The Project Gutenberg EBook of Plus fort que Sherlock Holms, by Mark Twain

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Plus fort que Sherlock Holms
       Deuxime dition

Author: Mark Twain

Release Date: March 17, 2004 [EBook #11622]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMS ***




Produced by Tonya Allen, Christine De Ryck and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.





MARK TWAIN

Plus fort que Sherlock Holms


TRADUIT PAR FRANOIS DE GAIL

DEUXIME DITION


MCMVII






PREMIRE PARTIE




I


La premire scne se passe  la campagne dans la province de Virginie,
en l'anne 1880.

Un lgant jeune homme de vingt-six ans, de fortune mdiocre, vient
d'pouser une jeune fille trs riche. Mariage d'amour  premire vue,
prcipitamment conclu, mais auquel le pre de la jeune personne, un
veuf, s'est oppos de toutes ses forces.

Le mari appartient  une famille ancienne mais peu estime, qui avait
t contrainte  migrer de Sedgemoor, pour le plus grand bien du roi
Jacques. C'tait, du moins, l'opinion gnrale; les uns le disaient avec
une pointe de malice, les autres en taient intimement persuads.

La jeune femme a dix-neuf ans et est remarquablement belle. Grande,
bien tourne, sentimentale, extrmement fire de son origine et trs
prise de son jeune mari, elle a brav pour l'pouser la colre de son
pre, support de durs reproches, repouss avec une inbranlable fermet
ses avertissements et ses prdictions; elle a mme quitt la maison
paternelle sans sa bndiction, pour mieux affirmer aux yeux du monde la
sincrit de ses sentiments pour ce jeune homme.

Une cruelle dception l'attendait le lendemain de son mariage. Son mari,
peu sensible aux caresses que lui prodiguait sa jeune pouse, lui tint
ce langage trange:

Asseyez-vous, j'ai  vous parler. Je vous aimais avant de demander
votre main  votre pre, son refus ne m'a nullement bless; j'en ai
fait, d'ailleurs, peu de cas. Mais il n'en est pas de mme de ce qu'il
vous a dit sur mon compte. Ne cherchez pas  me cacher ses propos  mon
gard; je les connais par le menu, et les tiens de source authentique.

Il vous a dit, entre autres choses aimables, que mon caractre est
peint sur mon visage; que j'tais un individu faux, dissimul, fourbe,
lche, en un mot une parfaite brute sans le moindre coeur, un vrai type
de Sedgemoor, a-t-il mme ajout.

Tout autre que moi aurait t le trouver et l'aurait tu chez lui comme
un chien. Je voulais le faire, j'en avais bien envie, mais il m'est venu
une ide que j'estime meilleure. Je veux l'humilier, le couvrir de
honte, le tuer  petites doses: c'est l mon plan. Pour le raliser, je
vous martyriserai, vous, son idole! C'est pour cela que je vous ai
pouse, et puis... Patience! vous verrez bientt si je m'y entends.

Pendant trois mois  partir de ce jour, la jeune femme subit toutes les
humiliations, les vilenies, les affronts que l'esprit diabolique de son
mari put imaginer; il ne la maltraitait pas physiquement; au milieu de
cette preuve, sa grande fiert lui vint en aide et l'empcha de trahir
le secret de son chagrin. De temps  autre son mari lui demandait: Mais
pourquoi donc n'allez-vous pas trouver votre pre et lui raconter ce que
vous endurez?...

Puis il inventait de nouvelles mchancets, plus cruelles que les
prcdentes et renouvelait sa mme question. Elle rpondait
invariablement: Jamais mon pre n'apprendra rien de ma bouche. Elle en
profitait pour le railler sur son origine, et lui rappeler qu'elle
tait, de par la loi, l'esclave d'un fils d'esclaves, qu'elle obirait,
mais qu'il n'obtiendrait d'elle rien de plus. Il pouvait la tuer s'il
voulait, mais non la dompter; son sang et l'ducation qui avait form
son caractre l'empcheraient de faiblir.

Au bout de trois mois, il lui dit d'un air courrouc et sombre: J'ai
essay de tout, sauf d'un moyen pour vous dompter; puis il attendit la
rponse.

--Essayez de ce dernier, rpliqua-t-elle en le toisant d'un regard plein
de ddain.

Cette nuit-l, il se leva vers minuit, s'habilla, et lui commanda:

Levez-vous et apprtez-vous  sortir.

Comme toujours, elle obit sans un mot.

Il la conduisit  un mille environ de la maison, et se mit  la battre
non loin de la grande route. Cette fois elle cria et chercha  se
dfendre. Il la billonna, lui cravacha la figure, et excita contre
elle ses chiens, qui lui dchirrent ses vtements; elle se trouva nue.
Il rappela ses chiens et lui dit:

Les gens qui passeront dans trois ou quatre heures vous trouveront dans
cet tat et rpandront la nouvelle de votre aventure. M'entendez-vous?
Adieu. Vous ne me reverrez plus. Il partit.

Pleurant sous le poids de sa honte, elle pensa en elle-mme:

J'aurai bientt un enfant de mon misrable mari, Dieu veuille que ce
soit un fils.

Les fermiers, tmoins de son horrible situation, lui portrent secours,
et s'empressrent naturellement de rpandre la nouvelle. Indigns d'une
telle sauvagerie, ils soulevrent le pays et jurrent de venger la
pauvre jeune femme; mais le coupable tait envol. La jeune femme se
rfugia chez son pre; celui-ci, ananti par son chagrin, ne voulut plus
voir me qui vive; frapp dans sa plus vive affection, le coeur bris,
il dclina de jour en jour, et sa fille elle-mme accueillit comme une
dlivrance la mort qui vint mettre fin  sa douleur.

Elle vendit alors le domaine et quitta le pays.




II


En 1886, une jeune femme vivait retire et seule dans une petite maison
d'un village de New England: sa seule compagnie tait un enfant
d'environ cinq ans. Elle n'avait pas de domestiques, fuyait les
relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres
fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu'ils ne savaient rien
d'elle; on ne connaissait, en effet, que son nom Stillmann et celui de
son fils qu'elle appelait Archy. Chacun ignorait d'o elle venait, mais
 son arrive on avait dclar que son accent tait celui d'une Sudiste.
L'enfant n'avait ni compagnons d'tudes ni camarades de jeux; sa mre
tait son seul professeur. Ses leons taient claires, bien comprises:
ce rsultat la satisfaisait pleinement; elle en tait mme trs fire.
Un jour, Archy lui demanda:

--Maman, suis-je diffrent des autres enfants?

--Mais non, mon petit, pourquoi?

--Une petite fille qui passait par ici m'a demand si le facteur tait
venu, et je lui ai rpondu que oui; elle m'a demand alors depuis
combien de temps je l'avais vu passer; je lui ai dit que je ne l'avais
pas vu du tout. Elle en a t tonne, et m'a demand comment je pouvais
le savoir puisque je n'avais pas vu le facteur; je lui ai rpondu que
j'avais flair ses pas sur la route. Elle m'a trait de fou et s'est
moque de moi. Pourquoi donc?

La jeune femme plit et pensa: Voil bien la preuve certaine de ce que
je supposais: mon fils a la puissance olfactive d'un limier.

Elle saisit brusquement l'enfant et le serra passionnment dans ses
bras, disant  haute voix: Dieu me montre le chemin. Ses yeux
brillaient d'un clat extraordinaire, sa poitrine tait haletante, sa
respiration entrecoupe. Le mystre est clairci maintenant,
pensa-t-elle; combien de fois me suis-je demand avec stupfaction
comment mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l'obscurit.
Je comprends tout maintenant.

Elle l'installa dans sa petite chaise et lui dit:

--Attends-moi un instant, mon chri, et nous causerons ensemble.

Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table de toilette diffrents
objets qu'elle cacha; elle mit une lime  ongles par terre sous son lit,
des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier d'ivoire sous son
armoire  glace. Puis elle retourna vers l'enfant et lui dit:

--Tiens! j'ai laiss en haut diffrents objets que j'aurais d
descendre; monte donc les chercher et tu me les apporteras,
ajouta-t-elle, aprs les lui avoir numrs.

Archy se hta et revint quelques instants aprs portant les objets
demands.

--As-tu prouv une difficult quelconque, mon enfant,  trouver ces
objets?

--Aucune, maman, je me suis simplement dirig dans la chambre en suivant
votre trace.

Pendant son absence, elle avait pris sur une tagre plusieurs livres
qu'elle avait ouverts; puis elle effleura de la main plusieurs pages
dont elle se rappela les numros, les referma et les remit en place.

--Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle.
Crois-tu que tu pourrais la deviner?

L'enfant alla droit  l'tagre, prit les livres, et les ouvrit aux
pages touches par sa mre.

La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit:

--Maintenant, je puis rpondre  ta question de tout  l'heure, mon
chri; je viens de dcouvrir en effet que sous certains rapports tu n'es
pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurit, flairer ce que
d'autres ne sentent pas; tu as toutes les qualits d'un limier. C'est un
don prcieux, inestimable que tu possdes, mais gardes-en le secret,
sois muet comme une tombe  ce sujet. S'il tait dcouvert, on te
signalerait comme un enfant bizarre, un petit phnomne, et les autres
se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.

Dans ce monde, vois-tu, il faut tre comme le commun des mortels, si
l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La
particularit que tu as reue en partage est rare et enviable, j'en
suis heureuse et fire, mais pour l'amour de ta mre, tu ne dvoileras
jamais ce secret  personne, n'est-ce pas?

L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la
journe, le cerveau de la jeune femme fut en bullition; elle formait
les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues,
tous plus dangereux les uns que les autres et trs effrayants par leurs
consquences. Cette perspective de vengeance donnait  son visage une
expression de joie froce et de je ne sais quoi de diabolique. La fivre
de l'inquitude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire,
ni travailler. Le mouvement seul, tait un drivatif pour elle. Elle
fondait sur le don particulier de son fils les plus vives esprances et
se rptait sans cesse en faisant allusion au pass:

--Mon mari a fait mourir mon pre de chagrin, et voil des annes que,
nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire
souffrir  son tour. Je l'ai trouv maintenant. Je l'ai trouv, ce
moyen.

Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que crotre. Elle continua
ses expriences; une bougie  la main elle se mit  parcourir sa maison
de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des pingles, des bobines
de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes
des murs, dans le coffre  charbon, puis elle envoya le petit Archy les
chercher dans l'obscurit; il trouva tout, et semblait ravi des
encouragements que lui prodiguait sa mre en le couvrant de caresses.

A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau;
l'avenir lui semblait assur; elle n'avait plus qu' attendre le jour de
la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de
l'intrt  ses yeux se prit  renatre. Elle s'adonna de nouveau  la
musique, aux langues, au dessin,  la peinture, et aux plaisirs de sa
jeunesse si longtemps dlaisss. De nouveau elle se sentait heureuse, et
retrouvait un semblant de charme  l'existence. A mesure que son fils
grandissait, elle surveillait ses progrs avec une joie indescriptible
et un bonheur parfait.

Le coeur de cet enfant tait plus ouvert  la douceur qu' la duret.
C'tait mme  ses yeux son seul dfaut. Mais elle sentait bien que son
amour et son adoration pour elle auraient raison de cette
prdisposition.

Pourvu qu'il sache har! C'tait le principal; restait  savoir s'il
serait aussi tenace et aussi ancr dans son ressentiment que dans son
affection. Ceci tait moins sr.

Les annes passaient. Archy tait devenu un jeune homme lgant, bien
camp, trs fort  tous les exercices du corps; poli, bien lev, de
manires agrables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mre
lui dclara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important,
ajoutant qu'il tait assez grand et raisonnable pour mener  bien un
projet difficile qu'elle avait conu et mri pendant de longues annes.
Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses dtails. Le
jeune homme semblait terroris; mais, au bout d'un moment, il dit  sa
mre:

--Je comprends maintenant; nous sommes des Sudistes; le caractre de son
odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le
chercherai, je le tuerai.

--Le tuer? Non. La mort est un repos, une dlivrance; c'est un bienfait
du ciel! il ne le mrite pas. Il ne faut pas toucher  un cheveu de sa
tte!

Le jeune homme rflchit un instant, puis reprit:

--Vous tes tout pour moi, mre; votre volont doit tre la mienne; vos
dsirs sont impratifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le
ferai.

Les yeux de Mme Stillmann tincelaient de joie.

--Tu partiras  sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le
lieu de sa retraite; il m'a fallu cinq ans et plus pour le dcouvrir,
sans compter l'argent que j'ai d dpenser. Il est dans une situation
aise et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle
Jacob Fuller. Voil. C'est la premire fois que j'en parle depuis cette
nuit inoubliable. Songe donc! ce nom aurait pu tre le tien, si je ne
t'avais pargn cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu
l'arracheras  sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela
toujours sans relche, ni trve; tu empoisonneras son existence en lui
causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il
prfrera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un
nouveau Juif errant; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos
et que, mme en songe, son esprit soit perscut par le remords. Sois
donc son ombre, suis-le pas  pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a
t le bourreau de ta mre et de mon pre.

--Mre, j'obirai.

--J'ai confiance, mon fils. Tout est prt, j'ai tout prvu pour ta
mission. Voici une lettre de crdit, dpense largement; l'argent ne doit
pas tre compt. Tu auras besoin de dguisements sans doute et de
beaucoup d'autres choses auxquelles j'ai pens.

Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carrs de papier portant les
mots suivants crits  la machine:

10.000 DOLLARS DE PRIME

On croit qu'un certain individu qui sjourne ici est vivement recherch
dans un tat de l'Est.

En 1880, pendant une nuit, il aurait attach sa jeune femme  un arbre,
prs de la grand'route, et l'aurait cravache avec une lanire de cuir;
on assure qu'il a fait dchirer ses vtements par ses chiens et l'a
laisse toute nue au bord de la route. Il s'est ensuite enfui du pays.
Un cousin de la malheureuse jeune femme a recherch le criminel pendant
dix-sept ans (adresse... Poste restante). La prime de dix mille dollars
sera paye comptant  la personne qui, dans un entretien particulier,
indiquera au cousin de la victime la retraite du coupable.

--Quand tu l'auras dcouvert et que tu seras sr de bien tenir sa piste,
tu iras au milieu de la nuit placarder une de ces affiches sur le
btiment qu'il occupe; tu en poseras une autre sur un tablissement
important de la localit. Cette histoire deviendra la fable du pays.
Tout d'abord, il faudra par un moyen quelconque, que tu le forces 
vendre une partie de ce qui lui appartient: nous y arriverons peu  peu,
nous l'appauvrirons graduellement, car si nous le ruinions d'un seul
coup, il pourrait, dans un accs de dsespoir chercher  se tuer.

Elle prit dans le tiroir quelques spcimens d'affiches diffrentes,
toutes crites  la machine, et en lut une:

A Jacob Fuller... Vous avez... jours pour rgler vos affaires. Vous ne
serez ni tourment ni drang pendant ce temps qui expirera ... heures
du matin le... 18... A ce moment prcis il vous faudra dmnager. Si
vous tes encore ici  l'heure que je vous fixe comme dernire limite,
j'afficherai votre histoire sur tous les murs de cette localit, je
ferai connatre votre crime dans tous ses dtails, en prcisant les
dates et tous les noms,  commencer par le vtre. Ne craignez plus
aucune vengeance physique; dans aucun cas, vous n'aurez  redouter une
agression. Vous avez t infme pour un vieillard, vous lui avez tortur
le coeur. Ce qu'il a souffert, vous le souffrirez  votre tour.

--Tu n'ajouteras aucune signature. Il faut qu'il reoive ce message 
son rveil, de bonne heure, avant qu'il connaisse la prime promise, sans
cela, il pourrait perdre la tte et fuir sans emporter un sou.

--Je n'oublierai rien.

--Tu n'auras sans doute besoin d'employer ces affiches qu'au dbut;
peut-tre mme une seule suffira. Ensuite, lorsqu'il sera sur le point
de quitter un endroit, arrange-toi pour qu'il reoive un extrait du
message commenant par ces mots: Il faut dmnager, vous avez...
jours. Il obira, c'est certain.




III

EXTRAITS DE LETTRES A SA MRE


Denver, 3 avril 1897.

Je viens d'habiter le mme local que Jacob Fuller pendant plusieurs
jours. Je tiens sa trace maintenant; je pourrais le dpister et le
suivre  travers dix divisions d'infanterie. Je l'ai souvent approch et
l'ai entendu parler. Il possde un bon terrain et tire un parti
avantageux de sa mine; mais, malgr cela, il n'est pas trs riche. Il a
appris le travail de mineur en suivant la meilleure des mthodes, celle
qui consiste  travailler comme un ouvrier  gages. Il parat assez gai
de caractre, porte gaillardement ses quarante-quatre ans; il semble
plus jeune qu'il n'est, et on lui donnerait  peine trente-six ou
trente-sept ans. Il ne s'est jamais remari et passe ici pour veuf. Il
est bien pos, considr, s'est rendu populaire et a beaucoup d'amis.
Moi-mme j'prouve une certaine sympathie pour lui; c'est videmment la
voix du sang qui crie en moi!

Combien aveugles, insenses et arbitraires sont certaines lois de la
nature, la plupart d'entre elles au fond! Ma tche est devenue bien
pnible maintenant. Vous le saisissez, n'est-ce pas? et vous me
pardonnerez ce sentiment? Ma soif de vengeance du dbut s'est un peu
apaise, plus mme que je n'ose en convenir devant vous; mais je vous
promets de mener  bien la mission que vous m'avez confie. J'prouverai
peut-tre moins de satisfaction, mais mon devoir reste imprieux: je
l'accomplirai jusqu'au bout, soyez-en sre. Je ressens pourtant un
profond sentiment d'indignation lorsque je constate que l'auteur de ce
crime odieux est le seul qui n'en ait pas souffert. Son action infme a
tourn entirement  son avantage, et au bout du compte il est heureux.
Lui, criminel, s'est vu pargner toutes les souffrances; vous,
l'innocente victime, vous les supportez avec une rsignation admirable.
Mais rassurez-vous, il rcoltera sa part d'amertumes, je m'en charge.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 19 mai...

J'ai placard l'affiche n 1 le 3 avril  minuit; une heure plus tard,
j'ai gliss sous la porte de sa chambre l'affiche n 2, lui signifiant
de quitter Denver la nuit du 14 avant 11 h. 50.

Quelque vieux roublard de reporter m'a vol une affiche; en furetant
dans toute la ville, il a dcouvert ma seconde qu'il a galement
subtilise. Ainsi, il a fait ce qu'on appelle en terme professionnel un
bon scoop, c'est--dire qu'il a su se procurer un document prcieux, en
s'arrangeant pour qu'aucun autre journal que le sien n'ait le mme
tuyau. Ce scoop a permis  son journal, le principal de l'endroit,
d'imprimer la nouvelle en gros caractres en tte de son article de fond
du lendemain matin; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur
accompagn de violents commentaires sur le coupable; en mme temps, le
journal ouvrait une souscription de 1.000 dollars pour renforcer la
prime dj promise. Les feuilles publiques de ce pays s'entendent
merveilleusement  soutenir une noble cause... surtout lorsqu'elles
entrevoient une bonne affaire.

J'tais assis  table comme de coutume,  une place choisie pour me
permettre d'observer et de dvisager Jacob Fuller; je pouvais en mme
temps couter ce qui se disait  sa table. Les quatre-vingts ou cent
personnes de la salle commentaient l'article du journal en souhaitant la
dcouverte de cette canaille qui infectait la ville de sa prsence. Pour
s'en dbarrasser, tous les moyens taient bons; on avait le choix du
procd: une balle, une canne plombe, etc.

Lorsque Fuller entra, il avait dans une main l'affiche (plie), dans
l'autre le journal. Cette vue me stupfia et me donna des battements de
coeur. Il avait l'air sombre et semblait plus vieux de dix ans, en mme
temps que trs proccup; son teint tait devenu terreux. Et songez un
peu, ma chre maman,  tous les propos qu'il dut entendre! Ses propres
amis, qui ne le souponnaient pas, lui appliquaient les pithtes et les
qualificatifs les plus infmes, en se servant du vocabulaire trs
risqu des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus
est, il dut prendre part  la discussion et partager les apprciations
vhmentes de ses amis. Cette circonstance le mettait mal  l'aise, et
il ne parvint pas  me le dissimuler; je remarquai facilement qu'il
avait perdu l'apptit et qu'il grignotait pour se donner contenance. A
la fin, un des convives dclara:

--Il est probable que le vengeur de ce forfait est parmi nous dans cette
salle et qu'il partage notre indignation gnrale contre cet
inqualifiable sclrat. Je l'espre, du moins.

Ah! ma mre! Si vous aviez vu la manire dont Fuller grimaait et
regardait effar autour de lui. C'tait vraiment pitoyable! N'y pouvant
plus tenir, il se leva et sortit.

Pendant quelques jours, il donna  entendre qu'il avait achet une mine
 Mexico et voulait liquider sa situation  Denver pour aller au plus
tt s'occuper de sa nouvelle proprit et la grer lui-mme.

Il joua bien son rle, annona qu'il emporterait avec lui quarante mille
dollars, un quart en argent, le reste en billets; mais comme il avait
grandement besoin d'argent pour rgler sa rcente acquisition, il tait
dcid  vendre  bas prix pour raliser en espces. Il vendit donc son
bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu'il fit.

Il exigea le paiement en monnaie d'argent, prtextant que l'homme avec
lequel il venait de faire affaire  Mexico tait un natif de
New-England, un maniaque plein de lubies qui prfrait l'argent  l'or
ou aux traites. Le motif parut trange, tant donn qu'une traite sur
New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficult. On jasa
de cette originalit pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les
sujets de discussion ne durent d'ailleurs jamais plus longtemps dans ce
beau pays de Denver.

Je surveillais mon homme sans interruption; ds que le march fut conclu
et qu'il eut l'argent en poche, ce qui arriva le 11, je m'attachai  ses
pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements. Cette nuit-l, ou
plutt le 12 (car il tait un peu plus de minuit), je le filai jusqu'
sa chambre qui donnait sur le mme corridor que la mienne, puis, je
rentrai chez moi; j'endossai mon dguisement sordide de laboureur, me
maquillai la figure en consquence, et m'assis dans ma chambre obscure,
gardant  porte de ma main un sac plein de vtements de rechange. Je
laissai ma porte entrebille, me doutant bien que l'oiseau ne tarderait
pas  s'envoler. Au bout d'une demi-heure, une vieille femme passa; elle
portait un sac. Un coup d'oeil rapide me suffit pour reconnatre Fuller
sous ce dguisement; je pris mon baluchon et le suivis.

Il quitta l'htel par une porte de ct; et, tournant au coin de
l'tablissement, il prit une rue dserte qu'il remonta pendant quelques
instants, sans se proccuper de l'obscurit et de la pluie. Il entra
dans une cour et monta dans une voiture  deux chevaux qu'il avait
commande  l'avance; sans permission, je grimpe derrire, sur le coffre
 bagages, et nous partmes  grande allure. Aprs avoir parcouru une
dizaine de milles, la voiture s'arrta  une petite gare. Fuller en
descendit et s'assit sur un chariot remis sous la vranda,  une
distance calcule de la lumire; j'entrai pour surveiller le guichet des
billets. Fuller n'en prenant pas, je l'imitai. Le train arriva: Fuller
se fit ouvrir un compartiment; je montai dans le mme wagon  l'autre
extrmit, et suivant tranquillement le couloir, je m'installai derrire
lui. Lorsqu'il paya sa place au conducteur, il fallut bien indiquer sa
gare de destination; je me glissai alors un peu plus prs de lui pendant
que l'employ lui rendait sa monnaie.

Quand vint mon tour de payer, je pris un billet pour la mme station que
Fuller, situe  environ cent milles vers l'Ouest. A partir de ce
moment-l, et pendant une semaine, j'ai d mener une existence
impossible. Il poussait toujours plus loin dans la rgion Ouest. Mais,
au bout de vingt-quatre heures, il avait cess d'tre une femme. Devenu
un bon laboureur comme moi, il portait de grands favoris roux. Son
quipement tait parfait, et il pouvait jouer son personnage mieux que
tout autre, puisqu'il avait t rellement un ouvrier  gages. Son
meilleur ami ne l'aurait pas reconnu. A la fin, il s'tablit ici, dans
un camp perdu sur une petite montagne de Montana; il habite une maison
primitive et va prospecter tous les jours; du matin au soir, il vite
toute relation avec ses semblables.

J'ai pris pension  une guinguette de mineurs. Vous ne pouvez vous
figurer le peu de confortable que j'y trouve. Rien n'y manque: les
punaises, la salet, la nourriture infecte.

Voil quatre semaines que nous sommes ici, et pendant tout ce temps, je
ne l'ai aperu qu'une fois; mais, chaque nuit, je suis  la trace ses
alles et venues de la journe et me mets en embuscade pour l'observer.
Ds qu'il a eu lou une hutte ici, je me suis rendu  cinquante mille
d'ici pour tlgraphier  l'htel de Denver de garder mes bagages
jusqu' nouvel ordre. Ici je n'ai besoin que de quelques chemises de
rechange que j'ai eu soin d'apporter avec moi.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 12 juin.

Je crois que l'pisode de Denver n'a pas eu son cho jusqu'ici. Je
connais presque tous les habitants du Camp et ils n'y ont pas encore
fait la moindre allusion, du moins, devant moi. Sans aucun doute, Fuller
se trouve trs heureux; il a lou  deux milles d'ici, dans un coin
retir de la montagne, une concession qui promet un bon rendement et
dont il s'occupe trs srieusement. Mais, malgr cela, il est
mtamorphos d'aspect! Jamais plus il ne sourit, il se concentre en
lui-mme et vit comme un ours, lui qui tait si sociable et si gai, il y
a  peine deux mois! Je l'ai vu passer plusieurs fois ces derniers
jours, abattu, triste, et l'air dprim. Il fait peine  voir. Il
s'appelle maintenant David Wilson.

Je m'imagine qu'il restera ici, jusqu' ce que nous le dlogions de
nouveau. Puisque vous le voulez, je continuerai  le perscuter, mais je
ne vois pas en quoi il peut tre plus malheureux qu' prsent. Je
retournerai  Denver, m'accorder une saison de repos et d'agrment; je
m'offrirai une nourriture meilleure, un lit plus confortable et des
vtements plus propres; puis je prendrai mes bagages et ferai dmnager
le malheureux Wilson.

       *       *       *       *       *

Denver, 19 juin.

Tout le monde le regrette ici. On espre qu'il fait fortune  Mexico;
les voeux qu'on forme pour lui sont trs sincres, et viennent du coeur.
Je m'en rends parfaitement compte: je m'attarde  plaisir ici, je
l'avoue; mais si vous tiez  ma place vous auriez piti de moi. Je sens
bien ce que vous allez penser de moi; vous avez cent fois raison au
fond. Si j'tais  votre place, et si je portais dans mon coeur une
cicatrice aussi profonde!!!... C'est dcid. Je prendrai demain le train
de nuit.

       *       *       *       *       *

Denver 20 juin.

Dieu me pardonne, mre! nous sommes sur une fausse piste; nous
pourchassons un innocent! Je n'en ai pas dormi de la nuit; le jour
commence  poindre et j'attends impatiemment le train du matin!... Mais
que les minutes me semblent longues, longues...

Ce Jacob Fuller est un cousin du coupable! Comment n'avons-nous pas
suppos plus tt que le criminel ne porterait plus jamais son vrai nom
aprs son mfait? Le Fuller de Denver a quatre ans de moins que l'autre;
il est venu ici  vingt et un ans, en 1879, et tait veuf un an avant
votre mariage; les preuves  l'appui de ce que j'avance sont
innombrables. Hier soir, j'ai longuement parl de lui  des amis qui le
connaissaient depuis le jour de son arrive. Je n'ai pas bronch, mais
mon opinion est bien arrte: dans quelques jours, je le rapatrierai en
ayant soin de l'indemniser de la perte qu'il a subie en vendant sa mine;
en son honneur je donnerai un banquet, une retraite aux flambeaux et une
illumination dont les frais retomberont sur moi seul; on me traitera
peut-tre d'esbrouffeur, mais cela m'est gal. Je suis trs jeune,
vous le savez bien, et c'est l mon excuse. Dans quelque temps on ne
pourra plus me traiter en enfant.

       *       *       *       *       *

Silver Gulch, 2 juillet.

Mre! Il est parti! Parti sans laisser aucun indice. Sa trace tait
refroidie  mon arrive; je n'ai pu la retrouver. Je me lve aujourd'hui
pour la premire fois depuis cet vnement. Mon Dieu! comme je voudrais
avoir quelques annes de plus pour mieux supporter les motions. Tout le
monde croit qu'il est parti pour l'Ouest; aussi vais-je me mettre en
route ce soir; je gagnerai en voiture la gare la plus voisine  deux ou
trois heures d'ici; je ne sais pas bien o je vais, mais je ne puis
plus tenir en place; l'inaction en ce moment me met  la torture.

Bien entendu, il se cache sous un faux nom et un nouveau dguisement.
Ceci me fait supposer que j'aurai peut-tre  parcourir le monde entier
pour le trouver! C'est du moins ce que je crois. Voyez-vous, mre! le
Juif errant, en ce moment: c'est moi. Quelle ironie! Et dire que nous
avions rserv ce rle  un autre!

Toutes ces difficults seraient aplanies si je pouvais placarder une
nouvelle affiche. Mais je me sens incapable de trouver dans mon cerveau
un procd qui n'effraye pas le pauvre fugitif. Ma tte est prte 
clater. J'avais song  cette affiche:

Si le Monsieur qui a dernirement achet une mine  Mexico et en a
vendu une  Denver veut bien donner son adresse (mais  qui la donner?)
il lui sera expliqu comment il y a eu mprise  son sujet; on lui fera
des excuses et on rparera le tort qui lui a t caus en l'indemnisant
aussi largement que possible.

Mais comprenez-vous la difficult? Il croira  un pige; c'est tout
naturel, d'ailleurs! Je pourrais encore crire: Il est maintenant
avr que la personne recherche n'est pas celle qu'on a trouve; il
existait une similitude de nom; mais il y a eu change pour des raisons
spciales. Cela pourrait-il aller? Je crains que les soupons des gens
de Denver ne soient veills. Ils ne manqueront pas de dire en se
rappelant les particularits de son dpart: Pourquoi s'est-il enfui s'il
n'tait pas coupable? Si je ne russis pas  le trouver, il sera perdu
dans l'estime des gens de Denver qui le portent trs haut. Vous qui avez
plus d'exprience et d'imagination que moi, venez  mon aide, ma chre
mre!

Je n'ai qu'une clef, une clef unique, je connais son criture; s'il
inscrit son nouveau nom sur un registre d'htel sans prendre le soin de
la contrefaire trs bien, je pourrai la reconnatre, mais il faut pour
cela que le hasard me fasse rencontrer le fugitif.

       *       *       *       *       *

San-Francisco, 28 juin 1898.

Vous savez avec quel soin j'ai fouill tous les tats du Colorado au
Pacifique, et comment j'ai failli toucher au but. Eh bien! je viens
encore d'prouver un nouvel chec et cela pas plus tard qu'hier. J'avais
retrouv dans la rue sa trace encore chaude qui me conduisit vers un
htel de second ordre. Je me suis tromp; j'ai d suivre le contre-pied;
les chiens le font bien! Mais je ne possde malheureusement qu'une
partie des instincts du chien, et souvent je me laisse induire en erreur
par mes facults d'homme. Il a quitt cet htel depuis dix jours,
m'a-t-on dit. Je sais maintenant qu'il ne sjourne plus nulle part
depuis les six ou huit derniers mois, qu'il est pris d'un grand besoin
de mouvement et ne peut plus rester tranquille. Je partage ce sentiment
et sais combien il est pnible! Il continue  porter le nom qu'il avait
inscrit au moment o j'tais si prs de le pincer, il y a neuf mois:
James Walker; c'est aussi celui qu'il avait adopt en fuyant Silver
Gulch. Il ne fait pas d'effort d'imagination et a dcidment peu de got
pour les noms de fantaisie. Il m'a t facile de reconnatre son
criture trs lgrement dguise.

On m'assure qu'il vient de partir en voyage sans laisser d'adresse et
sans dire o il allait; qu'il a pris un air effar lorsqu'on le
questionnait sur ses projets; il n'avait, parat-il, qu'une valise
ordinaire pour tout bagage et il l'a emporte  la main. C'est un
pauvre petit vieux, a-t-on ajout, dont le dpart ne fera pas grand tort
 la maison.

Vieux! Je suppose qu'il l'est devenu maintenant, mais n'en sais pas plus
long, car je ne suis pas rest assez longtemps. Je me suis prcipit sur
sa trace; elle m'a conduit  un quai. Mre! La fume du vapeur qui
l'emportait se perdait  l'horizon! J'aurais pu gagner une demi-heure en
prenant ds le dbut la bonne direction; mais il tait mme trop tard
pour frter un remorqueur et courir la chance de rattraper son bateau!
Il est maintenant en route pour Melbourne!

       *       *       *       *       *

Hope Canyon, Californie.

3 octobre 1900.

Vous tes en droit de vous plaindre. Une lettre en un an: c'est trop
peu, j'en conviens; mais comment peut-on crire lorsqu'on n'a 
enregistrer que des insuccs? Tout le monde se laisserait dmonter;
pour ma part, je n'ai plus de coeur  rien.

Je vous ai racont, il y a longtemps, comment je l'avais manqu, 
Melbourne, puis comment je l'avais pourchass pendant des mois en
Australie. Aprs cela, je l'ai suivi aux Indes, je crois mme l'avoir
aperu  Bombay; j'ai refait derrire lui tout son voyage,  Baroda,
Rawal, Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras,
semaine par semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une
poussire! Je le traquais de prs, et croyais le tenir; mais il s'est
toujours chapp. Puis,  Ceylan, puis ...

Mais je vous raconterai tout cela en dtail. Il m'a ramen en
Californie, puis  Mexico, et de l il retourna en Californie. Depuis ce
moment-l, je l'ai pourchass dans tous les pays, depuis le 1er janvier
jusqu'au mois dernier. Je suis presque certain qu'il se tient prs de
Hope Canyon. J'ai suivi sa trace jusqu' trente milles d'ici, mais je
l'ai perdue; pour moi, quelqu'un a d l'enlever en voiture.

Maintenant je me repose de mes recherches infructueuses. Je suis
reint, mre! dcourag et bien souvent prs de perdre mon dernier
espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves gens; leurs
manires affables que je connais de longue date et leur franchise
d'allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier
mes ennuis. Voil plus d'un mois que je suis ici. Je partage la cabane
d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, Sammy Hillyer, comme moi
fils unique d'une mre qu'il idoltre et  qui il crit rgulirement
chaque semaine (ce dernier trait me ressemble moins). Il est timide, et
sous le rapport de l'intelligence... certes... il ne faudrait pas lui
demander de mettre le feu  une rivire;  part cela, je l'aime
beaucoup; il est bon camarade, assez distingu, et je bnis le ciel de
me l'avoir donn pour ami; je peux au moins changer avec lui mes
impressions; c'est une grande satisfaction, je vous assure. Si seulement
James Walker avait cette compensation, lui qui aime la socit et la
bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser  lui,  la dernire
entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j'y
songe!

A cette poque, je luttais contre ma conscience pour m'attacher  sa
poursuite! Le coeur de Sammy Hillyer est meilleur que le mien, meilleur
que tous ceux de cette petite rpublique, j'imagine; car il se dclare
le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nomm Flint Buckner. Ce
dernier n'adresse la parole  personne en dehors de Sammy Hillyer.

Sammy prtend qu'il connat l'histoire de Flint, que c'est le chagrin
seul qui l'a rendu aussi sombre et que pour ce motif on devrait tre
pour lui aussi charitable que possible. Un coeur d'or seul peut
s'accommoder du caractre de Flint Buckner, d'aprs tout ce que
j'entends dire de lui. Le dtail suivant vous donnera d'ailleurs une
ide plus exacte du bon coeur de Sammy que tout ce que je pourrais vous
raconter. Au cours d'une de nos causeries, il me dit  peu prs ceci:

Flint est un de mes compatriotes et me confie tous ses chagrins; il
dverse dans mon coeur le trop plein de ses tristesses quand il sent que
le sien est prs d'clater. Il est impossible de rencontrer une homme
plus malheureux, je t'assure, Archy Stillmann: sa vie n'est qu'un tissu
de misres morales qui le font paratre beaucoup plus vieux que son
ge. Il a perdu depuis bien des annes dj la notion du repos et du
calme. Il n'a jamais connu la chance; c'est un mythe pour lui et je lui
ai souvent entendu dire qu'il soupirait aprs l'enfer de l'autre monde
pour faire diversion aux misres de cette vie.




IV


C'tait par une matine claire et frache du commencement d'octobre. Les
lilas et les cytises, illumins par un radieux soleil d'automne, avaient
des reflets particuliers et formaient une vote ininterrompue que la
nature aimable mettait  la disposition des tres qui habitent la rgion
des hautes branches. Les mlzes et les grenadiers profilaient leurs
formes rouges et jaunes et jetaient une teinte de gaiet sur cet ocan
de verdure; le parfum enivrant des fleurs phmres embaumait
l'atmosphre en dlire; bien haut dans les airs un grand oiseau
solitaire planait, majestueux et presque immobile; partout rgnaient le
calme, la srnit et la paix des rgions thres. Ceci se passe en
octobre 1900,  Hope-Canyon, et nous sommes sur un terrain de mines
argentifres dans la rgion d'Esmralva. Solitaire et recul, l'endroit
est de dcouverte rcente; les nouveaux arrivs le croient riche en
mtal (il suffira de le prospecter pendant un an ou deux pour tre fix
sur sa valeur). Comme habitants, le camp se compose d'environ deux cents
mineurs, d'une femme blanche avec son enfant, de quelques blanchisseurs
chinois, d'une douzaine d'Indiens plus ou moins nomades, qui portent des
vtements en peaux de lapin, des chapeaux de lige et des colliers de
bimbeloterie. Il n'y a ici ni moulins, ni glise, ni journaux. Le camp
n'existe que depuis deux ans et la nouvelle de sa fondation n'a pas fait
sensation; on ignore gnralement son nom et son emplacement.

Des deux cts de Hope-Canyon, les montagnes se dressent  pic, formant
une muraille de trois mille pieds, et la longue file des huttes qui
s'chelonnent au fond de cet entonnoir ne reoit gure qu'une fois par
jour, vers midi, la caresse passagre du soleil. Le village s'tend sur
environ deux milles en longueur et les cabanes sont assez espaces l'une
de l'autre. L'auberge est la seule maison vraiment organise; on peut
mme dire qu'elle reprsente la seule maison du camp. Elle occupe une
position centrale et devient, le soir, le rendez-vous de la population.
On y boit, on y joue aux cartes et aux dominos: il existe un billard
dont le tapis coutur de dchirures a t rpar avec du taffetas
d'Angleterre. Il y a bien quelques queues, mais sans procds; quelques
billes fendues qui, en roulant, font un bruit de casserole fle et ne
s'arrtent que par soubresauts, et mme un morceau de craie brche; le
premier qui arrive  faire six carambolages de suite peut boire tant
qu'il veut, aux frais du bar.

La case de Flint Buckner tait au sud, la dernire du village; sa
concession tait  l'autre extrmit, au nord, un peu au-del de la
dernire hutte dans cette direction. Il tait d'un caractre cassant,
peu sociable, et n'avait pas d'amis. Ceux qui essayaient de frayer avec
lui ne tardaient pas  le regretter et lui faussaient compagnie au bout
de peu de temps. On ne savait rien de son pass. Les uns croyaient que
Sammy Hillyer savait quelque chose sur lui: d'autres affirmaient le
contraire. Si on le questionnait  ce sujet, Sammy prtendait toujours
ignorer son pass. Flint avait  ses gages un jeune Anglais de seize
ans, trs timide et qu'il traitait durement, aussi bien en public que
dans l'intimit. Naturellement, on s'adressait  ce jeune homme pour
avoir des renseignements sur son patron, mais toujours sans succs.
Fetlock Jones (c'est le nom du jeune Anglais) racontait que Flint
l'avait recueilli en prospectant une autre mine, et comme lui-mme
n'avait en Amrique ni famille ni amis, il avait trouv sage d'accepter
les propositions de Buckner; en retour du labeur pnible qui lui tait
impos, Jones recevait pour tout salaire du lard et des haricots.
C'tait tout ce que ce jeune homme voulait raconter sur son matre.

Il y avait dj un mois que Fetlock tait riv au service de Flint; son
apparence dj chtive pouvait inspirer de jour en jour de srieuses
inquitudes, car on le voyait dprir sous l'influence des mauvais
traitements que lui faisait subir son matre. Il est reconnu, en effet,
que les caractres doux souffrent amrement de la moindre brutalit,
plus amrement peut-tre que les caractres fortement tremps qui
s'emportent en paroles et se laissent mme aller aux voies de fait
quand leur patience est  bout et que la coupe dborde. Quelques
personnes compatissantes voulaient venir en aide au malheureux Fetlock
et l'engageaient  quitter Buckner; mais le jeune homme accueillit cette
ide avec un effroi mal dissimul et rpondit qu'il ne l'oserait jamais.

Pat Riley insistait en disant:

--Quittez donc ce maudit harpagon et venez avec moi. N'ayez pas peur, je
me charge de lui faire entendre raison, s'il proteste.

Fetlock le remercia les larmes aux yeux, mais se mit  trembler de tous
ses membres en rptant qu'il n'oserait pas, parce que Flint se
vengerait s'il le retrouvait en tte  tte au milieu de la nuit. Et
puis, voyez-vous, s'criait-il, la seule pense de ce qui m'arriverait
me donne la chair de poule, M. Riley.

D'autres lui conseillaient: Sauvez-vous, nous vous aiderons et vous
gagnerez la cte une belle nuit. Mais toutes les suggestions ne
pouvaient le dcider; Fetlock prtendait que Flint le poursuivrait et le
ramnerait pour assouvir sa vengeance.

Cette ide de vengeance, personne ne la comprenait. L'tat misrable du
pauvre garon suivait son cours et les semaines passaient. Il est
probable que les amis de Fetlock se seraient rendu compte de la
situation, s'ils avaient connu l'emploi de ses moments perdus. Il
couchait dans une hutte voisine de celle de Flint et passait ses nuits 
rflchir et  chercher un moyen infaillible de tuer Flint sans tre
dcouvert. Il ne vivait plus que pour cela; les heures pendant
lesquelles il machinait son complot taient les seuls moments de la
journe auxquels il aspirait avec ardeur et qui lui donnaient l'illusion
du bonheur.

Il pensa au poison. Non, ce n'tait pas possible; l'enqute rvlerait
o il l'avait pris et qui le lui avait vendu. Il eut l'ide de lui loger
une balle dans le dos quand il le trouverait entre quatre yeux, un soir
o Flint rentrerait chez lui vers minuit, aprs sa promenade accoutume.

Mais quelqu'un pourrait l'entendre et le surprendre. Il songea bien  le
poignarder pendant son sommeil. Mais sa main pourrait trembler, son coup
ne serait peut-tre pas assez sr; Flint alors s'emparerait de lui. Il
imagina des centaines de procds varis; aucun ne lui paraissait
infaillible; car les moyens les plus secrets prsentaient toujours un
danger, un risque, une possibilit pour lui d'tre trahi. Il ne s'arrta
donc  aucun.

Mais il tait d'une patience sans borne. Rien ne presse, se disait-il.
Il se promettait de ne quitter Flint que lorsqu'il l'aurait rduit 
l'tat de cadavre; mieux valait prendre son temps, il trouverait bien
une occasion d'assouvir sa vengeance. Ce moyen existait et il le
dcouvrirait, dt-il pour cela subir toutes les hontes et toutes les
misres.

Oui! il trouverait srement un procd qui ne laisserait aucune trace de
son crime, pas le plus petit indice; rien ne pressait: mais quand il
l'aurait trouv, oh! alors, quelle joie de vivre pour lui!

En attendant, il tait prudent de conserver religieusement intacte sa
rputation de douceur, et il s'efforait plus que jamais de ne pas
laisser entendre le moindre mot de son ressentiment ou de sa colre
contre son oppresseur.

Deux jours avant la matine d'octobre  laquelle nous venons de faire
allusion, Flint avait achet diffrents objets qu'il rapportait  sa
cabane, aid par Fetlock: une caisse de bougies, qu'ils placrent dans
un coin, une bote de poudre explosible qu'ils logrent au-dessus des
bougies, un petit baril de poudre qu'ils dposrent sous la couchette de
Flint et un norme chapelet de fuses qu'ils accrochrent  un clou.

Fetlock en conclut que le travail du pic allait bientt faire place 
celui de la poudre et que Flint voulait commencer  faire sauter les
blocs. Il avait dj assist  ce genre d'explosions, mais n'en
connaissait pas la prparation. Sa supposition tait exacte; le temps de
faire sauter la mine tait venu.

Le lendemain matin, ils portrent au puits les fuses, les forets, et la
bote  poudre. Le trou avait  peu prs huit pieds de profondeur, et
pour arriver au fond comme pour en sortir, il fallait se servir d'une
petite chelle. Ils descendirent donc; au commandement, Fetlock tint le
foret (sans savoir comment s'en servir) et Flint se mit  cogner. Au
premier coup de marteau, le foret chappa des mains de Fetlock et fut
projet de ct.

--Maudit fils de ngre, vocifra Flint, en voil une manire de tenir
un foret! Ramasse-le et tche de tenir ton outil! Je t'apprendrai ton
mtier, attends! Maintenant charge.

Le jeune homme commena  verser la poudre.

--Idiot, grommela Flint, en lui appliquant sur la mchoire un grand coup
de crosse, qui lui fit perdre l'quilibre. Lve-toi! Tu ne vas pas
rester par terre, je pense. Allons, mets d'abord la mche, maintenant la
poudre; assez; assez! Veux-tu remplir tout le trou? Espce de poule
mouille! Mets de la terre, du gravier et tasse le tout. Tiens! grand
imbcile, sors de l.

Il lui arracha l'instrument et se mit  damer la charge lui-mme en
jurant et blasphmant comme un forcen. Puis il alluma la mche, sortit
du puits et courut  cinquante mtres de l, suivi de Fetlock. Ils
attendirent quelques instants: une paisse fume se produisit et des
quartiers de roche volrent en l'air avec un fracas d'explosion; une
pluie de pierres retomba et tout rentra dans le calme.

--Quel malheur que tu ne te sois pas trouv l-dedans, s'cria le
patron.

Ils redescendirent dans le puits, le nettoyrent, prparrent un
nouveau trou et recommencrent la mme opration:

--Regarde donc ce que tu fais au lieu de tout gaspiller: Tu ne sais donc
pas rgler une charge?

--Non, matre!

--Tu ne sais pas? Ma foi! je n'ai jamais rien vu d'aussi bte que toi.

Il sortit du puits et cria  Fetlock qui restait en bas:

--Eh bien! idiot! Vas-tu rester l toute la journe! Coupe la mche et
allume-la!

Le pauvre garon rpondit tout tremblant:

--Matre, je ferai comme il vous plaira.

--Comment? tu oses me rpondre,  moi? Coupe, allume, te dis-je!

Le jeune garon fit ce qui lui tait command.

--Sacrebleu, hurla Flint; tu coupes une mche aussi courte... je
voudrais que tu sautes avec...

Dans sa colre, il retira l'chelle et s'enfuit.

Fetlock resta terroris.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! au secours! Je suis perdu, criait-il. Que
faire? que faire?

Il s'adossa au mur et s'y cramponna comme il put: le ptillement de la
poudre qui s'allumait l'empchait d'articuler un son; sa respiration
s'arrta, il tait l sans force et inerte; encore deux ou trois
secondes, et il volerait en l'air avec les blocs de pierre. Une
inspiration subite lui vint. Il allongea le bras, saisit la mche et
coupa l'extrmit qui dpassait d'un pouce au-dessus du sol; il tait
sauv! Il tomba  moiti vanoui et mort de peur, murmurant avec un
sourire sur les lvres:

--Il m'a montr! Je savais bien qu'avec de la patience, j'y arriverais!

Cinq minutes aprs, Buckner se glissa furtivement au puits, l'air gn
et inquiet, et en examina le fond. Il comprit la situation et vit ce qui
tait arriv; il descendit l'chelle. Fetlock put remonter malgr son
grand affaiblissement et son motion. Il tait livide; sa mine
effrayante parut impressionner Buckner qui essaya de lui tmoigner un
regret et un semblant de sympathie; mais ces deux sentiments lui taient
trop inconnus pour qu'il st les exprimer.

--C'est un accident, lui dit-il. N'en parle  personne, n'est-ce pas?
J'tais nerv et ne savais plus trs bien ce que je faisais. Tu me
parais fatigu, tu as trop travaill aujourd'hui. Va  ma cabane et
mange tout ce que tu voudras; ensuite, repose-toi bien.

N'oublie pas que cet accident est d  mon seul nervement.

--Vous m'avez bien effray, lui dit Fetlock en s'en allant, mais j'ai au
moins appris quelque chose, je ne le regrette pas.

--Pas difficile  contenter, marmotta Buckner en l'observant du coin de
l'oeil. Je me demande s'il en parlera; l'osera-t-il? Quelle guigne qu'il
n'ait pas t tu!

Fetlock ne pensa pas  se reposer pendant le cong qui lui avait t
accord; il l'employa  travailler avec ardeur et  prparer,
fivreusement, son plan de vengeance. Des broussailles paisses
couvraient la montagne du ct de la demeure de Flint. Fetlock s'y cacha
et adopta cette retraite pour machiner son complot. Ses derniers
prparatifs devaient se faire dans le bouge qui lui servait de hutte.

--S'il a le moindre soupon  mon endroit, pensa-t-il, il a bien tort
de croire que je raconterai ce qui s'est pass; d'ailleurs, il ne le
croira pas longtemps; bientt il sera fix. Demain je ne me dpartirai
pas de ma douceur et de ma timidit habituelles qu'il croit
inaltrables. Mais aprs-demain, au milieu de la nuit, sa dernire heure
aura sonn sans que personne au monde puisse souponner l'auteur de sa
mort et la manire dont elle sera survenue. Le piquant de la chose est
que lui-mme m'en ait suggr l'ide.




V


Le jour suivant s'coula sans aucun incident. Minuit va sonner et, dans
peu d'instants, une nouvelle journe commencera. La scne se passe au
bar, dans la salle de billard. Des hommes d'aspect commun, aux vtements
grossiers, coiffs de chapeaux  larges bords, portent leurs pantalons
serrs dans de grosses bottes, ils sont tous en veston et se tiennent
groups autour d'un pole de fonte qui, bourr de charbon, leur
distribue une gnreuse chaleur; les billes de billard roulent avec un
son fl;  l'intrieur de la salle, on n'entend pas d'autre bruit;
mais, au dehors, la tempte mugit. Tous paraissent ennuys et dans
l'attente.

Un mineur, aux paules carres, entre deux ges, avec des favoris
grisonnants, l'oeil dur et la physionomie maussade, se lve sans mot
dire, il passe son bras dans un rouleau de mche, ramasse quelques
objets lui appartenant et sort sans prendre cong de ses compagnons.
C'est Flint Buckner. A peine la porte est-elle referme sur lui que la
conversation, gne par sa prsence, reprend avec entrain.

--Quel homme rgl! il vaut une pendule, dit Jack Parker, le forgeron,
sans tirer sa montre; on sait qu'il est minuit quand il se lve pour
sortir.

--Sa rgularit est bien la seule qualit qu'il possde, rpliqua le
mineur Peter Hawes, je ne lui en connais pas d'autre; vous non plus, que
je sache?

--Il fait tache parmi vous, dit Ferguson, l'associ de Well-Fargo. Si
j'tais propritaire de cet tablissement, je le forcerais bien  se
dmuseler un jour ou l'autre, qu'il le veuille ou pas!

En mme temps il lana un regard significatif au patron du bar qui fit
semblant de ne pas comprendre, car l'homme en question tait une bonne
pratique, et rentrait chaque soir chez lui aprs avoir consomm un
stock de boissons varies servies par le bar.

Dites donc, les amis, demanda le mineur Ham Sandwich, l'un de vous se
souvient-il que Buckner lui ait jamais offert un cocktail?

--Qui? lui? Flint Buckner? Ah! non certes!

Cette rponse ironique sortit avec un ensemble parfait de la bouche de tous
les assistants.

Aprs un court silence, Pat Riley, le mineur, reprit:

--Cet oiseau-l est un vrai phnomne. Et son aide tout autant que lui.
Moi, je ne les comprends ni l'un ni l'autre; je donne ma langue au chat!

--Vous tes pourtant un malin, rpondit Ham Sandwich, mais, ma foi, les
nigmes que sont ces deux individus restent impossibles  deviner. Le
mystre qui entoure le patron enveloppe galement son acolyte. C'est
bien votre avis n'est-ce pas?

--Pour sr!

Chacun acquiesa. Un seul d'entre eux gardait le silence. C'tait le
nouvel arrivant, Peterson. Il commanda une tourne de rafrachissements
pour tous et demanda si, en dehors de ces deux types tranges, il
existait au camp un troisime phnomne.

--Nous oublions Archy Stillmann, rpondirent-ils tous.

Celui-l aussi est donc un drle de pistolet? demanda Peterson.

--On ne peut pas vraiment dire que cet Archy Stillmann soit un
phnomne, continua Ferguson, l'employ de Well-Fargo; il me fait plutt
l'effet d'un toqu!

Ferguson avait l'air de savoir ce qu'il disait. Et comme Peterson
dsirait connatre tout ce qui concernait Stillmann, chacun se dclara
prt  lui raconter sa petite histoire. Ils commencrent tous  la fois,
mais Billy Stevens, le patron du bar, rappela tout le monde  l'ordre,
dclarant qu'il valait mieux que chacun parlt  son tour.

Il distribua les rafrachissements et donna la parole  Ferguson.

Celui-ci commena:

--Il faut d'abord vous dire qu'Archy n'est qu'un enfant, c'est tout ce
que nous savons de lui; on peut chercher  le sonder, mais c'est peine
perdue; on n'en peut rien tirer; il reste compltement muet sur ses
intentions et ses affaires personnelles; il ne dit mme pas d'o il est
et d'o il vient. Quant  deviner la nature du mystre qu'il cache,
c'est impossible, car il excelle  dtourner les conversations qui le
gnent. On peut supposer tout ce que l'on veut; chacun est libre, mais 
quoi cela mne-t-il? A rien, que je sache!

Quel est, en fin de compte, son trait de caractre distinctif?
Possde-t-il une qualit spciale? La vue peut-tre, l'oue, ou
l'instinct? La magie, qui sait? Choisissez, jeunes et vieux, femmes et
enfants. Les paris sont ouverts. Eh bien, je vais vous difier sur ses
aptitudes; vous pouvez venir ici, disparatre, vous cacher, o vous
voudrez, n'importe o; prs ou loin, il vous trouvera toujours et mettra
la main sur vous.

--Pas possible?

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le temps ne compte pas pour lui,
l'tat des lments le laisse bien indiffrent, il n'y prte aucune
attention; rien ne le drange!

--Allons donc! et l'obscurit? la pluie? la neige?

--Hein?

--Tout cela lui est bien gal. Il s'en moque.

--Et le brouillard?

--Le brouillard! ses yeux le percent comme un boulet de canon! Tenez,
jeunes gens. Je vais vous raconter quelque chose de plus fort. Vous me
traiterez de blagueur!

--Non, non, nous vous croyons, crirent-ils tous en choeur. Continuez,
Well-Fargo.

--Eh bien! messieurs, supposez que vous laissiez Stillmann ici en train
de causer avec vos amis: sortez sans rien dire, dirigez-vous vers le
camp et entrez dans une cabane quelconque de votre choix; prenez-y un
livre, plusieurs si vous voulez, ouvrez-les aux pages qu'il vous plaira
en vous rappelant leurs numros; il ira droit  cette cabane et ouvrira
le ou les livres aux pages touches par vous; il vous les dsignera
toutes sans se tromper.

--Ce n'est pas un homme, c'est un dmon.

--Je suis de votre avis. Et maintenant, je vous raconterai un de ses
exploits les plus merveilleux.

--La nuit dernire, il a...

Il fut interrompu par une grande rumeur au dehors; la porte s'ouvrit
brusquement et une foule en moi se prcipita dans le bar entourant la
seule femme blanche du camp qui criait et pleurait:

--Ma fille! ma fille! partie! perdue! Pour l'amour du ciel, dites-moi o
est Archy Stillmann, nous ne savons plus o chercher.

--Asseyez-vous, Mrs Hogan, lui dit le patron du bar. Asseyez-vous et
calmez-vous, Stillmann est ici depuis trois heures; il a engag une
chambre aprs avoir rd toute la journe  la recherche d'une piste,
suivant sa bonne habitude. Il est ensuite mont se coucher. Ham
Sandwich, va donc le rveiller et amne-le; il est au numro 14.

Archy fut vite habill et en bas. Il demanda des dtails  Mrs Hogan.

--Hlas! mon ami, je n'en ai pas. Si j'en possdais seulement! Je
l'avais couche  sept heures et lorsque je suis rentre, il y a une
heure, plus personne! Je me suis prcipite chez vous; vous n'y tiez
pas; depuis, je vous cherche partout, frappant  toutes les portes; je
viens ici en dsespoir de cause, folle, pouvante, le coeur bris.
Dieu merci, je vous ai trouv enfin! et vous me dcouvrirez mon enfant!
Venez vite! vite!

--Je suis prt, Madame, je vous suis; mais regagnez d'abord votre
logement.

Tous les habitants du camp avaient envie de prendre part  la chasse.
Ceux de la partie Sud du village taient sur pied, et une centaine
d'hommes vigoureux balanaient dans l'obscurit les faibles lueurs de
leurs lanternes vacillantes. Ils se formrent en groupes de trois ou
quatre, pour s'chelonner plus facilement le long du chemin, et
embotrent rapidement le pas des guides. Bientt, ils arrivrent  la
maisonnette des Hogan.

--Passez-moi une lanterne, dit Archy.

Il la posa sur la terre durcie et s'agenouilla en ayant l'air d'examiner
le sol attentivement.

--Voil sa trace, dit-il en indiquant du doigt deux ou trois marques sur
le sol. La voyez-vous?

Quelques-uns d'entre les mineurs s'agenouillrent et carquillrent
leurs yeux pour mieux voir. Les uns s'imaginrent apercevoir quelque
chose, les autres durent avouer, en secouant la tte de dpit, que la
surface trs unie ne portait aucune marque perceptible  leurs yeux.

--Il se peut, dit l'un, que le pied de l'enfant ait laiss son
empreinte, mais je ne la vois pas.

Le jeune Stillmann sortit, tenant toujours la lampe prs de la terre; il
tourna  gauche, et avana de quelques pas en examinant le sol
soigneusement.

--Je tiens la trace, venez maintenant, et que quelqu'un prenne la
lanterne.

Il se mit en route, d'un pas allgre, dans la direction du Sud, escort
par les curieux, et suivit, en dcrivant des courbes, toutes les
sinuosits de la gorge pendant une lieue environ. Ils arrivrent  une
plaine couverte de sauges, vaste et obscure. Stillmann commanda: Halte,
ajoutant:

--Il ne s'agit pas de partir sur une fausse piste, orientons-nous de
nouveau dans la bonne direction.

Il reprit la lanterne et examina la route sur une longueur de vingt
mtres environ.

--Venez, dit-il, tout va bien.

Il se remit en route, fouillant les buissons de sauge, pendant un quart
de mille et obliquant toujours  droite; puis il prit une autre
direction, fit un grand circuit, repartit droit devant lui et marcha
rsolument vers l'ouest pendant un demi-mille. Il s'arrta, disant:

--Elle s'est repose ici, la pauvre petite. Tenez la lanterne et
regardez; c'est l qu'elle s'est assise.

A cet endroit, le sol tait net comme une plaque d'acier et il fallait
une certaine audace pour prtendre reconnatre sur ce miroir uni la
moindre trace rvlatrice. La malheureuse mre, reprise de
dcouragement, tomba  genoux, baisant la terre et sanglotant.

--Mais o est-elle alors? demanda quelqu'un. Elle n'est pourtant pas
reste ici; nous la verrions, je pense.

Stillmann continua  tourner en rond sur place, sa lanterne  la main;
il paraissait absorb dans ses recherches.

--Eh bien! dit-il, sur un ton maussade. Je ne comprends plus.

Il examina encore.

--Il n'y a pas  en douter, elle s'est arrte ici, mais elle n'en est
pas repartie. J'en rponds! Reste  trouver l'nigme.

La pauvre mre se dsolait de plus en plus.

--Oh! mon Dieu! et vous Vierge Marie! venez  mon aide! Quelque animal
l'a emporte! C'est fini! je ne la reverrai jamais, jamais plus!

--Ne perdez pas espoir, madame, lui dit Archy. Nous la retrouverons, ne
vous dcouragez pas.

--Dieu vous bnisse pour ces bonnes paroles de consolation, monsieur
Archy, et elle prit sa main quelle couvrit de baisers.

Peterson, le dernier arriv, chuchota avec ironie  l'oreille de
Ferguson:

--En voil une merveille d'avoir dcouvert cet endroit. Vraiment pas la
peine de venir si loin, tout de mme; le premier coin venu nous en
aurait appris autant. Nous voil bien renseigns, maintenant!

L'insinuation n'tait pas du got de Ferguson, qui rpondit sur un ton
emball:

--Vous allez peut-tre chercher  nous faire croire que l'enfant n'est
pas venue ici? Je vous dclare que cette petite a pass par ici; si vous
voulez vous attirer de srieux ennuis, vous n'avez qu'...

--Tout va bien! cria Stillmann. Venez tous ici et regardez bien. La
trace nous crevait les yeux et nous n'y avons rien vu les uns et les
autres.

Tous s'accroupirent avec ensemble  l'endroit suppos o l'enfant avait
d s'asseoir et se mirent  carquiller les yeux en fixant le point
dsign par le doigt d'Archy. Aprs une pause suivie de profonds soupirs
de dcouragement, Pat Riley et Ham Sandwich rpondirent ensemble:

--Eh bien, Archy? Nous n'avons rien vu!

--Rien? vous appelez cela rien?

Et avec son doigt il fit sur le sol un signe cabalistique.

--L, la reconnaissez-vous maintenant la trace d'Injin Billy? C'est lui
qui a l'enfant.

--Dieu soit lou! s'cria la mre.

--Reprenez la lanterne. Je tiens de nouveau la bonne direction.
Suivez-moi.

Il partit comme un trait, traversant rapidement les buissons de sauge,
puis disparut derrire un monticule de sable; les autres avaient peine 
suivre: ils le rejoignirent et le retrouvrent assis tranquillement en
train de les attendre. A dix pas plus loin on apercevait une hutte
misrable, un pauvre abri informe, fait de vieux chiffons et de
couvertures de chevaux en loques qui laissaient filtrer une lumire 
peine tamise.

--Prenez le commandement, Mrs Hogan, dit le jeune homme. Vous avez le
droit d'entrer la premire.

Tous la suivirent et purent voir le spectacle qu'offrait l'intrieur de
cette hutte: Injin Billy tait assis par terre, l'enfant dormait  ct
de lui. Sa mre la prit dans ses bras et l'touffa de caresses; son
coeur dbordait de reconnaissance pour Archy Stillmann; elle pleurait 
chaudes larmes. D'une voix trangle par l'motion, elle laissa chapper
un flot de ces paroles attendries, de ces accents chauds et ardents que
seul peut trouver un coeur irlandais.

--Je l'ai trouve vers dix heures, expliqua Billy. Elle s'tait
endormie, trs fatigue, la figure humecte de larmes, je suppose; je
l'ai ramene ici, et l'ai nourrie, car elle mourait de faim; depuis ce
moment elle n'a cess de dormir.

Dans un lan de reconnaissance sans bornes, l'heureuse femme l'embrassa
lui aussi, l'appelant le Messager du ciel. En admettant qu'il soit un
messager du ciel, il tait certainement un ange dguis et grim, car
son accoutrement bizarre n'avait rien de sraphique.

A une heure et demie du matin, le cortge rentra au village en chantant
un refrain triomphal et en brandissant des torches; c'tait une vraie
retraite aux flambeaux. Ils n'oublirent pas de boire tout le long de la
route et, pour tuer les dernires heures de cette nuit mouvemente, ils
s'entassrent au bar en attendant le jour.






DEUXIME PARTIE




I

SHERLOCK HOLMS ENTRE EN SCNE


Le jour suivant, une rumeur sensationnelle circula au village. Un
tranger de haute marque,  l'air grave et imposant,  la tournure trs
distingue, venait d'arriver  l'auberge. Il avait inscrit sur le
registre le nom magique de:

SHERLOCK HOLMS

La nouvelle se rpandit de hutte en hutte, de bouche en bouche dans la
mine; chacun planta l ses outils pour courir aux vrais renseignements.
Un mineur qui passait par la partie Sud du village annona la nouvelle 
Pat Riley, dont la concession touchait  celle de Flint Buckner.
Fetlock Jones parut trs affect de cet vnement et murmura mme:

--L'oncle Sherlock! Quelle guigne!

Il arrive juste au moment o... Puis il se mit  rvasser, se disant 
lui-mme:

--Aprs tout, pourquoi avoir peur de lui? Tous ceux qui le connaissent
comme moi, savent bien qu'il n'est capable de dcouvrir un crime
qu'autant qu'il a pu prparer son plan  l'avance, classer ses arguments
et accumuler ses preuves.

Au besoin il se procure (moyennant finances) un complice de bonne
volont qui excute le crime point par point comme il l'a prvu!... Eh
bien! cette fois Sherlock sera trs embarrass; il manquera de preuve et
n'aura rien pu prparer. Quant  moi, tout est prt. Je me garderai bien
de diffrer ma vengeance... non certainement pas! Flint Buckner quittera
ce bas monde cette nuit et pas plus tard, c'est dcid!

Puis il rflchit:

--L'oncle Sherlock va vouloir, ce soir, causer avec moi de notre
famille; comment arriverai-je  m'esquiver de lui? Il faut absolument
que je sois dans ma cabine vers huit heures, au moins pour quelques
instants.

Ce point tait embarrassant et le proccupait fort. Mais une minute de
rflexion lui donna le moyen de tourner la difficult.

--Nous irons nous promener ensemble et je le laisserai seul sur la route
une seconde pendant laquelle il ne verra pas ce que je ferai: le
meilleur moyen d'garer un policier est de le conserver auprs de soi
quand on prpare un coup. Oui, c'est bien le plus sr, je l'emmnerai
avec moi.

Pendant ce temps, la route tait encombre, aux abords de la taverne,
par une foule de gens qui espraient apercevoir le grand homme. Mais
Holms s'obstinait  rester enferm dans sa chambre et ne paraissait pas
au plus grand dsappointement des curieux. Ferguson, Jake Parker le
forgeron, et Ham Sandwich, seuls, eurent plus de chance. Ces fanatiques
admirateurs de l'habile policier lourent la pice de l'auberge qui
servait de dbarras pour les bagages et qui donnait au-dessus d'un
passage troit sur la chambre de Sherlock Holms; ils s'y embusqurent
et pratiqurent quelques judas dans les persiennes.

Les volets de M. Holms taient encore ferms, mais il les ouvrit
bientt. Ses espions tressaillirent de joie et d'motion lorsqu'ils se
trouvrent face  face avec l'homme clbre qui tonnait le monde par
son gnie vraiment surnaturel. Il tait assis l devant eux, en
personne, en chair et en os, bien vivant. Il n'tait plus un mythe pour
eux et ils pouvaient presque le toucher en allongeant le bras.

--Regarde-moi cette tte, dit Ferguson d'une voix tremblante d'motion.
Grand Dieu! Quelle physionomie!

--Oh oui, rpondit le forgeron d'un air convaincu, vois un peu ses yeux
et son nez! Quelle intelligente et veille physionomie il a!

--Et cette pleur! reprit Ham Sandwich, qui est la caractristique de
son puissant cerveau et l'image de sa nette pense.

--C'est vrai: ce que nous prenons pour la pense n'est souvent qu'un
ddale d'ides informes.

--Tu as raison, Well-Fargo; regarde un peu ce pli accus au milieu de
son front; c'est le sillon de la pense, il l'a creus  force de
descendre au plus profond des choses. Tiens je parie qu'en ce moment il
rumine quelque ide dans son cerveau infatigable.

--Ma foi oui, on le dirait; mais regarde donc cet air grave, cette
solennit impressionnante! On dirait que chez lui l'esprit absorbe le
corps! Tu ne te trompes pas tant, en lui prtant les facults d'un pur
esprit; car il est dj mort quatre fois, c'est un fait avr: il est
mort trois fois naturellement et une fois accidentellement. J'ai entendu
dire qu'il exhale une odeur d'humidit glaciale et qu'il sent le
tombeau; on dit mme que...

--Chut, tais-toi et observe-le. Le voil qui encadre son front entre le
pouce et l'index, je parie qu'en ce moment il est en train de creuser
une ide.

--C'est plus que probable. Et maintenant il lve les yeux au ciel en
caressant sa moustache distraitement. Le voil debout; il classe ses
arguments en les comptant sur les doigts de sa main gauche avec l'index
droit, vois-tu? Il touche d'abord l'index gauche, puis le mdium,
ensuite l'annulaire.

--Tais-toi!

--Regarde son air courrouc! Il ne trouve pas la clef de son dernier
argument, alors il...

--Vois-le sourire maintenant d'un rire flin; il compte rapidement sur
ses doigts sans la moindre nervosit. Il est sr de son affaire; il
tient le bon bout. Cela en a tout l'air! J'aime autant ne pas tre celui
qu'il cherche  dpister.

M. Holms approcha sa table de la fentre, s'assit en tournant le dos
aux deux observateurs et se mit  crire. Les jeunes gens quittrent
leur cachette, allumrent leurs pipes et s'installrent confortablement
pour causer. Ferguson commena avec conviction:

--Ce n'est pas la peine d'en parler. Cet homme est un prodige, tout en
lui le trahit.

--Tu n'as jamais mieux parl, Well-Fargo, rpliqua Parquer. Quel dommage
qu'il n'ait pas t ici hier soir au milieu de nous!

--Mon Dieu oui, rpliqua Ferguson. Du coup, nous aurions assist  une
sance scientifique,  une exhibition d'intellectualit toute pure, la
plus leve qu'on puisse rver. Archy est dj bien tonnant et nous
aurions grand tort de chercher  diminuer son talent, mais la facult
qu'il possde n'est qu'un don visuel: il a, me semble-t-il, l'acuit de
regard de la chouette. C'est un don naturel, un instinct inn, o la
science n'entre pas en jeu. Quant au caractre surprenant du don
d'Archy, il ne peut tre nullement compar au gnie de Sherlock Holms,
pas plus que... Tiens, laisse-moi te dire ce qu'aurait fait Holms dans
cette circonstance. Il se serait rendu tout bonnement chez les Hogan et
aurait simplement regard autour de lui dans la maison. Un seul coup
d'oeil lui suffit pour tout voir jusqu'au moindre dtail; en cinq
minutes il en saurait plus long que les Hogan en sept ans. Aprs sa
courte inspection, il se serait assis avec calme et aurait pos des
questions  Mme Hogan... Dis donc, Ham, imagine-toi que tu es Mme Hogan;
je t'interrogerai, et tu me rpondras.

--Entendu, commence.

--Permettez, Madame, s'il vous plat. Veuillez prter une grande
attention  ce que je vais vous demander: Quel est le sexe de l'enfant?

--Sexe fminin, Votre Honneur.

--Hum! fminin, trs bien! trs bien! L'ge?

--Six ans passs.

--Hum! jeune... faible... deux lieues. La fatigue a d se faire sentir.
Elle se sera assise, puis endormie. Nous la trouverons au bout de deux
lieues au plus. Combien de dents?

--Cinq, Votre Honneur, et une sixime en train de pousser.

--Trs bien, trs bien, parfait!--Vous voyez, jeunes gens, il ne laisse
passer aucun dtail et s'attache  ceux qui paraissent les plus petites
vtilles.--Des bas, madame, et des souliers?

--Oui, Votre Honneur, les deux.

--En coton, peut-tre? en maroquin?

--Coton, Votre Honneur, et cuir.

--Hum! cuir? Ceci complique la question. Cependant, continuons; nous
nous en tirerons. Quelle religion?

--Catholique, Votre Honneur.

--Trs bien, coupez-moi un morceau de la couverture de son lit, je vous
prie. Merci!

Moiti laine, et de fabrication trangre. Trs bien. Un morceau de
vtement de l'enfant, s'il vous plat? Merci, en coton et dj pas mal
usag. Un excellent indice, celui-ci. Passez-moi, je vous prie, une
pellete de poussire ramasse dans la chambre. Merci! oh! grand merci!

Admirable, admirable! Maintenant, nous tenons le bon bout, je crois.
Vous le voyez, jeunes gens, il a en main tous les fils et se dclare
pleinement satisfait. Aprs cela, que fera cet homme prodigieux? Il
talera les lambeaux d'toffe et cette poussire sur la table, et il
rapprochera ces objets disparates et les examinera en se parlant  voix
basse et en les palpant dlicatement:

Fminin, six ans, cinq dents, plus une sixime qui pousse; catholique.
Coton, cuir! Que le diable emporte ce cuir! Puis il range le tout, lve
les yeux vers le ciel, passe la main dans ses cheveux, la repasse
nerveusement en rptant: Au diable, le cuir! Il se lve alors, fronce
le sourcil et rcapitule ses arguments en comptant sur ses doigts; il
s'arrte  l'annulaire, une minute seulement, puis sa physionomie
s'illumine d'un sourire de satisfaction. Il se lve alors, rsolu et
majestueux, et dit  la foule: Que deux d'entre vous prennent une
lanterne et s'en aillent chez Injin Billy, pour y chercher l'enfant, les
autres n'ont qu' rentrer se coucher. Bonne nuit, bonne nuit, jeunes
gens! Et ce disant, il aurait salu l'assistance d'un air solennel, et
quitt l'auberge.

Voil sa manire de procder. Elle est unique dans son genre,
scientifique et intelligente; un quart d'heure lui suffit et il n'a pas
besoin de fouiller les buissons et les routes pendant des heures
entires au milieu d'une population effare et tumultueuse.

Messieurs, qu'en dites-vous? Avez-vous compris son procd?

--C'est prodigieux, en vrit, rpondit Ham Sandwich. Well-Fargo, tu as
merveilleusement compris le caractre de cet homme, ta description vaut
celle d'un livre, du livre le mieux fait du monde. Il me semble le voir
et l'entendre. N'est-ce pas votre avis, Messieurs?

--C'est notre avis. Ce topo descriptif d'Holms vaut une photographie et
une fameuse!

Ferguson tait ravi de son succs; l'approbation gnrale de ses
camarades le rendait triomphant. Il restait assis tranquille et
silencieux pour savourer son bonheur.

Il murmura pourtant, d'une voix inquite:

--C'est  se demander comment Dieu a pu crer un pareil phnomne.

Au bout d'un moment Ham Sandwich rpondit:

--S'il l'a cr, il a d s'y prendre  plusieurs fois, j'imagine!




II


Vers huit heures du soir,  la fin de ce mme jour, par une nuit
brumeuse, deux personnes marchaient  ttons du ct de la hutte de
Flint Buckner. C'tait Sherlock Holms et son neveu.

--Attendez-moi un instant sur le chemin, mon oncle, je vous prie, dit
Fetlock; je cours  ma hutte, j'en ai pour deux minutes  peine.

Il demanda quelque chose  son oncle qui le lui donna et disparut dans
l'obscurit; mais il fut bientt de retour, et leur causerie reprit son
cours avec leur promenade. A neuf heures, leur marche errante les avait
ramens  la taverne. Ils se frayrent un chemin jusqu' la salle de
billard, o une foule compacte s'tait groupe dans l'espoir
d'apercevoir l'Homme Illustre. Des vivats frntiques l'accueillirent;
M. Holms remercia en saluant aimablement et au moment o il sortit,
son neveu s'adressa  l'assemble, disant:

--Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail pressant  faire qui le
retiendra jusqu' minuit ou une heure du matin, mais il reviendra ds
qu'il pourra, et espre bien que quelques-uns d'entre vous seront encore
ici pour trinquer avec lui.

--Par saint Georges! Quel gnreux seigneur!

--Mes amis! Trois vivats  Sherlock Holms, le plus grand homme qui ait
jamais vcu, cria Ferguson. Hip, hip, hip!!! Hurrah! hurrah! hurrah!

--Ces clameurs tonitruantes secourent la maison, tant les jeunes gens
mettaient de coeur  leur rception. Arriv dans sa chambre, Sherlock
dit  son neveu, sans mauvaise humeur:

--Que diable! Pourquoi m'avez-vous mis cette invitation sur les bras?

--Je pense que vous ne voulez pas vous rendre impopulaire, mon oncle? Il
serait fcheux de ne pas vous attirer les bonnes grces de tout ce camp
de mineurs. Ces gars vous admirent; mais si vous partiez sans trinquer
avec eux, ils prendraient votre abstention pour du snobisme. Et du
reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de choses  nous
raconter, de quoi nous tenir veills une partie de la nuit.

Le jeune homme avait raison et faisait preuve de bon sens. Son oncle le
reconnut. Il servait en mme temps ses propres intrts et fit cette
rflexion pratique dans son for intrieur:

--Mon oncle et les mineurs vont tre fameusement commodes pour me crer
un alibi qui ne pourra tre contest.

L'oncle et le neveu causrent dans leur chambre pendant trois heures.
Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans l'obscurit 
une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes aprs, Flint
Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il l'effleura
presque de l'paule en passant. Je le tiens, pensa le jeune garon.

Et il se dit  lui-mme, en suivant des yeux l'ombre de la silhouette:
Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint Buckner! Tu as trait ma
mre de... c'est trs bien, mais rappelle-toi que tu fais aujourd'hui ta
dernire promenade!

Il rentra, sans se presser,  la taverne, en se faisant cette
rflexion: Il est un peu plus de minuit, encore une heure  attendre;
nous la passerons avec les camarades... ce sera fameux pour l'alibi.

Il introduisit Sherlock Holms dans la salle de billard qui tait comble
de mineurs, tous impatients de le voir arriver. Sherlock commanda les
boissons, et la fte commena. Tout le monde tait content et de bonne
humeur; la glace fut bientt rompue. Chansons, anecdotes, boissons se
succdrent (les minutes elles aussi se passaient).

A une heure moins six la gaiet tait  son comble:

Boum! un bruit d'explosion suivi d'une commotion.

Tous se turent instantanment. Un roulement sourd arrivait en grondant
du ct de la colline; l'cho se rpercuta dans les sinuosits de la
gorge et vint mourir prs de la taverne. Les hommes se prcipitrent 
la porte, disant:

--Quelque chose vient de sauter.

Au dehors une voix criait dans l'obscurit:

--C'est en bas dans la gorge, j'ai vu la flamme.

La foule se porta de ce ct: tous, y compris Holms, Fetlock, Archy
Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. A la lumire d'une
lanterne, ils reconnurent l'emplacement en terre battue o s'levait la
hutte de Flint Buckner; de la cabine elle-mme, il ne restait pas un
vestige, pas un chiffon, pas un clat de bois. Pas trace non plus de
Flint. On le chercha tout autour; tout  coup quelqu'un cria:

--Le voil!

C'tait vrai. A cinquante mtres plus bas, ils l'avaient trouv ou
plutt ils avaient dcouvert une masse informe et inerte qui devait le
reprsenter. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.

L'enqute fut l'affaire d'un quart d'heure. Ham Sandwich, chef des
jurs, rendit le verdict, sous une forme plutt primitive qui ne
manquait pas d'une certaine grce littraire, et sa conclusion tablit
que le dfunt s'tait donn la mort ou bien qu'il fallait l'attribuer 
une ou plusieurs personnes inconnues du jury; il ne laissait derrire
lui ni famille, ni hritage; pour tout inventaire une hutte qui avait
saut en l'air. Que Dieu ait piti de lui! C'tait le voeu de tous.

Aprs cette courte oraison funbre, le jury s'empressa de rejoindre le
gros de la foule o se trouvait l'attraction gnrale personnifie dans
Sherlock Holms. Les mineurs se tenaient en demi-cercle en observant un
silence respectueux; au centre de ce demi-cercle, se trouvait
l'emplacement de la hutte maintenant dtruite. Dans cet espace vide
s'agitait Holms, l'homme prodigieux, assist de son neveu qui portait
une lanterne. Il prit avec un ruban d'arpentage les mesures des
fondations de la hutte, releva la distance des ajoncs  la route, la
hauteur des buissons d'ajoncs et prit encore d'autres mesures.

Il ramassa un chiffon d'un ct, un clat de bois d'un autre, une pince
de terre par ici, les considra attentivement et les mit de ct avec
soin. Il dtermina la longitude du lieu au moyen d'une boussole de poche
en valuant  deux secondes les variations magntiques. Il prit l'heure
du Pacifique  sa montre et lui fit subir la correction de l'heure
locale. Il mesura  grands pas la distance de l'emplacement de la hutte
au cadavre en tenant compte de la diffrence de la mare. Il nota
l'altitude, la temprature avec un anrode et un thermomtre de poche.
Enfin, il dclara magistralement en saluant de la tte:

--C'est fini, vous pouvez rentrer, messieurs!

Il prit la tte de la colonne pour regagner la taverne, suivi de la
foule qui commentait cet vnement et vouait  l'homme prodigieux un
vrai culte d'admiration, tout en cherchant  deviner l'origine et
l'auteur de ce drame.

--Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous estimer heureux d'avoir
Sherlock au milieu de nous? dit Ferguson.

--C'est vrai, voil peut-tre le plus grand vnement du sicle! reprit
Ham Sandwich. Il fera le tour du monde, souvenez-vous de ce que je vous
dis.

--Parions! dit Jake Parker le Forgeron, qu'il va donner un grand renom
au camp. N'est-ce pas votre avis, Well-Fargo?

--Eh bien, puisque vous voulez mon opinion l-dessus je puis vous dire
ceci:

Hier, j'aurais vendu ma concession sans hsiter  deux dollars le pied
carr; aujourd'hui, je vous rponds que pas un d'entre vous ne la
vendrait  seize dollars.

--Vous avez raison, Well-Fargo! Nous ne pouvions pas rver un plus grand
bonheur pour le camp. Dites donc, l'avez-vous vu collectionner ces
chiffons, cette terre, et le reste? Quel oeil il a! Il ne laisse
chapper aucun dtail; il veut tout voir, c'est plus fort que lui.

--C'est vrai! Et ces dtails qui paraissent des niaiseries au commun des
mortels, reprsentent pour lui un livre grand ouvert imprim en gros
caractres. Soyez bien persuads que ces petits riens reclent de
mystrieux secrets; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur
arracher; quand Sherlock y met la main, il faut qu'ils parlent, qu'ils
rendent gorge.

--Camarades, je ne regrette plus qu'il ait manqu la partie de chasse 
l'enfant; ce qui vient de se passer ici est beaucoup plus intressant et
plus complexe; Sherlock va pouvoir taler devant nous son art et sa
science dans toute leur splendeur.

Inutile de dire que nous sommes tous contents de la faon dont l'enqute
a tourn.

--Contents! Par saint Georges! ce n'est pas assez dire!

Archy aurait mieux fait de rester avec nous et de s'instruire en
regardant comment Sherlock procde. Mais non, au lieu de cela, il a
perdu son temps  fourrager dans les buissons et il n'a rien vu du tout.

--Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu; Archy est jeune. Il aura
plus d'exprience un peu plus tard.

--Dites donc, camarades, qui, d'aprs vous, a fait le coup?

La question tait embarrassante; elle provoqua une srie de suppositions
plus ou moins plausibles. On dsigna plusieurs individus considrs
comme capables de commettre cet acte, mais ils furent limins un  un.
Personne, except le jeune Hillyer, n'avait vcu dans l'intimit de
Flint Buckner; personne ne s'tait rellement pris de querelle avec lui;
il avait bien eu des diffrends avec ceux qui essayaient d'assouplir son
caractre, mais il n'en tait jamais venu  des disputes pouvant amener
une effusion de sang. Un nom brlait toutes les langues depuis le dbut
de la conversation, mais on ne le pronona qu'en dernier ressort:
c'tait celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.

--Ah! oui, dirent les camarades. Bien entendu nous avons tous pens 
lui, car il avait un million de raisons pour tuer Flint Buckner;
j'ajoute mme que c'tait un devoir pour lui, mais tout bien considr,
deux choses nous surprennent: d'abord, il ne devait pas hriter du
terrain; ensuite, il tait loign de l'endroit o s'est produite
l'explosion.

--Parfaitement, dit Pat. Il tait dans la salle de billard avec nous au
moment de l'explosion. Et il y tait mme une heure avant.

--C'est heureux pour lui; sans cela on l'aurait immdiatement souponn.




III


Les meubles de la salle  manger de la taverne avaient t enlevs, 
l'exception d'une longue table de sapin et d'une chaise. On avait
repouss la table dans un coin et pos la chaise par-dessus.

Sherlock Holms tait assis sur cette chaise, l'air grave, imposant et
presque impressionnant. Le public se tenait debout et remplissait la
salle. La fume du tabac obscurcissait l'air et l'assistance observait
un silence religieux.

Sherlock Holms leva la main pour concentrer sur lui l'attention du
public et il la garda en l'air un moment; puis, en termes brefs,
saccads, il posa une srie de questions, soulignant les rponses de
Hums significatifs et de hochements de tte; son interrogatoire fut
trs minutieux et porta sur tout ce qui concernait Flint Buckner: son
caractre, sa conduite, ses habitudes et l'opinion que les gens avaient
de lui. Il comprit bien vite que son propre neveu tait le seul dans le
camp qui et pu vouer  Flint Buckner une haine mortelle. M. Holms
accueillit ces tmoignages avec un sourire de piti et demanda sur un
ton indiffrent:

--Y a-t-il quelqu'un parmi vous, messieurs, qui puisse dire o se
trouvait votre camarade Fetlock Jones au moment de l'explosion?

Tous rpondirent en choeur: Ici mme.

--Depuis combien de temps y tait-il? demanda M. Holms.

--Depuis une heure environ.

--Bon! une heure  peu prs? Quelle distance spare cet endroit du
thtre de l'explosion?

--Une bonne lieue.

--Ceci est un alibi, il est vrai, mais mdiocre.

Un immense clat de rire accueillit cette rflexion. Tous se mirent 
crier: ma parole, voil qui est raide! vous devez regretter maintenant,
Sandy, ce que vous venez de dire?

Le tmoin confus baissa la tte en rougissant et parut constern du
rsultat de sa dposition.

--La connexion quelque peu douteuse entre le nomm Jones et cette
affaire (rires) ayant t examine, reprit Holms, appelons maintenant
les tmoins oculaires de la tragdie et interrogeons-les.

Il exhiba ses fragments rvlateurs et les rangea sur une feuille de
carton tale sur ses genoux. Toute la salle retenait sa respiration et
coutait.

--Nous possdons la longitude et la latitude avec la correction des
variations magntiques et nous connaissons ainsi le lieu exact du drame.
Nous avons l'altitude, la temprature et l'tat hygromtrique du lieu;
ces renseignements sont pour nous des plus prcieux, puisqu'ils nous
permettent d'estimer avec prcision le degr de l'influence que ces
conditions spciales ont pu exercer sur l'humeur et la disposition
d'esprit de l'assassin  cette heure de la nuit. (Brouhaha d'admiration,
rflexions chuchotes. Par saint Georges, quelle profondeur d'esprit!)

Holms saisit entre ses doigts les pices  conviction.

--Et maintenant, demandons  ces tmoins muets de nous dire ce qu'ils
savent:

Voici un sac de toile vide. Que nous rvle-t-il? Que le mobile du
crime a t le vol et non la vengeance. Qu'indique-t-il encore? Que
l'assassin tait d'une intelligence mdiocre ou, si vous prfrez, d'un
esprit lger et peu rflchi? Comment le savons-nous? Parce qu'une
personne vraiment intelligente ne se serait pas amuse  voler Buckner,
un homme qui n'avait jamais beaucoup d'argent sur lui. Mais l'assassin
aurait pu tre un tranger? Laissez encore parler le sac. J'en retire
cet objet: c'est un morceau de quartz argentifre. C'est singulier.
Examinez-le, je vous prie, chacun  tour de rle.

Maintenant rendez-le-moi, s'il vous plat.

Il n'existe dans ce district qu'un seul filon qui produise du quartz
exactement de cette espce et de cette couleur. Ce filon rayonne sur une
longueur d'environ deux milles et il est destin, d'aprs ma conviction,
 confrer  cet endroit dans un temps trs rapproch une clbrit qui
fera le tour du monde; les deux cents propritaires qui se partagent son
exploitation acquerront des richesses qui surpassent tous les rves de
l'avarice. Dsignez-moi ce filon par son nom, je vous prie.

La Science chrtienne consolide et Mary-Ann! lui rpondit-on sans
hsiter.

Une salve frntique de hurrahs retentit aussitt, chaque homme prit le
fragment des mains de son voisin et le serra avec des larmes
d'attendrissement dans les yeux; Well-Fargo et Ferguson s'crirent:

--Le Flush est sur le filon et la cote monte  cent cinquante dollars
le pied. Vous m'entendez!

Lorsque le calme fut revenu, Holms reprit:

--Nous constatons donc que trois faits sont nettement tablis, savoir:
que l'assassin tait d'un esprit lger, qu'il n'tait pas tranger; que
son mobile tait le vol et non la vengeance. Continuons. Je tiens dans
ma main un petit fragment de mche qui conserve encore l'odeur rcente
du feu. Que prouve-t-il? Si je rapproche ce fragment de mche de
l'vidence du quartz, j'en conclus que l'assassin est un mineur. Je dis
plus, Messieurs, j'affirme que l'assassinat a t commis en recourant 
l'explosion. Je crois pouvoir avancer que l'engin explosif a t pos
sur le ct de la hutte qui borde la route  peu prs au milieu, car je
l'ai trouv  six pieds de ce point.

Je tiens dans mes doigts une allumette sudoise, de l'espce de celles
qu'on frotte sur les botes de sret. Je l'ai trouve sur la route, 
six cent vingt-deux pieds de la case dtruite; que prouve-t-elle? Que la
mche a t allume  ce mme endroit. J'ajoute que l'assassin tait
gaucher. Vous allez me demander  quel signe je le vois. Il me serait
impossible de vous l'expliquer, Messieurs, car ces indices sont si
subtils, que seules une longue exprience et une tude approfondie
peuvent rendre capable de les percevoir. Mais, les preuves restent l;
elles sont encore renforces par un fait que vous avez d remarquer
souvent dans les grands rcits policiers, c'est que tous les assassins
sont gauchers.

--Ma parole, c'est vrai, dit Ham Sandwich en se frappant bruyamment la
cuisse de sa lourde main; du diable si j'y avais pens avant.

--Ni moi non plus, crirent les autres; rien ne peut dcidment chapper
 cet oeil d'aigle.

--Messieurs, malgr la distance qui sparait l'assassin de sa victime,
le premier n'est pas demeur entirement sain et sauf. Ce dbris de bois
que je vous prsente maintenant a atteint l'assassin en l'gratignant
jusqu'au sang. Il porte certainement sur son corps la marque rvlatrice
de l'clat qu'il a reu. Je l'ai ramass  l'endroit o il devait se
tenir lorsqu'il alluma la mche fatale.

Il regarda l'auditoire du haut de son sige lev, et son attitude
s'assombrit immdiatement: levant lentement la main, il dsigna du doigt
un assistant en disant:

--Voici l'assassin!

A cette rvlation, l'assistance fut frappe de stupeur puis vingt voix
s'levrent criant  la fois:

--Sammy Hillyer? Ah! diable, non! Lui? C'est de la pure folie!

--Faites attention, Messieurs, ne vous emportez pas! regardez: il porte
au front la marque du sang!

Hillyer devint blme de peur. Prt  clater en sanglots, il se tourna
vers l'assistance en cherchant sur chaque visage de l'aide et de la
sympathie; il tendit ses mains suppliantes vers Holms, et implora sa
piti disant:

--De grce, non, de grce! ce n'est pas moi, je vous en donne ma parole
d'honneur. Cette blessure que j'ai au front vient de...

--Arrtez-le, agent de police, cria Holms. Je vous en donne l'ordre
formel.

L'agent s'avana  contre-coeur, hsita, et s'arrta.

Hillyer jeta un nouvel appel.

--Oh! Archy, ne les laissez pas faire; ma mre en mourrait! Vous savez
d'o vient cette blessure. Dites-le-leur et sauvez-moi. Archy,
sauvez-moi!

Stillmann pera la foule et dit:

--Oui, je vous sauverai. N'ayez pas peur.

Puis s'adressant  l'assemble:

--N'attachez aucune importance  cette cicatrice, qui n'a rien  voir
avec l'affaire qui nous occupe.

--Dieu vous bnisse, Archy, mon cher ami!

--Hurrah pour Archy, camarades! cria l'assemble.

Tous mouraient d'envie de voir innocenter leur compatriote Sammy; ce
loyal sentiment tait d'ailleurs trs excusable dans leur coeur.

Le jeune Stillmann attendit que le calme se ft rtabli, puis il reprit:

--Je prierai Tom Jeffries de se tenir  cette porte et l'agent Harris
de rester  l'autre en face, ils ne laisseront sortir personne.

Aussitt dit, aussitt fait.

--Le criminel est parmi nous, j'en suis persuad. Je vous le prouverai
avant longtemps, si, comme je le crois, mes conjectures sont exactes.
Maintenant, laissez-moi vous retracer le drame du commencement jusqu'
la fin:

Le mobile n'tait pas le vol, mais la vengeance, le meurtrier n'tait
pas un esprit lger. Il ne se tenait pas loign de six cent vingt-deux
pieds. Il n'a pas t atteint par un clat de bois. Il n'a pas pos
l'explosif contre la case. Il n'a pas apport un sac avec lui. J'affirme
mme qu'il n'est pas gaucher. A part cela, le rapport de notre hte
distingu sur cette affaire est parfaitement exact.

Un rire de satisfaction courut dans l'assemble; chacun se faisait signe
de la tte et semblait dire  son voisin: Voil le fin mot de
l'histoire: Archy Stillmann est un brave garon, un bon camarade! Il n'a
pas baiss pavillon devant Sherlock Holms. La srnit de ce dernier
ne paraissait nullement trouble. Stillmann continua:

--Moi aussi, j'ai des tmoins oculaires et je vous dirai tout  l'heure
o vous pouvez en trouver d'autres.

Il exhiba un morceau de gros fil de fer. La foule tendit le cou pour
voir.

--Il est recouvert d'une couche de suif fondu. Et voici une bougie qui
est brle jusqu' moiti. L'autre moiti porte des traces d'incision
sur une longueur de trois centimtres. Dans un instant, je vous dirai o
j'ai trouv ces objets. Pour le moment, je laisserai de ct les
raisonnements, les arguments, les conjectures plus ou moins
enchevtres, en un mot toute la mise en scne qui constitue le bagage
du dtective, et je vous dirai, dans des termes trs simples et sans
dtours, comment ce lamentable vnement est arriv.

Il s'arrta un moment pour juger de l'effet produit et pour permettre 
l'assistance de concentrer sur lui toute son attention.

--L'assassin, reprit-il, a eu beaucoup de peine  arrter son plan, qui
tait d'ailleurs bien compris et trs ingnieux; il dnote une
intelligence vritable et pas du tout un esprit faible. C'est un plan
parfaitement combin pour carter tout soupon de son auteur. Il a
commenc par marquer des points de repre sur une bougie de trois en
trois centimtres, il l'a allume en notant le temps qu'elle mettait 
brler. Il trouva ainsi qu'il fallait trois heures pour en brler douze
centimtres. Je l'ai moi-mme expriment l-haut pendant une
demi-heure, il y a un moment de cela, pendant que M. Holms procdait 
l'enqute sur le caractre et les habitudes de Flint Buckner. J'ai donc
pu relever le temps qu'il faut  une bougie pour se consumer lorsqu'elle
est protge du vent. Aprs son exprience, l'assassin a teint la
bougie, je crois vous l'avoir dj dit, et il en a prpar une autre.

Il fixa cette dernire dans un bougeoir de fer-blanc. Puis,  la
division correspondante  la cinquime heure, il pera un trou avec un
fil de fer rougi. Je vous ai dj montr ce fil de fer recouvert d'une
mince couche de suif; ce suif provient de la fusion de la bougie.

Avec peine, grande peine mme, il grimpa  travers les ajoncs qui
couvrent le talus escarp situ derrire la maison de Flint Buckner; il
tranait derrire lui un baril vide qui avait contenu de la farine. Il
le cacha  cet endroit parfaitement sr et plaa le bougeoir 
l'intrieur. Puis il mesura environ trente-cinq pieds de mche,
reprsentant la distance du baril  la case. Il pratiqua un trou sur le
ct du baril, et voici mme la grosse vrille dont il s'est servi pour
cela. Il termina sa prparation macabre, et quand tout fut achev, un
bout de la mche aboutissait  la case de Buckner, l'autre extrmit,
qui portait une cavit destine  recevoir de la poudre, tait place
dans le trou de la bougie; la position de ce trou tait calcule de
manire  faire sauter la hutte  une heure du matin, en admettant que
cette bougie ait t allume vers huit heures hier soir et qu'un
explosif reli  cette extrmit de la mche ait t dpos dans la
case. Bien que je ne puisse le prouver, je parie que ce dispositif a t
adopt  la lettre.

Camarades, le baril est l dans les ajoncs, le reste de la bougie a t
retrouv dans le bougeoir de fer-blanc; la mche brle, nous l'avons
reconnue dans le trou perc  la vrille; l'autre bout est  l'extrmit
de la cte,  l'emplacement de la case dtruite. J'ai retrouv tous ces
objets, il y a une heure  peine pendant que matre Sherlock Holms se
livrait  des calculs plus ou moins fantaisistes et collectionnait des
reliques qui n'avaient rien  voir avec l'affaire.

Il s'arrta. L'auditoire en profita pour reprendre haleine, et dtendre
ses nerfs fatigus par une attention soutenue.

--Du diable, dit Ham Sandwich, en clatant de rire, voil pourquoi il
s'est promen seul de son ct dans les ajoncs, au lieu de relever des
points et des tempratures avec le professeur. Voyez-vous, camarades,
Archy n'est pas un imbcile.

--Ah! non, certes...

Mais Stillmann continua:

--Pendant que nous tions l-bas, il y a une heure ou deux, le
propritaire de la vrille et de la bougie d'essai les enleva de
l'endroit o il les avait d'abord places, la premire cachette n'tant
pas bonne; il les dposa  un autre endroit qui lui paraissait meilleur,
 deux cents mtres dans le bois de pins, et les cacha en les recouvrant
d'aiguilles. C'est l que je les ai trouves. La vrille est juste de la
mesure du trou du baril. Quant  la...

Holms l'interrompit, disant avec une certaine ironie:

--Nous venons d'entendre un trs joli conte de fes, messieurs, certes
trs joli, seulement je voudrais poser une ou deux questions  ce jeune
homme.

L'assistance parut impressionne.

Ferguson marmotta:

--J'ai peur qu'Archy ne trouve son matre cette fois.

Les autres ne riaient plus, et paraissaient anxieux. Holms prit donc la
parole  son tour:

--Pntrons dans ce conte de fes d'un pas sr et mthodique, par
progression gomtrique, si je puis m'exprimer ainsi; enchanons les
dtails et montons  l'assaut de cette citadelle d'erreur (pauvre joujou
de clinquant) en soutenant une allure ferme, vive et rsolue. Nous ne
rencontrons devant nous que l'lucubration fantasque d'une imagination 
peine close. Pour commencer, jeune homme, je dsire ne vous poser que
trois questions.

Si j'ai bien compris, d'aprs vous, cette bougie aurait t allume hier
soir vers huit heures?

--Oui, monsieur, vers huit heures!

--Pouvez-vous dire huit heures prcises?

--a non! je ne saurais tre aussi affirmatif.

--Hum! Donc, si une personne avait pass par l juste  huit heures,
elle aurait infailliblement rencontr l'assassin. C'est votre avis?

--Oui, je le suppose.

--Merci, c'est tout. Pour le moment cela me suffit; oui, c'est tout ce
que je vous demande pour le quart d'heure.

--Diantre! il tape ferme sur Archy, remarqua Ferguson.

--C'est vrai, dit Ham Sandwich. Cette discussion ne me promet rien qui
vaille.

Stillmann reprit, en regardant Holms:

--J'tais moi-mme par l  huit heures et demie, ou plutt vers neuf
heures.

--Vraiment? Ceci est intressant, trs intressant. Peut-tre avez-vous
rencontr vous-mme l'assassin?

--Non, je n'ai rencontr personne.

--Ah! alors, pardonnez-moi cette remarque, je ne vois pas bien la valeur
de votre renseignement.

--Il n'en a aucune  prsent. Je dis, notez-le bien, pour le moment.

Stillmann continua:

--Je n'ai pas rencontr l'assassin, mais je suis sur ses traces, j'en
rponds; je le crois mme dans cette pice. Je vous prierai tous de
passer individuellement devant moi, ici,  la lumire pour que je puisse
voir vos pieds.

Un murmure d'agitation parcourut la salle et le dfil commena.

Sherlock regardait avec la volont bien arrte de conserver son
srieux. Stillmann se baissa, couvrit son front avec sa main et examina
attentivement chaque paire de pieds qui passaient. Cinquante hommes
dfilrent lentement sans rsultat. Soixante, soixante-dix. La crmonie
commenait  devenir ridicule et Holms remarqua avec une douce ironie:

--Les assassins se font rares, ce soir.

La salle comprit le piquant et clata d'un bon rire franc. Dix ou douze
autres candidats passrent ou plutt dfilrent en dansant des
entrechats comiques qui excitrent l'hilarit des spectateurs.

Soudain, Stillmann allongea le bras et cria:

--Voici l'assassin!

--Fetlock Jones! par le grand Sanhdrin! hurla la foule en accompagnant
cette explosion d'tonnement de remarques et de cris confus qui
dnotaient bien l'tat d'me de l'auditoire.

Au plus fort du tumulte, Holms tendit le bras pour imposer silence.
L'autorit de son grand nom et le prestige de sa personnalit
lectrisrent les assistants qui obirent immdiatement. Et au milieu du
silence complet qui suivit, matre Sherlock prit la parole, disant avec
componction:

--Ceci est trop grave! Il y va de la vie d'un innocent, d'un homme dont
la conduite dfie tout soupon. coutez-moi, je vais vous en donner la
preuve palpable et rduire au silence cette accusation aussi mensongre
que coupable. Mes amis, ce garon ne m'a pas quitt d'une semelle
pendant toute la soire d'hier.

Ces paroles firent une profonde impression sur l'auditoire; tous
tournrent les yeux vers Stillmann avec des regards inquisiteurs.

Lui, l'air rayonnant, se contenta de rpondre:

--Je savais bien qu'il y avait un autre assassin!!!

Et ce disant, il s'approcha vivement de la table et examina les pieds
d'Holms; puis, le regardant bien dans les yeux, il lui dit:

--Vous tiez avec lui! Vous vous teniez  peine  cinquante pas de lui
lorsqu'il alluma la bougie qui mit le feu  la mche (sensation). Et,
qui plus est, c'est vous-mme qui avez fourni les allumettes!

Cette rvlation stupfia Holms; le public put s'en apercevoir, car
lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, ces mots entrecoups purent 
peine sortir:

--Ceci... ha!... Mais c'est de la folie... C'est...

Stillmann sentit qu'il gagnait du terrain et prit confiance. Il montra
une allumette carbonise.

--En voici une, je l'ai trouve dans le baril, tenez, en voici une
autre!

Holms retrouva immdiatement l'usage de la parole.

--Oui! Vous les avez mises l vous-mme!

La riposte tait bien trouve, chacun le reconnut, mais Stillmann
reprit:

--Ce sont des allumettes de cire, un article inconnu dans ce camp. Je
suis prt  me laisser fouiller pour qu'on cherche  dcouvrir la bote
sur moi. tes-vous prt, vous aussi?

L'hte restait stupfait. C'tait visible aux yeux de tous. Il remua les
doigts; une ou deux fois, ses lvres s'entr'ouvrirent, mais les paroles
ne venaient pas. L'assemble n'en pouvait plus et voulait  tout prix
voir le dnouement de cette situation. Stillmann demanda simplement:

--Nous attendons votre dcision, monsieur Holms.

Aprs un silence de quelques instants, l'hte rpondit  voix basse:

--Je dfends qu'on me fouille.

Il n'y eut aucune dmonstration bruyante, mais dans la salle chacun dit
 son voisin:

--Cette fois, la question est tranche! Holms n'en mne plus large
devant Archy.

Que faire, maintenant? Personne ne semblait le savoir. La situation
devenait embarrassante, car les vnements avaient pris une tournure si
inattendue et si subite que les esprits s'taient laiss surprendre et
battaient la breloque comme une pendule qui a reu un choc. Mais, peu 
peu, le mcanisme se rtablit et les conversations reprirent leurs
cours; formant des groupes de deux  trois, les hommes se runirent et
essayrent d'mettre leur avis sous forme de propositions. La majorit
tait d'avis d'adresser  l'assassin un vote de remerciements pour avoir
dbarrass la communaut de Flint Buckner: cette action mritait bien
qu'on le laisst en libert. Mais les gens plus rflchis protestrent,
allguant que les cervelles mal quilibres des tats de l'Est
crieraient au scandale et feraient un tapage pouvantable si on
acquittait l'assassin.

Cette dernire considration l'emporta donc et obtint l'approbation
gnrale.

Il fut dcid que Fetlock Jones serait arrt et passerait en jugement.

La question semblait donc tranche et les discussions n'avaient plus
leur raison d'tre maintenant. Au fond, les gens en taient enchants,
car tous dans leur for intrieur avaient envie de sortir et de se
transporter sur les lieux du drame pour voir si le baril et les autres
objets y taient rellement. Mais un incident imprvu prolongea la
sance et amena de nouvelles surprises.

Fetlock Jones, qui avait pleur silencieusement, passant presque
inaperu au milieu de l'excitation gnrale et des scnes mouvantes qui
se succdaient depuis un moment, sortit de sa torpeur lorsqu'il entendit
parler de son arrestation et de sa mise en jugement; son dsespoir
clata et il s'cria:

--Non! ce n'est pas la peine! Je n'ai pas besoin de prison ni de
jugement. Mon chtiment est assez dur  l'heure qu'il est; n'ajoutez
rien  mon malheur,  mes souffrances. Pendez-moi et que ce soit fini!
Mon crime devait tre dcouvert, c'tait fatal; rien ne peut me sauver
maintenant. Il vous a tout racont, absolument comme s'il avait t avec
moi, et m'avait vu. Comment le sait-il? c'est pour moi un prodige, mais
vous trouverez le baril et les autres objets. Le sort en est jet: je
n'ai plus une chance de salut! Je l'ai tu; et vous en auriez fait
autant  ma place, si, comme moi, vous aviez t trait comme un chien;
n'oubliez pas que j'tais un pauvre garon faible, sans dfense, sans un
ami pour me secourir.

--Et il l'a bigrement mrit, s'cria Ham Sandwich.

_Des voix_.--coutez camarades!

_L'agent de police_.--De l'ordre, de l'ordre, Messieurs.

_Une voix_.--Votre oncle savait-il ce que vous faisiez?

--Non, il n'en savait rien.

--tes-vous certain qu'il vous ait donn les allumettes?

--Oui, mais il ne savait pas l'usage que j'en voulais faire.

--Lorsque vous tiez occup  prparer votre coup, comment avez-vous pu
oser l'emmener avec vous, lui, un dtective? C'est inexplicable!

Le jeune homme hsita, tripota les boutons de sa veste d'un air
embarrass et rpondit timidement:

--Je connais les dtectives, car j'en ai dans ma famille, et je sais que
le moyen le plus sr de leur cacher un mauvais coup, c'est de les avoir
avec soi au moment psychologique.

L'explosion de rires qui accueillit ce naf aveu ne fit qu'augmenter
l'embarras du pauvre petit accus.




IV


Fetlock Jones a t mis sous les verrous dans une cabane inoccupe pour
attendre son jugement. L'agent Harris lui a donn sa ration pour deux
jours, en lui recommandant de ne pas faire fi de cette nourriture; il
lui a promis de revenir bientt pour renouveler ses provisions.

Le lendemain matin, nous partmes quelques-uns avec notre ami Hillyer,
pour l'aider  enterrer son parent dfunt et peu regrett, Flint
Buckner; je remplissais les fonctions de premier assistant et tenais les
cordons du pole; Hillyer conduisait le cortge. Au moment o nous
finissions notre triste besogne, un tranger loqueteux,  l'air
nonchalant, passa devant nous; il portait un vieux sac  main, marchait
la tte basse et boitait. Au mme instant, je sentis nettement l'odeur 
la recherche de laquelle j'avais parcouru la moiti du globe. Pour mon
espoir dfaillant, c'tait un parfum paradisiaque.

En une seconde, je fus prs de lui, et posai ma main doucement sur son
paule. Il s'affala par terre comme si la foudre venait de le frapper
sur son chemin. Quand mes compagnons arrivrent en courant, il fit de
grands efforts pour se mettre  genoux, leva vers moi ses mains
suppliantes, et de ses lvres tremblotantes me demanda de ne plus le
perscuter.

--Vous m'avez pourchass dans tout l'univers, Sherlock Holms, et
cependant Dieu m'est tmoin que je n'ai jamais fait de mal  personne!

En regardant ses yeux hagards, il tait facile de voir qu'il tait fou.
Voil mon oeuvre, ma mre! La nouvelle de votre mort pourra seule un
jour renouveler la tristesse que j'prouvai  ce moment; ce sera ma
seconde motion.

Les jeunes gens relevrent le vieillard, l'entourrent de soins et
furent pleins de prvenance pour lui; ils lui prodigurent les mots les
plus touchants et cherchrent  le consoler en lui disant de ne plus
avoir peur, qu'il tait maintenant au milieu d'amis, qu'ils le
soigneraient, le protgeraient et pendraient le premier qui porterait
la main sur lui. Ils sont comme les autres hommes, ces rudes mineurs,
quand on ranime la chaleur de leur coeur; on pourrait les croire des
enfants insouciants et irrflchis jusqu'au moment o quelqu'un fait
vibrer les fibres de leur coeur. Ils essayrent de tous les moyens pour
le rconforter, mais tout choua jusqu'au moment o l'habile stratgiste
qu'est Well-Fargo prit la parole et dit:

--Si c'est uniquement Sherlock Holms qui vous inquite, inutile de vous
mettre martel en tte plus longtemps.

--Pourquoi? demanda vivement le malheureux fou.

--Parce qu'il est mort!

--Mort! mort! Oh! ne plaisantez pas avec un pauvre naufrag comme moi!
Est-il mort? Sur votre honneur, jeunes gens, me dit-il la vrit?

--Aussi vrai que vous tes l! dit Ham Sandwich, et ils soutinrent
l'affirmation de leur camarade, comme un seul homme.

--Ils l'ont pendu  San Bernardino la semaine dernire, ajouta
Ferguson, tandis qu'il tait  votre recherche. Ils se sont tromps et
l'ont pris pour un autre. Ils le regrettent, mais n'y peuvent plus rien.

--Ils lui lvent un monument, continua Ham Sandwich de l'air de
quelqu'un qui a vers sa cotisation et est bien renseign.

James Walker poussa un grand soupir, videmment un soupir de
soulagement; il ne dit rien, mais ses yeux perdirent leur expression
d'effroi; son attitude sembla plus calme et ses traits se dtendirent un
peu. Nous regagnmes tous nos cases et les jeunes gens lui prparrent
le meilleur repas que pouvaient fournir nos provisions; pendant qu'ils
cuisinaient, nous l'habillmes des pieds  la tte, Hillyer et moi; nos
vtements neufs lui donnaient un air de petit vieux bien tenu et
respectable. Vieux est bien le mot, car il le paraissait avec son
affaissement, la blancheur de ses cheveux, et les ravages que les
chagrins avaient faits sur son visage; et, pourtant, il tait dans la
force de l'ge. Pendant qu'il mangeait, nous fumions et causions;
lorsqu'il eut fini, il retrouva enfin l'usage de la parole et, de son
plein gr, nous raconta son histoire. Je ne prtends pas reproduire ses
propres termes, mais je m'en rapprocherai le plus possible dans mon
rcit:

HISTOIRE D'UN INNOCENT

Voici ce qui m'arriva:

J'tais  Denver, o je vivais depuis de longues annes: quelquefois,
je retrouve le nombre de ces annes, d'autres fois, je l'oublie, mais
peu m'importe. Seulement, on me signifia d'avoir  partir, sous peine
d'tre accus d'un horrible crime commis il y a bien longtemps, dans
l'Est. Je connaissais ce crime, mais je ne l'avais pas commis; le
coupable tait un de mes cousins, qui portait le mme nom que moi.

Que faire? Je perdais la tte, ne savais plus que devenir. On ne me
donnait que trs peu de temps, vingt-quatre heures, je crois. J'tais
perdu si mon nom venait  tre connu. La population m'aurait lynch sans
admettre d'explications. C'est toujours ce qui arrive avec les
lynchages; lorsqu'on dcouvre qu'on s'est tromp on se dsole, mais il
est trop tard... (vous voyez que la mme chose est arrive pour M.
Holms). Alors, je rsolus de tout vendre, de faire argent de tout, et
de fuir jusqu' ce que l'orage ft pass; plus tard, je reviendrais avec
la preuve de mon innocence. Je partis donc de nuit, et me sauvai bien
loin, dans la montagne, o je vcus, dguis sous un faux nom.

Je devins de plus en plus inquiet et anxieux; dans mon trouble je
voyais des esprits, j'entendais des voix et il me devenait impossible de
raisonner sainement sur le moindre sujet; mes ides s'obscurcirent
tellement que je dus renoncer  penser, tant je souffrais de la tte.
Cet tat ne fit qu'empirer. Toujours des voix, toujours des esprits
m'entouraient. Au dbut, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientt ce
fut aussi le jour. Ils murmuraient  mon oreille autour de mon lit et
complotaient contre moi; je ne pouvais plus dormir et me sentais bris
de fatigue.

Une nuit, les voix me dirent  mon oreille: Jamais nous n'arriverons 
notre but parce que nous ne pouvons ni l'apercevoir, ni par consquent
le dsigner au public.

Elles soupirrent, puis l'une dit: Il faut que nous amenions Sherlock
Holms; il peut tre ici dans douze jours. Elles approuvrent,
chuchotrent entre elles et gambadrent de joie.

Mon coeur battait  se rompre; car j'avais lu bien des rcits sur
Holms et je pressentais quelle chasse allait me donner cet homme avec
sa tnacit surhumaine et son activit infatigable.

Les esprits partirent le chercher; je me levai au milieu de la nuit et
m'enfuis, n'emportant que le sac  main qui contenait mon argent: trente
mille dollars. Les deux tiers sont encore dans ce sac. Il fallut
quarante jours  ce dmon pour retrouver ma trace. Je lui chappai. Par
habitude, il avait d'abord inscrit son vrai nom sur le registre de
l'htel, puis il l'avait effac pour mettre  la place celui de Dagget
Barclay. Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom,
malgr les ratures, je filai comme un cerf.

Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans les tats du Pacifique,
en Australie et aux Indes, dans tous les pays imaginables, de Mexico 
la Californie, me donnant  peine le temps de me reposer; heureusement,
le nom des registres m'a toujours guid, et j'ai pu sauver ma pauvre
personne!

Je suis mort de fatigue! Il m'a fait passer un temps bien cruel, et
pourtant, je vous le jure, je n'ai jamais fait de mal ni  lui, ni 
aucun des siens.

Ainsi se termina le rcit de cette lamentable histoire qui bouleversa
tous les jeunes gens; quant  moi, chacune de ces paroles me brla le
coeur comme un fer rouge. Nous dcidmes d'adopter le vieillard, qui
deviendrait mon hte et celui d'Hyllyer. Ma rsolution est bien arrte
maintenant; je l'installerai  Denver et le rhabiliterai.

Mes camarades lui donnrent la vigoureuse poigne de main de bienvenue
des mineurs et se dispersrent pour rpandre la nouvelle.

A l'aube, le lendemain matin, Well-Fargo, Ferguson et Ham Sandwich nous
appelrent  voix basse et nous dirent confidentiellement:

--La nouvelle des mauvais traitements endurs par cet tranger s'est
rpandue aux alentours et tous les camps des mineurs se soulvent. Ils
arrivent en masse de tous cts, et vont lyncher le professeur. L'agent
Harry a une frousse formidable et a tlphon au shriff.

--Allons, venez!

Nous partmes en courant. Les autres avaient le droit d'interprter
cette aventure  leur faon. Mais dans mon for intrieur, je souhaitais
vivement que le shriff pt arriver  temps, car je n'avais nulle envie
d'assister de sang-froid  la pendaison de Sherlock Holms. J'avais
entendu beaucoup parler du shriff, mais j'prouvai quand mme le besoin
de demander: Est-il vraiment capable de contenir la foule?

--Contenir la foule! lui, Jack Fairfak, contenir la foule! Mais vous
plaisantez! Vous oubliez que cet nergumne a dix-neuf scalps  son
acquit, oui! dix-neuf scalps!

En approchant nous entendmes nettement des cris, des gmissements, des
hurlements qui s'accenturent  mesure que nous avancions; ces cris
devinrent de plus en plus forts, et lorsque nous atteignmes la foule
masse sur la place devant la taverne, le bruit nous assourdit
compltement.

Plusieurs gaillards de Dalys Gorge s'taient brutalement saisis de
Holms, qui pourtant affectait un calme imperturbable.

Un sourire de mpris se dessinait sur ses lvres et, en admettant que
son coeur de Breton ait pu un instant connatre la peur de la mort, son
nergie de fer avait vite repris le dessus et matrisait tout autre
sentiment.

--Venez vite voter, vous autres! cria Shadbelly Higgins, un compagnon de
la bande Daly: vous avez le choix entre pendu ou fusill!

--Ni l'un ni l'autre! hurla un de ses camarades. Il ressusciterait la
semaine prochaine! le brler, voil le seul moyen de ne plus le voir
revenir.

Les mineurs, dans tous les groupes, rpondirent par un tonnerre
d'applaudissements et se portrent en masse vers le prisonnier; ils
l'entourrent en criant: Au bcher! Au bcher! Puis ils le tranrent
au poteau, l'y adossrent en l'enchanant et l'entourrent jusqu' la
ceinture de bois et de pommes de pin. Au milieu de ces prparatifs, sa
figure ferme ne bronchait pas et le mme sourire de ddain restait
esquiss sur ses lvres fines.

--Une allumette! Apportez une allumette!

Shadbelly la frotta, abrita la flamme de sa main, se baissa et alluma
les pommes de pin. Un silence profond rgnait sur la foule; le feu prit
et une petite flamme lcha les pommes de pin. Il me sembla entendre un
bruit lointain de pas de chevaux. Ce bruit se rapprocha et devint de
plus en plus distinct, mais la foule absorbe paraissait ne rien
entendre.

L'allumette s'teignit. L'homme en frotta une autre, se baissa et de
nouveau la flamme jaillit. Cette fois elle courut rapidement au travers
des brins de bois. Dans l'assistance, quelques hommes dtournrent la
tte. Le bourreau tenait  la main son allumette carbonise et
surveillait la marche du feu. Au mme instant, un cheval dboucha 
plein galop du tournant des rochers, venant dans notre direction.

Un cri retentit:

--Le shriff!

Fendant la foule, le cavalier se fraya un passage jusqu'au bcher;
arriv l, il arrta son cheval sur les jarrets et s'cria:

--Arrire, tas de vauriens!

Tous obirent  l'exception du chef qui se campa rsolument et saisit
son revolver. Le shriff fona sur lui, criant:

--Vous m'entendez, espce de forcen. teignez le feu, et enlevez au
prisonnier ses chanes.

Il finit par obir. Le shriff prit la parole, rassemblant son cheval
dans une attitude martiale; il ne s'emporta pas et parla sans vhmence,
sur un ton compass et pondr, bien fait pour ne leur inspirer aucune
crainte.

--Vous faites du propre, vous autres! Vous tes tout au plus dignes de
marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins, cet infme...
reptile qui attaque les gens par derrire et se croit un hros.

Ce que je mprise par-dessus tout, c'est une foule qui se livre au
lynchage. Je n'y ai jamais rencontr un homme  caractre. Il faut en
liminer cent avant d'en trouver un qui ait assez de coeur au ventre
pour oser attaquer seul un homme mme infirme. La foule n'est qu'un
ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le shriff
lui-mme est le roi des lches.

Il s'arrta, videmment pour savourer ces dernires paroles et juger de
l'effet produit, puis il reprit:

--Le shriff qui abandonne un prisonnier  la fureur aveugle de la foule
est le dernier des lches. Les statistiques constatent qu'il y a eu cent
quatre-vingt-deux shriffs, l'anne dernire, qui ont touch des
appointements injustement gagns. Au train o marchent les choses, on
verra bientt figurer une nouvelle maladie dans les livres de mdecine
sous le nom de mal des shriffs.

Les gens demanderont: Le shriff est encore malade?

Oui! il souffre toujours de la mme maladie incurable.

On ne dira plus: Un tel est all chercher le shriff du comit de
Rapalso! mais: un tel est all chercher le froussard de Rapalso! Mon
Dieu! qu'il faut donc tre lche pour avoir peur d'une foule en train de
lyncher un homme!

Il regarda le prisonnier du coin de l'oeil et lui demanda:

--tranger, qui tes-vous et qu'avez-vous fait?

--Je m'appelle Sherlock Holms; je n'ai rien  me reprocher.

Ce nom produisit sur le shriff une impression prodigieuse. Il se remit
 haranguer la foule, disant que c'tait une honte pour le pays
d'infliger un outrage aussi ignominieux  un homme dont les exploits
taient connus du monde entier pour leur caractre merveilleux, et dont
les aventures avaient conquis les bonnes grces de tous les lecteurs par
le charme et le piquant de leur exposition littraire. Il prsenta 
Holms les excuses de toute la nation, le salua trs courtoisement et
ordonna  l'agent Harris de le ramener chez lui, lui signifiant qu'il le
rendrait personnellement responsable si Holms tait de nouveau
maltrait. Se tournant ensuite vers la foule, il s'cria:

--Regagnez vos tannires, tas de racailles!

Ils obirent; puis s'adressant  Shadbelly:

--Vous, suivez-moi, je veux moi-mme rgler votre compte. Non, gardez ce
joujou qui vous sert d'arme; le jour o j'aurai peur de vous sentir
derrire moi avec votre revolver, il sera temps pour moi d'aller
rejoindre les cent quatre-vingt-deux poltrons de l'anne dernire.--Et,
ce disant, il partit au pas de sa monture suivi de Shadbelly.

En rentrant chez nous vers l'heure du djeuner, nous apprmes que
Fetlock Jones tait en fuite; il s'tait vad de la prison et battait
la campagne. Personne n'en fut fch au fond. Que son oncle le
poursuive, s'il veut; c'est son affaire; le camp tout entier s'en lave
les mains.




V

LE JOURNAL REPREND


Dix jours plus tard.

James Walker va bien physiquement, et son cerveau est en voie de
gurison. Je pars avec lui pour Denver demain matin.

       *       *       *       *       *

La nuit suivante.

Quelques mots envoys  la hte d'une petite gare. En me quittant, ce
matin, Hillyer m'a chuchot  l'oreille:

--Ne parlez de ceci  Walker que quand vous serez bien certain de ne pas
lui faire de mal en arrtant les progrs de son rtablissement. Le crime
ancien auquel il a fait allusion devant nous a bien t commis, comme
il le dit, par son cousin.

Nous avons enterr le vrai coupable l'autre soir, l'homme le plus
malheureux du sicle, Flint Buckner. Son vritable nom tait Jacob
Fuller.

Ainsi, ma chre mre, ma mission est termine. Je viens d'accomplir mon
mandat. Sans m'en douter, j'ai conduit  sa dernire demeure votre mari,
mon pre. Qu'il repose en paix!


FIN






CANNIBALISME EN VOYAGE


Je revenais dernirement de visiter Saint-Louis, lorsqu' la bifurcation
de Terre-Haute (territoire d'Indiana), un homme de quarante  cinquante
ans,  la physionomie sympathique, aux manires affables, monta dans mon
compartiment et s'assit prs de moi; nous causmes assez longtemps pour
me permettre d'apprcier son intelligence et le charme de sa
conversation. Lorsqu'au cours de notre entretien, il apprit que j'tais
de Washington, il se hta de me demander des tuyaux sur les hommes
politiques, sur les affaires gouvernementales; je m'aperus d'ailleurs
trs vite qu'il tait au courant de tous les dtails, de tous les
dessous politiques, et qu'il en savait trs long sur les faits et gestes
des snateurs et des reprsentants des Chambres aux Assembles
lgislatives. A une des stations suivantes deux hommes s'arrtrent prs
de nous et l'un d'eux dit  l'autre:

Harris, si vous faites cela pour moi, je ne l'oublierai de ma vie.

Les yeux de mon nouveau compagnon de voyage brillrent d'un singulier
clat;  n'en pas douter, ces simples mots venaient d'voquer chez lui
quelque vieux souvenir. Ensuite son visage redevint calme, presque
pensif. Il se tourna vers moi et me dit:

--Laissez-moi vous conter une histoire, vous dvoiler un chapitre secret
de ma vie, une page que j'avais enterre au fin fond de moi-mme.
coutez-moi patiemment, et ne m'interrompez pas.

Je promis de l'couter; il me raconta l'aventure suivante, avec des
alternatives d'animation et de mlancolie, mais toujours avec beaucoup
de persuasion et un grand srieux.

Rcit de cet tranger:

Le 19 dcembre 1853, je quittai Saint-Louis par le train du soir qui va
 Chicago. Tous compris, nous n'tions que vingt-quatre voyageurs
hommes; ni femmes ni enfants; nous fmes vite connaissance et comme
nous paraissions tous de bonne humeur, une certaine intimit ne tarda
pas  s'tablir entre nous.

Le voyage s'annonait bien; et pas un d'entre nous ne pouvait
pressentir les horribles instants que nous devions bientt traverser.

A 11 heures, il neigeait ferme. Peu aprs avoir quitt le village de
Welden, nous entrmes dans les interminables prairies dsertes qui
s'tendent horriblement monotones pendant des lieues et des lieues; le
vent soufflait avec violence, car il ne rencontrait aucun obstacle sur
sa route, ni arbres, ni collines, ni mme un rocher isol; il chassait
devant lui la neige qui tombait en rafales et formait sous nos yeux un
tapis pais. Elle tombait dru, cette neige, et le ralentissement du
train nous indiquait assez que la locomotive avait peine  lutter contre
la rsistance croissante des lments. Le train stoppa plusieurs fois et
nous vmes au-dessus de nos ttes un double rempart de neige aveuglant
de blancheur, triste comme un mur de prison.

Les conversations cessrent; la gaiet fit place  l'angoisse; la
perspective d'tre murs par la neige au milieu de la prairie dserte,
 cinquante lieues de toute habitation, se dressait comme un spectre
devant chacun de nous et jetait une note de tristesse sur notre bande
tout  l'heure si joyeuse.

A deux heures du matin, je fus tir de mon sommeil agit par un arrt
brusque. L'horrible vrit m'apparut dans toute sa nudit hideuse: nous
tions bloqus par la neige. Tous les bras  la rescousse! On se hta
d'obir. Chacun redoubla d'efforts sous la nuit noire et la tourmente de
neige, parfaitement convaincu qu'une minute perdue pouvait causer notre
mort  tous. Pelles, planches, mains, tout ce qui pouvait dplacer la
neige fut rquisitionn en un instant.

Quel trange spectacle de voir ces hommes lutter contre les neiges
amonceles, et travailler d'arrache-pied, les uns plongs dans une
obscurit profonde, les autres clairs par la lueur rougetre du
rflecteur de la machine!

Au bout d'une heure, nous tions fixs sur l'inutilit complte de nos
efforts; car la tempte remplissait en rafales les tranches que nous
avions pratiques. Pour comble de malheur, on dcouvrit que les bielles
de la locomotive s'taient brises sous la rsistance du poids 
dplacer. La route, et-elle t libre, devenait impraticable pour
nous!!

Nous remontmes dans le train, fatigus, mornes et dcourags; nous
nous runmes autour des poles pour examiner l'tat de notre situation.
Nous n'avions pas de provisions de bouche; c'tait l le plus clair de
notre dsastre! Largement approvisionns de bois, nous ne risquions pas
de mourir de froid. C'tait dj une consolation.

Aprs une longue dlibration, nous reconnmes que le conducteur du
train disait vrai: en effet quiconque se serait risqu  parcourir 
pied les cinquante lieues qui nous sparaient du village le plus
rapproch aurait certainement trouv la mort. Impossible de demander du
secours, et l'eussions-nous demand, personne ne serait venu  nous. Il
nous fallait donc nous rsigner et attendre patiemment du secours ou la
mort par la faim; je puis certifier que cette triste perspective
suffisait  branler le coeur le plus stoque.

Notre conversation, pourtant bruyante, produisait l'illusion d'un
murmure vague, qu'on distinguait  peine au milieu des rafales de vent;
la clart des lampes diminua peu  peu, et la plus grande partie des
naufrags se turent, les uns pour rflchir, les autres pour chercher
dans le sommeil l'oubli de leur situation tragique.

Cette nuit nous parut ternelle; l'aurore glace et grise commena 
poindre  l'est;  mesure que le jour grandissait, les voyageurs se
rveillrent et se donnrent du mouvement pour essayer de se rchauffer;
l'un aprs l'autre, ils tirrent leurs membres raidis par le sommeil,
et regardrent par les fentres le spectacle horrible qui s'offrait 
leurs yeux. Horrible! il l'tait en effet, ce spectacle. Pas une
habitation! pas un atome vivant autour de nous! partout le dsert, blanc
comme un linceul; la neige, fouette en tous sens par le vent,
tourbillonnait en flocons dans l'espace.

Nous errmes toute la journe dans les wagons, parlant peu, absorbs
dans nos penses; puis vint une seconde nuit, longue, monotone, pendant
laquelle la faim commena  se faire sentir.

Le jour reparut; silencieux et triste, nous faisions le guet,
attendant un secours qui ne pouvait pas venir; une autre nuit lui
succda, agite de rves fantastiques pendant lesquels des festins
somptueux et les ftes bacchiques dfilaient sous nos yeux! Le rveil
n'en fut que plus pnible! Le quatrime et le cinquime jour parurent!
Cinq jours de vritable captivit! La faim se lisait sur tous les
visages dprims qui accusaient l'obsession d'une mme ide fixe, d'une
pense  laquelle nul n'osait ni ne voulait s'arrter. Le sixime jour
s'coula, et le septime se leva sur notre petite troupe haletante,
terrifie  l'ide de la mort qui nous guettait. Il fallait pourtant en
finir et parler. Les lvres de chacun taient prtes  s'entr'ouvrir
pour exprimer les sombres penses qui venaient de germer dans nos
cerveaux. La nature, trop longtemps comprime, demandait sa revanche et
faisait entendre un appel imprieux!

Richard H. Gaston, de Minnesota, grand, d'une pleur de spectre, se
leva. Nous savions ce qui allait sortir de sa bouche; un grand calme,
une attention recueillie avaient remplac l'motion, l'excitation
factice des jours prcdents.

--Messieurs, il est impossible d'attendre davantage! L'heure a sonn.
Il nous faut dcider lequel d'entre nous mourra pour servir de
nourriture aux autres.

M. John J. Villiams, de l'Illinois, se leva  son tour:--Messieurs,
dit-il, je propose pour le sacrifice le Rvrend James Sawyer de
Tennessee.

--Je propose M. Daniel Hote de New-York, rpondit M. W. R. Adams,
d'Indiana.

M. Charles Langdon:--Que diriez-vous de M. Samuel Bowen de
Saint-Louis?

--Messieurs, interrompit M. Hote, j'opine plutt en faveur du jeune
John A. Van Nostrand, de New-Jersey.

H. Gaston:--S'il n'y a pas d'objection, on accdera au dsir de M.
Hote.

M. Van Nostrand ayant protest, la proposition de M. Hote fut
repousse, celles de MM. Sawyer et Bowen ne furent pas acceptes
davantage.

M. A.-L. Bascom, de l'Ohio, se leva:--Je suis d'avis de clore la liste
des candidatures et de laisser l'Assemble procder aux lections par
vote.

M. Sawyer:--Messieurs, je proteste nergiquement contre ces procds
irrguliers et inacceptables. Je propose d'y renoncer immdiatement, et
de choisir un prsident  l'Assemble; nous pourrons ensuite poursuivre
notre oeuvre sans violer les principes immuables de l'quit.

M. Bell, de Iowa:--Messieurs, je proteste. Ce n'est pas le moment de
s'arrter  des formalits absurdes. Voil huit jours que nous ne
mangeons pas; et chaque minute perdue en discussions vaines rend notre
situation plus critique. Les propositions prcdentes me satisfont
entirement (ces messieurs en pensent autant, je crois); pour ma part,
je ne vois donc pas pourquoi nous ne nous arrterions pas  l'une
d'elles, il faut en finir au plus vite.

M. Gaston:--De toutes faons, l'lection nous demanderait au moins
vingt-quatre heures, et c'est justement ce retard que nous voulons
viter. Le citoyen de New-Jersey...

M. Van Nostrand:--Messieurs, je suis un tranger parmi vous; je n'ai
donc aucun droit  l'honneur que vous me faites, et j'prouve une
certaine gne ...

M. Morgan d'Alabama, l'interrompant:--Je demande que la question soit
soumise au vote gnral. Ainsi fut fait, et le dbat prit fin, bien
entendu. Un conseil fut constitu, M. Gaston nomm prsident, M. Blake
secrtaire, MM. Holcomb, Baldwin et Dyer firent partie de la Commission
des candidatures; M. R.-M. Howland, en sa qualit de pourvoyeur, aida
la Commission  faire son choix.

La Commission s'accorda un repos d'une demi-heure avant de procder 
ses grands travaux. L'Assemble se runit, et le comit porta son choix
sur quelques candidats: MM. George Ferguson, de Kentucky, Lucien
Herrman, de la Louisiane, et W. Messick, du Colorado. Ce choix fut
ratifi.

M. Rogers, de Missouri, se leva:--Monsieur le Prsident, les dcisions
ayant t prises maintenant selon les rgles, je propose l'amendement
suivant, en vue de substituer au nom de M. Herrman celui de M. Lucius
Harris, de Saint-Louis, qui est honorablement connu de tous ici. Je ne
voudrais en quoi que ce soit amoindrir les grandes qualits de ce
citoyen de la Louisiane, loin de l. J'ai pour lui toute l'estime et la
considration que mritent ses vertus. Mais il ne peut chapper 
personne d'entre nous que ce candidat a maigri tonnamment depuis le
dbut de notre sjour ici. Cette considration me porte  affirmer que
le comit s'est fourvoy en proposant  nos suffrages un candidat dont
la valeur morale est incontestable, mais dont les qualits nutritives
sont...

Le Prsident:--Le citoyen du Missouri est pri de s'asseoir; le
Prsident ne peut admettre que les dcisions du comit soient critiques
sans suivre la voie rgulire.

Quel accueil fera l'Assemble  la proposition de ce citoyen?

M. Halliday, de Virginie:--Je propose un second amendement visant la
substitution de M. Harvey Davis, de l'Orgon,  M. Messick. Vous
estimerez sans doute avec moi que les labeurs et les privations de la
vie de frontire ont d rendre M. Davis quelque peu coriace; mais,
Messieurs, pouvons-nous,  un moment aussi tragique, ergoter sur la
qualit de la chair humaine? Pouvons-nous discuter sur des pointes
d'aiguilles? Avons-nous le droit de nous arrter  des considrations
sans importance? Non, Messieurs; la corpulence, voil tout ce que nous
demandons; l'embonpoint, le poids sont  nos yeux les principales
qualits requises: le talent, le gnie, la bonne ducation, tout cela
nous est indiffrent. J'attire votre attention sur le sens de mon
amendement.

M. Morgan (_trs agit_):--Monsieur le Prsident, en principe, je suis
pour ma part absolument oppos  cet amendement. Le citoyen de l'Orgon
est vieux; de plus, il est fortement charpent, et trs peu dodu. Que
ces Messieurs me disent s'ils prfrent le pot-au-feu  une alimentation
substantielle? et s'ils se contenteraient de ce spectre de l'Orgon
pour assouvir leur faim? Je demande  M. Halliday, de Virginie, si la
vue de nos visages dcavs, de nos yeux hagards ne lui fait pas horreur;
s'il aura le courage d'assister plus longtemps  notre supplice en
prolongeant la famine qui dchire nos entrailles et en nous offrant le
paquet d'os que reprsente le citoyen en question? Je lui demande s'il
rflchit  notre triste situation,  nos angoisses passes,  notre avenir
effroyable; va-t-il persister  nous jeter en pture cette ruine, cette
pave, ce vagabond misrable et dessch, des rives inhospitalires de
l'Orgon? Non! il ne l'osera pas! (_Applaudissements._)

La proposition fut mise aux voix et repousse aprs une discussion
violente. M. Harris restait dsign, en conformit du premier
amendement. Le scrutin fut ouvert. Il y eut cinq tours sans rsultat. Au
sixime, M. Harris fut lu, tous les votes, sauf le sien, s'tant ports
sur son nom. Il fut alors propos que ce scrutin serait ratifi par un
vote unanime  mains leves; mais l'unanimit ne put tre obtenue, M.
Harris votant encore contre lui-mme.

M. Radiway proposa alors que l'assemble ft son choix parmi les
derniers candidats, et que l'lection et lieu sans faute pour le
djeuner. Cette proposition fut accepte.

Au premier tour, il y eut scission: les uns penchaient en faveur d'un
candidat rput trs jeune; les autres lui prfraient un autre homme de
belle stature. Le vote du prsident fit incliner la balance du ct du
dernier, M. Messick; mais cette solution dplut fortement aux partisans
de M. Ferguson, le candidat battu; on songea mme un instant  demander
un nouveau tour de scrutin; bref, tous dcidrent d'ajourner la
solution, et la sance fut leve de suite.

Les prparatifs du repas dtournrent l'attention du parti Ferguson et
au moment o le fil de la discussion allait reprendre, on annona en
grande pompe _que M. Harris tait servi_. Cette nouvelle produisit un
soulagement gnral.

Les tables furent improvises avec les dossiers de fauteuils des
compartiments, et nous nous assmes, la joie au coeur, en pensant  ce
rgal aprs lequel nous soupirions depuis une grande semaine. En
quelques instants, nous avions pris une tout autre physionomie. Tout 
l'heure le dsespoir, la misre, la faim, l'angoisse fivreuse, taient
peints sur nos visages; maintenant une srnit, une joie indescriptible
rgnaient parmi nous; nous dbordions de bonheur. J'avoue mme sans
fausse honte que cette heure de soulagement a t le plus beau moment de
ma vie d'aventures.

Le vent hurlait au dehors et fouettait la neige autour de notre prison,
mais nous n'en avions plus peur maintenant.

J'ai assez aim Harris. Il aurait pu tre mieux cuit, sans doute, mais
en toute justice, je dois reconnatre qu'aucun homme ne m'agra jamais
autant que Harris et ne me procura autant de satisfaction. Messick ne
fut pas prcisment mauvais, bien qu'un peu trop haut en got; mais pour
la saveur et la dlicatesse de la chair, parlez-moi de Harris.

Messick avait certainement des qualits que je ne lui contesterai pas,
mais il ne convenait pas plus pour un petit djeuner qu'une momie (ceci
soit dit sans vouloir l'offenser). Quelle maigreur!! mon Dieu! et dur!!
Ah! vous ne vous imaginerez jamais  quel point il tait coriace! Non
jamais, jamais!

--Me donnez-vous  entendre que rellement vous...?

--Ne m'interrompez pas, je vous en prie.

Aprs ce frugal djeuner, il fallait songer au dner; nous portmes
notre choix sur un nomm Walker, originaire de Dtroit. Il tait
excellent; je l'ai d'ailleurs crit  sa femme un peu plus tard. Ce
Walker! je ne l'oublierai de ma vie! Quel dlicieux morceau! Un peu
maigre, mais succulent malgr cela. Le lendemain, nous nous offrmes
Morgan de l'Alabama pour djeuner. C'tait un des plus beaux hommes que
j'aie jamais vus, bien tourn, lgant, distingu de manires; il
parlait couramment plusieurs langues; bref un garon accompli, qui nous
a fourni un jus plein de saveur. Pour le dner, on nous prpara ce vieux
patriarche de l'Orgon. L, nous remes un superbe coup de
fusil;--vieux, dessch, coriace, il fut impossible  manger. Quelle
navrante surprise pour tous! A tel point que je finis par dclarer  mes
compagnons:--Messieurs, faites ce que bon vous semble; moi, je prfre
jener en attendant meilleure chre.

Grimes, de l'Illinois, ajouta:--Messieurs, j'attends, moi aussi.
Lorsque vous aurez choisi un candidat qui soit  peu prs dgustable,
je serai enchant de m'asseoir  votre table.

Il devint vident que le choix de l'homme de l'Orgon avait provoqu le
mcontentement gnral. Il fallait  tout prix ne pas rester sur cette
mauvaise impression, surtout aprs le bon souvenir que nous avait laiss
Harris. Le choix se porta donc sur Baker, de Gorgie.

Un fameux morceau celui-l! Ensuite, nous nous offrmes Doolittle,
Hawkins, Mac Elroy,--ce dernier, trop petit et maigre, nous valut
quelques protestations. Aprs, dfilrent Penrol, les deux Smiths et
Bailey; ce dernier avec sa jambe de bois nous donna du dchet, mais la
qualit tait irrprochable; ensuite un jeune Indien, un joueur d'orgue
de Barbarie, un nomm Bukminster,--pauvre diable de vagabond, dcharn;
il tait vraiment indigne de figurer  notre table.

Comme consolation d'une si maigre pitance, nous pouvons nous dire que
ce mauvais djeuner a prcd de peu notre dlivrance.

--L'heure de la dlivrance sonna donc enfin pour vous?

--Oui, un beau matin, par un beau soleil, au moment o nous venions
d'inscrire John Murphy sur notre menu. Je vous assure que ce John Murphy
devait tre un morceau de roi; j'en mettrais ma main au feu. Le destin
voulut que John Murphy s'en retournt avec nous dans le train qui vint 
notre secours. Quelque temps aprs il pousa la veuve de Harris!!...

--La victime de...?

--La victime de notre premire lection. Il l'a pouse, et maintenant
il est trs heureux, trs considr et a une excellente situation. Ah!
cette histoire est un vrai roman, je vous assure! Mais me voici arriv,
monsieur, il faut que je vous quitte. N'oubliez pas, lorsque vous aurez
quelques instants  perdre, qu'une visite de vous me fera toujours le
plus grand plaisir. J'prouve pour vous une relle sympathie, je dirai
mme plus, une sincre affection. Il me semble que je finirais par vous
aimer autant que Harris. Adieu monsieur, et bon voyage.

Il descendit; je restai l, mdus, abasourdi, presque soulag de son
dpart. Malgr son affabilit, j'prouvais un certain frisson en sentant
se poser sur moi son regard affam. Aussi, lorsque j'appris qu'il
m'avait vou une affection sincre, et qu'il me mettait dans son estime
sur le mme pied que feu Harris, mon sang se glaa dans mes veines!

J'tais littralement transi de peur. Je ne pouvais douter de sa
vracit; d'autre part il et t parfaitement dplac d'interrompre par
une question inopportune un rcit aussi dramatique, prsent sous les
auspices de la plus grande sincrit. Malgr moi, ces horribles dtails
me poursuivaient et hantaient mon esprit de mille ides confuses. Je vis
que le conducteur m'observait; je lui demandai: Qui est cet homme?

J'appris qu'il faisait autrefois partie du Congrs et qu'il tait un
trs brave homme. Un beau jour, pris dans une tourmente de neige et 
deux doigts de mourir de faim, il a t tellement branl par le froid
et rvolutionn, que deux ou trois mois aprs cet incident, il devenait
compltement fou. Il va bien maintenant, parat-il, mais la monomanie le
tient et lorsqu'il enfourche son vieux dada, il ne s'arrte qu'aprs
avoir dvor en pense tous ses camarades de voyage. Tous y auraient
certainement pass, s'il n'avait d descendre  cette station; il sait
leurs noms sur le bout de ses doigts. Quand il a fini de les manger
tous, il ne manque pas d'ajouter: L'heure du djeuner tant arrive,
comme il n'y avait plus d'autres candidats, on me choisit. lu 
l'unanimit pour le djeuner, je me rsignai. Et me voil.

C'est gal! j'prouvai un fameux soulagement en apprenant que je venais
d'entendre les lucubrations folles d'un malheureux dsquilibr et non
le rcit des prouesses d'un cannibale avide de sang.






L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GNRAL




I


Il y a quelques jours, au commencement de fvrier 1900, je reus la
visite d'un de mes amis qui vint me trouver  Londres o je rside en ce
moment. Nous avons tous deux atteint l'ge o, en fumant une pipe pour
tuer le temps, on parle beaucoup moins volontiers du charme de la vie
que de ses propres ennuis. De fil en aiguille, mon ami se mit 
invectiver le Dpartement de la Guerre. Il parat qu'un de ses amis
vient d'inventer une chaussure qui pourrait tre trs utile aux soldats
dans le Sud Africain.

C'est un soulier lger, solide et bon march, impermable  l'eau et qui
conserve merveilleusement sa forme et sa rigidit. L'inventeur voudrait
attirer sur sa dcouverte l'attention du Gouvernement, mais il n'a pas
d'accointances et sait d'avance que les grands fonctionnaires ne
feraient aucun cas d'une demande qu'il leur adresserait.

--Ceci montre qu'il n'a t qu'un maladroit, comme nous tous d'ailleurs,
dis-je en l'interrompant. Continuez.

--Mais pourquoi dites-vous cela? Cet homme a parfaitement raison.

--Ce qu'il avance est faux, vous dis-je. Continuez.

--Je vous prouverai qu'il...

--Vous ne pourrez rien prouver du tout. Je suis un vieux bonhomme de
grande exprience. Ne discutez pas avec moi. Ce serait trs dplac et
dsobligeant. Continuez.

--Je veux bien, mais vous serez convaincu avant longtemps. Je ne suis
pas un inconnu, et pourtant il m'a t aussi impossible qu' mon ami, de
faire parvenir cette communication au Directeur Gnral du Dpartement
des Cuirs et chaussures.

--Ce deuxime point est aussi faux que le premier. Continuez!

--Mais, sur mon honneur, je vous assure que j'ai chou.

--Oh! certainement, je le savais, vous n'aviez pas besoin de me le dire.

--Alors? o voyez-vous un mensonge?

--C'est dans l'affirmation que vous venez de me donner de
l'impossibilit o vous croyez tre d'attirer l'attention du Directeur
Gnral sur le rapport de votre ami. Cette affirmation constitue un
mensonge; car moi je prtends que vous auriez pu faire agrer votre
demande.

--Je vous dis que je n'ai pas pu. Aprs trois mois d'efforts; je n'y
suis pas arriv.

--Naturellement. Je le savais sans que vous preniez la peine de me le
dire. Vous auriez pu attirer son attention immdiatement si vous aviez
employ le bon moyen, j'en dis autant pour votre ami.

--Je vous affirme que j'ai pris le bon moyen.

--Je vous dis que non.

--Comment le savez-vous? Vous ignorez mes dmarches.

--C'est possible, mais je maintiens que vous n'avez pas pris le bon
moyen, et en cela je suis certain de ce que j'avance.

--Comment pouvez-vous en tre sr, quand vous ne savez pas ce que j'ai
fait?

--Votre insuccs est la preuve certaine de ce que j'avance. Vous avez
pris, je le rpte, une fausse direction. Je suis un homme de grande
exprience, et...

--C'est entendu, mais vous me permettrez de vous expliquer comment j'ai
agi pour mettre fin  cette discussion entre nous.

--Oh, je ne m'y oppose pas; continuez donc, puisque vous prouvez le
besoin, de me raconter votre histoire. N'oubliez pas que je suis un
vieux bonhomme...

--Voici: J'ai donc crit au Directeur Gnral du Dpartement des Cuirs
et chaussures une lettre des plus courtoises, en lui expliquant...

--Le connaissez-vous personnellement?

--Non.

--Voil dj un point bien clair. Vous avez dbut par une maladresse.
Continuez...

--Dans ma lettre, j'insistais sur l'avenir assur que promettait
l'invention, vu le bon march de ces chaussures, et j'offrais...

--D'aller le voir. Bien entendu, c'est ce que vous avez fait. Et de
deux!

--Il ne m'a rpondu que trois jours aprs.

--Naturellement! Continuez.

--Il m'a envoy trois lignes tout juste polies, en me remerciant de la
peine que j'avais prise, et en me proposant...

--Rien du tout.

--C'est cela mme. Alors je lui crivis plus de dtails sur mon
invention...

--Et de trois!

--Cette fois je... n'obtins mme pas de rponse. A la fin de la semaine,
je revins  la charge et demandai une rponse avec une lgre pointe
d'aigreur.

--Et de quatre! et puis aprs?

--Je reus une rponse me disant que ma lettre n'tait pas arrive; on
m'en demandait un double. Je recherchai la voie qu'avait suivie ma
lettre et j'acquis la certitude qu'elle tait bien arrive; j'en envoyai
quand mme une copie sans rien dire. Quinze jours se passrent sans
qu'on accordt la moindre attention  ma demande; pendant ce temps, ma
patience avait singulirement diminu et j'crivis une lettre trs
raide. Je proposais un rendez-vous pour le lendemain et j'ajoutai que si
je n'avais pas de rponse, je considrerais ce silence du Directeur
comme un acquiescement  ma demande.

--Et de cinq!

--J'arrivai  midi sonnant; on m'indiqua une chaise dans l'antichambre
en me priant d'attendre. J'attendis jusqu' une heure et demie, puis je
partis, humili et furieux. Je laissai passer une semaine pour me
calmer. J'crivis ensuite et donnai un nouveau rendez-vous pour
l'aprs-midi du lendemain.

--Et de six!

--Le Directeur m'crivit qu'il acceptait. J'arrivai ponctuellement et
restai assis sur ma chaise jusqu' deux heures et demie. coeur et
furieux, je sortis de cette antichambre maudite, jurant qu'on ne m'y
reverrait jamais plus. Quant  l'incurie, l'incapacit et l'indiffrence
pour les intrts de l'arme que venait de tmoigner le Directeur
Gnral du Dpartement des Cuirs et chaussures, elles taient
dcidment au-dessus de tout.

--Permettez! Je suis un vieil homme de grande exprience et j'ai vu bien
des gens passant pour intelligents qui n'avaient pas assez de bon sens
pour mener  bonne fin une affaire aussi simple que celle dont vous
m'entretenez. Vous n'tes pas pour moi le premier chantillon de ce
type, car j'en ai connu personnellement des millions et des milliards
qui vous ressemblaient. Vous avez perdu trois mois bien inutilement;
l'inventeur les a perdus aussi, et les soldats n'en sont pas plus
avancs; total: neuf mois. Eh bien, maintenant je vais vous lire une
anecdote que j'ai crite hier soir, et demain dans la journe vous irez
enlever votre affaire chez le Directeur Gnral.

--Je veux bien, mais le connaissez-vous?

--Du tout, coutez seulement mon histoire.




II

COMMENT LE RAMONEUR GAGNA L'OREILLE DE L'EMPEREUR



I

L't tait venu; les plus robustes taient harasss par la chaleur
torride; les plus faibles,  bout de souffle, mouraient comme des
mouches. Depuis des semaines, l'arme tait dcime par la dysenterie,
cette plaie du soldat; et personne n'y trouvait un remde. Les mdecins
ne savaient plus o donner de la tte; le succs de leur science et de
leurs mdicaments (d'une efficacit douteuse, entre nous), tait dans le
domaine du pass, et risquait fort d'y rester enfoui  tout jamais.

L'empereur appela en consultation les sommits mdicales les plus en
renom, car il tait profondment affect de cette situation. Il les
traita fort svrement, et leur demanda compte de la mort de ses
hommes; connaissaient-ils leur mtier, oui ou non? taient-ils des
mdecins ou simplement de vulgaires assassins? Le plus haut en grade de
ces assassins, qui tait en mme temps le doyen des mdecins du pays et
le plus considr aux environs, lui rpondit ceci:

Majest, nous avons fait tout notre possible, et nos efforts sont
rests infructueux. Ni un mdicament, ni un mdecin ne peut gurir cette
maladie; la nature et une forte constitution seules peuvent triompher de
ce mal maudit. Je suis vieux, j'ai de l'exprience. Ni mdecine, ni
mdicaments ne peuvent en venir  bout, je le dis et je le rpte.
Quelquefois ils semblent aider la nature, mais en gnral ils ne font
qu'aggraver la maladie.

L'empereur, qui tait un homme incrdule, emport, invectiva les
docteurs des pithtes les plus malsonnantes et les renvoya brutalement.
Vingt-quatre heures aprs, il tait pris, lui aussi, de ce mal cruel. La
nouvelle vola de bouche en bouche, et remplit le pays de consternation.
On ne parlait plus que de cette catastrophe et le dcouragement tait
gnral; on commenait  perdre tout espoir. L'empereur lui-mme tait
trs abattu et soupirait en disant:

Que la volont de Dieu soit faite. Qu'on aille me chercher ces
assassins, et que nous en finissions au plus vite.

Ils accoururent, lui ttrent le pouls, examinrent sa langue, et lui
firent avaler un jeu complet de drogues, puis ils s'assirent patiemment
 son chevet, et attendirent.

(Ils taient pays  l'anne et non  la tche, ne l'oublions pas!)



II

Tommy avait seize ans; c'tait un garon d'esprit, mais il manquait de
relations; sa position tait trop humble pour cela et son emploi trop
modeste. De fait, son mtier ne pouvait pas le mettre en vidence; car
il travaillait sous les ordres de son pre et vidait les puisards avec
lui; la nuit, il l'aidait  conduire sa voiture. L'ami intime de Tommy
tait Jimmy, le ramoneur; un garon de quatorze ans, d'apparence grle;
honnte et travailleur, il avait un coeur d'or et faisait vivre sa mre
infirme, de son travail dangereux et pnible.

L'empereur tait malade depuis dj un mois, lorsque ces deux jeunes
gens se rencontrrent un soir vers neuf heures. Tommy tait en route
pour sa besogne nocturne; il n'avait naturellement pas endoss ses
habits des jours de fte, et ses sordides vtements de travail taient
loin de sentir bon! Jimmy rentrait d'une journe ardue; il tait d'une
noirceur inimaginable; il portait ses balais sur son paule, son sac 
suie  la ceinture; pas un trait de sa figure n'tait d'ailleurs
reconnaissable; on n'apercevait au milieu de cette noirceur que ses yeux
veills et brillants.

Ils s'assirent sur la margelle pour causer; bien entendu ils abordrent
l'unique sujet de conversation: le malheur de la nation, la maladie de
l'empereur. Jimmy avait conu un projet et il brlait du dsir de
l'exposer.

Il confia donc son secret  son ami:

--Tommy, dit-il, je puis gurir Sa Majest; je connais le moyen.

Tommy demanda stupfait:

--Comment, toi?

--Oui, moi.

--Mais, petit serin, les meilleurs mdecins n'y arrivent pas.

--Cela m'est gal, moi j'y arriverai. Je puis le gurir en un quart
d'heure.

--Allons, tais-toi. Tu dis des btises.

--La vrit. Rien que la vrit!

Jimmy avait un air si convaincu que Tommy se ravisa et lui demanda:

--Tu m'as pourtant l'air sr de ton affaire, Jimmy. L'es-tu vraiment?

--Parole d'honneur.

--Indique-moi ton procd. Comment prtends-tu gurir l'empereur?

--En lui faisant manger une tranche de melon d'eau.

Tommy, bahi, se mit  rire  gorge dploye d'une ide aussi absurde.
Il essaya pourtant de matriser son fou rire, lorsqu'il vit que Jimmy
allait le prendre au tragique. Il lui tapa amicalement sur les genoux,
sans se proccuper de la suie, et lui dit:

--Ne t'offusque pas, mon cher, de mon hilarit. Je n'avais aucune
mauvaise intention, Jimmy, je te l'assure. Mais, vois-tu, elle semblait
si drle, ton ide. Prcisment dans ce camp o svit la dysenterie, les
mdecins ont pos une affiche pour prvenir que ceux qui y
introduiraient des melons d'eau seraient fouetts jusqu'au sang.

--Je le sais bien, les idiots! dit Jimmy, sur un ton d'indignation et de
colre. Les melons d'eau abondent aux environs et pas un seul de ces
soldats n'aurait d mourir.

--Voyons, Jimmy, qui t'a fourr cette lubie en tte?

--Ce n'est pas une lubie, c'est un fait reconnu. Connais-tu le vieux
Zulu aux cheveux gris? Eh bien, voil longtemps qu'il gurit une masse
de nos amis; ma mre l'a vu  l'oeuvre et moi aussi. Il ne lui faut
qu'une ou deux tranches de melon; il ne s'inquite pas si le mal est
enracin ou rcent; il le gurit srement.

--C'est trs curieux. Mais si tu dis vrai, Jimmy, l'empereur devrait
connatre cette particularit sans retard.

--Tu es enfin de mon avis? Ma mre en a bien fait part  plusieurs
personnes, esprant que cela lui serait rpt, mais tous ces gens-l ne
sont que des travailleurs ignorants qui ne savent pas comment parvenir 
l'empereur.

--Bien entendu, ils ne savent pas se dbrouiller, ces empaills,
rpondit Tommy avec un certain mpris. Moi j'y parviendrais.

--Toi? Un conducteur de voitures nocturnes, qui empestes  cent lieues 
la ronde?

Et  son tour, Jimmy se tordait de rire; mais Tommy rpliqua avec
assurance:

--Ris si tu veux, je te dis que j'y arriverai.

Il paraissait si convaincu, que Jimmy en fut frapp et lui demanda avec
gravit.

--Tu connais donc l'empereur?

--Moi le connatre, tu es fou? Bien sr que non.

--Alors comment t'en tireras-tu?

--C'est trs simple. Devine. Comment procderais-tu, Jimmy?

--Je lui crirais. J'avoue que je n'y avais jamais pens auparavant;
mais je parie bien que c'est ton systme?

--Pour sr que non. Et ta lettre, comment l'enverrais-tu?

--Par le courrier, pardi!

Tommy haussa les paules et lui dit:

--Allons, tu ne te doutes donc pas que tous les gaillards de l'Empire en
font autant. Voyons! Tu ne me feras pas croire que tu n'y avais pas
rflchi.

--Eh bien, non, rpondit Jimmy bahi.

--C'est vrai, j'oublie, mon cher, que tu es trs jeune et par consquent
inexpriment. Un exemple, Jimmy; quand un simple gnral, un pote, un
acteur ou quelqu'un qui jouit d'une certaine notorit tombe malade,
tous les loustics du pays encombrent les journaux de remdes
infaillibles, de recettes merveilleuses qui le doivent gurir. Que
penses-tu qu'il arrive s'il s'agit d'un empereur?

--Je suppose qu'il en reoit encore plus, dit Jimmy tout penaud.

--Ah! je te crois! coute-moi, Jimmy; chaque nuit nous ramassons  peu
prs la valeur de six fois la charge de nos voitures, de ces fameuses
lettres, qu'on jette dans la cour de derrire du Palais, environ
quatre-vingt mille lettres par nuit. Crois-tu que quelqu'un s'amuse 
les lire? Pouah! Pas une me! C'est ce qui arriverait  ta lettre si tu
l'crivais; tu ne le feras pas, je pense bien?

--Non, soupira Jimmy, dconcert.

--a va bien, Jimmy; ne t'inquite pas et pars de ce principe qu'il y a
mille manires diffrentes d'corcher un chat. Je lui ferai savoir la
chose, je t'en rponds.

--Oh, si seulement, tu pouvais, Tommy! Je t'aimerais tant!

--Je le ferai, je te le rpte. Ne te tourmente pas et compte sur moi.

--Oh! oui. J'y compte Tommy, tu es si roublard et beaucoup plus malin
que les autres. Mais comment feras-tu, dis-moi?

Tommy commenait  se rengorger. Il s'installa confortablement pour
causer, et entreprit son histoire:

--Connais-tu ce pauvre diable qui joue au boucher en se promenant avec
un panier contenant du mou de veau et des foies avaris? Eh bien, pour
commencer, je lui confierai mon secret.

Jimmy, de plus en plus mdus, lui rpondit:

--Voyons, Tommy, c'est mchant de te moquer de moi. Tu sais combien j'y
suis sensible et tu es peu charitable de te payer ma tte comme tu le
fais.

Tommy lui tapa amicalement sur l'paule et lui dit:

--Ne te tourmente donc pas, Jimmy, je sais ce que je dis, tu le verras
bientt. Cette espce de boucher racontera mon histoire  la marchande
de marrons du coin; je le lui demanderai d'ailleurs, parce que c'est sa
meilleure amie. Celle-ci  son tour en parlera  sa tante, la riche
fruitire du coin, celle qui demeure deux pts de maisons plus haut; la
fruitire le dira  son meilleur ami, le marchand de gibier, qui le
rptera  son parent, le sergent de ville. Celui-ci le dira  son
capitaine, le capitaine au magistrat; le magistrat  son beau-frre, le
juge du comt; le juge du comt en parlera au shrif, le shrif au
lord-maire, le lord-maire au prsident du Conseil, et le prsident du
Conseil le dira ...

--Par saint Georges! Tommy, c'est un plan merveilleux, comment as-tu
pu...

--... Au contre-amiral qui le rptera au vice-amiral; le vice-amiral le
transmettra  l'amiral des Bleus, qui le fera passer  l'amiral des
Rouges; celui-ci en parlera  l'amiral des Blancs; ce dernier au premier
lord de l'amiraut, qui le dira au prsident de la Chambre. Le prsident
de la Chambre le dira...

--Continue, Tommy, tu y es presque.

--... Au piqueur en chef; celui-ci le racontera au premier groom; le
premier groom au grand cuyer; le grand cuyer au premier lord de
service; le premier lord de service au grand chambellan; le grand
chambellan  l'intendant du palais; l'intendant du palais le confiera au
petit page favori qui vente l'empereur; le page enfin se mettra 
genoux et chuchotera la chose  l'oreille de Sa Majest... et le tour
sera jou!!!

--Il faut que je me lve pour t'applaudir deux fois, Tommy, voil bien
la plus belle ide qui ait jamais t conue. Comment diable as-tu pu
l'avoir?

--Assieds-toi et coute; je vais te donner de bons principes, tu ne les
oublieras pas tant que tu vivras. Eh! bien, qui est ton plus cher ami,
celui auquel tu ne pourrais, ni ne voudrais rien refuser?

--Comment, Tommy? Mais c'est toi, tu le sais bien.

--Suppose un instant que tu veuilles demander un assez grand service au
marchand de mou de veau. Comme tu ne le connais pas, il t'enverrait
promener  tous les diables, car il est de cette espce de gens; mais il
se trouve qu'aprs toi, il est mon meilleur ami, et qu'il se ferait
hacher en menus morceaux pour me rendre un service, n'importe lequel.
Aprs cela, je te demande, quel est le moyen le plus sr: d'aller le
trouver toi-mme et de le prier de parler  la marchande de marrons de
ton remde de melon d'eau, ou bien de me demander de le faire pour toi?

--Il vaudrait mieux t'en charger, bien sr. Je n'y aurais jamais pens,
Tommy, c'est une ide magnifique.

--C'est de la haute philosophie, tu vois; le mot est somptueux, mais
juste. Je me base sur ce principe que: chacun en ce monde, petit ou
grand, a un ami particulier, un ami de coeur  qui il est heureux de
rendre service. (Je ne veux parler naturellement que de services rendus
avec bonne humeur et sans rechigner).

Ainsi peu m'importe ce que tu entreprends; tu peux toujours arriver 
qui tu veux, mme si, personnage sans importance, tu t'adresses 
quelqu'un de trs haut plac. C'est bien simple; tu n'as qu' trouver un
premier ami porte-parole; voil tout, ton rle s'arrte l. Cet ami en
cherche un autre, qui  son tour en trouve un troisime et ainsi de
suite, d'ami en ami, de maille en maille, on forme la chane; libre 
toi d'en suivre les maillons en montant ou en descendant  ton choix.

--C'est tout simplement admirable, Tommy!

--Mais aussi simple et facile que possible; c'est l'A B C; pourtant,
as-tu jamais connu quelqu'un sachant employer ce moyen? Non, parce que
le monde est inepte. On va sans introduction trouver un tranger, ou
bien on lui crit; naturellement on reoit une douche froide, et ma foi,
c'est parfaitement bien fait. Eh! bien, l'empereur ne me connat pas,
peu importe; il mangera son melon d'eau demain. Tu verras, je te le
promets. Voil le marchand de mou de veau. Adieu, Jimmy, je vais le
surprendre.

Il le surprit en effet, et lui demanda:

--Dites-moi, voulez-vous me rendre un service?

--Si je veux? en voil une question! Je suis votre homme. Dites ce que
vous voulez, et vous me verrez voler.

--Allez dire  la marchande de marrons de tout planter l, et de vite
porter ce message  son meilleur ami; recommandez-lui de prier cet ami
de faire la boule de neige.

Il exposa la nature du message, et le quitta en disant: Maintenant,
dpchez-vous.

Un instant aprs, les paroles du ramoneur taient en voie de parvenir 
l'empereur.



III

Le lendemain, vers minuit, les mdecins taient assis dans la chambre
impriale et chuchotaient entre eux, trs inquiets, car la maladie de
l'empereur semblait grave. Ils ne pouvaient se dissimuler que chaque
fois qu'ils lui administraient une nouvelle drogue, il s'en trouvait
plus mal. Cette constatation les attristait, en leur enlevant tout
espoir. Le pauvre empereur maci somnolait, les yeux ferms. Son page
favori chassait les mouches autour de son chevet et pleurait doucement.
Tout  coup le jeune homme entendit le lger froufrou d'une portire
qu'on carte; il se retourna et aperut le lord grand-matre du palais
qui passait la tte par la portire entrebille et lui faisait signe de
venir  lui. Vite le page accourut sur la pointe des pieds vers son cher
ami le grand-matre; ce dernier lui dit avec nervosit:

--Toi seul, mon enfant, peux le persuader. Oh! n'y manque pas. Prends
ceci, fais-le lui manger et il est sauv.

--Sur ma tte, je le jure il le mangera.

C'taient deux grosses tranches de melon d'eau, fraches, succulentes
d'aspect.



IV

Le lendemain matin, la nouvelle se rpandit partout que l'empereur tait
hors d'affaire et compltement remis. En revanche, il avait fait pendre
les mdecins. La joie clata dans tout le pays, et on se prpara 
illuminer magnifiquement.

Aprs le djeuner, Sa Majest mditait dans un bon fauteuil: l'empereur
voulait tmoigner sa reconnaissance infinie, et cherchait quelle
rcompense il pourrait accorder pour exprimer sa gratitude  son
bienfaiteur.

Lorsque son plan fut bien arrt, il appela son page et lui demanda s'il
avait invent ce remde. Le jeune homme dit que non, que le grand matre
du palais le lui avait indiqu.

L'empereur le congdia et se remit  rflchir:

Le grand-matre avait le titre de comte: il allait le crer duc, et lui
donnerait de vastes proprits qu'il confisquerait  un membre de
l'opposition. Il le fit donc appeler et lui demanda s'il tait
l'inventeur du remde. Mais le grand-matre, qui tait un honnte homme,
rpondit qu'il le tenait du grand chambellan. L'empereur le renvoya et
rflchit de nouveau: le chambellan tait vicomte; il le ferait comte,
et lui donnerait de gros revenus. Mais le chambellan rpondit qu'il
tenait le remde du premier lord de service.

Il fallait encore rflchir. Ceci indisposa un peu Sa Majest qui songea
 une rcompense moins magnanime. Mais le premier lord de service
tenait le remde d'un autre gentilhomme! L'empereur s'assit de nouveau
et chercha dans sa tte une rcompense plus modeste et mieux
proportionne  la situation de l'inventeur du remde.

Enfin de guerre lasse, pour rompre la monotonie de ce travail imaginatif
et hter la besogne, il fit venir le grand chef de la police, et lui
donna l'ordre d'instruire cette affaire et d'en remonter le fil, pour
lui permettre de remercier dignement son bienfaiteur.

Dans la soire,  neuf heures, le grand chef de la police apporta la
clef de l'nigme. Il avait suivi le fil de l'histoire, et s'tait ainsi
arrt  un jeune gars, du nom de Jimmy, ramoneur de profession.
L'empereur s'cria avec une profonde motion.

--C'est ce brave garon qui m'a sauv la vie! il ne le regrettera pas.

Et... il lui envoya une de ses paires de bottes, celles qui lui
servaient de bottes numro deux!

Elles taient trop grandes pour Jimmy, mais chaussaient parfaitement le
vieux Zulu. A part cela, tout tait bien!!!




III

CONCLUSION DE L'HISTOIRE DE L'HOMME AU MESSAGE


--Maintenant, saisissez-vous mon ide?

--Je suis oblig de reconnatre que vous tes dans le vrai. Je suivrai
vos conseils et j'ai bon espoir de conclure mon affaire demain. Je
connais intimement le meilleur ami du directeur gnral. Il me donnera
une lettre d'introduction avec un mot explicatif sur l'intrt que peut
prsenter mon affaire pour le gouvernement. Je le porterai moi-mme sans
avoir pris de rendez-vous pralable et le ferai remettre au directeur
avec ma carte. Je suis sr que je n'aurai pas  attendre une
demi-minute.

Tout se passa  la lettre, comme il le prvoyait, et le gouvernement
adopta les chaussures.






LES GEAIS BLEUS


Les animaux causent entre eux; personne n'en peut douter, mais je crois
que peu de gens comprennent leur langage. Je n'ai jamais connu qu'un
homme possdant ce don particulier; mais je suis certain qu'il le
possde, car il m'a fortement document sur la question.

C'tait un mineur d'ge moyen, au coeur simple; il avait vcu longtemps
dans les forts et les montagnes solitaires de la Californie, tudiant
les moeurs de ses seuls voisins, les animaux et les oiseaux; il parvint
ainsi  traduire fidlement leurs gestes et leurs attitudes. Il
s'appelait Jim Baker. Selon lui, quelques animaux ont une ducation des
plus sommaires et n'emploient que des mots trs simples, sans
comparaisons ni images fleuries; d'autres, au contraire, possdent un
vocabulaire tendu, un langage choisi, et jouissent d'une nonciation
facile; ces derniers sont naturellement plus bavards, ils aiment
entendre le son de leur voix et sont ravis de produire leur petit effet.
Aprs une mre observation, Baker conclut que les geais bleus sont les
plus beaux parleurs de tous les oiseaux et animaux. Voici ce qu'il
raconte:

Le geai bleu est trs suprieur aux autres animaux; mieux dou qu'eux,
il a des sentiments plus affins et plus levs, et il sait les exprimer
tous, dans un langage lgant, harmonieux et trs fleuri. Quant  la
facilit d'locution, vous ne voyez jamais un geai bleu rester  court
de mots. Ils lui viennent tout naturellement d'abord  l'esprit, ensuite
au bout de la langue. Autre dtail: j'ai observ bien des animaux, mais
je n'ai jamais vu un oiseau, une vache ou aucune autre bte parler une
langue plus irrprochable que le geai bleu. Vous me direz que le chat
s'exprime merveilleusement. J'en conviens, mais prenez-le au moment o
il entre en fureur, au moment o il se crpe le poil avec un autre chat,
au milieu de la nuit; vous m'en direz des nouvelles, la grammaire qu'il
emploie vous donnera le ttanos!

Les profanes s'imaginent que les chats nous agacent par le tapage
qu'ils font en se battant; profonde erreur! en ralit, c'est leur
dplorable syntaxe qui nous exaspre. En revanche, je n'ai jamais
entendu un geai employer un mot dplac; le fait est des plus rares, et
quand ils se rendent coupables d'un tel mfait, ils sont aussi honteux
que des tres humains; ils ferment le bec immdiatement et s'loignent
pour ne plus revenir.

Vous appelez un geai un oiseau: c'est juste, car il a des plumes et
n'appartient au fond  aucune paroisse; mais  part cela, je le dclare
un tre aussi humain que vous et moi. Je vous en donnerai la raison: les
facults, les sentiments, les instincts, les intrts des geais sont
universels. Un geai n'a pas plus de principes qu'un dput ou un
ministre: il ment, il vole, il trompe, et trahit avec la mme
dsinvolture, et quatre fois sur cinq il manquera  ses engagements les
plus solennels. Un geai n'admet jamais le caractre sacr d'une parole
donne. Autre trait caractristique: le geai jure comme un mineur. Vous
trouvez dj que les chats jurent comme des sapeurs; mais donnez  un
geai l'occasion de sortir son vocabulaire au grand complet, vous m'en
direz des nouvelles: il battra le chat, haut la main, dans ce record
spcial. Ne cherchez pas  me contredire: je suis trop au courant de
leurs moeurs. Autre particularit: le geai bleu surpasse toute crature
humaine ou divine dans l'art de gronder: il le fait simplement avec un
calme, une mesure, et une pondration parfaite. Oui, monsieur, un geai
vaut un homme. Il pleure, il rit, et prend des airs contrits; je l'ai
entendu raisonner, se disputer et discuter; il aime les histoires, les
potins, les scandales; avec cela plein d'esprit, il sait reconnatre ses
torts aussi bien que vous et moi. Et maintenant je vais vous raconter
une histoire de geais bleus, parfaitement authentique:

Lorsque je commenai  comprendre leur langage, il survint ici un petit
incident. Le dernier homme qui habitait la rgion avec moi, il y a sept
ans, s'en alla. Vous voyez d'ailleurs sa maison. Elle est reste vide
depuis; elle se compose d'une hutte en planches, avec une grande pice
et voil tout; un toit de chaume et pas de plafond. Un dimanche matin,
j'tais assis sur le seuil de ma hutte, et je prenais l'air avec mon
chat; je regardais le ciel bleu, en coutant le murmure solitaire des
feuilles, et en songeant, rveur,  mon pays natal dont j'tais priv de
nouvelles depuis treize ans; un geai bleu parut sur cette maison
dserte; il tenait un gland dans son bec, et se mit  parler: Tiens,
disait-il, je viens de me heurter  quelque chose. Le gland tomba de
son bec, roula par terre; il n'en parut pas autrement contrari et resta
trs absorb par son ide. Il avait vu un trou dans le toit; il ferma un
oeil, tourna la tte successivement des deux cts, et essaya de voir ce
qu'il y avait au fond de ce trou; je le vis bientt relever la tte, son
oeil brillait. Il se mit  battre des ailes deux ou trois fois, ce qui
est un indice de grande satisfaction, et s'cria: C'est un trou ou je
ne m'y connais pas; c'est srement un trou.

Il regarda encore; son oeil s'illumina, puis, battant des ailes et de
la queue, il s'cria: J'en ai, une veine! C'est un trou, et un trou des
mieux conditionns. D'un coup d'aile, il plongea, ramassa le gland et
le jeta dans le trou; sa physionomie exprimait une joie indescriptible,
lorsque soudain son sourire se figea sur son bec, et fit place  une
profonde stupeur: Comment se fait-il, dit-il, que je ne l'aie pas
entendu tomber? Il regarda de nouveau, et resta trs pensif; il fit le
tour du trou en tous sens, bien dcid  percer ce mystre; il ne trouva
rien. Il s'installa alors sur le haut du toit, et se prit  rflchir en
se grattant la tte avec sa patte. Je crois que j'entreprends l un
travail colossal; le trou doit tre immense, et je n'ai pas le temps de
m'amuser.

Il s'en alla  tire d'aile, ramassa un autre gland, le jeta dans le
trou et essaya de voir jusqu'o il tait tomb, mais en vain; alors il
poussa un profond soupir. Le diable s'en mle, dit-il, je n'y comprends
plus rien, mais je ne me laisserai pas dcourager pour si peu. Il
retourna chercher un gland et recommena son exprience, sans arriver 
un rsultat meilleur.

C'est curieux, marmotta-t-il; je n'ai jamais vu un trou pareil; c'est
videmment un nouveau genre de trou. Il commenait pourtant 
s'nerver. Persuad qu'il avait affaire  un trou ensorcel, il
secouait la tte en ronchonnant; il ne perdit pas cependant tout espoir
et ne se laissa pas aller au dcouragement. Il arpenta le toit de long
en large, revint au trou et lui tint ce langage: Vous tes un trou
extraordinaire, long, profond; un trou peu banal, mais j'ai dcid de
vous remplir; j'y arriverai cote que cote, duss-je peiner des
annes.

Il se mit donc au travail; je vous garantis que vous n'avez jamais vu un
oiseau aussi actif sous la calotte des cieux. Pendant deux heures et
demie, il ramassa et jeta des glands avec une ardeur dvorante, sans
mme prendre le temps de regarder o en tait son ouvrage. Mais la
fatigue l'envahit et il lui sembla que ses ailes pesaient cent kilos
chacune. Il jeta un dernier gland et soupira: Cette fois je veux tre
pendu si je ne me rends pas matre de ce trou. Il regarda de prs son
travail. Vous allez me traiter de blagueur, lorsque je vous dirai que je
vis mon geai devenir ple de colre.

Comment, s'cria-t-il, j'ai runi l assez de glands pour nourrir ma
famille pendant trente ans et je n'en vois pas la moindre trace. Il n'y
a pas  en douter: si j'y comprends quelque chose, je veux que l'on
m'empaille, qu'on me bourre le ventre de son et qu'on me loge au muse.
Il eut  peine la force de se traner vers la crte du toit et de s'y
poser, tant il tait bris de fatigue et de dcouragement. Il se
ressaisit pourtant et rassembla ses esprits.

Un autre geai passa; l'entendant invoquer le ciel, il s'enquit du
malheur qui lui arrivait. Notre ami lui donna tous les dtails de son
aventure. Voici le trou, lui dit-il, et si vous ne me croyez pas,
descendez vous convaincre vous-mme. Le camarade revint au bout d'un
instant: Combien avez-vous enfoui de glands l-dedans?
demanda-t-il.--Pas moins de deux tonneaux.

Le nouveau venu retourna voir, mais, n'y comprenant rien, il poussa un
cri d'appel qui attira trois autres geais. Tous, runis, procdrent 
l'examen du trou, et se firent raconter de nouveau les dtails de
l'histoire; aprs une discussion gnrale leurs opinions furent aussi
divergentes que celles d'un comit de notables humains runis pour
trancher d'une question grave. Ils appelrent d'autres geais; ces
volatiles accoururent en foule si compacte que leur nombre finit par
obscurcir le ciel. Il y en avait bien cinq mille; jamais de votre vie
vous n'avez entendu des cris, des querelles et un carnage semblables.
Chacun des geais alla regarder le trou; en revenant, il s'empressait
d'mettre un avis diffrent de son prdcesseur. C'tait  qui
fournirait l'explication la plus abracadabrante. Ils examinrent la
maison par tous les bouts. Et comme la porte tait entr'ouverte, un geai
eut enfin l'ide d'y pntrer. Le mystre fut bien entendu clairci en
un instant: il trouva tous les glands par terre. Notre hros battit des
ailes et appela ses camarades: Arrivez! arrivez! criait-il; ma parole!
cet imbcile n'a-t-il pas eu la prtention de remplir toute la maison
avec des glands? Ils vinrent tous en masse, formant un nuage bleu; en
dcouvrant la clef de l'nigme ils s'esclaffrent de la btise de leur
camarade.

Eh bien! monsieur, aprs cette aventure, tous les geais restrent l
une grande heure  bavarder comme des tres humains. Ne me soutenez donc
plus qu'un geai n'a pas l'esprit grivois; je sais trop le contraire. Et
quelle mmoire aussi! Pendant trois annes conscutives, je vis
revenir, chaque t, une foule de geais des quatre coins des tats-Unis:
tous admirrent le trou, d'autres oiseaux se joignirent  ces plerins,
et tous se rendirent compte de la plaisanterie,  l'exception d'une
vieille chouette originaire de Nova-Scotia. Comme elle n'y voyait que du
bleu, elle dclara qu'elle ne trouvait rien de drle  cette aventure;
elle s'en retourna, et regagna son triste logis trs dsappointe.






COMMENT J'AI TU UN OURS


On a racont tant d'histoires invraisemblables sur ma chasse  l'ours de
l't dernier,  Adirondack, qu'en bonne justice je dois au public, 
moi-mme et aussi  l'ours, de relater les faits qui s'y rattachent avec
la plus parfaite vracit. Et d'ailleurs il m'est arriv si rarement de
tuer un ours, que le lecteur m'excusera de m'tendre trop longuement
peut-tre sur cet exploit.

Notre rencontre fut inattendue de part et d'autre. Je ne chassais pas
l'ours, et je n'ai aucune raison de supposer que l'ours me cherchait. La
vrit est que nous cueillions des mres, chacun de notre ct, et que
nous nous rencontrmes par hasard, ce qui arrive souvent. Les voyageurs
qui passent  Adirondack ont souvent exprim le dsir de rencontrer un
ours; c'est--dire que tous voudraient en apercevoir un, de loin, dans
la fort; ils se demandent d'ailleurs ce qu'ils feraient en prsence
d'un animal de cette espce. Mais l'ours est rare et timide et ne se
montre pas souvent.

C'tait par une chaude aprs-midi d'aot; rien ne faisait supposer qu'un
vnement trange arriverait ce jour-l. Les propritaires de notre
chalet eurent l'ide de m'envoyer dans la montagne, derrire la maison,
pour cueillir des mres. Pour arriver dans les bois, il fallait
traverser des prairies en pente, tout entrecoupes de haies, vraiment
fort pittoresques. Des vaches pturaient paisibles, au milieu de ces
haies touffues dont elles broutaient le feuillage. On m'avait
aimablement muni d'un seau, et pri de ne pas m'absenter trop longtemps.

Pourquoi, ce jour-l, avais je pris un fusil? Ce n'est certes pas par
intuition, mais par pur amour-propre. Une arme,  mon avis, devait me
donner une contenance masculine et contrebalancer l'effet dplorable
produit par le seau que je portais; et puis, je pouvais toujours faire
lever un perdreau (au fond j'aurais t trs embarrass de le tirer au
vol, et surtout de le tuer). Beaucoup de gens emploient des fusils pour
chasser le perdreau; moi je prfre la carabine qui mutile moins la
victime et ne la crible pas de plombs. Ma carabine tait une Sharps,
faite pour tirer  balle. C'tait une arme excellente qui appartenait 
un de mes amis; ce dernier rvait depuis des annes de s'en servir pour
tuer un cerf. Elle portait si juste qu'il pouvait,--si le temps tait
propice et l'atmosphre calme,--atteindre son but  chaque coup. Il
excellait  planter une balle dans un arbre  condition toutefois que
l'arbre ne ft pas trop loign. Naturellement, l'arbre devait aussi
offrir une certaine surface!

Inutile de dire que je n'tais pas  cette poque un chasseur mrite.
Il y a quelques annes, j'avais tu un rouge-gorge dans des
circonstances particulirement humiliantes. L'oiseau se tenait sur une
branche trs basse de cerisier. Je chargeai mon fusil, me glissai sous
l'arbre, j'appuyai mon arme sur la haie, en plaant la bouche  dix pas
de l'oiseau, je fermai les yeux et tirai! Lorsque je me relevai pour
voir le rsultat, le malheureux rouge-gorge tait en miettes,
parpilles de tous les cts, et si imperceptibles que le meilleur
naturaliste n'aurait jamais pu dterminer  quelle famille appartenait
l'oiseau.

Cet incident me dgota  tout jamais de la chasse; si j'y fais allusion
aujourd'hui, c'est uniquement pour prouver au lecteur que malgr mon
arme je n'tais pas un ennemi redoutable pour l'ours.

On avait dj vu des ours dans ces parages,  proximit des mriers.
L't prcdent, notre cuisinire ngre, accompagne d'une enfant du
voisinage, y cueillait des mres, lorsqu'un ours sortit de la fort, et
vint au-devant d'elle. L'enfant prit ses jambes  son cou et se sauva.
La brave Chlo fut paralyse de terreur; au lieu de chercher  courir,
elle s'effondra sur place, et se mit  pleurer et  hurler au perdu.
L'ours, terroris par ces simagres, s'approcha d'elle, la regarda, et
fit le tour de la bonne femme en la surveillant du coin de l'oeil. Il
n'avait probablement jamais vu une femme de couleur, et ne savait pas
bien au fond si elle ferait son affaire; quoi qu'il en soit, aprs
rflexion, il tourna les talons et regagna la fort. Voil un exemple
authentique de la dlicatesse d'un ours, beaucoup plus remarquable que
la douceur du lion africain envers l'esclave auquel il tend la patte
pour se faire extirper une pine. Notez bien que mon ours n'avait pas
d'pine dans le pied.

Lorsque j'arrivai au haut de la colline, je posai ma carabine contre un
arbre, et me mis en devoir de cueillir mes mres, allant d'une haie 
l'autre, et ne craignant pas ma peine pour remplir consciencieusement
mon seau. De tous cts, j'entendais le tintement argentin des
clochettes des vaches, le craquement des branches qu'elles cassaient en
se rfugiant sous les arbres pour se mettre  l'abri des mouches et des
taons. De temps  autre, je rencontrais une vache paisible qui me
regardait avec ses grands yeux btes, et se cachait dans la haie. Je
m'habituai trs vite  cette socit muette, et continuai  cueillir mes
mres au milieu de tous ces bruits de la campagne; j'tais loin de
m'attendre  voir poindre un ours. Pourtant, tout en faisant ma
cueillette, mon cerveau travaillait et, par une trange concidence, je
forgeai dans ma tte le roman d'une ourse qui, ayant perdu son ourson,
aurait, pour le remplacer, pris dans la fort une toute petite fille,
et l'aurait emmene tendrement dans une grotte pour l'lever au miel et
au lait. En grandissant, l'enfant mue par l'instinct hrditaire, se
serait chappe, et serait revenue un beau jour chez ses parents qu'elle
aurait guids jusqu' la demeure de l'ourse. (Cette partie de mon
histoire demandait  tre approfondie, car je ne vois pas bien  quoi
l'enfant aurait pu reconnatre son pre et dans quel langage elle se
serait fait comprendre de lui.)

Quoi qu'il en soit, le pre avait pris son fusil, et, suivant l'enfant
ingrate, tait entr dans la fort; il avait tu l'ourse qui ne se
serait mme pas dfendue; la pauvre bte en mourant avait adress un
regard de reproche  son meurtrier. La morale suivante s'imposait  mon
histoire:

Soyez bons envers les animaux.

J'tais plong dans ma rverie, lorsque par hasard, je levai les yeux et
vis devant moi  quelques mtres de la clairire... un ours! Debout sur
ses pattes de derrire, il faisait comme moi, il cueillait des mres:
d'une patte il tirait  lui les branches trop hautes, tandis que de
l'autre il les portait  sa bouche; mres ou vertes, peu lui importait,
il avalait tout sans distinction. Dire que je fus surpris, constituerait
une expression bien plate. Je vous avoue en tout cas bien sincrement
que l'envie de me trouver nez  nez avec un ours me passa
instantanment. Ds que cet aimable gourmand s'aperut de ma prsence,
il interrompit sa cueillette, et me considra avec une satisfaction
apparente. C'est trs joli d'imaginer ce qu'on ferait en face de tel ou
tel danger, mais en gnral, on agit tout diffremment; c'est ce que je
fis. L'ours retomba lourdement sur ses quatre pattes, et vint  moi 
pas compts. Grimper  un arbre ne m'et servi  rien car l'ours tait
certainement plus adroit que moi  cet exercice. Me sauver? Il me
poursuivrait, et bien qu'un ours coure plus vite  la monte qu' la
descente, je pensai que dans les terres lourdes et embroussailles, il
m'aurait bien vite rattrap.

Il se rapprochait de moi; je me demandais avec angoisse comment je
pourrais l'occuper jusqu' ce que j'aie rejoint mon fusil laiss au pied
d'un arbre. Mon seau tait presque plein de mres excellentes, bien
meilleures que celles cueillies par mon adversaire. Je posai donc mon
seau par terre, et reculai lentement en fixant mon ours des yeux  la
manire des dompteurs. Ma tactique russit.

L'ours se dirigea vers le seau et s'arrta. Fort peu habitu  manger
dans un ustensile de ce genre, il le renversa et fouilla avec son museau
dans cet amas informe de mres, de terre et de feuilles. Certes, il
mangeait plus salement qu'un cochon. D'ailleurs lorsqu'un ours ravage
une ppinire d'rables  sucre, au printemps, on est toujours sr qu'il
renversera tous les godets  sirops, et gaspillera plus qu'il ne mange.
A ce point de vue, il ne faut pas demander  un ours d'avoir des
manires lgantes!

Ds que mon adversaire eut baiss la tte, je me mis  courir; tout
essouffl, tremblant d'motion, j'arrivai  ma carabine. Il n'tait que
temps. J'entendais l'ours briser les branches qui le gnaient pour me
poursuivre. Exaspr par le stratagme que j'avais employ, il marchait
sur moi avec des yeux furibonds.

Je compris que l'un de nous deux allait passer un mauvais quart d'heure!
La lucidit et la prsence d'esprit dans les circonstances pathtiques
de la vie sont faits assez connus pour que je les passe sous silence.
Toutes les ides qui me traversrent le cerveau pendant que l'ours
dvalait sur moi auraient eu peine  tenir dans un gros in-octavo. Tout
en chargeant ma carabine, je passai rapidement en revue mon existence
entire, et je remarquai avec terreur qu'en face de la mort on ne trouve
pas une seule bonne action  son acquit, tandis que les mauvaises
affluent d'une manire humiliante. Je me rappelai, entre autres fautes,
un abonnement de journal que je n'avais pas pay pendant longtemps,
remettant toujours ma dette d'une anne  l'autre; il m'tait hlas!
impossible de rparer mon indlicatesse car l'diteur tait dcd et le
journal avait fait faillite.

Et mon ours approchait toujours! Je cherchai  me remmorer toutes les
lectures que j'avais faites sur des histoires d'ours et sur des
rencontres de ce genre, mais je ne trouvai aucun exemple d'homme sauv
par la fuite. J'en conclus alors que le plus sr moyen de tuer un ours
tait de le tirer  balle, quand on ne peut pas l'assommer d'un coup de
massue. Je pensai d'abord  le viser  la tte, entre les deux yeux,
mais ceci me parut dangereux. Un cerveau d'ours est trs troit, et 
moins d'atteindre le point vital, l'animal se moque un peu d'avoir une
balle de plus ou de moins dans la tte.

Aprs mille rflexions prcipites, je me dcidai  viser le corps de
l'ours sans chercher un point spcial.

J'avais lu toutes les mthodes de Creedmoore, mais il m'tait difficile
d'appliquer sance tenante le fruit de mes tudes scientifiques. Je me
demandai si je devais tirer couch,  plat ventre, ou sur le dos, en
appuyant ma carabine sur mes pieds. Seulement dans toutes ces positions,
je ne pourrais voir mon adversaire que s'il se prsentait  deux pas de
moi; cette perspective ne m'tait pas particulirement agrable. La
distance qui me sparait de mon ennemi tait trop courte, et l'ours ne
me donnerait pas le temps d'examiner le thermomtre ou la direction du
vent. Il me fallait donc renoncer  appliquer la mthode Creedmoore, et
je regrettai amrement de n'avoir pas lu plus de traits de tir.

L'ours approchait de plus en plus! A ce moment, je pensai, la mort dans
l'me,  ma famille; comme elle se compose de peu de membres, cette
revue fut vite passe. La crainte de dplaire  ma femme ou de lui
causer du chagrin dominait tous mes sentiments. Quelle serait son
angoisse en entendant sonner les heures et en ne me voyant pas revenir!
Et que diraient les autres, en ne recevant pas leurs mres  la fin de
la journe; Quelle douleur pour ma femme, lorsqu'elle apprendrait que
j'avais t mang par un ours! Cette seule pense m'humilia: tre la
proie d'un ours! Mais une autre proccupation hantait mon esprit! On
n'est pas matre de son cerveau  ces moments-l! Au milieu des dangers
les plus graves, les ides les plus saugrenues se prsentent  vous.
Pressentant en moi-mme le chagrin de mes amis, je cherchai  deviner
l'pitaphe qu'ils feraient graver sur ma tombe, et arrtai mon choix sur
cette dernire:

CI-GIT UN TEL

MANG PAR UN OURS

LE 20 AOUT 1877.

Cette pitaphe me parut triviale et malsonnante. Ce mang par un ours
m'tait profondment dsagrable, et me ridiculisait. Je fus pris de
piti pour notre pauvre langue; en effet ce mot mang demandait une
explication; signifiait-il que j'avais t la proie d'un cannibale ou
d'un animal? Cette mprise ne saurait exister en allemand, o le mot
essen veut dire mang par un homme et fressen par un animal. Comme
la question se simplifierait en allemand!

HIER LIEGT

HOCHWOHLGEBOREN

HERR X.

GEFRESSEN

AUGUST 20. 1877.


Ceci va de soi. Il saute aux yeux d'aprs cette inscription que le Herr
X... a t la victime d'un ours, animal qui jouit d'une rputation bien
tablie depuis le prophte Elise.

Et l'ours approchait toujours! ou plus exactement, il tait  deux pas
de moi. Il pouvait me voir dans le blanc des yeux! Toutes mes
rflexions prcdentes dansaient dans ma tte avec incohrence. Je
soulevai mon fusil, je mis en joue et je tirai.

Puis, je me sauvai  toutes jambes. N'entendant pas l'ours me
poursuivre, je me retournai pour regarder en arrire; l'ours tait
couch. Je me rappelai que la prudence recommande au chasseur de
recharger son fusil aussitt qu'il a tir. C'est ce que je fis sans
perdre de vue mon ours. Il ne bougeait pas. Je m'approchai de lui avec
prcaution, et constatai un tremblement dans ses pattes de derrire; en
dehors de cela, il n'esquissait pas le moindre mouvement. Qui sait s'il
ne jouait pas la comdie avec moi? Un ours est capable de tout! Pour
viter ce nouveau danger je lui tirai  bout portant une balle dans la
tte; cela me parut plus sr. Je me trouvais donc dbarrass de mon
redoutable adversaire. La mort avait t rapide et sans douleur, et
devant le beau calme de mon ennemi, je me sentis impressionn.

Je rentrai chez moi, trs fier d'avoir tu un ours.

Malgr ma surexcitation bien naturelle, j'essayai d'opposer une
indiffrence simule aux nombreuses questions qui m'assaillirent.

--O sont les mres?

--Pourquoi avez-vous t si longtemps dehors?

--Qu'avez-vous fait du seau?

--Je l'ai laiss.

--Laiss? o? pourquoi?

--Un ours me l'a demand.

--Quelle stupidit!

--Mais non, je vous affirme que je l'ai offert  un ours.

--Allons donc! vous ne nous ferez pas croire que vous avez vu un ours?

--Mais si, j'en ai vu un!

--Courait-il?

--Oui, il a couru aprs moi!

--Ce n'est pas vrai. Qu'avez-vous fait?

--Oh! rien de particulier,--je l'ai tu.

Cris surhumains: Pas vrai!--O est-il?

--Si vous voulez le voir, il faut que vous alliez dans la fort. Je ne
pouvais pas l'emporter tout seul.

Aprs avoir satisfait toutes les curiosits de la maisonne et calm
leurs craintes rtrospectives  mon endroit, j'allai demander de l'aide
aux voisins. Le grand chasseur d'ours, qui tient un htel en t, couta
mon histoire avec un sourire sceptique; son incrdulit gagna tous les
habitants de l'htel et de la localit. Cependant comme j'insistais sans
le faire  la pose, et que je leur proposais de les conduire sur le
thtre de mon exploit, une quarantaine de personnes acceptrent de me
suivre et de m'aider  ramener l'ours. Personne ne croyait en trouver
un; pourtant chacun s'arma dans la crainte d'une fcheuse rencontre, qui
d'un fusil, d'un pistolet, un autre d'une fourche, quelques-uns de
matraques et de btons; on ne saurait user de trop de prcautions.

Mais lorsque j'arrivai  l'endroit psychologique et que je montrai mon
ours, une espce de terreur s'empara de cette foule incrdule. Par
Jupiter! c'tait un ours vritable; quant aux ovations qui salurent le
hros de l'aventure... ma foi, par modestie, je les passe sous silence.
Quelle procession pour ramener l'ours! et quelle foule pour le
contempler lorsqu'il fut dpos chez moi! Le meilleur prdicateur
n'aurait pas runi autant de monde pour couter un sermon, le dimanche.

Au fond, je dois reconnatre que mes amis, tous sportsmen accomplis, se
conduisirent trs correctement  mon gard. Ils ne contestrent pas
l'identit de l'ours, mais ils le trouvrent trs petit. M. Deane, en sa
qualit de tireur et de pcheur mrite, reconnut que j'avais fait l un
joli coup de fusil; son opinion me flatta d'autant plus que personne n'a
jamais pris autant de saumons que lui aux tats-Unis et qu'il passe pour
un chasseur trs remarquable.

Pourtant il fit remarquer, sans succs d'ailleurs, aprs examen de la
blessure de l'ours, qu'il en avait dj vu d'analogues causes par des
cornes de vache!!

A ces paroles mprisantes, j'opposai le parapluie de mon indiffrence.
Lorsque je me couchai ce soir-l, extnu de fatigue, je m'endormis sur
cette pense dlicieuse: Aujourd'hui, j'ai tu un ours!






UN CHIEN A L'GLISE


Aprs le chant du cantique, le Rvrend Sprague se retourna et lut une
liste interminable d'annonces, de runions, d'assembles, de
confrences, selon le curieux usage qui se perptue en Amrique, et qui
subsiste mme dans les grandes villes o les nouvelles sont donnes dans
tous les journaux.

Cela fait, le ministre du Seigneur se mit  prier; il formula une
invocation longue et gnreuse qui embrassait l'Univers entier, appelant
les bndictions du ciel sur l'glise, les petits enfants, les autres
glises de la localit, le village, le comt, l'tat, les officiers
ministriels de l'tat, les tats-Unis, les glises des tats-Unis, le
congrs, le prsident, les officiers du gouvernement, les pauvres marins
ballotts par les flots, les millions d'opprims qui souffrent de la
tyrannie des monarques europens et du despotisme oriental; il pria pour
ceux qui reoivent la Lumire et la Bonne Parole, mais qui n'ont ni yeux
ni oreilles pour voir et comprendre; pour les pauvres paens des les
perdues de l'ocan, et il termina en demandant que sa prdication porte
ses fruits et que ses paroles sment le bon grain dans un sol fertile
capable de donner une opulente moisson. Amen.

Il y eut alors un froufrou de robes, et l'assemble, debout pour la
prire, s'assit. Le jeune homme  qui nous devons ce rcit ne
s'associait nullement  ces exercices de pit; il se contentait de
faire acte de prsence... et prtait une attention des plus mdiocres 
l'office qui se droulait. Il tait rebelle  la dvotion, et comme il
ne suivait la prire que d'une oreille distraite, connaissant par le
menu le programme du pasteur, il coutait de l'autre les bruits
trangers  la crmonie. Au milieu de la prire une mouche s'tait
pose sur le banc devant lui, il s'absorba dans la contemplation de ses
mouvements; il la regarda se frotter les pattes de devant, se gratter
la tte avec ces mmes pattes, et la faire reluire comme un parquet
cir; elle se frottait ensuite les ailes et les astiquait comme si elles
eussent t des pans d'habit; toute cette toilette se passait trs
simplement, et sans la moindre gne; la mouche videmment se sentait en
parfaite scurit. Et elle l'tait en effet, car, bien que Tom mourt
d'envie de la saisir, il n'osa pas, convaincu qu'il perdrait
irrmdiablement son me, s'il commettait une action pareille pendant la
prire. Mais  peine l'Amen fut-il prononc, Tom avana sa main
lentement et s'empara de la mouche.

Sa tante, qui vit le mouvement, lui fit lcher prise.

Le pasteur commena son prche et s'tendit si longuement sur son sujet
que peu  peu les ttes tombrent; Dieu sait pourtant que la confrence
tait palpitante d'intrt, car il promettait la rcompense finale  un
nombre d'lus si restreint qu'il devenait presque inutile de chercher 
atteindre le but.

Tom compta les pages du sermon; en sortant de l'glise il ne se doutait
mme pas du sujet du prche, mais il en connaissait minutieusement le
nombre des feuillets. Cependant cette fois-ci il prit plus d'intrt au
discours. Le ministre esquissa un tableau assez pathtique de la fin du
monde,  ce moment suprme o le lion et l'agneau couchs cte  cte se
laisseront guider par un enfant. Mais la leon, la conclusion morale 
tirer de cette description grandiose ne frapprent pas le jeune
auditeur; il ne comprit pas le symbole de cette image, et se confina
dans un ralisme terre  terre; sa physionomie s'illumina et il rva
d'tre cet enfant, pour jouer avec ce lion apprivois.

Mais lorsque les conclusions arides furent tires, son ennui reprit de
plus belle. Tout d'un coup, une ide lumineuse lui traversa l'esprit; il
se rappela qu'il possdait dans sa poche une bote qui renfermait un
trsor: un norme scarabe noir  la mchoire arme de pinces
puissantes. Ds qu'il ouvrit la bote, le scarabe lui pina
vigoureusement le doigt; l'enfant rpondit par une chiquenaude
vigoureuse; le scarabe se sauva et tomba sur le dos, pendant que
l'enfant suait son doigt. Le scarabe restait l, se dbattant sans
succs sur le dos. Tom le couvait des yeux, mais il tait hors de son
atteinte. D'autres fidles, peu absorbs par le sermon, trouvrent un
drivatif dans ce lger incident et s'intressrent au scarabe. Sur ces
entrefaites, un caniche entra lentement, l'air triste et fatigu de sa
longue rclusion; il guettait une occasion de se distraire; elle se
prsenta  lui sous la forme du scarabe; il le fixa du regard en
remuant la queue. Il se rapprocha de lui en le couvant des yeux comme un
tigre qui convoite sa proie, le flaira  distance, se promena autour de
lui, et s'enhardissant, il le flaira de plus prs; puis, relevant ses
babines paisses, il fit un mouvement pour le happer, mais il le manqua.
Le jeu lui plaisait videmment, car il recommena plusieurs fois, plus
doucement; petit  petit il approcha sa tte, et toucha l'ennemi avec
son museau, mais le scarabe le pina; un cri aigu de douleur retentit
dans l'glise pendant que le scarabe allait s'abattre un peu plus loin,
toujours sur le dos, les pattes en l'air. Les fidles qui observaient le
jeu du chien se mirent  rire, en se cachant derrire leurs ventails ou
leurs mouchoirs; Tom exultait de bonheur. Le caniche avait l'air bte
et devait se sentir idiot, mais il gardait surtout au coeur un sentiment
de vengeance. Se rapprochant du scarabe, il recommena la lutte,
cabriolant de tous les cts, le poursuivant, cherchant  le prendre
avec ses pattes ou entre ses dents; mais ne parvenant pas  son but, il
se lassa, s'amusa un instant d'une mouche, d'une demoiselle, puis d'une
fourmi, et abandonna la partie, dcourag de n'arriver  rien. Enfin,
d'humeur moins belliqueuse, il se coucha... sur le scarabe. On entendit
un cri perant, et on vit le caniche courir comme un fou dans toute
l'glise, de la porte  l'autel, de l'autel vers les bas-cts; plus il
courait, plus il hurlait. Enfin, fou de douleur il vint se rfugier sur
les genoux de son matre, qui l'expulsa honteusement par la porte; sa
voix se perdit bientt dans le lointain.

Pendant ce temps, l'assistance touffait ses rires et le pasteur
s'interrompit au milieu de son discours. Il le reprit ensuite tant bien
que mal en cherchant ses mots, mais dut renoncer  produire le moindre
effet sur l'auditoire; le recueillement des fidles s'tait vanoui, les
plus graves conseils du pasteur taient reus par eux avec une lgret
mal dissimule et trs peu difiante.

Lorsque la crmonie fut termine, et la bndiction donne, chacun se
sentit heureux et soulag.

Tom Sawyer rentra chez lui trs satisfait, pensant qu'aprs tout le
service divin avait du bon, lorsque de lgres distractions venaient
l'agrmenter. Une seule chose le contrariait: il admettait bien que le
chien se ft amus avec son scarabe, mais il avait vraiment abus de la
permission en le faisant s'envoler par la fentre.






UNE VICTIME DE L'HOSPITALIT


--Monsieur, dis-je, ne m'en voulez pas si je vous ai amen dans ma
maison aussi glaciale et aussi triste!

Il faut vous dire tout d'abord que j'ai t assez fou pour amener chez
moi un ami, et qui plus est, un malade. Assis en chemin de fer en face
de ce monsieur, j'eus l'ide diaboliquement goste de lui faire
partager avec moi le froid de cette nuit brumeuse.

J'allai  lui et lui tapai sur l'paule: Ah! s'cria-t-il tonn.

--Venez, lui dis-je, sur un ton engageant et parfaitement hypocrite, et
que ma maison soit la vtre. Il n'y a personne en ce moment, nous y
passerons d'agrables moments. Venez donc avec moi.

Aguich par mon amabilit, cet homme accepta. Mais lorsque nous emes
caus quelques instants dans la bibliothque, nous sentmes le froid.

--Allons, dis-je, faisons un beau feu clair et prenons du th bien
chaud; cela nous mettra de bonne humeur. Permettez-moi de vous laisser
seul pour tout prparer, et distrayez-vous en mon absence. Il faut que
j'aille jusque chez Palmer pour lui demander de m'aider. Tout ira trs
bien.

--Parfait, me rpondit mon hte.

Palmer est mon bras droit. Il habite  quelques centaines de mtres de
ma maison, une vieille ferme qui servait de taverne pendant la
Rvolution. Cette ferme s'est beaucoup dlabre depuis un sicle; les
murs, les planchers ont perdu la notion de la ligne droite et l'alle
qui mne  la maison a presque compltement disparu; aussi le btiment
parat-il tout de travers; quant aux chemines, elles semblent fortement
endommages par le vent et la pluie. Pourtant c'est une de ces vieilles
maisons d'apparence solide qui avec tant soit peu de rparations
braveraient les intempries pendant encore cent ans et mme plus. Devant
la ferme s'tend une grande pelouse, et on aperoit dans la cour un
puits ancien qui a dsaltr des gnrations de gens et de btes. L'eau
en est dlicieusement pure et limpide. Lorsque svirent les chaleurs de
l't dernier, j'y puisai bien souvent de l'eau, me rencontrant avec les
mendiants qui venaient se dsaltrer d'une gorge d'eau claire avant de
continuer leur route. Certes, vos vins capiteux peuvent faire briller de
convoitise les yeux des convives qui se runissent autour de tables
somptueusement servies; il n'en reste pas moins vrai que l'eau pure et
cristalline constitue une boisson exquise pour les pauvres dshrits de
l'existence.

En arrivant  la ferme, je m'aperus qu'il n'y avait pour tout clairage
qu'une triste bougie  la porte, et je frappai discrtement. On ouvrit
aussitt.

--Palmer est-il l? demandai-je.

--Non, John est absent; il ne reviendra qu'aprs dimanche.

Hlas! hlas! il ne me restait qu' m'en retourner; reprenant  ttons
la route que je distinguais  peine dans le brouillard au milieu des
pchers, je rentrai dans ma lugubre maison.

Mon hte malade paraissait trs affect.

--Allons! lui dis-je en lui tapant doucement sur l'paule,--le secouer
plus vigoureusement et t trs dplac dans le cas prsent,--il faut
nous dbrouiller nous-mmes; je n'ai trouv personne  la ferme.

Allons! reprenons courage et ayons un peu d'entrain. Remontons-nous le
moral, et allumons le feu; mon voisin est absent, mais nous saurons bien
nous passer de lui.

J'allumai donc ma lampe astrale, ma lampe  globe, veux-je dire, dont le
pitre fonctionnement est une honte pour l'inventeur. Il faut lever la
mche trs haut pour qu'elle donne un peu de lumire, et au bout d'un
moment elle fume si bien que la pice est pleine d'une suie paisse qui
vous prend  la gorge. Au diable cette vilaine invention! Comme
j'aimerais l'envoyer au diable!

Je me rappelai que je trouverais des fagots sous le hangar; j'en rapportai
donc et les mis dans le fourneau de la cuisine que j'allumai; ensuite je
pris la bouilloire, j'allai au puits la remplir, la mis sur le fourneau et
j'attendis. Lorsque l'eau fut bien bouillante, je pris la bote  th, et
coupai dans un gros pain carr des tranches que je fis griller. Au bout de
trois quarts d'heure qui me parurent un sicle, je retournai vers mon ami.
Le th est prt, lui dis-je. Nous nous transportmes silencieusement  la
cuisine. Je rcitai le benedicite; la lampe fumait, le feu flambait
difficilement, le th tait froid; mon ami tremblait de froid (on me
raconta plus tard qu'il avait mdit de mon hospitalit. Ingrat
personnage!) Aprs le th, la principale chose  faire tait de nous
rchauffer pour ne pas nous laisser mourir. Au fond, mon ami se montra
assez vaillant, et lorsqu'il s'agit de bourrer le pole plusieurs fois,
il me proposa son aide. Il essayait de paratre gai, mais sa physionomie
restait triste. Pour ma part je riais intrieurement comme un homme qui
vient de faire une bonne affaire en achetant un cheval. Et dire que les
gens viennent chez vous pour trouver de l'agrment! Lorsqu'ils sont sous
votre toit, vous leur devez le confort sous toutes ses formes. Ils
s'attendent  tre fts, soigns, cajols et bords dans leur lit le
soir. Le temps qu'ils passent chez les autres reprsente pour eux un
doux farniente. Avec quelle satisfaction ils s'effondrent dans un
fauteuil, et regardent vos tableaux et vos albums. Comme ils aiment  se
promener en baguenaudant, humant avec dlices la brise parfume! Que la
peste les touffe! Comme ils attendent le dner avec un apptit aiguis.
Le dner! Quelquefois le menu en est bien difficile  composer, et
pendant que les invits sont dans un tat de batitude cleste, le
matre de maison se creuse la tte dans une perplexit douloureuse! Oh!
quelle dlicieuse vengeance lorsqu'on peut troubler un peu leur
quitude, et qu'on les voit essayer de dissimuler leur mcontentement le
jour o l'hospitalit qu'ils reoivent chez vous ne rpond pas  leur
attente. Mauvaise maison, pensent-ils; on ne me reprendra pas dans une
galre pareille; j'irai ailleurs  l'avenir, l o je serai mieux
trait!

Lorsque je vois cela, je me paye la tte de mes invits et m'amuse
follement de leur dconfiture. C'est tout naturel, et je trouve trs
logique qu'ils partagent mes ennuis de matre de maison. Avec notre
nature il nous faut des signes visibles et extrieurs de bont;
l'accueil du coeur ne nous suffit pas. Si vous offrez  un ami un bon
dner ou un verre de vin, s'il a chaud et est bien clair chez vous, il
reviendra; sans cela vous ne le reverrez plus; la nature humaine est
ainsi faite; moi, du moins, je me juge ainsi. Mais ici j'tablis une
distinction. Si votre ami fait des avantages matriels qu'il peut
trouver chez vous plus de cas que des charmes intellectuels, s'il
ddaigne votre amiti parce qu'il ne trouve pas chez vous tout le luxe
et le confort qu'il aime, alors, ne l'honorez pas du nom d'Ami!

--Allons nous coucher, proposai-je.

--Parfait, rpondit mon invit.

--Pas si vite, mon cher, rpliquai-je; les lits ne sont pas faits; il
n'y a pas de femme de chambre dans la maison. Mais qu'est-ce que cela
fait? Cela n'a aucune importance. Je vais m'absenter un instant pendant
que vous entretiendrez le feu.

Je monte dans la chambre d'ami; je n'y trouve rien. Au bout d'une
demi-heure, je dcouvre des oreillers, des draps et des couvertures. Je
redescends et je tape joyeusement sur l'paule de mon ami toujours
transi de froid, et je lui dis aimablement: Venez dans le nid qui vous
attend. Vous y dormirez comme un bienheureux et demain vous vous
sentirez mieux.

Je le dshabille, le couche, et en le voyant la tte sur l'oreiller, je
lui souhaite: Bonsoir, bons rves.

--Bonsoir, me rpond-il avec un faible sourire.

Aprs avoir regard le temps par la fentre, je gagnai mon lit, qui
tait fait  la diable. Oh! l'horrible lune, froide et lugubre! Phoeb,
Diane ou Lune, je te supplie par le nom que tu voudras de ne pas
pntrer dans ma chambre et de ne pas inonder mes yeux de ton ple
sourire! Au diable ta figure blafarde qui trouble le sommeil et les doux
rves!

Le lendemain matin, j'allai chez mon ami et le traitant comme un prince
ou un personnage de marque, je lui demandai avec force dtails des
nouvelles de sa nuit. Comme c'est un homme intgre, incapable d'altrer
la vrit, il m'avoua qu'il avait eu un peu froid. Insupportable
personnage! Je lui avais pourtant donn toutes les couvertures de la
maison!

Nous tombions juste sur un dimanche; or, mon ami qui est un fin rimeur
a beaucoup chant les charmes et la posie du dimanche  la campagne;
comme le feu n'tait pas encore allum, je le pris par le bras, et lui
proposai une promenade sur le gazon; mais le gazon tait couvert de
rose, et il rentra transi pour se rchauffer prs du pole teint.
L'heure du djeuner approchait, mais je n'avais pas encore solutionn
cette question embarrassante. Tout d'un coup, me frappant le front comme
si une tincelle en et jailli, je me prcipitai hors de la cuisine, en
traversant le jardin au galop, et je frappai  la porte de la ferme.

L'excellente fermire tait heureusement visible.

--Madame, lui dis-je, je suis dans un grand embarras. J'ai un ami chez
moi, et ne dispose de personne pour nous faire la cuisine; je n'ai pas
la moindre provision; pouvez-vous me rendre le service de nous prparer
le djeuner, le dner et le th pour la journe?

Trs obligeamment elle y consentit, et au bout d'une demi-heure, je
conduisis triomphalement mon pote dans cette vieille maison; la nappe
blanche tait mise, une chaleur exquise rgnait dans la pice; du coup,
mon ami retrouva toute sa gaiet.

Nous allmes  l'glise, et au retour, son sang, fouett par la marche,
lui avait rendu sa bonne humeur; lorsqu'il s'assit dans le fauteuil 
bascule pour attendre le poulet rti, il me donna l'illusion du
Bien-tre en personne.

J'tais presque furieux de lui avoir procur un tel confort!






LES DROITS DE LA FEMME

PAR

ARTHEMUS WARD


L'anne dernire, j'avais plant ma tente dans une petite ville
d'Indiana. Je me tenais sur le seuil de la porte pour recevoir les
visiteurs, lorsque je vis arriver une dputation de femmes; elles me
dclarrent qu'elles faisaient partie de l'Association fministe et
rformiste des droits de la femme de Bunkumville, et me demandrent
l'autorisation d'entrer dans ma tente sans payer.

--Je ne saurais vous accorder cette faveur, rpondis-je; mais vous
pouvez payer sans entrer.

--Savez-vous qui nous sommes? cria l'une de ces femmes, crature
immense,  l'air rbarbatif, qui portait une ombrelle de cotonnade
bleue sous le bras; savez-vous bien qui nous sommes, monsieur?

--Autant que j'en puis juger  premire vue, rpondis-je, il me semble
que vous tes des femmes.

--Sans doute, monsieur, reprit la mme femme sur un ton non moins
revche; mais nous appartenons  la socit protectrice des droits de la
femme; cette socit croit que la femme a des droits sacrs, et qu'elle
doit chercher  lever sa condition.

--Doue d'une intelligence gale  celle de l'homme, la femme vit
perptuellement mprise et humilie; il faut remdier  cette
situation, et notre socit a prcisment pour but de lutter avec une
nergie constante contre les agissements des hommes orgueilleux et
autoritaires.

Pendant qu'elle me tenait ce discours, cette crature excentrique me
saisit par le col de mon pardessus et agita violemment son ombrelle
au-dessus de ma tte.

--Je suis loin de mettre en doute, madame, lui dis-je en me reculant,
l'honorabilit de vos intentions; cependant je dois vous faire observer
que je suis le seul homme ici, sur cette place publique; ma femme (car
j'en ai une) est en ce moment chez elle, dans mon pays.

--Oui, vocifra-t-elle, et votre femme est une esclave! Ne rve-t-elle
jamais de libert? Ne pensera-t-elle donc jamais  secouer le joug de la
tyrannie?  agir librement,  voter...? Comment se fait-il que cette
ide ne lui vienne pas  l'esprit?

--C'est tout bonnement, rpondis-je un peu agac, parce que ma femme est
une personne intelligente et pleine de bon sens.

--Comment? comment? hurla mon interlocutrice, en brandissant toujours
son ombrelle;  quel prix, d'aprs vous, une femme doit-elle acheter sa
libert?

--Je ne m'en doute pas, rpondis-je; tout ce que je sais, c'est que pour
entrer sous ma tente, il faut payer quinze cents par personne.

--Mais les membres de notre association ne peuvent-ils pas entrer sans
payer? demanda-t-elle.

--Non, certes. Pas que je sache.

--Brute, brute que vous tes! hurla-t-elle en clatant en sanglots.

--Ne me laisserez-vous pas pntrer? demanda une autre de ces
excentriques en me prenant la main doucement et avec clinerie: Oh!
laissez-moi entrer! Mon amie, voyez-vous, n'est qu'une enfant terrible.

--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, rpondis-je, furieux de voir se
prolonger cette factie, je m'en fiche! L-dessus elles reculrent
toutes et me traitrent d'animal toutes en choeur.

--Mes amies, dis-je, avant votre dpart, je voudrais vous dire quelques
mots bien sentis: coutez-moi bien: La femme est une des plus belles
institutions de ce bas monde; nous pouvons nous en glorifier. Nul ne
peut se passer de la femme. S'il n'y avait pas de femmes sur terre, je
ne serais pas ici  l'heure actuelle. La femme est prcieuse dans la
maladie; prcieuse dans l'adversit comme dans le bonheur! O femme!
m'criai-je sous l'effluve d'un souffle potique, tu es un ange quand tu
ne cherches pas  sortir de tes attributions; mais quand tu prtends
intervertir les rles et porter la culotte (ceci soit dit au figur);
lorsque tu dsertes le foyer conjugal et que, la tte farcie des
thories fministes, tu t'lances comme une lionne en courroux, en qute
d'une proie  dvorer; lorsque, dis-je, tu veux te substituer  l'homme,
tu deviens un tre infernal et nfaste!

--Mes amies! continuai-je en les voyant partir indignes, n'oubliez pas
ce que Arthmus Ward vous dit!






TABLE




PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMS

CANNIBALISME EN VOYAGE

L'HOMME AU MESSAGE POUR LE DIRECTEUR GNRAL

LES GEAIS BLEUS

COMMENT J'AI TU UN OURS

UN CHIEN A L'GLISE

UNE VICTIME DE L'HOSPITALIT

LES DROITS DE LA FEMME











End of Project Gutenberg's Plus fort que Sherlock Holms, by Mark Twain

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMS ***

***** This file should be named 11622-8.txt or 11622-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/1/6/2/11622/

Produced by Tonya Allen, Christine De Ryck and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year. For example:

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


