il se trouve qu'il a besoin de l'appui de mon
groupe pour l'lection prochaine, et j'ai l'intention de revenir  la
charge; je lui dirai trs franchement les liens tout  fait cordiaux qui
nous unissent, je ne lui cacherai pas que, si vous vous prsentiez, je
demanderais  tous mes amis de voter pour vous (le prince eut un profond
soupir de soulagement) et il sait que j'ai des amis. J'estime que, si je
parvenais  m'assurer son concours, vos chances deviendraient fort
srieuses. Venez ce soir-l  six heures chez Mme de Villeparisis, je
vous introduirai et je pourrai vous rendre compte de mon entretien du
matin.

C'est ainsi que le prince de Faffenheim avait t amen  venir voir Mme
de Villeparisis. Ma profonde dsillusion eut lieu quand il parla. Je
n'avais pas song que, si une poque a des traits particuliers et
gnraux plus forts qu'une nationalit, de sorte que, dans un
dictionnaire illustr o l'on donne jusqu'au portrait authentique de
Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffre peu de Marivaux
ou de Samuel Bernard, une nationalit a des traits particuliers plus
forts qu'une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un
discours o je croyais d'avance que j'entendrais le frlement des elfes
et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait
pas moins cette potique origine: le fait qu'en s'inclinant, petit,
rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit:
Ponchour, Matame la marquise avec le mme accent qu'un concierge
alsacien.

--Vous ne voulez pas que je vous donne une tasse de th ou un peu de
tarte, elle est trs bonne, me dit Mme de Guermantes, dsireuse d'avoir
t aussi aimable que possible. Je fais les honneurs de cette maison
comme si c'tait la mienne, ajouta-t-elle sur un ton ironique qui
donnait quelque chose d'un peu guttural  sa voix, comme si elle avait
touff un rire rauque.

--Monsieur, dit Mme de Villeparisis  M. de Norpois, vous penserez tout
 l'heure que vous avez quelque chose  dire au prince au sujet de
l'Acadmie?

Mme de Guermantes baissa les yeux, fit faire un quart de cercle  son
poignet pour regarder l'heure.

--Oh! mon Dieu; il est temps que je dise au revoir  ma tante, si je
dois encore passer chez Mme de Saint-Ferrol, et je dne chez Mme Leroi.

Et elle se leva sans me dire adieu. Elle venait d'apercevoir Mme Swann,
qui parut assez gne de me rencontrer. Elle se rappelait sans doute
qu'avant personne elle m'avait dit tre convaincue de l'innocence de
Dreyfus.

--Je ne veux pas que ma mre me prsente  Mme Swann, me dit Saint-Loup.
C'est une ancienne grue. Son mari est juif et elle nous le fait au
nationalisme. Tiens, voici mon oncle Palamde.

La prsence de Mme Swann avait pour moi un intrt particulier d  un
fait qui s'tait produit quelques jours auparavant, et qu'il est
ncessaire de relater  cause des consquences qu'il devait avoir
beaucoup plus tard, et qu'on suivra dans leur dtail quand le moment
sera venu. Donc, quelques jours avant cette visite, j'en avais reu une
 laquelle je ne m'attendais gure, celle de Charles Morel, le fils,
inconnu de moi, de l'ancien valet de chambre de mon grand-oncle. Ce
grand-oncle (celui chez lequel j'avais vu la dame en rose) tait mort
l'anne prcdente. Son valet de chambre avait manifest  plusieurs
reprises l'intention de venir me voir; je ne savais pas le but de sa
visite, mais je l'aurais vu volontiers car j'avais appris par Franoise
qu'il avait gard un vrai culte pour la mmoire de mon oncle et faisait,
 chaque occasion, le plerinage du cimetire. Mais oblig d'aller se
soigner dans son pays, et comptant y rester longtemps, il me dlguait
son fils. Je fus surpris de voir entrer un beau garon de dix-huit ans,
habill plutt richement qu'avec got, mais qui pourtant avait l'air de
tout, except d'un valet de chambre. Il tint du reste, ds l'abord, 
couper le cble avec la domesticit d'o il sortait, en m'apprenant avec
un sourire satisfait qu'il tait premier prix du Conservatoire. Le but
de sa visite tait celui-ci: son pre avait, parmi les souvenirs de mon
oncle Adolphe, mis de ct certains qu'il avait jug inconvenant
d'envoyer  mes parents, mais qui, pensait-il, taient de nature 
intresser un jeune homme de mon ge. C'taient les photographies des
actrices clbres, des grandes cocottes que mon oncle avait connues, les
dernires images de cette vie de vieux viveur qu'il sparait, par une
cloison tanche, de sa vie de famille. Tandis que le jeune Morel me les
montrait, je me rendis compte qu'il affectait de me parler comme  un
gal. Il avait  dire vous, et le moins souvent possible Monsieur,
le plaisir de quelqu'un dont le pre n'avait jamais employ, en
s'adressant  mes parents, que la troisime personne. Presque toutes
les photographies portaient une ddicace telle que: A mon meilleur
ami. Une actrice plus ingrate et plus avise avait crit: Au meilleur
des amis, ce qui lui permettait, m'a-t-on assur, de dire que mon oncle
n'tait nullement, et  beaucoup prs, son meilleur ami, mais l'ami qui
lui avait rendu le plus de petits services, l'ami dont elle se servait,
un excellent homme, presque une vieille bte. Le jeune Morel avait beau
chercher  s'vader de ses origines, on sentait que l'ombre de mon oncle
Adolphe, vnrable et dmesure aux yeux du vieux valet de chambre,
n'avait cess de planer, presque sacre, sur l'enfance et la jeunesse du
fils. Pendant que je regardais les photographies, Charles Morel
examinait ma chambre. Et comme je cherchais o je pourrais les serrer:
Mais comment se fait-il, me dit-il (d'un ton o le reproche n'avait pas
besoin de s'exprimer tant il tait dans les paroles mmes), que je n'en
voie pas une seule de votre oncle dans votre chambre? Je sentis le
rouge me monter au visage, et balbutiai: Mais je crois que je n'en ai
pas.--Comment, vous n'avez pas une seule photographie de votre oncle
Adolphe qui vous aimait tant! Je vous en enverrai une que je prendrai
dans les quantits qu'a mon paternel, et j'espre que vous l'installerez
 la place d'honneur, au-dessus de cette commode qui vous vient
justement de votre oncle. Il est vrai que, comme je n'avais mme pas
une photographie de mon pre ou de ma mre dans ma chambre, il n'y avait
rien de si choquant  ce qu'il ne s'en trouvt pas de mon oncle Adolphe.
Mais il n'tait pas difficile de deviner que pour Morel, lequel avait
enseign cette manire de voir  son fils, mon oncle tait le personnage
important de la famille, duquel mes parents tiraient seulement un clat
amoindri. J'tais plus en faveur parce que mon oncle disait tous les
jours que je serais une espce de Racine, de Vaulabelle, et Morel me
considrait  peu prs comme un fils adoptif, comme un enfant d'lection
de mon oncle. Je me rendis vite compte que le fils de Morel tait trs
arriviste. Ainsi, ce jour-l, il me demanda, tant un peu compositeur
aussi, et capable de mettre quelques vers en musique, si je ne
connaissais pas de pote ayant une situation importante dans le monde
aristo. Je lui en citai un. Il ne connaissait pas les oeuvres de ce
pote et n'avait jamais entendu son nom, qu'il prit en note. Or je sus
que peu aprs il avait crit  ce pote pour lui dire qu'admirateur
fanatique de ses oeuvres, il avait fait de la musique sur un sonnet de
lui et serait heureux que le librettiste en ft donner une audition chez
la Comtesse ----. C'tait aller un peu vite et dmasquer son plan. Le
pote, bless, ne rpondit pas. Au reste, Charles Morel semblait avoir,
 ct de l'ambition, un vif penchant vers des ralits plus concrtes.
Il avait remarqu dans la cour la nice de Jupien en train de faire un
gilet et, bien qu'il me dt seulement avoir justement besoin d'un gilet
de fantaisie, je sentis que la jeune fille avait produit une vive
impression sur lui. Il n'hsita pas  me demander de descendre et de la
prsenter, mais par rapport  votre famille, vous m'entendez, je compte
sur votre discrtion quant  mon pre, dites seulement un grand artiste
de vos amis, vous comprenez, il faut faire bonne impression aux
commerants. Bien qu'il m'et insinu que, ne le connaissant pas assez
pour l'appeler, il le comprenait, cher ami, je pourrais lui dire
devant la jeune fille quelque chose comme pas Cher Matre videmment
... quoique, mais, si cela vous plat: cher grand artiste, j'vitai
dans la boutique de le qualifier comme et dit Saint-Simon, et me
contentai de rpondre  ses vous par des vous. Il avisa, parmi
quelques pices de velours, une du rouge le plus vif et si criard que,
malgr le mauvais got qu'il avait, il ne put jamais, par la suite,
porter ce gilet. La jeune fille se remit  travailler avec ses deux
apprenties, mais il me sembla que l'impression avait t rciproque et
que Charles Morel, qu'elle crut de son monde (plus lgant seulement
et plus riche), lui avait plu singulirement. Comme j'avais t trs
tonn de trouver parmi les photographies que m'envoyait son pre une du
portrait de miss Sacripant (c'est--dire Odette) par Elstir, je dis 
Charles Morel, en l'accompagnant jusqu' la porte cochre: Je crains
que vous ne puissiez me renseigner. Est-ce que mon oncle connaissait
beaucoup cette dame? Je ne vois pas  quelle poque de la vie de mon
oncle je puis la situer; et cela m'intresse  cause de M.
Swann....--Justement j'oubliais de vous dire que mon pre m'avait
recommand d'attirer votre attention sur cette dame. En effet, cette
demi-mondaine djeunait chez votre oncle le dernier jour que vous
l'avez vu. Mon pre ne savait pas trop s'il pouvait vous faire entrer.
Il parat que vous aviez plu beaucoup  cette femme lgre, et elle
esprait vous revoir. Mais justement  ce moment-l il y a eu de la
fche dans la famille,  ce que m'a dit mon pre, et vous n'avez jamais
revu votre oncle. Il sourit  ce moment, pour lui dire adieu de loin, 
la nice de Jupien. Elle le regardait et admirait sans doute son visage
maigre, d'un dessin rgulier, ses cheveux lgers, ses yeux gais. Moi, en
lui serrant la main, je pensais  Mme Swann, et je me disais avec
tonnement, tant elles taient spares et diffrentes dans mon
souvenir, que j'aurais dsormais  l'identifier avec la Dame en rose.

M. de Charlus fut bientt assis  ct de Mme Swann. Dans toutes les
runions o il se trouvait, et ddaigneux avec les hommes, courtis par
les femmes, il avait vite fait d'aller faire corps avec la plus
lgante, de la toilette de laquelle il se sentait empanach. La
redingote ou le frac du baron le faisait ressembler  ces portraits
remis par un grand coloriste d'un homme en noir, mais qui a prs de
lui, sur une chaise, un manteau clatant qu'il va revtir pour quelque
bal costum. Ce tte--tte, gnralement avec quelque Altesse,
procurait  M. de Charlus de ces distinctions qu'il aimait. Il avait,
par exemple, pour consquence que les matresses de maison laissaient,
dans une fte, le baron avoir seul une chaise sur le devant dans un rang
de dames, tandis que les autres hommes se bousculaient dans le fond. De
plus, fort absorb, semblait-il,  raconter, et trs haut, d'amusantes
histoires  la dame charme, M. de Charlus tait dispens d'aller dire
bonjour aux autres, donc d'avoir des devoirs  rendre. Derrire la
barrire parfume que lui faisait la beaut choisie, il tait isol au
milieu d'un salon comme au milieu d'une salle de spectacle dans une loge
et, quand on venait le saluer, au travers pour ainsi dire de la beaut
de sa compagne, il tait excusable de rpondre fort brivement et sans
s'interrompre de parler  une femme. Certes Mme Swann n'tait gure du
rang des personnes avec qui il aimait ainsi  s'afficher. Mais il
faisait profession d'admiration pour elle, d'amiti pour Swann, savait
qu'elle serait flatte de son empressement, et tait flatt lui-mme
d'tre compromis par la plus jolie personne qu'il y et l.

Mme de Villeparisis n'tait d'ailleurs qu' demi contente d'avoir la
visite de M. de Charlus. Celui-ci, tout en trouvant de grands dfauts 
sa tante, l'aimait beaucoup. Mais, par moments, sous le coup de la
colre, de griefs imaginaires, il lui adressait, sans rsister  ses
impulsions, des lettres de la dernire violence, dans lesquelles il
faisait tat de petites choses qu'il semblait jusque-l n'avoir pas
remarques. Entre autres exemples je peux citer ce fait, parce que mon
sjour  Balbec me mit au courant de lui: Mme de Villeparisis, craignant
de ne pas avoir emport assez d'argent pour prolonger sa villgiature 
Balbec, et n'aimant pas, comme elle tait avare et craignait les frais
superflus, faire venir de l'argent de Paris, s'tait fait prter trois
mille francs par M. de Charlus. Celui-ci, un mois plus tard, mcontent
de sa tante pour une raison insignifiante, les lui rclama par mandat
tlgraphique. Il reut deux mille neuf cent quatre-vingt-dix et
quelques francs. Voyant sa tante quelques jours aprs  Paris et causant
amicalement avec elle, il lui fit, avec beaucoup de douceur, remarquer
l'erreur commise par la banque charge de l'envoi. Mais il n'y a pas
erreur, rpondit Mme de Villeparisis, le mandat tlgraphique cote six
francs soixante-quinze.--Ah! du moment que c'est intentionnel, c'est
parfait, rpliqua M. de Charlus. Je vous l'avais dit seulement pour le
cas o vous l'auriez ignor, parce que dans ce cas-l, si la banque
avait agi de mme avec des personnes moins lies avec vous que moi, cela
aurait pu vous contrarier.--Non, non, il n'y a pas erreur.--Au fond
vous avez eu parfaitement raison, conclut gaiement M. de Charlus en
baisant tendrement la main de sa tante. En effet, il ne lui en voulait
nullement et souriait seulement de cette petite mesquinerie. Mais
quelque temps aprs, ayant cru que dans une chose de famille sa tante
avait voulu le jouer et monter contre lui tout un complot, comme
celle-ci se retranchait assez btement derrire des hommes d'affaires
avec qui il l'avait prcisment souponne d'tre allie contre lui, il
lui avait crit une lettre qui dbordait de fureur et d'insolence. Je
ne me contenterai pas de me venger, ajoutait-il en post-scriptum, je
vous rendrai ridicule. Je vais ds demain aller raconter  tout le monde
l'histoire du mandat tlgraphique et des six francs soixante-quinze que
vous m'avez retenus sur les trois mille francs que je vous avais prts,
je vous dshonorerai. Au lieu de cela il tait all le lendemain
demander pardon  sa tante Villeparisis, ayant regret d'une lettre o il
y avait des phrases vraiment affreuses. D'ailleurs  qui et-il pu
apprendre l'histoire du mandat tlgraphique? Ne voulant pas de
vengeance, mais une sincre rconciliation, cette histoire du mandat,
c'est maintenant qu'il l'aurait tue. Mais auparavant il l'avait raconte
partout, tout en tant trs bien avec sa tante, il l'avait raconte sans
mchancet, pour faire rire, et parce qu'il tait l'indiscrtion mme.
Il l'avait raconte, mais sans que Mme de Villeparisis le st. De sorte
qu'ayant appris par sa lettre qu'il comptait la dshonorer en divulguant
une circonstance o il lui avait dclar  elle-mme qu'elle avait bien
agi, elle avait pens qu'il l'avait trompe alors et mentait en feignant
de l'aimer. Tout cela s'tait apais, mais chacun des deux ne savait pas
exactement l'opinion que l'autre avait de lui. Certes il s'agit l d'un
cas de brouilles intermittentes un peu particulier. D'ordre diffrent
taient celles de Bloch et de ses amis. D'un autre encore celles de M.
de Charlus, comme on le verra, avec des personnes tout autres que Mme de
Villeparisis. Malgr cela il faut se rappeler que l'opinion que nous
avons les uns des autres, les rapports d'amiti, de famille, n'ont rien
de fixe qu'en apparence, mais sont aussi ternellement mobiles que la
mer. De l tant de bruits de divorce entre des poux qui semblaient unis
et qui, bientt aprs, parlent tendrement l'un de l'autre; tant
d'infamies dites par un ami sur un ami dont nous le croyions insparable
et avec qui nous le trouverons rconcili avant que nous ayons eu le
temps de revenir de notre surprise; tant de renversements d'alliances en
si peu de temps, entre les peuples.

--Mon Dieu, a chauffe entre mon oncle et Mme Swann, me dit Saint-Loup.
Et maman qui, dans son innocence, vient les dranger. Aux pures tout est
pur!

Je regardais M. de Charlus. La houppette de ses cheveux gris, son oeil
dont le sourcil tait relev par le monocle et qui souriait, sa
boutonnire en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles
d'un triangle convulsif et frappant. Je n'avais pas os le saluer, car
il ne m'avait fait aucun signe. Or, bien qu'il ne ft pas tourn de mon
ct, j'tais persuad qu'il m'avait vu; tandis qu'il dbitait quelque
histoire  Mme Swann dont flottait jusque sur un genou du baron le
magnifique manteau couleur pense, les yeux errants de M. de Charlus,
pareils  ceux d'un marchand en plein vent qui craint l'arrive de la
_Rousse_, avaient certainement explor chaque partie du salon et
dcouvert toutes les personnes qui s'y trouvaient. M. de Chtellerault
vint lui dire bonjour sans que rien dcelt dans le visage de M. de
Charlus qu'il et aperu le jeune duc avant le moment o celui-ci se
trouva devant lui. C'est ainsi que, dans les runions un peu nombreuses
comme tait celle-ci, M. de Charlus gardait d'une faon presque
constante un sourire sans direction dtermine ni destination
particulire, et qui, prexistant de la sorte aux saluts des arrivants,
se trouvait, quand ceux-ci entraient dans sa zone, dpouill de toute
signification d'amabilit pour eux. Nanmoins il fallait bien que
j'allasse dire bonjour  Mme Swann. Mais, comme elle ne savait pas si je
connaissais Mme de Marsantes et M. de Charlus, elle fut assez froide,
craignant sans doute que je lui demandasse de me prsenter. Je m'avanai
alors vers M. de Charlus, et aussitt le regrettai car, devant trs bien
me voir, il ne le marquait en rien. Au moment o je m'inclinai devant
lui, je trouvai, distant de son corps dont il m'empchait d'approcher de
toute la longueur de son bras tendu, un doigt veuf, et-on dit, d'un
anneau piscopal dont il avait l'air d'offrir, pour qu'on la baist, la
place consacre, et dus paratre avoir pntr,  l'insu du baron et par
une effraction dont il me laissait la responsabilit, dans la
permanence, la dispersion anonyme et vacante de son sourire. Cette
froideur ne fut pas pour encourager beaucoup Mme Swann  se dpartir de
la sienne.

--Comme tu as l'air fatigu et agit, dit Mme de Marsantes  son fils
qui tait venu dire bonjour  M. de Charlus.

Et en effet, les regards de Robert semblaient par moments atteindre 
une profondeur qu'ils quittaient aussitt comme un plongeur qui a touch
le fond. Ce fond, qui faisait si mal  Robert quand il le touchait qu'il
le quittait aussitt pour y revenir un instant aprs, c'tait l'ide
qu'il avait rompu avec sa matresse.

--a ne fait rien, ajouta sa mre, en lui caressant la joue, a ne fait
rien, c'est bon de voir son petit garon.

Mais cette tendresse paraissant agacer Robert, Mme de Marsantes entrana
son fils dans le fond du salon, l o, dans une baie tendue de soie
jaune, quelques fauteuils de Beauvais massaient leurs tapisseries
violaces comme des iris empourprs dans un champ de boutons d'or. Mme
Swann se trouvant seule et ayant compris que j'tais li avec Saint-Loup
me fit signe de venir auprs d'elle. Ne l'ayant pas vue depuis si
longtemps, je ne savais de quoi lui parler. Je ne perdais pas de vue mon
chapeau parmi tous ceux qui se trouvaient sur le tapis, mais me
demandais curieusement  qui pouvait en appartenir un qui n'tait pas
celui du duc de Guermantes et dans la coiffe duquel un G tait surmont
de la couronne ducale. Je savais qui taient tous les visiteurs et n'en
trouvais pas un seul dont ce pt tre le chapeau.

--Comme M. de Norpois est sympathique, dis-je  Mme Swann en le lui
montrant. Il est vrai que Robert de Saint-Loup me dit que c'est une
peste, mais....

--Il a raison, rpondit-elle.

Et voyant que son regard se reportait  quelque chose qu'elle me
cachait, je la pressai de questions. Peut-tre contente d'avoir l'air
d'tre trs occupe par quelqu'un dans ce salon, o elle ne connaissait
presque personne, elle m'emmena dans un coin.

--Voil srement ce que M. de Saint-Loup a voulu vous dire, me
rpondit-elle, mais ne le lui rptez pas, car il me trouverait
indiscrte et je tiens beaucoup  son estime, je suis trs honnte
homme, vous savez. Dernirement Charlus a dn chez la princesse de
Guermantes; je ne sais pas comment on a parl de vous. M. de Norpois
leur aurait dit--c'est inepte, n'allez pas vous mettre martel en tte
pour cela, personne n'y a attach d'importance, on savait trop de quelle
bouche cela tombait--que vous tiez un flatteur  moiti hystrique.

J'ai racont bien auparavant ma stupfaction qu'un ami de mon pre comme
tait M. de Norpois et pu s'exprimer ainsi en parlant de moi. J'en
prouvai une plus grande encore  savoir que mon moi de ce jour ancien
o j'avais parl de Mme Swann et de Gilberte tait connu par la
princesse de Guermantes de qui je me croyais ignor. Chacune de nos
actions, de nos paroles, de nos attitudes est spare du monde, des
gens qui ne l'ont pas directement perue, par un milieu dont la
permabilit varie  l'infini et nous reste inconnue; ayant appris par
l'exprience que tel propos important que nous avions souhait vivement
tre propag (tels ceux si enthousiastes que je tenais autrefois  tout
le monde et en toute occasion sur Mme Swann, pensant que parmi tant de
bonnes graines rpandues il s'en trouverait bien une qui lverait) s'est
trouv, souvent  cause de notre dsir mme, immdiatement mis sous le
boisseau, combien  plus forte raison tions-nous loign de croire que
telle parole minuscule, oublie de nous-mme, voire jamais prononce par
nous et forme en route par l'imparfaite rfraction d'une parole
diffrente, serait transporte, sans que jamais sa marche s'arrtt, 
des distances infinies--en l'espce jusque chez la princesse de
Guermantes--et allt divertir  nos dpens le festin des dieux. Ce que
nous nous rappelons de notre conduite reste ignor de notre plus proche
voisin; ce que nous en avons oubli avoir dit, ou mme ce que nous
n'avons jamais dit, va provoquer l'hilarit jusque dans une autre
plante, et l'image que les autres se font de nos faits et gestes ne
ressemble pas plus  celle que nous nous en faisons nous-mme qu' un
dessin quelque dcalque rat, o tantt au trait noir correspondrait un
espace vide, et  un blanc un contour inexplicable. Il peut du reste
arriver que ce qui n'a pas t transcrit soit quelque trait irrel que
nous ne voyons que par complaisance, et que ce qui nous semble ajout
nous appartienne au contraire, mais si essentiellement que cela nous
chappe. De sorte que cette trange preuve qui nous semble si peu
ressemblante a quelquefois le genre de vrit, peu flatteur certes,
mais profond et utile, d'une photographie par les rayons N. Ce n'est pas
une raison pour que nous nous y reconnaissions. Quelqu'un qui a
l'habitude de sourire dans la glace  sa belle figure et  son beau
torse, si on lui montre leur radiographie aura, devant ce chapelet
osseux, indiqu comme tant une image de lui-mme, le mme soupon d'une
erreur que le visiteur d'une exposition qui, devant un portrait de jeune
femme, lit dans le catalogue: Dromadaire couch. Plus tard, cet cart
entre notre image selon qu'elle est dessine par nous-mme ou par
autrui, je devais m'en rendre compte pour d'autres que moi, vivant
batement au milieu d'une collection de photographies qu'ils avaient
tires d'eux-mmes tandis qu'alentour grimaaient d'effroyables images,
habituellement invisibles pour eux-mmes, mais qui les plongeaient dans
la stupeur si un hasard les leur montrait en leur disant: C'est vous.

Il y a quelques annes j'aurais t bien heureux de dire  Mme Swann 
quel sujet j'avais t si tendre pour M. de Norpois, puisque ce sujet
tait le dsir de la connatre. Mais je ne le ressentais plus, je
n'aimais plus Gilberte. D'autre part, je ne parvenais pas  identifier
Mme Swann  la Dame en rose de mon enfance. Aussi je parlai de la femme
qui me proccupait en ce moment.

--Avez-vous vu tout  l'heure la duchesse de Guermantes? demandai-je 
Mme Swann.

Mais comme la duchesse ne saluait pas Mme Swann, celle-ci voulait avoir
l'air de la considrer comme une personne sans intrt et de la prsence
de laquelle on ne s'aperoit mme pas.

--Je ne sais pas, je n'ai pas _ralis_, me rpondit-elle d'un air
dsagrable, en employant un terme traduit de l'anglais.

J'aurais pourtant voulu avoir des renseignements non seulement sur Mme
de Guermantes mais sur tous les tres qui l'approchaient, et, tout
comme Bloch, avec le manque de tact des gens qui cherchent dans leur
conversation non  plaire aux autres mais  lucider, en gostes, des
points que les intressent, pour tcher de me reprsenter exactement la
vie de Mme de Guermantes, j'interrogeai Mme de Villeparisis sur Mme
Leroi.

--Oui, je sais, rpondit-elle avec un ddain affect, la fille de ces
gros marchands de bois. Je sais qu'elle voit du monde maintenant, mais
je vous dirai que je suis bien vieille pour faire de nouvelles
connaissances. J'ai connu des gens si intressants, si aimables, que
vraiment je crois que Mme Leroi n'ajouterait rien  ce que j'ai.

Mme de Marsantes, qui faisait la dame d'honneur de la marquise, me
prsenta au prince, et elle n'avait pas fini que M. de Norpois me
prsentait aussi, dans les termes les plus chaleureux. Peut-tre
trouvait-il commode de me faire une politesse qui n'entamait en rien son
crdit puisque je venais justement d'tre prsent; peut-tre parce
qu'il pensait qu'un tranger, mme illustre, tait moins au courant des
salons franais et pouvait croire qu'on lui prsentait un jeune homme du
grand monde; peut-tre pour exercer une de ses prrogatives, celle
d'ajouter le poids de sa propre recommandation d'ambassadeur, ou par le
got d'archasme de faire revivre en l'honneur du prince l'usage,
flatteur pour cette Altesse, que deux parrains taient ncessaires si on
voulait lui tre prsent.

Mme de Villeparisis interpella M. de Norpois, prouvant le besoin de me
faire dire par lui qu'elle n'avait pas  regretter de ne pas connatre
Mme Leroi.

--N'est-ce pas, monsieur l'ambassadeur, que Mme Leroi est une personne
sans intrt, trs infrieure  toutes celles qui frquentent ici, et
que j'ai eu raison de ne pas l'attirer?

Soit indpendance, soit fatigue, M. de Norpois se contenta de rpondre
par un salut plein de respect mais vide de signification.

--Monsieur, lui dit Mme de Villeparisis en riant, il y a des gens bien
ridicules. Croyez-vous que j'ai eu aujourd'hui la visite d'un monsieur
qui a voulu me faire croire qu'il avait plus de plaisir  embrasser ma
main que celle d'une jeune femme?

Je compris tout de suite que c'tait Legrandin. M. de Norpois sourit
avec un lger clignement d'oeil, comme s'il s'agissait d'une
concupiscence si naturelle qu'on ne pouvait en vouloir  celui qui
l'prouvait, presque d'un commencement de roman qu'il tait prt 
absoudre, voire  encourager, avec une indulgence perverse  la Voisenon
ou  la Crbillon fils.

--Bien des mains de jeunes femmes seraient incapables de faire ce que
j'ai vu l, dit le prince en montrant les aquarelles commences de Mme
de Villeparisis.

Et il lui demanda si elle avait vu les fleurs de Fantin-Latour qui
venaient d'tre exposes.

--Elles sont de premier ordre et, comme on dit aujourd'hui, d'un beau
peintre, d'un des matres de la palette, dclara M. de Norpois; je
trouve cependant qu'elles ne peuvent pas soutenir la comparaison avec
celles de Mme de Villeparisis o je reconnais mieux le coloris de la
fleur.

Mme en supposant que la partialit de vieil amant, l'habitude de
flatter, les opinions admises dans une coterie, dictassent ces paroles 
l'ancien ambassadeur, celles-ci prouvaient pourtant sur quel nant de
got vritable repose le jugement artistique des gens du monde, si
arbitraire qu'un rien peut le faire aller aux pires absurdits, sur le
chemin desquelles il ne rencontre pour l'arrter aucune impression
vraiment sentie.

--Je n'ai aucun mrite  connatre les fleurs, j'ai toujours vcu aux
champs, rpondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle
gracieusement en s'adressant au prince, si j'en ai eu toute jeune des
notions un peu plus srieuses que les autres enfants de la campagne, je
le dois  un homme bien distingu de votre nation, M. de Schlegel. Je
l'ai rencontr  Broglie o ma tante Cordelia (la marchale de
Castellane) m'avait amene. Je me rappelle trs bien que M. Lebrun, M.
de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J'tais une
toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu'il disait.
Mais il s'amusait  me faire jouer et, revenu dans votre pays, il
m'envoya un bel herbier en souvenir d'une promenade que nous avions t
faire en phaton au Val Richer et o je m'tais endormie sur ses genoux.
J'ai toujours conserv cet herbier et il m'a appris  remarquer bien des
particularits des fleurs qui ne m'auraient pas frappe sans cela. Quand
Mme de Barante a publi quelques lettres de Mme de Broglie, belles et
affectes comme elle tait elle-mme, j'avais espr y trouver
quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c'tait une
femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la
religion. Robert m'appela dans le fond du salon, o il tait avec sa
mre.

--Que tu as t gentil, lui dis-je, comment te remercier? Pouvons-nous
dner demain ensemble?

--Demain, si tu veux, mais alors avec Bloch; je l'ai rencontr devant la
porte; aprs un instant de froideur, parce que j'avais, malgr moi,
laiss sans rponse deux lettres de lui (il ne m'a pas dit que c'tait
cela qui l'avait froiss, mais je l'ai compris), il a t d'une
tendresse telle que je ne peux pas me montrer ingrat envers un tel ami.
Entre nous, de sa part au moins, je sens bien que c'est  la vie,  la
mort.

Je ne crois pas que Robert se trompt absolument. Le dnigrement furieux
tait souvent chez Bloch l'effet d'une vive sympathie qu'il avait cru
qu'on ne lui rendait pas. Et comme il imaginait peu la vie des autres,
ne songeait pas qu'on peut avoir t malade ou en voyage, etc., un
silence de huit jours lui paraissait vite provenir d'une froideur
voulue. Aussi je n'ai jamais cru que ses pires violences d'ami, et plus
tard d'crivain, fussent bien profondes. Elles s'exaspraient si l'on y
rpondait par une dignit glace, ou par une platitude qui
l'encourageait  redoubler ses coups, mais cdaient souvent  une chaude
sympathie. Quant  gentil, continua Saint-Loup, tu prtends que je l'ai
t pour toi, mais je n'ai pas t gentil du tout, ma tante dit que
c'est toi qui la fuis, que tu ne lui dis pas un mot. Elle se demande si
tu n'as pas quelque chose contre elle.

Heureusement pour moi, si j'avais t dupe de ces paroles, notre
imminent dpart pour Balbec m'et empch d'essayer de revoir Mme de
Guermantes, de lui assurer que je n'avais rien contre elle et de la
mettre ainsi dans la ncessit de me prouver que c'tait elle qui avait
quelque chose contre moi. Mais je n'eus qu' me rappeler qu'elle ne
m'avait pas mme offert d'aller voir les Elstir. D'ailleurs ce n'tait
pas une dception; je ne m'tais nullement attendu  ce qu'elle m'en
parlt; je savais que je ne lui plaisais pas, que je n'avais pas 
esprer me faire aimer d'elle; le plus que j'avais pu souhaiter, c'est
que, grce  sa bont, j'eusse d'elle, puisque je ne devais pas la
revoir avant de quitter Paris, une impression entirement douce, que
j'emporterais  Balbec indfiniment prolonge, intacte, au lieu d'un
souvenir ml d'anxit et de tristesse.

A tous moments Mme de Marsantes s'interrompait de causer avec Robert
pour me dire combien il lui avait souvent parl de moi, combien il
m'aimait; elle tait avec moi d'un empressement qui me faisait presque
de la peine parce que je le sentais dict par la crainte qu'elle avait
de faire fcher ce fils qu'elle n'avait pas encore vu aujourd'hui, avec
qui elle tait impatiente de se trouver seule, et sur lequel elle
croyait donc que l'empire qu'elle exerait n'galait pas et devait
mnager le mien. M'ayant entendu auparavant demander  Bloch des
nouvelles de M. Nissim Bernard, son oncle, Mme de Marsantes s'informa
si c'tait celui qui avait habit Nice.

--Dans ce cas, il y a connu M. de Marsantes avant qu'il m'poust, avait
rpondu Mme de Marsantes. Mon mari m'en a souvent parl comme d'un homme
excellent, d'un coeur dlicat et gnreux.

Dire que pour une fois il n'avait pas menti, c'est incroyable, et
pens Bloch.

Tout le temps j'aurais voulu dire  Mme de Marsantes que Robert avait
pour elle infiniment plus d'affection que pour moi, et que, m'et-elle
tmoign de l'hostilit, je n'tais pas d'une nature  chercher  le
prvenir contre elle,  le dtacher d'elle. Mais depuis que Mme de
Guermantes tait partie, j'tais plus libre d'observer Robert, et je
m'aperus seulement alors que de nouveau une sorte de colre semblait
s'tre leve en lui, affleurant  son visage durci et sombre. Je
craignais qu'au souvenir de la scne de l'aprs-midi il ne ft humili
vis--vis de moi de s'tre laiss traiter si durement par sa matresse,
sans riposter.

Brusquement il s'arracha d'auprs de sa mre qui lui avait pass un bras
autour du cou, et venant  moi m'entrana derrire le petit comptoir
fleuri de Mme de Villeparisis, o celle-ci s'tait rassise, puis me fit
signe de le suivre dans le petit salon. Je m'y dirigeais assez vivement
quand M. de Charlus, qui avait pu croire que j'allais vers la sortie,
quitta brusquement M. de Faffenheim avec qui il causait, fit un tour
rapide qui l'amena en face de moi. Je vis avec inquitude qu'il avait
pris le chapeau au fond duquel il y avait un G et une couronne ducale.
Dans l'embrasure de la porte du petit salon il me dit sans me regarder:

--Puisque je vois que vous allez dans le monde maintenant, faites-moi
donc le plaisir de venir me voir. Mais c'est assez compliqu,
ajouta-t-il d'un air d'inattention et de calcul, et comme s'il s'tait
agi d'un plaisir qu'il avait peur de ne plus retrouver une fois qu'il
aurait laiss chapper l'occasion de combiner avec moi les moyens de le
raliser. Je suis peu chez moi, il faudrait que vous m'criviez. Mais
j'aimerais mieux vous expliquer cela plus tranquillement. Je vais partir
dans un moment. Voulez-vous faire deux pas avec moi? Je ne vous
retiendrai qu'un instant.

--Vous ferez bien de faire attention, monsieur, lui dis-je. Vous avez
pris par erreur le chapeau d'un des visiteurs.

--Vous voulez m'empcher de prendre mon chapeau?

Je supposai, l'aventure m'tant arrive  moi-mme peu auparavant, que,
quelqu'un lui ayant enlev son, chapeau, il en avait avis un au hasard
pour ne pas rentrer nu-tte, et que je le mettais dans l'embarras en
dvoilant sa ruse. Je lui dis qu'il fallait d'abord que je dise quelques
mots  Saint-Loup. Il est en train de parler avec cet idiot de duc de
Guermantes, ajoutai-je.--C'est charmant ce que vous dites l, je le
dirai  mon frre.--Ah! vous croyez que cela peut intresser M. de
Charlus? (Je me figurais que, s'il avait un frre, ce frre devait
s'appeler Charlus aussi. Saint-Loup m'avait bien donn quelques
explications l-dessus  Balbec, mais je les avais oublies.)--Qui
est-ce qui vous parle de M. de Charlus? me dit le baron d'un air
insolent. Allez auprs de Robert. Je sais que vous avez particip ce
matin  un de ces djeuners d'orgie qu'il a avec une femme qui le
dshonore. Vous devriez bien user de votre influence sur lui pour lui
faire comprendre le chagrin qu'il cause  sa pauvre mre et  nous tous
en tranant notre nom dans la boue.

J'aurais voulu rpondre qu'au djeuner avilissant on n'avait parl que
d'Emerson, d'Ibsen, de Tolsto, et que la jeune femme avait prch
Robert pour qu'il ne bt que de l'eau; afin de tcher d'apporter quelque
baume  Robert de qui je croyais la fiert blesse, je cherchai 
excuser sa matresse. Je ne savais pas qu'en ce moment, malgr sa colre
contre elle, c'tait  lui-mme qu'il adressait des reproches. Mme dans
les querelles entre un bon et une mchante et quand le droit est tout
entier d'un ct, il arrive toujours qu'il y a une vtille qui peut
donner  la mchante l'apparence de n'avoir pas tort sur un point. Et
comme tous les autres points, elle les nglige, pour peu que le bon ait
besoin d'elle, soit dmoralis par la sparation, son affaiblissement le
rendra scrupuleux, il se rappellera les reproches absurdes qui lui ont
t faits et se demandera s'ils n'ont pas quelque fondement.

--Je crois que j'ai eu tort dans cette affaire du collier, me dit
Robert. Bien sr je ne l'avais pas fait dans une mauvaise intention,
mais je sais bien que les autres ne se mettent pas au mme point de vue
que nous-mme. Elle a eu une enfance trs dure. Pour elle je suis tout
de mme le riche qui croit qu'on arrive  tout par son argent, et contre
lequel le pauvre ne peut pas lutter, qu'il s'agisse d'influencer
Boucheron ou de gagner un procs devant un tribunal. Sans doute elle a
t bien cruelle; moi qui n'ai jamais cherch que son bien. Mais, je me
rends bien compte, elle croit que j'ai voulu lui faire sentir qu'on
pouvait la tenir par l'argent, et ce n'est pas vrai. Elle qui m'aime
tant, que doit-elle se dire! Pauvre chrie; si tu savais, elle a de
telles dlicatesses, je ne peux pas te dire, elle a souvent fait pour
moi des choses adorables. Ce qu'elle doit tre malheureuse en ce moment!
En tout cas, quoi qu'il arrive je ne veux pas qu'elle me prenne pour un
mufle, je cours chez Boucheron chercher le collier. Qui sait? peut-tre
en voyant que j'agis ainsi reconnatra-t-elle ses torts. Vois-tu, c'est
l'ide qu'elle souffre en ce moment que je ne peux pas supporter! Ce
qu'on souffre, soi, on le sait, ce n'est rien. Mais elle, se dire
qu'elle souffre et ne pas pouvoir se le reprsenter, je crois que je
deviendrais fou, j'aimerais mieux ne la revoir jamais que de la laisser
souffrir. Qu'elle soit heureuse sans moi s'il le faut, c'est tout ce que
je demande. coute, tu sais, pour moi, tout ce qui la touche c'est
immense, cela prend quelque chose de cosmique; je cours chez le
bijoutier et aprs cela lui demander pardon. Jusqu' ce que je sois
l-bas, qu'est-ce qu'elle va pouvoir penser de moi? Si elle savait
seulement que je vais venir! A tout hasard tu pourras venir chez elle;
qui sait, tout s'arrangera peut-tre. Peut-tre, dit-il avec un sourire,
comme n'osant croire  un tel rve, nous irons dner tous les trois  la
campagne. Mais on ne peut pas savoir encore, je sais si mal la prendre;
pauvre petite, je vais peut-tre encore la blesser. Et puis sa dcision
est peut-tre irrvocable.

Robert m'entrana brusquement vers sa mre.

--Adieu, lui dit-il; je suis forc de partir. Je ne sais pas quand je
reviendrai en permission, sans doute pas avant un mois. Je vous
l'crirai ds que je le saurai.

Certes Robert n'tait nullement de ces fils qui, quand ils sont dans le
monde avec leur mre, croient qu'une attitude exaspre  son gard doit
faire contrepoids aux sourires et aux saluts qu'ils adressent aux
trangers. Rien n'est plus rpandu que cette odieuse vengeance de ceux
qui semblent croire que la grossiret envers les siens complte tout
naturellement la tenue de crmonie. Quoi que la pauvre mre dise, son
fils, comme s'il avait t emmen malgr lui et voulait faire payer
cher sa prsence, contrebat immdiatement d'une contradiction ironique,
prcise, cruelle, l'assertion timidement risque; la mre se range
aussitt, sans le dsarmer pour cela,  l'opinion de cet tre suprieur
qu'elle continuera  vanter  chacun, en son absence, comme une nature
dlicieuse, et qui ne lui pargne pourtant aucun de ses traits les plus
acrs. Saint-Loup tait tout autre, mais l'angoisse que provoquait
l'absence de Rachel faisait que, pour des raisons diffrentes, il
n'tait pas moins dur avec sa mre que ne le sont ces fils-l avec la
leur. Et aux paroles qu'il pronona je vis le mme battement, pareil 
celui d'une aile, que Mme de Marsantes n'avait pu rprimer  l'arrive
de son fils, la dresser encore tout entire; mais maintenant c'tait un
visage anxieux, des yeux dsols qu'elle attachait sur lui.

--Comment, Robert, tu t'en vas? c'est srieux? mon petit enfant! le seul
jour o je pouvais t'avoir!

Et presque bas, sur le ton le plus naturel, d'une voix d'o elle
s'efforait de bannir toute tristesse pour ne pas inspirer  son fils
une piti qui et peut-tre t cruelle pour lui, ou inutile et bonne
seulement  l'irriter, comme un argument de simple bon sens elle ajouta:

--Tu sais que ce n'est pas gentil ce que tu fais l.

Mais  cette simplicit elle ajoutait tant de timidit pour lui montrer
qu'elle n'entreprenait pas sur sa libert, tant de tendresse pour qu'il
ne lui reprocht pas d'entraver ses plaisirs, que Saint-Loup ne put pas
ne pas apercevoir en lui-mme comme la possibilit d'un attendrissement,
c'est--dire un obstacle  passer la soire avec son amie. Aussi se
mit-il en colre:

--C'est regrettable, mais gentil ou non, c'est ainsi.

Et il fit  sa mre les reproches que sans doute il se sentait peut-tre
mriter; c'est ainsi que les gostes ont toujours le dernier mot;
ayant pos d'abord que leur rsolution est inbranlable, plus le
sentiment auquel on fait appel en eux pour qu'ils y renoncent est
touchant, plus ils trouvent condamnables, non pas eux qui y rsistent,
mais ceux qui les mettent dans la ncessit d'y rsister, de sorte que
leur propre duret peut aller jusqu' la plus extrme cruaut sans que
cela fasse  leurs yeux qu'aggraver d'autant la culpabilit de l'tre
assez indlicat pour souffrir, pour avoir raison, et leur causer ainsi
lchement la douleur d'agir contre leur propre piti. D'ailleurs,
d'elle-mme Mme de Marsantes cessa d'insister, car elle sentait qu'elle
ne le retiendrait plus.

--Je te laisse, me dit-il, mais, maman, ne le gardez pas longtemps parce
qu'il faut qu'il aille faire une visite tout  l'heure.

Je sentais bien que ma prsence ne pouvait faire aucun plaisir  Mme de
Marsantes, mais j'aimais mieux, en ne partant pas avec Robert, qu'elle
ne crt pas que j'tais ml  ces plaisirs qui la privaient de lui.
J'aurais voulu trouver quelque excuse  la conduite de son fils, moins
par affection pour lui que par piti pour elle. Mais ce fut elle qui
parla la premire:

--Pauvre petit, me dit-elle, je suis sre que je lui ai fait de la
peine. Voyez-vous, monsieur, les mres sont trs gostes; il n'a
pourtant pas tant de plaisirs, lui qui vient si peu  Paris. Mon Dieu,
s'il n'tait pas encore parti, j'aurais voulu le rattraper, non pas pour
le retenir certes, mais pour lui dire que je ne lui en veux pas, que je
trouve qu'il a eu raison. Cela ne vous ennuie pas que je regarde sur
l'escalier?

Et nous allmes jusque-l:

--Robert! Robert! cria-t-elle. Non, il est parti, il est trop tard.

Maintenant je me serais aussi volontiers charg d'une mission pour
faire rompre Robert et sa matresse qu'il y a quelques heures pour qu'il
partt vivre tout  fait avec elle. Dans un cas Saint-Loup m'et jug
un ami tratre, dans l'autre cas sa famille m'et appel son mauvais
gnie. J'tais pourtant le mme homme  quelques heures de distance.

Nous rentrmes dans le salon. En ne voyant pas rentrer Saint-Loup, Mme
de Villeparisis changea avec M. de Norpois ce regard dubitatif,
moqueur, et sans grande piti qu'on a en montrant une pouse trop
jalouse ou une mre trop tendre (lesquelles donnent aux autres la
comdie) et qui signifie: Tiens, il a d y avoir de l'orage.

Robert alla chez sa matresse en lui apportant le splendide bijou que,
d'aprs leurs conventions, il n'aurait pas d lui donner. Mais
d'ailleurs cela revint au mme car elle n'en voulut pas, et mme, dans
la suite, il ne russit jamais  le lui faire accepter. Certains amis
de Robert pensaient que ces preuves de dsintressement qu'elle donnait
taient un calcul pour se l'attacher. Pourtant elle ne tenait pas 
l'argent, sauf peut-tre pour pouvoir le dpenser sans compter. Je lui
ai vu faire  tort et  travers,  des gens qu'elle croyait pauvres, des
charits insenses. En ce moment, disaient  Robert ses amis pour faire
contrepoids par leurs mauvaises paroles  un acte de dsintressement de
Rachel, en ce moment elle doit tre au promenoir des Folies-Bergre.
Cette Rachel, c'est une nigme, un vritable sphinx. Au reste combien
de femmes intresses, puisqu'elles sont entretenues, ne voit-on pas,
par une dlicatesse qui fleurit au milieu de cette existence, poser
elles-mmes mille petites bornes  la gnrosit de leur amant!

Robert ignorait presque toutes les infidlits de sa matresse et
faisait travailler son esprit sur ce qui n'tait que des riens
insignifiants auprs de la vraie vie de Rachel, vie qui ne commenait
chaque jour que lorsqu'il venait de la quitter. Il ignorait presque
toutes ces infidlits. On aurait pu les lui apprendre sans branler sa
confiance en Rachel. Car c'est une charmante loi de nature, qui se
manifeste au sein des socits les plus complexes, qu'on vive dans
l'ignorance parfaite de ce qu'on aime. D'un ct du miroir, l'amoureux
se dit: C'est un ange, jamais elle ne se donnera  moi, je n'ai plus
qu' mourir, et pourtant elle m'aime; elle m'aime tant que peut-tre ...
mais non ce ne sera pas possible. Et dans l'exaltation de son dsir,
dans l'angoisse de son attente, que de bijoux il met aux pieds de cette
femme, comme il court emprunter de l'argent pour lui viter un souci!
cependant, de l'autre ct de la cloison,  travers laquelle ces
conversations ne passeront pas plus que celles qu'changent les
promeneurs devant un aquarium, le public dit: Vous ne la connaissez
pas? je vous en flicite, elle a vol, ruin je ne sais pas combien de
gens, il n'y a pas pis que a comme fille. C'est une pure escroqueuse.
Et roublarde! Et peut-tre le public n'a-t-il pas absolument tort en ce
qui concerne cette dernire pithte, car mme l'homme sceptique qui
n'est pas vraiment amoureux de cette femme et  qui elle plat seulement
dit  ses amis: Mais non, mon cher, ce n'est pas du tout une cocotte;
je ne dis pas que dans sa vie elle n'ait pas eu deux ou trois caprices,
mais ce n'est pas une femme qu'on paye, ou alors ce serait trop cher.
Avec elle c'est cinquante mille francs ou rien du tout. Or, lui, a
dpens cinquante mille francs pour elle, il l'a eue une fois, mais
elle, trouvant d'ailleurs pour cela un complice chez lui-mme, dans la
personne de son amour-propre, elle a su lui persuader qu'il tait de
ceux qui l'avaient eue pour rien. Telle est la socit, o chaque tre
est double, et o le plus perc  jour, le plus mal fam, ne sera jamais
connu par un certain autre qu'au fond et sous la protection d'une
coquille, d'un doux cocon, d'une dlicieuse curiosit naturelle. Il y
avait  Paris deux honntes gens que Saint-Loup ne saluait plus et dont
il ne parlait pas sans que sa voix tremblt, les appelant exploiteurs de
femmes: c'est qu'ils avaient t ruins par Rachel.

--Je ne me reproche qu'une chose, me dit tout bas Mme de Marsantes,
c'est de lui avoir dit qu'il n'tait pas gentil. Lui, ce fils adorable,
unique, comme il n'y en a pas d'autres, pour la seule fois o je le
vois, lui avoir dit qu'il n'tait pas gentil, j'aimerais mieux avoir
reu un coup de bton, parce que je suis certaine que, quelque plaisir
qu'il ait ce soir, lui qui n'en a pas tant, il lui sera gt par cette
parole injuste. Mais, Monsieur, je ne vous retiens pas, puisque vous
tes press.

Mme de Marsantes me dit au revoir avec anxit. Ces sentiments se
rapportaient  Robert, elle tait sincre. Mais elle cessa de l'tre
pour redevenir grande dame:

--J'ai t _intresse, si heureuse_, de causer un peu avec vous. Merci!
merci!

Et d'un air humble elle attachait sur moi des regards reconnaissants,
enivrs, comme si ma conversation tait un des plus grands plaisirs
qu'elle et connus dans la vie. Ces regards charmants allaient fort bien
avec les fleurs noires sur la robe blanche  ramages; ils taient d'une
grande dame qui sait son mtier.

--Mais, je ne suis pas press, Madame, rpondis-je; d'ailleurs j'attends
M. de Charlus avec qui je dois m'en aller.

Mme de Villeparisis entendit ces derniers mots. Elle en parut
contrarie. S'il ne s'tait agi d'une chose qui ne pouvait intresser un
sentiment de cette nature, il m'et paru que ce qui me semblait en
alarme  ce moment-l chez Mme de Villeparisis, c'tait la pudeur. Mais
cette hypothse ne se prsenta mme pas  mon esprit. J'tais content de
Mme de Guermantes, de Saint-Loup, de Mme de Marsantes, de M. de Charlus,
de Mme de Villeparisis, je ne rflchissais pas, et je parlais gaiement
 tort et  travers.

--Vous devez partir avec mon neveu Palamde? me dit-elle.

Pensant que cela pouvait produire une impression trs favorable sur Mme
de Villeparisis que je fusse li avec un neveu qu'elle prisait si fort:
Il m'a demand de revenir avec lui, rpondis-je avec joie. J'en suis
enchant. Du reste nous sommes plus amis que vous ne croyez, Madame, et
je suis dcid  tout pour que nous le soyons davantage.

De contrarie, Mme de Villeparisis sembla devenue soucieuse: Ne
l'attendez pas, me dit-elle d'un air proccup, il cause avec M. de
Faffenheim. Il ne pense dj plus  ce qu'il vous a dit. Tenez, partez,
profitez vite pendant qu'il a le dos tourn.

Ce premier moi de Mme de Villeparisis et ressembl, n'eussent t les
circonstances,  celui de la pudeur. Son insistance, son opposition
auraient pu, si l'on n'avait consult que son visage, paratre dictes
par la vertu. Je n'tais, pour ma part, gure press d'aller retrouver
Robert et sa matresse. Mais Mme de Villeparisis semblait tenir tant 
ce que je partisse que, pensant peut-tre qu'elle avait  causer
d'affaire importante avec son neveu, je lui dis au revoir. A ct
d'elle M. de Guermantes, superbe et olympien, tait lourdement assis. On
aurait dit que la notion omniprsente en tous ses membres de ses grandes
richesses lui donnait une densit particulirement leve, comme si
elles avaient t fondues au creuset en un seul lingot humain, pour
faire cet homme qui valait si cher. Au moment o je lui dis au revoir,
il se leva poliment de son sige et je sentis la masse inerte de trente
millions que la vieille ducation franaise faisait mouvoir, soulevait,
et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de
Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. Telle
tait la puissance que la bonne ducation avait sur M. de Guermantes,
sur le corps de M. de Guermantes du moins, car elle ne rgnait pas
aussi en matresse sur l'esprit du duc. M. de Guermantes riait de ses
bons mots, mais ne se dridait pas  ceux des autres.

Dans l'escalier, j'entendis derrire moi une voix qui m'interpellait:

--Voil comme vous m'attendez, Monsieur. C'tait M. de Charlus.

--Cela vous est gal de faire quelques pas  pied? me dit-il schement,
quand nous fmes dans la cour. Nous marcherons jusqu' ce que j'aie
trouv un fiacre qui me convienne.

--Vous vouliez me parler de quelque chose, Monsieur?

--Ah! voil, en effet, j'avais certaines choses  vous dire, mais je ne
sais trop si je vous les dirai. Certes je crois qu'elles pourraient tre
pour vous le point de dpart d'avantages inapprciables. Mais
j'entrevois aussi qu'elles amneraient dans mon existence,  mon ge o
on commence  tenir  la tranquillit, bien des pertes de temps, bien
des drangements. Je me demande si vous valez la peine que je me donne
pour vous tout ce tracas, et je n'ai pas le plaisir de vous connatre
assez pour en dcider. Peut-tre aussi n'avez-vous pas de ce que je
pourrais faire pour vous un assez grand dsir pour que je me donne tant
d'ennuis, car je vous le rpte trs franchement, Monsieur, pour moi ce
ne peut tre que de l'ennui.

Je protestai qu'alors il n'y fallait pas songer. Cette rupture des
pourparlers ne parut pas tre de son got.

--Cette politesse ne signifie rien, me dit-il d'un ton dur. Il n'y a
rien de plus agrable que de se donner de l'ennui pour une personne qui
en vaille le peine. Pour les meilleurs d'entre nous, l'tude des arts,
le got de la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des
ersatz, des succdans, des alibis. Dans le fond de notre tonneau, comme
Diogne, nous demandons un homme. Nous cultivons les bgonias, nous
taillons les ifs, par pis aller, parce que les ifs et les bgonias se
laissent faire. Mais nous aimerions donner notre temps  un arbuste
humain, si nous tions srs qu'il en valt la peine. Toute la question
est l; vous devez vous connatre un peu. Valez-vous la peine ou non?

--Je ne voudrais, Monsieur, pour rien au monde, tre pour vous une cause
de soucis, lui dis-je, mais quant  mon plaisir, croyez bien que tout
ce qui me viendra de vous m'en causera un trs grand. Je suis
profondment touch que vous veuillez bien faire ainsi attention  moi
et chercher  m'tre utile.

A mon grand tonnement ce fut presque avec effusion qu'il me remercia de
ces paroles. Passant son bras sous le mien avec cette familiarit
intermittente qui m'avait dj frapp  Balbec et qui contrastait avec
la duret de son accent:

--Avec l'inconsidration de votre ge, me dit-il, vous pourriez parfois
avoir des paroles capables de creuser un abme infranchissable entre
nous. Celles que vous venez de prononcer au contraire sont du genre qui
est justement capable de me toucher et de me faire faire beaucoup pour
vous.

Tout en marchant bras dessus bras dessous avec moi et en me disant ces
paroles qui, bien que mles de ddain, taient si affectueuses, M. de
Charlus tantt fixait ses regards sur moi avec cette fixit intense,
cette duret perante qui m'avaient frapp le premier matin o je
l'avais aperu devant le casino  Balbec, et mme bien des annes avant,
prs de l'pinier rose,  ct de Mme Swann que je croyais alors sa
matresse, dans le parc de Tansonville; tantt il les faisait errer
autour de lui et examiner les fiacres, qui passaient assez nombreux 
cette heure de relais, avec tant d'insistance que plusieurs
s'arrtrent, le cocher ayant cru qu'on voulait le prendre. Mais M. de
Charlus les congdiait aussitt.

--Aucun ne fait mon affaire, me dit-il, tout cela est une question de
lanternes, du quartier o ils rentrent. Je voudrais, Monsieur, me
dit-il, que vous ne puissiez pas vous mprendre sur le caractre
purement dsintress et charitable de la proposition que je vais vous
adresser.

J'tais frapp combien sa diction ressemblait  celle de Swann encore
plus qu' Balbec.

--Vous tes assez intelligent, je suppose, pour ne pas croire que c'est
par manque de relations, par crainte de la solitude et de l'ennui, que
je m'adresse  vous. Je n'aime pas beaucoup  parler de moi, Monsieur,
mais enfin, vous l'avez peut-tre appris, un article assez retentissant
du _Times_ y a fait allusion, l'empereur d'Autriche, qui m'a toujours
honor de sa bienveillance et veut bien entretenir avec moi des
relations de cousinage, a dclar nagure dans un entretien rendu public
que, si M. le comte de Chambord avait eu auprs de lui un homme
possdant aussi  fond que moi les dessous de la politique europenne,
il serait aujourd'hui roi de France. J'ai souvent pens, Monsieur, qu'il
y avait en moi, du fait non de mes faibles dons mais de circonstances
que vous apprendrez peut-tre un jour, un trsor d'exprience, une sorte
de dossier secret et inestimable, que je n'ai pas cru devoir utiliser
personnellement, mais qui serait sans prix pour un jeune homme  qui je
livrerais en quelques mois ce que j'ai mis plus de trente ans  acqurir
et que je suis peut-tre seul  possder. Je ne parle pas des
jouissances intellectuelles que vous auriez  apprendre certains secrets
qu'un Michelet de nos jours donnerait des annes de sa vie pour
connatre et grce auxquels certains vnements prendraient  ses yeux
un aspect entirement diffrent. Et je ne parle pas seulement des
vnements accomplis, mais de l'enchanement de circonstances (c'tait
une des expressions favorites de M. de Charlus et souvent, quand il la
prononait, il conjoignait ses deux mains comme quand on veut prier,
mais les doigts raides et comme pour faire comprendre par ce complexus
ces circonstances qu'il ne spcifiait pas et leur enchanement). Je vous
donnerais une explication inconnue non seulement du pass, mais de
l'avenir. M. de Charlus s'interrompit pour me poser des questions sur
Bloch dont on avait parl sans qu'il et l'air d'entendre, chez Mme de
Villeparisis. Et de cet accent dont il savait si bien dtacher ce qu'il
disait qu'il avait l'air de penser  toute autre chose et de parler
machinalement par simple politesse; il me demanda si mon camarade tait
jeune, tait beau, etc. Bloch, s'il l'et entendu, et t plus en peine
encore que pour M. de Norpois, mais  cause de raisons bien diffrentes,
de savoir si M. de Charlus tait pour ou contre Dreyfus. Vous n'avez
pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus aprs
m'avoir pos ces questions sur Bloch, d'avoir parmi vos amis quelques
trangers. Je rpondis que Bloch tait Franais. Ah! dit M. de
Charlus, j'avais cru qu'il tait Juif. La dclaration de cette
incompatibilit me fit croire que M. de Charlus tait plus
antidreyfusard qu'aucune des personnes que j'avais rencontres; Il
protesta au contraire contre l'accusation de trahison porte contre
Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme: Je crois que les journaux disent
que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu'on le dit,
je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les
mains, sans trouver que cela vaille la peine de m'intresser. En tout
cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis
un crime contre sa patrie s'il avait trahi la Jude, mais qu'est-ce
qu'il a  voir avec la France? J'objectai que, s'il y avait jamais une
guerre, les Juifs seraient aussi bien mobiliss que les autres.
Peut-tre et il n'est pas certain que ce ne soit pas une imprudence.
Mais si on fait venir des Sngalais et des Malgaches, je ne pense pas
qu'ils mettront grand coeur  dfendre la France, et c'est bien naturel.
Votre Dreyfus pourrait plutt tre condamn pour infraction aux rgles
de l'hospitalit. Mais laissons cela. Peut-tre pourriez-vous demander 
votre ami de me faire assister  quelque belle fte au temple,  une
circoncision,  des chants juifs. Il pourrait peut-tre louer une salle
et me donner quelque divertissement biblique, comme les filles de
Saint-Cyr jourent des scnes tires des _Psaumes_ par Racine pour
distraire Louis XIV. Vous pourriez peut-tre arranger mme des parties
pour faire rire. Par exemple une lutte entre votre ami et son pre o
il le blesserait comme David Goliath. Cela composerait une farce assez
plaisante. Il pourrait mme, pendant qu'il y est, frapper  coups
redoubls sur sa charogne, ou, comme dirait ma vieille bonne, sur sa
carogne de mre. Voil qui serait fort bien fait et ne serait pas pour
nous dplaire, hein! petit ami, puisque nous aimons les spectacles
exotiques et que frapper cette crature extra-europenne, ce serait
donner une correction mrite  un vieux chameau. En disant ces mots
affreux et presque fous, M. de Charlus me serrait le bras  me faire
mal. Je me souvenais de la famille de M. de Charlus citant tant de
traits de bont admirables, de la part du baron,  l'gard, de cette
vieille bonne dont il venait de rappeler le patois moliresque, et je me
disais que les rapports, peu tudis jusqu'ici, me semblait-il, entre la
bont et la mchancet dans un mme coeur, pour divers qu'ils puissent
tre, seraient intressants  tablir.

Je l'avertis qu'en tout cas Mme Bloch n'existait plus, et que quant  M.
Bloch je me demandais jusqu' quel point il se plairait  un jeu qui
pourrait parfaitement lui crever les yeux. M. de Charlus sembla fch.
Voil, dit-il, une femme qui a eu grand tort de mourir. Quant aux yeux
crevs, justement la Synagogue est aveugle, elle ne voit pas les vrits
de l'vangile. En tout cas, pensez, en ce moment o tous ces malheureux
Juifs tremblent devant la fureur stupide des chrtiens, quel honneur
pour eux de voir un homme comme moi condescendre  s'amuser de leurs
jeux. A ce moment j'aperus M. Bloch pre qui passait, allant sans
doute au-devant de son fils. Il ne nous voyait pas mais j'offris  M. de
Charlus de le lui prsenter. Je ne me doutais pas de la colre que;
j'allais dchaner chez mon compagnon: Me le prsenter! Mais il faut
que vous ayez bien peu le sentiment des valeurs! On ne me connat pas si
facilement que a. Dans le cas actuel l'inconvenance serait double 
cause de la juvnilit du prsentateur et de l'indignit du prsent.
Tout au plus, si on me donne un jour le spectacle asiatique que
j'esquissais, pourrai-je adresser  cet affreux bonhomme quelques
paroles empreintes de bonhomie. Mais  condition qu'il se soit laiss
copieusement rosser par son fils. Je pourrais aller jusqu' exprimer ma
satisfaction. D'ailleurs M. Bloch ne faisait nulle attention  nous. Il
tait en train d'adresser  Mme Sazerat de grands saluts fort bien
accueillis d'elle. J'en tais surpris, car jadis,  Combray, elle avait
t indigne que mes parents eussent reu le jeune Bloch, tant elle
tait antismite. Mais le dreyfusisme, comme une chasse d'air, avait
fait il y a quelques jours voler jusqu' elle M. Bloch. Le pre de mon
ami avait trouv Mme Sazerat charmante et tait particulirement flatt
de l'antismitisme de cette dame qu'il trouvait une preuve de la
sincrit de sa foi et de la vrit de ses opinions dreyfusardes, et qui
donnait aussi du prix  la visite qu'elle l'avait autorise  lui
faire. Il n'avait mme pas t bless qu'elle et dit tourdiment
devant lui: M. Drumont a la prtention de mettre les rvisionnistes
dans le mme sac que les protestants et les juifs. C'est charmant cette
promiscuit! Bernard, avait-il dit avec orgueil, en rentrant,  M.
Nissim Bernard, tu sais, elle a le prjug! Mais M. Nissim Bernard
n'avait rien rpondu et avait lev au ciel un regard d'ange.
S'attristant du malheur des Juifs, se souvenant de ses amitis
chrtiennes, devenant manir et prcieux au fur et  mesure que les
annes venaient, pour des raisons que l'on verra plus tard, il avait
maintenant l'air d'une larve prraphalite o des poils se seraient
malproprement implants, comme des cheveux noys dans une opale. Toute
cette affaire Dreyfus, reprit le baron qui tenait toujours mon bras, n'a
qu'un inconvnient: c'est qu'elle dtruit la socit (je ne dis pas la
bonne socit, il y a longtemps que la socit ne mrite plus cette
pithte louangeuse) par l'afflux de messieurs et de dames du Chameau,
de la Chamellerie, de la Chamellire, enfin de gens inconnus que je
trouve mme chez mes cousines parce qu'ils font partie de la ligue de la
Patrie Franaise, antijuive, je ne sais quoi, comme si une opinion
politique donnait droit  une qualification sociale. Cette frivolit de
M. de Charlus l'apparentait davantage  la duchesse de Guermantes. Je
lui soulignai le rapprochement. Comme il semblait croire que je ne la
connaissais pas, je lui rappelai la soire de l'Opra o il avait
sembl vouloir se cacher de moi. M. de Charlus me dit avec tant de force
ne m'avoir nullement vu que j'aurais fini par le croire si bientt un
petit incident ne m'avait donn  penser que trop orgueilleux peut-tre
il n'aimait pas  tre vu avec moi.

--Revenons  vous, me dit M. de Charlus, et  mes projets sur vous. Il
existe entre certains hommes, Monsieur, une franc-maonnerie dont je ne
puis vous parler, mais qui compte dans ses rangs en ce moment quatre
souverains de l'Europe. Or l'entourage de l'un d'eux veut le gurir de
sa chimre. Cela est une chose trs grave et peut nous amener la guerre.
Oui, Monsieur, parfaitement. Vous connaissez l'histoire de cet homme qui
croyait tenir dans une bouteille la princesse de la Chine. C'tait une
folie. On l'en gurit. Mais ds qu'il ne fut plus fou il devint bte. Il
y a des maux dont il ne faut pas chercher  gurir parce qu'ils nous
protgent seuls contre de plus graves. Un de mes cousins avait une
maladie de l'estomac, il ne pouvait rien digrer. Les plus savants
spcialistes de l'estomac le soignrent sans rsultat. Je l'amenai  un
certain mdecin (encore un tre bien curieux, entre parenthses, et sur
lequel il y aurait beaucoup  dire). Celui-ci devina aussitt que la
maladie tait nerveuse, il persuada son malade, lui ordonna de manger
sans crainte ce qu'il voudrait et qui serait toujours bien tolr. Mais
mon cousin avait aussi de la nphrite. Ce que l'estomac digre
parfaitement, le rein finit par ne plus pouvoir l'liminer, et mon
cousin, au lieu de vivre vieux avec une maladie d'estomac imaginaire qui
le forait  suivre un rgime, mourut  quarante ans, l'estomac guri
mais le rein perdu. Ayant une formidable avance sur votre propre vie,
qui sait, vous serez peut-tre ce qu'eut pu tre un homme minent du
pass si un gnie bienfaisant lui avait dvoil, au milieu d'une
humanit qui les ignorait, les lois de la vapeur et de l'lectricit. Ne
soyez pas bte, ne refusez pas par discrtion. Comprenez que si je vous
rends un grand service, je n'estime pas que vous m'en rendiez un moins
grand. Il y a longtemps que les gens du monde ont cess de m'intresser,
je n'ai plus qu'une passion, chercher  racheter les fautes de ma vie en
faisant profiter de ce que je sais une me encore vierge et capable
d'tre enflamme par la vertu. J'ai eu de grands chagrins, Monsieur, et
que je vous dirai peut-tre un jour, j'ai perdu ma femme qui tait
l'tre le plus beau, le plus noble, le plus parfait qu'on pt rver.
J'ai de jeunes parents qui ne sont pas, je ne dirai pas dignes, mais
capables de recevoir l'hritage moral dont je vous parle. Qui sait si
vous n'tes pas celui entre les mains de qui il peut aller, celui dont
je pourrai diriger et lever si haut la vie? La mienne y gagnerait par
surcrot. Peut-tre en vous apprenant les grandes affaires diplomatiques
y reprendrais-je got de moi-mme et me mettrais-je enfin  faire des
choses intressantes o vous seriez de moiti. Mais avant de le savoir,
il faudrait que je vous visse souvent, trs souvent, chaque jour.

Je voulais profiter de ces bonnes dispositions inespres de M. de
Charlus pour lui demander s'il ne pourrait pas me faire rencontrer sa
belle-soeur, mais,  ce moment, j'eus le bras vivement dplac par une
secousse comme lectrique. C'tait M. de Charlus qui venait de retirer
prcipitamment son bras de dessous le mien. Bien que, tout en parlant,
il proment ses regards dans toutes les directions, il venait seulement
d'apercevoir M. d'Argencourt qui dbouchait d'une rue transversale. En
nous voyant, M. d'Argencourt parut contrari, jeta sur moi un regard de
mfiance, presque ce regard destin  un tre d'une autre race que Mme
de Guermantes avait eu pour Bloch, et tcha de nous viter. Mais on et
dit que M. de Charlus tenait  lui montrer qu'il ne cherchait nullement
 ne pas tre vu de lui, car il l'appela et pour lui dire une chose fort
insignifiante. Et craignant peut-tre que M. d'Argencourt ne me reconnt
pas, M. de Charlus lui dit que j'tais un grand ami de Mme de
Villeparisis, de la duchesse de Guermantes, de Robert de Saint-Loup; que
lui-mme, Charlus, tait un vieil ami de ma grand'mre, heureux de
reporter sur le petit-fils un peu de la sympathie qu'il avait pour elle.
Nanmoins je remarquai que M. d'Argencourt,  qui pourtant j'avais t 
peine nomm chez Mme de Villeparisis et  qui M. de Charlus venait de
parler longuement de ma famille, fut plus froid avec moi qu'il n'avait
t il y a une heure; pendant fort longtemps il en fut ainsi chaque fois
qu'il me rencontrait. Il m'observait avec une curiosit qui n'avait rien
de sympathique et sembla mme avoir  vaincre une rsistance quand, en
nous quittant, aprs une hsitation, il me tendit une main qu'il retira
aussitt.

--Je regrette cette rencontre, me dit M. de Charlus. Cet Argencourt,
bien n mais mal lev, diplomate plus que mdiocre, mari dtestable et
coureur, fourbe comme dans les pices, est un de ces hommes incapables
de comprendre, mais trs capables de dtruire les choses vraiment
grandes. J'espre que notre amiti le sera, si elle doit se fonder un
jour, et j'espre que vous me ferez l'honneur de la tenir autant que moi
 l'abri des coups de pied d'un de ces nes qui, par dsoeuvrement, par
maladresse, par mchancet, crasent ce qui semblait fait pour durer.
C'est malheureusement sur ce moule que sont faits la plupart des gens du
monde.

--La duchesse de Guermantes semble trs intelligente. Nous parlions tout
 l'heure d'une guerre possible. Il parat qu'elle a l-dessus des
lumires spciales.

--Elle n'en a aucune, me rpondit schement M. de Charlus. Les femmes,
et beaucoup d'hommes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je
voulais parler. Ma belle-soeur est une femme charmante qui s'imagine
tre encore au temps des romans de Balzac o les femmes influaient sur
la politique. Sa frquentation ne pourrait actuellement exercer sur vous
qu'une action fcheuse, comme d'ailleurs toute frquentation mondaine.
Et c'est justement une des premires choses que j'allais vous dire quand
ce sot m'a interrompu. Le premier sacrifice qu'il faut me faire--j'en
exigerai autant que je vous ferai de dons--c'est de ne pas aller dans le
monde. J'ai souffert tantt de vous voir  cette runion ridicule. Vous
me direz que j'y tais bien, mais pour moi ce n'est pas une runion
mondaine, c'est une visite de famille. Plus tard, quand vous serez un
homme arriv, si cela vous amuse de descendre un moment dans le monde,
ce sera peut-tre sans inconvnients. Alors je n'ai pas besoin de vous
dire de quelle utilit je pourrai vous tre. Le Ssame de l'htel
Guermantes et de tous ceux qui valent la peine que la porte s'ouvre
grande devant vous, c'est moi qui le dtiens. Je serai juge et entends
rester matre de l'heure.

Je voulus profiter de ce que M. de Charlus parlait de cette visite chez
Mme de Villeparisis pour tcher de savoir quelle tait exactement
celle-ci, mais la question se posa sur mes lvres autrement que je
n'aurais voulu et je demandai ce que c'tait que la famille
Villeparisis.

--C'est absolument comme si vous me demandiez ce que c'est que la
famille: rien me rpondit M. de Charlus. Ma tante a pous par amour
un M. Thirion, d'ailleurs excessivement riche, et dont les soeurs
taient trs bien maries et qui,  partir de ce moment-l, s'est appel
le marquis de Villeparisis. Cela n'a fait de mal  personne, tout au
plus un peu  lui, et bien peu! Quant  la raison, je ne sais pas; je
suppose que c'tait, en effet, un monsieur de Villeparisis, un monsieur
n  Villeparisis, vous savez que c'est une petite localit prs de
Paris. Ma tante a prtendu qu'il y avait ce marquisat dans la famille,
elle a voulu faire les choses rgulirement, je ne sais pas pourquoi. Du
moment qu'on prend un nom auquel on n'a pas droit, le mieux est de ne
pas simuler des formes rgulires.

Mme de Villeparisis, n'tant que Mme Thirion, acheva la chute qu'elle
avait commence dans mon esprit quand j'avais vu la composition mle
de son salon. Je trouvais injuste qu'une femme dont mme le titre et le
nom taient presque tout rcents pt faire illusion aux contemporains et
dt faire illusion  la postrit grce  des amitis royales. Mme de
Villeparisis redevenant ce qu'elle m'avait paru tre dans mon enfance,
une personne qui n'avait rien d'aristocratique, ces grandes parents qui
l'entouraient me semblrent lui rester trangres. Elle ne cessa dans la
suite d'tre charmante pour nous. J'allais quelquefois la voir et elle
m'envoyait de temps en temps un souvenir. Mais je n'avais nullement
l'impression qu'elle ft du faubourg Saint-Germain, et si j'avais eu
quelque renseignement  demander sur lui, elle et t une des dernires
personnes  qui je me fusse adress.

Actuellement, continua M. de Charlus, en allant dans le monde, vous ne
feriez que nuire  votre situation, dformer votre intelligence et votre
caractre. Du reste il faudrait surveiller, mme et surtout, vos
camaraderies. Ayez des matresses si votre famille n'y voit pas
d'inconvnient, cela ne me regarde pas et mme je ne peux que vous y
encourager, jeune polisson, jeune polisson qui allez avoir bientt
besoin de vous faire raser, me dit-il en me touchant le menton. Mais le
choix des amis hommes a une autre importance. Sur dix jeunes gens, huit
sont de petites fripouilles, de petits misrables capables de vous faire
un tort que vous ne rparerez jamais. Tenez, mon neveu Saint-Loup est 
la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de vue de votre avenir,
il ne pourra vous tre utile en rien; mais pour cela, moi je suffis. Et,
somme toute, pour sortir avec vous, aux moments o vous aurez assez de
moi, il me semble ne pas prsenter d'inconvnient srieux,  ce que je
crois. Du moins, lui c'est un homme, ce n'est pas un de ces effmins
comme on en rencontre tant aujourd'hui qui ont l'air de petits truqueurs
et qui mneront peut-tre demain  l'chafaud leurs innocentes
victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d'argot:
truqueur. Quiconque l'et connue et t aussi surpris que moi. Les
gens du monde aiment volontiers  parler argot, et les gens  qui on
peut reprocher certaines choses  montrer qu'ils ne craignent nullement
de parler d'elles. Preuve d'innocence  leurs yeux. Mais ils ont perdu
l'chelle, ne se rendent plus compte du degr  partir duquel une
certaine plaisanterie deviendra trop spciale, trop choquante, sera
plutt une preuve de corruption que de navet.) Il n'est pas comme les
autres, il est trs gentil, trs srieux.

Je ne pus m'empcher de sourire de cette pithte de srieux 
laquelle l'intonation que lui prta M. de Charlus semblait donner le
sens de vertueux, de rang, comme on dit d'une petite ouvrire
qu'elle est srieuse. A ce moment un fiacre passa qui allait tout de
travers; un jeune cocher, ayant dsert son sige, le conduisait du fond
de la voiture o il tait assis sur les coussins, l'air  moiti gris.
M. de Charlus l'arrta vivement. Le cocher parlementa un moment.

--De quel ct allez-vous?

--Du vtre (cela m'tonnait, car M. de Charlus avait dj refus
plusieurs fiacres ayant des lanternes de la mme couleur).

--Mais je ne veux pas remonter sur le sige. a vous est gal que je
reste dans la voiture?

--Oui, seulement baissez la capote. Enfin pensez  ma proposition, me
dit M. de Charlus avant de me quitter, je vous donne quelques jours pour
y rflchir, crivez-moi. Je vous le rpte, il faudra que je vous voie
chaque jour et que je reoive de vous des garanties de loyaut, de
discrtion que d'ailleurs, je dois le dire, vous semblez offrir. Mais,
au cours de ma vie, j'ai t si souvent tromp par les apparences que je
ne veux plus m'y fier. Sapristi! c'est bien le moins qu'avant
d'abandonner un trsor je sache en quelles mains je le remets. Enfin,
rappelez-vous bien ce que je vous offre, vous tes comme Hercule dont,
malheureusement pour vous, vous ne me semblez pas avoir la forte
musculature, au carrefour de deux routes. Tchez de ne pas avoir 
regretter toute votre vie de n'avoir pas choisi celle qui conduisait 
la vertu. Comment, dit-il au cocher, vous n'avez pas encore, baiss la
capote? je vais plier les ressorts moi-mme Je crois du reste qu'il
faudra aussi que je conduise, tant donn l'tat o vous semblez tre.

Et il sauta  ct du cocher, au fond du fiacre qui partit au grand
trot.

Pour ma part,  peine rentr  la maison, j'y retrouvai le pendant de la
conversation qu'avaient change un peu auparavant Bloch et M. de
Norpois, mais sous une forme brve, invertie et cruelle: c'tait une
dispute entre notre matre d'htel, qui tait dreyfusard, et celui des
Guermantes, qui tait antidreyfusard. Les vrits et contre-vrits qui
s'opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie
franaise et celle des Droits de l'homme se propageaient en effet jusque
dans les profondeurs du peuple. M. Reinach manoeuvrait par le sentiment
des gens qui ne l'avaient jamais vu, alors que pour lui l'affaire
Dreyfus se posait seulement devant sa raison comme un thorme
irrfutable et qu'il dmontra, en effet, par la plus tonnante russite
de politique rationnelle (russite contre la France, dirent certains)
qu'on ait jamais vue. En deux ans il remplaa un ministre Billot par un
ministre Clemenceau, changea de fond en comble l'opinion publique, tira
de sa prison Picquart pour le mettre, ingrat, au Ministre de la Guerre.
Peut-tre ce rationaliste manoeuvreur de foules tait-il lui-mme
manoeuvr par son ascendance. Quand les systmes philosophiques qui
contiennent le plus de vrits sont dicts  leurs auteurs, en dernire
analyse, par une raison de sentiment, comment supposer que, dans une
simple affaire politique comme l'affaire Dreyfus, des raisons de ce
genre ne puissent,  l'insu du raisonneur, gouverner sa raison? Bloch
croyait avoir logiquement choisi son dreyfusisme, et savait pourtant que
son nez, sa peau et ses cheveux lui avaient t imposs par sa race.
Sans doute la raison est plus libre; elle obit pourtant  certaines
lois qu'elle ne s'est pas donnes. Le cas du matre d'htel des
Guermantes et du ntre tait particulier. Les vagues des deux courants
de dreyfusisme et d'antidreyfusisme, qui de haut en bas divisaient la
France, taient assez silencieuses, mais les rares chos qu'elles
mettaient taient sincres. En entendant quelqu'un, au milieu d'une
causerie qui s'cartait volontairement de l'Affaire, annoncer
furtivement une nouvelle politique, gnralement fausse mais toujours
souhaite, on pouvait induire de l'objet de ses prdictions
l'orientation de ses dsirs. Ainsi s'affrontaient sur quelques points,
d'un ct un timide apostolat, de l'autre, une sainte indignation. Les
deux matres d'htel que j'entendis en rentrant faisaient exception  la
rgle. Le ntre laissa entendre que Dreyfus tait coupable, celui des
Guermantes qu'il tait innocent. Ce n'tait pas pour dissimuler leurs
convictions, mais par mchancet et pret au jeu. Notre matre d'htel,
incertain si la rvision se ferait, voulait d'avance, pour le cas d'un
chec, ter au matre d'htel des Guermantes la joie de croire une juste
cause battue. Le matre d'htel des Guermantes pensait qu'en cas de
refus de rvision, le ntre serait plus ennuy de voir maintenir  l'le
du Diable un innocent.

Je remontai et trouvai ma grand'mre plus souffrante. Depuis quelque
temps, sans trop savoir ce qu'elle avait, elle se plaignait de sa sant.
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons
pas seuls, mais enchans  un tre d'un rgne diffrent, dont des
abmes nous sparent, qui ne nous connat pas et duquel il est
impossible de nous faire comprendre: notre corps. Quelque brigand que
nous rencontrions sur une route, peut-tre pourrons-nous arriver  le
rendre sensible  son intrt personnel sinon  notre malheur. Mais
demander piti  notre corps, c'est discourir devant une pieuvre, pour
qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l'eau,
et avec laquelle nous serions pouvants d'tre condamns  vivre. Les
malaises de ma grand'mre passaient souvent inaperus  son attention
toujours dtourne vers nous. Quand elle en souffrait trop, pour arriver
 les gurir, elle s'efforait en vain de les comprendre. Si les
phnomnes morbides dont son corps tait le thtre restaient obscurs et
insaisissables  la pense de ma grand'mre, ils taient clairs et
intelligibles pour des tres appartenant au mme rgne physique qu'eux,
de ceux  qui l'esprit humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les rponses d'un tranger on va
chercher quelqu'un du mme pays qui servira d'interprte. Eux peuvent
causer avec notre corps, nous dire si sa colre est grave ou s'apaisera
bientt. Cottard, qu'on avait appel auprs de ma grand'mre et qui nous
avait agacs en nous demandant avec un sourire fin, ds la premire
minute o nous lui avions dit que ma grand'mre tait malade: Malade?
Ce n'est pas au moins une maladie diplomatique?, Cottard essaya, pour
calmer l'agitation de sa malade, le rgime lact. Mais les perptuelles
soupes au lait ne firent pas d'effet parce que ma grand'mre y mettait
beaucoup de sel (Widal n'ayant pas encore fait ses dcouvertes), dont on
ignorait l'inconvnient en ce temps-l. Car la mdecine tant un
compendium des erreurs successives et contradictoires des mdecins, en
appelant  soi les meilleurs d'entre eux on a grande chance d'implorer
une vrit qui sera reconnue fausse quelques annes plus tard. De sorte
que croire  la mdecine serait la suprme folie, si n'y pas croire n'en
tait pas une plus grande, car de cet amoncellement d'erreurs se sont
dgages  la longue quelques vrits. Cottard avait recommand qu'on
prt sa temprature. On alla chercher un thermomtre. Dans presque toute
sa hauteur le tube tait vide de mercure. A peine si l'on distinguait,
tapie au fond dans sa petite cuve, la salamandre d'argent. Elle semblait
morte. On plaa le chalumeau de verre dans la bouche de ma grand'mre.
Nous n'emes pas besoin de l'y laisser longtemps; la petite sorcire
n'avait pas t longue  tirer son horoscope. Nous la trouvmes
immobile, perche  mi-hauteur de sa tour et n'en bougeant plus, nous
montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demand et que
toutes les rflexions qu'ait pu faire sur soi-mme l'me de ma
grand'mre eussent t bien incapables de lui fournir: 383. Pour la
premire fois nous ressentmes quelque inquitude. Nous secoumes bien
fort le thermomtre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions pu par l abaisser la fivre en mme temps que la temprature
marque. Hlas! il fut bien clair que la petite sibylle dpourvue de
raison n'avait pas donn arbitrairement cette rponse, car le lendemain,
 peine le thermomtre fut-il replac entre les lvres de ma grand'mre
que presque aussitt, comme d'un seul bond, belle de certitude et de
l'intuition d'un fait pour nous invisible, la petite prophtesse tait
venue s'arrter au mme point, en une immobilit implacable, et nous
montrait encore ce chiffre 383, de sa verge tincelante. Elle ne disait
rien d'autre, mais nous avions eu beau dsirer, vouloir, prier, sourde,
il semblait que ce ft son dernier mot avertisseur et menaant. Alors,
pour tcher de la contraindre  modifier sa rponse, nous nous
adressmes  une autre crature du mme rgne, mais plus puissante, qui
ne se contente pas d'interroger le corps mais peut lui commander, un
fbrifuge du mme ordre que l'aspirine, non encore employe alors. Nous
n'avions pas fait baisser le thermomtre au del de 371/2 dans l'espoir
qu'il n'aurait pas ainsi  remonter. Nous fmes prendre ce fbrifuge 
ma grand'mre et remmes alors le thermomtre. Comme un gardien
implacable  qui on montre l'ordre d'une autorit suprieure auprs de
laquelle on a fait jouer une protection, et qui le trouvant en rgle
rpond: C'est bien, je n'ai rien  dire, du moment que c'est comme a,
passez, la vigilante tourire ne bougea pas cette fois. Mais, morose,
elle semblait dire: A quoi cela vous servira-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas bouger, une
fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera, je la connais,
allez. Cela ne durera pas toujours. Alors vous serez bien avancs.
Alors ma grand'mre prouva la prsence, en elle, d'une crature qui
connaissait mieux le corps humain que ma grand'mre, la prsence d'une
contemporaine des races disparues, la prsence du premier occupant--bien
antrieur  la cration de l'homme qui pense;--elle sentit cet alli
millnaire qui la ttait, un peu durement mme,  la tte, au coeur, au
coude; il reconnaissait les lieux, organisait tout pour le combat
prhistorique qui eut lieu aussitt aprs. En un moment, Python cras,
la fivre fut vaincue par le puissant lment chimique, que ma
grand'mre,  travers les rgnes, passant par-dessus tous les animaux et
les vgtaux, aurait voulu pouvoir remercier. Et elle restait mue de
cette entrevue qu'elle venait d'avoir,  travers tant de sicles, avec
un climat antrieur  la cration mme des plantes. De son ct le
thermomtre, comme une Parque momentanment vaincue par un dieu plus
ancien, tenait immobile son fuseau d'argent. Hlas! d'autres cratures
infrieures, que l'homme a dresses  la chasse de ces gibiers
mystrieux qu'il ne peut pas poursuivre au fond de lui-mme, nous
apportaient cruellement tous les jours un chiffre d'albumine faible,
mais assez fixe pour que lui aussi part en rapport avec quelque tat
persistant que nous n'apercevions pas. Bergotte avait choqu en moi
l'instinct scrupuleux qui me faisait subordonner mon intelligence, quand
il m'avait parl du docteur du Boulbon comme d'un mdecin qui ne
m'ennuierait pas, qui trouverait des traitements, fussent-ils en
apparence bizarres, mais s'adapteraient  la singularit de mon
intelligence. Mais les ides se transforment en nous, elles triomphent
des rsistances que nous leur opposions d'abord et se nourrissent de
riches rserves intellectuelles toutes prtes, que nous ne savions pas
faites pour elles. Maintenant, comme il arrive chaque fois que les
propos entendus au sujet de quelqu'un que nous ne connaissons pas ont eu
la vertu d'veiller en nous l'ide d'un grand talent, d'une sorte de
gnie, au fond de mon esprit je faisais bnficier le docteur du Boulbon
de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d'un oeil
plus profond qu'un autre peroit la vrit. Je savais certes qu'il tait
plutt un spcialiste des maladies nerveuses, celui  qui Charcot avant
de mourir avait prdit qu'il rgnerait sur la neurologie et la
psychiatrie. Ah! je ne sais pas, c'est trs possible, dit Franoise
qui tait l et qui entendait pour la premire fois le nom de Charcot
comme celui de du Boulbon. Mais cela ne l'empchait nullement de dire:
C'est possible. Ses c'est possible, ses peut-tre, ses je ne sais
pas taient exasprants en pareil cas. On avait envie de lui rpondre:
Bien entendu que vous ne le saviez pas puisque vous ne connaissez rien
 la chose dont il s'agit, comment pouvez-vous mme dire que c'est
possible ou pas, vous n'en savez rien? En tout cas maintenant vous ne
pouvez pas dire que vous ne savez pas ce que Charcot a dit  du Boulbon,
etc., vous le savez puisque nous vous l'avons dit, et vos peut-tre,
vos c'est possible ne sont pas de mise puisque c'est certain.

Malgr cette comptence plus particulire en matire crbrale et
nerveuse, comme je savais que du Boulbon tait un grand mdecin, un
homme suprieur, d'une intelligence inventive et profonde, je suppliai
ma mre de le faire venir, et l'espoir que, par une vue juste du mal, il
le gurirait peut-tre, finit par l'emporter sur la crainte que nous
avions, si nous appelions un consultant, d'effrayer ma grand'mre. Ce
qui dcida ma mre fut que, inconsciemment encourage par Cottard, ma
grand'mre ne sortait plus, ne se levait gure. Elle avait beau nous
rpondre par la lettre de Mme de Svign sur Mme de la Fayette: On
disait qu'elle tait folle de ne vouloir point sortir. Je disais  ces
personnes si prcipites dans leur jugement: Mme de la Fayette n'est
pas folle et je m'en tenais l. Il a fallu qu'elle soit morte pour
faire voir qu'elle avait raison de ne pas sortir. Du Boulbon appel
donna tort, sinon  Mme de Svign qu'on ne lui cita pas, du moins  ma
grand'mre. Au lieu de l'ausculter, tout en posant sur elle ses
admirables regards o il y avait peut-tre l'illusion de scruter
profondment la malade, ou le dsir de lui donner cette illusion, qui
semblait spontane mais devait tre tenue machinale, ou de ne pas lui
laisser voir qu'il pensait  tout autre chose, ou de prendre de l'empire
sur elle,--il commena  parler de Bergotte.

--Ah! je crois bien, Madame, c'est admirable; comme vous avez raison de
l'aimer! Mais lequel de ses livres prfrez-vous? Ah! vraiment! Mon
Dieu, c'est peut-tre en effet le meilleur. C'est en tout cas son roman
le mieux compos: Claire y est bien charmante; comme personnage d'homme
lequel vous y est le plus sympathique?

Je crus d'abord qu'il la faisait ainsi parler littrature parce que,
lui, la mdecine l'ennuyait, peut-tre aussi pour faire montre de sa
largeur d'esprit, et mme, dans un but plus thrapeutique, pour rendre
confiance  la malade, lui montrer qu'il n'tait pas inquiet, la
distraire de son tat. Mais, depuis, j'ai compris que, surtout
particulirement remarquable comme aliniste et pour ses tudes sur le
cerveau, il avait voulu se rendre compte par ses questions si la mmoire
de ma grand'mre tait bien intacte. Comme  contre-coeur il
l'interrogea un peu sur sa vie, l'oeil sombre et fixe. Puis tout  coup,
comme apercevant la vrit et dcid  l'atteindre cote que cote, avec
un geste pralable qui semblait avoir peine  s'brouer, en les
cartant, du flot des dernires hsitations qu'il pouvait avoir et de
toutes les objections que nous aurions pu faire, regardant ma grand'mre
d'un oeil lucide, librement et comme enfin sur la terre ferme, ponctuant
les mots sur un ton doux et prenant, dont l'intelligence nuanait toutes
les inflexions (sa voix du reste, pendant toute la visite, resta ce
qu'elle tait naturellement, caressante, et sous ses sourcils
embroussaills, ses yeux ironiques taient remplis de bont):

--Vous irez bien, Madame, le jour lointain ou proche, et il dpend de
vous que ce soit aujourd'hui mme, o vous comprendrez que vous n'avez
rien et o vous aurez repris la vie commune. Vous m'avez dit que vous ne
mangiez pas, que vous ne sortiez pas?

--Mais, Monsieur, j'ai un peu de fivre.

Il toucha sa main.

--Pas en ce moment en tout cas. Et puis la belle excuse! Ne savez-vous
pas que nous laissons au grand air, que nous suralimentons, des
tuberculeux qui ont jusqu' 39?

--Mais j'ai aussi un peu d'albumine.

--Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j'ai dcrit sous le
nom d'albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d'une
indisposition, notre petite crise d'albumine que notre mdecin s'est
empress de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que
les mdecins gurissent avec des mdicaments (on assure, du moins, que
cela est arriv quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien
portants, en leur inoculant cet agent pathogne, plus virulent mille
fois que tous les microbes, l'ide qu'on est malade. Une telle croyance,
puissante sur le temprament de tous, agit avec une efficacit
particulire chez les nerveux. Dites-leur qu'une fentre ferme est
ouverte dans leur dos, ils commencent  ternuer; faites-leur croire que
vous avez mis de la magnsie dans leur potage, ils seront pris de
coliques; que leur caf tait plus fort que d'habitude, ils ne fermeront
pas l'oeil de la nuit. Croyez-vous, Madame, qu'il ne m'a pas suffi de
voir vos yeux, d'entendre seulement la faon dont vous vous exprimez,
que dis-je? de voir Madame votre fille et votre petit-fils qui vous
ressemblent tant, pour connatre  qui j'avais affaire? Ta grand'mre
pourrait peut-tre aller s'asseoir, si le docteur le lui permet, dans
une alle calme des Champs-lyses, prs de ce massif de lauriers devant
lequel tu jouais autrefois, me dit ma mre consultant ainsi
indirectement du Boulbon et de laquelle la voix prenait,  cause de
cela, quelque chose de timide et de dfrent qu'elle n'aurait pas eu si
elle s'tait adresse  moi seul. Le docteur se tourna vers ma
grand'mre et, comme il n'tait pas moins lettr que savant: Allez aux
Champs-lyses, Madame, prs du massif de lauriers qu'aime votre
petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Aprs avoir
extermin le serpent Python, c'est une branche de laurier  la main
qu'Apollon fit son entre dans Delphes. Il voulait ainsi se prserver
des germes mortels de la bte venimeuse. Vous voyez que le laurier est
le plus ancien, le plus vnrable, et j'ajouterai--ce qui a sa valeur en
thrapeutique, comme en prophylaxie--le plus beau des antiseptiques.

Comme une grande partie de ce que savent les mdecins leur est enseigne
par les malades, ils sont facilement ports  croire que ce savoir des
patients est le mme chez tous, et ils se flattent d'tonner celui
auprs de qui ils se trouvent avec quelque remarque apprise de ceux
qu'ils ont auparavant soigns. Aussi fut-ce avec le fin sourire d'un
Parisien qui, causant avec un paysan, esprerait l'tonner en se servant
d'un mot de patois, que le docteur du Boulbon dit  ma grand'mre:
Probablement les temps de vent russissent  vous faire dormir l o
choueraient les, plus puissants hypnotiques.--Au contraire, Monsieur,
le vent m'empche absolument de dormir. Mais les mdecins sont
susceptibles. Ach! murmura du Boulbon en fronant les sourcils, comme
si on lui avait march sur le pied et si les insomnies de ma grand'mre
par les nuits de tempte taient pour lui une injure personnelle. Il
n'avait pas tout de mme trop d'amour-propre, et comme, en tant
qu'esprit suprieur, il croyait de son devoir de ne pas ajouter foi 
la mdecine, il reprit vite sa srnit philosophique.

Ma mre, par dsir passionn d'tre rassure par l'ami de Bergotte,
ajouta  l'appui de son dire qu'une cousine germaine de ma grand'mre,
en proie  une affection nerveuse, tait reste sept ans clotre dans
sa chambre  coucher de Combray, sans se lever qu'une fois ou deux par
semaine.

--Vous voyez, Madame, je ne le savais pas, et j'aurais pu vous le dire.

--Mais, Monsieur, je ne suis nullement comme elle, au contraire; mon
mdecin ne peut pas me faire rester couche, dit ma grand'mre, soit
qu'elle ft un peu agace par les thories du docteur ou dsireuse de
lui soumettre les objections qu'on y pouvait faire, dans l'espoir qu'il
les rfuterait, et que, une fois qu'il serait parti, elle n'aurait plus
en elle-mme aucun doute  lever sur son heureux diagnostic.

--Mais naturellement, Madame, on ne peut pas avoir, pardonnez-moi le
mot, toutes les vsanies; vous en avez d'autres, vous n'avez pas
celle-l. Hier, j'ai visit une maison de sant pour neurasthniques.
Dans le jardin, un homme tait debout sur un banc, immobile comme un
fakir, le cou inclin dans une position qui devait tre fort pnible.
Comme je lui demandais ce qu'il faisait l, il me rpondit sans faire un
mouvement ni tourner la tte: Docteur, je suis extrmement rhumatisant
et enrhumable, je viens de prendre trop d'exercice, et pendant que je me
donnais btement chaud ainsi, mon cou tait appuy contre mes flanelles.
Si maintenant je l'loignais de ces flanelles avant d'avoir laiss
tomber ma chaleur, je suis sr de prendre un torticolis et peut-tre une
bronchite. Et il l'aurait pris, en effet. Vous tes un joli
neurasthnique, voil ce que vous tes, lui dis-je. Savez-vous la
raison qu'il me donna pour me prouver que non? C'est que, tandis que
tous les malades de l'tablissement avaient la manie de prendre leur
poids, au point qu'on avait d mettre un cadenas  la balance pour
qu'ils ne passassent pas toute la journe  se peser, lui on tait
oblig de le forcer  monter sur la bascule, tant il en avait peu envie.
Il triomphait de n'avoir pas la manie des autres, sans penser qu'il
avait aussi la sienne et que c'tait elle qui le prservait d'une autre.
Ne soyez pas blesse de la comparaison, Madame, car cet homme qui
n'osait pas tourner le cou de peur de s'enrhumer est le plus grand pote
de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je
connaisse. Supportez d'tre appele une nerveuse. Vous appartenez 
cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout
ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et
non pas d'autres qui ont fond les religions et compos les
chefs-d'oeuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu'il leur doit et
surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous gotons les
fines musiques, les beaux tableaux, mille dlicatesses, mais nous ne
savons pas ce qu'elles ont cot,  ceux qui les inventrent,
d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthmes,
d'pilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela, et
que vous connaissez peut-tre, Madame, ajouta-t-il en souriant  ma
grand'mre, car, avouez-le, quand je suis venu, vous n'tiez pas trs
rassure. Vous vous croyiez malade, dangereusement malade peut-tre.
Dieu sait de quelle affection vous croyiez dcouvrir en vous les
symptmes. Et vous ne vous trompiez pas, vous les aviez. Le nervosisme
est un pasticheur de gnie. Il n'y a pas de maladie qu'il ne contrefasse
 merveille. Il imite  s'y mprendre la dilatation des dyspeptiques,
les nauses de la grossesse, l'arythmie du cardiaque, la fbricit du
tuberculeux. Capable de tromper le mdecin, comment ne tromperait-il pas
le malade? Ah! ne croyez pas que je raille vos maux, je n'entreprendrais
pas de les soigner si je ne savais pas les comprendre. Et, tenez, il n'y
a de bonne confession que rciproque. Je vous ai dit que sans maladie
nerveuse il n'est pas de grand artiste, qui plus est, ajouta-t-il en
levant gravement l'index, il n'y a pas de grand savant. J'ajouterai
que, sans qu'il soit atteint lui-mme de maladie nerveuse, il n'est pas,
ne me faites pas dire de bon mdecin, mais seulement de mdecin correct
des maladies nerveuses. Dans la pathologie nerveuse, un mdecin qui ne
dit pas trop de btises, c'est un malade  demi guri, comme un critique
est un pote qui ne fait plus de vers, un policier un voleur qui
n'exerce plus. Moi, Madame, je ne me crois pas comme vous albuminurique,
je n'ai pas la peur nerveuse de la nourriture, du grand air, mais je ne
peux pas m'endormir sans m'tre relev plus de vingt fois pour voir si
ma porte est ferme. Et cette maison de sant o j'ai trouv hier un
pote qui ne tournait pas le cou, j'y allais retenir une chambre, car,
ceci entre nous, j'y passe mes vacances  me soigner quand j'ai augment
mes maux en me fatiguant trop  gurir ceux des autres.

--Mais, Monsieur, devrais-je faire une cure semblable? dit avec effroi
ma grand'mre.

--C'est inutile, Madame. Les manifestations que vous accusez cderont
devant ma parole. Et puis vous avez prs de vous quelqu'un de trs
puissant que je constitue dsormais votre mdecin. C'est votre mal,
votre suractivit nerveuse. Je saurais la manire de vous en gurir, je
me garderais bien de le faire. Il me suffit de lui commander. Je vois
sur votre table un ouvrage de Bergotte. Gurie de votre nervosisme, vous
ne l'aimeriez plus. Or, me sentirais-je le droit d'changer les joies
qu'il procure contre une intgrit nerveuse qui serait bien incapable de
vous les donner? Mais ces joies mmes, c'est un puissant remde, le plus
puissant de tous peut-tre. Non, je n'en veux pas  votre nergie
nerveuse. Je lui demande seulement de m'couter; je vous confie  elle.
Qu'elle fasse machine en arrire. La force qu'elle mettait pour vous
empcher de vous promener, de prendre assez de nourriture, qu'elle
l'emploie  vous faire manger,  vous faire lire,  vous faire sortir, 
vous distraire de toutes faons. Ne me dites pas que vous tes fatigue.
La fatigue est la ralisation organique d'une ide prconue. Commencez
par ne pas la penser. Et si jamais vous avez une petite indisposition,
ce qui peut arriver  tout le monde, ce sera comme si vous ne l'aviez
pas, car elle aura fait de vous, selon un mot profond de M. de
Talleyrand, un bien portant imaginaire. Tenez, elle a commenc  vous
gurir, vous m'coutez toute droite, sans vous tre appuye une fois,
l'oeil vif, la mine bonne, et il y a de cela une demi-heure d'horloge et
vous ne vous en tes pas aperue. Madame, j'ai bien l'honneur de vous
saluer.

Quand, aprs avoir reconduit le docteur du Boulbon, je rentrai dans la
chambre o ma mre tait seule, le chagrin qui m'oppressait depuis
plusieurs semaines s'envola, je sentis que ma mre allait laisser
clater sa joie et qu'elle allait voir la mienne, j'prouvai cette
impossibilit de supporter l'attente de l'instant prochain o, prs de
nous, une personne va tre mue qui, dans un autre ordre, est un peu
comme la peur qu'on prouve quand on sait que quelqu'un va entrer pour
vous effrayer par une porte qui est encore ferme; je voulus dire un mot
 maman, mais ma voix se brisa, et fondant en larmes, je restai
longtemps, la tte sur son paule,  pleurer,  goter,  accepter, 
chrir la douleur, maintenant que je savais qu'elle tait sortie de ma
vie, comme nous aimons  nous exalter de vertueux projets que les
circonstances ne nous permettent pas de mettre  excution. Franoise
m'exaspra en ne prenant pas part  notre joie. Elle tait tout mue
parce qu'une scne terrible avait clat entre le valet de pied et le
concierge rapporteur. Il avait fallu que la duchesse, dans sa bont,
intervnt, rtablt un semblant de paix et pardonnt au valet de pied.
Car elle tait bonne, et 'aurait t la place idale si elle n'avait
pas cout les racontages.

On commenait dj depuis plusieurs jours  savoir ma grand'mre
souffrante et  prendre de ses nouvelles. Saint-Loup m'avait crit: Je
ne veux pas profiter de ces heures o ta chre grand'mre n'est pas bien
pour te faire ce qui est beaucoup plus que des reproches et o elle
n'est pour rien. Mais je mentirais en te disant, ft-ce par
prtrition, que je n'oublierai jamais la perfidie de ta conduite et
qu'il n'y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison. Mais
des amis, jugeant ma grand'mre peu souffrante (on ignorait mme qu'elle
le ft du tout), m'avaient demand de les prendre le lendemain aux
Champs-lyses pour aller de l faire une visite et assister,  la
campagne,  un dner qui m'amusait. Je n'avais plus aucune raison de
renoncer  ces deux plaisirs. Quand on avait dit  ma grand'mre qu'il
faudrait maintenant, pour obir au docteur du Boulbon, qu'elle se
proment beaucoup, on a vu qu'elle avait tout de suite parl des
Champs-lyses. Il me serait ais de l'y conduire; pendant qu'elle
serait assise  lire, de m'entendre avec mes amis sur le lieu o nous
retrouver, et j'aurais encore le temps, en me dpchant, de prendre avec
eux le train pour Ville-d'Avray. Au moment convenu, ma grand'mre ne
voulut pas sortir, se trouvant fatigue. Mais ma mre, instruite par du
Boulbon, eut l'nergie de se fcher et de se faire obir. Elle pleurait
presque  la pense que ma grand'mre allait retomber dans sa faiblesse
nerveuse, et ne s'en relverait plus. Jamais un temps aussi beau et
chaud ne se prterait si bien  sa sortie. Le soleil changeant de place
intercalait a et l dans la solidit rompue du balcon ses
inconsistantes mousselines et donnait  la pierre de taille un tide
piderme, un halo d'or imprcis. Comme Franoise n'avait pas eu le temps
d'envoyer un tube  sa fille, elle nous quitta ds aprs le djeuner.
Ce fut dj bien beau qu'avant elle entrt chez Jupien pour faire faire
un point au mantelet que ma grand'mre mettrait pour sortir. Rentrant
moi-mme  ce moment-l de ma promenade matinale, j'allai avec elle chez
le giletier. Est-ce votre jeune matre qui vous amne ici, dit Jupien 
Franoise, est-ce vous qui me l'amenez, ou bien est-ce quelque bon vent
et la fortune qui vous amnent tous les deux? Bien qu'il n'et pas
fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que
M. de Guermantes, malgr bien des efforts, la violait. Une fois
Franoise partie et le mantelet rpar, il fallut que ma grand-mre
s'habillt; Ayant refus obstinment que maman restt avec elle, elle
mit, toute seule, un temps infini  sa toilette, et maintenant que je
savais qu'elle tait bien portante, et avec cette trange indiffrence
que nous avons pour nos parents tant qu'ils vivent, qui fait que nous
les faisons passer aprs tout le monde, je la trouvais bien goste
d'tre si longue, de risquer de me mettre en retard quand elle savait
que j'avais rendez-vous avec des amis et devais dner  Ville-d'Avray.
D'impatience, je finis par descendre d'avance, aprs qu'on m'eut dit
deux fois qu'elle allait tre prte. Enfin elle me rejoignit, sans me
demander pardon de son retard comme elle faisait d'habitude dans ces
cas-l, rouge et distraite comme une personne qui est presse et qui a
oubli la moiti de ses affaires, comme j'arrivais prs de la porte
vitre entr'ouverte qui, sans les en rchauffer le moins du monde,
laissait entrer l'air liquide, gazouillant et tide du dehors, comme si
on avait ouvert un rservoir, entre les glaciales parois de l'htel.

--Mon Dieu, puisque tu vas voir des amis, j'aurais pu mettre un autre
mantelet. J'ai l'air un peu malheureux avec cela.

Je fus frapp comme elle tait congestionne et compris que, s'tant
mise en retard, elle avait d beaucoup se dpcher. Comme nous venions
de quitter le fiacre  l'entre de l'avenue Gabriel, dans les
Champs-lyses, je vis ma grand'mre qui, sans me parler, s'tait
dtourne et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillag de
vert, o un jour j'avais attendu Franoise. Le mme garde forestier qui
s'y trouvait alors y tait encore auprs de la marquise, quand,
suivant ma grand'mre qui, parce qu'elle avait sans doute une nause,
tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrs du petit thtre
rustique difi au milieu des jardins. Au contrle, comme dans ces
cirques forains o le clown, prt  entrer en scne et tout enfarin,
reoit lui-mme  la porte le prix des places, la marquise, percevant
les entres, tait toujours l avec son museau norme et irrgulier
enduit de pltre grossier, et son petit bonnet de fleurs rouges et de
dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas
qu'elle me reconnut. Le garde, dlaissant la surveillance des verdures,
 la couleur desquelles tait assorti son uniforme, causait, assis 
ct d'elle.

--Alors, disait-il, vous tes toujours l. Vous ne pensez pas  vous
retirer.

--Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur? Voulez-vous me dire o je
serais mieux qu'ici, o j'aurais plus mes aises et tout le confortable?
Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction; c'est ce que
j'appelle mon petit Paris: mes clients me tiennent au courant de ce qui
se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n'y a pas plus
de cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus haut
plac. Eh bien! Monsieur, s'cria-t-elle avec ardeur comme prte 
soutenir cette assertion par la violence--si l'agent de l'autorit avait
fait mine d'en contester l'exactitude,--depuis huit ans, vous m'entendez
bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est
ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l'autre, ne salissant
jamais rien, il reste plus d'une demi-heure pour lire ses journaux en
faisant ses petits besoins. Un seul jour il n'est pas venu. Sur le
moment je ne m'en suis pas aperue, mais le soir tout d'un coup je me
suis dit: Tiens, mais ce monsieur n'est pas venu, il est peut-tre
mort. a m'a fait quelque chose parce que je m'attache quand le monde
est bien. Aussi j'ai t bien contente quand je l'ai revu le lendemain,
je lui ai dit: Monsieur, il ne vous tait rien arriv hier? Alors il
m'a dit comme a qu'il ne lui tait rien arriv  lui, que c'tait sa
femme qui tait morte, et qu'il avait t si retourn qu'il n'avait pas
pu venir. Il avait l'air triste assurment, vous comprenez, des gens qui
taient maris depuis vingt-cinq ans, mais il avait l'air content tout
de mme de revenir. On sentait qu'il avait t tout drang dans ses
petites habitudes. J'ai tch de le remonter, je lui ai dit: Il ne faut
pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin a vous fera
une petite distraction.

La marquise reprit un ton plus doux, car elle avait constat que le
protecteur des massifs et des pelouses l'coutait avec bonhomie sans
songer  la contredire, gardant inoffensive au fourreau une pe qui
avait plutt l'air de quelque instrument de jardinage ou de quelque
attribut horticole.

--Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reois pas tout le
monde dans ce que j'appelle mes salons. Est-ce que a n'a pas l'air d'un
salon, avec mes fleurs? Comme j'ai des clients trs aimables, toujours
l'un ou l'autre veut m'apporter une petite branche de beau lilas, de
jasmin, ou des roses, ma fleur prfre.

L'ide que nous tions peut-tre mal jugs par cette dame en ne lui
apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tcher
d'chapper physiquement--ou de n'tre jug par elle que par contumace--
un mauvais jugement, je m'avanai vers la porte de sortie. Mais ce ne
sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles
roses pour qui on est le plus aimable, car la marquise, croyant que je
m'ennuyais, s'adressa  moi:

--Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine?

Et comme je refusais:

--Non, vous ne voulez pas? ajouta-t-elle avec un sourire; c'tait de
bon coeur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu'il ne suffit pas
de ne pas payer pour les avoir.

A ce moment une femme mal vtue entra prcipitamment qui semblait
prcisment les prouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la
marquise, car celle-ci, avec une frocit de snob, lui dit schement:

--Il n'y a rien de libre, Madame.

--Est-ce que ce sera long? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs
jaunes.

--Ah! Madame, je vous conseille d'aller ailleurs, car, vous voyez, il y
a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi
et le garde, et je n'ai qu'un cabinet, les autres sont en rparation.

a a une tte de mauvais payeur, dit la marquise. Ce n'est pas le
genre d'ici, a n'a pas de propret, pas de respect, il aurait fallu que
ce soit moi qui passe une heure  nettoyer pour madame. Je ne regrette
pas ses deux sous.

Enfin ma grand'mre sortit, et songeant qu'elle ne chercherait pas 
effacer par un pourboire l'indiscrtion qu'elle avait montre en restant
un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du
ddain que lui tmoignerait sans doute la marquise, et je m'engageai
dans une alle, mais lentement, pour que ma grand'mre pt facilement me
rejoindre et continuer avec moi. C'est ce qui arriva bientt. Je pensais
que ma grand'mre allait me dire: Je t'ai fait bien attendre, j'espre
que tu ne manqueras tout de mme pas tes amis, mais elle ne pronona
pas une seule parole, si bien qu'un peu du, je ne voulus pas lui
parler le premier; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en
marchant auprs de moi, elle tenait la tte tourne de l'autre ct. Je
craignais qu'elle n'et encore mal au coeur. Je la regardai mieux et
fus frapp de sa dmarche saccade. Son chapeau tait de travers, son
manteau sale, elle avait l'aspect dsordonn et mcontent, la figure
rouge et proccupe d'une personne qui vient d'tre bouscule par une
voiture ou qu'on a retire d'un foss.

--J'ai eu peur que tu n'aies eu une nause, grand'mre; te sens-tu
mieux? lui dis-je.

Sans doute pensa-t-elle qu'il lui tait impossible, sans m'inquiter, de
ne pas me rpondre.

--J'ai entendu toute la conversation entre la marquise et le garde, me
dit-elle. C'tait on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin.
Dieu! qu'en termes galants ces choses-l taient mises. Et elle ajouta
encore, avec application, ceci de sa marquise  elle, Mme de Svign:
En les coutant je pensais qu'ils me prparaient les dlices d'un
adieu.

Voil le propos qu'elle me tint et o elle avait mis toute sa finesse,
son got des citations, sa mmoire des classiques, un peu plus mme
qu'elle n'et fait d'habitude et comme pour montrer qu'elle gardait bien
tout cela en sa possession. Mais ces phrases, je les devinai plutt que
je ne les entendis, tant elle les pronona d'une voix ronchonnante et en
serrant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de vomir.

--Allons, lui dis-je assez lgrement pour n'avoir pas l'air de prendre
trop au srieux son malaise, puisque tu as un peu mal au coeur, si tu
veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux
Champs-lyses une grand'mre qui a une indigestion.

--Je n'osais pas te le proposer  cause de tes amis, me rpondit-elle.
Pauvre petit! Mais puisque tu le veux bien, c'est plus sage.

J'eus peur qu'elle ne remarqut la faon dont elle prononait ces mots.

--Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas  parler,
puisque tu as mal au coeur; c'est absurde, attends au moins que nous
soyons rentrs.

Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu'il
n'y avait pas  me cacher ce que j'avais devin tout de suite: qu'elle
venait d'avoir une petite attaque.




CHAPITRE PREMIER

MALADIE DE MA GRAND'MRE. MALADIE DE BERGOTTE. LE DUC ET LE MDECIN.
DCLIN DE MA GRAND'MRE. SA MORT.


Nous retraversmes l'avenue Gabriel, au milieu de la foule des
promeneurs. Je fis asseoir ma grand'mre sur un banc et j'allai chercher
un fiacre. Elle, au coeur de qui je me plaais toujours pour juger la
personne la plus insignifiante, elle m'tait maintenant ferme, elle
tait devenue une partie du monde extrieur, et plus qu' de simples
passants, j'tais forc de lui taire ce que je pensais de son tat, de
lui taire mon inquitude. Je n'aurais pu lui en parler avec plus de
confiance qu' une trangre. Elle venait de me restituer les penses,
les chagrins que depuis mon enfance je lui avais confis pour toujours.
Elle n'tait pas morte encore. J'tais dj seul. Et mme ces allusions
qu'elle avait faites aux Guermantes,  Molire,  nos conversations sur
le petit noyau, prenaient un air sans appui, sans cause, fantastique,
parce qu'elles sortaient du nant de ce mme tre qui, demain
peut-tre, n'existerait plus, pour lequel elles n'auraient plus aucun
sens, de ce nant--incapable de les concevoir--que ma grand'mre serait
bientt.

--Monsieur, je ne dis pas, mais vous n'avez pas pris de rendez-vous avec
moi, vous n'avez pas de numro. D'ailleurs, ce n'est pas mon jour de
consultation. Vous devez avoir votre mdecin. Je ne peux pas me
substituer,  moins qu'il ne me fasse appeler en consultation. C'est une
question de dontologie....

Au moment o je faisais signe  un fiacre, j'avais rencontr le fameux
professeur E..., presque ami de mon pre et de mon grand-pre, en tout
cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris
d'une inspiration subite, je l'avais arrt au moment o il rentrait,
pensant qu'il serait peut-tre d'un excellent conseil pour ma
grand'mre. Mais, press, aprs avoir pris ses lettres, il voulait
m'conduire, et je ne pus lui parler qu'en montant avec lui dans
l'ascenseur, dont il me pria de le laisser manoeuvrer les boutons,
c'tait chez lui une manie.

--Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand'mre,
vous comprendrez aprs ce que je vais vous dire, qu'elle est peu en
tat, je vous demande au contraire de passer d'ici une demi-heure chez
nous, o elle sera rentre.

--Passer chez vous? mais, Monsieur, vous n'y pensez pas. Je dne chez le
Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais
m'habiller tout de suite; pour comble de malheur mon habit a t dchir
et l'autre n'a pas de boutonnire pour passer les dcorations. Je vous
en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de
l'ascenseur, vous ne savez pas le manoeuvrer, il faut tre prudent en
tout. Cette boutonnire va me retarder encore. Enfin, par amiti pour
les vtres, si votre grand'mre vient tout de suite je la recevrai.
Mais je vous prviens que je n'aurai qu'un quart d'heure bien juste 
lui donner.

J'tais reparti aussitt, n'tant mme pas sorti de l'ascenseur que le
professeur E... avait mis lui-mme en marche pour me faire descendre,
non sans me regarder avec mfiance.

Nous disons bien que l'heure de la mort est incertaine, mais quand nous
disons cela, nous nous reprsentons cette heure comme situe dans un
espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport
quelconque avec la journe dj commence et puisse signifier que la
mort--ou sa premire prise de possession partielle de nous, aprs
laquelle elle ne nous lchera plus--pourra se produire dans cet
aprs-midi mme, si peu incertain, cet aprs-midi o l'emploi de toutes
les heures est rgl d'avance. On tient  sa promenade pour avoir dans
un mois le total de bon air ncessaire, on a hsit sur le choix d'un
manteau  emporter, du cocher  appeler, on est en fiacre, la journe
est tout entire devant vous, courte, parce qu'on veut tre rentr 
temps pour recevoir une amie; on voudrait qu'il ft aussi beau le
lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans
un autre plan, au milieu d'une impntrable obscurit, a choisi
prcisment ce jour-l pour entrer en scne, dans quelques minutes, 
peu prs  l'instant o la voiture atteindra les Champs-lyses.
Peut-tre ceux que hante d'habitude l'effroi de la singularit
particulire  la mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant  ce
genre de mort-l-- ce genre de premier contact avec la mort--parce
qu'elle y revt une apparence connue, familire, quotidienne. Un bon
djeuner l'a prcde et la mme sortie que font des gens bien portants.
Un retour en voiture dcouverte se superpose  sa premire atteinte; si
malade que ft ma grand'mre, en somme plusieurs personnes auraient pu
dire qu' six heures, quand nous revnmes des Champs-lyses, elles
l'avaient salue, passant en voiture dcouverte, par un temps superbe.
Legrandin, qui se dirigeait vers la place de la Concorde, nous donna un
coup de chapeau, en s'arrtant, l'air tonn. Moi qui n'tais pas encore
dtach de la vie, je demandai  ma grand'mre si elle lui avait
rpondu, lui rappelant qu'il tait susceptible. Ma grand'mre, me
trouvant sans doute bien lger, leva sa main en l'air comme pour dire:
Qu'est-ce que cela fait? cela n'a aucune importance.

Oui, on aurait pu dire tout  l'heure, pendant que je cherchais un
fiacre, que ma grand'mre tait assise sur un banc, avenue Gabriel,
qu'un peu aprs elle avait pass en voiture dcouverte. Mais et-ce t
bien vrai? Le banc, lui, pour qu'il se tienne dans une avenue--bien
qu'il soit soumis aussi  certaines conditions d'quilibre--n'a pas
besoin d'nergie. Mais pour qu'un tre vivant soit stable, mme appuy
sur un banc ou dans une voiture, il faut une tension de forces que nous
ne percevons pas, d'habitude, plus que nous ne percevons (parce qu'elle
s'exerce dans tous les sens) la pression atmosphrique. Peut-tre si on
faisait le vide en nous et qu'on nous laisst supporter la pression de
l'air, sentirions-nous, pendant l'instant qui prcderait notre
destruction, le poids terrible que rien ne neutraliserait plus. De mme,
quand les abmes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous et que
nous n'avons plus rien  opposer au tumulte avec lequel le monde et
notre propre corps se ruent sur nous, alors soutenir mme la pese de
nos muscles, mme le frisson qui dvaste nos moelles, alors, mme nous
tenir immobiles dans ce que nous croyons d'habitude n'tre rien que la
simple position ngative d'une chose, exige, si l'on veut que la tte
reste droite et le regard calme, de l'nergie vitale, et devient l'objet
d'une lutte puisante.

Et si Legrandin nous avait regards de cet air tonn, c'est qu' lui
comme  ceux qui passaient alors, dans le fiacre o ma grand'mre
semblait assise sur la banquette, elle tait apparue sombrant, glissant
 l'abme, se retenant dsesprment aux coussins qui pouvaient  peine
retenir son corps prcipit, les cheveux en dsordre, l'oeil gar,
incapable de plus faire face  l'assaut des images que ne russissait
plus  porter sa prunelle. Elle tait apparue, bien qu' ct de moi,
plonge dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait dj reu les
coups dont elle portait les traces quand je l'avais vue tout  l'heure
aux Champs-lyses, son chapeau, son visage, son manteau drangs par la
main de l'ange invisible avec lequel elle avait lutt. J'ai pens,
depuis, que ce moment de son attaque n'avait pas d surprendre
entirement ma grand'mre, que peut-tre mme elle l'avait prvu
longtemps d'avance, avait vcu dans son attente. Sans doute, elle
n'avait pas su quand ce moment fatal viendrait, incertaine, pareille aux
amants qu'un doute du mme genre porte tour  tour  fonder des espoirs
draisonnables et des soupons injustifis sur la fidlit de leur
matresse. Mais il est rare que ces grandes maladies, telles que celle
qui venait enfin de la frapper en plein visage, n'lisent pas pendant
longtemps domicile chez le malade avant de le tuer, et durant cette
priode ne se fassent pas assez vite, comme un voisin ou un locataire
liant, connatre de lui. C'est une terrible connaissance, moins par
les souffrances qu'elle cause que par l'trange nouveaut des
restrictions dfinitives qu'elle impose  la vie. On se voit mourir,
dans ce cas, non pas  l'instant mme de la mort, mais des mois,
quelquefois des annes auparavant, depuis qu'elle est hideusement venue
habiter chez nous. La malade fait la connaissance de l'tranger qu'elle
entend aller et venir dans son cerveau. Certes elle ne le connat pas de
vue, mais des bruits qu'elle l'entend rgulirement faire elle dduit
ses habitudes. Est-ce un malfaiteur? Un matin, elle ne l'entend plus. Il
est parti. Ah! si c'tait pour toujours! Le soir, il est revenu. Quels
sont ses desseins? Le mdecin consultant, soumis  la question, comme
une matresse adore, rpond par des serments tel jour crus, tel jour
mis en doute. Au reste, plutt que celui de la matresse, le mdecin
joue le rle des serviteurs interrogs. Ils ne sont que des tiers. Celle
que nous pressons, dont nous souponnons qu'elle est sur le point de
nous trahir, c'est la vie elle-mme, et malgr que nous ne la sentions
plus la mme, nous croyons encore en elle, nous demeurons en tout cas
dans le doute jusqu'au jour qu'elle nous a enfin abandonns.

Je mis ma grand'mre dans l'ascenseur du professeur E..., et au bout
d'un instant il vint  nous et nous fit passer dans son cabinet. Mais
l, si press qu'il ft, son air rogue changea, tant les habitudes sont
fortes, et il avait celle d'tre aimable, voire enjou, avec ses
malades. Comme il savait ma grand'mre trs lettre et qu'il l'tait
aussi, il se mit  lui citer pendant deux ou trois minutes de beaux vers
sur l't radieux qu'il faisait. Il l'avait assise dans un fauteuil, lui
 contre-jour, de manire  bien la voir. Son examen fut minutieux,
ncessita mme que je sortisse un instant. Il le continua encore, puis
ayant fini, se mit, bien que le quart d'heure toucht  sa fin, 
refaire quelques citations  ma grand'mre. Il lui adressa mme quelques
plaisanteries assez fines, que j'eusse prfr entendre un autre jour,
mais qui me rassurrent compltement par le ton amus du docteur. Je me
rappelai alors que M. Fallires, prsident du Snat, avait eu, il y
avait nombre d'annes, une fausse attaque, et qu'au dsespoir de ses
concurrents, il s'tait mis trois jours aprs  reprendre ses fonctions
et prparait, disait-on, une candidature plus ou moins lointaine  la
prsidence de la Rpublique. Ma confiance en un prompt rtablissement de
ma grand'mre fut d'autant plus complte, que, au moment o je me
rappelais l'exemple de M. Fallires, je fus tir de la pense de ce
rapprochement par un franc clat de rire qui termina une plaisanterie du
professeur E.... Sur quoi il tira sa montre, frona fivreusement le
sourcil en voyant qu'il tait en retard de cinq minutes, et tout en nous
disant adieu sonna pour qu'on apportt immdiatement son habit. Je
laissai ma grand'mre passer devant, refermai la porte et demandai la
vrit au savant.

--Votre grand'mre est perdue, me dit-il. C'est une attaque provoque
par l'urmie. En soi, l'urmie n'est pas fatalement un mal mortel, mais
le cas me parat dsespr. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'espre
me tromper. Du reste, avec Cottard, vous tes en excellentes mains.
Excusez-moi, me dit-il en voyant entrer une femme de chambre qui portait
sur le bras l'habit noir du professeur. Vous savez que je dne chez le
Ministre du Commerce, j'ai une visite  faire avant. Ah! la vie n'est
pas que roses, comme on le croit  votre ge.

Et il me tendit gracieusement la main. J'avais referm la porte et un
valet nous guidait dans l'antichambre, ma grand'mre et moi, quand nous
entendmes de grands cris de colre. La femme de chambre avait oubli de
percer la boutonnire pour les dcorations. Cela allait demander encore
dix minutes. Le professeur temptait toujours pendant que je regardais
sur le palier ma grand'mre qui tait perdue. Chaque personne est bien
seule. Nous repartmes vers la maison.

Le soleil dclinait; il enflammait un interminable mur que notre fiacre
avait  longer avant d'arriver  la rue que nous habitions, mur sur
lequel l'ombre, projete par le couchant, du cheval et de la voiture,
se dtachait en noir sur le fond rougetre, comme un char funbre dans
une terre cuite de Pompi. Enfin nous arrivmes. Je fis asseoir la
malade en bas de l'escalier dans le vestibule, et je montai prvenir ma
mre. Je lui dis que ma grand'mre rentrait un peu souffrante, ayant eu
un tourdissement. Ds mes premiers mots, le visage de ma mre atteignit
au paroxysme d'un dsespoir pourtant dj si rsign, que je compris que
depuis bien des annes elle le tenait tout prt en elle pour un jour
incertain et fatal. Elle ne me demanda rien; il semblait, de mme que la
mchancet aime  exagrer les souffrances des autres, que par tendresse
elle ne voult pas admettre que sa mre ft trs atteinte, surtout d'une
maladie qui peut toucher l'intelligence. Maman frissonnait, son visage
pleurait sans larmes, elle courut dire qu'on allt chercher le mdecin,
mais comme Franoise demandait qui tait malade, elle ne put rpondre,
sa voix s'arrta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec moi,
effaant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma grand'mre
attendait en bas sur le canap du vestibule, mais ds qu'elle nous
entendit, se redressa, se tint debout, fit  maman des signes gais de la
main. Je lui avais envelopp  demi la tte avec une mantille en
dentelle blanche, lui disant que c'tait pour qu'elle n'et pas froid
dans l'escalier. Je ne voulais pas que ma mre remarqut trop
l'altration du visage, la dviation de la bouche; ma prcaution tait
inutile: ma mre s'approcha de grand'mre, embrassa sa main comme celle
de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu' l'ascenseur, avec des
prcautions infinies o il y avait, avec la peur d'tre maladroite et de
lui faire mal, l'humilit de qui se sent indigne de toucher ce qu'il
connat de plus prcieux, mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne
regarda le visage de la malade. Peut-tre fut-ce pour que celle-ci ne
s'attristt pas en pensant que sa vue avait pu inquiter sa fille.
Peut-tre par crainte d'une douleur trop forte qu'elle n'osa pas
affronter. Peut-tre par respect, parce qu'elle ne croyait pas qu'il lui
ft permis sans impit de constater la trace de quelque affaiblissement
intellectuel dans le visage vnr. Peut-tre pour mieux garder plus
tard intacte l'image du vrai visage de sa mre, rayonnant d'esprit et de
bont. Ainsi montrent-elles l'une  ct de l'autre, ma grand'mre 
demi cache dans sa mantille, ma mre dtournant les yeux.

Pendant ce temps il y avait une personne qui ne quittait pas des siens
ce qui pouvait se deviner des traits modifis de ma grand'mre que sa
fille n'osait pas voir, une personne qui attachait sur eux un regard
bahi, indiscret et de mauvais augure: c'tait Franoise. Non qu'elle
n'aimt sincrement ma grand'mre (mme elle avait due et presque
scandalise par la froideur de maman qu'elle aurait voulu voir se jeter
en pleurant dans les bras de sa mre), mais elle avait un certain
penchant  envisager toujours le pire, elle avait gard de son enfance
deux particularits qui sembleraient devoir s'exclure, mais qui, quand
elles sont assembles, se fortifient: le manque d'ducation des gens du
peuple qui ne cherchent pas  dissimuler l'impression, voire l'effroi
douloureux caus en eux par la vue d'un changement physique qu'il serait
plus dlicat de ne pas paratre remarquer, et la rudesse insensible de
la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu'elle ait
l'occasion de tordre le cou aux poulets et manque de la pudeur qui lui
ferait cacher l'intrt qu'elle prouve  voir la chair qui souffre.

Quand, grce aux soins parfaits de Franoise, ma grand'mre fut couche,
elle se rendit compte qu'elle parlait beaucoup plus facilement, le petit
dchirement ou encombrement d'un vaisseau qu'avait produit l'urmie
avait sans doute t trs lger. Alors elle voulut ne pas faire faute 
maman, l'assister dans les instants les plus cruels que celle-ci et
encore traverss.

--Eh bien! ma fille, lui dit-elle, en lui prenant la main, et en gardant
l'autre devant sa bouche pour donner cette cause apparente  la lgre
difficult qu'elle avait encore  prononcer certains mots, voil comme
tu plains ta mre! tu as l'air de croire que ce n'est pas dsagrable
une indigestion!

Alors pour la premire fois les yeux de ma mre se posrent
passionnment sur ceux de ma grand'mre, ne voulant pas voir le reste de
son visage, et elle dit, commenant la liste de ces faux serments que
nous ne pouvons pas tenir:

--Maman, tu seras bientt gurie, c'est ta fille qui s'y engage.

Et enfermant son amour le plus fort, toute sa volont que sa mre
gurt, dans un baiser  qui elle les confia et qu'elle accompagna de sa
pense, de tout son tre jusqu'au bord de ses lvres, elle alla le
dposer humblement, pieusement sur le front ador.

Ma grand'mre se plaignait d'une espce d'alluvion de couvertures qui se
faisait tout le temps du mme ct sur sa jambe gauche et qu'elle ne
pouvait pas arriver  soulever. Mais elle ne se rendait pas compte
qu'elle en tait elle-mme la cause, de sorte que chaque jour elle
accusa injustement Franoise de mal retaper son lit. Par un mouvement
convulsif, elle rejetait de ce ct tout le flot de ces cumantes
couvertures de fine laine qui s'y amoncelaient comme les sables dans une
baie bien vite transforme en grve (si on n'y construit une digue) par
les apports successifs du flux.

Ma mre et moi (de qui le mensonge tait d'avance perc  jour par
Franoise, perspicace et offensante), nous ne voulions mme pas dire que
ma grand'mre ft trs malade, comme si cela et pu faire plaisir aux
ennemis que d'ailleurs elle n'avait pas, et et t plus affectueux de
trouver qu'elle n'allait pas si mal que a, en somme, par le mme
sentiment instinctif qui m'avait fait supposer qu'Andre plaignait trop
Albertine pour l'aimer beaucoup. Les mmes phnomnes se reproduisent
des particuliers  la masse, dans les grandes crises. Dans une guerre,
celui qui n'aime pas son pays n'en dit pas de mal, mais le croit perdu,
le plaint, voit les choses en noir.

Franoise nous rendait un service infini par sa facult de se passer de
sommeil, de faire les besognes les plus dures. Et si, tant alle se
coucher aprs plusieurs nuits passes debout, on tait oblig de
l'appeler un quart d'heure aprs qu'elle s'tait endormie, elle tait si
heureuse de pouvoir faire des choses pnibles comme si elles eussent t
les plus simples du monde que, loin de rechigner, elle montrait sur son
visage de la satisfaction et de la modestie. Seulement quand arrivait
l'heure de la messe, et l'heure du premier djeuner, ma grand'mre
et-elle t agonisante, Franoise se ft clipse  temps pour ne pas
tre en retard. Elle ne pouvait ni ne voulait tre supple par son
jeune valet de pied. Certes elle avait apport de Combray une ide trs
haute des devoirs de chacun envers nous; elle n'et pas tolr qu'un de
nos gens nous manqut. Cela avait fait d'elle une si noble, si
imprieuse, si efficace ducatrice, qu'il n'y avait jamais eu chez nous
de domestiques si corrompus qui n'eussent vite modifi, pur leur
conception de la vie jusqu' ne plus toucher le sou du franc et  se
prcipiter--si peu serviables qu'ils eussent t jusqu'alors--pour me
prendre des mains et ne pas me laisser me fatiguer  porter le moindre
paquet. Mais,  Combray aussi, Franoise avait contract--et import 
Paris--l'habitude de ne pouvoir supporter une aide quelconque dans son
travail. Se voir prter un concours lui semblait recevoir une avanie,
et des domestiques sont rests des semaines sans obtenir d'elle une
rponse  leur salut matinal, sont mme partis en vacances sans qu'elle
leur dt adieu et qu'ils devinassent pourquoi, en ralit pour la seule
raison qu'ils avaient voulu faire un peu de sa besogne, un jour qu'elle
tait souffrante. Et en ce moment o ma grand'mre tait si mal, la
besogne de Franoise lui semblait particulirement sienne. Elle ne
voulait pas, elle la titulaire, se laisser chiper son rle dans ces
jours de gala. Aussi son jeune valet de pied, cart par elle, ne savait
que faire, et non content d'avoir,  l'exemple de Victor, pris mon
papier dans mon bureau, il s'tait mis, de plus,  emporter des volumes
de vers de ma bibliothque. Il les lisait, une bonne moiti de la
journe, par admiration pour les potes qui les avaient composs, mais
aussi afin, pendant l'autre partie de son temps, d'mailler de citations
les lettres qu'il crivait  ses amis de village. Certes, il pensait
ainsi les blouir. Mais, comme il avait peu de suite dans les ides, il
s'tait form celle-ci que ces pomes, trouvs dans ma bibliothque,
taient chose connue de tout le monde et  quoi il est courant de se
reporter. Si bien qu'crivant  ces paysans dont il escomptait la
stupfaction, il entremlait ses propres rflexions de vers de
Lamartine, comme il et dit: qui vivra verra, ou mme: bonjour.

A cause des souffrances de ma grand'mre on lui permit la morphine.
Malheureusement si celle-ci les calmait, elle augmentait aussi la dose
d'albumine. Les coups que nous destinions au mal qui s'tait install en
grand'mre portaient toujours  faux; c'tait elle, c'tait son pauvre
corps interpos qui les recevait, sans qu'elle se plaignt qu'avec un
faible gmissement. Et les douleurs que nous lui causions n'taient pas
compenses par un bien que nous ne pouvions lui faire. Le mal froce que
nous aurions voulu exterminer, c'est  peine si nous l'avions frl,
nous ne faisions que l'exasprer davantage, htant peut-tre l'heure o
la captive serait dvore. Les jours o la dose d'albumine avait t
trop forte, Cottard aprs une hsitation refusait la morphine. Chez cet
homme si insignifiant, si commun, il y avait, dans ces courts moments o
il dlibrait, o les dangers d'un traitement et d'un autre se
disputaient en lui jusqu' ce qu'il s'arrtt  l'un, la sorte de
grandeur d'un gnral qui, vulgaire dans le reste de la vie, est un
grand stratge, et, dans un moment prilleux, aprs avoir rflchi un
instant, conclut pour ce qui militairement est le plus sage et dit:
Faites face  l'Est. Mdicalement, si peu d'espoir qu'il y et de
mettre un terme  cette crise d'urmie, il ne fallait pas fatiguer le
rein. Mais, d'autre part, quand ma grand'mre n'avait pas de morphine,
ses douleurs devenaient intolrables, elle recommenait perptuellement
un certain mouvement qui lui tait difficile  accomplir sans gmir;
pour une grande part, la souffrance est une sorte de besoin de
l'organisme de prendre conscience d'un tat nouveau qui l'inquite, de
rendre la sensibilit adquate  cet tat. On peut discerner cette
origine de la douleur dans le cas d'incommodits qui n'en sont pas pour
tout le monde. Dans une chambre remplie d'une fume  l'odeur
pntrante, deux hommes grossiers entreront et vaqueront  leurs
affaires; un troisime, d'organisation plus fine, trahira un trouble
incessant. Ses narines ne cesseront de renifler anxieusement l'odeur
qu'il devrait, semble-t-il, essayer de ne pas sentir et qu'il cherchera
chaque fois  faire adhrer, par une connaissance plus exacte,  son
odorat incommod. De l vient sans doute qu'une vive proccupation
empche de se plaindre d'une rage de dents. Quand ma grand'mre
souffrait ainsi, la sueur coulait sur son grand front mauve, y collant
les mches blanches, et si elle croyait que nous n'tions pas dans la
chambre, elle poussait des cris: Ah! c'est affreux!, mais si elle
apercevait ma mre, aussitt elle employait toute son nergie  effacer
de son visage les traces de douleur, ou, au contraire, rptait les
mmes plaintes en les accompagnant d'explications qui donnaient
rtrospectivement un autre sens  celles que ma mre avait pu entendre:

--Ah! ma fille, c'est affreux, rester couche par ce beau soleil quand
on voudrait aller se promener, je pleure de rage contre vos
prescriptions.

Mais elle ne pouvait empcher le gmissement de ses regards, la sueur de
son front, le sursaut convulsif, aussitt rprim, de ses membres.

--Je n'ai pas mal, je me plains parce que je suis mal couche, je me
sens les cheveux en dsordre, j'ai mal au coeur, je me suis cogne
contre le mur.

Et ma mre, au pied du lit, rive  cette souffrance comme si,  force
de percer de son regard ce front douloureux, ce corps qui recelait le
mal, elle et d finir par l'atteindre et l'emporter, ma mre disait:

--Non, ma petite maman, nous ne te laisserons pas souffrir comme a, on
va trouver quelque chose, prends patience une seconde, me permets-tu de
t'embrasser sans que tu aies  bouger?

Et penche sur le lit, les jambes flchissantes,  demi agenouille,
comme si,  force d'humilit, elle avait plus de chance de faire exaucer
le don passionn d'elle-mme, elle inclinait vers ma grand'mre toute sa
vie dans son visage comme, dans un ciboire qu'elle lui tendait, dcor
en reliefs de fossettes et de plissements si passionns, si dsols et
si doux qu'on ne savait pas s'ils y taient creuss par le ciseau d'un
baiser, d'un sanglot ou d'un sourire. Ma grand'mre essayait, elle
aussi, de tendre vers maman son visage. Il avait tellement chang que
sans doute, si elle et eu la force de sortir, on ne l'et reconnue qu'
la plume de son chapeau. Ses traits, comme dans des sances de modelage,
semblaient s'appliquer, dans un effort qui la dtournait de tout le
reste,  se conformer  certain modle que nous ne connaissions pas. Ce
travail de statuaire touchait  sa fin et, si la figure de ma grand'mre
avait diminu, elle avait galement durci. Les veines qui la
traversaient semblaient celles, non pas d'un marbre, mais d'une pierre
plus rugueuse. Toujours penche en avant par la difficult de respirer,
en mme temps que replie sur elle-mme par la fatigue, sa figure
fruste, rduite, atrocement expressive, semblait, dans une sculpture
primitive, presque prhistorique, la figure rude, violtre, rousse,
dsespre de quelque sauvage gardienne de tombeau. Mais toute l'oeuvre
n'tait pas accomplie. Ensuite, il faudrait la briser, et puis, dans ce
tombeau--qu'on avait si pniblement gard, avec cette dure
contraction--descendre.

Dans un de ces moments o, selon l'expression populaire, on ne sait plus
 quel saint se vouer, comme ma grand'mre toussait et ternuait
beaucoup, on suivit le conseil d'un parent qui affirmait qu'avec le
spcialiste X... on tait hors d'affaire en trois jours. Les gens du
monde disent cela de leur mdecin, et on les croit comme Franoise
croyait les rclames des journaux. Le spcialiste vint avec sa trousse
charge de tous les rhumes de ses clients, comme l'outre d'ole. Ma
grand'mre refusa net de se laisser examiner. Et nous, gns pour le
praticien qui s'tait drang inutilement, nous dfrmes au dsir qu'il
exprima de visiter nos nez respectifs, lesquels pourtant n'avaient rien.
Il prtendait que si, et que migraine ou colique, maladie de coeur ou
diabte, c'est une maladie du nez mal comprise. A chacun de nous il dit:
Voil une petite corne que je serais bien aise de revoir. N'attendez
pas trop. Avec quelques pointes de feu je vous dbarrasserai. Certes
nous pensions  toute autre chose. Pourtant nous nous demandmes: Mais
dbarrasser de quoi? Bref tous nos nez taient malades; il ne se
trompa qu'en mettant la chose au prsent. Car ds le lendemain son
examen et son pansement provisoire avaient accompli leur effet. Chacun
de nous eut son catarrhe. Et comme il rencontrait dans la rue mon pre
secou par des quintes, il sourit  l'ide qu'un ignorant pt croire le
mal d  son intervention. Il nous avait examins au moment o nous
tions dj malades.

La maladie de ma grand'mre donna lieu  diverses personnes de
manifester un excs ou une insuffisance de sympathie qui nous surprirent
tout autant que le genre de hasard par lequel les uns ou les autres nous
dcouvraient des chanons de circonstances, ou mme d'amitis, que nous
n'eussions pas souponnes. Et les marques d'intrt donnes par les
personnes qui venaient sans cesse prendre des nouvelles nous rvlaient
la gravit d'un mal que jusque-l nous n'avions pas assez isol, spar
des mille impressions douloureuses ressenties auprs ma grand'mre.
Prvenues par dpche, ses soeurs ne quittrent pas Combray. Elles
avaient dcouvert un artiste qui leur donnait des sances d'excellente
musique de chambre, dans l'audition de laquelle elles pensaient trouver,
mieux qu'au chevet de la malade, un recueillement, une lvation
douloureuse, desquels la forme ne laissa pas de paratre insolite.
Madame Sazerat crivit  maman, mais comme une personne dont les
fianailles brusquement rompues (la rupture tait le dreyfusisme) nous
ont  jamais spars. En revanche Bergotte vint passer tous les jours
plusieurs heures avec moi.

Il avait toujours aim  venir se fixer pendant quelque temps dans une
mme maison o il n'et pas de frais  faire. Mais autrefois c'tait
pour y parler sans tre interrompu, maintenant pour garder longuement le
silence sans qu'on lui demandt de parler. Car il tait trs malade: les
uns disaient d'albuminurie, comme ma grand'mre; selon d'autres il avait
une tumeur. Il allait en s'affaiblissant; c'est avec difficult qu'il
montait notre escalier, avec une plus grande encore qu'il le descendait.
Bien qu'appuy  la rampe il trbuchait souvent, et je crois qu'il
serait rest chez lui s'il n'avait pas craint de perdre entirement
l'habitude, la possibilit de sortir, lui l'homme  barbiche que
j'avais connu alerte, il n'y avait pas si longtemps. Il n'y voyait plus
goutte, et sa parole mme s'embarrassait souvent.

Mais en mme temps, tout au contraire, la somme de ses oeuvres, connues
seulement des lettrs  l'poque o Mme Swann patronnait leurs timides
efforts de dissmination, maintenant grandies et fortes aux yeux de
tous, avait pris dans le grand public une extraordinaire puissance
d'expansion. Sans doute il arrive que c'est aprs sa mort seulement
qu'un crivain devient clbre. Mais c'tait en vie encore et durant son
lent acheminement vers la mort non encore atteinte, qu'il assistait 
celui de ses oeuvres vers la Renomme. Un auteur mort est du moins
illustre sans fatigue. Le rayonnement de son nom s'arrte  la pierre de
sa tombe. Dans la surdit du sommeil ternel, il n'est pas importun par
la Gloire. Mais pour Bergotte l'antithse n'tait pas entirement
acheve. Il existait encore assez pour souffrir du tumulte. Il remuait
encore, bien que pniblement, tandis que ses oeuvres, bondissantes,
comme des filles qu'on aime mais dont l'imptueuse jeunesse et les
bruyants plaisirs vous fatiguent, entranaient chaque jour jusqu'au pied
de son lit des admirateurs nouveaux.

Les visites qu'il nous faisait maintenant venaient pour moi quelques
annes trop tard, car je ne l'admirais plus autant. Ce qui n'est pas en
contradiction avec ce grandissement de sa renomme. Une oeuvre est
rarement tout  fait comprise et victorieuse, sans que celle d'un autre
crivain, obscure encore, n'ait commenc, auprs de quelques esprits
plus difficiles, de substituer un nouveau culte  celui qui a presque
fini de s'imposer. Dans les livres de Bergotte, que je relisais souvent,
ses phrases taient aussi claires devant mes yeux que mes propres ides,
les meubles dans ma chambre et les voitures dans la rue. Toutes choses
s'y voyaient aisment, sinon telles qu'on les avait toujours vues, du
moins telles qu'on avait l'habitude de les voir maintenant. Or un nouvel
crivain avait commenc  publier des oeuvres o les rapports entre les
choses taient si diffrents de ceux qui les liaient pour moi que je ne
comprenais presque rien de ce qu'il crivait. Il disait par exemple:
Les tuyaux d'arrosage admiraient le bel entretien des routes (et cela
c'tait facile, je glissais le long de ces routes) qui partaient toutes
les cinq minutes de Briand et de Claudel. Alors je ne comprenais plus
parce que j'avais attendu un nom de ville et qu'il m'tait donn un nom
de personne. Seulement je sentais que ce n'tait pas la phrase qui tait
mal faite, mais moi pas assez fort et agile pour aller jusqu'au bout. Je
reprenais mon lan, m'aidais des pieds et des mains pour arriver 
l'endroit d'o je verrais les rapports nouveaux entre les choses. Chaque
fois, parvenu  peu prs  la moiti de la phrase, je retombais comme
plus tard au rgiment, dans l'exercice appel portique. Je n'en avais,
pas moins pour le nouvel crivain l'admiration d'un enfant gauche et 
qui on donne zro pour la gymnastique, devant un autre enfant plus
adroit. Ds lors j'admirai moins Bergotte dont la limpidit me parut de
l'insuffisance. Il y eut un temps o on reconnaissait bien les choses
quand c'tait Fromentin qui les peignait et o on ne les reconnaissait
plus quand c'tait Renoir.

Les gens de got nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre
du XVIIIe sicle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu'il en
a fallu beaucoup, mme en plein XIXe, pour que Renoir ft salu grand
artiste. Pour russir  tre ainsi reconnus, le peintre original,
l'artiste original procdent  la faon des oculistes. Le traitement par
leur peinture, par leur prose, n'est pas toujours agrable. Quand il est
termin, le praticien nous dit: Maintenant regardez. Et voici que le
monde (qui n'a pas t cr une fois, mais aussi souvent qu'un artiste
original est survenu) nous apparat entirement diffrent de l'ancien,
mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, diffrentes de
celles d'autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir o nous nous
refusions jadis  voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir,
et l'eau, et le ciel: nous avons envie de nous promener dans la fort
pareille  celle qui le premier jour nous semblait tout except une
fort, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais o
manquaient justement les nuances propres aux forts. Tel est l'univers
nouveau et prissable qui vient d'tre cr. Il durera jusqu' la
prochaine catastrophe gologique que dchaneront un nouveau peintre ou
un nouvel crivain originaux.

Celui qui avait remplac pour moi Bergotte me lassait non par
l'incohrence mais par la nouveaut, parfaitement cohrente, de rapports
que je n'avais pas l'habitude de suivre. Le point, toujours le mme, o
je me sentait retomber, indiquait l'identit de chaque tour de force 
faire. Du reste, quand une fois sur mille je pouvais suivre l'crivain
jusqu'au bout de sa phrase, ce que je voyais tait toujours d'une
drlerie, d'une vrit, d'un charme, pareils  ceux que j'avais trouvs
jadis dans la lecture de Bergotte, mais plus dlicieux. Je songeais
qu'il n'y avait pas tant d'annes qu'un mme renouvellement du monde,
pareil  celui que j'attendais de son successeur, c'tait Bergotte qui
me l'avait apport. Et j'arrivais  me demander s'il y avait quelque
vrit en cette distinction que nous faisons toujours entre l'art, qui
n'est pas plus avanc qu'au temps d'Homre, et la science aux progrs
continus. Peut-tre l'art ressemblait-il au contraire en cela  la
science; chaque nouvel crivain original me semblait en progrs sur
celui qui l'avait prcd; et qui me disait que dans vingt ans, quand je
saurais accompagner sans fatigue le nouveau d'aujourd'hui, un autre ne
surviendrait pas devant qui l'actuel filerait rejoindre Bergotte?

Je parlai  ce dernier du nouvel crivain. Il me dgota de lui moins en
m'assurant que son art tait rugueux, facile et vide, qu'en me racontant
l'avoir vu, ressemblant, au point de s'y mprendre,  Bloch.

Cette image se profila dsormais sur les pages crites et je ne me crus
plus astreint  la peine de comprendre. Si Bergotte m'avait mal parl de
lui, c'tait moins, je crois, par jalousie de son insuccs que par
ignorance de son oeuvre. Il ne lisait presque rien. Dj la plus grande
partie de sa pense avait pass de son cerveau dans ses livres. Il tait
amaigri comme s'il avait t opr d'eux. Son instinct reproducteur ne
l'induisait plus  l'activit, maintenant qu'il avait produit au dehors
presque tout ce qu'il pensait. Il menait la vie vgtative d'un
convalescent, d'une accouche; ses beaux yeux restaient immobiles,
vaguement blouis, comme les yeux d'un homme tendu au bord de la mer
qui dans une vague rverie regarde seulement chaque petit flot.
D'ailleurs si j'avais moins d'intrt  causer avec lui que je n'aurais
eu jadis, de cela je n'prouvais pas de remords. Il tait tellement
homme d'habitude que les plus simples comme les plus luxueuses, une fois
qu'il les avait prises, lui devenaient indispensables pendant un certain
temps. Je ne sais ce qui le fit venir une premire fois, mais ensuite
chaque jour ce fut pour la raison qu'il tait venu la veille. Il
arrivait  la maison comme il ft all au caf, pour qu'on ne lui parlt
pas, pour qu'il pt--bien rarement--parler, de sorte qu'on aurait pu en
somme trouver un signe qu'il ft mu de notre chagrin ou prt plaisir 
se trouver avec moi, si l'on avait voulu induire quelque chose d'une
telle assiduit. Elle n'tait pas indiffrente  ma mre, sensible 
tout ce qui pouvait tre considr comme un hommage  sa malade. Et tous
les jours elle me disait: Surtout n'oublie pas de bien le remercier.

Nous emes--discrte attention de femme, comme le goter que nous sert
entre deux sances de pose la compagne d'un peintre,--supplment  titre
gracieux de celles que nous faisait son mari, la visite de Mme Cottard.
Elle venait nous offrir sa camriste, si nous aimions le service d'un
homme, allait se mettre en campagne et mieux, devant nos refus, nous
dit qu'elle esprait du moins que ce n'tait pas l de notre part une
dfaite, mot qui dans son monde signifie un faux prtexte pour ne pas
accepter une invitation. Elle nous assura que le professeur, qui ne
parlait jamais chez lui de ses malades, tait aussi triste que s'il
s'tait agi d'elle-mme. On verra plus tard que mme si cela et t
vrai, cela et t  la fois bien peu et beaucoup, de la part du plus
infidle et plus reconnaissant des maris.

Des offres aussi utiles, et infiniment plus touchantes par la manire
(qui tait un mlange de la plus haute intelligence, du plus grand
coeur, et d'un rare bonheur d'expression), me furent adresses par le
grand-duc hritier de Luxembourg. Je l'avais connu  Balbec o il tait
venu voir une de ses tantes, la princesse de Luxembourg, alors qu'il
n'tait encore que comte de Nassau. Il avait pous quelques mois aprs
la ravissante fille d'une autre princesse de Luxembourg, excessivement
riche parce qu'elle tait la fille unique d'un prince  qui appartenait
une immense affaire de farines. Sur quoi le grand-duc de Luxembourg,
qui n'avait pas d'enfants et qui adorait son neveu Nassau, avait fait
approuver par la Chambre qu'il ft dclar grand-duc hritier. Comme
dans tous les mariages de ce genre, l'origine de la fortune est
l'obstacle, comme elle est aussi la cause efficiente. Je me rappelais ce
comte de Nassau comme un des plus remarquables jeunes gens que j'aie
rencontrs, dj dvor alors d'un sombre et clatant amour pour sa
fiance. Je fus trs touch des lettres qu'il ne cessa de m'crire
pendant la maladie de ma grand'mre, et maman elle-mme, mue, reprenait
tristement un mot de sa mre: Svign n'aurait pas mieux dit. Le sixime
jour, maman, pour obir aux prires de grand'mre, dut la quitter un
moment et faire semblant d'aller se reposer. J'aurais voulu, pour que ma
grand'mre s'endormt, que Franoise restt sans bouger. Malgr mes
supplications, elle sortit de la chambre; elle aimait ma grand'mre;
avec sa clairvoyance et son pessimisme elle la jugeait perdue. Elle
aurait donc voulu lui donner tous les soins possibles. Mais on venait de
dire qu'il y avait un ouvrier lectricien, trs ancien dans sa maison,
beau-frre de son patron, estim dans notre immeuble o il venait
travailler depuis de longues annes, et surtout de Jupien. On avait
command cet ouvrier avant que ma grand'mre tombt malade. Il me
semblait qu'on et pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le
protocole de Franoise ne le permettait pas, elle aurait manqu de
dlicatesse envers ce brave homme, l'tat de ma grand'mre ne comptait
plus. Quand au bout d'un quart d'heure, exaspr, j'allai la chercher 
la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le carr de l'escalier
de service, dont la porte tait ouverte, procd qui avait l'avantage de
permettre, si l'un de nous arrivait, de faire semblant qu'on allait se
quitter, mais l'inconvnient d'envoyer d'affreux courants d'air.
Franoise quitta donc l'ouvrier, non sans lui avoir encore cri
quelques compliments, qu'elle avait oublis, pour sa femme et son
beau-frre. Souci caractristique de Combray, de ne pas manquer  la
dlicatesse, que Franoise portait jusque dans la politique extrieure.
Les niais s'imaginent que les grosses dimensions des phnomnes sociaux
sont une excellente occasion de pntrer plus avant dans l'me humaine;
ils devraient au contraire comprendre que c'est en descendant en
profondeur dans une individualit qu'ils auraient chance de comprendre
ces phnomnes. Franoise avait mille fois rpt au jardinier de
Combray que la guerre est le plus insens des crimes et que rien ne vaut
sinon vivre. Or, quand clata la guerre russo-japonaise, elle tait
gne, vis--vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre
pour aider les pauvres Russes puisqu'on est alliance, disait-elle.
Elle ne trouvait pas cela dlicat envers Nicolas II qui avait toujours
eu de si bonnes paroles pour nous; c'tait un effet du mme code qui
l'et empche de refuser  Jupien un petit verre, dont elle savait
qu'il allait contrarier sa digestion, et qui faisait que, si prs de
la mort de ma grand'mre, la mme malhonntet dont elle jugeait
coupable la France, reste neutre  l'gard du Japon, elle et cru la
commettre, en n'allant pas s'excuser elle-mme auprs de ce bon ouvrier
lectricien qui avait pris tant de drangement.

Nous fmes heureusement trs vite dbarrasss de la fille de Franoise
qui eut  s'absenter plusieurs semaines. Aux conseils habituels qu'on
donnait,  Combray,  la famille d'un malade: Vous n'avez pas essay
d'un petit voyage, le changement d'air, retrouver l'apptit, etc....
elle avait ajout l'ide presque unique qu'elle s'tait spcialement
forge et qu'ainsi elle rptait chaque fois qu'on la voyait, sans se
lasser, et comme pour l'enfoncer dans la tte des autres: Elle aurait
d se soigner _radicalement_ ds le dbut. Elle ne prconisait pas un
genre de cure plutt qu'un autre, pourvu que cette cure ft _radicale_.
Quant  Franoise, elle voyait qu'on donnait peu de mdicaments  ma
grand'mre. Comme, selon elle, ils ne servent qu' vous abmer
l'estomac, elle en tait heureuse, mais plus encore humilie. Elle avait
dans le Midi des cousins--riches relativement--dont la fille, tombe
malade en pleine adolescence, tait morte  vingt-trois ans; pendant
quelques annes le pre et la mre s'taient ruins en remdes, en
docteurs diffrents, en prgrinations d'une station thermale  une
autre, jusqu'au dcs. Or cela paraissait  Franoise, pour ces
parents-l, une espce de luxe, comme s'ils avaient eu des chevaux de
courses, un chteau. Eux-mmes, si affligs qu'ils fussent, tiraient une
certaine vanit de tant de dpenses. Ils n'avaient plus rien, ni surtout
le bien le plus prcieux, leur enfant, mais ils aimaient  rpter
qu'ils avaient fait pour elle autant et plus que les gens les plus
riches. Les rayons ultra-violets,  l'action desquels on avait,
plusieurs fois par jour, pendant des mois, soumis la malheureuse, les
flattaient particulirement. Le pre, enorgueilli dans sa douleur par
une espce de gloire, en arrivait quelquefois  parler de sa fille comme
d'une toile de l'Opra pour laquelle il se ft ruin. Franoise n'tait
pas insensible  tant de mise en scne; celle qui entourait la maladie
de ma grand'mre lui semblait un peu pauvre, bonne pour une maladie sur
un petit thtre de province.

Il y eut un moment o les troubles de l'urmie se portrent sur les yeux
de ma grand'mre. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses
yeux n'taient nullement ceux d'une aveugle et restaient les mmes. Et
je compris seulement qu'elle ne voyait pas,  l'tranget d'un certain
sourire d'accueil qu'elle avait ds qu'on ouvrait la porte, jusqu' ce
qu'on lui et pris la main pour lui dire bonjour, sourire qui
commenait trop tt et restait strotyp sur ses lvres, fixe, mais
toujours de face et tchant  tre vu de partout, parce qu'il n'y avait
plus l'aide du regard pour le rgler, lui indiquer le moment, la
direction, le mettre au point, le faire varier au fur et  mesure du
changement de place ou d'expression de la personne qui venait d'entrer;
parce qu'il restait seul, sans sourire des yeux qui et dtourn un peu
de lui l'attention du visiteur, et prenait par l, dans sa gaucherie,
une importance excessive, donnant l'impression d'une amabilit exagre.
Puis la vue revint compltement, des yeux le mal nomade passa aux
oreilles. Pendant quelques jours, ma grand'mre fut sourde. Et comme
elle avait peur d'tre surprise par l'entre soudaine de quelqu'un
qu'elle n'aurait pas entendu venir,  tout moment (bien que couche du
ct du mur) elle dtournait brusquement la tte vers la porte. Mais le
mouvement de son cou tait maladroit, car on ne se fait pas en quelques
jours  cette transposition, sinon de regarder les bruits, du moins
d'couter avec les yeux. Enfin les douleurs diminurent, mais l'embarras
de la parole augmenta. On tait oblig de faire rpter  ma grand'mre
 peu prs tout ce qu'elle disait.

Maintenant ma grand'mre, sentant qu'on ne la comprenait plus, renonait
 prononcer un seul mot et restait immobile. Quand elle m'apercevait,
elle avait une sorte de sursaut comme ceux qui tout d'un coup manquent
d'air, elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons
inintelligibles. Alors, dompte par son impuissance mme, elle laissait
retomber sa tte, s'allongeait  plat sur le lit, le visage grave, de
marbre, les mains immobiles sur le drap, ou s'occupant d'une action
toute matrielle comme de s'essuyer les doigts avec son mouchoir. Elle
ne voulait pas penser. Puis elle commena  avoir une agitation
constante. Elle dsirait sans cesse se lever. Mais on l'empchait,
autant qu'on pouvait, de le faire, de peur qu'elle ne se rendt compte
de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laisse un instant seule, je la
trouvai, debout, en chemise de nuit, qui essayait d'ouvrir la fentre.

A Balbec, un jour o on avait sauv malgr elle une veuve qui s'tait
jete  l'eau, elle m'avait dit (mue peut-tre par un de ces
pressentiments que nous lisons parfois dans le mystre si obscur
pourtant de notre vie organique, mais o il semble que se reflte
l'avenir) qu'elle ne connaissait pas cruaut pareille  celle d'arracher
une dsespre  la mort qu'elle a voulue et de la rendre  son martyre.

Nous n'emes que le temps de saisir ma grand'mre, elle soutint contre
ma mre une lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans
un fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage redevint
impassible et elle se mit  enlever soigneusement les poils de fourrure
qu'avait laisss sur sa chemise de nuit un manteau qu'on avait jet sur
elle.

Son regard changea tout  fait, souvent inquiet, plaintif, hagard, ce
n'tait plus son regard d'autrefois, c'tait le regard maussade d'une
vieille femme qui radote....

A force de lui demander si elle ne dsirait pas tre coiffe, Franoise
finit par se persuader que la demande venait de ma grand'mre. Elle
apporta des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir. Elle
disait: Cela ne peut pas fatiguer Madame Amde, que je la peigne; si
faible qu'on soit on peut toujours tre peigne. C'est--dire, on n'est
jamais trop faible pour qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la
concerne, vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je vis
entre les mains cruelles de Franoise, ravie comme si elle tait en
train de rendre la sant  ma grand'mre, sous l'plorement d'une
vieille chevelure qui n'avait pas la force de supporter le contact du
peigne, une tte qui, incapable de garder la pose qu'on lui donnait,
s'croulait dans un tourbillon incessant o l'puisement des forces
alternait avec la douleur. Je sentis que le moment o Franoise allait
avoir termin s'approchait et je n'osai pas la hter en lui disant:
C'est assez, de peur qu'elle ne me dsobt. Mais en revanche je me
prcipitai quand, pour que ma grand'mre vt si elle se trouvait bien
coiffe, Franoise, innocemment froce, approcha une glace. Je fus
d'abord heureux d'avoir pu l'arracher  temps de ses mains, avant que ma
grand'mre, de qui on avait soigneusement loign tout miroir, et
aperu par mgarde une image d'elle-mme qu'elle ne pouvait se figurer.
Mais, hlas! quand, un instant aprs, je me penchai vers elle pour
baiser ce beau front qu'on avait tant fatigu, elle me regarda d'un air
tonn, mfiant, scandalis: elle ne m'avait pas reconnu.

Selon notre mdecin c'tait un symptme que la congestion du cerveau
augmentait. Il fallait le dgager.

Cottard hsitait. Franoise espra un instant qu'on mettrait des
ventouses clarifies. Elle en chercha les effets dans mon dictionnaire
mais ne put les trouver. Et-elle bien dit scarifies au lieu de
clarifies qu'elle n'et pas trouv davantage cet adjectif, car elle ne
le cherchait pas plus  la lettre _s_ qu' la lettre _c_; elle disait en
effet clarifies mais crivait (et par consquent croyait que c'tait
crit) esclarifies. Cottard, ce qui la dut, donna, sans beaucoup
d'espoir, la prfrence aux sangsues. Quand, quelques heures aprs,
j'entrai chez ma grand'mre, attachs  sa nuque,  ses tempes,  ses
oreilles, les petits serpents noirs se tordaient dans sa chevelure
ensanglante, comme dans celle de Mduse. Mais dans son visage ple et
pacifi, entirement immobile, je vis grands ouverts, lumineux et
calmes, ses beaux yeux d'autrefois (peut-tre encore plus surchargs
d'intelligence qu'ils n'taient avant sa maladie, parce que, comme elle
ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger, c'est  ses yeux seuls
qu'elle confiait sa pense, la pense qui tantt tient en nous une place
immense, nous offrant des trsors insouponns, tantt semble rduite 
rien, puis peut renatre comme par gnration spontane par quelques
gouttes de sang qu'on tire), ses yeux, doux et liquides comme de
l'huile, sur lesquels le feu rallum qui brlait clairait devant la
malade l'univers reconquis. Son calme n'tait plus la sagesse du
dsespoir mais de l'esprance. Elle comprenait qu'elle allait mieux,
voulait tre prudente, ne pas remuer, et me fit seulement le don d'un
beau sourire pour que je susse qu'elle se sentait mieux, et me pressa
lgrement la main.

Je savais quel dgot ma grand'mre avait de voir certaines btes, 
plus forte raison d'tre touche par elles. Je savais que c'tait en
considration d'une utilit suprieure qu'elle supportait les sangsues.
Aussi Franoise m'exasprait-elle en lui rptant avec ces petits rires
qu'on a avec un enfant qu'on veut faire jouer: Oh! les petites bbtes
qui courent sur Madame. C'tait, de plus, traiter notre malade sans
respect, comme si elle tait tombe en enfance. Mais ma grand'mre, dont
la figure avait pris la calme bravoure d'un stocien, n'avait mme pas
l'air d'entendre.

Hlas! aussitt les sangsues retires, la congestion reprit de plus en
plus grave. Je fus surpris qu' ce moment o ma grand'mre tait si mal,
Franoise dispart  tout moment. C'est qu'elle s'tait command une
toilette de deuil et ne voulait pas faire attendre la couturire. Dans
la vie de la plupart des femmes, tout, mme le plus grand chagrin,
aboutit  une question d'essayage.

Quelques jours plus tard, comme je dormais, ma mre vint m'appeler au
milieu de la nuit. Avec les douces attentions que, dans les grandes
circonstances, les gens qu'une profonde douleur accable tmoignent
ft-ce aux petits ennuis des autres:

--Pardonne-moi de venir troubler ton sommeil, me dit-elle.

--Je ne dormais pas, rpondis-je en m'veillant.

Je le disais de bonne foi. La grande modification qu'amne en nous le
rveil est moins de nous introduire dans la vie claire de la conscience
que de nous faire perdre le souvenir de la lumire un peu plus tamise
o reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les
penses  demi voiles sur lesquelles nous voguions il y a un instant
encore entranaient en nous un mouvement parfaitement suffisant pour que
nous ayons pu les dsigner sous le nom de veille. Mais les rveils
trouvent alors une interfrence de mmoire. Peu aprs, nous les
qualifions sommeil parce que nous ne nous les rappelons plus. Et quand
luit cette brillante toile, qui,  l'instant du rveil, claire
derrire le dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire
pendant quelques secondes que c'tait non du sommeil, mais de la veille;
toile filante  vrai dire, qui emporte avec sa lumire l'existence
mensongre, mais les aspects aussi du songe et permet seulement  celui
qui s'veille de se dire: J'ai dormi.

D'une voix si douce qu'elle semblait craindre de me faire mal, ma mre
me demanda si cela ne me fatiguerait pas trop de me lever, et me
caressant les mains:

--Mon pauvre petit, ce n'est plus maintenant que sur ton papa et sur ta
maman que tu pourras compter.

Nous entrmes dans la chambre. Courbe en demi-cercle sur le lit, un
autre tre que ma grand'mre, une espce de bte qui se serait affuble
de ses cheveux et couche dans ses draps, haletait, geignait, de ses
convulsions secouait les couvertures. Les paupires taient closes et
c'est parce qu'elles fermaient mal plutt que parce qu'elles s'ouvraient
qu'elle laissaient voir un coin de prunelle, voil, chassieux, refltant
l'obscurit d'une vision organique et d'une souffrance interne. Toute
cette agitation ne s'adressait pas  nous qu'elle ne voyait pas, ni ne
connaissait. Mais si ce n'tait plus qu'une bte qui remuait l, ma
grand'mre o tait-elle? On reconnaissait pourtant la forme de son nez,
sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais au coin
duquel un grain de beaut restait attach, sa main qui cartait les
couvertures d'un geste qui et autrefois signifi que ces couvertures la
gnaient et qui maintenant ne signifiait rien.

Maman me demanda d'aller chercher un peu d'eau et de vinaigre pour
imbiber le front de grand'mre. C'tait la seule chose qui la
rafrachissait, croyait maman qui la voyait essayer d'carter ses
cheveux. Mais on me fit signe par la porte de venir. La nouvelle que ma
grand'mre tait  toute extrmit s'tait immdiatement rpandue dans
la maison. Un de ces extras qu'on fait venir dans les priodes
exceptionnelles pour soulager la fatigue des domestiques, ce qui fait
que les agonies ont quelque chose des ftes, venait d'ouvrir au duc de
Guermantes, lequel, rest dans l'antichambre, me demandait; je ne pus
lui chapper.

--Je viens, mon cher monsieur, d'apprendre ces nouvelles macabres. Je
voudrais en signe de sympathie serrer la main  monsieur votre pre.

Je m'excusai sur la difficult de le dranger en ce moment. M. de
Guermantes tombait comme au moment o on part en voyage. Mais il sentait
tellement l'importance de la politesse qu'il nous faisait, que cela lui
cachait le reste et qu'il voulait absolument entrer au salon. En
gnral, il avait l'habitude de tenir  l'accomplissement entier des
formalits dont il avait dcid d'honorer quelqu'un et il s'occupait peu
que les malles fussent faites ou le cercueil prt.

--Avez-vous fait venir Dieulafoy? Ah! c'est une grave erreur. Et si vous
me l'aviez demand, il serait venu pour moi, il ne me refuse rien, bien
qu'il ait refus  la duchesse de Chartres. Vous voyez, je me mets
carrment au-dessus d'une princesse du sang. D'ailleurs devant la mort
nous sommes tous gaux, ajouta-t-il, non pour me persuader que ma
grand'mre devenait son gale, mais ayant peut-tre senti qu'une
conversation prolonge relativement  son pouvoir sur Dieulafoy et  sa
prminence sur la duchesse de Chartres ne serait pas de trs bon got.

Son conseil du reste ne m'tonnait pas. Je savais que, chez les
Guermantes, on citait toujours le nom de Dieulafoy (avec un peu plus de
respect seulement) comme celui d'un fournisseur sans rival. Et la
vieille duchesse de Mortemart, ne Guermantes (il est impossible de
comprendre pourquoi ds qu'il s'agit d'une duchesse on dit presque
toujours: la vieille duchesse de ou tout au contraire, d'un air fin et
Watteau, si elle est jeune, la petite duchesse de), prconisait
presque mcaniquement, en clignant de l'oeil, dans les cas graves
Dieulafoy, Dieulafoy, comme si on avait besoin d'un glacier Poir
Blanche ou pour des petits fours Rebattet, Rebattet. Mais j'ignorais
que mon pre venait prcisment de faire demander Dieulafoy.

A ce moment ma mre, qui attendait avec impatience des ballons d'oxygne
qui devaient rendre plus aise la respiration de ma grand'mre, entra
elle-mme dans l'antichambre o elle ne savait gure trouver M. de
Guermantes. J'aurais voulu le cacher n'importe o. Mais persuad que
rien n'tait plus essentiel, ne pouvait d'ailleurs la flatter davantage
et n'tait plus indispensable  maintenir sa rputation de parfait
gentilhomme, il me prit violemment par le bras et malgr que je me
dfendisse comme contre un viol par des: Monsieur, monsieur, monsieur
rpts, il m'entrana vers maman en me disant: Voulez-vous me faire le
grand honneur de me prsenter  madame votre _mre_? en draillant un
peu sur le mot mre. Et il trouvait tellement que l'honneur tait pour
elle qu'il ne pouvait s'empcher de sourire tout en faisant une figure
de circonstance. Je ne pus faire autrement que de le nommer, ce qui
dclancha aussitt de sa part des courbettes, des entrechats, et il
allait commencer toute la crmonie complte du salut. Il pensait mme
entrer en conversation, mais ma mre, noye dans sa douleur, me dit de
venir vite, et ne rpondit mme pas aux phrases de M. de Guermantes qui,
s'attendant  tre reu en visite et se trouvant au contraire laiss
seul dans l'antichambre, et fini par sortir si, au mme moment, il
n'avait vu entrer Saint-Loup arriv le matin mme et accouru aux
nouvelles. Ah! elle est bien bonne! s'cria joyeusement le duc en
attrapant son neveu par sa manche qu'il faillit arracher, sans se
soucier de la prsence de ma mre qui retraversait l'antichambre.
Saint-Loup n'tait pas fch, je crois, malgr son sincre chagrin,
d'viter de me voir, tant donn ses dispositions pour moi. Il partit,
entran par son oncle qui, ayant quelque chose de trs important  lui
dire et ayant failli pour cela partir  Doncires, ne pouvait pas en
croire sa joie d'avoir pu conomiser un tel drangement. Ah! si on
m'avait dit que je n'avais qu' traverser la cour et que je te
trouverais ici, j'aurais cru  une vaste blague; comme dirait ton
camarade M. Bloch, c'est assez farce. Et tout en s'loignant avec
Robert, qu'il tenait par l'paule: C'est gal, rptait-il, on voit
bien que je viens de toucher de la corde de pendu ou tout comme; j'ai
une sacre veine. Ce n'est pas que le duc de Guermantes ft mal lev,
au contraire. Mais il tait de ces hommes incapables de se mettre  la
place des autres, de ces hommes ressemblant en cela  la plupart des
mdecins et aux croquemorts, et qui, aprs avoir pris une figure de
circonstance et dit: ce sont des instants trs pnibles, vous avoir au
besoin embrass et conseill le repos, ne considrent plus une agonie
ou un enterrement que comme une runion mondaine plus ou moins
restreinte o, avec une jovialit comprime un moment, ils cherchent des
yeux la personne  qui ils peuvent parler de leurs petites affaires,
demander de les prsenter  une autre ou offrir une place dans leur
voiture pour les ramener. Le duc de Guermantes, tout en se flicitant
du bon vent qui l'avait pouss vers son neveu, resta si tonn de
l'accueil pourtant si naturel de ma mre, qu'il dclara plus tard
qu'elle tait aussi dsagrable que mon pre tait poli, qu'elle avait
des absences pendant lesquelles elle semblait mme ne pas entendre les
choses qu'on lui disait et qu' son avis elle n'tait pas dans son
assiette et peut-tre mme n'avait pas toute sa tte  elle. Il voulut
bien cependant,  ce qu'on me dit, mettre cela en partie sur le compte
des circonstances et dclarer que ma mre lui avait paru trs affecte
par cet vnement. Mais il avait encore dans les jambes tout le reste
des saluts et rvrences  reculons qu'on l'avait empch de mener 
leur fin et se rendait d'ailleurs si peu compte de ce que c'tait que le
chagrin de maman, qu'il demanda, la veille de l'enterrement, si je
n'essayais pas de la distraire.

Un beau-frre de ma grand'mre, qui tait religieux, et que je ne
connaissais pas, tlgraphia en Autriche o tait le chef de son ordre,
et ayant par faveur exceptionnelle obtenu l'autorisation, vint ce
jour-l. Accabl de tristesse, il lisait  ct du lit des textes de
prires et de mditations sans cependant dtacher ses yeux en vrille de
la malade. A un moment o ma grand'mre tait sans connaissance, la vue
de la tristesse de ce prtre me fit mal, et je le regardai. Il parut
surpris de ma piti et il se produisit alors quelque chose de singulier.
Il joignit ses mains sur sa figure comme un homme absorb dans une
mditation douloureuse, mais, comprenant que j'allais dtourner de lui
les yeux, je vis qu'il avait laiss un petit cart entre ses doigts. Et,
au moment o mes regards le quittaient, j'aperus son oeil aigu qui
avait profit de cet abri de ses mains pour observer si ma douleur tait
sincre. Il tait embusqu l comme dans l'ombre d'un confessionnal. Il
s'aperut que je le voyais et aussitt cltura hermtiquement le
grillage qu'il avait laiss entr'ouvert. Je l'ai revu plus tard, et
jamais entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement
convenu que je n'avais pas remarqu qu'il m'piait. Chez le prtre comme
chez l'aliniste, il y a toujours quelque chose du juge d'instruction.
D'ailleurs quel est l'ami, si cher soit-il, dans le pass, commun avec
le ntre, de qui il n'y ait pas de ces minutes dont nous ne trouvions
plus commode de nous persuader qu'il a d les oublier?

Le mdecin fit une piqre de morphine et pour rendre la respiration
moins pnible demanda des ballons d'oxygne. Ma mre, le docteur, la
soeur les tenaient dans leurs mains; ds que l'un tait fini, on leur en
passait un autre. J'tais sorti un moment de la chambre. Quand je
rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagne en sourdine
par un murmure incessant, ma grand'mre semblait nous adresser un long
chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris
bientt qu'il n'tait gure moins inconscient, qu'il tait aussi
purement mcanique, que le rle de tout  l'heure. Peut-tre
refltait-il dans une faible mesure quelque bien-tre apport par la
morphine. Il rsultait surtout, l'air ne passant plus tout  fait de la
mme faon dans les bronches, d'un changement de registre de la
respiration. Dgag par la double action de l'oxygne et de la morphine,
le souffle de ma grand'mre ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif,
lger, glissait, patineur, vers le fluide dlicieux. Peut-tre 
l'haleine, insensible comme celle du vent dans la flte d'un roseau, se
mlait-il, dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus humains qui,
librs  l'approche de la mort, font croire  des impressions de
souffrance ou de bonheur chez ceux qui dj ne sentent plus, et venaient
ajouter un accent plus mlodieux, mais sans changer son rythme,  cette
longue phrase qui s'levait, montait encore, puis retombait pour
s'lancer de nouveau de la poitrine allge,  la poursuite de
l'oxygne. Puis, parvenu si haut, prolong avec tant de force, le chant,
ml d'un murmure de supplication dans la volupt, semblait  certains
moments s'arrter tout  fait comme une source s'puise.

Franoise, quand elle avait un grand chagrin, prouvait le besoin si
inutile, mais ne possdait pas l'art si simple, de l'exprimer. Jugeant
ma grand'mre tout  fait perdue, c'tait ses impressions  elle,
Franoise, qu'elle tenait  nous faire connatre. Et elle ne savait que
rpter: Cela me fait quelque chose, du mme ton dont elle disait,
quand elle avait pris trop de soupe aux choux: J'ai comme un poids sur
l'estomac, ce qui dans les deux cas tait plus naturel qu'elle ne
semblait le croire. Si faiblement traduit, son chagrin n'en tait pas
moins trs grand, aggrav d'ailleurs par l'ennui que sa fille, retenue 
Combray (que la jeune Parisienne appelait maintenant la cambrousse et
o elle se sentait devenir ptrousse), ne pt vraisemblablement
revenir pour la crmonie mortuaire que Franoise sentait devoir tre
quelque chose de superbe. Sachant que nous nous panchions peu, elle
avait  tout hasard convoqu d'avance Jupien pour tous les soirs de la
semaine. Elle savait qu'il ne serait pas libre  l'heure de
l'enterrement. Elle voulait du moins, au retour, le lui raconter.

Depuis plusieurs nuits mon pre, mon grand-pre, un de nos cousins
veillaient et ne sortaient plus de la maison. Leur dvouement continu
finissait par prendre un masque d'indiffrence, et l'interminable
oisivet autour de cette agonie leur faisait tenir ces mmes propos qui
sont insparables d'un sjour prolong dans un wagon de chemin de fer.
D'ailleurs ce cousin (le neveu de ma grand'tante) excitait chez moi
autant d'antipathie qu'il mritait et obtenait gnralement d'estime.

On le trouvait toujours dans les circonstances graves, et il tait si
assidu auprs des mourants que les familles, prtendant qu'il tait
dlicat de sant, malgr son apparence robuste, sa voix de basse-taille
et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les priphrases
d'usage de ne pas venir  l'enterrement. Je savais d'avance que maman,
qui pensait aux autres au milieu de la plus immense douleur, lui dirait
sous une tout autre forme ce qu'il avait l'habitude de s'entendre
toujours dire:

--Promettez-moi que vous ne viendrez pas demain. Faites-le pour
elle. Au moins n'allez pas l-bas. Elle vous avait demand de ne pas
venir.

Rien n'y faisait; il tait toujours le premier  la maison,  cause de
quoi on lui avait donn, dans un autre milieu, le surnom, que nous
ignorions, de ni fleurs ni couronnes. Et avant d'aller  tout, il
avait toujours pens  tout, ce qui lui valait ces mots: Vous, on ne
vous dit pas merci.

--Quoi? demanda d'une voix forte mon grand-pre qui tait devenu un peu
sourd et qui n'avait pas entendu quelque chose que mon cousin venait de
dire  mon pre.

--Rien, rpondit le cousin. Je disais seulement que j'avais reu ce
matin une lettre de Combray o il fait un temps pouvantable et ici un
soleil trop chaud.

--Et pourtant le baromtre est trs bas, dit mon pre.

--O a dites-vous qu'il fait mauvais temps? demanda mon grand-pre.

--A Combray.

--Ah! cela ne m'tonne pas, chaque fois qu'il fait mauvais ici il fait
beau  Combray, et _vice versa_. Mon Dieu! vous parlez de Combray:
a-t-on pens  prvenir Legrandin?

--Oui, ne vous tourmentez pas, c'est fait, dit mon cousin dont les joues
bronzes par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement de la
satisfaction d'y avoir pens.

A ce moment, mon pre se prcipita, je crus qu'il y avait du mieux ou du
pire. C'tait seulement le docteur Dieulafoy qui venait d'arriver. Mon
pre alla le recevoir dans le salon voisin, comme l'acteur qui doit
venir jouer. On l'avait fait demander non pour soigner, mais pour
constater, en espce de notaire. Le docteur Dieulafoy a pu en effet tre
un grand mdecin, un professeur merveilleux;  ces rles divers o il
excella, il en joignait un autre dans lequel il fut pendant quarante ans
sans rival, un rle aussi original que le raisonneur, le scaramouche ou
le pre noble, et qui tait de venir constater l'agonie ou la mort. Son
nom dj prsageait la dignit avec laquelle il tiendrait l'emploi, et
quand la servante disait: M. Dieulafoy, on se croyait chez Molire. A la
dignit de l'attitude concourait sans se laisser voir la souplesse d'une
taille charmante. Un visage en soi-mme trop beau tait amorti par la
convenance  des circonstances douloureuses. Dans sa noble redingote
noire, le professeur entrait, triste sans affectation, ne donnait pas
une seule condolance qu'on et pu croire feinte et ne commettait pas
non plus la plus lgre infraction au tact. Aux pieds d'un lit de mort,
c'tait lui et non le duc de Guermantes qui tait le grand seigneur.
Aprs avoir regard ma grand'mre sans la fatiguer, et avec un excs de
rserve qui tait une politesse au mdecin traitant, il dit  voix basse
quelques mots  mon pre, s'inclina respectueusement devant ma mre, 
qui je sentis que mon pre se retenait pour ne pas dire: Le professeur
Dieulafoy. Mais dj celui-ci avait dtourn la tte, ne voulant pas
importuner, et sortit de la plus belle faon du monde, en prenant
simplement le cachet qu'on lui remit. Il n'avait pas eu l'air de le
voir, et nous-mmes nous demandmes un moment si nous le lui avions
remis tant il avait mis de la souplesse d'un prestidigitateur  le faire
disparatre, sans pour cela perdre rien de sa gravit plutt accrue de
grand consultant  la longue redingote  revers de soie,  la belle tte
pleine d'une noble commisration. Sa lenteur et sa vivacit montraient
que, si cent visites l'attendaient encore, il ne voulait pas avoir l'air
press. Car il tait le tact, l'intelligence et la bont mmes. Cet
homme minent n'est plus. D'autres mdecins, d'autres professeurs ont pu
l'galer, le dpasser peut-tre. Mais l'emploi o son savoir, ses dons
physiques, sa haute ducation le faisaient triompher, n'existe plus,
faute de successeurs qui aient su le tenir. Maman n'avait mme pas
aperu M. Dieulafoy, tout ce qui n'tait pas ma grand'mre n'existant
pas. Je me souviens (et j'anticipe ici) qu'au cimetire, o on la vit,
comme une apparition surnaturelle, s'approcher timidement de la tombe et
semblant regarder un tre envol qui tait dj loin d'elle, mon pre
lui ayant dit: Le pre Norpois est venu  la maison,  l'glise, au
cimetire, il a manqu une commission trs importante pour lui, tu
devrais lui dire un mot, cela le toucherait beaucoup, ma mre, quand
l'ambassadeur s'inclina vers elle, ne put que pencher avec douceur son
visage qui n'avait pas pleur. Deux jours plus tt--et pour anticiper
encore avant de revenir  l'instant mme auprs du lit o la malade
agonisait--pendant qu'on veillait ma grand'mre morte, Franoise, qui,
ne niant pas absolument les revenants, s'effrayait au moindre bruit,
disait: Il me semble que c'est elle. Mais au lieu d'effroi, c'tait
une douceur infinie que ces mots veillrent chez ma mre qui aurait
tant voulu que les morts revinssent, pour avoir quelquefois sa mre
auprs d'elle.

Pour revenir maintenant  ces heures de l'agonie:

--Vous savez ce que ses soeurs nous ont tlgraphi? demanda mon
grand-pre  mon cousin.

--Oui, Beethoven, on m'a dit; c'est  encadrer, cela ne m'tonne pas.

--Ma pauvre femme qui les aimait tant, dit mon grand-pre en essuyant
une larme. Il ne faut pas leur en vouloir. Elles sont folles  lier, je
l'ai toujours dit. Qu'est-ce qu'il y a, on ne donne plus d'oxygne?

Ma mre dit:

--Mais, alors, maman va recommencer  mal respirer.

Le mdecin rpondit:

--Oh! non, l'effet de l'oxygne durera encore un bon moment, nous
recommencerons tout  l'heure.

Il me semblait qu'on n'aurait pas dit cela pour une mourante; que, si ce
bon effet devait durer, c'est qu'on pouvait quelque chose sur sa vie. Le
sifflement de l'oxygne cessa pendant quelques instants. Mais la plainte
heureuse de la respiration jaillissait toujours, lgre, tourmente,
inacheve, sans cesse recommenante. Par moments, il semblait que tout
ft fini, le souffle s'arrtait, soit par ces mmes changements
d'octaves qu'il y a dans la respiration d'un dormeur, soit par une
intermittence naturelle, un effet de l'anesthsie, le progrs de
l'asphyxie, quelque dfaillance du coeur. Le mdecin reprit le pouls de
ma grand'mre, mais dj, comme si un affluent venait apporter son
tribut au courant assch, un nouveau chant s'embranchait  la phrase
interrompue. Et celle-ci reprenait  un autre diapason, avec le mme
lan inpuisable. Qui sait si, sans mme que ma grand'mre en et
conscience, tant d'tats heureux et tendres comprims par la souffrance
ne s'chappaient pas d'elle maintenant comme ces gaz plus lgers qu'on
refoula longtemps? On aurait dit que tout ce qu'elle avait  nous dire
s'panchait, que c'tait  nous qu'elle s'adressait avec cette
prolixit, cet empressement, cette effusion. Au pied du lit, convulse
par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant pas mais par moments
trempe de larmes, ma mre avait la dsolation sans pense d'un
feuillage que cingle la pluie et retourne le vent. On me fit m'essuyer
les yeux avant que j'allasse embrasser ma grand'mre.

--Mais je croyais qu'elle ne voyait plus, dit mon pre.

--On ne peut jamais savoir, rpondit le docteur.

Quand mes lvres la touchrent, les mains de ma grand'mre s'agitrent,
elle fut parcourue tout entire d'un long frisson, soit rflexe, soit
que certaines tendresses aient leur hyperesthsie qui reconnat 
travers le voile de l'inconscience ce qu'elles n'ont presque pas besoin
des sens pour chrir. Tout d'un coup ma grand'mre se dressa  demi, fit
un effort violent, comme quelqu'un qui dfend sa vie. Franoise ne put
rsister  cette vue et clata en sanglots. Me rappelant ce que le
mdecin avait dit, je voulus la faire sortir de la chambre. A ce moment,
ma grand'mre ouvrit les yeux. Je me prcipitai sur Franoise pour
cacher ses pleurs, pendant que mes parents parleraient  la malade. Le
bruit de l'oxygne s'tait tu, le mdecin s'loigna du lit. Ma
grand'mre tait morte.

Quelques heures plus tard, Franoise put une dernire fois et sans les
faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui grisonnaient seulement et
jusqu'ici avaient sembl tre moins gs qu'elle. Mais maintenant, au
contraire, ils taient seuls  imposer la couronne de la vieillesse sur
le visage redevenu jeune d'o avaient disparu les rides, les
contractions, les emptements, les tensions, les flchissements que,
depuis tant d'annes, lui avait ajouts la souffrance. Comme au temps
lointain o ses parents lui avaient choisi un poux, elle avait les
traits dlicatement tracs par la puret et la soumission, les joues
brillantes d'une chaste esprance, d'un rve de bonheur, mme d'une
innocente gaiet, que les annes avaient peu  peu dtruits. La vie en
se retirant venait d'emporter les dsillusions de la vie. Un sourire
semblait pos sur les lvres de ma grand'mre. Sur ce lit funbre, la
mort, comme le sculpteur du moyen ge, l'avait couche sous l'apparence
d'une jeune fille.




CHAPITRE DEUXIME


VISITE D'ALBERTINE. PERSPECTIVE D'UN RICHE MARIAGE POUR QUELQUES AMIS DE
SAINT-LOUP. L'ESPRIT DES GUERMANTES DEVANT LA PRINCESSE DE PARME.
TRANGE VISITE A M. DE CHARLUS. JE COMPRENDS DE MOINS EN MOINS SON
CARACTRE. LES SOULIERS ROUGES DE LA DUCHESSE.

Bien que ce ft simplement un dimanche d'automne, je venais de renatre,
l'existence tait intacte devant moi, car dans la matine, aprs une
srie de jours doux, il avait fait un brouillard froid qui ne s'tait
lev que vers midi. Or, un changement de temps suffit  recrer le monde
et nous-mme. Jadis, quand le vent soufflait dans ma chemine,
j'coutais les coups qu'il frappait contre la trappe avec autant
d'motion que si, pareils aux fameux coups d'archet par lesquels dbute
la Symphonie en ut mineur, ils avaient t les appels irrsistibles d'un
mystrieux destin. Tout changement  vue de la nature nous offre une
transformation semblable, en adaptant au mode nouveau des choses nos
dsirs harmoniss. La brume, ds le rveil, avait fait de moi, au lieu
de l'tre centrifuge qu'on est par les beaux jours, un homme repli,
dsireux du coin du feu et du lit partag, Adam frileux en qute d'une
ve sdentaire, dans ce monde diffrent.

Entre la couleur grise et douce d'une campagne matinale et le got d'une
tasse de chocolat, je faisais tenir toute l'originalit de la vie
physique, intellectuelle et morale que j'avais apporte une anne
environ auparavant  Doncires, et qui, blasonne de la forme oblongue
d'une colline pele--toujours prsente mme quand elle tait
invisible--formait en moi une srie de plaisirs entirement distincts de
tous autres, indicibles  des amis en ce sens que les impressions
richement tisses les unes dans les autres qui les orchestraient les
caractrisaient bien plus pour moi et  mon insu que les faits que
j'aurais pu raconter. A ce point de vue le monde nouveau dans lequel le
brouillard de ce matin m'avait plong tait un monde dj connu de moi
(ce qui ne lui donnait que plus de vrit), et oubli depuis quelque
temps (ce qui lui rendait toute sa fracheur). Et je pus regarder
quelques-uns des tableaux de bruine que ma mmoire avait acquis,
notamment des Matin  Doncires, soit le premier jour au quartier,
soit, une autre fois, dans un chteau voisin o Saint-Loup m'avait
emmen passer vingt-quatre heures, de la fentre dont j'avais soulev
les rideaux  l'aube, avant de me recoucher, dans le premier un
cavalier, dans le second ( la mince lisire d'un tang et d'un bois
dont tout le reste tait englouti dans la douceur uniforme et liquide de
la brume) un cocher en train d'astiquer une courroie, m'taient apparus
comme ces rares personnages,  peine distincts pour l'oeil oblig de
s'adapter au vague mystrieux des pnombres, qui mergent d'une fresque
efface.

C'est de mon lit que je regardais aujourd'hui ces souvenirs, car je
m'tais recouch pour attendre le moment o, profitant de l'absence de
mes parents, partis pour quelques jours  Combray, je comptais ce soir
mme aller entendre une petite pice qu'on jouait chez Mme de
Villeparisis. Eux revenus, je n'aurais peut-tre os le faire; ma mre,
dans les scrupules de son respect pour le souvenir de ma grand'mre,
voulait que les marques de regret qui lui taient donnes le fussent
librement, sincrement; elle ne m'aurait pas dfendu cette sortie, elle
l'et dsapprouve. De Combray au contraire, consulte, elle ne m'et
pas rpondu par un triste: Fais ce que tu veux, tu es assez grand pour
savoir ce que tu dois faire, mais se reprochant de m'avoir laiss seul
 Paris, et jugeant mon chagrin d'aprs le sien, elle et souhait pour
lui des distractions qu'elle se ft refuses  elle-mme et qu'elle se
persuadait que ma grand'mre, soucieuse avant tout de ma sant et de mon
quilibre nerveux, m'et conseilles.

Depuis le matin on avait allum le nouveau calorifre  eau. Son bruit
dsagrable, qui poussait de temps  autre une sorte de hoquet, n'avait
aucun rapport avec mes souvenirs de Doncires. Mais sa rencontre
prolonge avec eux en moi, cet aprs-midi, allait lui faire contracter
avec eux une affinit telle que, chaque fois que (un peu) dshabitu de
lui j'entendrais de nouveau le chauffage central, il me les
rappellerait.

Il n'y avait  la maison que Franoise. Le jour gris, tombant comme une
pluie fine, tissait sans arrt de transparents filets dans lesquels les
promeneurs dominicaux semblaient s'argenter. J'avais rejet  mes pieds
le _Figaro_ que tous les jours je faisais acheter consciencieusement
depuis que j'y avais envoy un article qui n'y avait pas paru; malgr
l'absence de soleil, l'intensit du jour m'indiquait que nous n'tions
encore qu'au milieu de l'aprs-midi. Les rideaux de tulle de la
fentre, vaporeux et friables comme ils n'auraient pas t par un beau
temps, avaient ce mme mlange de douceur et de cassant qu'ont les ailes
de libellules et les verres de Venise. Il me pesait d'autant plus d'tre
seul ce dimanche-l que j'avais fait porter le matin une lettre  Mlle
de Stermaria. Robert de Saint-Loup, que sa mre avait russi  faire
rompre, aprs de douloureuses tentatives avortes, avec sa matresse, et
qui depuis ce moment avait t envoy au Maroc pour oublier celle qu'il
n'aimait dj plus depuis quelque temps, m'avait crit un mot, reu la
veille, o il m'annonait sa prochaine arrive en France pour un cong
trs court. Comme il ne ferait que toucher barre  Paris (o sa famille
craignait sans doute de le voir renouer avec Rachel), il m'avertissait,
pour me montrer qu'il avait pens  moi, qu'il avait rencontr  Tanger
Mlle ou plutt Mme de Stermaria, car elle avait divorc aprs trois mois
de mariage. Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit  Balbec
avait demand de ma part un rendez-vous  la jeune femme. Elle dnerait
trs volontiers avec moi, lui avait-elle rpondu, un des jours que,
avant de regagner la Bretagne, elle passerait  Paris. Il me disait de
me hter d'crire  Mme de Stermaria, car elle tait certainement
arrive. La lettre de Saint-Loup ne m'avait pas tonn, bien que je
n'eusse pas reu de nouvelles de lui depuis qu'au moment de la maladie
de ma grand'mre il m'et accus de perfidie et de trahison. J'avais
trs bien compris alors ce qui s'tait pass. Rachel, qui aimait 
exciter sa jalousie--elle avait des raisons accessoires aussi de m'en
vouloir--avait persuad  son amant que j'avais fait des tentatives
sournoises pour avoir, pendant l'absence de Robert, des relations avec
elle. Il est probable qu'il continuait  croire que c'tait vrai, mais
il avait cess d'tre pris d'elle, de sorte que, vrai ou non, ce lui
tait devenu parfaitement gal et que notre amiti seule subsistait.
Quand, une fois que je l'eus revu, je voulus essayer de lui parler de
ses reproches, il eut seulement un bon et tendre sourire par lequel il
avait l'air de s'excuser, puis il changea de conversation. Ce n'est pas
qu'il ne dt un peu plus tard,  Paris, revoir quelquefois Rachel. Les
cratures qui ont jou un grand rle dans notre vie, il est rare
qu'elles en sortent tout d'un coup d'une faon dfinitive. Elles
reviennent s'y poser par moments (au point que certains croient  un
recommencement d'amour) avant de la quitter  jamais. La rupture de
Saint-Loup avec Rachel lui tait trs vite devenue moins douloureuse,
grce au plaisir apaisant que lui apportaient les incessantes demandes
d'argent de son amie. La jalousie, qui prolonge l'amour, ne peut pas
contenir beaucoup plus de choses que les autres formes de l'imagination.
Si l'on emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images qui du
reste se perdront en route (les lys et les anmones du Ponte Vecchio,
l'glise persane dans les brumes, etc.), la malle est dj bien pleine.
Quand on quitte une matresse, on voudrait bien, jusqu' ce qu'on l'ait
un peu oublie, qu'elle ne devnt pas la possession de trois ou quatre
entreteneurs possibles et qu'on se figure, c'est--dire dont on est
jaloux: tous ceux qu'on ne se figure pas ne sont rien. Or, les demandes
d'argent frquentes d'une matresse quitte ne vous donnent pas plus une
ide complte de sa vie que des feuilles de temprature leve ne
donneraient de sa maladie. Mais les secondes seraient tout de mme un
signe qu'elle est malade et les premires fournissent une prsomption,
assez vague il est vrai, que la dlaisse ou dlaisseuse n'a pas d
trouver grand'chose comme riche protecteur. Aussi chaque demande
est-elle accueillie avec la joie que produit une accalmie dans la
souffrance du jaloux, et suivie immdiatement d'envois d'argent, car on
veut qu'elle ne manque de rien, sauf d'amants (d'un des trois amants
qu'on se figure), le temps de se rtablir un peu soi-mme et de pouvoir
apprendre sans faiblesse le nom du successeur. Quelquefois Rachel revint
assez tard dans la soire pour demander  son ancien amant la permission
de dormir  ct de lui jusqu'au matin. C'tait une grande douceur pour
Robert, car il se rendait compte combien ils avaient tout de mme vcu
intimement ensemble, rien qu' voir que, mme s'il prenait  lui seul
une grande moiti du lit, il ne la drangeait en rien pour dormir. Il
comprenait qu'elle tait prs de son corps, plus commodment qu'elle
n'et t ailleurs, qu'elle se retrouvait  son ct--ft-ce 
l'htel--comme dans une chambre anciennement connue o l'on a ses
habitudes, o on dort mieux. Il sentait que ses paules, ses jambes,
tout lui, taient pour elle, mme quand il remuait trop par insomnie ou
travail  faire, de ces choses si parfaitement usuelles qu'elles ne
peuvent gner et que leur perception ajoute encore  la sensation du
repos.

Pour revenir en arrire, j'avais t d'autant plus troubl par la lettre
de Robert que je lisais entre les lignes ce qu'il n'avait pas os crire
plus explicitement. Tu peux trs bien l'inviter en cabinet particulier,
me disait-il. C'est une jeune personne charmante, d'un dlicieux
caractre, vous vous entendrez parfaitement et je suis certain d'avance
que tu passeras une trs bonne soire. Comme mes parents rentraient 
la fin de la semaine, samedi ou dimanche, et qu'aprs je serais forc de
dner tous les soirs  la maison, j'avais aussitt crit  Mme de
Stermaria pour lui proposer le jour qu'elle voudrait, jusqu' vendredi.
On avait rpondu que j'aurais une lettre, vers huit heures, ce soir
mme. Je l'aurais atteint assez vite si j'avais eu pendant l'aprs-midi
qui me sparait de lui le secours d'une visite. Quand les heures
s'enveloppent de causeries, on ne peut plus les mesurer, mme les voir,
elles s'vanouissent, et tout d'un coup c'est bien loin du point o il
vous avait chapp que reparat devant votre attention le temps agile et
escamot. Mais si nous sommes seuls, la proccupation, en ramenant
devant nous le moment encore loign et sans cesse attendu, avec la
frquence et l'uniformit d'un tic tac, divise ou plutt multiplie les
heures par toutes les minutes qu'entre amis nous n'aurions pas comptes.
Et confronte, par le retour incessant de mon dsir,  l'ardent plaisir
que je goterais dans quelques jours seulement, hlas! avec Mme de
Stermaria, cette aprs-midi, que j'allais achever seul, me paraissait
bien vide et bien mlancolique.

Par moments, j'entendais le bruit de l'ascenseur qui montait, mais il
tait suivi d'un second bruit, non celui que j'esprais: l'arrt  mon
tage, mais d'un autre fort diffrent que l'ascenseur faisait pour
continuer sa route lance vers les tages suprieurs et qui, parce
qu'il signifia si souvent la dsertion du mien quand j'attendais une
visite, est rest pour moi plus tard, mme quand je n'en dsirais plus
aucune, un bruit par lui-mme douloureux, o rsonnait comme une
sentence d'abandon. Lasse, rsigne, occupe pour plusieurs heures
encore  sa tche immmoriale, la grise journe filait sa passementerie
de nacre et je m'attristais de penser que j'allais rester seul en tte 
tte avec elle qui ne me connaissait pas plus qu'une, ouvrire qui,
installe prs de la fentre pour voir plus clair en faisant sa besogne,
ne s'occupe nullement de la personne prsente dans la chambre. Tout d'un
coup, sans que j'eusse entendu sonner, Franoise vint ouvrir la porte,
introduisant Albertine qui entra souriante, silencieuse, replte,
contenant dans la plnitude de son corps, prpars pour que je
continuasse  les vivre, venus vers moi, les jours passs dans ce Balbec
o je n'tais jamais retourn. Sans doute, chaque fois que nous
revoyons une personne avec qui nos rapports--si insignifiants
soient-ils--se trouvent changs, c'est comme une confrontation de deux
poques. Il n'y a pas besoin pour cela qu'une ancienne matresse vienne
nous voir en amie, il suffit de la visite  Paris de quelqu'un que nous
avons connu dans l'au-jour-le-jour d'un certain genre de vie, et que
cette vie ait cess, ft-ce depuis une semaine seulement. Sur chaque
trait rieur, interrogatif et gn du visage d'Albertine, je pouvais
peler ces questions: Et Madame de Villeparisis? Et le matre de danse?
Et le ptissier? Quand elle s'assit, son dos eut l'air de dire: Dame,
il n'y a pas de falaise ici, vous permettez que je m'asseye tout de mme
prs de vous, comme j'aurais fait  Balbec? Elle semblait une
magicienne me prsentant un miroir du Temps. En cela elle tait pareille
 tous ceux que nous revoyons rarement, mais qui jadis vcurent plus
intimement avec nous. Mais avec Albertine il n'y avait que cela. Certes,
mme  Balbec, dans nos rencontres quotidiennes j'tais toujours surpris
en l'apercevant tant elle tait journalire. Mais maintenant on avait
peine  la reconnatre. Dgags de la vapeur rose qui les baignait, ses
traits avaient sailli comme une statue. Elle avait un autre visage, ou
plutt elle avait enfin un visage; son corps avait grandi. Il ne restait
presque plus rien de la gaine o elle avait t enveloppe et sur la
surface de laquelle  Balbec sa forme future se dessinait  peine.

Albertine, cette fois, rentrait  Paris plus tt que de coutume.
D'ordinaire elle n'y arrivait qu'au printemps, de sorte que, dj
troubl depuis quelques semaines par les orages sur les premires
fleurs, je ne sparais pas, dans le plaisir que j'avais, le retour
d'Albertine et celui de la belle saison. Il suffisait qu'on me dise
qu'elle tait  Paris et qu'elle tait passe chez moi pour que je la
revisse comme une rose au bord de la mer. Je ne sais trop si c'tait le
dsir de Balbec ou d'elle qui s'emparait de moi alors, peut-tre le
dsir d'elle tant lui-mme une forme paresseuse, lche et incomplte de
possder Balbec, comme si possder matriellement une chose, faire sa
rsidence d'une ville, quivalait  la possder spirituellement. Et
d'ailleurs, mme matriellement, quand elle tait non plus balance par
mon imagination devant l'horizon marin, mais immobile auprs de moi,
elle me semblait souvent une bien pauvre rose devant laquelle j'aurais
bien voulu fermer les yeux pour ne pas voir tel dfaut des ptales et
pour croire que je respirais sur la plage.

Je peux le dire ici, bien que je ne susse pas alors ce qui ne devait
arriver que dans la suite. Certes, il est plus raisonnable de sacrifier
sa vie aux femmes qu'aux timbres-poste, aux vieilles tabatires, mme
aux tableaux et aux statues. Seulement l'exemple des autres collections
devrait nous avertir de changer, de n'avoir pas une seule femme, mais
beaucoup. Ces mlanges charmants qu'une jeune fille fait avec une plage,
avec la chevelure tresse d'une statue d'glise, avec une estampe, avec
tout ce  cause de quoi on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle
entre, un tableau charmant, ces mlanges ne sont pas trs stables. Vivez
tout  fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a
fait aimer; certes les deux lments dsunis, la jalousie peut  nouveau
les rejoindre. Si aprs un long temps de vie commune je devais finir par
ne plus voir en Albertine qu'une femme ordinaire, quelque intrigue
d'elle avec un tre qu'elle et aim  Balbec et peut-tre suffi pour
rincorporer en elle et amalgamer la plage et le dferlement du flot.
Seulement ces mlanges secondaires ne ravissant plus nos yeux, c'est 
notre coeur qu'ils sont sensibles et funestes. On ne peut sous une forme
si dangereuse trouver souhaitable le renouvellement du miracle. Mais
j'anticipe les annes. Et je dois seulement ici regretter de n'tre pas
rest assez sage pour avoir eu simplement ma collection de femmes comme
on a des lorgnettes anciennes, jamais assez nombreuses derrire une
vitrine o toujours une place vide attend une lorgnette nouvelle et plus
rare.

Contrairement  l'ordre habituel de ses villgiatures, cette anne elle
venait directement de Balbec et encore y tait-elle reste bien moins
tard que d'habitude. Il y avait longtemps que je ne l'avais vue. Et
comme je ne connaissais pas, mme de nom, les personnes qu'elle
frquentait  Paris, je ne savais rien d'elle pendant les priodes o
elle restait sans venir me voir. Celles-ci taient souvent assez
longues. Puis, un beau jour, surgissait brusquement Albertine dont les
roses apparitions et les silencieuses visites me renseignaient assez peu
sur ce qu'elle avait pu faire dans leur intervalle, qui restait plong
dans cette obscurit de sa vie que mes yeux ne se souciaient gure de
percer.

Cette fois-ci pourtant, certains signes semblaient indiquer que des
choses nouvelles avaient d se passer dans cette vie. Mais il fallait
peut-tre tout simplement induire d'eux qu'on change trs vite  l'ge
qu'avait Albertine. Par exemple, son intelligence se montrait mieux, et
quand je lui reparlai du jour o elle avait mis tant d'ardeur  imposer
son ide de faire crire par Sophocle: Mon cher Racine, elle fut la
premire  rire de bon coeur. C'est Andre qui avait raison, j'tais
stupide, dit-elle, il fallait que Sophocle crive: Monsieur. Je lui
rpondis que le monsieur et le cher monsieur d'Andre n'taient pas
moins comiques que son mon cher Racine  elle et le mon cher ami de
Gisle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides que des professeurs
faisant encore adresser par Sophocle une lettre  Racine. L, Albertine
ne me suivit plus. Elle ne voyait pas ce que cela avait de bte; son
intelligence s'entr'ouvrait, mais n'tait pas dveloppe. Il y avait des
nouveauts plus attirantes en elle; je sentais, dans la mme jolie fille
qui venait de s'asseoir prs de mon lit, quelque chose de diffrent; et
dans ces lignes qui dans le regard et les traits du visage expriment la
volont habituelle, un changement de front, une demi-conversion comme si
avaient t dtruites ces rsistances contre lesquelles je m'tais bris
 Balbec, un soir dj lointain o nous formions un couple symtrique
mais inverse de celui de l'aprs-midi actuel, puisque alors c'tait elle
qui tait couche et moi  ct de son lit. Voulant et n'osant m'assurer
si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois qu'elle se
levait pour partir, je lui demandais de rester encore. Ce n'tait pas
trs facile  obtenir, car bien qu'elle n'et rien  faire (sans cela,
elle et bondi au dehors), elle tait une personne exacte et d'ailleurs
peu aimable avec moi, ne semblant gure se plaire dans ma compagnie.
Pourtant chaque fois, aprs avoir regard sa montre, elle se rasseyait 
ma prire, de sorte qu'elle avait pass plusieurs heures avec moi et
sans que je lui eusse rien demand; les phrases que je lui disais se
rattachaient  celles que je lui avais dites pendant les heures
prcdentes, et ne rejoignaient en rien ce  quoi je pensais, ce que je
dsirais, lui restaient indfiniment parallles. Il n'y a rien comme le
dsir pour empcher les choses qu'on dit d'avoir aucune ressemblance
avec ce qu'on a dans la pense. Le temps presse et pourtant il semble
qu'on veuille gagner du temps en parlant de sujets absolument trangers
 celui qui nous proccupe. On cause, alors que la phrase qu'on voudrait
prononcer serait dj accompagne d'un geste,  supposer mme que, pour
se donner le plaisir de l'immdiat et assouvir la curiosit qu'on
prouve  l'gard des ractions qu'il amnera sans mot dire, sans
demander aucune permission, on n'ait pas fait ce geste. Certes je
n'aimais nullement Albertine: fille de la brume du dehors, elle pouvait
seulement contenter le dsir imaginatif que le temps nouveau avait
veill en moi et qui tait intermdiaire entre les dsirs que peuvent
satisfaire d'une part les arts de la cuisine et ceux de la sculpture
monumentale, car il me faisait rver  la fois de mler  ma chair une
matire diffrente et chaude, et d'attacher par quelque point  mon
corps tendu un corps divergent comme le corps d've tenait  peine par
les pieds  la hanche d'Adam, au corps duquel elle est presque
perpendiculaire, dans ces bas-reliefs romans de la cathdrale de Balbec
qui figurent d'une faon si noble et si paisible, presque encore comme
une frise antique, la cration de la femme; Dieu y est partout suivi,
comme par deux ministres, de deux petits anges dans lesquels on
reconnat--telles ces cratures ailes et tourbillonnantes de l't que
l'hiver a surprises et pargnes--des Amours d'Herculanum encore en vie
en plein XIIIe sicle, et tranant leur dernier vol, las mais ne
manquant pas  la grce qu'on peut attendre d'eux, sur toute la faade
du porche.

Or, ce plaisir, qui en accomplissant mon dsir m'et dlivr de cette
rverie, et que j'eusse tout aussi volontiers cherch en n'importe
quelle autre jolie femme, si l'on m'avait demand sur quoi--au cours de
ce bavardage interminable o je taisais  Albertine la seule chose 
laquelle je pensasse--se basait mon hypothse optimiste au sujet des
complaisances possibles, j'aurais peut-tre rpondu que cette hypothse
tait due (tandis que les traits oublis de la voix d'Albertine
redessinaient pour moi le contour de sa personnalit)  l'apparition de
certains mots qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire, au moins
dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. Comme elle me disait
qu'Elstir tait bte et que je me rcriais:

--Vous ne me comprenez pas, rpliqua-t-elle en souriant, je veux dire
qu'il a t bte en cette circonstance, mais je sais parfaitement que
c'est quelqu'un de tout  fait distingu.

De mme pour dire du golf de Fontainebleau qu'il tait lgant, elle
dclara:

--C'est tout  fait une slection.

A propos d'un duel que j'avais eu, elle me dit de mes tmoins: Ce sont
des tmoins de choix, et regardant ma figure avoua qu'elle aimerait me
voir porter la moustache. Elle alla mme, et mes chances me parurent
alors trs grandes, jusqu' prononcer, terme que, je l'eusse jur, elle
ignorait l'anne prcdente, que depuis qu'elle avait vu Gisle il
s'tait pass un certain laps de temps. Ce n'est pas qu'Albertine ne
possdt dj quand j'tais  Balbec un lot trs sortable de ces
expressions qui dclent immdiatement qu'on est issu d'une famille
aise, et que d'anne en anne une mre abandonne  sa fille comme elle
lui donne au fur et  mesure qu'elle grandit, dans les circonstances
importantes, ses propres bijoux. On avait senti qu'Albertine avait cess
d'tre une petite enfant quand un jour, pour remercier d'un cadeau
qu'une trangre lui avait fait, elle avait rpondu: Je suis confuse.
Mme Bontemps n'avait pu s'empcher de regarder son mari, qui avait
rpondu:

--Dame, elle va sur ses quatorze ans.

La nubilit plus accentue s'tait marque quand Albertine, parlant
d'une jeune fille qui avait mauvaise faon, avait dit: On ne peut mme
pas distinguer si elle est jolie, elle a un _pied de rouge_ sur la
figure. Enfin, quoique jeune fille encore, elle prenait dj des faons
de femme de son milieu et de son rang en disant, si quelqu'un faisait
des grimaces: Je ne peux pas le voir parce que j'ai envie d'en faire
aussi, ou si on s'amusait  des imitations: Le plus drle, quand vous
la contrefaites, c'est que vous lui ressemblez. Tout cela est tir du
trsor social. Mais justement le milieu d'Albertine ne me paraissait pas
pouvoir lui fournir distingu dans le sens o mon pre disait de tel
de ses collgues qu'il ne connaissait pas encore et dont on lui vantait
la grande intelligence: Il parat que c'est quelqu'un de tout  fait
distingu. Slection, mme pour le golf, me parut aussi incompatible
avec la famille Simonet qu'il le serait, accompagn de l'adjectif
naturel, avec un texte antrieur de plusieurs sicles aux travaux de
Darwin. Laps de temps me sembla de meilleur augure encore. Enfin
m'apparut l'vidence de bouleversements que je ne connaissais pas mais
propres  autoriser pour moi toutes les esprances, quand Albertine me
dit, avec la satisfaction d'une personne dont l'opinion n'est pas
indiffrente:

--C'est, _ mon sens_, ce qui pouvait arriver de mieux.... J'estime que
c'est la meilleure solution, la solution lgante.

C'tait si nouveau, si visiblement une alluvion laissant souponner de
si capricieux dtours  travers des terrains jadis inconnus d'elle que,
ds les mots  mon sens, j'attirai Albertine, et  j'estime je
l'assis sur mon lit.

Sans doute il arrive que des femmes peu cultives, pousant un homme
fort lettr, reoivent dans leur apport dotal de telles expressions. Et
peu aprs la mtamorphose qui suit la nuit de noces, quand elles font
leurs visites et sont rserves avec leurs anciennes amies, on remarque
avec tonnement qu'elles sont devenues femmes si, en dcrtant qu'une
personne est intelligente, elles mettent deux _l_ au mot intelligente;
mais cela est justement le signe d'un changement, et il me semblait
qu'il y avait un monde entre les expressions actuelles et le vocabulaire
de l'Albertine que j'avais connue  Balbec--celui o les plus grandes
hardiesses taient de dire d'une personne bizarre: C'est un type, ou,
si on proposait  Albertine de jouer: Je n'ai pas d'argent  perdre,
ou encore, si telle de ses amies lui faisait un reproche qu'elle ne
trouvait pas justifi: Ah! vraiment, je te trouve magnifique!, phrases
dictes dans ces cas-l par une sorte de tradition bourgeoise presque
aussi ancienne que le _Magnificat_ lui-mme, et qu'une jeune fille un
peu en colre et sre de son droit emploie ce qu'on appelle tout
naturellement, c'est--dire parce qu'elle les a apprises de sa mre
comme  faire sa prire ou  saluer. Toutes celles-l, Mme Bontemps les
lui avait apprises en mme temps que la haine des Juifs et que l'estime
pour le noir o on est toujours convenable et comme il faut, mme sans
que Mme Bontemps le lui et formellement enseign, mais comme se modle
au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits
chardonnerets rcemment ns, de sorte qu'ils deviennent de vrais
chardonnerets eux-mmes. Malgr tout, slection me parut allogne et
j'estime encourageant. Albertine n'tait plus la mme, donc elle
n'agirait peut-tre pas, ne ragirait pas de mme.

Non seulement je n'avais plus d'amour pour elle, mais je n'avais mme,
plus  craindre, comme j'aurais pu  Balbec, de briser en elle une
amiti pour moi qui n'existait plus. Il n'y avait aucun doute que je lui
fusse depuis longtemps devenu fort indiffrent. Je me rendais compte que
pour elle je ne faisais plus du tout partie de la petite bande 
laquelle j'avais autrefois tant cherch, et j'avais ensuite t si
heureux de russir  tre agrg. Puis comme elle n'avait mme plus,
comme  Balbec, un air de franchise et de bont, je n'prouvais pas de
grands scrupules; pourtant je crois que ce qui me dcida fut une
dernire dcouverte philologique. Comme, continuant  ajouter un nouvel
anneau  la chane extrieure de propos sous laquelle je cachais mon
dsir intime, je parlais, tout en ayant maintenant Albertine au coin de
mon lit, d'une des filles de la petite bande, plus menue que les autres,
mais que je trouvais tout de mme assez jolie: Oui, me rpondit
Albertine, elle a l'air d'une petite mousm. De toute vidence, quand
j'avais connu Albertine, le mot de mousm lui tait inconnu. Il est
vraisemblable que, si les choses eussent suivi leur cours normal, elle
ne l'et jamais appris, et je n'y aurais vu pour ma part aucun
inconvnient car nul n'est plus horripilant. A l'entendre on se sent le
mme mal de dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans sa
bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle tait, mme mousm ne
pouvait m'tre dplaisant. En revanche, il me parut rvlateur sinon
d'une initiation extrieure, au moins d'une volution interne.
Malheureusement il tait l'heure o il et fallu que je lui dise au
revoir si je voulais qu'elle rentrt  temps pour son dner et aussi que
je me levasse assez tt pour le mien. C'tait Franoise qui le
prparait, elle n'aimait pas qu'il attendt et devait dj trouver
contraire  un des articles de son code qu'Albertine, en l'absence de
mes parents, m'et fait une visite aussi prolonge et qui allait tout
mettre en retard. Mais, devant mousm, ces raisons tombrent et je me
htai de dire:

--Imaginez-vous que je ne suis pas chatouilleux du tout, vous pourriez
me chatouiller pendant une heure que je ne le sentirais mme pas.

--Vraiment!

--Je vous assure.

Elle comprit sans doute que c'tait l'expression maladroite d'un dsir,
car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez
pas solliciter, mais dont vos paroles lui ont prouv qu'elle pouvait
vous tre utile:

--Voulez-vous que j'essaye? dit-elle avec l'humilit de la femme.

--Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode que vous vous
tendiez tout  fait sur mon lit.

--Comme cela?

--Non, enfoncez-vous.

--Mais je ne suis pas trop lourde?

Comme elle finissait cette phrase la porte s'ouvrit, et Franoise
portant une lampe entra. Albertine n'eut que le temps de se rasseoir sur
la chaise. Peut-tre Franoise avait-elle choisi cet instant pour nous
confondre, tant  couter  la porte, ou mme  regarder par le trou de
la serrure. Mais je n'avais pas besoin de faire une telle supposition,
elle avait pu ddaigner de s'assurer par les yeux de ce que son instinct
avait d suffisamment flairer, car  force de vivre avec moi et mes
parents, la crainte, la prudence, l'attention et la ruse avaient fini
par lui donner de nous cette sorte de connaissance instinctive et
presque divinatoire qu'a de la mer le matelot, du chasseur le gibier, et
de la maladie, sinon le mdecin, du moins souvent le malade. Tout ce
qu'elle arrivait  savoir aurait pu stupfier  aussi bon droit que
l'tat avanc de certaines connaissances chez les anciens, vu les moyens
presque nuls d'information qu'ils possdaient (les siens n'taient pas
plus nombreux: c'tait quelques propos, formant  peine le vingtime de
notre conversation  dner, recueillis  la vole par le matre d'htel
et inexactement transmis  l'office). Encore ses erreurs tenaient-elles
plutt, comme les leurs, comme les fables auxquelles Platon croyait, 
une fausse conception du monde et  des ides prconues qu'
l'insuffisance des ressources matrielles. C'est ainsi que, de nos jours
encore, les plus grandes dcouvertes dans les moeurs des insectes ont pu
tre faites par un savant qui ne disposait d'aucun laboratoire, de nul
appareil. Mais si les gnes qui rsultaient de sa position de domestique
ne l'avaient pas empche d'acqurir une science indispensable  l'art
qui en tait le terme--et qui consistait  nous confondre en nous en
communiquant les rsultats--la contrainte avait fait plus; l l'entrave
ne s'tait pas contente de ne pas paralyser l'essor, elle y avait
puissamment aid. Sans doute Franoise ne ngligeait aucun adjuvant,
celui de la diction et de l'attitude par exemple. Comme (si elle ne
croyait jamais ce que nous lui disions et que nous souhaitions qu'elle
crt) elle admettait sans l'ombre d'un doute ce que toute personne de sa
condition lui racontait de plus absurde et qui pouvait en mme temps
choquer nos ides, autant sa manire d'couter nos assertions tmoignait
de son incrdulit, autant l'accent avec lequel elle rapportait (car le
discours indirect lui permettait de nous adresser les pires injures avec
impunit) le rcit d'une cuisinire qui lui avait racont qu'elle avait
menac ses matres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le
monde de fumier, mille faveurs, montrait que c'tait pour elle parole
d'vangile. Franoise ajoutait mme: Moi, si j'avais t patronne je me
serais trouve vexe. Nous avions beau, malgr notre peu de sympathie
originelle pour la dame du quatrime, hausser les paules, comme  une
fable invraisemblable,  ce rcit d'un si mauvais exemple, en le
faisant, la narratrice savait prendre le cassant, le tranchant de la
plus indiscutable et plus exasprante affirmation.

Mais surtout, comme les crivains arrivent souvent  une puissance de
concentration dont les et dispenss le rgime de la libert politique
ou de l'anarchie littraire, quand ils sont ligots par la tyrannie d'un
monarque ou d'une potique, par les svrits des rgles prosodiques ou
d'une religion d'tat, ainsi Franoise, ne pouvant nous rpondre d'une
faon explicite, parlait comme Tirsias et et crit comme Tacite. Elle
savait faire tenir tout ce qu'elle ne pouvait exprimer directement, dans
une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins
qu'une phrase mme, dans un silence, dans la manire dont elle plaait
un objet.

Ainsi, quand il m'arrivait de laisser, par mgarde, sur ma table, au
milieu d'autres lettres, une certaine qu'il n'et pas fallu qu'elle vt,
par exemple parce qu'il y tait parl d'elle avec une malveillance qui
en supposait une aussi grande  son gard chez le destinataire que chez
l'expditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit  ma
chambre, sur mes lettres ranges bien en ordre en une pile parfaite, le
document compromettant frappait tout d'abord mes yeux comme il n'avait
pas pu ne pas frapper ceux de Franoise, plac par elle tout en dessus,
presque  part, en une vidence qui tait un langage, avait son
loquence, et ds la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle
excellait  rgler ces mises en scne destines  instruire si bien le
spectateur, Franoise absente, qu'il savait dj qu'elle savait tout
quand ensuite elle faisait son entre. Elle avait, pour faire parler
ainsi un objet inanim, l'art  la fois gnial et patient d'Irving et de
Frdric Lematre. En ce moment, tenant au-dessus d'Albertine et de moi
la lampe allume qui ne laissait dans l'ombre aucune des dpressions
encore visibles que le corps de la jeune fille avait creuses dans le
couvre-pieds, Franoise avait l'air de la Justice clairant le Crime.
La figure d'Albertine ne perdait pas  cet clairage. Il dcouvrait sur
les joues le mme vernis ensoleill qui m'avait charm  Balbec. Ce
visage d'Albertine, dont l'ensemble avait quelquefois, dehors, une
espce de pleur blme, montrait, au contraire, au fur et  mesure que
la lampe les clairait, des surfaces si brillamment, si uniformment
colores, si rsistantes et si lisses, qu'on aurait pu les comparer aux
carnations soutenues de certaines fleurs. Surpris pourtant par l'entre
inattendue de Franoise, je m'criai:

--Comment, dj la lampe? Mon Dieu que cette lumire est vive!

Mon but tait sans doute par la seconde de ces phrases de dissimuler
mon trouble, par la premire d'excuser mon retard. Franoise rpondit
avec une ambigut cruelle:

--Faut-il que j'teinde?

--Teigne? glissa  mon oreille Albertine, me laissant charm par la
vivacit familire avec laquelle, me prenant  la fois pour matre et
pour complice, elle insinua cette affirmation psychologique dans le ton
interrogatif d'une question grammaticale.

Quand Franoise fut sortie de la chambre et Albertine rassise sur mon
lit:

--Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si nous continuons
comme cela, je ne puisse pas m'empcher de vous embrasser.

--Ce serait un beau malheur.

Je n'obis pas tout de suite  cette invitation, un autre l'et mme pu
trouver superflue, car Albertine avait une prononciation si charnelle et
si douce que, rien qu'en vous parlant, elle semblait vous embrasser. Une
parole d'elle tait une faveur, et sa conversation vous couvrait de
baisers. Et pourtant elle m'tait bien agrable, cette invitation. Elle
me l'et t mme d'une autre jolie fille du mme ge; mais qu'Albertine
me ft maintenant si facile, cela me causait plus que du plaisir, une
confrontation d'images empreintes de beaut. Je me rappelais Albertine
d'abord devant la plage, presque peinte sur le fond de la mer, n'ayant
pas pour moi une existence plus relle que ces visions de thtre, o on
ne sait pas si on a affaire  l'actrice qui est cense apparatre,  une
figurante qui la double  ce moment-l, ou  une simple projection. Puis
la femme vraie s'tait dtache du faisceau lumineux, elle tait venue 
moi, mais simplement pour que je pusse m'apercevoir qu'elle n'avait
nullement, dans le monde rel, cette facilit amoureuse qu'on lui
supposait empreinte dans le tableau magique. J'avais appris qu'il
n'tait pas possible de la toucher, de l'embrasser, qu'on pouvait
seulement causer avec elle, que pour moi elle n'tait pas plus une femme
que des raisins de jade, dcoration incomestible des tables d'autrefois,
ne sont des raisins. Et voici que dans un troisime plan elle
m'apparaissait, relle comme dans la seconde connaissance que j'avais
eue d'elle, mais facile comme dans la premire; facile, et d'autant plus
dlicieusement que j'avais cru si longtemps qu'elle ne l'tait pas. Mon
surplus de science sur la vie (sur la vie moins unie, moins simple que
je ne l'avais cru d'abord) aboutissait provisoirement  l'agnosticisme.
Que peut-on affirmer, puisque ce qu'on avait cru probable d'abord s'est
montr faux ensuite, et se trouve en troisime lieu tre vrai? Et hlas,
je n'tais pas au bout de mes dcouvertes avec Albertine. En tout cas,
mme s'il n'y avait pas eu l'attrait romanesque de cet enseignement
d'une plus grande richesse de plans dcouverts l'un aprs l'autre par la
vie (cet attrait inverse de celui que Saint-Loup gotait, pendant les
dners de Rivebelle,  retrouver, parmi les masques que l'existence
avait superposs dans une calme figure, des traits qu'il avait jadis
tenus sous ses lvres), savoir qu'embrasser les joues d'Albertine tait
une chose possible, c'tait un plaisir peut-tre plus grand encore que
celui de les embrasser. Quelle diffrence entre possder une femme sur
laquelle notre corps seul s'applique parce qu'elle n'est qu'un morceau
de chair, ou possder la jeune fille qu'on apercevait sur la plage avec
ses amies, certains jours, sans mme savoir pourquoi ces jours-l plutt
que tels autres, ce qui faisait qu'on tremblait de ne pas la revoir. La
vie vous avait complaisamment rvl tout au long le roman de cette
petite fille, vous avait prt pour la voir un instrument d'optique,
puis un autre, et ajout au dsir charnel un accompagnement, qui le
centuple et le diversifie, de ces dsirs plus spirituels et moins
assouvissables qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller
seul quand il ne prtend qu' la saisie d'un morceau de chair, mais qui,
pour la possession de toute une rgion de souvenirs d'o ils se
sentaient nostalgiquement exils, s'lvent en tempte  ct de lui, le
grossissent, ne peuvent le suivre jusqu' l'accomplissement, jusqu'
l'assimilation, impossible sous la forme o elle est souhaite, d'une
ralit immatrielle, mais attendent ce dsir  mi-chemin, et au moment
du souvenir, du retour, lui font  nouveau escorte; baiser, au lieu des
joues de la premire venue, si fraches soient-elles, mais anonymes,
sans secret, sans prestige, celles auxquelles j'avais si longtemps rv,
serait connatre le got, la saveur, d'une couleur bien souvent
regarde. On a vu une femme, simple image dans le dcor de la vie, comme
Albertine, profile sur la mer, et puis cette image on peut la dtacher,
la mettre prs de soi, et voir peu  peu son volume, ses couleurs, comme
si on l'avait fait passer derrire les verres d'un stroscope. C'est
pour cela que les femmes un peu difficiles, qu'on ne possde pas tout de
suite, dont on ne sait mme pas tout de suite qu'on pourra jamais les
possder, sont les seules intressantes. Car les connatre, les
approcher, les conqurir, c'est faire varier de forme, de grandeur, de
relief l'image humaine, c'est une leon de relativisme dans
l'apprciation, belle  rapercevoir quand elle a repris sa minceur de
silhouette dans le dcor de la vie. Les femmes qu'on connat d'abord
chez l'entremetteuse n'intressent pas parce qu'elles restent
invariables.

D'autre part Albertine tenait, lies autour d'elle, toutes les
impressions d'une srie maritime qui m'tait particulirement chre. Il
me semblait que j'aurais pu, sur les deux joues de la jeune fille,
embrasser toute la plage de Balbec.

--Si vraiment vous permettez que je vous embrasse, j'aimerais mieux
remettre cela  plus tard et bien choisir mon moment. Seulement il ne
faudrait pas que vous oubliiez alors que vous m'avez permis. Il me faut
un bon pour un baiser.

--Faut-il que je le signe?

--Mais si je le prenais tout de suite, en aurais-je un tout de mme plus
tard?

--Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de temps en temps.

--Dites-moi, encore un mot: vous savez,  Balbec, quand je ne vous
connaissais pas encore, vous aviez souvent un regard dur, rus; vous ne
pouvez pas me dire  quoi vous pensiez  ces moments-l?

--Ah! je n'ai aucun souvenir.

--Tenez, pour vous aider, un jour votre amie Gisle a saut  pieds
joints par-dessus la chaise o tait assis un vieux monsieur. Tchez de
vous rappeler ce que vous avez pens  ce moment-l.

--Gisle tait celle que nous frquentions le moins, elle tait de la
bande si vous voulez, mais pas tout  fait. J'ai d penser qu'elle tait
bien mal leve et commune.

--Ah! c'est tout?

J'aurais bien voulu, avant de l'embrasser, pouvoir la remplir  nouveau
du mystre qu'elle avait pour moi sur la plage, avant que je la
connusse, retrouver en elle le pays o elle avait vcu auparavant;  sa
place du moins, si je ne le connaissais pas, je pouvais insinuer tous
les souvenirs de notre vie  Balbec, le bruit du flot dferlant sous ma
fentre, les cris des enfants. Mais en laissant mon regard glisser sur
le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces doucement incurves
venaient mourir aux pieds des premiers plissements de ses beaux cheveux
noirs qui couraient en chanes mouvementes, soulevaient leurs
contreforts escarps et modelaient les ondulations de leurs valles, je
dus me dire: Enfin, n'y ayant pas russi  Balbec, je vais savoir le
got de la rose inconnue que sont les joues d'Albertine. Et puisque les
cercles que nous pouvons faire traverser aux choses et aux tres,
pendant le cours de notre existence, ne sont pas bien nombreux,
peut-tre pourrai-je considrer la mienne comme en quelque manire
accomplie, quand, ayant fait sortir de son cadre lointain le visage
fleuri que j'avais choisi entre tous, je l'aurai amen dans ce plan
nouveau, o j'aurai enfin de lui la connaissance par les lvres. Je me
disais cela parce que je croyais qu'il est une connaissance par les
lvres; je me disais que j'allais connatre le got de cette rose
charnelle, parce que je n'avais pas song que l'homme, crature
videmment moins rudimentaire que l'oursin ou mme la baleine, manque
cependant encore d'un certain nombre d'organes essentiels, et notamment
n'en possde aucun qui serve au baiser. A cet organe absent il supple
par les lvres, et par l arrive-t-il peut-tre  un rsultat un peu
plus satisfaisant que s'il tait rduit  caresser la bien-aime avec
une dfense de corne. Mais les lvres, faites pour amener au palais la
saveur de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre leur
erreur et sans avouer leur dception, de vaguer  la surface et de se
heurter  la clture de la joue impntrable et dsire. D'ailleurs  ce
moment-l, au contact mme de la chair, les lvres, mme dans
l'hypothse o elles deviendraient plus expertes et mieux doues, ne
pourraient sans doute pas goter davantage la saveur que la nature les
empche actuellement de saisir, car, dans cette zone dsole o elles ne
peuvent trouver leur nourriture, elles sont seules, le regard, puis
l'odorat les ont abandonnes depuis longtemps. D'abord au fur et 
mesure que ma bouche commena  s'approcher des joues que mes regards
lui avaient propos d'embrasser, ceux-ci se dplaant virent des joues
nouvelles; le cou, aperu de plus prs et comme  la loupe, montra, dans
ses gros grains, une robustesse qui modifia le caractre de la figure.

Les dernires applications de la photographie--qui couchent aux pieds
d'une cathdrale toutes les maisons qui nous parurent si souvent, de
prs, presque aussi hautes que les tours, font successivement manoeuvrer
comme un rgiment, par files, en ordre dispers, en masses serres, les
mmes monuments, rapprochent l'une contre l'autre les deux colonnes de
la Piazzetta tout  l'heure si distantes, loignent la proche Salute et
dans un fond ple et dgrad russissent  faire tenir un horizon
immense sous l'arche d'un pont, dans l'embrasure d'une fentre, entre
les feuilles d'un arbre situ au premier plan et d'un ton plus
vigoureux, donnent successivement pour cadre  une mme glise les
arcades de toutes les autres--je ne vois que cela qui puisse, autant que
le baiser, faire surgir de ce que nous croyons une chose  aspect
dfini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien, puisque
chacune est relative  une perspective non moins lgitime. Bref, de mme
qu' Balbec, Albertine m'avait souvent paru diffrente,
maintenant--comme si, en acclrant prodigieusement la rapidit des
changements de perspective et des changements de coloration que nous
offre une personne dans nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu
les faire tenir toutes en quelques secondes pour recrer
exprimentalement le phnomne qui diversifie l'individualit d'un tre
et tirer les unes des autres, comme d'un tui, toutes les possibilits
qu'il enferme--dans ce court trajet de mes lvres vers sa joue, c'est
dix Albertines que je vis; cette seule jeune fille tant comme une
desse  plusieurs ttes, celle que j'avais vue en dernier, si je
tentais de m'approcher d'elle, faisait place une autre. Du moins tant
que je ne l'avais pas touche, cette tte, je la voyais, un lger parfum
venait d'elle jusqu' moi. Mais hlas!--car pour le baiser, nos narines
et nos yeux sont aussi mal placs que nos lvres mal faites--tout d'un
coup, mes yeux cessrent de voir,  son tour mon nez s'crasant ne
perut plus aucune odeur, et sans connatre pour cela davantage le got
du rose dsir, j'appris  ces dtestables signes, qu'enfin j'tais en
train d'embrasser la joue d'Albertine.

tait-ce parce que nous jouions (figure par la rvolution d'un solide)
la scne inverse de celle de Balbec, que j'tais, moi, couch, et elle
leve, capable d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir 
sa guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilit maintenant ce
qu'elle avait refus jadis avec une mine si svre? (Sans doute, de
cette mine d'autrefois, l'expression voluptueuse que prenait aujourd'hui
son visage  l'approche de mes lvres ne diffrait que par une dviation
de lignes infinitsimales, mais dans lesquelles peut tenir toute la
distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achve un bless et
d'un qui le secourt, entre un portrait sublime ou affreux.) Sans savoir
si j'avais  faire honneur et savoir gr de son changement d'attitude 
quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ces mois derniers,  Paris
ou  Balbec, avait travaill pour moi, je pensai que la faon dont nous
tions placs tait la principale cause de ce changement. C'en fut
pourtant une autre que me fournit Albertine; exactement celle-ci: Ah!
c'est qu' ce moment-l,  Balbec, je ne vous connaissais pas, je
pouvais croire que vous aviez de mauvaises intentions. Cette raison me
laissa perplexe. Albertine me la donna sans doute sincrement. Une femme
a tant de peine  reconnatre dans les mouvements de ses membres, dans
les sensations prouves par son corps, au cours d'un tte--tte avec
un camarade, la faute inconnue o elle tremblait qu'un tranger
prmditt de la faire tomber.

En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis
quelque temps dans sa vie, et qui eussent peut-tre expliqu qu'elle et
accord aisment  mon dsir momentan et purement physique ce qu'
Balbec elle avait avec horreur refus  mon amour, une bien plus
tonnante se produisit en Albertine, ce soir-l mme, aussitt que ses
caresses eurent amen chez moi la satisfaction dont elle dut bien
s'apercevoir et dont j'avais mme craint qu'elle ne lui caust le petit
mouvement de rpulsion et de pudeur offense que Gilberte avait eu  un
moment semblable, derrire le massif de lauriers, aux Champs-lyses.

Ce fut tout le contraire. Dj, au moment o je l'avais couche sur mon
lit et o j'avais commenc  la caresser, Albertine avait pris un air
que je ne lui connaissais pas, de bonne volont docile, de simplicit
presque purile. Effaant d'elle toutes proccupations, toutes
prtentions habituelles, le moment qui prcde le plaisir, pareil en
cela  celui qui suit la mort, avait rendu  ses traits rajeunis comme
l'innocence du premier ge. Et sans doute tout tre dont le talent est
soudain mis en jeu devient modeste, appliqu et charmant; surtout si,
par ce talent, il sait nous donner un grand plaisir, il en est lui-mme
heureux, veut nous le donner bien complet. Mais dans cette expression
nouvelle du visage d'Albertine il y avait plus que du dsintressement
et de la conscience, de la gnrosit professionnels, une sorte de
dvouement conventionnel et subit; et c'est plus loin qu' sa propre
enfance, mais  la jeunesse de sa race qu'elle tait revenue. Bien
diffrente de moi qui n'avais rien souhait de plus qu'un apaisement
physique, enfin obtenu, Albertine semblait trouver qu'il y et eu de sa
part quelque grossiret  croire que ce plaisir matriel allt sans un
sentiment moral et termint quelque chose. Elle, si presse tout 
l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle trouvait que les baisers
impliquent l'amour et que l'amour l'emporte sur tout autre devoir,
disait, quand je lui rappelais son dner:

--Mais a ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon temps.

Elle semblait gne de se lever tout de suite aprs ce qu'elle venait
de faire, gne par biensance, comme Franoise, quand elle avait cru,
sans avoir soif, devoir accepter avec une gaiet dcente le verre de vin
que Jupien lui offrait, n'aurait pas os partir aussitt la dernire
gorge bue, quelque devoir imprieux qui l'et appele. Albertine--et
c'tait peut-tre, avec une autre que l'on verra plus tard, une des
raisons qui m'avaient  mon insu fait la dsirer--tait une des
incarnations de la petite paysanne franaise dont le modle est en
pierre  Saint-Andr-des-Champs. De Franoise, qui devait pourtant
bientt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie
envers l'hte et l'tranger, la dcence, le respect de la couche.

Franoise, qui, aprs la mort de ma tante, ne croyait pouvoir parler que
sur un ton apitoy, dans les mois qui prcdrent le mariage de sa
fille, et trouv choquant, quand celle-ci se promenait avec son fianc,
qu'elle ne le tnt pas par le bras. Albertine, immobilise auprs de
moi, me disait:

--Vous avez de jolis cheveux, vous avez de beaux yeux, vous tes gentil.

Comme, lui ayant fait remarquer qu'il tait tard, j'ajoutais: Vous ne
me croyez pas?, elle me rpondit, ce qui tait peut-tre vrai, mais
seulement depuis deux minutes et pour quelques heures:

--Je vous crois toujours.

Elle me parla de moi, de ma famille, de mon milieu social. Elle me dit:
Oh! je sais que vos parents connaissent des gens trs bien. Vous tes
ami de Robert Forestier et de Suzanne Delage. A la premire minute, ces
noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d'un coup je me rappelai
que j'avais en effet jou aux Champs-lyses avec Robert Forestier que
je n'avais jamais revu. Quant  Suzanne Delage, c'tait la petite nice
de Mme Blandais, et j'avais d une fois aller  une leon de danse, et
mme tenir un petit rle dans une comdie de salon, chez ses parents.
Mais la peur d'avoir le fou rire, et des saignements de nez m'en avaient
empch, de sorte que je ne l'avais jamais vue. J'avais tout au plus cru
comprendre autrefois que l'institutrice  plumet des Swann avait t
chez ses parents, mais peut-tre n'tait-ce qu'une soeur de cette
institutrice ou une amie. Je protestai  Albertine que Robert Forestier
et Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. C'est possible,
vos mres sont lies, cela permet de vous situer. Je croise souvent
Suzanne Delage avenue de Messine, elle a du chic. Nos mres ne se
connaissaient que dans l'imagination de Mme Bontemps qui, ayant su que
j'avais jou jadis avec Robert Forestier auquel, parat-il, je rcitais
des vers, en avait conclu que nous tions lis par des relations de
famille. Elle ne laissait jamais, m'a-t-on dit, passer le nom de maman
sans dire: Ah! oui, c'est le milieu des Delage, des Forestier, etc.,
donnant  mes parents un bon point qu'ils ne mritaient pas.

Du reste les notions sociales d'Albertine taient d'une sottise extrme.
Elle croyait les Simonnet avec deux _n_ infrieurs non seulement aux
Simonet avec un seul _n_, mais  toutes les autres personnes possibles.
Que quelqu'un ait le mme nom que vous, sans tre de votre famille, est
une grande raison de le ddaigner. Certes il y a des exceptions. Il peut
arriver que deux Simonnet (prsents l'un  l'autre dans une de ces
runions o l'on prouve le besoin de parler de n'importe quoi et o on
se sent d'ailleurs plein de dispositions optimistes, par exemple dans le
cortge d'un enterrement qui se rend au cimetire), voyant qu'ils
s'appellent de mme, cherchent avec une bienveillance rciproque, et
sans rsultat, s'ils n'ont aucun lien de parent. Mais ce n'est qu'une
exception. Beaucoup d'hommes sont peu honorables, mais nous l'ignorons
ou n'en avons cure. Mais si l'homonymie fait qu'on nous remet des
lettres  eux destines, ou _vice versa_ nous commenons par une
mfiance, souvent justifie, quant  ce qu'ils valent. Nous craignons
des confusions, nous les prvenons par une moue de dgot si l'on nous
parle d'eux. En lisant notre nom port par eux, dans le journal, ils
nous semblent l'avoir usurp. Les pchs des autres membres du corps
social nous sont indiffrents. Nous en chargeons plus lourdement nos
homonymes. La haine que nous portons aux autres Simonnet est d'autant
plus forte qu'elle n'est pas individuelle, mais se transmet
hrditairement. Au bout de deux gnrations on se souvient seulement de
la moue insultante que les grands-parents avaient  l'gard des autres
Simonnet; on ignore la cause; on ne serait pas tonn d'apprendre que
cela a commenc par un assassinat. Jusqu'au jour frquent o, entre une
Simonnet et un Simonnet qui ne sont pas parents du tout, cela finit par
un mariage.

Non seulement Albertine me parla de Robert Forestier et de Suzanne
Delage, mais spontanment, par un devoir de confidence que le
rapprochement des corps cre, au dbut du moins, avant qu'il ait
engendr une duplicit spciale et le secret envers le mme tre,
Albertine me raconta sur sa famille et un oncle d'Andre une histoire
dont elle avait,  Balbec, refus de me dire un seul mot, mais elle ne
pensait pas qu'elle dt paratre avoir encore des secrets  mon gard.
Maintenant sa meilleure amie lui et racont quelque chose contre moi
qu'elle se ft fait un devoir de me le rapporter. J'insistai pour
qu'elle rentrt, elle finit par partir, mais si confuse pour moi de ma
grossiret, qu'elle riait presque pour m'excuser, comme une matresse
de maison chez qui on va en veston, qui vous accepte ainsi mais  qui
cela n'est pas indiffrent.

--Vous riez? lui dis-je.

--Je ne ris pas, je vous souris, me rpondit-elle tendrement. Quand
est-ce que je vous revois? ajouta-t-elle comme n'admettant pas que ce
que nous venions de faire, puisque c'en est d'habitude le couronnement,
ne ft pas au moins le prlude d'une amiti grande, d'une amiti
prexistante et que nous nous devions de dcouvrir, de confesser et qui
seule pouvait expliquer ce  quoi nous nous tions livrs.

--Puisque vous m'y autorisez, quand je pourrai je vous ferai chercher.

Je n'osai lui dire que je voulais tout subordonner  la possibilit de
voir Mme de Stermaria.

--Hlas! ce sera  l'improviste, je ne sais jamais d'avance, lui dis-je.
Serait-ce possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai
libre?

--Ce sera trs possible bientt car j'aurai une entre indpendante de
celle de ma tante. Mais en ce moment c'est impraticable. En tout cas je
viendrai  tout hasard demain ou aprs-demain dans l'aprs-midi. Vous ne
me recevrez que si vous le pouvez.

Arrive  la porte, tonne que je ne l'eusse pas devance, elle me
tendit sa joue, trouvant qu'il n'y avait nul besoin d'un grossier dsir
physique pour que maintenant nous nous embrassions. Comme les courtes
relations que nous avions eues tout  l'heure ensemble taient de celles
auxquelles conduisent parfois une intimit absolue et un choix du coeur,
Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanment aux
baisers que nous avions changs sur mon lit, le sentiment dont ils
eussent t le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les
concevoir un jongleur gothique.

Quand m'eut quitt la jeune Picarde, qu'aurait pu sculpter  son porche
l'imagier de Saint-Andr-des-Champs, Franoise m'apporta une lettre qui
me remplit de joie, car elle tait de Mme de Stermaria, laquelle
acceptait  dner. De Mme de Stermaria, c'est--dire, pour moi, plus
que de la Mme de Stermaria relle, de celle  qui j'avais pens toute la
journe avant l'arrive d'Albertine. C'est la terrible tromperie de
l'amour qu'il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde
extrieur, mais avec une poupe intrieure  notre cerveau, la seule
d'ailleurs que nous ayons toujours  notre disposition, la seule que
nous possderons, que l'arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que
celui de l'imagination, peut avoir fait aussi diffrente de la femme
relle que du Balbec rel avait t pour moi le Balbec rv; cration
factice  laquelle peu  peu, pour notre souffrance, nous forcerons la
femme relle  ressembler.

Albertine m'avait tant retard que la comdie venait de finir quand
j'arrivai chez Mme de Villeparisis; et peu dsireux de prendre  revers
le flot des invits qui s'coulait en commentant la grande nouvelle: la
sparation qu'on disait dj accomplie entre le duc et la duchesse de
Guermantes, je m'tais, en attendant de pouvoir saluer la matresse de
maison, assis sur une bergre vide dans le deuxime salon, quand du
premier, o sans doute elle avait t assise tout  fait au premier rang
de chaises, je vis dboucher, majestueuse, ample et haute dans une
longue robe de satin jaune  laquelle taient attachs en relief
d'normes pavots noirs, la duchesse. Sa vue ne me causait plus aucun
trouble. Un certain jour, m'imposant les mains sur le front (comme
c'tait son habitude quand elle avait peur de me faire de la peine), en
me disant: Ne continue pas tes sorties pour rencontrer Mme de
Guermantes, tu es la fable de la maison. D'ailleurs, vois comme ta
grand'mre est souffrante, tu as vraiment des choses plus srieuses 
faire que de te poster sur le chemin d'une femme qui se moque de toi,
d'un seul coup, comme un hypnotiseur qui vous fait revenir du lointain
pays o vous vous imaginiez tre, et vous rouvre les yeux, ou comme le
mdecin qui, vous rappelant au sentiment du devoir et de la ralit,
vous gurit d'un mal imaginaire dans lequel vous vous complaisiez, ma
mre m'avait rveill d'un trop long songe. La journe qui avait suivi
avait t consacre  dire un dernier adieu  ce mal auquel je
renonais; j'avais chant des heures de suite en pleurant l'Adieu de
Schubert:

    ... _Adieu, des voix tranges
    T'appellent loin de moi, cleste soeur des Anges_.

Et puis 'avait t fini. J'avais cess mes sorties du matin, et si
facilement que je tirai alors le pronostic, qu'on verra se trouver faux,
plus tard, que je m'habituerais aisment, dans le cours de ma vie,  ne
plus voir une femme. Et quand ensuite Franoise m'eut racont que
Jupien, dsireux de s'agrandir, cherchait une boutique dans le quartier,
dsireux de lui en trouver une (tout heureux aussi, en flnant dans la
rue que dj de mon lit j'entendais crier lumineusement comme une plage,
de voir, sous le rideau de fer lev des crmeries, les petites laitires
 manches blanches), j'avais pu recommencer ces sorties. Fort librement
du reste; car j'avais conscience de ne plus les faire dans le but de
voir Mme de Guermantes; telle une femme qui prend des prcautions
infinies tant qu'elle a un amant, du jour qu'elle a rompu avec lui
laisse traner ses lettres, au risque de dcouvrir  son mari le secret
d'une faute dont elle a fini de s'effrayer en mme temps que de la
commettre. Ce qui me faisait de la peine c'tait d'apprendre que presque
toutes les maisons taient habites par des gens malheureux. Ici la
femme pleurait sans cesse parce que son mari la trompait. L c'tait
l'inverse. Ailleurs une mre travailleuse, roue de coups par un fils
ivrogne, tchait de cacher sa souffrance aux yeux des voisins. Toute une
moiti de l'humanit pleurait. Et quand je la connus, je vis qu'elle
tait si exasprante que je me demandai si ce n'tait pas le mari ou la
femme adultres, qui l'taient seulement parce que le bonheur lgitime
leur avait t refus, et se montraient charmants et loyaux envers tout
autre que leur femme ou leur mari, qui avaient raison. Bientt je
n'avais mme plus eu la raison d'tre utile  Jupien pour continuer mes
prgrinations matinales. Car on apprit que l'bniste de notre cour,
dont les ateliers n'taient spars de la boutique de Jupien que par une
cloison fort mince, allait recevoir cong du grant parce qu'il frappait
des coups trop bruyants. Jupien ne pouvait esprer mieux, les ateliers
avaient un sous-sol o mettre les boiseries, et qui communiquait avec
nos caves. Jupien y mettrait son charbon, ferait abattre la cloison et
aurait une seule et vaste boutique. Mais mme sans l'amusement de
chercher pour lui, j'avais continu  sortir avant djeuner. Mme comme
Jupien, trouvant le prix que M. de Guermantes faisait trs lev,
laissait visiter pour que, dcourag de ne pas trouver de locataire, le
duc se rsignt  lui faire une diminution, Franoise, ayant remarqu
que, mme aprs l'heure o on ne visitait pas, le concierge laissait
contre la porte de la boutique  louer, flaira un pige dress par le
concierge pour attirer la fiance du valet de pied des Guermantes (ils y
trouveraient une retraite d'amour), et ensuite les surprendre.

Quoi qu'il en ft, bien que n'ayant plus  chercher une boutique pour
Jupien, je continuai  sortir avant le djeuner. Souvent, dans ces
sorties, je rencontrais M. de Norpois. Il arrivait que, causant avec un
collgue, il jetait sur moi des regards qui, aprs m'avoir entirement
examin, se dtournaient vers son interlocuteur sans m'avoir plus souri
ni salu que s'il ne m'avait pas connu du tout. Car chez ces importants
diplomates, regarder d'une certaine manire n'a pas pour but de vous
faire savoir qu'ils vous ont vu, mais qu'ils ne vous ont pas vu et
qu'ils ont  parler avec leur collgue de quelque question srieuse.
Une grande femme que je croisais souvent prs de la maison tait moins
discrte avec moi. Car bien que je ne la connusse pas, elle se
retournait vers moi, m'attendait--inutilement--devant les vitrines des
marchands, me souriait, comme si elle allait m'embrasser, faisait le
geste de s'abandonner. Elle reprenait un air glacial  mon gard si elle
rencontrait quelqu'un qu'elle connt. Depuis longtemps dj dans ces
courses du matin, selon ce que j'avais  faire, ft-ce acheter le plus
insignifiant journal, je choisissais le chemin le plus direct, sans
regret s'il tait en dehors du parcours habituel que suivaient les
promenades de la duchesse et, s'il en faisait au contraire partie, sans
scrupules et sans dissimulation parce qu'il ne me paraissait plus le
chemin dfendu o j'arrachais  une ingrate la faveur de la voir malgr
elle. Mais je n'avais pas song que ma gurison, en me donnant  l'gard
de Mme de Guermantes une attitude normale, accomplirait paralllement la
mme oeuvre en ce qui la concernait et rendrait possible une amabilit,
une amiti qui ne m'importaient plus. Jusque-l les efforts du monde
entier ligus pour me rapprocher d'elle eussent expir devant le mauvais
sort que jette un amour malheureux. Des fes plus puissantes que les
hommes ont dcrt que, dans ces cas-l, rien ne pourra servir jusqu'au
jour o nous aurons dit sincrement dans notre coeur la parole: Je
n'aime plus. J'en avais voulu  Saint-Loup de ne m'avoir pas men chez
sa tante. Mais pas plus que n'importe qui, il n'tait capable de briser
un enchantement. Tandis que j'aimais Mme de Guermantes, les marques de
gentillesse que je recevais des autres, les compliments, me faisaient de
la peine, non seulement parce que cela ne venait pas d'elle, mais parce
qu'elle ne les apprenait pas. Or, les et-elle sus que cela n'et t
d'aucune utilit. Mme dans les dtails d'une affection, une absence,
le refus d'un dner, une rigueur involontaire, inconsciente, servent
plus que tous les cosmtiques et les plus beaux habits. Il y aurait des
parvenus, si on enseignait dans ce sens l'art de parvenir.

Au moment o elle traversait le salon o j'tais assis, la pense pleine
du souvenir des amis que je ne connaissais pas et qu'elle allait
peut-tre retrouver tout  l'heure dans une autre soire, Mme de
Guermantes m'aperut sur ma bergre, vritable indiffrent qui ne
cherchais qu' tre aimable, alors que, tandis que j'aimais, j'avais
tant essay de prendre, sans y russir, l'air d'indiffrence; elle
obliqua, vint  moi et retrouvant le sourire du soir de l'Opra-Comique
et que le sentiment pnible d'tre aime par quelqu'un qu'elle n'aimait
pas n'effaait plus:

--Non, ne vous drangez pas, vous permettez que je m'asseye un instant 
ct de vous? me dit-elle en relevant gracieusement son immense jupe qui
sans cela et occup la bergre dans son entier.

Plus grande que moi et accrue encore de tout le volume de sa robe,
j'tais presque effleur par son admirable bras nu autour duquel un
duvet imperceptible et innombrable faisait fumer perptuellement comme
une vapeur dore, et par la torsade blonde de ses cheveux qui
m'envoyaient leur odeur. N'ayant gure de place, elle ne pouvait se
tourner facilement vers moi et, oblige de regarder plutt devant elle
que de mon ct, prenait une expression rveuse et douce, comme dans un
portrait.

--Avez-vous des nouvelles de Robert? me dit-elle.

Mme de Villeparisis passa  ce moment-l.

--Eh bien! vous arrivez  une jolie heure, monsieur, pour une fois qu'on
vous voit.

Et remarquant que je parlais avec sa nice, supposant peut-tre que nous
tions plus lis qu'elle ne savait:

--Mais je ne veux pas dranger votre conversation avec Oriane,
ajouta-t-elle (car les bons offices de l'entremetteuse font partie des
devoirs d'une matresse de maison). Vous ne voulez pas venir dner
mercredi avec elle?

C'tait le jour o je devais dner avec Mme de Stermaria, je refusai.

--Et samedi?

Ma mre revenant le samedi ou le dimanche, c'et t peu gentil de ne
pas rester tous les soirs  dner avec elle; je refusai donc encore.

--Ah! vous n'tes pas un homme facile  avoir chez soi.

--Pourquoi ne venez-vous jamais me voir? me dit Mme de Guermantes quand
Mme de Villeparisis se fut loigne pour fliciter les artistes et
remettre  la diva un bouquet de roses dont la main qui l'offrait
faisait seule tout le prix, car il n'avait cot que vingt francs.
(C'tait du reste son prix maximum quand on n'avait chant qu'une fois.
Celles qui prtaient leur concours  toutes les matines et soires
recevaient des roses peintes par la marquise.)

--C'est ennuyeux de ne jamais se voir que chez les autres. Puisque vous
ne voulez pas dner avec moi chez ma tante, pourquoi ne viendriez-vous
pas dner chez moi?

Certaines personnes, tant restes le plus longtemps possible, sous des
prtextes quelconques, mais qui sortaient enfin, voyant la duchesse
assise pour causer avec un jeune homme, sur un meuble si troit qu'on
n'y pouvait tenir que deux, pensrent qu'on les avait mal renseignes,
que c'tait la duchesse, non le duc, qui demandait la sparation, 
cause de moi. Puis elles se htrent de rpandre cette nouvelle. J'tais
plus  mme que personne d'en connatre la fausset. Mais j'tais
surpris que, dans ces priodes difficiles o s'effectue une sparation
non encore consomme, la duchesse, au lieu de s'isoler, invitt
justement quelqu'un qu'elle connaissait aussi peu. J'eus le soupon que
le duc avait t seul  ne pas vouloir qu'elle me ret et que,
maintenant qu'il la quittait, elle ne voyait plus d'obstacles 
s'entourer des gens qui lui plaisaient.

Deux minutes auparavant j'eusse t stupfait si on m'avait dit que Mme
de Guermantes allait me demander d'aller la voir, encore plus de venir
dner. J'avais beau savoir que le salon Guermantes ne pouvait pas
prsenter les particularits que j'avais extraites de ce nom, le fait
qu'il m'avait t interdit d'y pntrer, en m'obligeant  lui donner le
mme genre d'existence qu'aux salons dont nous avons lu la description
dans un roman, ou vu l'image dans un rve, me le faisait, mme quand
j'tais certain qu'il tait pareil  tous les autres, imaginer tout
diffrent; entre moi et lui il y avait la barrire o finit le rel.
Dner chez les Guermantes, c'tait comme entreprendre un voyage
longtemps dsir, faire passer un dsir de ma tte devant mes yeux et
lier connaissance avec un songe. Du moins euss-je pu croire qu'il
s'agissait d'un de ces dners auxquels les matres de maison invitent
quelqu'un en disant: Venez, il n'y aura _absolument_ que nous,
feignant d'attribuer au paria la crainte qu'ils prouvent de le voir
ml  leurs autres amis, et cherchant mme  transformer en un enviable
privilge rserv aux seuls intimes la quarantaine de l'exclu, malgr
lui sauvage et favoris. Je sentis, au contraire, que Mme de Guermantes
avait le dsir de me faire goter  ce qu'elle avait de plus agrable
quand elle me dit, mettant d'ailleurs devant mes yeux comme la beaut
violtre d'une arrive chez la tante de Fabrice et le miracle d'une
prsentation au comte Mosca:

--Vendredi vous ne seriez pas libre, en petit comit? Ce serait gentil.
Il y aura la princesse de Parme qui est charmante; d'abord je ne vous
inviterais pas si ce n'tait pas pour rencontrer des gens agrables.

Dserte dans les milieux mondains intermdiaires qui sont livrs  un
mouvement perptuel d'ascension, la famille joue au contraire un rle
important dans les milieux immobiles comme la petite bourgeoisie et
comme l'aristocratie princire, qui ne peut chercher  s'lever puisque,
au-dessus d'elle,  son point de vue spcial, il n'y a rien. L'amiti
que me tmoignaient la tante Villeparisis et Robert avait peut-tre
fait de moi pour Mme de Guermantes et ses amis, vivant toujours sur
eux-mmes et dans une mme coterie, l'objet d'une attention curieuse que
je ne souponnais pas.

Elle avait de ces parents-l une connaissance familiale, quotidienne,
vulgaire, fort diffrente de ce que nous imaginons, et dans laquelle, si
nous nous y trouvons compris, loin que nos actions en soient expulses
comme le grain de poussire de l'oeil ou la goutte d'eau de la
trache-artre, elles peuvent rester graves, tre commentes, racontes
encore des annes aprs que nous les avons oublies nous-mmes, dans le
palais o nous sommes tonns de les retrouver comme une lettre de nous
dans une prcieuse collection d'autographes.

De simples gens lgants peuvent dfendre leur porte trop envahie. Mais
celle des Guermantes ne l'tait pas. Un tranger n'avait presque jamais
l'occasion de passer devant elle. Pour une fois que la duchesse s'en
voyait dsigner un, elle ne songeait pas  se proccuper de la valeur
mondaine qu'il apporterait, puisque c'tait chose qu'elle confrait et
ne pouvait recevoir. Elle ne pensait qu' ses qualits relles, Mme de
Villeparisis et Saint-Loup lui avaient dit que j'en possdais. Et sans
doute ne les et-elle pas crus, si elle n'avait remarqu qu'ils ne
pouvaient jamais arriver  me faire venir quand ils le voulaient, donc
que je ne tenais pas au monde, ce qui semblait  la duchesse le signe
qu'un tranger faisait partie des gens agrables.

Il fallait voir, parlant de femmes qu'elle n'aimait gure, comme elle
changeait de visage aussitt si on nommait,  propos de l'une, par
exemple sa belle-soeur. Oh! elle est charmante, disait-elle d'un air
de finesse et de certitude. La seule raison qu'elle en donnt tait que
cette dame avait refus d'tre prsente  la marquise de Chaussegros et
 la princesse de Silistrie. Elle n'ajoutait pas que cette dame avait
refus de lui tre prsente  elle-mme, duchesse de Guermantes. Cela
avait eu lieu pourtant, et depuis ce jour, l'esprit de la duchesse
travaillait sur ce qui pouvait bien se passer chez la dame si difficile
 connatre. Elle mourait d'envie d'tre reue chez elle. Les gens du
monde ont tellement l'habitude qu'on les recherche que qui les fuit leur
semble un phnix et accapare leur attention.

Le motif vritable de m'inviter tait-il, dans l'esprit de Mme de
Guermantes (depuis que je ne l'aimais plus), que je ne recherchais pas
ses parents quoique tant recherch d'eux? Je ne sais. En tout cas,
s'tant dcide  m'inviter, elle voulait me faire les honneurs de ce
qu'elle avait de meilleur chez elle, et loigner ceux de ses amis qui
auraient pu m'empcher de revenir, ceux qu'elle savait ennuyeux. Je
n'avais pas su  quoi attribuer le changement de route de la duchesse
quand je l'avais vue dvier de sa marche stellaire, venir s'asseoir 
ct de moi et m'inviter  dner, effet de causes ignores, faute de
sens spcial qui nous renseigne  cet gard. Nous nous figurons les
gens que nous connaissons  peine--comme moi la duchesse--comme ne
pensant  nous que dans les rares moments o ils nous voient. Or, cet
oubli idal o nous nous figurons qu'ils nous tiennent est absolument
arbitraire. De sorte que, pendant que dans le silence de la solitude
pareil  celui d'une belle nuit nous nous imaginons les diffrentes
reines de la socit poursuivant leur route dans le ciel  une distance
infinie, nous ne pouvons nous dfendre d'un sursaut de malaise ou de
plaisir s'il nous tombe de l-haut, comme un arolithe portant grav
notre nom, que nous croyions inconnu dans Vnus ou Cassiope, une
invitation  dner ou un mchant potin.

Peut-tre parfois, quand,  l'imitation des princes persans qui, au dire
du _Livre d'Esther_, se faisaient lire les registres o taient inscrits
les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient tmoign du zle, Mme
de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionns, elle
s'tait dit de moi: Un  qui nous demanderons de venir dner. Mais
d'autres penses l'avaient distraite

    _(De soins tumultueux un prince environn
    Vers de nouveaux objets est sans cesse entran)_

jusqu'au moment o elle m'avait aperu seul comme Mardoche  la porte
du palais; et ma vue ayant rafrachi sa mmoire elle voulait, tel
Assurus, me combler de ses dons.

Cependant je dois dire qu'une surprise d'un genre oppos allait suivre
celle que j'avais eue au moment o Mme de Guermantes m'avait invit.
Cette premire surprise, comme j'avais trouv plus modeste de ma part et
plus reconnaissant de ne pas la dissimuler et d'exprimer au contraire
avec exagration ce qu'elle avait de joyeux, Mme de Guermantes, qui se
disposait  partir pour une dernire soire, venait de me dire, presque
comme une justification, et par peur que je ne susse pas bien qui elle
tait, pour avoir l'air si tonn d'tre invit chez elle: Vous savez
que je suis la tante de Robert de Saint-Loup qui vous aime beaucoup, et
du reste nous nous sommes dj vus ici. En rpondant que je le savais,
j'ajoutai que je connaissais aussi M. de Charlus, lequel avait t trs
bon pour moi  Balbec et  Paris. Mme de Guermantes parut tonne et
ses regards semblrent se reporter, comme pour une vrification,  une
page dj plus ancienne du livre intrieur. Comment! vous connaissez
Palamde? Ce prnom prenait dans la bouche de Mme de Guermantes une
grande douceur  cause de la simplicit involontaire avec laquelle elle
parlait d'un homme si brillant, mais qui n'tait pour elle que son
beau-frre et le cousin avec lequel elle avait t leve. Et dans le
gris confus qu'tait pour moi la vie de la duchesse de Guermantes, ce
nom de Palamde mettait comme la clart des longues journes d't o
elle avait jou avec lui, jeune fille,  Guermantes, au jardin. De plus,
dans cette partie depuis longtemps coule de leur vie, Oriane de
Guermantes et son cousin Palamde avaient t fort diffrents de ce
qu'ils taient devenus depuis; M. de Charlus notamment, tout entier
livr  des gots d'art qu'il avait si bien refrns par la suite que je
fus stupfait d'apprendre que c'tait par lui qu'avait t peint
l'immense ventail d'iris jaunes et noirs que dployait en ce moment la
duchesse. Elle et pu aussi me montrer une petite sonatine qu'il avait
autrefois compose pour elle. J'ignorais absolument que le baron et
tous ces talents dont il ne parlait jamais. Disons en passant que M. de
Charlus n'tait pas enchant que dans sa famille on l'appelt Palamde.
Pour Mm, on et pu comprendre encore que cela ne lui plt pas. Ces
stupides abrviations sont un signe de l'incomprhension que
l'aristocratie a de sa propre posie (le judasme a d'ailleurs la mme
puisqu'un neveu de Lady Rufus Isral, qui s'appelait Mose, tait
couramment appel dans le monde: Momo) en mme temps que de sa
proccupation de ne pas avoir l'air d'attacher d'importance  ce qui est
aristocratique. Or, M. de Charlus avait sur ce point plus d'imagination
potique et plus d'orgueil exhib. Mais la raison qui lui faisait peu
goter Mm n'tait pas celle-l puisqu'elle s'tendait aussi au beau
prnom de Palamde. La vrit est que se jugeant, se sachant d'une
famille princire, il aurait voulu que son frre et sa belle-soeur
disent de lui: Charlus, comme la reine Marie-Amlie ou le duc
d'Orlans pouvaient dire de leurs fils, petits-fils, neveux et frres:
Joinville, Nemours, Chartres, Paris.

--Quel cachottier que ce Mm, s'cria-t-elle. Nous lui avons parl
longuement de vous, il nous a dit qu'il serait trs heureux de faire
votre connaissance, absolument comme s'il ne vous avait jamais vu.
Avouez qu'il est drle! et, ce qui n'est pas trs gentil de ma part 
dire d'un beau-frre que j'adore et dont j'admire la rare valeur, par
moments un peu fou.

Je fus trs frapp de ce mot appliqu  M. de Charlus et je me dis que
cette demi-folie expliquait peut-tre certaines choses, par exemple
qu'il et paru si enchant du projet de demander  Bloch de battre sa
propre mre. Je m'avisai que non seulement par les choses qu'il disait,
mais par la manire dont il les disait, M. de Charlus tait un peu fou.
La premire fois qu'on entend un avocat ou un acteur, on est surpris de
leur ton tellement diffrent de la conversation. Mais comme on se rend
compte que tout le monde trouve cela tout naturel, on ne dit rien aux
autres, on ne se dit rien  soi-mme, on se contente d'apprcier le
degr de talent. Tout au plus pense-t-on d'un acteur du
Thtre-Franais: Pourquoi au lieu de laisser retomber son bras lev
l'a-t-il fait descendre par petites saccades coupes de repos, pendant
au moins dix minutes? ou d'un Labori: Pourquoi, ds qu'il a ouvert la
bouche, a-t-il mis ces sons tragiques, inattendus, pour dire la chose
la plus simple? Mais comme tout le monde admet cela _a priori_, on
n'est pas choqu. De mme, en y rflchissant, on se disait que M. de
Charlus parlait de soi avec emphase, sur un ton qui n'tait nullement
celui du dbit ordinaire. Il semblait qu'on et d  toute minute lui
dire: Mais pourquoi criez-vous si fort? pourquoi tes-vous si
insolent? Seulement tout le monde semblait bien avoir admis tacitement
que c'tait bien ainsi. Et on entrait dans la ronde qui lui faisait fte
pendant qu'il prorait. Mais certainement  de certains moments un
tranger et cru entendre crier un dment.

--Mais vous tes sr que vous ne confondez pas, que vous parlez bien de
mon beau-frre Palamde? ajouta la duchesse avec une lgre impertinence
qui se greffait chez elle sur la simplicit.

Je rpondis que j'tais absolument sr et qu'il fallait que M. de
Charlus et mal entendu mon nom.

--Eh bien! je vous quitte, me dit comme  regret Mme de Guermantes. Il
faut que j'aille une seconde chez la princesse de Ligne. Vous n'y allez
pas? Non, vous n'aimez pas le monde? Vous avez bien raison, c'est
assommant. Si je n'tais pas oblige! Mais c'est ma cousine, ce ne
serait pas gentil. Je regrette gostement, pour moi, parce que
j'aurais pu vous conduire, mme vous ramener. Alors je vous dis au
revoir et je me rjouis pour mercredi.

Que M. de Charlus et rougi de moi devant M. d'Argencourt, passe encore.
Mais qu' sa propre belle-soeur, et qui avait une si haute ide de lui,
il nit me connatre, fait si naturel puisque je connaissais  la fois
sa tante et son neveu, c'est ce que je ne pouvais comprendre.

Je terminerai ceci en disant qu' un certain point de vue il y avait
chez Mme de Guermantes une vritable grandeur qui consistait  effacer
entirement tout ce que d'autres n'eussent qu'incompltement oubli.
Elle ne m'et jamais rencontr la harcelant, la suivant, la pistant,
dans ses promenades matinales, elle n'et jamais rpondu  mon salut
quotidien avec une impatience excde, elle n'et jamais envoy promener
Saint-Loup quand il l'avait supplie de m'inviter, qu'elle n'aurait pas
pu avoir avec moi des faons plus noblement et naturellement aimables.
Non seulement elle ne s'attardait pas  des explications
rtrospectives,  des demi-mots,  des sourires ambigus,  des
sous-entendus, non seulement elle avait dans son affabilit actuelle,
sans retours en arrire, sans rticences, quelque chose d'aussi
firement rectiligne que sa majestueuse stature, mais les griefs qu'elle
avait pu ressentir contre quelqu'un dans le pass taient si entirement
rduits en cendres, ces cendres taient elles-mmes rejetes si loin de
sa mmoire ou tout au moins de sa manire d'tre, qu' regarder son
visage chaque fois qu'elle avait  traiter par la plus belle des
simplifications ce qui chez tant d'autres et t prtexte  des restes
de froideur,  des rcriminations, on avait l'impression d'une sorte de
purification.

Mais si j'tais surpris de la modification qui s'tait opre en elle 
mon gard, combien je l'tais plus d'en trouver en moi une tellement
plus grande au sien. N'y avait-il pas eu un moment o je ne reprenais
vie et force que si j'avais, chafaudant toujours de nouveaux projets,
cherch quelqu'un qui me ferait recevoir par elle et, aprs ce premier
bonheur, en procurerait bien d'autres  mon coeur de plus en plus
exigeant? C'tait l'impossibilit de rien trouver qui m'avait fait
partir  Doncires voir Robert de Saint-Loup. Et maintenant, c'tait
bien par les consquences drivant d'une lettre de lui que j'tais
agit, mais  cause de Mme de Stermaria et non de Mme de Guermantes.

Ajoutons, pour en finir avec cette soire, qu'il s'y passa un fait,
dmenti quelques jours aprs, qui ne laissa pas de m'tonner, me
brouilla pour quelque temps avec Bloch, et qui constitue en soi une de
ces curieuses contradictions dont on va trouver l'explication  la fin
de ce volume[1] (Sodome I). Donc, chez Mme de Villeparisis, Bloch ne
cessa de me vanter l'air d'amabilit de M. de Charlus, lequel Charlus,
quand il le rencontrait dans la rue, le regardait dans les yeux comme
s'il le connaissait, avait envie de le connatre, savait trs bien qui
il tait. J'en souris d'abord, Bloch s'tant exprim avec tant de
violence  Balbec sur le compte du mme M. de Charlus. Et je pensai
simplement que Bloch,  l'instar de son pre pour Bergotte, connaissait
le baron sans le connatre. Et que ce qu'il prenait pour un regard
aimable tait un regard distrait. Mais enfin Bloch vint  tant de
prcisions, et sembla si certain qu' deux ou trois reprises M. de
Charlus avait voulu l'aborder, que, me rappelant que j'avais parl de
mon camarade au baron, lequel m'avait justement, en revenant d'une
visite chez Mme de Villeparisis, pos sur lui diverses questions, je fis
la supposition que Bloch ne mentait pas, que M. de Charlus avait appris
son nom, qu'il tait mon ami, etc.... Aussi quelque temps aprs, au
thtre, je demandai  M. de Charlus de lui prsenter Bloch, et sur son
acquiescement allai le chercher. Mais ds que M. de Charlus l'aperut,
un tonnement aussitt rprim se peignit sur sa figure o il fut
remplac par une tincelante fureur. Non seulement il ne tendit pas la
main  Bloch, mais chaque fois que celui-ci lui adressa la parole il lui
rpondit de l'air le plus insolent, d'une voix irrite et blessante. De
sorte que Bloch, qui,  ce qu'il disait, n'avait eu jusque-l du baron
que des sourires, crut que je l'avais non pas recommand mais desservi,
pendant le court entretien o, sachant le got de M. de Charlus pour les
protocoles, je lui avais parl de mon camarade avant de l'amener  lui.
Bloch nous quitta, reint comme qui a voulu monter un cheval tout le
temps prt  prendre le mors aux dents, ou nager contre des vagues qui
vous rejettent sans cesse sur le galet, et ne me reparla pas de six
mois.

[Footnote 1: Dans l'dition originale Sodome et Gomorrhe I se
trouvait compris dans le mme volume que cette 2e partie du Ct de
Guermantes, ce qui explique la phrase et la parenthse. Mais, dans cette
dition in-octavo, le titre de Sodome est report au volume suivant.]





End of the Project Gutenberg EBook of Le Ct de Guermantes, by Marcel Proust

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