The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Emile Gaboriau

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'argent des autres
       I. Les hommes de paille

Author: Emile Gaboriau

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11588]
[Date last updated: May 9, 2009]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***




Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
This file was produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.







L'ARGENT DES AUTRES

PAR EMILE GABORIAU

I LES HOMMES DE PAILLE




I


Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue
Saint-Gilles, au Marais, a deux pas de la place Royale.

La, pas de voitures, jamais de foule. A peine le silence y est rompu
par les sonneries reglementaires de la caserne des Minimes, par les
cloches de l'eglise Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des
eleves de l'institution Massin a l'heure des recreations.

Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est
encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme. Une a
une s'eteignent les grandes fenetres a tout petits carreaux. Et si,
passe minuit, quelque bourgeois regagne son logis, il hate le pas,
inquiet de la solitude et preoccupe des reproches de son concierge qui
lui demandera d'ou il peut bien revenir si tard.

En une telle rue, tout le monde se connait, les maisons n'ont pas de
mystere, les familles pas de secrets.

C'est la petite ville, ou l'oisivete curieuse a toujours un coin de
son rideau sournoisement releve, ou les cancans poussent aussi dru que
l'herbe entre les paves.

Aussi, le 27 avril 1872, un samedi, dans l'apres-midi, remarqua-t-on
rue Saint-Gilles, un fait qui partout ailleurs eut passe inapercu.

Un homme d'une trentaine d'annees, portant la livree de travail des
serviteurs de bonne maison, le long gilet raye et le tablier a piece,
s'en allait de porte en porte...

--Qui donc cherche ce domestique? se demandaient les rentieres
desoeuvrees, tout en suivant ses evolutions.

Il ne cherchait personne. Aux gens qu'il abordait, il racontait qu'il
etait envoye par une cousine a lui, excellente cuisiniere, laquelle,
avant d'entrer en place chez des bourgeois du quartier, tenait comme
de juste a prendre ses renseignements. Et cela dit:

--Connaissez-vous, interrogeait-il, M. Vincent Favoral?

Concierges et boutiquiers ne connaissaient que lui, car il y avait
plus d'un quart de siecle qu'au lendemain de son mariage, M. Vincent
Favoral etait venu s'installer rue Saint-Gilles, et ses deux enfants y
etaient nes: son fils, M. Maxence, et sa fille, Mlle Gilberte.

Il occupait le second etage de la maison qui porte le numero 38, une
de ces bonnes vieilles maisons comme on n'en batit plus, depuis que
les terrains se vendent quinze cents francs le metre, ou l'espace
n'est pas sordidement mesure, ou les escaliers a rampe de fer forge
sont larges et faciles, ou les pieces sont spacieuses, et les plafonds
hauts de douze pieds.

--Certes, nous connaissons M. Favoral, repondaient les gens que
questionnait le domestique, et si jamais honnete homme a existe, c'est
certainement lui. En voila un auquel on aurait du plaisir a confier
ses fonds, si on en avait. Ce n'est pas lui qui jamais filera en
Belgique en emportant sa caisse.

Et ils expliquaient que M. Favoral etait caissier principal et meme
probablement un des gros actionnaires du _Comptoir de credit mutuel_,
une de ces admirables institutions financieres qui ont surgi avec le
second Empire et qui gagnaient a la Bourse leur premier banco le jour
ou se jouait dans la rue la partie du coup d'Etat.

--Oh! je sais la profession du bourgeois, disait le domestique. Mais
quel espece d'homme est-ce? Voila ce que ma cousine voudrait savoir.

Le marchand de vins du 43, le plus ancien boutiquier de la rue, etait
mieux que personne a meme de repondre. Deux petits verres civilement
offerts lui delierent la langue, et tout en trinquant:

--M. Vincent Favoral, commenca-t-il, est un homme de cinquante-deux ou
trois ans, mais qui parait plus jeune, car il n'a pas un poil blanc.
C'est un grand maigre, avec des favoris bien tailles, la bouche pincee
et des petits yeux jaunes. Pas causeur. Il faut plus de ceremonies
pour tirer une parole de son gosier qu'un ecu de sa caisse. Oui, non,
bonjour, bonsoir, voila toute sa conversation. Ete comme hiver, il
porte un pantalon gris, une longue redingote, des souliers laces et
des gants de filoselle. Parole d'honneur, je dirais qu'il a sur le dos
les habits que je lui ai vus pour la premiere fois en 1845, si je ne
savais pas que tous les ans il se fait faire deux vetements complets
par le concierge du 29.

--Ah! ca, mais c'est un grigou! grommela le domestique.

--C'est surtout un maniaque, poursuivit le boutiquier, comme tous les
hommes de chiffres, a ce qu'il parait. Sa vie est reglee comme les
pages de son grand-livre. Dans le quartier, on ne l'appelle jamais que
le Bureau-Exactitude, et quand il passe rue Saint-Louis, qui est donc
maintenant la rue Turenne, les negociants reglent leur montre. Qu'il
vente ou qu'il grele, chaque matin que le bon Dieu fait, a neuf heures
battant, il met le pied dans la rue pour se rendre a son bureau. Quand
on le voit revenir, c'est qu'il est entre cinq heures vingt et cinq
heures vingt-cinq. A six heures, il dine. A sept heures, il sort et va
faire sa partie au cafe Turc. A dix heures, il rentre et se couche.
Et, au premier coup de onze heures sonnant a Saint-Louis, crac, il
eteint sa bougie...

Dedaigneusement le domestique avancait les levres.

--Hum!... fit-il, je me demande si cela conviendra a ma cousine, de
vivre chez un particulier qui est comme une horloge.

--Ce n'est pas toujours agreable, observa le marchand de vins, et la
preuve c'est que le fils, M. Maxence, s'en est lasse.

--Il n'est plus chez ses parents?

--Il y prend ses repas, mais il loge chez lui, boulevard du Temple...
La brouille a fait assez de bruit, dans le temps, et d'aucuns
soutiennent que M. Maxence est un mauvais sujet, qui mene une vie de
polichinelle... Moi je dis que son pere le tenait trop de court... Il
a vingt-cinq ans, ce garcon, il est bien de sa personne, et il a une
maitresse dans le grand genre, je l'ai vue... J'aurais fait comme lui.

--Et la fille, Mlle Gilberte?...

--Elle ne se marie guere, quoi qu'elle ait plus de vingt ans et qu'elle
soit jolie comme un amour... Avant la guerre, son pere voulait
lui faire epouser un agent de change, a ce qu'on dit, un homme
tres-distingue, qui ne venait jamais qu'en voiture a deux chevaux,
mais elle l'a refuse net... On m'apprendrait qu'il y a quelque
amourette sous jeu, que je n'en serais pas etonne. Je vois roder par
ici un jeune monsieur, qui leve diablement le nez, quand il passe
devant le 38.

Ces details semblaient n'interesser que fort mediocrement le
domestique.

--C'est surtout la bourgeoise, dit-il, qui preoccupe ma cousine...

--Naturellement. Eh bien! vous pouvez lui dire que jamais elle n'aura
eu de meilleure patronne. Pauvre madame Favoral! elle en a vu de
grises avec son maniaque de mari. Mais elle n'est plus jeune et on
s'accoutume a tout. Les jours ou le temps est beau, je la vois passer
avec Mlle Gilberte. Elles vont faire un tour de promenade a la place
Royale. C'est leur distraction...

Le domestique ricanait.

--Matin! fit-il. Si le bourgeois ne leur en paye pas d'autres, il ne
se ruinera pas!

--Il ne leur en paye pas d'autres, poursuivit le boutiquier.
C'est-a-dire, pardon, tous les samedis, et cela depuis des annees,
M. et Mme Favoral recoivent quelques-uns de leurs amis: M. et Mme
Desclavettes, qui etaient marchands de bronzes, rue Turenne; M.
Chapelain, l'ancien avoue de la rue Saint-Antoine, dont la fille est
la grande amie de Mlle Gilberte; M. Desormeaux qui est chef de bureau
au ministere de la justice, et trois ou quatre autres encore, et comme
precisement c'est aujourd'hui samedi...

Mais il s'interrompit et tendant le bras vers la rue:

--Vite, reprit-il, regardez! Quand on parle du loup... Il est cinq
heures vingt, voila M. Favoral qui rentre...

C'etait en effet le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, et
veritablement tel que l'avait depeint le marchand de vins. Et a le
voir marcher, la tete baissee, on eut dit qu'il cherchait sur le
trottoir la place ou il avait mis le pied le matin pour l'y remettre
le soir. Toujours du meme pas methodique, il gagna sa maison, gravit
ses deux etages et tirant son passe-partout, il entra chez lui.

C'etait bien le logis de l'homme, et tout, des l'antichambre, y
denoncait la manie. La evidemment, chaque meuble devait avoir sa place
invariable, chaque objet irrevocablement sa tablette ou son clou.

Triste logis, d'ailleurs, accusant non pas la pauvrete precisement,
mais de mediocres ressources et les artifices d'une economie qui
se respecte. La proprete y atteignait les splendeurs du luxe, tout
reluisait, mais il n'etait pas un detail qui ne trahit la main
industrieuse de la menagere s'obstinant a defendre son mobilier contre
les ravages du temps. Le velours des fauteuils avait aux angles des
reprises qu'on etait tente d'attribuer a l'aiguille d'une fee. On
distinguait des points de laine neuve dans les dessins fanes des
devants de foyer. Les rideaux avaient ete retournes pour offrir
toujours aux regards la portion la moins fletrie.

Tous les hotes enumeres par le marchand de vins, et deux ou trois
autres encore se trouvaient au salon lorsque M. Favoral y entra.

Mais au lieu de repondre a leur salut:

--Ou est Maxence? interrogea-t-il.

--Je l'attends, mon ami, repondit doucement Mme Favoral.

Le caissier fronca le sourcil:

--Toujours en retard, gronda-t-il, c'est se moquer a la fin...

Sa fille, Mlle Gilberte, lui coupa la parole:

--Et mon bouquet, pere? demanda-t-elle.

M. Favoral s'arreta court, se frappa le front, et de l'accent d'un
homme qui revele quelque chose d'incroyable, de prodigieux, d'inoui:

--Oublie!... repondit-il, en scandant les syllabes, je l'ai
ou-bli-e!...

C'etait positif. Tous les samedis, en rentrant de son bureau, il
s'arretait devant la marchande qui a sa baraque au parvis Saint-Louis,
et il lui achetait, pour Mlle Gilberte, un bouquet de saison. Et
aujourd'hui...

--Ah! je t'y prends, pere! s'ecria la jeune fille.

Mais Mme Favoral s'etait penchee a l'oreille de Mme Desclavettes.

--Certainement, murmura-t-elle d'une voix troublee, il arrive a mon
mari quelque chose de grave. Lui, oublier! Lui, manquer a une de ses
habitudes! C'est la premiere fois depuis vingt-six ans...

L'entree de M. Maxence l'empecha de continuer. M. Favoral ouvrait la
bouche pour reprimander vertement son fils, mais le diner etait servi.

--A table! cria M. Chapelain, l'ancien avoue, homme conciliant par
excellence.

On se mit a table, mais Mme Favoral venait a peine de servir le
potage, quand un violent coup de sonnette retentit. Presqu'aussitot,
la bonne parut et annonca:

--Le baron de Thaller!...

Plus pale que sa serviette, le caissier s'etait dresse.

--Le patron! balbutia-t-il. Le directeur du _Comptoir de credit
mutuel_!...

Sur les talons de la bonne, M. de Thaller entrait... Grand, mince,
roide, il avait une tete toute petite, la figure plate, le nez pointu
et de longs favoris roux nuances de fils d'argent, qui lui tombaient
jusqu'au milieu de la poitrine.

Plus soigne qu'une fille, il exhalait toutes sortes de parfums. Vetu a
la derniere mode, il portait un de ces amples pardessus a longs poils
qui bombent les epaules, un pantalon evase du bas, un large col
rabattu sur une cravate claire constellee d'un gros diamant et un
chapeau a bords insolemment cambres.

D'un regard clignotant, il evalua la salle a manger, le mobilier
mesquin, le diner modeste, et les convives, des bourgeois, assis
autour de la table. Et sans meme daigner porter a son chapeau sa
grosse main etroitement gantee de gris perle, d'un ton cassant et
bref, et avec un leger accent qui affirmait etre l'accent alsacien:

--Il faut que je vous parle, Vincent, dit-il a son caissier, seul, a
l'instant...

L'effort de M. Favoral, pour dissimuler son trouble, etait visible.

--C'est que, commenca-t-il, nous sommes, comme vous le voyez, entre
amis, en famille...

--Voulez-vous que je parle devant tout le monde? interrompit durement
le directeur du _Credit mutuel_...

Le caissier n'hesita plus.

Prenant sur la table un flambeau, il ouvrit la porte qui donnait dans
le salon, et s'effacant respectueusement:

--Je suis a vous, monsieur, dit-il, prenez la peine de passer...

Et au moment de disparaitre lui-meme, se maitrisant encore:

--Continuez a diner sans moi, dit-il a ses hotes, je vous aurai vite
rattrapes, c'est l'affaire d'un instant, soyez sans inquietude...

Ils n'etaient pas inquiets, mais surpris, et surtout indignes des
facons de M. de Thaller.

--Quel rustre! murmura Mme Desclavettes.

M. Desormeaux, le chef de bureau du ministere de la justice, ricanait.
C'etait un vieux reactionnaire, fort entete de ses idees legitimistes.

--Voila nos maitres, fit-il, les hauts barons de la feodalite
financiere... Ah! vous vous etes indignes de la morgue de la vieille
aristocratie, eh bien! a genoux, morbleu! a plat ventre plutot, devant
l'ecu d'or sur champ de gueules!...

On ne lui repondit pas. Chacun de son mieux pretait l'oreille.

Dans le salon, entre M. Favoral et M. de Thaller, une discussion de
la derniere violence avait evidemment lieu. En saisir le sens etait
impossible, et cependant, a travers la porte, dont les panneaux
superieurs etaient vitres, il en passait des bribes. Et de moments
en moments arrivaient distinctement les mots de dividende et
d'actionnaires, de deficit et de millions...

--Qu'est-ce que cela signifie, grand Dieu!... gemissait Mme Favoral.

Les deux interlocuteurs, le directeur et le caissier avaient du
se rapprocher de la porte de communication, car leurs voix qui
s'elevaient de plus en plus, devenaient tout a fait nettes.

--C'est un guet-apens infame! disait M. Favoral; il fallait me
prevenir...

--Allons donc! interrompait l'autre, est-ce que vous n'etiez pas
averti!...

La frayeur, une frayeur vague encore et inexpliquee, gagnait les
convives et ils demeuraient immobiles, la fourchette en l'air,
retenant leur haleine.

--Jamais! repetait M. Favoral, en frappant du pied si violemment que
la cloison en etait ebranlee, jamais! jamais!

--Cela sera pourtant, declarait M. de Thaller, c'est l'unique
ressource!...

--Et si je ne veux pas!

--Il s'agit bien de votre volonte, vraiment! C'est il y a vingt ans
qu'il fallait ne pas vouloir. Mais ecoutez-moi, raisonnons un peu...

M. de Thaller baissait la voix, et pendant quelques minutes, on
n'entendit plus rien de la salle a manger que des paroles confuses et
d'insaisissables exclamations, jusqu'a ce que tout a coup:

--C'est la ruine, reprit-il, d'un accent furieux, c'est la faillite
fin courant!

--Monsieur, disait le caissier, Monsieur...

--Vous etes un faussaire, monsieur Vincent Favoral, vous etes un
voleur!...

D'un bond, Maxence s'etait leve.

--Ah! je ne permettrai pas qu'on insulte ainsi mon pere dans sa propre
maison! s'ecria-t-il.

--Maxence! supplia Mme Favoral, mon fils!...

L'ancien avoue, M. Chapelain, le retenait par le bras, mais il se
debattait et il allait s'elancer dans le salon, quand la porte
s'ouvrit, livrant passage au directeur du _Comptoir de credit_.

Avec un flegme etrange apres une telle scene, il s'avanca jusqu'a Mlle
Gilberte, et d'un ton d'offensante protection:

--Votre pere est un malheureux, mademoiselle, prononca-t-il, et mon
devoir serait de le livrer immediatement a la justice... Pour votre
sainte et digne mere, cependant, pour votre frere, pour vous
surtout, mademoiselle, je n'en ferai rien... Mais qu'il fuie, qu'il
disparaisse, que jamais plus on n'entende parler de lui.

Il tira de sa poche une liasse de billets de banque, et les placant
sur la table:

--Remettez-lui ceci, ajouta-t-il. Qu'il parte ce soir meme. La police
est peut-etre prevenue. Il y a un train pour Bruxelles a onze heures
cinq.

Et, s'etant incline, il se retira, sans que personne lui adressat
seulement un mot, tant l'effarement etait grand de tous les hotes de
cette maison jusqu'alors si paisible.

Ecrase de stupeur, Maxence etait retombe sur sa chaise. Seule, Mlle
Gilberte gardait quelque sang-froid.

--C'est une honte a nous, s'ecria-t-elle, que de nous laisser ainsi
abattre; cet homme est un imposteur, un miserable... il ment!... Mon
pere...

M. Favoral n'avait pas attendu qu'on l'appelat et il se tenait debout
contre la porte du salon, plus pale que la mort, et calme cependant.

--A quoi bon des explications, dit-il. Ma caisse est vide, toutes les
apparences sont contre moi...

Sa femme s'etait glissee jusqu'a lui, elle lui prenait la main.

--Le malheur est immense, murmurait-elle, mais non irreparable. Nous
vendrons tout ce que nous possedons...

--N'avez-vous pas des amis, ne sommes-nous pas la? insisterent les
autres, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M. Chapelain...

Doucement il ecarta sa femme, et froidement:

--Que serait ce que nous avons possede a nous tous? dit-il. Un grain
de sable dans un abime. Nous ne possedons plus rien, d'ailleurs, nous
sommes ruines.

D'un mouvement pareil, les autres se dresserent, blemes et les yeux
etincelants.

--Ruines!... s'ecria M. Desormeaux, ruines!... Et les quarante-cinq
mille francs que je vous avais confies!...

Il ne repondit pas.

--Et nos cent vingt mille francs! gemissaient M. et Mme Desclavettes.

--Et mes cent soixante mille francs! criait en blasphemant M.
Chapelain...

Le caissier haussait les epaules.

--Perdus, dit-il, irrevocablement...

Alors leur rage depassa toutes les bornes. Alors ils oublierent que ce
malheureux etait leur ami de vingt ans, qu'ils etaient ses hotes, et
ils se mirent a l'accabler de menaces et d'injures sans nom.

Lui ne daignait pas se defendre.

--Allez, prononca-t-il, allez... Quand un pauvre chien entraine par le
courant se noie, les gens de coeur, du haut de la berge, lui jettent
des pierres...

--Il fallait nous dire que vous speculiez, hurla M. Desclavettes...

Sur ces mots il se redressa, et avec un geste si terrible, que les
autres, effrayes, reculerent:

--Quoi! fit-il d'un ton d'ecrasante ironie, c'est ce soir seulement
que vous decouvrez que je speculais! Chers amis! Ou donc et a quelles
poches d'autrui pensiez-vous que je prenais l'enorme interet que
je vous sers depuis des annees? Ou avez-vous vu l'argent honnete,
l'argent du travail donner douze ou quatorze pour cent? L'argent qui
rapporte cela, c'est l'argent du tapis vert, c'est l'argent de la
Bourse. Pourquoi m'avez-vous apporte vos fonds? Parce que vous etiez
persuades que je saurais bien tenir les cartes. Ah! si je vous
annoncais que j'ai double vos capitaux, vous ne me demanderiez pas
comment je m'y suis pris, ni si je n'ai pas fait sauter la coupe. Vous
empocheriez vertueusement. J'ai perdu, je suis un voleur... Eh bien!
soit, mais alors vous etes mes complices. C'est l'avidite des dupes
qui fait la friponnerie des dupeurs...

Il fut interrompu par la servante qui rentrait tout effaree:

--Monsieur, s'ecria-t-elle, monsieur, la cour est pleine d'agents de
police... Ils parlent au concierge, ils vont monter, je les entends.




II


Selon le moment et l'endroit ou ils sont prononces, il est de ces
mots qui acquierent une effrayante signification. Dans cette salle en
desordre, au milieu de ces gens effares, ce mot de police retentit
comme un coup de tonnerre.

--N'ouvrez pas, commanda Maxence a la domestique, n'ouvrez pas,
quoiqu'on sonne ou qu'on frappe. Laissez enfoncer la porte plutot!...

L'exces meme de l'epouvante rendait a Mme Favoral une portion de son
energie. Se jetant au-devant de son mari, comme pour le proteger,
comme pour le defendre:

--On vient t'arreter, Vincent, s'ecria-t-elle. On vient; n'entends-tu
pas?...

Il demeurait a la meme place, les talons cloues au sol.

--Cela devait etre, fit-il.

Et de l'accent du miserable qui voit tout espoir aneanti, qui renonce
a la lutte et qui s'abandonne:

--Soit, dit-il, qu'on m'arrete, et que tout finisse une bonne
fois. C'est assez d'angoisses comme cela, assez d'alternatives
insoutenables. Je suis las de toujours feindre, de toujours ruser,
tromper et mentir. Qu'on m'arrete! Il n'est pas de malheur qui ne soit
moindre, en realite, que l'horreur de l'incertitude. Maintenant, je
n'ai plus rien a redouter. Pour la premiere fois depuis des annees, je
dormirai cette nuit!...

Il ne remarquait pas la sinistre impression de ses hotes.

--Vous pensez que je suis un voleur, ajouta-il, eh bien! soyez
satisfaits. Justice va etre faite!...

Mais il leur pretait la des sentiments qui n'etaient plus les leurs.
Ils oubliaient leur colere si terrible et l'amer ressentiment de leur
argent perdu.

L'imminence du peril, tout a coup, reveillait en leur ame les
souvenirs du passe et cette forte affection qui nait d'une longue
habitude et d'un constant echange de services rendus. Quoi qu'eut fait
M. Favoral, ils ne voyaient plus en lui que l'ami, l'hote dont cent
fois ils avaient rompu le pain ensemble, l'homme dont la probite,
jusqu'a cette soiree fatale, etait restee bien au-dessus du soupcon.

Pales, bouleverses, ils l'entouraient.

--Devenez-vous fou! lui disait M. Desormeaux. Voulez-vous donc
attendre qu'on vous arrete, qu'on vous jette en prison, qu'on vous
traine sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour
d'assises!...

Il secouait la tete, et d'un ton d'obstination idiote:

--Ne vous ai-je pas dit, repetait-il, que tout est contre moi! Qu'on
vienne, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.

--Et votre femme, malheureux, insistait M. Chapelain, l'ancien avoue,
et vos enfants!...

--Seront-ils moins deshonores si je suis condamne par contumace?

Eperdue de douleur, Mme Favoral se tordait les mains.

--Vincent, murmurait-elle, au nom du ciel, epargne-nous cette torture
affreuse de te savoir en prison...

Opiniatrement il gardait le silence. Sa fille, Mlle Gilberte se laissa
glisser a ses genoux, et les mains jointes:

--Je t'en conjure, pere! supplia-t-elle.

Il tressaillit de tout son corps. Une indicible expression de
souffrance et d'angoisse contracta ses traits, et d'une voix a peine
intelligible:

--Ah! c'est prolonger cruellement mon agonie, balbutia-t-il. Que
voulez-vous de moi?

--Il faut fuir! declara M. Desclavettes.

--Par ou? Comment? Croyez-vous donc que toutes les precautions ne sont
pas deja prises, que toutes les issues ne sont pas gardees!

D'un geste brusque, Maxence lui coupa la parole.

--La chambre de ma soeur, mon pere, dit-il, donne sur la cour de la
maison voisine...

--Oui, mais nous sommes au second etage...

--N'importe! J'ai un moyen.

Et s'adressant a sa soeur:

--Viens, Gilberte, poursuivit le jeune homme, viens, tu vas m'eclairer
et me donner des draps... Ils sortirent precipitamment. Mme Favoral
entrevit une lueur d'espoir.

--Nous sommes sauves, s'ecria-t-elle.

--Sauves, repeta machinalement le caissier.

--Oui, car je devine le projet de Maxence... Mais il faut nous
entendre... Ou vas-tu te refugier?

--Eh! le sais-je!...

--Il y a un train a onze heures cinq, fit M. Desormeaux, ne l'oublions
pas...

--Mais il faut de l'argent pour prendre ce train, interrompit l'ancien
avoue; j'en ai sur moi, heureusement...

Et oubliant ses cent soixante mille francs perdus, il tirait son
portefeuille. Mme Favoral l'arreta.

--Nous avons plus qu'il ne faut, dit-elle.

Et elle prenait sur la table et elle tendait a son mari les billets
qu'avait jetes, avant de sortir, le directeur du _Comptoir de credit
mutuel_.

Il les repoussa avec un mouvement de rage.

--Plutot crever de faim! s'ecria-t-il. C'est lui, c'est ce
miserable...

Mais il s'interrompit, et plus doucement:

--Cache ces billets, dit-il a sa femme, et que demain Maxence aille
les reporter a M. de Thaller...

On sonna violemment.

--La police! gemit Mme Desclavettes qui semblait pres de s'evanouir.

--Je vais parlementer, dit vivement M. Desormeaux. Fuyez, Vincent, ne
perdez pas une minute...

Et il courut a la porte d'entree, pendant que Mme Favoral entrainait
son mari vers la chambre de Mlle Gilberte.

Rapidement et solidement, Maxence avait lie bout a bout quatre draps,
qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la
fenetre, et, en examinant la cour de la maison voisine:

--Personne, dit-il. Tout le monde dine. Nous reussirons.

M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse emotion
decomposait ses traits. Arretant un long regard sur sa femme et sur
ses enfants:

--Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!...

--Ne craignez rien, mon pere, prononca Maxence. Je suis la. Ni ma mere
ni ma soeur ne manqueront de rien...

--Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!...

Et d'une voix etouffee:

--Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre devouement...
Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence desolee, une
jeunesse sans plaisirs. Je vous ai impose toutes les epreuves de la
pauvrete, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et
un nom deshonore...

--Hatez-vous, mon pere, interrompit Mlle Gilberte.

Il semblait ne pouvoir se decider.

--C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner
ainsi. Quelle separation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir
garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme
vous le pensez. J'ai ete trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins
vous saviez la verite! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous
reverrons plus...

Desesperement, sa femme s'attachait a lui.

--Ne parle pas ainsi, disait-elle. Ou que tu trouves un asile, j'irai
te rejoindre. La mort seule doit nous separer. Eh! que m'importe ce
que tu as fait et ce que dira le monde? Je suis ta femme. Nos enfants
viendront avec moi. Nous passerons en Amerique, s'il le faut; nous
changerons de nom, nous travaillerons...

On entendait a la porte exterieure des coups de plus en plus rudes, et
la voix de M. Desormeaux essayant de gagner encore quelques instants.

--Il n'y a pas a hesiter, dit Maxence.

Et triomphant des dernieres resistances de son pere, il lui attacha
autour des reins l'extremite des draps.

--Je vais vous laisser glisser, pere, lui disait-il, et, des que
vous aurez touche le sol, vous deferez le noeud... Prenez garde aux
fenetres du premier... Defiez-vous du concierge, et, une fois dans la
rue, surtout, ne marchez pas trop vite... Gagnez le boulevard, ou vous
serez plus vite perdu dans la foule.

Les coups a la porte redoublaient. On allait l'enfoncer evidemment, si
M. Desormeaux ne se decidait pas a ouvrir.

La lumiere fut eteinte. Aide de sa fille, M. Favoral se hissa sur
l'appui de la fenetre, pendant que Maxence retenait les draps a deux
mains.

--Je t'en conjure, Vincent, insista encore Mme Favoral, ecris-nous.
Mon Dieu! je ne vivrai pas, tant que je ne te saurai pas en surete...

Maxence, doucement, lachait les draps; en deux secondes, M. Favoral
eut atteint le pave de la cour.

--J'y suis!... fit-il.

Le jeune homme se hata de remonter les draps qu'il jeta sous le lit.
Mais Mlle Gilberte etait restee a la fenetre assez pour reconnaitre la
voix de son pere demandant le cordon et pour entendre se refermer la
lourde porte de la maison voisine.

--Sauve! dit-elle.

Il etait temps. M. Desormeaux venait d'etre contraint de ceder, le
commissaire de police entrait...




III


Ce ne sont pas, d'ordinaire, les premiers venus, les commissaires de
police de Paris, et si Polichinelle les rosse, c'est qu'il leur a plu
d'etre rosses.

Sous leur titre modeste se dissimulent la plus grave peut-etre des
magistratures, presque la seule que connaisse le peuple, un pouvoir
enorme et une influence si decisive que l'homme d'Etat le plus sense
du regne du tyran Louis-Philippe, osait dire un jour a la tribune:
"Donnez-moi a Paris vingt bons commissaires de police, et je vous
supprime tout gouvernement; benefice net, cent millions."

Parisien par excellence, le commissaire a eu le temps d'etudier le
pave de sa ville, lorsqu'il n'etait encore qu'officier de paix.
L'envers sombre des plus brillantes existences n'a plus de mysteres
pour lui. Les confidences les plus etranges, il les a recues. Il a
ecoute les aveux les plus inouis. Il sait jusqu'ou l'humanite peut
descendre, et ce qu'il y a d'aberrations au fond des cerveaux en
apparence les plus sains. L'ouvriere que son mari bat et la grande
dame que son mari vole se sont adressees a lui. C'est lui qu'ont ete
chercher le boutiquier que sa femme trompe et le millionnaire victime
d'un chantage. A son bureau, confessionnal laique, toutes les passions
fatalement aboutissent. C'est chez lui que se lave en famille le linge
sale de deux millions d'habitants.

Un commissaire de police de Paris qui, apres dix ans d'exercice,
garderait une illusion, croirait a quelque chose au monde ou
s'etonnerait de quoi que ce soit, ne serait qu'un imbecile.

S'il peut encore etre emu, c'est un brave homme.

Celui qui se presentait chez M. Favoral etait d'un certain age
deja, plus froid que glace, et neanmoins bienveillant, de cette
bienveillance banale qui effraie, comme la politesse des bourreaux au
moment de la toilette.

Il ne lui fallut qu'un regard de ses petits yeux clairs pour
dechiffrer la physionomie de tous ces bourgeois, debout autour de la
table bouleversee.

Et clouant d'un geste, sur le seuil, les agents qui l'accompagnaient:

--Monsieur Vincent Favoral? demanda-t-il.

Les hotes du caissier, M. Desormeaux excepte, etaient frappes
d'hebetement. A chacun d'eux il semblait qu'il rejaillissait quelque
chose sur lui de la honte de cette invasion policiere. Les dupes qu'on
surprend dans les tripots clandestins ont de ces attitudes humiliees.

Enfin, non sans effort:

--M. Favoral n'est plus ici, repondit M. Chapelain, l'ancien avoue.

Le commissaire de police tressaillit.

Tandis qu'on parlementait avec lui a travers la porte, il avait bien
compris qu'on ne cherchait qu'a gagner du temps, et s'il n'avait pas
fait sauter la serrure d'un coup d'epaule, c'est qu'il etait retenu
par le nom de M. Desormeaux qu'il connaissait, et encore plus par le
titre de M. Desormeaux, chef de bureau au ministere de la justice.

Mais ses soupcons n'allaient pas au dela de la destruction de quelques
papiers compromettants. Et en realite:

--Vous avez fait evader M. Favoral, messieurs? dit-il.

Personne ne repondit.

--C'est un aveu, fit-il. Tres-bien. Par ou s'est-il enfui?

Toujours pas de reponse. M. Desclavettes eut ajoute quelque chose de
plus aux quarante-cinq mille francs dont il venait d'apprendre la
perte, pour etre, avec Mme Desclavettes, a cent lieues de la.

--Ou est Mme Favoral? reprit le commissaire de police, visiblement
bien renseigne. Ou sont Mlle Gilberte et M. Maxence Favoral?

Le silence persista. Nul dans la salle a manger ne savait ce qui avait
pu se passer de l'autre cote, et le moindre mot pouvait etre une
trahison.

Alors, le commissaire s'impatienta.

--Prenez une lampe, dit-il aux agents restes sur la porte, et
eclairez-moi, nous allons bien voir...

Et sans l'ombre d'une hesitation, car, de meme que les filles et les
voleurs, les hommes de la police semblent avoir ce privilege d'etre
partout chez eux, il traversa le salon et arriva a la chambre de Mlle
Gilberte juste comme la jeune fille se retirait de la fenetre.

--Ah! c'est par la qu'il s'est echappe! s'ecria-t-il.

Et il s'y precipita a son tour, et y resta accoude assez de temps
pour bien examiner le terrain et se rendre compte de la situation de
l'appartement.

--C'est evident, dit-il enfin, cette fenetre donne sur une cour
voisine...

Il disait cela a un de ses agents, lequel ressemblait furieusement au
domestique questionneur de l'apres-midi.

--Au lieu de recueillir tant de renseignements oiseux, ajouta-t-il,
que ne vous informiez-vous exactement des issues de la maison...

Il etait joue, et cependant il n'en temoignait ni depit, ni colere. Il
ne semblait nullement songer a faire courir apres le fugitif. Sur le
visage de Maxence et de Mlle Gilberte, et encore plus dans les yeux de
Mme Favoral, il avait lu que pour le moment ce serait inutile.

--Examinons toujours les papiers, reprit-il.

--Les papiers de mon mari, reprit Mme Favoral, sont tous dans son
cabinet.

--Veuillez m'y conduire, madame.

La piece que M. Favoral appelait fastueusement son cabinet, etait une
petite piece carrelee, blanchie a la chaux et eclairee par un jour de
souffrance.

Il ne s'y trouvait, en fait de meubles, qu'un vieux bureau a
coulisses, une petite armoire grillee, quelques planches ou etaient
entasses des cartons et des paquets de journaux, et deux ou trois
chaises de bois blanc.

--Ou sont les clefs? demanda le commissaire de police.

--Mon pere les a toujours sur lui, monsieur, repondit Maxence.

--Qu'on aille chercher un serrurier.

Plus forte que la peur, la curiosite avait attire tous les hotes du
caissier du _Comptoir de credit mutuel_, M. Desormeaux, M. Chapelain,
M. Desclavettes lui-meme, et debout, dans le cadre de la porte, ils
suivaient tous les mouvements du commissaire qui, en attendant le
serrurier, examinait a la volee les liasses de papiers laissees a
decouvert sur le bureau.

Au bout d'un moment, n'y tenant plus:

--Serait-il indiscret, fit timidement l'ancien marchand de bronzes, de
demander de quoi est accuse ce pauvre Favoral?

--De detournements, monsieur.

--Et... la somme est-elle importante?

--Si elle etait faible, j'aurais dit: de vol. On ne detourne qu'a
partir d'une certaine somme.

Irrite de l'air sardonique du commissaire:

--C'est que, reprit M. Chapelain, Favoral a ete notre ami... Et si,
pour le tirer d'un mauvais pas, il ne s'agissait que de se cotiser...

--Il s'agit de dix ou douze millions, messieurs!

Etait-ce possible? Etait-ce meme vraisemblable? Comment imaginer tant
de millions glissant entre les mains du methodique caissier de M. de
Thaller?...

--Ah! monsieur, s'ecria Mme Favoral, si je pouvais etre rassuree, je
le serais par l'enormite de la somme! Mon mari etait un homme de gouts
simples et moderes...

Le commissaire de police hochait la tete.

--Il est de ces passions, prononca-t-il, que rien ne trahit
exterieurement. Le jeu est plus terrible que le feu. Apres un
incendie, on retrouve du moins des debris carbonises. Que reste-t-il
d'une partie perdue? On peut jeter des fortunes au gouffre de la
Bourse, sans qu'il en reste une trace...

La malheureuse femme n'etait pas convaincue.

--Je jurerais, monsieur, protesta-t-elle, que je connaissais l'emploi
de chacune des heures de la vie de mon mari.

--Ne jurez pas, madame...

--Tous nos amis vous diront combien mon mari etait parcimonieux...

--Ici, madame, pour vous, pour vos enfants, je le crois et je le vois,
mais ailleurs?

Il fut interrompu par l'arrivee du serrurier, lequel n'en eut pas pour
deux minutes a crocheter les serrures du vieux bureau.

Mais c'est vainement que le commissaire de police fouilla tous les
tiroirs. Il n'y rencontrait rien que ces paperasses inutiles dont se
font des reliques les gens pour lesquels l'ordre devient une religion.
Il n'y trouvait rien que des lettres sans interet, des factures de
vingt ans, des notes, jusqu'a des bulletins de boucherie.

--C'est perdre son temps que de chercher quelque chose ici,
grommelait-il.

Et dans le fait, il allait renoncer a ses perquisitions, quand une
liasse plus mince que les autres attira son attention. Il coupa le fil
qui la retenait, et presque aussitot:

--Je le savais parbleu! bien! s'ecria-t-il.

Et tendant un papier a Mme Favoral:

--Lisez, je vous prie, madame, dit-il.

C'etait une facture. Elle lut:

"Vendu a M. Favoral un cachemire des Indes, ci: huit mille cinq cents
francs.

"Pour acquit: Forbe et Towler."

--Serait-ce donc vous, madame, interrogea le commissaire, qui avez use
ce chale magnifique?...

La pauvre femme etait confondue:

--Madame de Thaller depense beaucoup, balbutia-t-elle. Souvent mon
mari a ete charge pour elle d'emplettes importantes.

--Souvent, en effet, interrompit le commissaire de police, car voici
bien d'autres factures acquittees: des boucles d'oreilles, seize
mille francs; un bracelet, trois mille francs; un meuble de salon, un
cheval, deux robes de velours... Si ce n'est pas les dix millions,
c'en est toujours une partie.




IV


Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police,
ou n'etait-il guide que par le flair particulier des hommes de
sa profession, et l'habitude de tout soupconner, meme ce qui est
invraisemblable?

Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue.

Les agents qui l'avaient accompagne et qui l'aidaient dans ses
recherches, echangeaient des clignements d'yeux et ricanaient
stupidement. La situation leur semblait plaisante.

Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux
lui-meme, auraient vainement cherche des termes pour traduire
l'immensite de leur etonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami,
payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela
ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces presents
princiers? A une maitresse, a quelqu'une de ces redoutables creatures,
qu'on se represente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les
monstres au fond de leur caverne...

Mais comment imaginer le methodique caissier du _Comptoir de credit
mutuel_ emporte par une de ces passions insensees qui ne raisonnent
plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!...

Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue
Saint-Gilles, a la tete d'un autre menage, et menant ailleurs, dans un
des quartiers brillants de Paris, une de ces existences echevelees qui
epouvantent les familles?...

Comprenait-on le meme homme econome jusqu'a l'avarice et prodigue
jusqu'a la folie, tempetant lorsque sa femme depensait quelques
centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et
collectionnant enfin dans le meme tiroir les factures du bijoutier et
les bulletins de la boucherie!...

--C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M.
Desormeaux.

Maxence, lui, fremissait de colere.

Affaissee sur une chaise, pres du bureau, Mlle Gilberte pleurait.

Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui osat
defendre quand meme, et de toute son energie, l'homme dont elle
portait le nom. Qu'il eut detourne des millions, elle l'admettait.
Qu'il l'eut trompee et trahie si indignement, qu'il l'eut si
miserablement prise pour dupe pendant des annees, cela lui semblait
insense, monstrueux, impossible.

Et, pourpre de honte:

--Vos soupcons s'evanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire,
si vous me permettiez de vous retracer notre existence.

Mis en gout par sa premiere trouvaille, il poursuivait plus
minutieusement ses perquisitions, denouant les liens de toutes les
liasses.

--Inutile, madame, repondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si
fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et
vous ne savez rien.

--Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement reglee que
M. Favoral.

--En apparence, vous avez raison. Regler son desordre, d'ailleurs,
est une des particularites de notre temps. On ouvre des credits a ses
passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies.
C'est methodiquement qu'on opere. On detourne des millions pour
suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un
homme soigneux, on conserve les factures acquittees...

--Eh! Monsieur, je vous ai deja dit que je ne perdais pas mon mari de
vue...

--Naturellement.

--Chaque matin, a neuf heures precises, il sortait d'ici pour se
rendre chez M. de Thaller.

--Tout le quartier le sait, madame.

--A cinq heures et demie il rentrait.

--C'est encore bien connu.

--Le soir, apres son diner, il allait faire une partie, mais c'etait
son unique distraction, et toujours a onze heures il etait couche.

--Parfaitement exact.

--Eh bien! alors, monsieur, ou donc M. Favoral eut-il pris le temps de
s'abandonner aux desordres dont vous l'accusez?

Imperceptiblement le commissaire de police haussait les epaules.

--Loin de moi, madame, prononca-t-il, la pensee de suspecter votre
bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait depense a ceci
ou a cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir detournees! Mais que
prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral etait tres-habile
et tres maitre de soi. Avait-il dejeune, quand il vous quittait a
neuf heures? Non. Ou donc, je vous prie, dejeunait-il? Au restaurant?
Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu'a cinq heures et demie, puisque son
travail ne le retenait a son bureau que jusqu'a trois heures? Est-ce
bien au cafe Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me
parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, a
ce qu'il pretendait, une ou deux fois par mois? Tantot c'etait un
emprunt, tantot une liquidation ou une repartition de dividendes, dont
il etait charge. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dinerait
dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit
dans son bureau, et vous etiez vingt-quatre ou quarante-huit heures
sans le voir. Assurement cette double existence devait lui peser
lourdement; mais il lui etait defendu de rompre avec vous, sous peine
d'etre, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilite
de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous
ne connaissez pas et qui a devore des sommes enormes. Plus il etait
ici apre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son
menage de la rue Saint-Gilles lui etait un brevet d'impunite. Le
voyant si econome on le croyait riche. On ne se defie pas des gens qui
semblent ne rien depenser. Chacune des privations qu'il vous imposait
augmentait son renom de probite austere et l'elevait au-dessus du
soupcon...

De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral.

--Pourquoi ne pas me dire toute la verite? balbutia-elle.

--Parce que je l'ignore, madame, repondit le commissaire, parce que
ce ne sont la que des presomptions... J'ai vu bien des exemples de
semblables calculs...

Et regrettant peut-etre de s'etre tant avance:

--Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la pretention
d'etre infaillible...

Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que
contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu'a examiner le tiroir
qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et
en menue monnaie, sept cent dix-huit francs.

Ayant compte cette somme, le commissaire la tendit a Mme Favoral en
disant:

--Ceci vous revient, madame...

Mais instinctivement elle retira la main.

--Jamais! fit-elle.

Le commissaire eut un geste bienveillant.

--Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant
j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette
petite somme vous appartient bien legitimement. Vous n'avez pas de
fortune personnelle...

L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas eclater en sanglots,
n'etait que trop visible.

--Je ne possede rien au monde, monsieur, repondit-elle d'une voix
entrecoupee... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne
m'en disait rien et je n'aurais pas ose le questionner... Seul, il
disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il
jugeait necessaire pour les depenses de la semaine et je lui en
rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque
chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile...
Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai recu dimanche dernier,
il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune...

Positivement le commissaire etait emu.

--Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas
hesiter... Il faut vivre...

Maxence s'avanca.

--Ne suis-je pas la, monsieur? interrompit-il.

Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave:

--Je crois, en effet, monsieur, repondit-il, que vous ne laisserez
manquer de rien votre mere ni votre soeur... Mais ce n'est pas du jour
au lendemain qu'on se cree des ressources... Les votres, si on ne m'a
pas trompe, sont plus que bornees, en ce moment...

Et comme le jeune homme rougissait et ne repondait pas, il remit les
sept cents francs a Mlle Gilberte, en disant:

--Prenez, mademoiselle, votre mere vous le permet.

Sa besogne etait achevee. Apposer les scelles sur le cabinet de M.
Favoral fut l'affaire d'un instant.

Faisant signe alors a ses agents de sortir, et pret a se retirer
lui-meme:

--Que les scelles ne vous inquietent pas, madame, dit le commissaire
de police a Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu
enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la piece.

Il sortit, et des que la porte se fut refermee sur lui:

--Eh bien!... s'ecria M. Desormeaux.

Mais personne ne lui repondit. Les hotes de cette maison ou venait
d'entrer le malheur avaient hate de s'eloigner. Certes, la catastrophe
etait terrible et imprevue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y
perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?...

Donc, apres quelques protestations banales et de ces promesses
qui n'engagent a rien, ils se retirerent, et tout en descendant
l'escalier:

--Le commissaire a trop bien pris l'evasion de Vincent, disait M.
Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper...




V


Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui
etait permis de s'abandonner sans reserve a l'exces du plus affreux
desespoir.

Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant a elle
Maxence et Gilberte:

--Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de
larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!

Non moins desesperes qu'elle, ils s'efforcaient d'adoucir sa douleur,
de lui rendre le courage de porter cette ecrasante epreuve, et
agenouilles a ses pieds, et lui embrassant les mains:

--Ne te restons-nous pas, mere? repetaient-ils.

Mais elle ne semblait pas les entendre:

--Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!...
qu'avais-je a attendre ou a esperer de la vie? Tandis que toi,
Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'etais sans
reproches!... Mais non. C'est a ma faiblesse et a ma lachete qu'est
due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai paye de votre
avenir la paix de mon interieur. J'ai oublie que d'etre mere, cela
impose des devoirs sacres...

Mme Favoral etait alors une femme de quarante-trois ans, aux traits
fins et doux, a la physionomie adorable de bonte, et dont toute
la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de
distinction.

Heureuse, elle eut ete belle encore, de cette beaute automnale dont la
maturite a les splendeurs des fruits savoureux de l'arriere-saison.

Mais elle avait tant souffert!... A la morne paleur de son teint,
au pli rigide de ses levres, aux tressaillements nerveux qui la
secouaient, on devinait toute une existence d'ameres deceptions, de
luttes devorantes et d'humiliations fierement dissimulees.

Tout semblait pourtant lui sourire, au debut de la vie.

Elle etait fille unique, et ses parents, de riches marchands de
soieries, l'avaient elevee comme une fille d'archiduchesse destinee a
quelque prince souverain.

Mais a quinze ans, elle avait perdu sa mere, et son pere n'avait pas
tarde a se degouter de son foyer desert et a chercher au dehors une
diversion a ses regrets.

Son pere etait un esprit faible, un de ces hommes d'avance designes
pour les roles de dupes eternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup
d'amis. Ayant tate des plaisirs faciles, il y prit gout. Il s'amusa,
il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.

Et, dix-huit mois apres la mort de sa femme, il avait deja devore une
partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante,
que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa
maison.

En province, ou tout le monde se connait, de telles infamies sont
presque impossibles. Elles ne sont pas tres-rares a Paris, ou on est
comme perdu dans la foule, et ou manque le frein de l'opinion du
voisin.

Deux annees durant, la pauvre jeune fille, condamnee a subir cette
maratre illegitime, endura un supplice sans nom.

Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son pere la
prit a part.

--Je suis resolu a me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te
pourvoir d'un mari. T'en ayant cherche un, je l'ai trouve. Dame! il
n'est peut-etre pas tres-brillant; mais c'est, a ce qu'il parait, un
brave garcon, travailleur, econome et qui fera son chemin. J'avais
reve mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal;
bref, n'ayant a te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas
le droit d'etre tres-difficile... Demain, je t'amenerai mon candidat.

Et le lendemain, en effet, cet excellent pere presentait a sa fille M.
Vincent Favoral.

Il ne lui plut pas, mais elle n'eut pas ose dire qu'il lui deplaisait.

C'etait, a vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes
tellement effaces, qu'on ne decouvre en eux aucun relief ou accrocher
une sympathie ou une aversion.

Vetu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, reserve,
mediocrement intelligent et fort defiant de soi. Il avouait
n'avoir recu qu'une education des plus imparfaites et se declarait
tres-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possedait guere que sa
profession. Il etait alors chef de la comptabilite d'une importante
fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille
francs par an.

La jeune fille n'hesita pas.

Tout lui paraissait preferable a l'incessant contact d'une femme
qu'elle abhorrait et qu'elle meprisait.

Elle donna son consentement. Et vingt jours apres la premiere
entrevue, elle etait Mme Favoral...

Helas! six semaines ne s'etaient pas ecoulees, que deja elle savait sa
destinee et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.

Non que son mari fut mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais
il s'etait assez decouvert pour qu'elle put le juger. C'etait un de
ces redoutables egoistes qui sterilisent tout autour d'eux, comme
ces noyers a l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur
dissimulait un entetement stupide, sa douceur une volonte de fer.

S'il s'etait marie, c'est qu'il avait pense qu'une femme est un rouage
necessaire, c'est qu'il souhaitait un interieur pour y commander,
c'est que surtout il avait ete seduit par une dot de vingt mille
francs.

Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile
s'agitaient d'apres convoitises. Il voulait etre riche.

Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se
savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent
vite, comme il n'etait aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un
moyen d'arriver a la fortune: economiser, se priver, liarder, entasser
sou sur sou.

Sa profession de comptable lui fournissait quantite d'exemples de la
puissance financiere du sou quotidiennement place de facon a produire
son maximum de rendement.

Si son oeil bleu s'animait, c'etait lorsqu'il calculait ce que serait
a l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eut
place a cinq pour cent, l'annee de la naissance du Christ.

Pour lui, c'etait sublime. Il ne concevait rien au dela. Un sou!...
Il eut voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les
evolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler,
produire, s'enfler, grossir, et devenir, apres des siecles, millions
et centaines de millions...

En depit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage,
accorde a sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de
temps a autre une piece de cinq francs et la menait a la campagne le
dimanche.

C'etait la lune de miel, et ainsi qu'il le declara lui-meme, cette vie
de prodigalites ne pouvait pas durer.

Sous un futile pretexte, la petite bonne fut renvoyee. Il serra les
cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimees.

A l'economie succeda l'apre lesine qui compte les grains de sel du
pot-au-feu, qui pese le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle
de la veillee.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme
comme une servante dont on suspecte la probite et comme un enfant dont
on craint l'etourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la
journee, et chaque soir il s'etonnait qu'elle n'en eut pas mieux
tire parti. Il l'accusait de se laisser betement voler, ou meme de
s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'etre follement
depensiere, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un
homme qui avait dissipe une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral etait au plus mal avec son
beau-pere. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui
avaient ete verses, et c'est inutilement qu'il reclamait le reste.
Les affaires du marchand de soieries etaient devenues detestables,
il allait etre force de deposer son bilan; les huit mille francs
semblaient serieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette deception. Il ne cessait
de lui dire qu'elle s'etait entendue avec son pere pour le duper, le
depouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eut su ou se refugier,
elle eut fui cet interieur ou chacun de ses jours n'etait qu'un long
supplice. Mais ou aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations, a cette epoque ou elle n'avait pas
vingt ans, et ou on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-etre eut-elle succombe, lorsqu'elle s'apercut qu'elle etait
enceinte. Un an, jour pour jour, apres son mariage, elle accoucha d'un
fils qui recut le nom de Maxence.

L'arrivee de ce fils n'avait que mediocrement rejoui le comptable.
C'etait, avant tout, un sujet de depenses. Il lui avait fallu donner
une trentaine de francs a une sage-femme et debourser pres du double
pour la layette. Puis un enfant desorganise toutes les habitudes, et
il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'a la vie. Il voyait
son menage trouble, l'heure de ses repas derangee, son importance
diminuee, son autorite meme meconnue.

Mais qu'importait a sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait
pas la peine de dissimuler? Mere, elle defiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un etre sur lequel
reporter toutes ses tendresses brutalement refoulees. Il etait une ame
ou elle regnait. Quelle avanie n'eut pas effacee un sourire de son
fils?

Avec l'admirable instinct des egoistes, M. Favoral comprit si bien
ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop
se plaindre de ce que coutait le petit garcon. Il prit son parti en
brave. Et meme, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte,
lui naquit, au lieu de gemir:

--Bast! dit-il, le bon Dieu benit les grandes familles.




VI


Mais a cette epoque, deja, la situation de Vincent Favoral s'etait
singulierement modifiee.

La revolution de 1848 venait d'eclater. La fabrique du faubourg
Saint-Antoine, ou il etait employe, fut obligee de fermer ses portes.

Un soir, en rentrant pour diner a l'heure accoutumee, il annonca qu'il
venait d'etre congedie.

Mme Favoral fremit a l'idee des deboires que cette funeste nouvelle
semblait lui presager.

--Qu'allons-nous devenir? murmura-t-elle, imaginant ce que pourrait
etre son mari, prive de ses appointements et desoeuvre.

Il haussa les epaules. Visiblement il etait excite, ses pommettes
etaient rouges, ses yeux brillaient.

--Bast! fit-il, nous ne mourrons pas de faim pour cela.

Et comme sa femme l'examinait toute ebahie.

--Quand tu me regarderas, poursuivit-il, c'est comme cela. Il y en a
qui se donnent le genre de vivre en rentiers, et qui n'ont pas ce que
nous possedons.

C'etait, depuis six ans passes qu'il etait marie, la premiere fois
qu'il parlait de ses affaires autrement que pour gemir et se plaindre,
pour accuser le sort et maudire la cherte de toutes choses. La veille
encore, il se declarait ruine par l'achat d'une paire de souliers pour
Maxence. Et le changement etait si soudain et si grand que c'etait a
ne savoir que croire et a se demander si le chagrin de se trouver sans
place ne lui troublait pas l'esprit.

--Voila bien les femmes! continua-t-il en ricanant. Le resultat les
eblouit, car elles ne comprennent rien aux moyens employes pour
l'atteindre. Suis-je donc un imbecile? M'imposerais-je des privations
de toutes sortes, si cela devait n'aboutir a rien? Parbleu! j'aime le
luxe, moi aussi, et les bons diners au restaurant; et les spectacles
et les parties fines a la campagne. Mais je veux etre riche. Du prix
de toutes les jouissances que je ne me suis pas donnees, je me suis
fait un capital dont le revenu nous fera manger tous. Eh! eh! voila la
puissance du petit sou qu'on met a l'engrais!...

En se couchant ce soir-la, Mme Favoral etait plus gaie qu'elle ne
l'avait ete depuis la mort de sa mere. Elle n'en voulait presque plus
a son mari de sa sordide lesine. Elle lui pardonnait les humiliations
dont il l'avait abreuvee. Elle se disait:

--Eh bien! soit. J'aurai vecu miserablement, j'aurai endure des
souffrances sans nom, mais du moins mes enfants seront riches, la vie
leur sera douce et facile.

Le lendemain, l'exaltation de M. Favoral etait completement dissipee.
Manifestement, il regrettait ses confidences.

--On aurait tort de s'en prevaloir pour tout mettre au pillage,
declara-il rudement. D'ailleurs, j'ai beaucoup exagere.

Et il partit en quete d'une place.

En trouver une lui devait etre difficile. Les lendemains de revolution
ne sont pas precisement propices a l'industrie. Pendant que les partis
s'agitaient a la Chambre, il y avait sur le pave vingt mille employes
qui, chaque matin, en se levant, se demandaient ou ils dineraient le
soir.

Faute de mieux, Vincent Favoral accepta de tenir les livres de droite
et de gauche, une heure de ci, une heure de la, deux fois par semaine
dans une maison, quatre fois dans une autre.

Il y gagnait autant et plus qu'a sa fabrique, mais le metier ne lui
convenait pas. Ce qu'il fallait a son temperament, c'etait le bureau
d'ou l'on ne bouge pas, l'atmosphere alourdie par le poele, le pupitre
use par les coudes, le fauteuil a rond de cuir, la manchette de
lustrine qu'on passe sur l'habit. Cela le revoltait, d'avoir, dans la
meme journee, affaire en quatre ou cinq maisons differentes et d'etre
oblige de marcher une heure par les rues pour aller donner, a l'autre
bout de Paris, une heure de travail. Il se trouvait desoriente, comme
le serait le cheval qui, depuis dix ans, tourne un manege, si on le
forcait de trotter droit devant soi.

Aussi, un matin, planta-t-il tout la, jurant qu'il preferait rester
les bras croises et qu'on en serait quitte pour mettre un peu moins de
beurre dans la soupe et un peu plus d'eau dans le vin jusqu'a ce qu'il
retrouvat une place a sa convenance et selon ses gouts.

Il sortit neanmoins, et resta dehors jusqu'a l'heure du diner. Et il
en fut de meme le lendemain et les jours suivants.

Il decampait des qu'il avait a la bouche la derniere bouchee du
dejeuner, rentrait vers six heures, dinait a la hate et repartait pour
ne plus reparaitre que vers minuit. Il avait des heures de gaiete
delirante et des moments d'affreux abattement. Parfois il paraissait
horriblement inquiet.

--Que peut-il faire? pensait Mme Favoral.

Elle osa le lui demander, un matin qu'il etait de belle humeur.

--Eh bien! quoi? repondit-il, ne suis-je pas le maitre? je fais des
affaires a la Bourse.

Il ne pouvait rien avouer qui effrayat autant la pauvre femme.

--Ne crains-tu pas, objecta-t-elle, de perdre tout ce que nous avons
si peniblement amasse? Nous avons des enfants...

Il ne la laissa pas poursuivre.

--Me prends-tu pour un bambin! s'ecria-t-il, ou te fais-je l'effet
d'un monsieur si facile a duper! Occupe-toi d'economiser dans ton
menage, et ne te mele pas de ma conduite...

Et il continua, et ses operations devaient etre heureuses, car jamais
il n'avait ete si facile a vivre. Toutes ses allures changeaient. Il
s'etait fait faire des vetements par un bon tailleur, on eut dit
qu'il avait des pretentions a l'elegance. Il abandonna la pipe et
s'accoutuma a ne fumer que des cigares. Il s'ennuya de donner chaque
matin l'argent du menage et prit l'habitude de le remettre toutes les
semaines, le dimanche. Marque de confiance enorme, ainsi qu'il le fit
remarquer a sa femme. Aussi la premiere fois:

--Prends bien garde, lui dit-il, de te trouver sans un centime des
jeudi.

Il devenait aussi plus communicatif. Souvent, pendant le diner, il
racontait ce qu'il avait entendu pendant la journee, des anecdotes,
des cancans. Il enumerait les personnes avec lesquelles il avait
cause. Il nommait quantite de gens qu'il appelait ses amis, et dont
Mme Favoral gardait soigneusement les noms dans sa memoire.

Il en etait un surtout qui semblait lui inspirer un profond respect,
une admiration sans bornes, et sur le compte duquel il ne tarissait
pas. C'etait, disait-il, un homme de son age, M. de Thaller, le baron
de Thaller...

--Celui-la, repetait-il, est veritablement fort, il a des idees,
il est riche, il ira loin; ce serait un grand bonheur s'il voulait
s'occuper de moi...

Jusqu'a ce qu'enfin, un jour:

--Tes parents ont ete fort riches autrefois? demanda-t-il a sa femme.

--Je l'ai entendu dire, repondit-elle.

--Ils depensaient beaucoup, n'est-ce pas? ils avaient des amis, ils
donnaient de grands diners...

--Ils recevaient assez souvent...

--Tu te rappelles ce temps-la?

--Assurement.

--De sorte que s'il me plaisait de recevoir quelqu'un, ici,
quelqu'un... d'important, tu saurais faire les choses convenablement,
de facon a ce qu'on ne se moquat pas de nous?

--Je le crois.

Il demeura un moment silencieux, en homme qui reflechit avant de
prendre un grand parti, puis:

--Je veux donner a diner a quelques personnes, dit-il.

C'etait a n'en pas croire ses oreilles. Jamais il n'avait recu a sa
table qu'un employe de sa fabrique, nomme Desclavettes, lequel venait
d'epouser la fille et le magasin d'un marchand de bronzes.

--Est-ce possible! fit Mme Favoral.

--C'est ainsi. Reste a savoir ce que me couterait un diner dans le
grand genre, tout ce qu'il y a de mieux.

--Cela depend du nombre des convives...

--J'aurai trois ou quatre personnes.

La pauvre femme se livra a un assez long calcul, puis, timidement, car
la somme lui semblait formidable:

--Je pense, commenca-t-elle, qu'avec une centaine de francs...

Son mari se mit a siffler.

--Il faudra cela rien que pour les vins, interrompit-il. Me prends-tu
pour un sot? Mais, tiens, ne comptons pas. Fais comme faisaient tes
parents quand ils faisaient le mieux, et si c'est bien, je ne me
plaindrai pas de la depense. Prends une bonne cuisiniere, loue un
garcon qui sache bien servir a table...

Elle etait confondue, et cependant elle n'etait pas au bout de ses
surprises.

Bientot M. Favoral declara que la vaisselle du menage n'etait pas de
mise et qu'il acheterait un service. Il decouvrait cent emplettes a
faire et jurait qu'il les ferait. Il hesita un instant a renouveler le
meuble du salon, qui etait pourtant assez convenable, etant un present
de son beau-pere.

Et son inventaire termine:

--Et toi, demanda-t-il, quelle robe mettras-tu?

--J'ai ma robe de soie noire...

Il l'arreta.

--C'est-a-dire que tu n'en as pas, fit-il. Tres-bien. Tu vas aller
aujourd'hui meme t'en acheter une tres-belle, magnifique et tu la
donneras a faire a une grande couturiere... Et par la meme occasion,
tu acheteras des petits costumes pour Maxence et pour Gilberte...
Voici un billet de mille francs...

Decidement abasourdie:

--Qui donc veux-tu inviter? interrogea-t-elle.

--Le baron et la baronne de Thaller, repondit-il avec une emphase
pleine de conviction. Ainsi tache de te distinguer. Il y va de notre
fortune...




VII


Qu'un interet considerable s'attachat a ce diner, c'est ce dont Mme
Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succeder sans que
la fabuleuse liberalite de son mari se dementit un instant.

Dix fois par apres-midi, il rentrait pour apprendre a sa femme le nom
d'un mets qu'on avait prononce devant lui, ou pour la consulter au
sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir a la
vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des
vins de crus fantastiques, de ces vins que les negociants fabriquent a
l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulieres,
prealablement enduites d'une poussiere seculaire et de toile
d'araignee.

Il fit passer un long examen a la cuisiniere que Mme Favoral avait
arretee, et exigea qu'elle lui enumerat les maisons ou elle avait
cuisine. Il voulut absolument que le garcon qui devait servir a table
lui montrat l'habit noir qu'il endosserait.

Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la
cuisine a la salle a manger, inquiet, agite, incapable de rester en
place. Il ne respira qu'apres avoir vu la table dressee et toute
chargee du service qu'il avait achete, et d'une superbe argenterie
qu'il etait alle louer lui-meme.

Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraiche
toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf
habilles:

--C'est parfait, s'ecria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait
faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.

Ils arriverent a sept heures moins quelques minutes, dans deux
voitures, dont la magnificence etonna la rue Saint-Gilles.

Et les presentations terminees, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable
satisfaction de voir s'asseoir a sa table le baron et la baronne de
Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M.
Jules Jottras, de la maison Jottras et frere.

C'est avec une ardente curiosite, que Mme Favoral observait ces gens,
que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la
premiere fois.

M. de Thaller, qui n'avait guere plus de trente ans alors, n'avait
deja plus d'age. Froid, gourme, visant evidemment au genre anglais, il
s'exprimait en phrases breves avec un tres-sensible accent etranger.
Rien a surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombe, l'oeil
d'un bleu terne et le nez tres-mince. Ses rares cheveux etaient etales
sur son crane avec une laborieuse symetrie, et sa barbe rousse,
touffue et bien soignee, paraissait le preoccuper beaucoup.

M. Saint-Pavin n'avait point ces facons empesees. Neglige dans sa
mise, il manquait de tenue. C'etait un robuste gaillard, brun et
barbu, a la levre epaisse, a l'oeil saillant et brillant, etalant sur
la nappe de larges mains ornees aux phalanges de bouquets de poil,
parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...

Pres de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant a une gravure de
modes, ne resplendissait guere. Mievre, blond, bleme, quasi
imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence
inconsciente, un cynisme douceatre et un ricanement dont les hoquets
secouaient le binocle qu'il portait plante sur le nez. Mais c'est
surtout Mme de Thaller qui inquietait Mme Favoral.

Vetue avec une magnificence d'un gout au moins contestable,
tres-decolletee, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues
a tous les doigts, la jeune baronne etait insolemment belle, d'une
beaute provoquante jusqu'a la brutalite. Avec des cheveux d'un noir
bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une
blancheur nacree, des levres plus rouges que le sang et de grands yeux
qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbes. C'etait la
poesie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle,
par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La
voix etait vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot a
double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le
cou et avancant la gorge...

Tout a ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.

Il ne songeait qu'a charger les assiettes et a remplir les verres,
se plaignant qu'on ne mangeat pas, qu'on ne but rien, demandant avec
inquietude si ce qu'on servait n'etait pas bon, si son vin etait
mauvais, tourmentant le garcon qui servait jusqu'a lui faire perdre la
tete.

Il est sur que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appetit.

Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'a lui tenir tete
et a lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.

Il avait la joue fort enluminee, quand, ayant verse a la ronde du vin
de Champagne, il leva son verre couronne de mousse, en s'ecriant:

--Je bois au succes de l'affaire!

--Au succes de l'affaire! repondirent les autres en trinquant...

Et quelques moments apres, on passa au salon pour prendre le cafe.

Ce toast n'avait pas ete sans inquieter Mme Favoral. Mais il lui fut
impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise
par Mme de Thaller, laquelle l'entraina pres d'elle sur le canape,
sous pretexte que deux femmes ont toujours des secrets a echanger,
alors meme qu'elles se voient pour la premiere fois.

La jeune baronne etait de premiere force sur les articles mode et
toilette, et c'est avec une volubilite etourdissante qu'elle demandait
a Mme Favoral le nom de sa couturiere et de sa modiste, et a quel
joaillier elle donnait ses diamants a remonter.

Cela ressemblait si bien a une plaisanterie, que la pauvre menagere
de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empecher de sourire, tout en
repondant qu'elle n'avait pas de couturiere et que n'ayant pas de
diamants, un joaillier lui etait completement inutile.

L'autre declarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est
un malheur qui depasse tout! Et vite, elle en prenait texte,
charitablement, pour enumerer les parures de son ecrin, les dentelles
de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eut ete
impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le
sien venait de lui faire present d'un coupe capitonne de satin jaune
qui etait un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement.
Elle passait ses journees a courir les magasins et a se promener au
bois. Tous les soirs elle avait, a son choix, le spectacle et le bal,
l'un et l'autre souvent. Les theatres de genre etaient ceux qu'elle
preferait. Assurement l'Opera et les Italiens sont bien plus
distingues, mais elle ne pouvait se tenir d'y bailler...

Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller
lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants,
protestait-elle, c'etait son faible, sa passion. Elle avait,
elle-meme, une petite-fille de dix-huit mois, nomme Cesarine, dont
elle raffolait; et que certainement elle eut amenee, et elle n'eut pas
craint de gener...

Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de
Mme Favoral. "Oui, non," repondait-elle, sans trop savoir a quoi elle
repondait.

Le coeur serre d'une apprehension vague, elle n'avait pas trop de
toute son attention pour observer son mari et ses hotes.

Debout pres de la cheminee, le cigare aux dents, ils causaient avec
une certaine animation, mais a voix trop basse pour qu'elle put bien
saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole,
qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne
parlait que d'articles a publier, d'actions a lancer, de dividendes a
distribuer et de benefices certains a recueillir.

Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et a un moment
elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on
fait quand on echange une parole.

Onze heures sonnerent.

M. Favoral pretendait obliger ses hotes a accepter encore une tasse
de the ou un verre de punch, mais M. de Thaller declara qu'il avait a
travailler, et que sa voiture etant arrivee, il allait partir.

Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de
Saint-Pavin et de M. Jottras.

Et quand M. Favoral, les portes fermees, se retrouva avec sa femme:

--Eh bien! s'ecria-t-il tout vibrant de vanite satisfaite, que dis-tu
de nos amis?

Certes, l'opinion de la pauvre femme etait faite. Elle n'osa pas la
formuler.

--Ils m'ont surpris, repondit-elle.

Il bondit sur ce mot.

--Je voudrais bien savoir pourquoi?

Alors, timidement et avec des precautions infinies, elle se mit a
expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait
aucune confiance, que M. Jottras lui avait semble un personnage
tres-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que
la jeune baronne, enfin, lui avait donne d'elle la plus singuliere
idee...

M. Favoral n'en voulut pas ecouter davantage.

--C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute societe,
s'ecria-t-il.

--Pardon, autrefois, du vivant de ma mere...

--Eh! il ne venait que des marchands chez ta mere...

La pauvre femme baissait la tete:

--Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec
ces nouveaux amis, reflechis, consulte...

Il finit par eclater de rire.

--N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix
fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous
coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soiree, et si j'ai
lieu de regretter mon argent!...




VIII


Quand, au lendemain de ce diner, qui devait faire epoque dans sa vie,
Mme Favoral se reveilla, son mari etait deja debout et, un crayon a la
main, il alignait des additions.

L'enchantement s'etait dissipe comme les fumees du vin de Champagne,
et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front.

S'apercevant que sa femme l'observait:

--Cela coute gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en
train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.

A l'entendre, on eut cru, positivement, que Mme Favoral seule, a
force d'obsessions, l'avait decide a cette depense qu'il paraissait
regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant
que, bien loin de le pousser, elle avait essaye de le retenir,
lui repetant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il
s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait
pas...

--Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.

--Tu ne me l'as pas dit...

--Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes
amis te deplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais a la baronne
de Thaller. Mais je suis le maitre, et ce que j'ai resolu sera. J'ai
signe, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te defends de revenir sur
ce sujet.

Sur quoi, s'etant habille avec beaucoup de soin, il decampa en disant
qu'il etait attendu pour dejeuner, par Saint-Pavin, le publiciste
financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frere.

Une femme adroite ne se fut pas tenue pour battue et eut eu facilement
raison de ce despote dont l'intelligence n'etait pas le fort. Mais
Mme Favoral etait trop fiere pour etre adroite, et d'ailleurs, les
ressorts de sa volonte avaient ete brises par l'oppression successive
d'une maratre odieuse et d'un maitre brutal. Son renoncement a tout
etait complet. Blessee, elle gardait le secret de la blessure,
baissait la tete et se taisait.

Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'ecoula pres d'une
semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hotes.

C'est par un journal qu'avait oublie au salon M. Favoral, qu'elle
apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une societe par
actions, le _Comptoir de credit mutuel_, au capital de plusieurs
millions.

Au-dessous de l'annonce imprimee en enormes caracteres, venait un long
article, ou il etait demontre que la societe nouvelle etait en meme
temps une oeuvre patriotique, et une institution de credit de premier
ordre, qu'elle repondait a des besoins urgents, qu'elle etait appelee
a rendre a l'industrie des services inappreciables, que ses benefices
etaient assures et que souscrire des actions, c'etait simplement tirer
sur la fortune a courte echeance.

Un peu rassuree deja par la lecture de cet article, Mme Favoral le
fut tout a fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de
surveillance. Presque tous etaient titres et decores de quantite
d'ordres, et les autres, les simples roturiers, etaient tous des
banquiers, des dignitaires ou meme d'anciens ministres.

--Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose
imprimee.

Et nulle objection ne lui vint, quand a peu de jours de la, son mari
lui dit:

--J'ai la situation que je desirais. Je suis caissier principal de la
Societe dont M. de Thaller est le directeur.

Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'etait cette societe, des avantages
qu'elle lui faisait, pas un mot.

A sa facon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait
etre bien traite, et il la confirma dans cette opinion en lui
accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la
depense journaliere de la maison.

--Il faut, declara-t-il, en cette occasion memorable, savoir, quoi
qu'il en coute, faire honneur a sa position sociale.

Pour la premiere fois de sa vie, il semblait preoccupe du qu'en
dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un
quartier ou l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde
s'y connait. Il recommanda a sa femme de veiller soigneusement a sa
mise et a celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se
creer des relations et inaugura ses diners du samedi, ou vinrent
assidument M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoue, le
papa Desormeaux et quelques autres.

Pour lui, il adopta peu a peu les habitudes dont il ne devait plus se
departir, et dont la regularite chronometrique lui valut le surnom
dont il etait fier, de Bureau-Exactitude.

Quant au reste, jamais homme, a un pareil degre, ne se desinteressa de
sa femme et de ses enfants.

Sa maison n'etait pour lui qu'une hotellerie ou il venait prendre son
repas du soir et dormir. Jamais il ne songea a demander a sa femme
l'emploi de ses journees, ni a quoi elle s'occupait en son absence.

Pourvu qu'elle ne lui reclamat pas d'argent, et qu'elle fut la quand
il rentrait, il etait content.

Bien des femmes, a l'age de Mme Favoral, auraient etrangement use de
cette indifference injurieuse, et de cette absolue liberte.

Si elle en profita, ce fut uniquement pour obeir a une de ces
inspirations qui ne peuvent naitre qu'au coeur d'une mere.

L'augmentation du budget du menage etait relativement considerable,
mais si exactement calculee, qu'elle n'en etait pas maitresse d'un
centime de plus. C'est avec un veritable desespoir qu'elle songeait
que ses enfants auraient a endurer les humiliantes privations qui
avaient desole son existence. Ils etaient trop jeunes encore pour
souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs
desirs s'eveilleraient et elle serait dans l'impossibilite de leur
accorder les plus innocentes satisfactions.

A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idee
desolante, elle se souvint d'une amie de sa mere, qui avait rue
Saint-Denis un important etablissement de lainage et de mercerie. La
etait peut-etre la solution du probleme. Elle se rendit chez cette
digne femme, et sans meme avoir besoin de lui confesser toute la
verite, elle en obtint divers petits travaux, mal retribues, comme de
juste, mais qui, moyennant une severe application, pouvaient rapporter
de huit a douze francs par semaine.

Des lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail
comme d'une mauvaise action.

Elle connaissait assez son mari pour etre certaine qu'il
s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'ecrier qu'il depensait
cependant assez pour que sa femme n'en fut pas reduite au metier
d'ouvriere.

Mais aussi, quelle joie, le jour ou elle cacha tout au fond d'un
tiroir la premiere piece de vingt francs gagnee par elle, une belle
piece d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait
pas, et qu'elle pouvait depenser a sa guise sans avoir a en rendre
compte.

Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit tresor
grossir, malgre les emprunts qu'elle lui faisait, tantot pour donner a
Maxence un jouet dont il avait envie, tantot pour ajouter un ruban a
la toilette de Gilberte.

Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette
voie douloureuse ou elle se trainait depuis tant d'annees. Les heures,
entre ses deux enfants, s'envolaient legeres et rapides comme des
secondes. Si toutes les esperances de la jeune fille et de la femme
avaient ete fletries avant d'eclore, les joies de la mere, du moins,
ne lui manqueraient pas.

C'est que si le present suffisait a ses modestes ambitions, l'avenir
avait cesse de l'inquieter.

Jamais il n'avait ete question entre elle et son mari de leurs hotes
d'une soiree, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de credit mutuel_,
mais il n'avait pas ete sans laisser echapper de ci et de la quelques
exclamations qu'elle enregistrait precieusement, et qui trahissaient
des affaires prosperes.

--Ce Thaller est un rude matin! s'ecriait-il, et qui a une chance
infernale!

Et d'autres fois:

--Encore deux ou trois operations comme celle que nous venons de
reussir, et nous pourrons fermer boutique!...

Que conclure de la, sinon qu'il marchait a grands pas vers cette
fortune, objet de toutes ses convoitises.

Deja, dans le quartier, il avait cette reputation qui est le
commencement de la richesse, d'etre tres-riche. On l'admirait de tenir
sa maison avec une economie severe, car on estime toujours un homme
qui a de l'argent de ne le point depenser.

--Ce n'est pas lui, bien sur, qui mangera ce qu'il a, repetaient les
voisins.

Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'a l'aise. Quand
M. Desclavettes et M. Chapelain s'etaient bien plaints, l'un de sa
boutique et l'autre de son etude, ils ne manquaient pas d'ajouter:

--Vous riez de nos plaintes, vous qui etes lance dans les grandes
affaires ou l'on gagne ce qu'on veut.

Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacites
financieres. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.

M. Desormeaux disait:

--Oh! il s'y entend.

Et Mme Favoral se plaisait a se persuader que, sous ce rapport au
moins, son mari etait un homme remarquable. Elle attribuait a des
preoccupations superieures son mutisme et ses distractions. De meme
qu'il lui avait appris a l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle
pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il etait millionnaire.




IX


Mais le repit accorde par la destinee a Mme Favoral touchait a son
terme, les epreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais,
occasionnees par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa
seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'etait un brave petit garcon,
d'une intelligence eveillee, travaillant a ses heures, mais d'une
inconcevable etourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait
dompter.

A l'institution Massin, ou on l'avait place, il faisait blanchir les
cheveux de ses maitres d'etudes, et il ne se passait pas de semaine
qu'il ne se signalat par quelque mefait nouveau.

Un pere comme tous les autres se fut mediocrement inquiete des
fredaines d'un ecolier, qui etait en definitive des premiers de sa
classe et dont les professeurs eux-memes, tout en se plaignant,
disaient:

--Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence etait mis en
retenue et accable de pensums, il se pretendait atteint dans sa
consideration et declarait que son fils le deshonorait.

S'il tombait a la maison un bulletin portant cette mention: "conduite
execrable", il entrait dans des fureurs ou il semblait ne plus
posseder son libre arbitre.

--A votre age, disait-il au gamin epouvante, je travaillais dans une
fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas
de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de
l'education qui m'a manque? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et
on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en fut tenu a ces admonestations, qui par leur
exageration meme manquaient le but!

Mais il etait d'avis que les moyens mecaniques sont necessaires, pour
graver profondement les reprimandes dans la cervelle des jeunes
gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups,
s'acharnant d'autant plus que le gamin, devore d'amour-propre, se fut
laisse hacher plutot que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La premiere fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie
d'une de ces coleres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent
plus. Etre battue lui eut paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'a
ce jour, il lui avait ete impossible d'aimer un mari tel que le sien.
De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils
lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles etreintes passionnees elle le
serrait sur son coeur apres ces scenes desolantes, de quels baisers
elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses delirantes
elle s'efforcait de lui faire oublier les brutalites paternelles. Avec
lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'ecriait, en menacant le vide
de ses poings crispes: "Lache! tyran! bourreau!..." La petite Gilberte
melait ses larmes aux leurs. Et presses l'un contre l'autre, ils
deploraient leur destinee, maudissant l'ennemi commun, le chef de la
famille.

C'est ainsi que s'ecoula la jeunesse de Maxence, entre des
exagerations egalement funestes, entre les brutalites revoltantes de
son pere et les gateries dangereuses de sa mere, prive de tout par
l'un et par l'autre comble.

Car Mme Favoral avait trouve l'emploi de ses humbles economies.

Si jamais l'idee n'etait venue au caissier du _Comptoir de credit
mutuel_, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop
faible mere lui eut cree des besoins d'argent pour avoir cette joie de
les satisfaire.

Elle, qui avait devore tant d'humiliations en sa vie, elle n'eut pu
supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et reduit
a reculer devant ces menues depenses qui sont la vanite des ecoliers.

--Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui
glissant dans la main quelques pieces de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait a son cadeau la recommandation de n'en
rien laisser deviner au pere ne comprenant pas qu'elle dressait
ainsi Maxence a la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et
pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour reparer les breches faites a son tresor,
elle travaillait jusqu'a se gater la vue, avec une si apre ardeur,
que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle
n'employait pas des ouvrieres. Elle ne se faisait aider que par
Gilberte, qui des l'age de huit ans savait deja se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prevision de depenses
croissantes, elle descendait a des expedients qui, jadis, pour
elle-meme, lui eussent paru indignes et deshonorants. Elle vola le
menage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint a se
confier a sa domestique et a faire de cette fille la complice de ses
manoeuvres. Elle s'ingeniait a servir a M. Favoral des diners ou
l'excellence de la sauce l'empechait de remarquer l'absence du
poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires,
c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de
chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappille une
douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier a ses yeux, de ces
sophismes qui jamais ne font defaut a la passion.

Au debut, Maxence etait trop jeune pour se preoccuper des sources
ou sa mere puisait l'argent qu'elle prodiguait a ses fantaisies
d'ecolier.

Elle lui recommandait de se cacher de son pere, il se cachait et
trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'age.

Le moment arriva ou il ouvrit les yeux sur le regime auquel etait
soumise la maison paternelle. Il y vit cette economie inquiete qui
semble denoncer la gene, et les apres discussions que soulevait
l'emploi inconsidere d'une piece de vingt francs. Il vit sa mere
realiser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvrete de
sa toilette et recourir a la plus savante diplomatie quand elle
souhaitait acheter une robe neuve a Gilberte.

Et lui, malgre tout, se trouvait avoir a sa disposition autant
d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient
pour etre les plus opulents et les plus genereux.

Inquiet, il interrogea.

--Eh! que t'importe! lui repondit sa mere, toute rougissante et toute
embarrassee, voila-t-il pas un grave sujet de preoccupation!

Et comme il insistait:

--Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutume qu'il etait a toujours
entendre crier misere, et comme il fixait sur elle de grands yeux
surpris:

--Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter
ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois,
c'est que cela convient a ton pere, qui veut amasser une fortune plus
grande encore.

Ce n'etait pas une reponse, et cependant Maxence n'en demanda pas
plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse
patiente des jeunes gens armes d'une idee fixe.

Deja, a cette epoque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et
meme parmi ses amis, la reputation d'etre pour le moins millionnaire.
Le _Comptoir de credit mutuel_ avait pris des developpements
considerables; il avait du, pensait-on, en profiter largement, et les
benefices avaient du grossir vite entre les mains d'un homme aussi
habile que lui et dont la severe economie etait celebre.

Voila ce qu'on dit a Maxence, mais non sans lui donner ironiquement a
entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour
mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-meme, qu'il avait interroge assez adroitement, lui
dit en lui frappant amicalement sur l'epaule:

--S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune
homme, tachez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en
fournira.

De telles reponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le probleme
qui troublait Maxence.

Il observa, il epia, et enfin il en arriva a acquerir la certitude que
l'argent qu'il depensait etait le produit du travail de sa mere et de
sa soeur...

--Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'ecria-t-il en se jetant au cou
de sa mere, pourquoi m'avoir expose aux regrets amers que j'eprouve en
ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payee. Elle
admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonte de son
coeur.

--Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de
joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mere, le
travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il etait consterne de sa decouverte.

--N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au
vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidele a cet engagement
qu'il venait de prendre. Mais a dix-sept ans, les resolutions ne sont
pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaca. Il
s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint a prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa
mere et a se prouver que se priver d'un plaisir c'etait l'en priver
elle-meme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il
reprit ses habitudes...

Il touchait alors a la fin de ses etudes.

--Voila le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carriere et
de se suffire a soi-meme.




X


Pour s'inquieter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu
les avertissements paternels.

Les ecoliers modernes sont precoces, ils savent le fort et le faible
de la vie, et quand ils abordent le baccalaureat, ils sont bien
desenchantes deja, ayant use leurs illusions derriere leur pupitre,
pendant les longues etudes du soir.

Et il serait difficile qu'il en fut autrement. Au fond des lycees,
fatalement se retrouve l'echo des preoccupations et le reflet des
moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent.
En meme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont
macules, les eleves rapportent, les soirs de sortie, leur provision
d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journee, dans leur famille ou chez leur
correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables appetits de luxe, de
bien-etre, de jouissances, de plaisirs, le dedain des labeurs
patients, le mepris des convictions austeres, d'apres besoins
d'argent, la volonte de parvenir a tout prix et la resolution de
violenter la fortune a la premiere bonne occasion.

Assurement on a dissimule devant eux, mais ils ont l'entendement
subtil.

Leur pere leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de
respectable en ce monde que le travail et la probite, mais ils ont
surpris ce meme pere saluant a peine un pauvre diable d'honnete homme,
et s'inclinant jusqu'a terre devant quelque gredin fletri par trois
jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent a conclure, car il n'est tels que
les jeunes gens pour etre logiques et deduire d'un fait ses dernieres
consequences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose,
mais quoi? Et c'est alors que, pendant les recreations, leur
imagination s'exerce a chercher cette fameuse profession, jusqu'ici
introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberte en meme
temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre eplucher et discuter toutes les
carrieres qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si
quelque naif s'avise de citer un de ces emplois modestes ou l'on gagne
au debut cent cinquante francs! c'est a peine ce que depense tel
externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en
retard.

Maxence n'etait ni meilleur ni pire que les autres. De meme que les
autres, il s'ingenia a decouvrir le metier ideal qui enrichit son
homme en l'amusant.

Sous pretexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre,
calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'apres
un journal ce que gagnent Corot ou Gerome, Ziem, Daubigny et quelques
autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et
d'ecrasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appreciait que les
vignettes bleues de la banque de France.

--Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! declara-t-il, d'un ton qui
n'admettait pas de replique.

Maxence eut ete volontiers ingenieur, car l'ingenieur est a la mode.
Mais les examens de l'Ecole polytechnique sont roides. Ou officier de
cavalerie. Mais les deux annees de Saint-Cyr manquent de gaiete. Ou
chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par etre
surnumeraire.

Apres avoir longtemps hesite entre le droit et la medecine, il finit
par reconnaitre qu'il voulait etre avocat, influence surtout par les
joyeuses legendes du quartier latin.

Ce n'etait pas precisement le reve de M. Vincent Favoral.

--Cela va couter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'etait berce de cette fausse esperance que son fils, au sortir
du lycee, entrerait immediatement dans une maison de commerce ou il
gagnerait de quoi se suffire.

Battu en breche par sa femme, cependant, et sollicite par ses amis, il
ceda.

--Soit, dit-il a Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il
ne peut me convenir que tu gaspilles tes journees a flaner dans les
estaminets de la rive gauche, tu travailleras en meme temps chez un
avoue. Des samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avoue, Maxence ne l'avait pas prevu, et il faillit
reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prevoyait
devoir etre aussi exigeante que celle du college.

Pourtant, ne decouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentree
venue, il prit sa premiere inscription et fut installe a un pupitre
chez Me Chapelain, dont l'etude etait alors rue Saint-Antoine.

La premiere annee, tout alla passablement.

La somme de liberte qui lui etait laissee lui suffisait. Son pere ne
lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoue,
en sa qualite de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il
n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt
francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pieces de cent sous a
ces vingt francs, Maxence se declarait satisfait.

Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son
temperament fougueux, n'etait fait pour cette existence paisible,
pour cette besogne toujours la meme, que ne passionnaient ni les
difficultes a vaincre, ni les rivalites d'amour-propre, ni les
satisfactions du resultat obtenu.

Bientot il se lassa.

Il avait retrouve a l'Ecole de Droit d'anciens camarades de
l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui,
par consequent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux
cours qu'a la brasserie de la Source ou a la Closerie des Lilas.

Il envia leur vie joyeuse, leur liberte sans controle, leurs plaisirs
faciles, leur chambre meublee, et jusqu'a la gargote ou ils prenaient
a credit tout ce qu'on voulait bien leur donner, reservant l'argent de
leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.

Mais Mme Favoral n'etait-elle pas la?...

Elle avait tant travaille, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle
Gilberte etait presque une jeune fille, elle avait tant economise,
tant grappille, que sa reserve, malgre le nombre des emprunts,
s'elevait a une somme assez forte.

Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot a
dire. Il les voulut souvent.

Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottee
au ratelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de diner et
s'exerca le soir a _effacer_ des bocks. L'audace lui venant, il dansa
a Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut
une maitresse.

Si bien qu'une apres-midi, que M. Favoral avait ete appele par une
affaire de l'autre cote de l'eau, il se trouva nez a nez avec son
fils, lequel s'avancait, le cigare a la bouche, ayant au bras une
demoiselle superieurement peinte et harnachee d'une toilette a faire
cabrer les chevaux de fiacre.

C'est dans un etat d'indicible fureur qu'il regagna la rue
Saint-Gilles.

--Une femme! s'ecriait-il d'un accent de pudeur revoltee. Une
drolesse! lui! mon fils!...

Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier
mouvement fut de recourir a la correction d'autrefois.

Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.

A la vue de la canne levee sur lui, il devint plus blanc que sa
chemise, et l'arrachant des mains de son pere, il la brisa sur son
genou, en jeta violemment les morceaux a terre et s'elanca dehors.

--Il ne remettra plus les pieds ici! s'ecriait le caissier du
_Comptoir de credit mutuel_, jete hors de lui par un acte de
resistance qui lui semblait inoui. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet
de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hotel venu.
Je ne veux plus le voir!...

Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se trainerent a ses pieds,
avant d'obtenir qu'il revint sur sa determination.

--Il nous deshonorera tous! repetait-il, ne comprenant pas que c'etait
lui qui avait, en quelque sorte, pousse Maxence dans la voie funeste
ou il etait engage, oubliant que les severites absurdes du pere
preparent les complaisances perilleuses de la mere; ne voulant pas
s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux
siens la patee et la niche, et qu'un pere est mal venu a se plaindre
qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.

Enfin, apres les plus violentes recriminations, il pardonna--en
apparence du moins.

Mais les ecailles lui etaient tombees des yeux. Il courut aux
informations et decouvrit des choses enormes.

Il sut par Me Chapelain, adroitement questionne, que Maxence restait
des semaines entieres sans paraitre a l'etude. Si l'avoue ne s'etait
pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermee par les
supplications de Mme Favoral, et il n'etait pas fache, ajoutait-il,
d'un aveu qui soulageait sa conscience.

Ainsi, le caissier surprit une a une toutes les fredaines de son
fils. Il apprit qu'il etait presque inconnu a l'Ecole de Droit, qu'il
passait ses journees dans les cafes, et que le soir, pendant qu'il le
croyait endormi, il s'echappait pour courir les theatres et les bals.

--Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont
ligues contre moi, le maitre!... Eh bien! nous verrons!




XI


De cet instant, la guerre fut declaree.

De ce jour, commenca rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui
attendent encore leur Moliere, drames d'une vulgarite desesperante et
d'un affadissant realisme, poignants neanmoins, car il s'y depense une
energie farouche, des larmes et du sang.

M. Favoral se croyait bien sur de l'emporter. N'avait-il pas la clef
de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire
a une epoque ou tout finit par de l'argent.

Cependant, d'irritantes inquietudes le travaillaient.

Lui, qui venait d'eventer tant de choses qu'il ne soupconnait meme pas
la veille, il ne pouvait decouvrir ou son fils puisait l'argent qu'il
laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.

Il s'etait assure que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne
pouvait pas etre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il
alimentait ses fredaines.

Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises separement a un savant
interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire.
La servante, habilement questionnee, n'avait rien dit qui put mettre
sur la trace de la verite.

Il y avait donc la un mystere. Et la constante preoccupation de M.
Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses
rares apparitions au logis, c'est-a-dire pendant le diner.

A la seule facon dont il degustait sa soupe, il etait aise de voir
qu'il se demandait si c'etait bien de vraie soupe et si on ne lui en
faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette
question incessamment posee dans son esprit:

--On me vole, evidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?

Et il devenait defiant, tatillon et meticuleux comme jamais il ne
l'avait ete. C'est avec les plus injurieuses precautions qu'il
repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir
chez l'epicier un livre dont il soldait lui-meme le total tous les
mois; il se faisait representer les bulletins de la boucherie. Il
s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son
assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitiere s'assurer
qu'on ne l'avait pas trompe.

Tant d'efforts n'aboutissaient a rien.

Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en
poche deux ou trois pieces de cinq francs.

--Ou les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.

--Je les economise sur mes appointements, repondit hardiment le jeune
homme.

Exaspere, M. Favoral eut voulu interesser a ses investigations
l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M.
Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa
femme et sa fille:

--Ces sacrees femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si
adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les
fournisseurs, qui ne sont que des filous patentes, et il ne se mange
rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.

M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes
admirait sincerement un homme qui avait du moins le courage de sa
ladrerie.

Mais M. Desormeaux ne machait jamais son opinion:

--Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour
accepter a diner dans une maison dont le maitre passe son temps a
supputer ce que coute chaque bouchee que machent les convives!

M. Favoral rougit.

--Ce n'est pas la depense que je deplore, repondit-il, mais la
duplicite. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'etre pas reduit a
liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais a ma femme le
double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement.

Mais c'etait une lecon.

Il dissimula, desormais, et ne parut plus occupe qu'a soumettre son
fils a un regime de son invention et dont la rigueur excessive eut
jete hors de ses gonds le garcon le plus froid.

Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduite tant
a l'Ecole de Droit qu'a l'etude. Il lui traca l'itineraire de ses
courses et lui en mesura la duree a quelques minutes pres. Aussitot
apres le diner, il le renfermait a double tour dans sa chambre et
ne manquait jamais, en rentrant a dix heures, de s'assurer de sa
presence.

C'etaient les meilleures mesures qu'il put prendre pour exalter encore
l'aveugle tendresse de Mme Favoral.

En apprenant que Maxence avait une maitresse, elle avait ete rudement
atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une
secrete jalousie qu'une mere decouvre qu'une femme lui a ravi le coeur
de son fils. Elle n'avait pas ete sans lui garder une certaine rancune
de desordres que dans sa candeur elle n'avait pas soupconnes.

Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il etait
l'objet.

Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des
persecutions. Le soir, apres le depart de son mari, elle allait
avec Gilberte s'etablir dans le couloir qui precedait la chambre de
Maxence, et elles causaient avec lui a travers la porte. Jamais elles
n'avaient tant travaille pour la merciere de la rue Saint-Denis. Elles
se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs.

Mais la patience de Maxence etait a bout, et, un matin, il declara
resolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'etait
trompe sur sa vocation, et qu'il n'etait pas de puissance humaine
capable de le forcer a retourner chez M. Chapelain.

--Et ou irez-vous? s'ecria son pere. Me croyez-vous d'humeur a fournir
eternellement a vos besoins...

Il repondit que c'etait precisement pour se suffire et conquerir son
independance qu'il etait resolu a quitter une position qui, apres deux
ans, lui rapportait vingt francs par mois.

--Il me faut un metier ou on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux
entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration
financiere.

C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette idee.

--Pourquoi, en effet, dit-elle a son mari, pourquoi ne placerais-tu
pas notre fils au _Comptoir de credit mutuel_? La, il serait sous tes
yeux. Intelligent comme il est, pousse par toi et par M. de Thaller,
il arriverait vite a de bons appointements.

M. Favoral froncait les sourcils.

--C'est ce que je ne ferai jamais, prononca-t-il. Je n'ai pas en
mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer a ce qu'il
compromette la consideration que j'ai su conquerir.

Et devoilant jusqu'a un certain point le secret de sa conduite:

--Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses,
ne saurait trop veiller sur sa reputation. La confiance est chose
fragile, en un temps ou on ne voit que des caissiers sur la route de
la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai
un fils tel que le mien...

Mme Favoral insistait, neanmoins. Il prit un brusque parti:

--Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans
pour se creer une position. Ce delai ecoule, bonsoir, il ira loger et
manger ou il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus...

C'est avec une sorte de frenesie que Maxence abusa de cette liberte,
et en moins de quinze jours il dissipa les economies de trois mois de
sa mere et de sa soeur.

Ce temps passe, il reussit, M. Chapelain aidant, a se caser chez un
architecte.

C'etait s'engager dans une impasse et se condamner a rester toute sa
vie commis. Mais l'avenir ne l'inquietait guere. Pour le present, il
etait enchante de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois
cent soixante-quinze francs.

Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lanca-t-il dans
cette vie de plaisirs frelates, ou tant de malheureux ont laisse
non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais
l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mene droit en police
correctionnelle.

Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le cafe
Riche, le ventre vide et le cure-dents aux levres. Il devint l'habitue
de ces estaminets du boulevard, ou des filles platrees sourient aux
passants. Il frequenta les tables d'hote suspectes ou l'on taille
le baccarat sur une nappe tachee de vin et ou la police fait des
descentes periodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit ou, apres
boire, on se jette les bouteilles a la tete.

Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles,
et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis
tout a coup, a l'heure ou il savait son pere absent, il reparaissait,
et tirant sa mere a part:

--J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix
honteuse.

Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans
lui representer timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu...

Jusqu'a ce qu'enfin, un soir, a une derniere demande:

--Helas! repondit-elle desesperee, je n'ai plus rien, et c'est
seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas
patienter jusque-la!...

Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les
devouements aveugles font les egoismes feroces. Il voulait que sa mere
descendit emprunter a un fournisseur. Elle hesitait. Il eleva la voix.

Alors Mlle Gilberte parut.

--N'aurais-tu donc pas de coeur, decidement, dit-elle... Il me semble
que si j'etais homme, ce ne serait pas a ma mere et a ma soeur de
travailler!...




XII


Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans.

Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les
admirables proportions de sa taille et avait cette grace qui resulte
de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne
frappait pas au premier abord, mais bientot un charme penetrant et
indefinissable se degageait de toute sa personne, et on ne savait
qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des
rondeurs divines de son col, de sa demarche aerienne ou de l'ingenuite
placide de ses attitudes.

On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la regularite manquait a
ses traits, mais sa physionomie mobile, ou se traduisaient tous les
mouvements de son ame, avait d'irresistibles seductions.

Ces grands yeux, d'un bleu changeant, a reflets de velours, avaient
des profondeurs inouies et une incroyable intensite d'expression,
l'imperceptible tressaillement de ses narines roses revelait une
indomptable fierte, et le sourire errant sur ses levres disait son
immense dedain de tout ce qui est petit et mesquin.

Mais sa beaute, c'etait sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on
l'eut dite poudree d'une poussiere de diamant; si epaisse et si longue
que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses
meches jusqu'a la racine...

Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas a la voix de son pere.

Le savant despotisme qui avait dompte Mme Favoral, l'avait revoltee
et son energie s'etait trempee au meme regime d'oppression qui avait
enerve le caractere de Maxence.

Pendant que sa mere et son frere mentaient avec cette impudeur
tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicite, Gilberte
gardait un silence farouche. Et si la complicite lui etait imposee
par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque
parole lui coutait un si penible effort que son visage en etait tout
altere.

Jamais, lorsqu'il ne s'etait agi que d'elle, jamais elle n'avait
daigne mentir.

Intrepidement, et quoi qu'il en put resulter:

--Voila ce qui est, disait-elle.

Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empecher de la respecter, jusqu'a
un certain point, et quand il etait en belle humeur, il l'appelait
l'imperatrice Gilberte.

Pour elle seule, il avait quelque deference et des attentions. Il
moderait, quand elle le regardait, la brutalite de son langage. Il lui
apportait quelques fleurs tous les samedis.

Il lui avait meme accorde un professeur de piano, lui qui declarait
qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrement: la couture et
la cuisine.

Mais elle avait tant insiste, qu'il avait fini par lui decouvrir dans
une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux maitre Italien, le
signor Gismondo Pulci, sorte de genie meconnu, pour qui trente francs
par mois furent une fortune, et qui s'eprit pour son eleve d'une sorte
de fanatisme religieux.

Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu ecrire une note, il fixa
toutes les melodies que chantait la passion dans son cerveau fele, et
il s'en trouva d'admirables. Il revait de composer pour elle un opera
qui transmettrait aux generations les plus reculees le nom de Gismondo
Pulci.

--La signora Gilberte est la deesse de la musique elle-meme, disait-il
a M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient
encore son affreux accent.

Le caissier du _Comptoir de credit mutuel_ haussait les epaules,
repondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses
journees a faire chanter aux pieces d'or leur emouvante chanson.

Ce qui n'empeche que sa vanite semblait se delecter, quand, le
samedi, apres le diner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme
Desclavettes, tout en dissimulant un baillement, s'ecriait:

--Ah! cette chere enfant jouit d'un remarquable talent.

Donc, l'influence de la jeune fille etait positive, et c'est a ses
prieres seules, et non a celles de sa femme, que M. Favoral avait
accorde a diverses reprises la grace de Maxence.

Il lui eut accorde bien autre chose, si elle l'eut voulu. Mais elle
eut ete obligee de demander, d'insister, de prier.

--Et c'est humiliant, disait-elle.

Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que
certainement son pere ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies
toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles.

Mais elle:

--J'aurais moins de deplaisir a porter des haillons qu'a essuyer un
refus, repondait-elle. Mes robes me suffisent...

Avec un tel caractere, enveloppe cependant d'une douceur resignee et
d'un inalterable sang-froid, elle imposait beaucoup a sa mere et a
son frere. Ils admiraient en elle une energie dont ils se sentaient
incapables.

Aussi, Maxence fut-il comme etourdi, quand survenant, elle se mit a
lui reprocher d'une voix indignee la bassesse de sa conduite et ses
incessantes obsessions.

--Je ne savais pas... commenca-t-il, devenu plus rouge que le feu.

Elle l'ecrasa d'un regard ou le dedain se melait a la pitie, et d'un
accent de hautaine ironie:

--En verite, fit-elle, tu ne sais pas d'ou provient l'argent que tu
arraches a notre mere!...

Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que
deformees legerement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main
droite dont l'annulaire etait tordu par le fil, sa main gauche dont
l'index etait tatoue et comme ronge par l'aiguille:

--Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mere et moi passons a
travailler toutes nos journees et une partie des nuits!...

Baissant le front il se taisait.

--S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais
pas ainsi. Mais regarde notre mere. Vois ses pauvres yeux troubles et
rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu'a ce moment,
c'est que je ne desesperais pas encore de ton coeur, c'est que
j'esperais qu'a la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien!
Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais
humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les
coups?...

--Gilberte! balbutiait le pauvre garcon, Gilberte...

Elle lui coupa la parole.

--De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans treve, il te faut
de l'argent d'ou qu'il vienne et quoi qu'il coute!... Si, du moins,
quelque sentiment avouable justifiait tes depenses, si tu avais
l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, fut-il absurde,
ardemment poursuivi!... Mais je te mets au defi de nous avouer a quels
plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres economies. Je te defie
de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir,
de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mere s'abaissat
jusqu'a mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait
confier le secret de notre opprobre!...

Emue de l'humiliation affreuse de son fils:

--Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral.

La jeune fille eut un geste indigne.

--Lui, malheureux! s'ecria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que
direz-vous surtout, vous, ma mere! Malheureux, lui, un homme, qui a la
liberte et la force, a qui le monde est ouvert a deux battants, qui
peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'etais un
homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en
connais, et il y a longtemps, o mere cherie, que je t'aurais vengee de
mon pere et que j'aurais commence a te payer de tout ce que tu as fait
pour moi.

Mme Favoral sanglotait.

--Je t'en conjure, murmura-t-elle, epargne-le.

--Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui declarer
que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse a un travail de
mercenaire. C'est pour toi, mere adoree, pour que tu aies cette joie
de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie...

Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait.

Cette humiliation epouvantable, il sentait qu'il ne la meritait que
trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants.

Et comme son coeur ne s'etait pas gate encore au contact de ses
compagnons de plaisir, comme il etait faible plutot que mauvais, comme
les sentiments qui sont l'honneur et la fierte d'un homme n'etaient
pas morts en lui:

--Ah! tu es une brave soeur, Gilberte, s'ecria-t-il, et c'est bien
ce que tu viens de faire. Tu as ete dure, mais non autant que je le
merite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une
honte a moi d'avoir ainsi lachement abuse de vous...

Et portant a ses levres les mains de sa mere:

--Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne a qui
te fait le serment de racheter son passe et de devenir ton soutien au
lieu de t'etre un ecrasant fardeau...

Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un
sifflet...

--Mon mari! s'ecria Mme Favoral. Votre pere, mes enfants!...

--Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte.

--N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la
preuve qu'il est furieux!... Quelle epreuve est-ce encore qui nous
menace!...




XIII


Mme Favoral parlait par experience. Elle avait appris a ses depens que
le sifflet de son mari, bien plus surement que le cri des goelands,
presageait la tempete. Et elle avait, ce soir-la, plus de raisons qu'a
l'ordinaire de craindre.

Derogeant a toutes ses habitudes, M. Favoral n'etait pas rentre diner
et avait envoye un de ses garcons de bureau du _Credit mutuel_ dire
qu'on ne l'attendit pas.

Bientot son passe-partout grinca dans la serrure, la porte s'ouvrit,
il entra, et apercevant son fils:

--Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'ecria-t-il, avec un
ricanement qui etait, chez lui, la derniere expression de la colere.

Mme Favoral fremit. Encore sous l'impression de la scene qui venait
d'avoir lieu, le coeur gros encore et les yeux pleins de larmes,
Maxence ne repondit pas.

--C'est une gageure, sans doute, reprit le pere, et vous tenez a
savoir jusqu'ou peut aller ma patience.

--Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme.

--L'argent que vous preniez, je ne sais ou, vous fait defaut, sans
doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des
dettes de tous cotes, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez
des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut
etre vetu a la derniere mode, porter chaine d'or au gousset, et alors
on fait des dupes...

--Je n'ai jamais fait de dupes, mon pere.

--Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus
aujourd'hui meme me presenter leurs factures? Car ils ont ose venir
a l'administration, a mon bureau. Ils s'etaient donne rendez-vous,
pensant ainsi m'intimider plus surement. Je leur ai repondu que vous
etes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela,
ils sont devenus insolents et ils se sont mis a parler si haut,
que leur voix retentissait jusques dans les pieces voisines. M.
de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor.
Entendant le bruit d'une discussion, il a pense que j'etais aux prises
avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entre, comme c'est son
droit. Alors, j'ai bien ete force de tout avouer...

Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de
ses grelots.

Et de plus en plus hors de soi:

--C'est bien la, continuait-il, ce que voulaient vos creanciers. Ils
pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un
chantage comme un autre, et tres a la mode maintenant. On ouvre un
compte a un mauvais drole, et quand le compte est raisonnablement
gros, on va le porter a la famille, en disant: "De l'argent, ou je
fais du scandale." Pensez-vous que ce soit a vous qui etes sans le sou
qu'on a fait credit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche
a moi que l'on croit riche. On vous ecoulait a des prix exorbitants
tout ce qu'on voulait, et c'etait sur moi qu'on comptait pour solder
des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante
francs et des montres de six cents francs...

Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier.

--Je payerai tout ce que je dois, dit-il.

--Vous?

--Je vous en donne ma parole.

--Et avec quoi, s'il vous plait?

--Avec mes appointements.

--Vous en avez donc?

Maxence rougit.

--J'ai ce que je gagne chez mon patron, repondit-il.

--Quel patron?

--L'architecte chez lequel m'a place M. Chapelain...

D'un geste menacant M. Favoral l'arreta:

--Epargnez-moi vos mensonges, prononca-t-il, je suis mieux informe que
vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron,
excede de votre paresse, vous a chasse honteusement...

Honteusement etait de trop. Le fait est que Maxence retournant a son
travail un beau matin, apres une absence de cinq jours, avait trouve
un remplacant.

--Je chercherai une autre place, dit-il.

C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les epaules.

--Et en attendant, il faudra que je paye, s'ecria-t-il. Savez-vous
de quoi me menacent vos creanciers? De m'intenter un proces. Ils le
perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils esperent que je reculerai
devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de deposer une
plainte au parquet. Ils pretendent que vous les avez audacieusement
escroques, que les objets que vous leur achetiez n'etaient nullement
pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre a vil prix,
afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve,
assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous etes alle tout droit au
Mont-de-Piete engager une montre et une chaine qu'il venait de vous
livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout
cela devant mon directeur, devant M. de Thaller.

J'ai du recourir a mon garcon de bureau pour les mettre dehors. Mais
quand ils ont ete partis, M. de Thaller m'a donne a entendre qu'il
souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma consideration
ne resisterait pas a deux scenes pareilles. Quelle confiance accorder
a un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes!
Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions a
un homme dont le fils aurait ete traine sur les bancs de la police
correctionnelle! C'est-a-dire que je suis a votre merci. C'est-a-dire
que mon honneur, ma situation et ma fortune dependent de vous. Tant
qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai
condamne a les payer.

Rassemblant son courage:

--Vous avez ete parfois bien dur pour moi, mon pere, commenca Maxence,
et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous
jure que desormais vous n'avez rien a craindre de moi...

M. Favoral ricanait.

--Je ne crains rien, prononca-t-il. Je connais des moyens positifs de
me mettre a l'abri de vos folies. Je les emploierai...

--Je vous affirme, mon pere, que ma resolution est bien prise.

--Oh! dispensez-moi de vos repentirs periodiques...

Mlle Gilberte s'avanca.

--Je me porte garant, dit-elle, des resolutions de Maxence...

Son pere ne la laissa pas poursuivre.

--Assez, interrompit-t-il durement. Mele-toi de tes affaires,
Gilberte. J'ai a te parler, a toi aussi...

--A moi, mon pere...

--Oui.

Il fit trois ou quatre tours de long en large dans le salon, comme
pour laisser a son irritation le temps de se calmer, puis venant se
planter debout et les bras croises devant sa fille:

--Tu as dix-huit ans, reprit-il, c'est-a-dire qu'il est temps de
songer a ton etablissement. Il se presente pour toi un parti...

Elle tressaillit, et reculant, plus rouge qu'une pivoine:

--Un parti! repeta-t-elle, d'un ton de surprise immense.

--Oui, et qui me convient...

--Mais je ne veux pas me marier, mon pere...

--Toutes les jeunes filles disent cela, et des qu'il se presente un
pretendant elles sont enchantees. Le mien est un garcon de vingt-six
ans, tres-bien de sa personne, aimable, spirituel, qui a eu de grands
succes dans le monde...

--Mon pere, je vous affirme que je ne veux pas quitter ma mere...

--Naturellement... C'est un homme intelligent, et un travailleur
obstine, promis, de l'avis de tous, a une immense fortune. Bien qu'il
soit riche deja, car il est un des principaux interesses d'une charge
d'agent de change, il fait avec l'ardeur d'un pauvre diable le metier
de remisier. On me dirait qu'il gagne cent mille ecus par an que je
n'en serais pas surpris. Sa femme aura voiture, loge a l'Opera, des
diamants et des toilettes autant que Mme de Thaller...

--Eh! que m'importent de telles choses!

--C'est entendu. Je te le presenterai samedi...

Mais Mlle Gilberte n'etait pas de ces jeunes filles qui, par timidite,
par faiblesse, se laissent engager contre leur volonte, et engager
si avant que plus tard elles ne peuvent plus reculer. Une discussion
devant avoir lieu, elle preferait la subir immediatement.

--Une presentation est absolument inutile, mon pere, declara-t-elle
resolument.

--Parce que?

--Je vous l'ai dit, je ne veux pas me marier.

--Et si je veux, moi.

--Je suis prete a vous obeir en tout, sauf en cela...

--En cela comme en tout le reste! interrompit le caissier du _Credit
mutuel_ d'une voix tonnante...

Et enveloppant sa femme et ses enfants d'un regard gros de defiances
et de menaces:

--En cela, comme en tout, repeta-t-il, parce que je suis le maitre et
que je saurai le montrer. Oui, je vous le montrerai, car je suis las
de voir ma famille liguee contre mon autorite...

Et il sortit en fermant la porte si violemment, que les cloisons en
tremblerent.

--Tu as tort de tenir ainsi tete a ton pere, ma fille, murmura la
faible Mme Favoral.

Le fait est que la pauvre femme ne comprenait pas que sa fille put
repousser l'unique moyen qu'elle eut de rompre avec la plus triste des
existences.

--Laisse-toi toujours presenter ce jeune homme, dit-elle. Il se peut
qu'il te plaise...

--Je suis sure qu'il ne me plaira pas...

Elle dit cela d'un tel accent, que Mme Favoral en fut soudainement
eclairee.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, Gilberte, ma fille cherie, aurais-tu donc
un secret que ta mere ne connait pas?




XIV


Oui, Mlle Gilberte avait son secret.

Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, et de ceux qui,
selon l'expression des bonnes femmes, doivent rejouir les anges.

Le printemps de cette annee ayant ete d'une rare clemence, Mlle
Favoral et sa fille avaient pris l'habitude d'aller chaque jour
respirer le grand air a la place Royale.

Elles emportaient leur ouvrage, crochet ou tapisserie, de sorte que
cette distraction salutaire ne diminuait en rien le produit de leur
semaine.

C'est pendant ces promenades que Mlle Gilberte avait fini par
remarquer un jeune homme, un inconnu, qu'elle rencontrait, toujours au
meme endroit.

De haute taille et robuste, il avait grand air sous ses modestes
vetements, dont la proprete recherchee trahissait une gene qui veut
etre respectee. Il portait toute sa barbe, et son visage intelligent
et fier etait eclaire par de grands yeux noirs, de ces yeux dont le
regard droit et clair deconcerte les coquins et les fourbes.

Jamais, en passant pres de Mlle Gilberte, il ne manquait de baisser
ou de detourner legerement la tete, et malgre cela, et malgre
l'expression de respect qu'elle avait surprise sur son visage, elle ne
pouvait s'empecher de rougir.

--Ce qui est absurde, pensait-elle, car enfin que m'importe ce jeune
homme!...

L'infaillible instinct, qui est l'experience des jeunes filles
inexperimentees, lui disait que ce n'etait pas le hasard seul qui
placait cet inconnu sur son passage. Elle voulut cependant en avoir le
coeur net.

Elle sut si bien s'y prendre avec sa mere, que tous les jours de la
semaine qui suivit, le moment de leur promenade fut change. Tantot
elles sortaient des midi, tantot passe quatre heures.

Quelle que fut l'heure, toujours Mlle Gilberte, en depassant la rue
des Minimes, apercevait son inconnu sous les arcades, arrete a la
vitre de quelque magasin de bric-a-brac et epiant du coin de l'oeil.

Paraissait-elle, il quittait son poste et hatait assez le pas pour la
croiser devant la grille de la place.

--C'est une persecution! se disait Mlle Gilberte.

Comment donc n'en parla-t-elle pas a sa mere? Pourquoi donc ne lui
confia-t-elle rien le jour ou, s'etant mise par hasard a la fenetre,
elle vit le "persecuteur" passant devant la maison, le nez en l'air?

--Est-ce que je deviens folle! se disait-elle, serieusement irritee
contre elle-meme. Je ne veux plus penser a lui.

Elle y pensait pourtant, quand une apres-midi que sa mere et elle
travaillaient, assises sur le banc qu'elles avaient choisi, elle vit
son inconnu venir s'installer non loin d'elles.

Il etait accompagne d'un homme age, a tournure militaire, portant de
longues moustaches blanches et ayant a la boutonniere la rosette de la
Legion d'honneur.

--Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant
un pretexte pour demander a sa mere de changer de place.

Mais deja le jeune homme et le vieillard avaient installe leurs
chaises et s'etaient assis de facon a ce que Mlle Gilberte ne perdit
pas un mot de ce qu'ils allaient dire.

Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.

--Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-meme, mon cher
comte, commenca-t-il: vous qui avez ete le meilleur ami de mon pauvre
pere, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'etais enfant,
et qui ne m'avez jamais perdu de vue...

--C'est-a-dire que je reponds de toi corps pour corps, mon garcon,
interrompit le vieux. Mais, continue...

--J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Tregars. Ma
famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'alliee de
toutes les grandes familles.

--Parfaitement exact! declara le bonhomme.

--Malheureusement ma fortune n'est pas a la hauteur de ma noblesse.
Lorsque ma mere mourut en 1856, mon pere, qui l'adorait, en concut un
tel chagrin, que le sejour de notre chateau de Tregars, ou il avait
passe toute sa vie, lui parut insupportable.

Il vint a Paris, ce qui n'offrait nul inconvenient, puisqu'alors nous
etions riches, et il se lia avec des gens qui ne tarderent pas a
lui inoculer la fievre du moment. On lui prouva qu'il etait fou de
conserver des terres qui lui rapportaient a grand'peine quarante mille
francs par an, et dont il trouverait aisement plus de deux millions,
lesquels, places seulement a cinq, lui constitueraient cent mille
livres de rentes. Il vendit donc tout, a l'exception de notre domaine
patrimonial de Tregars, sur la route de Quimper a Audierne, et se
lanca dans la speculation.

Il fut assez heureux, d'abord. Mais il etait trop probe et trop loyal
pour etre heureux longtemps. Une affaire a laquelle il s'interessa au
commencement de 1869 tourna mal. Ses associes s'enrichirent; lui, je
ne sais comment, fut ruine et faillit etre compromis. Il en mourut de
douleur moins d'un mois apres.

De la tete, le vieux soldat approuvait.

--Bien, mon garcon, dit-il, seulement tu es trop modeste, et il est
une circonstance importante que tu negliges.

Tu avais le droit, lors des mauvaises affaires de ton pere, de
reclamer et de garder la fortune de ta mere, c'est-a-dire une
trentaine de mille livres de rentes. Non-seulement tu ne l'as pas
fait, mais tu as tout abandonne aux creanciers, mais tu as vendu, pour
leur en donner le prix, le domaine de Tregars, a l'exception du vieux
chateau et de son parc, de telle sorte que ton pere est mort ruine,
mais ne devant pas un sou. Et cependant, tu savais comme moi que ton
pere a ete trompe et depouille par des miserables, qui depuis, roulent
carrosse, et auxquels, si la justice s'en melait, il serait peut-etre
encore possible de faire rendre gorge...

Le front penche sur sa tapisserie, Mlle Gilberte semblait travailler
avec une incomparable ardeur.

La verite est qu'elle ne savait comment dissimuler la rougeur de ses
joues et le tremblement de ses mains. Elle avait comme un nuage devant
les yeux, et c'est au hasard qu'elle poussait son aiguille.

A peine lui restait-il assez de presence d'esprit pour repondre a Mme
Favoral, laquelle ne s'apercevait de rien, et lui adressait de temps a
autre la parole.

C'est que le sens de cette scene etait trop clair pour lui echapper.

--Ils se sont entendus, pensait-elle. C'est pour moi seule qu'ils
parlent...

Le jeune homme, Marius de Tregars, poursuivait:

--Je mentirais, mon vieil ami, si je vous disais que je fus insensible
a notre ruine. Si philosophe qu'on soit, ce n'est pas sans serrement
de coeur qu'on passe d'un hotel somptueux a une triste mansarde. Mais
ce qui me desolait plus que tout le reste, c'est que je me voyais
force de renoncer a des travaux qui avaient fait la joie de ma vie, et
sur lesquels je fondais les plus magnifiques esperances. Une vocation
positive, exaltee par les hasards de mon education, m'avait pousse
vers les sciences physiques.

Depuis plusieurs annees, j'avais applique tout ce que j'ai
d'intelligence et d'energie a des etudes sur l'electricite. Faire de
l'electricite un moteur incomparable remplacant la vapeur, tel etait
le but que je poursuivais sans relache. Deja, vous le savez, j'avais,
quoique bien jeune, obtenu des resultats dont le monde savant s'etait
emu. Il m'avait semble entrevoir le mot d'un probleme dont la solution
changerait la face du globe... La ruine etait l'aneantissement de mes
esperances, la perte totale du fruit de mes travaux... C'est que mes
experiences etaient couteuses, c'est qu'il fallait de l'argent, et
beaucoup, pour payer les produits qui m'etaient indispensables et
faire fabriquer les appareils que j'imaginais...

Et j'allais etre reduit a gagner mon pain de chaque jour...

J'etais bien pres du desespoir, lorsque je rencontrai un homme que
j'avais vu chez mon pere autrefois, et qui m'avait paru s'interesser
a mes recherches. C'est un speculateur, nomme Marcolet. Mais ce n'est
pas a la Bourse qu'il travaille. L'industrie est la foret de Bondy
ou il opere. Il achete les bles en herbe et engrange les moissons
d'autrui. Sans cesse a la piste des chercheurs obstines qui crevent
de faim dans leurs greniers, il leur apparait aux heures de crise
supreme. Il les plaint, il les encourage, il les console, il les aide,
et il est bien rare qu'il ne reussisse pas a devenir proprietaire de
leur decouverte. Parfois il se trompe. Alors il en est quitte pour
passer par profits et pertes quelques billets de mille francs. Mais
s'il a vu juste, c'est par centaines de mille francs que se chiffrent
les benefices. Et combien de brevets exploite-t-il ainsi! De combien
d'inventions recueille-t-il les resultats, qui sont une fortune, dont
les inventeurs n'ont pas de souliers aux pieds! Car tout lui est bon,
et c'est avec la meme avidite qu'il defend un sirop contre la toux
dont il a achete la formule a un pauvre diable de pharmacien, et
une piece de machine a vapeur dont le brevet lui a ete vendu par un
mecanicien de genie.

Et cependant Marcolet n'est pas un mechant homme. Voyant ma situation,
il me proposa, moyennant une somme de [note du transcripteur: texte
manque] par an, d'entreprendre certaines etudes de chimie industrielle
qu'il m'indiqua. J'acceptai. Des le lendemain, je louai, rue des
Tournelles, un rez-de-chaussee ou j'installai mon laboratoire, et je
me mis a l'oeuvre... Voila un an de cela.

Marcolet doit etre content. Deja, je lui ai trouve pour la teinture de
la soie une nuance nouvelle dont le prix de revient est presque
nul... Moi, je vivais, ayant reduit mes besoins au strict necessaire,
consacrant tout ce que mon travail me rapporte, a poursuivre le
probleme dont la decouverte serait pour moi la gloire et la fortune...

Palpitante d'une inexprimable emotion, Mlle Gilberte ecoutait ce jeune
homme, un inconnu pour elle, l'instant d'avant, et dont maintenant
elle savait la vie comme si elle l'eut vecue tout entiere pres de lui.

Car l'idee, certes, ne lui venait pas de suspecter sa sincerite.

Aucune voix, jamais, n'avait vibre a son oreille comme cette voix
dont les sonorites graves et emues eveillaient en elle des sensations
etranges et des legions de pensees qu'elle ne soupconnait pas.

Elle s'etonnait de l'accent de simplicite dont il parlait de
l'illustration de sa famille, de son opulence passee, de sa pauvrete
presente, de ses obscurs travaux et de ses hautes esperances.

Elle admirait le dedain superbe de l'argent qui eclatait en chacune de
ses paroles.

Il etait donc un homme, au moins, qui le meprisait, cet argent, devant
lequel jusqu'ici elle avait vu a plat ventre dans la boue, tous les
gens qu'elle connaissait...

Mais apres un moment de silence, toujours s'adressant en apparence a
son vieux compagnon, Marius de Tregars poursuivait:

--Je le repete, parce que c'est l'expression de la verite, mon vieil
ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne
me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes
les facultes de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne
soupconnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'etais ruine,
c'etait uniquement par un acte de ma volonte. J'eprouvais des
jouissances positives a me repeter que moi, le marquis de Tregars,
j'avais eu cent mille livres de rentes, et a sortir l'instant d'apres
pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitiere mes
provisions de la journee.

J'etais fier de penser que c'etait a mon travail seul, a la besogne
que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon
oeuvre. Et des sommets ou m'emportait l'aile de la science, je prenais
en pitie votre existence moderne, cette melee ridicule et tragique de
passions, d'interets et de convoitises, ce combat sans merci ni treve
dont la loi est: Malheur aux faibles! ou quiconque tombe est foule aux
pieds!...

Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal eteint sous ses
cendres, se reveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse...
J'ai eu des heures de delire, de decouragement et de detresse, ou ma
solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui souleve des
montagnes, la foi en moi et en mon oeuvre... Et bientot apaise, je
m'endormais dans la pourpre de l'esperance, voyant tout au fond de
l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succes...

Telle etait exactement ma situation, quand une apres-midi du mois de
fevrier, apres une experience sur laquelle j'avais beaucoup compte, et
qui venait d'echouer miserablement, je vins sur cette place respirer
quelques bouffees d'air pur.

Il faisait une journee de printemps, tiede et toute ensoleillee. Les
pierrots pepiaient sur les branches gonflees de seve, des bandes
d'enfants couraient le long des allees en poussant des cris joyeux.

Je m'etais assis sur un banc, ruminant les causes de ma deconvenue,
lorsque deux femmes passerent pres de moi, l'une agee deja, l'autre
toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est a peine si
j'avais eu le temps de les entrevoir.

Mais la demarche de la jeune fille et la noble simplicite de son
maintien m'avaient frappe a ce point que je me levai et que je me mis
a la suivre, avec l'intention de la depasser et de revenir ensuite sur
mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus ebloui.
Au moment ou mes yeux rencontrerent les siens, une voix au dedans de
moi s'eleva, me criant que c'etait fini desormais, et que ma destinee
etait fixee...

--Et il m'en souvient, mon cher garcon, fit le vieux soldat, d'un ton
d'amicale raillerie, car tu vins me rendre visite le soir meme, toi
que je n'avais pas vu depuis des mois.

Marius de Tregars ne releva pas l'observation.

--Et cependant, continua-t-il, vous savez que je ne suis pas homme a
subir une premiere impression. Je luttai. Avec une sombre energie je
m'efforcai d'ecarter cette image radieuse que j'emportais en mon
ame, qui ne me quittait plus, qui me poursuivait au plus fort de mes
etudes. Tentatives inutiles! Ma pensee ne m'obeissait plus, ma volonte
m'echappait. C'etait bien un de ces amours qui s'emparent de l'etre
entier, qui dominent tout, et qui font de la vie une ineffable
felicite ou un supplice sans nom, selon qu'ils sont heureux ou
malheureux.

Ah! que de journees alors j'ai passees, a attendre et a epier celle
que j'avais ainsi entrevue et qui ignorait jusqu'a mon existence, dont
cependant elle etait l'arbitre! Et quelles palpitations insensees,
quand apres des heures d'impatiences devorantes, je voyais, au detour
de la rue, flotter un pli de sa robe. Je la revis souvent, toujours
avec la meme femme agee, sa mere. Elles avaient adopte sur cette
place, un banc, toujours le meme, et elles travaillaient a des
ouvrages de couture avec une assiduite qui me donnait a penser
qu'elles vivaient de leur travail...

Brusquement, il fut interrompu par son compagnon.

Le vieux gentilhomme craignit que l'attention de Mme Favoral ne fut a
la fin eveillee par des allusions trop directes.

--Prends garde, garcon! dit-il a demi-voix, non si bas, toutefois, que
Mlle Gilberte ne l'entendit.

Mais il eut fallu bien autre chose pour distraire Mme Favoral de ses
tristes reflexions. Elle songeait a une scene qui avait eu lieu entre
son mari et son fils. Elle pensait que Maxence lui avait demande de
l'argent la veille, et qu'elle n'en avait plus guere. Justement elle
venait d'achever sa bande de tapisserie, et desolee de perdre une
minute:

--Peut-etre serait-il temps de rentrer, dit-elle a sa fille, je n'ai
plus rien a faire.

Mlle Gilberte tira de son panier a ouvrage un morceau de canevas, et
le donnant a sa mere:

--Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix troublee.
Restons encore un peu...

Et Mme Favoral s'etant remise a l'oeuvre, Marius de Tregars reprit:

--La pensee que celle que j'aimais etait pauvre m'enchantait.
N'etait-ce pas un rapprochement deja, que cette communaute de
situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je
travaillerais pour elle et pour sa mere, et qu'elles me devraient une
aisance honorable, mais modeste comme nos gouts...

Mais je ne suis pas de ces reveurs qui confient leur destinee aux
ailes des chimeres. Avant de rien entreprendre, je resolus de
m'informer. Helas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes
beaux reves s'envolerent.. Je sus qu'elle etait riche, tres-riche
meme. On m'apprit que son pere etait un de ces hommes dont l'integre
probite s'enveloppe de formes austeres et dures. Il devait sa fortune,
m'affirma-t-on, a son seul travail, mais aussi a des prodiges
d'economie et aux plus severes privations. On me dit qu'il professait
un culte pour cet argent qui lui avait tant coute, et que jamais
certainement il n'accorderait sa fille a un homme sans fortune.

Il etait inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes
pensees, de mes esperances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A
l'instant, je vis s'ouvrir un abime entre moi et celle que j'aime plus
que la vie, mais moins que ma dignite. Quand on s'appelle Genost de
Tregars, on nourrit sa femme, fut-ce en servant les macons. Et la
pensee de devoir une fortune a celle que j'epouserais me la ferait
prendre en execration...

Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et
il doit vous souvenir que vous me repondiez que j'etais singulierement
outrecuidant de me revolter ainsi d'avance, parce que bien
certainement un millionnaire ne donne pas sa fille a un noble ruine,
aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets, a un pauvre diable de
chercheur qui batit les chateaux de son avenir sur la solution d'un
probleme inutilement poursuivi par les plus beaux genies...

C'est alors que mon desespoir m'inspira une resolution extreme, folle
sans doute, et a laquelle pourtant, vous, le comte de Villegre, le
vieil ami de mon pere, vous avez consenti a vous preter...

Je me dis que je m'adresserais a elle, a elle seule, et qu'elle
saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspire.

Je me dis que j'irais a elle, et que je lui dirais:

"Voici qui je suis et ce que je suis... Par pitie, accordez-moi trois
ans de repit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible.
En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main...
De ce jour j'abandonne mon oeuvre pour des travaux d'une utilite
immediate. L'industrie a des tresors pour les inventeurs... Mon Dieu!
si vous pouviez lire dans mon ame, vous ne me refuseriez pas ce repit
que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grace, un seul...
C'est l'arret de ma destinee que j'attends!..."

Trop grand etait le desarroi de la pensee de Mlle Gilberte, pour
qu'elle songeat a s'offenser de cette demarche etrange...

Elle se dressa toute frissonnante, et s'adressant a Mme Favoral:

--Viens, maman, dit-elle, viens, je sens que j'ai pris froid... Je
veux rentrer... reflechir... Demain, oui, demain, nous reviendrons!...

Si abimee en ses meditations que fut Mme Favoral, et a mille lieues de
la situation presente, il etait impossible qu'elle ne remarquat pas
le trouble affreux de sa fille, l'alteration de ses traits et
l'incoherence de ses paroles.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle tout inquiete, que me dis-tu?

--Je me sens souffrante, repondit la jeune fille d'une voix a peine
distincte, tres souffrante... viens, rentrons!...

Elles s'eloignerent, en effet, et a peine a la maison Mlle Gilberte
se refugia dans sa chambre. Elle avait hate d'etre seule, pour se
ressaisir elle-meme, pour rassembler ses idees, plus eparpillees que
les feuilles seches par un vent d'orage.

C'etait un evenement enorme qui venait de tomber soudainement dans sa
vie si monotone et si calme, un evenement inconcevable, inoui, et dont
les consequences devaient peser sur tout son avenir.

Etourdie encore, elle se demandait presque si elle n'etait pas le
jouet d'une hallucination, et si reellement il s'etait trouve un homme
pour concevoir et executer ce projet audacieux, de venir, sous
l'oeil de sa mere, lui dire son amour et lui demander en echange un
engagement solennel.

Mais ce qui la stupefiait bien plus encore, ce qui la confondait,
c'etait d'avoir endure une telle tentative.

Quelle influence despotique subissait-elle donc! A quels sentiments
indefinissables avait-elle obei!

Si encore elle n'eut fait que tolerer! Mais elle avait fait plus, elle
avait encourage. Retenir sa mere qui voulait rentrer, et elle l'avait
retenue, n'etait-ce pas dire a cet inconnu:

--Poursuivez, je le permets, j'ecoute.

Il avait poursuivi, en effet.

Et elle, au moment de s'eloigner, elle s'etait engagee formellement a
reflechir, et a revenir le lendemain a une heure convenue, rendre une
reponse. Elle avait donne un rendez-vous, en un mot.

C'etait a mourir de honte. Et comme si elle eut eu besoin du bruit de
ses paroles pour se convaincre de la realite du fait, elle se repetait
a voix haute:

--J'ai donne un rendez-vous, moi, Gilberte, a un homme que mes parents
ne connaissaient pas, et dont hier encore j'ignorais le nom!...

Pourtant, elle ne pouvait prendre sur elle de s'indigner de
l'imprudente hardiesse de sa conduite. L'amertume des reproches
qu'elle s'adressait n'etait pas sincere. Et elle le sentait si bien,
qu'a la fin:

--C'est une hypocrisie indigne de moi, s'ecria-t-elle, puisque
maintenant encore, et sans l'excuse de la surprise, je n'agirais pas
autrement.

C'est que plus elle reflechissait, moins elle parvenait a decouvrir
l'ombre seulement d'une intention offensante dans tout ce qu'avait dit
Marius de Tregars. Par le choix de son confident: un vieillard, un ami
de sa famille, un homme d'une haute honorabilite, il avait, autant
qu'il etait en lui, fait excuser la temerite de la demarche et sauve
le plus scabreux de la situation. Et il etait impossible de douter de
sa sincerite, de suspecter la loyaute de ses intentions.

Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti
extreme adopte par M. de Tregars etait comprehensible.

Par son orgueil a elle-meme, elle s'expliquait son orgueil a lui.

Pas plus que lui, a sa place, elle n'eut voulu s'exposer a
l'humiliation d'un refus assure.

Des lors, qu'y avait-il de si extraordinaire a ce qu'il vint a elle
directement, a ce que franchement et loyalement il lui exposat sa
situation, ses projets et ses esperances?...

--Mon Dieu! se disait-elle, epouvantee de cet examen de conscience et
des sentiments qu'elle decouvrait tout au fond de son ame, mon Dieu!
je ne me reconnais plus! Ne voila-t-il pas que je l'approuve!...

Eh bien! oui, elle l'approuvait, attiree, seduite par l'etrangete meme
de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite
de Marius de Tregars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus
legitimes a l'honneur de son nom, et se condamnant a vivre de son
travail.

--Celui-la, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en
etre fiere!...

Involontairement, elle le comparait aux seuls hommes qu'elle connut:
a M. Favoral, dont l'apre lesine avait ete le desespoir des siens; a
Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses desordres avec le prix
du travail de sa mere et de sa soeur...

Combien autre etait Marius! S'il etait pauvre, c'est qu'il le voulait
bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait.
Elle etait sure que dans le delai qu'il demandait, il saurait
conquerir cette fortune devenue necessaire. Il se presenterait alors,
hautement; il l'arracherait a ce milieu d'apres convoitises et de
debats mesquins ou elle semblait condamnee a vivre, elle serait la
marquise de Tregars.

--Pourquoi donc ne pas repondre: oui? pensait-elle, avec les emotions
poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il
possede.

Et quelle partie pour Mlle Gilberte, et quel enjeu!

Si elle allait s'etre trompee? Si Marius n'etait qu'un de ces
miserables qui ont eleve la seduction a la hauteur d'un art!
S'appartiendrait-elle apres avoir repondu? Savait-elle a quels hasards
l'exposait un tel engagement? N'allait-elle pas courir les yeux bandes
vers ces perils decevants ou une jeune fille laisse sa reputation
quand elle sauve son honneur!...

L'idee lui venait bien de consulter sa mere. Mais elle savait la
timidite craintive de Mme Favoral, et qu'elle etait aussi incapable
de donner un conseil que de faire prevaloir sa volonte. Elle serait
effrayee, approuverait tout, et a la premiere alerte avouerait tout...

--Suis-je donc si faible et si veule, pensait la jeune fille, que
je ne sache pas, quand il s'agit de moi seule, prendre seule une
determination!...

Il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, mais au matin sa
resolution etait prise.

Et vers une heure:

--Ne sortons-nous pas? demanda-t-elle a sa mere.

Mme Favoral hesitait:

--Ces premieres belles journees sont perfides, objecta-t-elle, tu as
eu froid hier...

--J'etais vetue trop legerement... Aujourd'hui j'ai pris mes
precautions.

Elles se mirent donc en route, munies de leur ouvrage, et vinrent
s'etablir sur leur banc accoutume.

Avant meme de franchir la grille, Mlle Gilberte avait reconnu Marius
de Tregars et le comte de Villegre, se promenant dans une des
contre-allees. Bientot, comme la veille, ils allerent prendre deux
chaises et s'installerent pres du banc.

Jamais le coeur de la jeune fille n'avait battu avec une telle
violence. Prendre une resolution est bien, mais encore faut-il avoir
la force de l'executer. Et elle en etait a se demander s'il lui serait
possible d'articuler une syllabe.

Enfin, rassemblant tout son courage:

--Tu ne crois pas aux reves, toi, maman? interrogea-t-elle.

Sur ce sujet, pas plus que sur quantite d'autres, Mme Favoral n'avait
d'opinion.

--Pourquoi, fit-elle, me demandes-tu cela?

--C'est que j'en ai eu un, etrange, et qui m'a bouleversee.

--Oh!...

--Il m'a semble, que tout a coup, un jeune homme que je ne connaissais
pas se dressait devant moi... Il eut ete bien heureux, me disait-il,
de demander ma main, mais il ne l'osait pas, etant tres-pauvre...
Et il me suppliait d'attendre trois ans, pendant lesquels il ferait
fortune...

Mme Favoral souriait.

--C'est tout un roman, dit-elle.

--Mais ce n'etait pas un roman, dans mon reve, interrompit vivement
Mlle Gilberte... Ce jeune homme s'exprimait d'un accent de conviction
si profonde, qu'il m'etait comme impossible de douter de lui-meme, je
me disais qu'il serait incapable de cette odieuse lachete d'abuser de
la credulite confiante d'une pauvre fille...

--Et que lui as-tu repondu?...

En derangeant presque imperceptiblement sa chaise, Mlle Gilberte
pouvait, de l'angle de la paupiere, apercevoir M. de Tregars.
Evidemment, il ne perdait pas une des paroles qu'elle adressait a sa
mere. Il etait plus blanc qu'un linge, et son visage trahissait une
affreuse anxiete.

Cela lui donna l'energie de dompter les dernieres revoltes de sa
conscience.

--Repondre etait penible, prononca-t-elle, et cependant j'ai ose
lui repondre. Je lui ai dit: "Je vous crois et j'ai foi en vous.
Loyalement et fidelement j'attendrai votre succes. Mais jusque-la,
nous devons etre l'un pour l'autre des etrangers. Ruser, tromper et
mentir serait indigne de nous. Vous ne voudriez pas exposer a un
soupcon celle qui doit etre votre femme!"

--Tres-bien! approuva Mme Favoral, seulement je ne te croyais pas si
romanesque...

Elle riait, la bonne dame, mais non si haut que Mme Gilberte
n'entendit la reponse de M. de Tregars.

--Comte de Villegre, disait-il, mon vieil ami, recevez le serment que
je fais devant Dieu de consacrer ma vie a celle qui n'a pas doute de
moi. Nous sommes aujourd'hui le 4 mai 1870; le 4 mai 1873, j'aurai
reussi, je le sens, je le veux, il le faut...




XV


C'en etait fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-meme
irrevocablement. Prospere ou miserable, sa destinee desormais
dependait d'un autre. Le branle donne a la roue, elle ne devait plus
esperer en regler la direction, pas plus qu'on ne peut pretendre
maitriser la course de la bille d'ivoire lancee sur le plateau de la
roulette.

Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup,
l'avait enveloppee, ressentait-elle un etonnement immense mele
d'apprehensions inexpliquees et de vagues terreurs.

Rien de change, en apparence, autour d'elle. Pere, mere, frere, amis,
gravitaient mecaniquement dans leur orbe accoutume. Les memes faits
quotidiens se repetaient monotones et reguliers comme le tic-tac de la
pendule.

Et pourtant un evenement etait survenu, plus prodigieux pour elle
qu'un deplacement de montagnes.

Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait a
repeter a mi-voix:

--Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!

Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une
fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait
le secret qui palpitait en elle.

La singularite de la situation etait bien faite d'ailleurs pour la
troubler et confondre son esprit.

Dominee par les circonstances, elle avait, au mepris de toutes les
idees recues et des plus vulgaires convenances, ecoute les promesses
passionnees d'un inconnu, et elle lui avait engage sa vie. Et le pacte
conclu et solennellement jure, ils s'etaient separes, sans savoir
quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.

--Et cependant, se disait la pauvre jeune fille, devant Dieu, M. de
Tregars est mon fiance... Il est mon fiance, et jamais directement
nous n'avons echange un mot. Si nous venions a nous rencontrer dans le
monde, il nous faudrait feindre de ne pas nous connaitre. S'il passe
pres de moi dans la rue, il n'a pas le droit de me saluer. Je ne sais
ou il est, ni ce qu'il devient, ni ce qu'il fait!...

Elle ne l'avait plus revu, en effet; il n'avait pas donne signe de
vie, tant fidelement il se conformait a la volonte qu'elle avait
exprimee. Et peut-etre du fond du coeur, et sans se l'avouer,
l'eut-elle souhaite moins scrupuleux. Peut-etre n'eut-elle pas ete
bien irritee de le voir quelquefois, comme jadis, se glisser a son
passage, sous les vieilles arcades de la rue des Vosges.

Mais tout en souffrant de cette separation, elle en concevait du
caractere de Marius une estime plus haute. Car elle etait bien
sure qu'il souffrait autant et plus qu'elle de la contrainte qu'il
s'imposait.

Aussi, occupait-il constamment sa pensee. Elle ne se lassait pas de
repasser dans son esprit tout ce qu'il avait raconte de son passe;
elle cherchait a se rappeler ses moindres paroles, et jusqu'aux
inflexions de sa voix.

Et, a force de vivre ainsi avec le souvenir de Marius de Tregars, elle
se familiarisait avec lui, dupe a ce point de l'illusion de l'absence,
qu'elle finissait par se persuader qu'elle le connaissait mieux de
jour en jour.

Deja, pres d'un mois s'etait ecoule, quand, une apres-midi encore, en
arrivant a la place Royale, elle le reconnut, debout, pres de ce banc
ou ils avaient si etrangement echange leurs promesses.

Et il la vit bien venir, lui aussi, elle le comprit a son geste. Mais
quand elle ne fut plus qu'a quelques pas, il s'eloigna rapidement,
laissant sur le banc un journal plie.

Pour bien peu, Mme Favoral l'eut rappele, afin de le lui rendre. Mlle
Gilberte l'en dissuada.

--Bast! laisse donc, maman, dit-elle, est-ce que cela vaut la
peine?... Et d'ailleurs ce monsieur est trop loin, maintenant...

Mais tout en preparant la tapisserie qu'elle brodait, avec cette
dexterite qui jamais ne fait defaut aux jeunes filles les plus naives,
elle glissa le journal dans son panier a ouvrage.

N'etait-elle pas sure qu'il avait ete laisse la pour elle!

Aussi, a peine rentree, courut-elle s'enfermer dans sa chambre, et
apres d'assez longues recherches a travers les colonnes, elle lut:

"Un des plus riches et des plus intelligents industriels de Paris,
M. Marcolet, vient de se rendre acquereur, a Grenelle, des vastes
terrains de la succession Lacoche. Il se propose d'y construire une
fabrique de produits chimiques dont la direction serait confiee a M.
de T..."

"Quoique fort jeune encore, M. de T... s'est fait un nom par ses
remarquables travaux sur l'electricite. Peut-etre etait-il a la
veille de resoudre le probleme si controverse de la locomotion par
l'electricite, quand la ruine de son pere vint arreter ses etudes.

"C'est a l'industrie qu'il demande aujourd'hui le moyen de poursuivre
ses couteuses experiences. Il n'est pas le premier a s'engager dans
cette voie. N'est-ce pas a l'invention de l'injecteur qui porte
son nom, que l'ingenieur Giffard doit la fortune qui lui permet de
continuer a chercher la direction des ballons? Pourquoi M. de T...,
qui a le meme courage, n'aurait-il pas le meme bonheur?..."

--Ah! il ne m'oublie pas, se dit Mlle Gilberte, emue jusqu'aux larmes
par cet article, qui n'etait cependant qu'une reclame redigee a l'insu
de M. de Tregars par M. Marcolet lui-meme.

Elle etait encore sous cette impression, songeant que deja Marius
etait a l'oeuvre, lorsque son pere lui annonca qu'il avait decouvert
un mari, lui signifiant d'avoir a le trouver a son gout, puisque lui,
le maitre, il le jugeait convenable.

De la l'energie de ses refus.

Mais de la aussi l'imprudente vivacite qui avait eclaire Mme Favoral
et qui lui faisait dire:

--Tu me caches quelque chose, Gilberte?...

Jamais la jeune fille n'avait ete aussi cruellement embarrassee
qu'elle l'etait en ce moment, par cette perspicacite si soudaine et si
imprevue.

Devait-elle se confier a sa mere?

Elle n'y avait en verite aucune repugnance, bien certaine d'avance de
l'inepuisable indulgence de la pauvre femme, sans compter qu'il lui
eut ete bien doux d'avoir enfin quelqu'un a qui parler de Marius.

Mais elle savait que son pere n'etait pas homme a renoncer a un projet
concu par lui. Elle savait qu'il reviendrait a la charge obstinement,
sans paix ni treve. Or, comme elle etait resolue a resister avec une
non moins implacable opiniatrete, elle prevoyait des luttes terribles,
toutes sortes de violences et de persecutions.

Informee de la verite, Mme Favoral aurait-elle la force de resister
a ces orages de tous les jours? Un moment ne viendrait-il pas, ou,
sommee par son mari d'expliquer les refus de sa fille, menacee,
terrifiee, elle confesserait tout?...

D'un coup d'oeil, Mlle Gilberte evalua le danger, et puisant dans la
necessite une audace bien eloignee de son caractere:

--Tu te trompes, chere mere, dit-elle, je ne t'ai rien cache.

Peu convaincue, Mme Favoral hochait la tete.

--Alors, fit-elle, tu cederas.

--Jamais.

--Il est donc une raison que tu ne me dis pas...

--Aucune, sinon que je ne veux pas te quitter. As-tu pense, parfois, a
ce que serait ton existence, si je n'etais plus la?... T'es-tu demande
ce que tu deviendrais entre mon pere, dont le despotisme se fera plus
lourd avec l'age, et mon frere?...

Toujours empressee a defendre son fils:

--Maxence n'est pas mechant, interrompit-elle... Va, il saura bien me
recompenser des quelques chagrins qu'il me cause...

La jeune fille eut un geste de doute.

--Je le souhaite, chere mere, dit-elle, et de toutes les forces de mon
ame, mais je n'ose l'esperer... Son repentir, ce soir, etait grand
et sincere, mais se le rappellera-t-il demain?... Ne sais-tu pas,
d'ailleurs, que le parti de mon pere est bien pris de se separer de
Maxence?... Te vois-tu seule ici, avec mon pere!...

A cette seule perspective, Mme Favoral frissonna.

--Je ne souffrirais pas longtemps, murmura-t-elle.

Mlle Gilberte l'embrassa.

--Eh! c'est parce que je veux que tu vives pour etre heureuse,
s'ecria-t-elle, que je refuse de me marier. Ne faut-il pas que tu aies
ta part de bonheur en ce monde. Va, laisse-moi faire. Sais-tu quels
dedommagements l'avenir te reserve? D'ailleurs, ce parti que mon pere
m'a choisi ne me convient pas. Un homme de Bourse, qui ne penserait
qu'a l'argent, qui verifierait mes comptes de menage, comme papa
verifie les tiens, ou qui me chargerait de diamants et de cachemires
comme Mme de Thaller, pour servir d'enseigne a sa boutique?... Non, je
n'en veux pas! Ainsi, mere cherie, sois brave, prends bien le parti de
ta fille, et nous serons vite debarrassees de cet epouseur.

--Oh! ton pere te l'amenera, il l'a dit.

--Eh bien! s'il revient trois fois, il aura du courage...

Mais la porte du salon s'ouvrit brusquement.

--Qu'est-ce que vous complotez encore? cria la voix irritee du maitre.
Et toi, madame Favoral, pourquoi ne viens-tu pas te coucher?...

La pauvre esclave obeit sans mot dire. Et tout en regagnant sa
chambre:

--De tristes jours se preparent, pensait Mlle Gilberte. Mais bast!
quand je souffrirais un peu, ne serais-je pas bien a plaindre? Est-ce
que Marius se plaint, lui qui renonce pour moi a ses plus cheres
esperances, lui qui, si fier et si desinteresse, se fait l'employe de
M. Marcolet et ne se preoccupe plus que de gagner de l'argent!

Les tristes previsions de Mlle Gilberte ne devaient que trop se
realiser.

Lorsque M. Favoral se montra, le lendemain matin, il avait le front
assombri et les levres contractees de l'homme qui a passe la nuit a
ruminer un plan dont il ne s'ecartera pas.

Au lieu de partir pour son bureau sans mot dire a personne, selon son
habitude, il appela au salon sa femme et ses enfants.

Et apres avoir soigneusement pousse le verrou des portes, s'adressant
a Maxence:

--Vous allez, lui commanda-t-il, me dresser la liste de vos
creanciers... Tachez de n'en oublier aucun, et que ce soit pret le
plus tot possible.

Mais Maxence n'etait plus le meme.

A la suite des reproches si terribles et si merites de sa soeur, une
revolution salutaire s'etait operee en lui. Pendant cette nuit qui
venait de s'ecouler, il avait reflechi a sa conduite, depuis quatre
ans; et il en avait ete consterne et epouvante. Son impression avait
ete celle de l'ivrogne, qui, revenu a la raison, se rememore les actes
ridicules ou degradants qui lui ont ete inspires par l'alcool, et,
confus et humilie, se jure de ne plus boire.

Ainsi Maxence s'etait fait le serment, et en se jurant bien que ce ne
serait pas un serment d'ivrogne, de changer de vie. Et son attitude et
son regard annoncaient la fierte des grandes resolutions.

Au lieu de baisser la tete sous le regard irrite de M. Favoral, et de
balbutier des excuses et de vagues promesses:

--Vous donner la liste que vous me demandez, est inutile, mon pere,
repondit-il. Je suis d'age a porter la responsabilite de mes actes. Je
saurai reparer mes folies. Ce que je dois, je le payerai. Aujourd'hui
meme je verrai mes creanciers et je prendrai des arrangements avec
eux.

--Bien, Maxence! s'ecria Mme Favoral ravie.

Mais il n'etait pas de retour possible, avec le caissier du _Comptoir
de credit mutuel_.

--Voila de belles paroles! ricana-t-il, seulement je doute que les
tailleurs et les chemisiers consentent a s'en payer. C'est pourquoi
j'exige cette liste...

--Cependant...

--C'est moi qui payerai. Je n'entends pas que la scene d'hier, a mon
bureau, se renouvelle. Il ne peut pas etre dit que mon fils est
un faiseur de dupes au moment ou je trouve pour ma fille un parti
inespere...

Et se tournant vers Mme Gilberte:

--Car je te suppose revenue a des idees plus raisonnables?
prononca-t-il.

La jeune fille secoua la tete.

--Mes idees sont ce qu'elles etaient hier soir.

--Ah! ah!

--Ainsi, je vous en supplie, mon pere, n'insistez pas. A quoi bon des
luttes et des dechirements? Vous devez me connaitre assez pour savoir
que, quoi qu'il arrive, je ne cederai pas.

M. Favoral, en effet, avait pu constater la fermete de sa fille,
puisqu'en plusieurs circonstances deja, il avait du, selon son
expression, baisser pavillon devant elle. Mais il ne pouvait se
persuader qu'elle lui resisterait, quand il imposerait sa volonte
d'une certaine facon.

--J'ai donne ma parole, fit-il.

--Mais je n'ai pas donne la mienne, mon pere...

Il s'animait, ses petits yeux etincelaient, ses pommettes
s'empourpraient.

--Et si je te disais, reprit-il, faisant du moins a sa fille l'honneur
de maitriser sa colere, si je te disais que je trouve a ce mariage des
avantages immenses, positifs, immediats...

--Oh! interrompit-elle, revoltee, oh! de grace...

--Si je te disais que j'y ai un interet puissant, qu'il est
indispensable au succes de vastes combinaisons...

Mlle Gilberte se redressa.

--Je vous repondrais, s'ecria-t-elle, qu'il ne me convient pas de
servir d'arrhes a vos combinaisons... Ah! il s'agit... d'une affaire,
d'une entreprise, de quelque grosse speculation, et vous donnez votre
fille en guise de pot-de-vin, par dessus le marche... Eh bien! non.
Vous pouvez dire a votre associe que l'affaire est manquee!...

A chaque mot grandissait la colere de M. Favoral.

--Je saurai bien te faire plier, interrompit-il.

--Me briser, peut-etre. Me faire plier, jamais.

--Eh bien! nous verrons. Vous verrez, Maxence et toi, s'il n'est pas
de moyens pour un pere de soumettre ses enfants revoltes contre son
autorite!...

Et sentant qu'il n'etait plus maitre de lui, il sortit en jurant a
faire tomber le crepi des murs de l'escalier.

Maxence fremissait d'indignation.

--Jamais, prononca-t-il, jamais comme en ce moment je n'avais compris
l'infamie de ma conduite. Avec un pere tel que le notre, Gilberte,
je devrais etre ton defenseur. Et je me suis ote jusqu'au droit
d'intervenir. Mais laisse faire, avec la volonte que j'ai, il ne me
faudra pas bien du temps pour tout reparer...

Restee seule, l'instant d'apres, Mlle Gilberte s'applaudissait de sa
fermete.

--Marius serait content de moi, pensait-elle...

La recompense ne devait pas se faire attendre. On sonnait a la porte.
C'etait son vieux professeur, le signor Gismondo Pulci, qui venait lui
donner sa lecon quotidienne.

La joie la plus vive eclatait sur son visage plus ride qu'une pomme a
Paques, et les plus magnifiques esperances riaient dans ses yeux.

--Je savais bien, signora, s'ecria-t-il, des le seuil, que les anges
portent bonheur! De meme que tout vous reussit, tout doit reussir a
ceux qui vous approchent.

Elle ne put s'empecher de sourire de l'a-propos du compliment.

--Il vous arrive quelque chose d'heureux, cher maitre? demanda-t-elle.

--C'est-a-dire que je suis sur le chemin de la fortune et de la
gloire, repondit-il. Ma renommee s'etend, les eleves se disputent mes
lecons...

Mlle Gilberte connaissait trop l'exageration toute italienne du digne
maestro, pour s'etonner.

--Ce matin, poursuivit-il, visite par l'inspiration, je m'etais leve
de bonne heure, et je travaillais avec une facilite merveilleuse,
quand on frappa a ma porte. Je ne me souviens pas que personne y ait
frappe, depuis le jour ou votre excellent pere est venu me chercher.
Surpris, je dis cependant d'entrer, et je vois paraitre un grand et
robuste jeune homme, a l'air fier et intelligent...

Le jeune fille tressaillit.

--Marius! lui criait une voix.

--Ce jeune homme, continuait le vieil Italien, avait entendu parler
de moi et venait solliciter des lecons. Je l'interrogeai et des les
premiers mots je reconnus que son education avait ete effroyablement
negligee, qu'il ignorait les plus vulgaires notions de l'art divin, et
que c'est a peine s'il savait distinguer un diese d'un soupir. C'etait
vraiment l'A, B, C, qu'il venait me demander de lui enseigner. Tache
laborieuse! Besogne ingrate! Mais il temoignait tant de honte de son
ignorance et un si grand desir de s'instruire, que j'en etais emu.
Puis, sa physionomie me prevenait en sa faveur, j'avais remarque le
timbre de sa voix d'un metal superieur, enfin il m'offrait soixante
livres par mois... Bref, il est mon eleve.

Tant bien que mal, Mlle Gilberte abritait sa rougeur derriere un
cahier de musique.

--Nous sommes restes plus de deux heures a causer, disait le bon
et naif maestro, et je lui crois de tres-grandes dispositions.
Malheureusement, il ne peut prendre lecon que deux fois la semaine.
Quoique gentilhomme, il travaille, et quand il s'est degante pour me
remettre un mois d'avance, j'ai vu qu'une de ses mains etait noircie
et comme brulee par quelque acide. Mais n'importe, signora, soixante
livres par mois, avec ce que me donne votre digne pere, c'est la
fortune. La fin de ma carriere n'aura pas les privations du debut. Le
lever du jour aura ete sombre, mais le coucher du soleil sera beau...

Ainsi, plus de doutes pour la jeune fille, M. de Tregars avait trouve
ce moyen d'avoir de ses nouvelles et de lui donner des siennes...

L'impression qu'elle en ressentit ne contribua pas peu a lui donner la
patience d'endurer l'obstinee persecution de M. Favoral, lequel, deux
fois par jour, ne manquait pas de lui repeter:

--Apprete-toi a recevoir convenablement mon protege, samedi. Je ne
l'ai pas invite a diner, il passera seulement la soiree avec nous.

Et il prenait pour un commencement de soumission le ton froid avec
lequel elle lui repondait:

--Croyez bien que cette presentation est inutile.

Aussi, le fameux jour venu, disait-il a ses hotes du samedi, M. et Mme
Desclavettes, M. Chapelain et le papa Desormeaux:

--Eh! eh!... Vous allez sans doute voir un futur gendre.

A neuf heures, on venait de passer au salon, quand un roulement de
voiture reveilla la rue Saint-Gilles.

--Le voila! s'ecria le caissier du _Credit mutuel_.

Et ouvrant une fenetre:

--Gilberte, ajouta-t-il, viens vite voir sa voiture et ses chevaux.

Elle ne bougea pas, mais M. Desclavettes et M. Chapelain accoururent.
Il faisait nuit, malheureusement, et de tout l'equipage on
n'apercevait que les lanternes, brillant comme des soleils.

Presque aussitot, la porte du salon s'ouvrit, et la servante qui avait
ete stylee a l'avance, annonca:

--Monsieur Costeclar.

Se penchant a l'oreille de Mme Favoral assise pres d'elle sur un
canape:

--Ah! il est tres-bien, ce jeune homme, murmura Mme Desclavettes, il
est vraiment fort bien.

Positivement, il croyait l'etre. Geste, attitude, sourire, tout en M.
Costeclar trahissait la parfaite satisfaction de soi et l'assurance de
l'homme blase par le succes.

Sa tete, fort petite, n'avait plus guere de cheveux, mais ils etaient
artistement ramenes vers les tempes, separes par le milieu et coupes
courts autour du front. Son teint plombe, sa levre bleme et son oeil
morne n'annoncaient pas precisement une richesse exageree du sang,
mais il avait un grand diable de nez tranchant et recourbe comme une
serpe, et sa barbe, de couleur indecise, taillee a la Victor-Emmanuel,
faisait le plus grand honneur au perruquier qui la cultivait.

Meme quand on le voyait pour la premiere fois, on s'imaginait le
reconnaitre, tant il ressemblait a trois ou quatre cents de ses
pareils qui se croisent chaque jour dans les parages du cafe Riche,
et qu'on rencontre partout ou court la foule qui a la pretention de
s'amuser, a la Bourse ou au bois, aux premieres representations, juste
assez caches pour etre bien vus au fond des avant-scenes garnies de
demoiselles a chignons surprenants; aux courses, dans les voitures ou
l'on boit du vin de Champagne a la sante du vainqueur.

Il avait, pour la circonstance, arbore avec son plus grand air
le costume de rigueur: l'habit noir a larges manches, la chemise
decolletee et le gilet en coeur retenu vers le nombril par un unique
bouton.

--Tout a fait un homme du monde! dit encore Mme Desclavettes.

M. Favoral s'etait precipite a sa rencontre, mais il lui epargna, en
se hatant, la moitie du chemin, et lui prenant les deux mains:

--Vous ne sauriez croire, cher ami, commenca-t-il, combien je suis
sensible a l'honneur que vous me faites, en me recevant au milieu de
votre aimable famille et de vos respectables amis...

Et il saluait a la ronde, en s'exprimant ainsi d'un ton sec ou percait
la condescendance d'un grand seigneur en visite chez des bourgeois.

--Je veux vous presenter a ma femme, interrompit le caissier du
_Credit mutuel_.

Et l'entrainant vers Mme Favoral:

--Monsieur Costeclar, chere amie, fit-il, l'ami dont nous nous sommes
si souvent entretenus.

M. Costeclar s'inclinait, bombant les epaules, arrondissant en cerceau
sa maigre echine et laissant pendre ses bras en avant:

--Je suis trop l'ami de ce cher Favoral, madame, prononca-t-il, pour
ne pas vous connaitre des-longtemps, pour ignorer vos merites et ne
pas savoir qu'il vous doit ce bonheur paisible dont il jouit et que
chacun lui envie...

Debout, pres de la cheminee, les hotes ordinaires du samedi suivaient
avec le plus vif interet les evolutions du pretendant.

Deux d'entre eux, M. Chapelain et le papa Desormeaux etaient fort a
meme de le juger a sa valeur, mais en affirmant qu'il gagnait cent
mille ecus par an, M. Favoral lui avait, en quelque sorte, jete sur
les epaules ce fameux manteau ducal qui cachait toutes les gibbosites.

--Il a la langue bien pendue, souffla la bonhomme Desclavettes a
l'oreille de M. Desormeaux.

D'un coup de coude le chef de bureau lui imposa silence. C'etait pour
lui le moment le plus interessant.

Sans attendre la reponse de sa femme, M. Favoral venait d'attirer son
protege devant Mlle Gilberte.

--Chere fille, dit-il, monsieur Costeclar, l'ami dont je t'ai parle.

M. Costeclar s'inclina plus bas et bomba encore ses epaules, mais la
jeune fille le toisa d'un regard si glacial, que sa langue, toute bien
pendue qu'elle fut, restait comme gelee dans sa bouche, et qu'il ne
trouvait rien a balbutier, sinon:

--Mademoiselle..., l'honneur..., le plus humble de vos admirateurs...

Heureusement, Maxence etait debout a trois pas; il se rejeta sur lui,
et lui saisissant la main, qu'il secoua:

--J'espere, cher monsieur, dit-il, que nous serons bientot amis
intimes. Votre excellent pere, dont vous etes la plus chere
preoccupation, m'a bien souvent parle de vous. Les evenements, a ce
qu'il m'a confie, n'ont pas jusqu'ici repondu a vos desirs. Bast!
c'est un mince malheur a votre age. Ce n'est pas du premier coup, a
notre epoque, qu'on trouve sa voie, celle qui mene a la fortune. Vous
trouverez la votre. De ce moment, je mets a vos ordres mon influence
et mon savoir-faire, et si vous voulez me prendre pour guide...

Maxence avait retire sa main.

--Je vous suis fort oblige, Monsieur, repondit-il froidement, mais je
me tiens pour content de mon sort et me crois assez grand pour marcher
seul...

Tout autre que M. Costeclar eut ete un peu decontenance. Il l'etait si
peu que c'etait a croire qu'il avait ete prevenu et s'attendait a cet
accueil.

Il pirouetta sur les talons et s'avanca vers les amis de M. Favoral
avec un sourire trop avenant pour qu'on n'y lut pas son desir de
conquerir leur suffrage.

On etait alors aux premiers jours de juin 1870. Nul encore ne pouvait
prevoir les effroyables desastres dont devait etre marquee la fin
de cette annee fatale. Et cependant, la France etait en proie a cet
indefinissable malaise qui precede les grandes convulsions sociales.
Le plebiscite n'avait pas retabli la confiance ebranlee. Chaque jour
les rumeurs les plus inquietantes circulaient, et c'est avec une sorte
de passion qu'on recherchait les nouvelles.

Or, M. Costeclar etait excellemment renseigne.

Il avait du, en venant, toucher au boulevard des Italiens, le terrain
beni ou chaque soir la petite Bourse travaille a la prosperite
financiere du pays. Il avait traverse le passage de l'Opera qui est,
comme chacun sait, l'entrepot des informations les plus exactes et les
plus sures. Donc on pouvait le croire.

Il s'etait adosse a la cheminee, et s'emparant de la conversation, il
parlait, il parlait...

Etant a la hausse, il voyait tout en beau. Il croyait a l'eternite du
second Empire. Il chantait les louanges du nouveau cabinet. Il etait
pret a verser tout son sang pour Emile Olivier.

Des gens se plaignaient bien, avouait-il, du ralentissement et de la
difficulte des affaires, mais ces gens, a son avis, n'etaient que des
baissiers. Jamais les affaires n'avaient ete si brillantes. En aucun
temps la prosperite n'avait ete si grande. Les capitaux affluaient.
Les institutions de credit prosperaient. Toutes les valeurs montaient.
Toutes les poches etaient pleines a craquer...

Et les autres ecoutaient, etonnes de cette intarissable faconde, de
ce "bagout" plus paillete d'or que l'eau-de-vie de Dantzig, dont les
commis-voyageurs de la Bourse grisent leurs pratiques...

Tout a coup:

--Mais vous m'excuserez, dit-il, en se precipitant vers l'autre bout
du salon...

C'est que Mme Favoral venait de se lever et de sortir, pour commander
a sa bonne de servir le the.

La place etait libre au pres de Mlle Gilberte, M. Costeclar s'y
precipitait.

--Il sait son metier, grommela M. Desormeaux.

--Assurement, dit M. Desclavettes, si j'avais en ce moment des fonds
disponibles...

--Je m'estimerais heureux de l'avoir pour gendre, declara M. Favoral.

Il y tachait de son mieux. Venu pour faire sa cour, il la faisait.
Interloque par le premier regard de Mlle Gilberte, il avait retrouve
toute sa verve.

C'est son portrait qu'il esquissait d'abord.

Il venait d'atteindre la trentaine, et avait experimente le fort et le
faible de la vie. Il avait eu des succes, mais il s'en etait degoute.
Ayant sonde le vide de ce qu'on appelle le plaisir, il ne souhaitait
plus rien que rencontrer une compagne dont les vertus et les graces
fixeraient le bonheur a son foyer...

Il ne pouvait pas ne pas remarquer l'air distrait de la jeune fille,
mais il avait, pensait-il, des moyens de forcer son attention.

Et il poursuivait, disant qu'il se sentait du bois dont on fait les
maris-modeles. D'avance son plan etait fait. Sa femme serait libre.
Elle aurait ses chevaux et sa voiture a elle, sa loge aux Italiens et
a l'Opera, et un compte ouvert chez Worth et Van Klopen. Quant aux
diamants, il en faisait son affaire. Il tenait a ce que le luxe de sa
femme fut remarque et meme cite dans les journaux.

Posait-il les termes d'un marche?

C'etait, en ce cas, si brutalement, que Mlle Gilberte toute ignorante
qu'elle fut de la vie, se demandait dans quel monde ce pouvait bien
etre qu'il avait eu des succes.

Et revoltee:

--Malheureusement, dit-elle, la Bourse est perfide, et tel qui roule
aujourd'hui voiture n'aura pas de souliers demain.

M. Costeclar s'inclina en souriant.

--Precisement, fit-il, un mariage met a l'abri de tels revers.

--Ah!

--Il n'est pas un homme dans les affaires, qui, en se mariant, ne
reconnaisse a sa femme une fortune... raisonnable. Je reconnaitrai a
la mienne six cent mille francs.

--De sorte que s'il vous survenait un... accident?

--Nous jouirions de trente mille livres de rentes a la barbe des
creanciers...

Toute rouge de honte, la jeune fille se redressa.

--Mais alors, dit-elle, ce n'est pas une femme que vous cherchez,
monsieur, c'est un complice!...

Il fut sauve de l'embarras d'une reponse, par la servante qui entrait
portant le the. Il en accepta une tasse. Et apres deux ou trois
anecdotes, jugeant avoir assez fait pour une premiere fois, il se
retira, et l'instant d'apres on entendit le roulement de sa voiture,
lancee au galop.




XVI


Ce n'est point a la legere que M. Costeclar avait pris le parti de se
retirer, malgre les vives instances de M. Favoral.

Si infatue qu'il fut de ses merites, il avait ete contraint de se
rendre a l'evidence, et de reconnaitre qu'il n'avait pas precisement
reussi pres de Mlle Gilberte.

Mais il savait, d'autre part, qu'il avait pour lui le maitre de la
maison, et il se flattait d'avoir produit sur les invites la meilleure
impression.

--Donc, s'etait-il dit, si je pars le premier, on va chanter mes
louanges, chapitrer la petite personne et lui faire entendre raison.

Le calcul ne manquait pas de justesse.

Mme Desclavettes avait ete completement subjuguee par les grandes
manieres de ce pretendant, et M. Desclavettes ne craignait pas
d'affirmer qu'il avait rarement rencontre quelqu'un qui lui plut
davantage.

Les autres, M. Chapelain et le papa Desormeaux ne partageaient sans
doute pas cet optimisme, mais les cent mille ecus annuels de M.
Costeclar alteraient etrangement leur clairvoyance.

S'ils avaient cru decouvrir en lui certains cotes inquietants, ils
avaient pleine et entiere confiance en la prudente sagacite de leur
ami Favoral. Le methodique et meticuleux caissier du _Credit mutuel_
n'etait pas suspect d'enthousiasme, et s'il ouvrait les portes de sa
maison a un jeune homme, et s'il tenait tant a l'avoir pour gendre,
c'est qu'evidemment il avait pris ses renseignements...

Enfin, il est de ces demeles de famille dont les gens senses se
gardent comme de la peste, et lorsqu'il s'agit de mariage, surtout,
c'est etre bien hardi que de prendre parti pour ou contre.

Il ne se trouva donc, a elever la voix, que Mme Desclavettes.

Prenant entre les siennes les mains de Mlle Gilberte:

--Laissez-moi vous gronder, chere petite, dit-elle, d'avoir ainsi
accueilli un pauvre jeune homme qui ne cherchait qu'a vous plaire.

Hormis sa mere, trop faible pour prendre sa defense, et son frere, a
qui il etait interdit d'intervenir, la jeune fille vit bien que dans
le salon tout le monde, ouvertement ou tacitement, etait contre elle.

L'idee lui traversa l'esprit de repeter la, hardiment devant tous,
ce que deja elle avait dit a son pere, qu'elle etait resolue a ne
se point marier, et qu'elle ne se marierait pas, n'etant pas de ces
pauvres jeunes filles sans energie, qu'on habille de blanc et qu'on
traine a la mairie malgre elles.

Cette declaration hardie souriait a son caractere. Elle fut retenue
par la perspective d'une scene terrible et peut-etre degradante. Les
plus intimes amis de la maison en ignoraient les plaies les plus
douloureuses. Devant ses amis, M. Favoral dissimulait, adoucissant sa
voix et se fardant d'un sourire bonhomme. Fallait-il, tout a coup,
reveler la verite?...

--C'est un enfantillage que de s'exposer a decourager un brave garcon
qui gagne cent mille ecus par an, poursuivait l'ancienne marchande de
bronzes, a qui une telle conduite semblait un abominable crime de
lese-argent.

Mlle Gilberte avait degage ses mains.

--Vous ne l'avez pas entendu, madame, dit-elle.

--Pardonnez-moi, j'etais tout pres, et involontairement...

--Vous avez entendu ses... propositions?

--Parfaitement. Il vous promettait une voiture, une loge a l'Opera,
des diamants, la liberte. N'est-ce pas le reve de toutes les jeunes
filles!...

--Ce n'est pas le mien, madame...

--Bon Dieu! que pouvez-vous souhaiter de mieux? Il ne faut pas
demander au mariage plus qu'il ne peut donner...

--Ce n'est pas cela que je lui demanderais.

D'un ton de paternelle indulgence, que dementait son regard:

--Elle est folle! dit M. Favoral.

Des larmes d'indignation roulaient dans les yeux de Mlle Gilberte.

--Madame Desclavettes, s'ecria-t-elle, oublie quelque chose. Elle
oublie que ce monsieur a ose me dire qu'il se proposait de reconnaitre
a la femme qu'il epouserait une grosse fortune, qui serait ainsi
soustraite a ses creanciers dans le cas ou il viendrait a faire de
mauvaises affaires.

Elle pensait, en sa naivete, qu'un cri d'indignation allait s'elever.

Au lieu de cela:

--Eh bien! n'est-ce pas naturel? fit l'ancien marchand de bronzes.

--Il me semble plus que naturel, insista Mme Desclavettes, qu'un homme
tienne a preserver de la ruine sa femme et ses enfants.

--Parbleu! dit M. Favoral.

S'avancant resolument vers son pere:

--Avez-vous donc pris de telles precautions, vous? demanda Mlle
Gilberte.

--Non! repondit le caissier du _Credit mutuel_.

Et apres un moment d'hesitation:

--Mais moi, ajouta-t-il, je n'ai pas de risques a courir. Dans les
affaires, et lorsqu'on peut etre ruine par un mouvement de Bourse, on
serait bien fou de ne pas assurer du pain aux siens, et de ne pas,
surtout, s'assurer a soi-meme les moyens de recommencer. Le baron de
Thaller n'a pas agi autrement, et s'il lui survenait une catastrophe,
Mme de Thaller aurait encore une telle fortune et de quoi doter les
siens...

M. Desormeaux etait peut-etre le seul a ne pas admettre couramment
cette theorie, et ne pas se rendre a cette raison, pourtant si
decisive: "Cela se fait!"

Mais il etait philosophe, et pensait que c'est une duperie que de
n'etre pas de son temps. Il se contenta donc de dire:

--Hum! les creanciers de M. de Thaller ne trouveraient peut-etre pas
cette facon de proceder parfaitement reguliere.

M. Chapelain riait.

--Alors ils plaideraient, fit-il. On peut toujours plaider. Seulement,
quand les actes sont bien faits...

Mlle Gilberte etait consternee. Elle songeait a Marius de Tregars se
depouillant de la fortune de sa mere pour payer les dettes de son
pere.

--Que dirait-il, pensait-elle, s'il entendait emettre de telles
opinions.

Le caissier du _Credit mutuel_ poursuivait:

--Assurement, je blame toute espece de fraude. Mais je pretends et je
soutiens qu'un homme qui a travaille vingt ans pour donner une belle
dot a sa fille, a bien le droit d'exiger de son gendre certaines
mesures conservatrices, qui garantissent un argent qui est sien, en
definitive, et qui ne doit profiter qu'aux siens.

Cette declaration devait clore la soiree. Il se faisait tard. Les
hotes du samedi se haterent d'endosser leurs pardessus. Et tout en se
retirant:

--Concoit-on cette petite Gilberte! disait Mme Desclavettes. Ah! si
j'avais une fille, je ne lui passerais pas de semblables fantaisies.
Mais sa pauvre mere est si incroyablement faible!

--Mais ce cher Favoral est ferme pour deux, interrompit M. Desormeaux.
Et il est plus que probable qu'il est en train, en ce moment meme, de
relever sa fille du peche de paresse.

Eh bien! pas du tout! Si profondement irrite que dut etre M. Favoral,
ni ce soir-la, ni le lendemain, il ne fit la plus lointaine allusion a
ce qui s'etait passe.

Le lundi, seulement, avant de partir pour son bureau, enveloppant sa
femme et sa fille de son plus mauvais regard:

--M. Costeclar nous doit une visite, dit-il, et il se peut qu'il se
presente en mon absence. Je veux qu'il soit recu, et je vous defends
de sortir pour vous enlever tout pretexte de lui refuser la porte. Je
pense qu'il ne se trouvera, dans ma maison, personne d'assez hardi
pour mal recevoir un homme qui me plait, et que j'ai choisi pour
gendre...

Mais etait-il possible, etait-il probable, que M. Costeclar se
hasardat a une telle demarche, apres l'accueil de Mlle Gilberte, le
samedi soir?

--Non, mille fois non! affirmait Maxence a sa mere et a sa soeur;
ainsi, vous pouvez etre tranquilles...

Elles l'etaient presque, en verite, quand l'apres-midi meme, un rapide
roulement de voiture attira Mme Favoral a la fenetre.

Un coupe attele de deux chevaux gris s'arretait devant la porte...

--Ah! c'est lui! dit-elle a sa fille.

Mlle Gilberte avait legerement pali.

--Il n'y a pas a hesiter, repondit-elle, il faut que tu le recoives,
maman.

--Et toi?

--Je resterai dans ma chambre.

--Penses-tu donc qu'il ne te demandera pas?

--Tu lui repondras que je suis souffrante. Il comprendra...

--Mais ton pere, malheureuse enfant, ton pere!...

--Je ne reconnais pas a mon pere le droit de disposer de ma personne
contre mon gre. J'execre cet homme, qu'il me destine. Voudrais-tu donc
me voir sa femme, me savoir vouee au plus intolerable supplice?
Non, il n'est pas de violence au monde capable de m'arracher mon
consentement. Ainsi, chere mere, fais ce que je te demande. Mon pere
dira tout ce qu'il voudra, je prends tout sur moi!

Il n'y avait pas a discuter, on sonnait. Mlle Gilberte n'eut que
le temps de s'echapper par une des portes du salon, pendant que M.
Costeclar entrait par l'autre.

S'il avait assez de perspicacite pour deviner ce qui venait de se
passer, il n'en laissa rien paraitre; il s'assit, et ce n'est qu'apres
avoir parle un moment de choses indifferentes qu'il demanda des
nouvelles de Mlle Gilberte.

--Elle est un peu... indisposee, balbutia Mme Favoral.

Il ne sembla pas surpris. Seulement:

--Ce cher Favoral, dit-il, sera encore plus peine que moi, quand
je lui apprendrai ce contre-temps.

Mieux que toute autre mere, Mme Favoral devait comprendre, approuver
et servir les invincibles repugnances de Mlle Gilberte.

A elle aussi, quand elle etait jeune fille, son pere un jour, etait
venu dire: Je t'ai decouvert un mari.

Elle l'avait accepte les yeux fermes. Toute froissee et meurtrie
d'outrages quotidiens, elle s'etait refugiee dans le mariage comme
dans un port de salut.

Et depuis, il ne s'etait guere ecoule de journee qu'elle ne se dit que
mieux pour elle eut valu mourir que de se river au cou cette chaine
que la mort seule peut briser.

Donc, elle donnait raison a sa fille.

Et cependant, vingt annees d'esclavage avaient a ce point detendu les
ressorts de son energie, que sous l'oeil de M. Costeclar la menacant
de son mari, elle se troublait, ne sachant que balbutier de timides
excuses. Et elle le laissa prolonger sa visite, son supplice a elle,
par consequent, une grande demi-heure encore.

Puis, lorsqu'il fut parti:

--Ton pere et lui s'entendent, dit-elle a sa fille, ce n'est que trop
visible. A quoi bon lutter?...

Une fugitive rougeur colora les joues palies de Mlle Gilberte. Depuis
quarante-huit heures qu'elle s'epuisait a chercher une issue a une
situation impossible, elle avait accoutume son esprit aux pires
eventualites.

--Veux-tu donc que je deserte la maison paternelle? s'ecria-t-elle.

Mme Favoral faillit tomber a la renverse.

--Tu t'enfuirais, begaya-t-elle, toi!...

--Plutot que de devenir la femme de cet homme, oui!

--Et ou irais-tu, malheureuse enfant? et que deviendrais-tu?

--Je saurais gagner ma vie.

Tristement, Mme Favoral hochait la tete. Les memes soupcons qui deja
l'avaient agitee tressaillaient en elle.

--Gilberte! supplia-t-elle, ne suis-je donc plus ta meilleure amie?
ne me diras-tu pas a quelles sources tu puises ton courage et ta
resolution?

Et comme la jeune fille se taisait:

--Dieu seul sait ce qui peut advenir! soupira la pauvre femme.

Il n'advint rien qui ne dut etre prevu. Quand M. Favoral rentra pour
diner, il sifflait en tempete dans l'escalier. Il s'abstint d'abord
de toute recrimination. Mais vers la fin du repas, de l'air le plus
goguenard qu'il put prendre:

--Il parait, dit-il a sa fille, que tu as ete indisposee ce tantot?

Intrepidement, elle soutint son regard, et d'une voix ferme:

--Je le serai toujours, repondit-elle, quand M. Costeclar se
presentera ici. Vous m'entendez, mon pere, toujours!...

Mais le caissier du _Credit mutuel_ n'etait pas de ces hommes dont la
colere s'evapore en ironies. Se dressant tout a coup:

--Par le saint nom de Dieu! s'ecria-t-il, vous avez tort de vous jouer
de mes volontes, car tous, tant que vous etes ici, je vous briserai
comme je brise ce verre...

Et, d'un geste frenetique, il lanca le verre qu'il tenait a la main
contre le mur ou il se brisa en mille pieces.

Plus tremblante que la feuille, Mme Favoral chancelait sur sa chaise.

--Mieux vaudrait la tuer d'un coup, dit froidement Mlle Gilberte, elle
souffrirait moins.

C'est par un torrent d'invectives que repondit M. Favoral. Sa rage,
comprimee depuis quatre jours, trouvant enfin une issue, s'epanchait
en injures grossieres et en menaces insensees. Il parlait de jeter
dehors, sur le pave, sa femme et ses enfants, ou de les prendre par la
famine, ou d'enfermer sa fille dans une maison de correction. Jusqu'a
ce qu'enfin, les expressions manquant a sa furie, hors de lui,
il s'elanca dehors, en jurant que ce serait lui qui amenerait M.
Costeclar et qu'alors on verrait...

--Eh bien! soit, nous verrons, dit Mlle Gilberte.

Immobile a sa place et blanc comme une statue de platre, Maxence avait
assiste a cette scene lamentable. Une lueur de bon sens l'eclairant,
il avait impose silence a son indignation. Il avait compris qu'au
premier mot qu'il prononcerait, toute la fureur de son pere se
tournerait contre lui. Et alors, qu'arriverait-il? Les plus
effroyables drames qu'ait vu se denouer la cour d'assises souvent,
n'ont pas eu d'autre origine.

--Non, ce n'est plus tenable! prononca-t-il.

Meme au temps de ses plus grandes folies, Maxence avait toujours eu
pour sa soeur une fraternelle affection. Il l'admirait depuis le jour
ou elle s'etait dressee devant lui pour lui reprocher ses desordres.
Il lui enviait son calme inalterable, sa patiente tenacite et cette
energie tranquille qui ne se dementait jamais.

--Patiente, ma pauvre Gilberte, lui dit-il; le jour, je l'espere,
n'est pas eloigne ou il me sera donne de commencer a m'acquitter de
tout ce que tu as fait pour moi. Je n'ai pas perdu mon temps, depuis
que tu m'as rendu la raison. J'ai pris un arrangement avec mes
creanciers. On m'a trouve une position qui n'est pas brillante, mais
qui est assez avantageuse pour que je puisse, avant peu, t'offrir,
ainsi qu'a notre mere, une retraite paisible.

--Mais c'est demain, interrompit Mme Favoral, c'est demain, Maxence,
que ton pere ramenera M. Costeclar. Il l'a dit, il le fera...

Il le fit, en effet, et sur les deux heures, M. Favoral et son protege
arrivaient rue Saint-Gilles, dans ce coupe a deux chevaux qui mettait
en emoi tous les voisins.

Seulement, les mesures de Mlle Gilberte etaient prises. Elle etait au
guet, et des qu'elle entendit le roulement de la voiture, elle courut
a sa chambre, se deshabilla en un tour de main et se mit au lit.

Et lorsque son pere vint la chercher, la voyant couchee, il demeura
beant et tout decontenance sur le seuil de la porte.

--Tu viendras cependant au salon! dit-il d'une voix sourde.

--C'est qu'alors vous m'y porterez telle que je suis, repondit-elle,
d'un ton de defi, car certainement je ne me leverai pas.

Pour la premiere fois depuis son mariage, M. Favoral rencontrait dans
sa maison une volonte plus inflexible que la sienne, et une plus
indomptable opiniatrete. Il en etait confondu; il menacait sa fille
de ses poings crispes, mais il ne decouvrait aucun moyen de la
contraindre a lui obeir. Il etait force de se rendre, de ceder...

--Ceci se payera avec le reste! gronda-t-il en se retirant.

--Je ne crains rien au monde, mon pere, dit la jeune fille.

C'etait presque vrai, tant le souvenir de Marius de Tregars enflammait
son courage.

Deux fois deja elle avait eu de ses nouvelles par le signor Gismondo
Pulci, lequel ne tarissait plus des qu'il entamait le chapitre de ce
nouvel eleve, auquel il avait deja donne deux lecons.

--C'est le plus galant homme qui soit au monde! s'ecriait-il, l'oeil
brillant d'enthousiasme, et le plus brave, et le plus genereux et le
meilleur, et nulle qualite ne lui manquera, de celles qui peuvent
orner une creature de Dieu, quand je lui aurai enseigne l'art
divin. Aussi, n'est-ce pas avec un peu d'or meprisable qu'il pense
reconnaitre mes soins. Pour lui, je suis un second pere, et c'est
avec la confiance d'un enfant qu'il m'explique ses travaux et ses
entreprises...

Ainsi, par le vieux maestro, Mlle Gilberte apprit que l'article du
journal etait a peu pres exact, et que M. de Tregars et M. Marcolet
s'etaient associes pour exploiter de compte a demi certaines
decouvertes recentes qui promettaient, dans un avenir prochain, des
benefices considerables.

--C'est pour moi seule, cependant, se repetait la jeune fille, qu'il
se jette ainsi dans la melee des affaires, qu'il devient apre au gain
autant que ce M. Marcolet lui-meme.

Et, au plus fort des persecutions de son pere, elle s'applaudissait de
ce qu'elle avait fait et de sa hardiesse a remettre sa destinee aux
mains d'un inconnu. Le souvenir de Marius etait devenu son refuge,
l'element de tous ses reves et de toutes ses esperances, sa vie,
enfin. C'est a Marius qu'elle pensait, quand sa mere la surprenant
les yeux perdus dans le vide, lui demandait: "A quoi penses-tu?" Et
a chaque avanie qu'elle endurait, son imagination le parait d'une
qualite nouvelle, et elle s'attachait a lui d'une etreinte plus
desesperee.

--Quelle serait sa douleur, se disait-elle, s'il venait a apprendre a
quels assauts je suis en butte!

Aussi, se gardait-elle bien d'en rien laisser penetrer au signor
Gismondo Pulci, affectant au contraire, en sa presence, la plus
inalterable serenite.

Pourtant, ses inquietudes etaient cruelles, depuis qu'elle observait
une nouvelle et bien incroyable transformation de son pere.

Cet homme si violent et si roide, qui se flattait de n'avoir jamais
plie, qui se vantait de n'avoir rien jamais oublie ni pardonne, ce
tyran domestique devenait un personnage debonnaire.

Il n'avait reparle de l'expedient imagine par Mlle Gilberte que pour
en rire, disant que c'etait un bon tour, et qu'il le meritait bien.

Car il se repentait amerement, protestait-il, de ses brutalites
passees.

Il avouait que le mariage de M. Costeclar et de sa fille lui tenait
au coeur, mais il reconnaissait avoir employe le plus sur moyen de le
faire manquer.

Il eut du, confessait-il humblement, attendre tout du temps et des
circonstances, des excellentes qualites de M. Costeclar et du bon sens
de sa fille cherie, de sa belle fillette...

Plus que de toutes les violences, Mme Favoral etait epouvantee de
cette bonhomie douceatre:

--Mon Dieu! soupirait-elle, que nous reserve-t-il encore!...




XVII


Mais le caissier du _Credit mutuel_ ne menageait aux siens aucune
surprise nouvelle. Si les moyens differaient, c'etait toujours le meme
but qu'il poursuivait avec une tenacite d'insecte. Ou les rigueurs
avaient echoue, il pensait reussir par la douceur, et voila tout.

Seulement, il etait trop neuf a ce role d'hypocrites mansuetudes, pour
tromper personne. A tout moment se denouait son masque de souriante
debonnairete. La griffe percait sous son patelinage, et sa voix
tremblait de colere contenue au plus attendrissant de ses phrases
mielleuses.

Il se bercait, d'ailleurs, d'etranges illusions.

Parce que quarante-huit heures durant il avait joue au bonhomme, parce
qu'un dimanche il avait conduit sa femme et sa fille en voiture au
bois de Vincennes, parce qu'il avait donne a Maxence un billet de cent
francs, il s'imaginait que c'etait fini, et que le passe etait efface,
oublie, pardonne.

Et attirant Gilberte sur ses genoux:

--Eh bien! fillette, disait-il, tu vois que je ne t'importune plus, et
que je te laisse bien libre!... Je suis plus raisonnable que toi!

Mais, d'un autre cote, et selon une expression qui lui echappa plus
tard, il essayait de tourner l'ennemi.

Il faisait tout pour repandre et accrediter dans le quartier le bruit
du mariage de Mlle Gilberte avec un financier colossalement riche,
ce jeune homme si elegant qu'on voyait venir dans un coupe a deux
chevaux. Et Mme Favoral ne pouvait plus entrer chez un fournisseur
sans qu'on la complimentat, a mots couverts, d'avoir trouve, pour sa
fille, un si magnifique etablissement.

On devait en parler bien haut, puisque l'echo des cancans arriva
jusqu'aux oreilles distraites du signor Gismondo Pulci.

Un jour, interrompant brusquement la lecon:

--Vous vous mariez, signora? demanda-t-il.

Le jeune fille tressaillit.

Ce qu'avait appris le vieil Italien, il ne tarderait pas a l'apprendre
a Marius. Il etait donc urgent de le detromper.

--Il a, en effet, ete question d'un mariage, cher maestro,
repondit-elle.

--Ah! ah!

--Seulement mon pere ne m'avait pas consultee. Ce mariage, je vous le
jure, n'aura pas lieu.

Elle s'exprimait d'un ton de si ardente conviction que le bonhomme en
etait tout ebahi, ne soupconnant guere que ce n'etait pas a lui que
s'adressait ce desaveu si energique.

--Ma destinee est irrevocablement fixee, ajouta Mlle Gilberte. Je ne
consulterai, pour me marier, que les inspirations de mon coeur.

Cependant, c'etait contre elle comme une conjuration. M. Favoral avait
reussi a interesser au succes de ses desseins ses hotes habituels, non
M. et Mme Desclavettes, seduits des le premier soir, mais M. Chapelain
et le papa Desormeaux lui-meme. De sorte que c'etait a qui pretendrait
faire entendre raison a cette "chere enfant," et l'eclairer de ses
conseils.

--Il faut, disait-elle a son frere, que notre pere ait, a cette
alliance, un interet bien plus considerable encore qu'il ne l'a laisse
entrevoir.

C'etait absolument l'avis de Maxence.

--Il faut aussi, ajoutait-il, que notre pere soit furieusement riche.
Car, ne t'y trompe pas, ce n'est pas uniquement pour tes yeux bleus,
que ce Costeclar s'obstine a venir ici deux fois la semaine, empocher
une nouvelle avanie. Quelle dot enorme espere-t-il donc? Je veux lui
parler, moi, et tacher de voir le fond de son sac.

Mais la confiance de Mlle Gilberte etait mediocre en la diplomatie de
son frere.

--De grace, suppliait-elle, ne te mele pas de cette affaire.

--Si, si, ne crains rien, je serai prudent.

Sa resolution prise, Maxence se mit en sentinelle, et des le
surlendemain, au moment ou M. Costeclar descendait de voiture devant
la porte, il alla droit a lui:

--J'aurais a vous parler, monsieur, dit-il.

Si maitre de soi que fut le brillant financier, il dissimula mal une
surprise qui ressemblait fort a une legere frayeur.

--Je monte chez vos parents, monsieur, repondit-il, et en attendant
votre pere, avec lequel j'ai rendez-vous, je suis tout a vos ordres...

--Non, interrompit Maxence, ce que j'ai a vous dire ne doit etre
entendu que de vous seul. Il est, ici pres, un endroit ou nous ne
serons pas interrompus...

Et il entraina M. Costeclar jusqu'a la place Royale.

Une fois la:

--Vous tenez beaucoup a epouser ma soeur, monsieur... commenca-t-il.

Pendant le trajet, M. Costeclar s'etait remis. Il avait recouvre son
assurance. Toisant Maxence d'un regard fort peu amical:

--C'est mon plus ardent et mon plus cher desir, monsieur, repondit-il.

--Soit. Mais vous avez du voir le peu de succes, pour ne pas dire
plus, de vos assiduites...

--Helas!

--Et peut-etre jugerez-vous comme moi qu'il serait d'un galant homme
de se retirer devant des... repugnances si positives.

Un mauvais sourire errait sur les levres blemes de M. Costeclar.

--Est-ce mademoiselle votre soeur, monsieur, interrogea-t-il, qui vous
a charge de cette communication?

--Non, monsieur.

--Connaissez-vous a mademoiselle votre soeur une inclination qui soit
un obstacle a la realisation de mes esperances?

--Monsieur!...

--Permettez!... Ce que je dis la n'a rien d'offensant. Il se pourrait
fort bien qu'avant le jour ou j'ai eu l'honneur de lui etre presente,
mademoiselle votre soeur eut deja fixe son choix.

Il parlait si haut que Maxence, vivement, jeta les yeux autour de lui,
pour voir s'il n'etait personne a portee d'entendre. Il n'apercut
qu'un jeune homme que semblait absorber la lecture d'un journal.

--Enfin, monsieur, reprit-il, que repondriez-vous, si moi, le frere de
la jeune fille que vous pretendez epouser malgre elle, je vous sommais
de cesser vos assiduites.

Ceremonieusement, M. Costeclar s'inclina.

--Je vous repondrai, monsieur, prononca-t-il, que l'assentiment de
votre pere me suffit. Ma recherche n'a rien que d'honorable. Il se
peut que j'aie deplu a mademoiselle votre soeur; c'est un malheur,
mais il n'est pas irreparable. Quand elle me connaitra mieux, j'ose
esperer qu'elle reviendra sur d'injustes preventions. Je persisterai
donc.

Maxence n'insista pas. Si irrite qu'il fut du sang-froid de M.
Costeclar, il n'entrait pas dans ses vues de pousser plus loin.

--Il sera toujours temps, pensait-il, de recourir aux grands moyens.

Mais en rapportant a Mlle Gilberte cette conversation:

--Il est clair, disait-il, qu'il y a entre notre pere et cet homme
une communaute d'interets dont le sens m'echappe. Quelles affaires
brassent-ils ensemble? En quoi ton mariage peut-il les servir ou leur
nuire? Il faudrait voir, s'informer, tacher de decouvrir ce qu'est au
juste ce Costeclar, que Dieu confonde!

Il se mit en campagne le jour meme, et n'eut pas beaucoup a courir.

M. Costeclar etait une de ces personnalites qui ne s'epanouissent qu'a
Paris, qui ne se rencontrent qu'a Paris, non plus que les chevaux de
fiacre et les demoiselles a chignon jaune.

Il connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait.

Il etait bien connu a la Bourse et au passage de l'Opera, dans tous
les grands restaurants dont il tutoyait les garcons, au controle des
theatres, a toutes les agences de poules, et au _Cercle Europeen_,
autrement dit _Club des Nomades_ dont il faisait partie.

Il s'occupait d'operations de Bourse, c'etait sur. On le disait
interesse pour un tiers dans une charge d'agent de change. Il faisait
beaucoup d'affaires avec M. Jottras de la maison Jottras et frere,
et avec M. Saint-Pavin, le directeur d'un journal tres-repandu: _Le
Pilote financier_.

Ah! on savait encore qu'il avait, rue Vivienne, un magnifique
appartement, et qu'il avait successivement honore de sa liberale
protection Mlle Sydney, des Varietes, et Mme Jenny Fancy, une dame
d'un certain age deja, mais posee de telle sorte qu'elle rendait a ses
amants en notoriete, ce qu'ils lui donnaient en bon argent.

Voila ce que Maxence apprit du premier coup. Quant a des details plus
precis, impossible d'en obtenir. A ses questions pressantes sur les
antecedents de M. Costeclar:

--C'est un fort honnete homme, repondaient les uns.

--C'est un simple faiseur, affirmaient les autres.

Mais tous s'accordaient a dire que c'etait un "malin" qui ferait
"son affaire," et qui la ferait sans passer par la police
correctionnelle...

Comment notre pere et un tel homme peuvent-ils etre si intimement
lies? se demandaient Maxence et sa soeur.

Et ils se perdaient en conjectures, lorsque tout a coup, et a une
heure ou jamais il ne mettait les pieds chez lui, M. Favoral parut.

Jetant une lettre sur les genoux de sa fille:

--Voila ce que je recois de Costeclar, dit-il d'une voix rauque. Lis.

Elle lut:

"Permettez-moi, cher ami, de vous rendre votre parole. Par suite de
circonstances absolument independantes de ma volonte, je me vois
contraint de renoncer a l'honneur d'entrer dans votre famille."

Qu'etait-il arrive?

Debout, au milieu du salon, le caissier du _Credit mutuel_ tenait,
courbes sous son regard, sa femme et ses enfants, Mme Favoral toute
frissonnante, Maxence, dont la stupeur ecarquillait les yeux, et Mlle
Gilberte, qui n'avait pas trop de toute sa volonte pour comprimer
l'explosion d'une joie immense.

Tout, en M. Favoral, cependant, trahissait bien plus l'effarement d'un
desastre que la rage d'une deception.

Jamais sa famille ne l'avait vu ainsi, bleme, la cravate denouee, les
cheveux colles aux tempes par la sueur...

--M'expliquerez-vous cette lettre? demanda-t-il enfin.

Et comme personne ne repondait, il la reprit, cette lettre, sur la
table ou Mlle Gilberte l'avait posee, et il se mit a la relire,
scandant chaque syllabe, comme s'il eut espere decouvrir a chaque mot
une signification cachee.

--Qu'avez-vous dit a Costeclar, reprit-il, que lui avez-vous fait pour
lui inspirer une telle determination?

--Rien, repondirent Maxence et Mlle Gilberte.

L'espoir d'etre enfin delivree de cet homme donnait presque du courage
a Mme Favoral.

--Il a sans doute compris, fit-elle timidement, qu'il ne triompherait
pas des repugnances de notre fille...

Mais son mari l'interrompit.

--Non! prononca-t-il. Costeclar n'est pas un garcon a se preoccuper
des caprices ridicules d'une petite fille. Il y a autre chose, mais
quoi? Voyons, si vous le savez, les uns ou les autres, si vous le
soupconnez seulement, dites, parlez!... Vous devez bien voir que mon
anxiete est affreuse.

C'etait la premiere fois qu'il laissait ainsi paraitre quelque chose
de ce qui se passait en lui; la premiere fois qu'il se plaignait.

--Il n'y a que M. Costeclar, mon pere, dit Mlle Gilberte, qui puisse
vous donner les explications que vous nous demandez.

D'un geste decourage, le caissier du _Credit mutuel_ branlait la tete.

--Crois-tu donc, repondit-il, que je ne l'ai pas deja interroge? C'est
en arrivant au bureau, ce matin, que j'ai trouve sa lettre. Aussitot,
j'ai couru chez lui, rue Vivienne. Il venait de sortir, et c'est
en vain que je suis alle le demander chez Jottras et au _Pilote
financier_. Ce n'est qu'a la Bourse, apres trois heures de courses,
que je l'ai rejoint. Mais je n'ai obtenu de lui que des reponses
evasives et des explications qui n'en sont pas. Parbleu! il n'a pas
manque de me dire que, s'il se retire, c'est qu'il est desespere des
rigueurs de Gilberte.

Mais ce n'est pas vrai, je le sais, j'en suis sur, je l'ai lu dans ses
yeux. Deux fois il a remue les levres comme pour tout avouer... et
puis, rien, il s'est tu. Et plus j'insistais, et plus il me semblait
mal a l'aise, embarrasse, inquiet, emu; plus il me faisait l'effet
d'un homme sous le coup de menaces qu'il n'ose pas braver...

Il dardait sur ses enfants un de ces regards obstines qui cherchent la
verite au fond des consciences.

--Si c'est vous qui l'avez eloigne, reprit-il, avouez-le moi
franchement, et je vous jure de ne pas vous adresser un reproche.

--Ce n'est pas nous.

--Vous ne l'avez pas menace?

--Non!

M. Favoral paraissait atterre.

--Vous me trompez sans doute, dit-il, et je le souhaite. Malheureux!
vous ne savez pas ce que peut vous couter cette rupture!

Et, au lieu de retourner a son bureau, il alla s'enfermer dans cette
petite piece qu'il appelait son cabinet de travail. Et il n'en sortit
qu'a cinq heures, tenant sous le bras une liasse enorme de papiers
et disant qu'il etait inutile de l'attendre pour diner, qu'il ne
rentrerait que fort avant dans la nuit, si meme il rentrait, force
qu'il allait etre de regagner sa journee perdue.

--Qu'a votre pere, mes pauvres enfants? s'ecria Mme Favoral, jamais je
ne l'ai vu ainsi.

--Eh! repondit Maxence, la rupture de Costeclar fait sans doute
manquer quelque combinaison!

Mais cette explication ne le contentait pas plus qu'elle ne
satisfaisait sa mere. Lui aussi, il se sentait le coeur serre par
l'apprehension vague de quelque malheur. Mais lequel? Tous les
elements faisaient defaut a ses conjectures. Non plus que sa mere, il
ne savait rien des affaires du caissier du _Credit mutuel_, de ses
relations, de ses interets, de sa vie meme, hors de la maison.

Et la mere et le fils se perdaient en suppositions aussi vaines que
s'ils eussent cherche la solution d'un probleme sans en posseder les
termes.

D'un mot, Mlle Gilberte eut pu, croyait-elle, les eclairer.

A la surete du coup, a la foudroyante promptitude du resultat, elle
pensait reconnaitre Marius de Tregars.

Elle reconnaissait l'homme qui ne parle pas, qui agit.

Informe de ce qui se passait, il etait alle droit a M. Costeclar, et
de gre, ou de force, il lui avait arrache la promesse de se retirer
d'abord, puis le serment de garder le secret du motif de sa retraite.

Et l'orgueil de la jeune fille se delectait de cette victoire, de
cette preuve d'energie puissante de l'homme qu'a l'insu de tous elle
avait choisi. Elle se plaisait a se representer Marius de Tregars et
M. Costeclar en presence, l'un imperieux et hautain, autant qu'elle
l'avait vu tremblant et emu, l'autre plus humble encore qu'il n'etait
arrogant pres d'elle.

--Ce qui est sur, se repetait-elle, c'est que je suis sauvee!

Et elle eut voulu etre au lendemain, pour annoncer son bonheur au
tres-involontaire et tres-inconscient complice de Marius, le digne
maestro Gismondo Pulci.

Le lendemain, M. Favoral semblait avoir pris son parti de
l'ecroulement de ses projets, et le samedi suivant, c'est du ton de la
plaisanterie qu'il racontait que Mlle Gilberte l'emportait et qu'elle
avait trouve le moyen de congedier son amoureux.

Mais si on l'observait attentivement, on decouvrait en lui les
symptomes de soucis devorants. Des rides profondes se creusaient le
long de ses tempes, ses yeux se cernaient; une continuelle tension
d'esprit contractait ses traits. Souvent, pendant le diner, il
demeurait des minutes entieres immobile, la fourchette en l'air, puis
il murmurait:

--Comment cela va-t-il finir?

Parfois, le matin, avant son depart pour le bureau, M. Jottras, de la
maison Jottras et frere, et M. Saint-Pavin, le directeur du _Pilote
financier_, le venaient visiter. Ils s'enfermaient et restaient des
heures en conference, parlant si bas qu'on n'entendait meme pas un
vague murmure a travers la porte.

--Votre pere a de graves sujets d'inquietude, mes enfants, disait Mme
Favoral, vous pouvez me croire, moi qui depuis vingt ans epie notre
sort sur sa physionomie.

Mais les evenements politiques suffisaient a expliquer toutes les
inquietudes.

On entrait dans la seconde semaine de juillet 1870, et les destinees
de la France se jouaient comme aux des entre quelques incapacites
presomptueuses.

Etait-ce la guerre avec la Prusse, ou la paix, qui allait sortir des
complications d'une politique puerilement astucieuse?

Les bruits les plus contradictoires imprimaient chaque jour a la
Bourse des oscillations furieuses, dont l'imprevu faisait crouler
les fortunes les mieux assises. Quelques paroles prononcees dans
un couloir par Emile Olivier avaient enrichi une douzaine de gros
joueurs, mais en avaient ruine cinq cents petits. De tous cotes, le
credit craquait.

Jusqu'a ce qu'un soir en rentrant:

--C'est decide, dit M. Favoral, la guerre est declaree.

Ce n'etait que trop reel, et nul alors en France ne redoutait la
guerre. On avait tant exalte l'armee francaise, on avait tant repete
qu'elle etait invincible, que nul, dans le public, ne mettait en doute
une serie de victoires foudroyantes.

Helas! le premier telegramme qui parvint a Paris annoncait une
defaite. On n'y voulait pas croire. Il fallut bien se rendre a
l'evidence. Les soldats avaient su mourir, mais les chefs n'avaient
pas su commander.

Et de ce moment, avec une rapidite vertigineuse, de jour en jour,
d'heure en heure, plutot, les nouvelles fatales se succederent.

Comme un fleuve qui rompt ses digues, la Prusse se ruait sur la
France. Bazaine etait cerne sous Metz, et la capitulation de Sedan
mettait le comble a tant de desastres.

Enfin, le 4 septembre, la Republique fut proclamee.

Le 5, quand le signor Gismondo Pulci se presenta rue Saint-Gilles pour
donner sa lecon, il avait la figure a ce point bouleversee, que Mlle
Gilberte ne put s'empecher de lui demander ce qu'il avait.

Il se dressa, sur cette question, et menacant le ciel de son poing
crispe:

--J'ai, repondit-il, que l'implacable fatalite ne se lasse pas de me
persecuter! J'avais surmonte tous les obstacles, j'etais heureux,
j'entrevoyais un avenir de fortune et de gloire, j'y touchais,
l'affreuse guerre eclate!...

Pour le digne maestro, l'epouvantable catastrophe n'etait evidemment
qu'un nouveau caprice de sa destinee, a lui.

--Que vous arrive-t-il? demanda la jeune fille reprimant un sourire.

--Il m'arrive, signora, que je perds mon eleve bien-aime. Il
m'abandonne, il me fuit. C'est en vain que je me suis jete a ses
pieds, mes larmes n'ont pu le retenir. Il va se battre, il part, il
est soldat!...

Alors il fut donne a Mlle Gilberte de voir clair en son ame. Alors
elle comprit combien absolument elle s'etait livree, et a quel point
elle avait cesse de s'appartenir.

Sa sensation fut atroce, telle que si tout son sang se fut ecoule
soudainement par ses arteres ouvertes.

Elle palit, ses dents se choquerent et elle parut si pres de se
trouver mal, que le signor Pulci bondit jusqu'a la porte, en criant:

--A moi! au secours! Elle se meurt!...

Epouvantee, Mme Favoral accourait.

Mais deja, grace a une toute-puissante projection de volonte, la jeune
fille avait reussi a se remettre, et souriant d'un pale sourire:

--Ce n'est rien, maman, dit-elle... Une douleur soudaine... au coeur;
deja elle est passee.

Le digne maestro s'arrachait les cheveux. Attirant Mme Favoral dans
l'embrasure de la croisee:

--C'est moi, disait-il, qui, par l'aveu de mes malheurs inouis, l'ai
ainsi bouleversee. Monstrueux egoiste, je n'ai pas su menager son
exquise sensibilite.

Elle n'en voulut pas moins prendre sa lecon comme d'ordinaire, et
elle recouvra assez de sang-froid pour faire causer encore le signor
Gismondo, et en obtenir tout ce que lui avait confie cet eleve qu'il
regrettait tant.

C'etait peu de chose. Il savait que son eleve etait alle, comme le
premier venu, rue du Cherche-Midi, qu'il y avait signe un engagement,
et qu'on lui avait donne une feuille de route pour rejoindre un
regiment en formation aux environs de Tours.

De sorte qu'en se retirant:

--Ce ne sera rien, dit l'excellent maestro a Mme Favoral, la signora
est tout a fait remise, et gaie comme un pinson.

Enfermee dans sa chambre, la signora pleurait a chaudes larmes.

Elle essayait de se raisonner et n'y pouvait parvenir. Jamais
l'etrangete de sa situation ne lui etait si nettement apparue. Elle se
repetait avec un reel effroi qu'il y avait de la folie, dans ce fait
de s'etre ainsi attachee a un inconnu, et que pareille chose ne
s'etait jamais vue. Elle se demandait comment elle avait pu se laisser
envahir par ce grand amour, qui etait devenu sa vie meme... A quoi
bon! Il ne dependait plus d'elle que ce qui etait ne fut pas.

Et songeant que Marius de Tregars allait quitter Paris, etre soldat,
se battre, mourir peut-etre, elle se sentait prise de vertige et elle
n'apercevait plus autour d'elle que le vide, le desespoir, le neant.

Mais plus elle reflechissait, moins elle s'expliquait que Marius s'en
fut remis au seul hasard des bavardages du signor Pulci pour lui faire
connaitre sa determination.

--C'est inadmissible, pensait-elle. Il est impossible qu'avant de
s'eloigner il ne cherche pas a me voir.

Et bien penetree de cette idee, elle essuya ses yeux et alla s'etablir
pres d'une fenetre ouverte du salon, toute occupee, en apparence, d'un
ouvrage de tapisserie, concentrant, en realite, toute son attention
sur la rue.

Les passants y etaient bien plus nombreux que de coutume. Les derniers
evenements avaient remue Paris jusqu'en ses plus sombres profondeurs,
et, comme des flancs d'un volcan en travail, toutes les scories
sociales montaient a la surface. Des gens d'allure inquietante
sortaient des maisons et vaguaient par la ville. Tous les ateliers
etaient abandonnes, et les gens erraient a l'aventure, la stupeur ou
l'effroi peints sur le visage.

Mais c'est en vain que parmi cette foule, Mlle Gilberte cherchait
celui qu'elle esperait. Les heures s'ecoulaient, et le decouragement
la gagnait, quand tout a coup, vers la brune, au detour de la rue de
Turenne...

--C'est lui!... cria une voix au-dedans d'elle-meme.

C'etait M. de Tregars, en effet. Il se dirigeait vers le boulevard
Beaumarchais, lentement, les yeux leves...

Palpitante, la jeune fille se dressa. Elle etait dans une de ces
crises ou le sang qui afflue au cerveau etouffe tout calcul.
Inconsciente, en quelque sorte, de ses actes, elle se pencha sur
l'appui de la fenetre, et adressa a Marius un signe qu'il comprit
bien, et qui lui disait: "Attendez, je descends."

--Ou vas-tu? chere fille, demanda Mme Favoral, en voyant Mlle Gilberte
mettre son chapeau.

--Jusque chez la merciere, maman, chercher une nuance qui me manque...

Mlle Gilberte ne sortait pas seule, mais il lui arrivait assez souvent
de descendre dans le quartier, pour quelque petite commission.

--Veux-tu que la bonne t'accompagne? fit Mme Favoral.

--Oh! ce n'est pas la peine.

Elle s'elanca dans l'escalier et une fois dehors, sans souci des
regards qui peut-etre l'epiaient, elle marcha droit a M. de Tregars,
qu'elle apercevait arrete au coin de la rue des Minimes.

--Vous partez? lui dit-elle en l'abordant.

Elle etait trop emue pour discerner son emotion, a lui, bien evidente,
cependant.

--Il le faut! repondit-il.

--Oh!...

--Quand la France est envahie, la place d'un homme de mon nom est ou
l'on se bat.

--Mais on se battra a Paris.

--Paris a quatre fois plus de defenseurs qu'il n'en faut. C'est au
dehors que les soldats manqueront.

Ils s'en allaient a petits pas en parlant ainsi, le long de la rue des
Minimes, une des rues les plus solitaires qui soient a Paris, et on
n'y voyait a cette heure que cinq ou six soldats qui causaient, assis
devant la porte de la caserne.

--Si pourtant je vous priais de ne pas partir, reprit Mlle Gilberte,
si je vous suppliais... Marius?...

--Je resterais, repondit-il d'une voix troublee, mais ce serait trahir
mon devoir et manquer a l'honneur, et le remords peserait sur notre
vie tout entiere... Maintenant, commandez, j'obeirai...

Ils s'etaient arretes, et jamais a les voir ainsi debout, l'un pres de
l'autre, affectueux, familiers, jamais on n'eut voulu croire
qu'ils s'adressaient la parole pour la premiere fois. Ils ne s'en
apercevaient pas, tant l'imagination toute-puissante faisant son
oeuvre, ils en etaient arrives, en depit de l'absence, a l'entente de
l'intimite.

Apres un moment de douloureuse reflexion:

--Je ne vous demande plus de rester, Marius, prononca la jeune fille.

Il lui prit la main, et la portant a ses levres:

--Ah! je n'attendais pas moins de votre courage, s'ecria-t-il, ivre
d'amour.

Mais il se maitrisa, et d'un ton plus calme:

--Grace a l'indiscretion de Pulci, reprit-il, j'esperais vous
apercevoir, mais non avoir le bonheur de vous parler... Je vous ai
ecrit...

Il tira de sa poche une large enveloppe, et la remettant a Mlle
Gilberte:

--Voici la lettre que je vous destinais, poursuivit-il. Elle en
renferme une seconde, que je vous prie de conserver soigneusement, et
de n'ouvrir que si je ne revenais pas. Je vous laisse, a Paris, un ami
devoue, le comte de Villegre. Quoi qu'il vous arrive, adressez-vous a
lui en toute confiance comme a moi-meme...

Toute chancelante, Mlle Gilberte s'appuyait au mur.

--Quand partez-vous? interrogea-t-elle.

--Ce soir meme... D'un moment a l'autre les communications peuvent
etre interrompues.

Admirable de douleur, mais aussi d'energie, la pauvre jeune fille se
redressa.

--Partez-donc, lui dit-elle, o mon unique ami, partez, puisque
l'honneur commande... Mais n'oubliez pas que ce n'est pas votre vie
seule que vous allez risquer...

Et craignant d'eclater en sanglots, elle s'enfuit, et arriva rue
Saint-Gilles, quelques instants seulement avant son pere, qui etait
alle aux nouvelles.

Celles qu'il avait recueillies etaient sinistres.

De meme que la maree montante, les Prussiens s'etendaient et
approchaient, lentement, mais incessamment. On comptait leurs etapes,
on pouvait dire le jour et l'heure ou leur flot viendrait battre les
murs de Paris.

Aussi etait-ce a tous les chemins de fer un prodigieux entassement
de gens qui voulaient partir a tout prix, n'importe comment; dans le
wagon des bagages, au besoin, et qui, certes, ne partaient pas comme
Marius de Tregars pour courir a l'ennemi.

L'un apres l'autre, M. Favoral avait vu s'envoler presque tous les
gens qu'il connaissait.

Le baron, la baronne de Thaller et leur fille etaient alles
s'installer en Suisse. M. Costeclar visitait la Belgique. L'aine des
MM. Jottras achetait en Angleterre des fusils et des cartouches. Et si
le plus jeune des MM. Jottras et M. Saint-Pavin du _Pilote financier_
restaient a Paris, c'est que la galante influence d'une dame dont ils
taisaient le nom leur avait fait obtenir du gouvernement des marches
avantageux.

Aussi les perplexites du caissier du _Credit mutuel_ etaient grandes.
Le jour du depart du baron et de la baronne de Thaller:

--Prepare nos malles, commanda-t-il a sa femme, la Bourse va fermer,
le _Credit mutuel_ se passera bien de moi...

Mais le lendemain ses indecisions le reprirent. Ce que Mlle Gilberte
croyait deviner, c'est qu'il mourait d'envie de partir seul, sans sa
famille, et qu'il n'osait. Il hesita si bien qu'un beau soir:

--Tu peux defaire les malles, dit-il a sa femme. Paris est bloque, on
ne sort plus.




XVIII


On venait d'apprendre, en effet, que le chemin de fer de l'Ouest,
reste le dernier ouvert a la circulation, etait definitivement coupe.

Paris etait investi.

Et si rapide avait ete l'investissement, que c'est a peine si on y
pouvait croire.

C'est par bandes, que les gens se portaient sur les points culminants,
sur les buttes Montmartre et sur les hauteurs du Trocadero. Des
loueurs de telescopes s'y etaient installes, et c'etait a qui
appliquerait son oeil a l'oculaire pour interroger l'horizon et y
chercher les Prussiens.

On ne decouvrait rien. Les campagnes lointaines gardaient leur aspect
tranquille et riant, aux rayons d'un tiede soleil d'automne.

De sorte que veritablement il fallait un effort d'imagination pour se
penetrer de la sinistre realite, pour se persuader que veritablement
Paris, avec ses deux millions d'habitants, etait comme retranche du
monde et separe du reste de la France par un infranchissable cercle de
fer.

On devinait le doute, et comme un vague espoir, a l'accent des gens
qui s'abordant au milieu des rues se disaient:

--Eh bien! c'est fini, nous ne pouvons plus sortir, les lettres memes
ne passent plus, nous voila sans nouvelles!...

Mais le lendemain, qui etait le 19 septembre, les plus incredules
furent convaincus.

Pour la premiere fois, Paris tressaillit aux roulements sourds du
canon tonnant sur les hauteurs de Chatillon.

Le siege de Paris, ce siege sans exemple dans l'histoire, commencait.

La vie des Favoral, pendant ces interminables jours d'angoisses et de
souffrances, fut celle de cent mille autres familles.

Incorpore dans le bataillon de son quartier, le caissier du _Credit
mutuel_ s'en allait, deux ou trois fois la semaine, de meme que tous
ses voisins, monter la garde aux remparts. Service inutile peut-etre,
mais que ne croyaient pas tel ceux qui le faisaient, service fort
penible, en tout cas, pour de pauvres bourgeois accoutumes au
bien-etre de leur boutique ou de leur bureau.

Assurement, il n'y avait rien d'heroique a pietiner dans la boue, a
recevoir la pluie sur le dos, a coucher a terre ou sur de la paille
malpropre, a rester en sentinelle par des froids de dix degres. Mais
on meurt d'une fluxion de poitrine tout aussi surement que d'une balle
prussienne, et beaucoup en mouraient.

Maxence, lui, apparaissait rarement rue Saint-Gilles.

Engage dans un bataillon de francs-tireurs, il faisait le coup de
fusil aux avant-postes.

Et quant a Mme Favoral et a Mlle Gilberte, leurs journees se passaient
a se procurer de quoi vivre. Levees avant le jour, par la pluie ou
par la neige, elles s'en allaient faire la queue a la porte de la
boucherie, ou apres des heures d'attente, elles recevaient un mince
morceau de viande de cheval.

Seules, le soir, au coin de l'atre ou fumaient quelques branches de
bois vert, elles sursautaient a chacune des detonations lointaines du
canon.

A chaque coup qui faisait grelotter les vitres, Mme Favoral se disait
que c'etait peut-etre celui-la qui tuait son fils.

Mlle Gilberte, elle, songeait a Marius de Tregars.

Les jours maudits de novembre et de decembre etaient arrives. On ne
parlait que de batailles sanglantes autour d'Orleans...

Elle se representait Marius, mortellement blesse, agonisant sur la
neige, seul, sans secours, sans un ami pour recueillir sa volonte
supreme et son dernier soupir.

Un soir, la vision fut si nette et l'impression si vive, qu'elle se
dressa toute pale en poussant un grand cri.

--Qu'est-ce? interrogea Mme Favoral epouvantee. Qu'as-tu?...

Plus clairvoyante, l'excellente femme eut facilement obtenu le secret
de sa fille, car Mlle Gilberte etait hors d'etat de rien nier.

Elle se contenta d'une explication qui n'en etait pas une. Elle n'eut
pas un soupcon, quand la jeune fille lui repondit avec un sourire
contraint:

--Ce n'est rien, chere mere, rien qu'une idee absurde qui m'a traverse
l'esprit...

Chose etrange! jamais le caissier du _Credit mutuel_ n'avait ete pour
les siens ce qu'il fut durant ces mois d'epreuves.

Pendant les premieres semaines de l'investissement, il s'etait montre
inquiet, agite, nerveux, il errait dans la maison comme une ame en
peine, il avait des acces d'inconcevable prostration pendant lesquels
on voyait des larmes rouler dans ses yeux, puis des crises de colere
sans motif.

Mais chaque jour qui s'etait ecoule avait paru verser le calme dans
son ame.

Petit a petit, il etait devenu pour sa femme si indulgent et si
affectueux, que la pauvre idiote en etait toute attendrie. Il avait
pour sa fille des prevenances dont elle ne revenait pas.

Souvent, lorsque le temps etait beau, il leur offrait le bras, et les
promenait le long des quais, jusqu'au mur d'enceinte, vers un endroit
occupe par un bataillon du quartier.

Deux fois il les conduisit a Saint-Ouen, ou campaient les
francs-tireurs dont Maxence faisait partie.

Un autre jour, il voulait absolument les mener visiter l'hotel de
M. de Thaller dont la surveillance lui avait ete confiee. Elles
refuserent, et au lieu de se facher comme il n'eut pas manque de le
faire autrefois, il se mit a decrire les splendeurs des appartements,
les meubles magnifiques, les tapis et les tentures, les tableaux de
maitres, les objets d'art, les bronzes, enfin tout ce luxe eblouissant
dont les financiers se servent a peu pres comme les chasseurs du
miroir ou viennent se prendre les alouettes.

D'affaires, il n'en etait plus question.

S'il allait, le matin, jusqu'au _Comptoir de credit mutuel_, c'etait
uniquement, disait-il, pour l'acquit de sa conscience.

De loin en loin, M. Saint-Pavin et le plus jeune des MM. Jottras
poussaient jusqu'a la rue Saint-Gilles.

Ils avaient suspendu, l'un les payements de sa maison de banque,
l'autre la publication du _Pilote financier_.

Mais ils n'etaient pas inoccupes pour cela, et au plus fort de la
detresse publique, ils trouvaient encore le moyen de speculer, on
ne savait sur quoi, et de realiser des benefices. Ils raillaient
d'ailleurs agreablement les imbeciles qui prenaient la defense au
serieux, et imitaient le plus plaisamment du monde, la tournure
qu'avaient sous leur capote de soldat trois ou quatre de leurs amis
qui s'etaient fait inscrire dans les bataillons de marche.

Ils se vantaient de n'endurer aucune privation, et de savoir toujours
ou prendre du beurre frais pour assaisonner les larges tranches de
boeuf qu'ils avaient l'art de se procurer.

Mme Favoral les entendait rire aux eclats, et M. Saint-Pavin, le
directeur du _Pilote financier_, s'ecriait:

--Allons! allons! nous serions des sots de nous plaindre. C'est une
liquidation generale sans risques et sans frais.

Meme leur gaiete avait quelque chose de revoltant; car on etait a la
derniere, a la plus aigue periode du siege.

Les plus optimistes disaient au debut:

--Si Paris tient six semaines, ce sera tout le bout du monde.

Or, il y avait plus de quatre mois que durait l'investissement.

La population en etait reduite a des aliments sans nom, le pain
manquait, les blesses, faute d'un peu de bouillon, mouraient dans les
ambulances; c'est par centaines qu'on conduisait au cimetiere les
enfants et les vieillards; sur la rive gauche, les obus pleuvaient, le
froid etait atroce et on n'avait plus de bois.

Et cependant nul ne se plaignait.

Du sein de cette ville de deux millions d'habitants, pas une voix ne
s'elevait pour redemander le bien-etre, la sante, la vie meme, au prix
d'une capitulation.

Les hommes clairvoyants n'avaient jamais espere que Paris se
debloquerait seul.

Mais ils pensaient qu'en tenant ferme, et en retenant les Prussiens
sous ses forts, Paris donnerait a la France le temps de se
reconnaitre, de lever des armees et de se ruer sur l'ennemi.

La etait le devoir de Paris, et Paris devait le remplir jusqu'aux
dernieres limites du possible, comptant pour une victoire chaque jour
qu'il gagnait.

Tant de souffrances, malheureusement, devaient etre inutiles.

L'heure fatale sonna, ou les vivres epuises, il fallut se rendre.

Trois jours durant, les Prussiens camperent dans les Champs-Elysees,
devorant du regard cette ville, l'objet de leurs ardentes convoitises,
ce Paris ou tout victorieux qu'ils etaient, ils n'avaient pas ose
s'aventurer.

Puis les communications furent retablies, et un matin, en recevant une
lettre de Suisse:

--C'est du baron de Thaller! s'ecria M. Favoral.

Precisement, le directeur du _Credit mutuel_ etait un homme prudent.
Agreablement installe en Suisse, il ne s'y deplaisait pas, et avant de
rentrer a Paris, il tenait a se bien assurer qu'il n'y courrait aucuns
risques...

Sur les assurances que lui donna M. Favoral, il se mit en route, et
presque en meme temps que lui, reparurent l'aine des MM. Jottras et M.
Costeclar.




XIX


C'etait un curieux spectacle que le retour de ces braves, pour qui
on avait enrichi la langue verte du significatif vocable de
"franc-fileur."

Ils n'etaient pas si fiers qu'on les a vus depuis.

Assez embarrasses de leur contenance au milieu d'une population toute
fremissante encore des emotions du siege, ils avaient le bon gout de
chercher des pretextes a leur absence.

--J'ai ete coupe, affirmait le baron de Thaller. J'etais alle en
Suisse, mettre en surete ma femme et ma fille; quand j'ai voulu
rentrer, bonsoir! les Prussiens avaient ferme les portes. Pendant plus
de huit jours, j'ai erre autour de Paris, cherchant une issue, je n'y
ai rien gagne que d'etre soupconne d'espionnage, arrete, et pour un
peu plus, on me fusillait net.

--Moi, declarait M. Costeclar, je prevoyais ce qui est arrive. Je
savais que c'etait au dehors, pour organiser des armees de secours,
qu'il faudrait des hommes. Je suis alle offrir mes services au
gouvernement de la Defense, et tout Bordeaux a pu me voir botte,
eperonne, pret a partir...

Et en consequence, il sollicitait la croix, et ne desesperait pas de
l'obtenir, par la toute-puissance de ses relations financieres.

--Un tel l'a bien obtenue, repondait-il aux objections. Et il nommait
celui-ci ou cet autre, dont les faits d'armes se bornaient a s'etre
promene au soleil, galonne jusqu'aux epaules.

--Mais c'est moi qui la meriterais, cette croix, soutenait M. Jottras
jeune, car moi, du moins, j'ai rendu des services.

Et il racontait qu'apres avoir fouille toute l'Angleterre pour y
decouvrir des armes, il s'etait embarque pour New-York ou il avait
achete des masses de fusils et de cartouches, et jusqu'a des batteries
de canons.

Il avait beaucoup souffert pendant ce dernier voyage, ajoutait-il,
et cependant il ne le regrettait pas, puisqu'il lui avait fourni
l'occasion d'etudier sur place les moeurs financieres de l'Amerique.
Et il en revenait avec assez d'idees pour faire la fortune de trois ou
quatre societes au capital de vingt millions.

--Ah! ces Americains, s'ecriait-il, voila des hommes qui comprennent
les affaires! Pres d'eux, nous ne sommes que des enfants.

C'est par M. Chapelain, par les Desclavettes et par le papa Desormeaux
que les nouvelles arrivaient rue Saint-Gilles.

C'etait aussi par Maxence, dont le bataillon avait ete licencie, et
qui, en attendant mieux, s'etait case, a titre de commis auxiliaire,
au chemin de fer d'Orleans, ou il gagnait deux cents francs par mois.

Car M. Favoral, lui, ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se
passait autour de lui. Son travail l'absorbait entierement. Il partait
de meilleure heure, rentrait plus tard, et en perdait le boire et le
manger.

Il disait a ses amis que les affaires reprenaient d'une maniere
inesperee, qu'il y avait des fortunes a gagner pour tous les gens qui
avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps
perdu.

Il pretendait que l'indemnite enorme a payer aux Prussiens allait
exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financieres,
un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il
tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.

Eblouis par la seule enumeration de ces sommes fabuleuses:

--Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de
doubler ou de tripler sa fortune. Decidement, sa fille sera un fameux
parti!...

Helas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au coeur tant de haine et de
degout pour cet argent, la seule preoccupation, l'unique sujet de
conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui
s'etait eleve comme une insurmontable barriere entre elle et Marius.

C'est que deja deux semaines s'etaient ecoulees depuis le complet
retablissement des communications, et M. de Tregars n'avait pas donne
signe de vie.

C'est avec d'indicibles battements de coeur qu'elle attendait,
chaque jour, l'heure de la lecon du signor Gismondo Pulci, et
plus douloureuses a chaque fois etaient ses angoisses, quand elle
l'entendait s'ecrier:

--Rien, pas une ligne, pas un mot. L'eleve a oublie son vieux
maitre...

Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang
se glacait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux
l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion,
avaient succombe, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les
autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid,
de fatigue, de misere, de besoin...

Elle ne pouvait ecarter de son esprit le souvenir de cette vision
funebre qui l'avait tant epouvantee, et elle se demandait si ce
n'etait pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des
exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aimee.

Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette
ou elle la conservait precieusement cette lettre que Marius lui avait
confiee, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait
sure qu'il ne reviendrait pas.

Elle etait tres-volumineuse, renfermee dans une epaisse enveloppe
scellee de cire rouge aux armes de Tregars, et Mlle Gilberte, souvent,
s'etait demandee ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle
frissonnait en se disant que peut-etre elle avait le droit de rompre
le cachet.

Et personne a qui demander une parole d'espoir! En etre reduite a
cacher ses larmes et a essayer de sourire! Etre condamnee a inventer
des pretextes, pour les gens qui s'etonnaient de voir se fletrir, en
sa fleur, son exquise beaute; pour sa mere, dont l'inquietude etait
sans bornes, de la voir ainsi pale et les yeux rougis, minee par une
fievre continuelle.

Marius, en partant, lui avait bien legue un ami, le comte de Villegre,
et si quelqu'un savait quelque chose, c'etait lui. Mais elle ne voyait
nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui ecrire?
Rien n'etait si aise, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais
ou lui dire d'adresser sa reponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle
avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous
aux environs. Mais comment se derober une heure, sans eveiller les
soupcons de Mme Favoral?

Parfois la pensee lui venait de se confier a Maxence qui, avec une
admirable constance, travaillait a racheter son passe. Mais quoi! il
lui faudrait donc avouer la verite, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle
avait prete l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontre par hasard,
dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien
d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle
ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle
situation...

Le desespoir la gagnait, le jour ou le signor Pulci lui arriva
rayonnant, et s'ecriant des le seuil:

--J'ai des nouvelles!...

Et tout de suite, sans s'etonner du trouble affreux de la jeune fille,
qu'il attribuait a l'interet qu'elle lui portait, a lui, Gismondo
Pulci:

--Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un
respectable seigneur a longues moustaches blanches et decore, qui,
ayant recu une lettre de mon cher eleve, a daigne venir chez moi, me
la lire...

Le digne maestro n'en avait pas oublie un mot de cette lettre, et
c'est presque textuellement qu'il la rapportait:

Six semaines apres s'etre engage, son eleve avait ete nomme caporal,
puis sergent, puis sous-lieutenant. Il avait pris part a tous les
combats de l'armee de la Loire sans recevoir une egratignure. Mais a
la bataille du Mans, en ramenant ses soldats qui pliaient, il avait
recu deux coups de feu en pleine poitrine. Transporte mourant a une
ambulance, il etait reste trois semaines entre la vie et la mort,
ayant perdu toute conscience de soi. Depuis vingt-quatre heures il
avait repris connaissance et il en profitait pour se rappeler a
l'affection de ses amis. Tout danger avait disparu. Il ne souffrait
presque plus, on lui promettait qu'avant un mois il serait sur pied,
et en etat de rentrer a Paris.

Pour la premiere fois depuis bien longtemps, Mlle Gilberte respira a
pleins poumons.

Mais on l'eut bien surprise, si on lui eut affirme qu'un jour
approchait ou elle benirait ces blessures qui retenaient Marius sur un
lit d'hopital.

Il en fut ainsi cependant.

Mme Favoral et sa fille etaient seules, un soir, a la maison, lorsque
des clameurs s'eleverent de la rue, dominees par les refrains que
hurlaient des voix avinees, accompagnees de roulements sourds et
continus.

Elles coururent a la fenetre. Des gardes nationaux venaient de
s'emparer des canons deposes a la place Royale. Le regne de la Commune
commencait.

En moins de quarante-huit heures, on en fut a regretter les pires
journees du siege. Sans chefs, sans direction, les honnetes gens
perdaient la tete. Tous les braves revenus a l'armistice s'etaient
envoles. Bientot on en fut reduit a se cacher ou a fuir pour eviter
d'etre incorpore dans les bataillons de la Commune. Nuit et jour,
autour de l'enceinte, petillait la fusillade et tonnait l'artillerie.

De nouveau, M. Favoral avait renonce a aller a son bureau. A quoi bon!
Parfois, d'un air singulier, il disait a sa femme et a sa fille:

--Pour le coup, c'est bien la liquidation, Paris est perdu!

Elles durent le croire, lorsque arriva la lutte de la derniere heure,
quand aux detonations du canon et a l'explosion des obus, elles
sentirent leur maison trembler jusque dans ses fondations, quand au
milieu de la nuit elles virent leur appartement eclaire comme en
plein jour par les flammes de l'incendie du Grenier de reserve et des
maisons de la place de la Bastille et de l'Hotel de Ville... Et dans
le fait, le rapide mouvement des troupes sauva seul Paris de la
destruction.

Mais, des la fin de la semaine suivante, le calme commencait a
renaitre, et Mlle Gilberte apprenait le retour de Marius.




XX


--Enfin, il a ete donne a mes yeux de le contempler, et a mes bras de
le serrer contre ma poitrine.

C'est en ces termes, tout vibrant d'enthousiasme et de son plus
terrible accent, que le vieux maitre italien annonca a Mlle Gilberte
qu'il venait de revoir ce fameux eleve dont il attendait la fortune et
la gloire.

--Mais combien il est faible encore, ajoutait-il, et souffrant de ses
blessures! J'hesitais presque a le reconnaitre, tant il est pale et
amaigri.

La jeune fille ne l'ecoutait plus. Un flot de vie inondait son coeur.
Ce moment effacait toutes les douleurs et toutes les angoisses.

--Et moi aussi, pensait-elle, je le reverrai aujourd'hui!

Et, avec cet infaillible instinct de la femme qui aime, elle calculait
le moment ou Marius de Tregars paraitrait rue Saint-Gilles. Ce serait
a la tombee de la nuit, probablement, comme l'autre fois, lors de son
depart, c'est-a-dire vers les huit heures, puisqu'on etait aux jours
les plus longs de l'annee.

Or, ce jour-la, precisement, et a cette heure, Mlle Gilberte devait se
trouver seule a la maison. Il avait ete convenu que sa mere, apres le
diner, irait rendre visite a Mme Desclavettes, qui etait au lit,
a demi morte de la peur qu'elle avait eue pendant les dernieres
convulsions de la Commune.

Donc, elle serait libre, elle n'aurait pas a inventer un mensonge pour
descendre quelques minutes.

Mais la reflexion ne devait pas tarder a jeter un nuage sur la joie
que, tout d'abord, elle avait ressentie de ce concours heureux de
circonstances.

Descendant au fond de son ame troublee, elle s'epouvantait de sa
faiblesse et de sa facilite a se decider a des demarches qui jadis lui
auraient paru monstrueuses. Qu'etait donc devenue son energie? Quel
vertige la frappait? Ou serait la limite des concessions incessamment
plus grandes qu'arrachait a sa conscience cet amour, bien chaste,
assurement, et bien pur, mais que cependant elle ne pouvait avouer, et
qu'il lui fallait dissimuler comme une mauvaise action?

--S'il me restait une lueur de courage, pensait-elle, je ne
descendrais pas.

Oui, mais la voix des capitulations lui rappelait qu'elle avait a
rendre a Marius la lettre qu'il lui avait confiee, et lui criait
qu'apres tant d'evenements il devait avoir a lui dire des choses
importantes et qu'il etait peut-etre indispensable qu'elle sut.

Lorsque Mme Favoral sortit, Mlle Gilberte en etait encore a prendre
une resolution definitive.

Mais elle avait la lettre dans sa poche, et son chapeau etait a sa
portee.

Elle alla s'accouder a la fenetre.

La rue etait redevenue solitaire et silencieuse. A peine toutes les
minutes apercevait-on un passant. La nuit venait, et assez vite, meme,
car de gros nuages charges d'electricite se balancaient au-dessus de
Paris. La chaleur etait accablante. Il n'y avait pas un souffle d'air.

Une a une, a mesure qu'approchait le moment ou elle avait calcule que
paraitrait Marius, les hesitations de la jeune fille se dissipaient
comme une fumee. Elle ne craignait plus qu'une chose: qu'il ne vint
pas, ou qu'il ne fut venu deja, et ne se fut eloigne desespere de ne
l'avoir pas apercue...

Deja les objets devenaient moins distincts, et le gaz s'allumait au
fond des arriere-boutiques, lorsque enfin elle le reconnut, de l'autre
cote du trottoir. Il leva la tete en passant, et, sans s'arreter,
il lui adressa un geste rapide, un geste suppliant, que seule elle
pouvait comprendre: "Je vous en conjure, venez!"

Le coeur battant a lui rompre la poitrine, la jeune fille s'elanca
dans l'escalier. Mais c'est seulement en mettant le pied dans la
rue qu'elle put mesurer la grandeur des risques qu'elle courait.
Concierges et boutiquiers etaient assis devant leur porte et causaient
en prenant le frais. Tous la connaissaient. N'allaient-ils
pas s'etonner de la voir seule, dehors, a pareille heure?
Qu'adviendrait-il, s'il prenait a l'un d'eux la fantaisie de
l'epier?...

Cependant, elle poursuivit son chemin, repondant au salut des voisins,
qui, sur son passage, retiraient leur pipe de leur bouche et se
decouvraient...

A vingt pas en avant elle apercevait Marius.

Mais il avait compris le danger, elle en fut convaincue, car au lieu
de tourner rue des Minimes, il suivit toute la rue Saint-Gilles, et ne
s'arreta que de l'autre cote du boulevard Beaumarchais.

Alors, seulement, Mlle Gilberte le rejoignit. Et elle ne put retenir
un cri, en voyant combien terriblement il etait pale, comme un
mourant, et si faible, que tres-evidemment il lui fallait un grand
effort pour se tenir debout et marcher.

--Ah! c'est une imprudence affreuse que d'etre revenu! s'ecria-t-elle.

Un peu de sang remonta aux joues de M. de Tregars, son visage
s'illumina, et d'une voix fremissante de passion contenue:

--L'imprudence eut ete de rester loin de vous, prononca-t-il, je m'y
sentais mourir...

Ils etaient retires tous deux contre la devanture d'une boutique
fermee, et ils etaient comme seuls, au milieu de la foule qui
circulait sur le boulevard, toute occupee de contempler les
effroyables degats de la Commune.

--Et d'ailleurs, poursuivait Marius, ai-je donc une minute a perdre?
Je vous ai demande trois ans, quinze mois se sont ecoules et je ne
suis pas plus avance que le premier jour. Lorsqu'a eclate cette guerre
maudite, toutes mes mesures etaient prises. J'etais sur d'arriver
rapidement a une fortune assez belle pour que votre pere ne me refusat
pas votre main... Tandis que maintenant!...

--Eh bien?

--Toutes les conditions sont changees. L'avenir est trop incertain
pour que personne consente a engager ses capitaux. Le temps est
aux tripoteurs d'affaires, aux agioteurs a la petite semaine, aux
bonisseurs qui promettent, si on leur confie un petit ecu, de rendre
six francs. Marcolet lui-meme, a qui l'audace ne manque pas, et qui
croit fermement au succes de l'entreprise que nous avions concue,
Marcolet me le disait hier. Il n'y a rien a tenter en ce moment, il
faut attendre...

Il y avait, dans son accent, une si poignante douleur, que la jeune
fille sentit ses yeux se mouiller.

--Nous attendrons donc, dit-elle avec une fausse gaiete.

Mais M. de Tregars hochait la tete.

--Est-ce possible? fit-il. Croyez-vous donc que j'ignore quelle vie
est la votre?...

Mlle Gilberte se redressa.

--Me suis-je jamais plainte? demanda-t-elle fierement.

--Non. Votre mere et vous, toujours religieusement, vous avez garde le
secret de vos souffrances, et il a fallu pour me les reveler un hasard
providentiel. Mais enfin, j'ai tout appris. Je sais que celle que
j'aime uniquement et de toute la puissance de mon etre, est soumise au
despotisme le plus odieux, abreuvee d'outrages et condamnee aux plus
humiliantes privations. Et moi, qui mille fois donnerais ma vie pour
elle, je ne puis rien pour elle. L'argent eleve entre nous une si
infranchissable barriere, que mon amour a moi, Marius de Tregars, est
une offense. Pour savoir quelque chose d'elle, j'en suis reduit
a inventer des complices. Si j'obtiens d'elle quelques minutes
d'entretien, je risque son honneur de jeune fille.

Gagnee par son emotion:

--Vous m'avez du moins delivree de M. Costeclar, dit Mlle Gilberte.

--Oui, j'ai pu heureusement trouver des armes contre ce miserable.
Mais en trouverais-je contre tous ceux qui se presenteront? Votre pere
est tres-riche, et les hommes sont nombreux pour qui le mariage n'est
qu'une speculation comme une autre...

--Douteriez-vous de moi?...

--Ah! je douterais de moi, plutot!... Mais je sais quelles epreuves
vous a values votre refus d'epouser M. Costeclar, je sais quelle lutte
sans merci vous avez soutenue. Un autre pretendant peut se presenter,
et alors... Mais non, vous voyez bien que nous ne pouvons pas
attendre!...

--Que voulez-vous faire?...

--Je ne sais, ma determination n'est pas arretee encore. Et cependant
Dieu sait quels ont ete les efforts de mon intelligence, pendant ce
mois que je viens de passer sur un lit d'ambulance, pendant ce mois ou
vous avez ete mon unique pensee... Ah! tenez, quand j'y pense, je ne
trouve plus de paroles pour maudire l'insouciance avec laquelle je me
suis depouille de ma fortune!

Comme si elle eut entendu un blaspheme, la jeune fille recula.

--Il est impossible, s'ecria-t-elle, que vous regrettiez d'avoir paye
ce que devait votre pere...

Un amer sourire crispait les levres de M. de Tregars.

--Et si je vous disais, repondit-il, que mon pere, veritablement, ne
devait rien?...

--Oh!...

--Si je vous disais qu'on lui a pris toute sa fortune, plus de deux
millions, aussi audacieusement qu'un filou vole un mouchoir dans la
poche d'un passant?... Si je vous disais qu'en sa naivete loyale, il
n'a ete qu'un homme de paille, entre les mains d'habiles scelerats!...
Avez-vous donc oublie ce que disait le comte de Villegre?

Mlle Gilberte n'avait rien oublie.

--Le comte de Villegre, repondit-elle, pretendait qu'il etait encore
temps de faire rendre gorge aux gens qui avaient depouille votre
pere...

--Eh bien! oui! s'ecria Marius, et je suis resolu a leur faire rendre
gorge!...

La nuit, cependant, etait tout a fait venue. Les boutiques
s'eclairaient. Les employes du gaz, leur longue perche sur l'epaule,
passaient en courant, et, un a un, sur toute la ligne des boulevards,
les reverberes s'illuminaient.

Inquiet de ces clartes soudaines, M. de Tregars entraina Mlle Gilberte
un peu plus loin, jusqu'a une sorte d'esplanade precedant l'escalier
qui conduit a la rue Amelot.

Et une fois la, s'accotant contre la rampe de fer:

--Deja, poursuivit-il, lors de la mort de mon pere, je soupconnais les
manoeuvres abominables dont il a ete victime. Il me parut indigne de
moi de verifier mes soupcons. J'etais seul au monde, je n'avais
que des besoins restreints, j'etais persuade que mes recherches me
donneraient, dans un avenir tres-prochain, une fortune bien superieure
a celle que j'abandonnais. Je trouvai quelque chose de noble et de
grand, et qui flattait ma vanite, a renoncer a tout, sans discussion,
sans proces, et a consommer ma ruine d'un trait de plume. Seul, parmi
mes amis, le comte de Villegre eut le courage de me dire que c'etait
la une coupable folie, que le silence des dupes est la force des
fripons, que mes dedains feraient bien rire les gredins qu'ils
enrichissaient. Je repondis que je ne voulais pas voir le nom de
Tregars mele a des debats honteux, et que me taire, c'etait honorer la
memoire de mon pere. Triple niais! Le seul moyen d'honorer mon pere,
c'etait de le venger, c'etait d'arracher ses depouilles aux miserables
qui avaient cause sa mort; aujourd'hui, je le vois clairement... Mais
avant de rien entreprendre, Gilberte, j'ai voulu prendre votre avis.

Debout, les bras pendants, la jeune fille ecoutait de toutes les
forces de son attention.

Elle en etait arrivee a confondre si completement, dans sa pensee,
son avenir et celui de M. de Tregars, qu'elle ne voyait rien
d'extraordinaire a ce qu'il la consultat, lorsqu'il s'agissait de la
realisation de leurs esperances, et qu'elle ne s'etonnait pas de se
voir la, avec lui, deliberant.

--Il faudrait des preuves, objecta-t-elle.

--Je n'en ai pas, malheureusement, repondit M. de Tregars, je n'en ai
pas, du moins, de positives, et telles qu'il les faut pour s'adresser
a la justice. Mais je crois pouvoir m'en procurer. Mes soupcons
d'autrefois sont devenus une certitude. Le meme hasard qui m'a permis
de vous delivrer des obsessions de M. Costeclar, a mis entre mes mains
des indications precieuses...

--Alors il faut agir, prononca resolument Mlle Gilberte...

Un instant Marius hesita, comme s'il eut cherche des expressions pour
ce qu'il lui restait encore a dire. Puis:

--Il est de mon devoir, reprit-il, de ne vous rien cacher de la
verite. La tache est lourde. Les intrigants obscurs d'il y a dix ans
sont devenus de gros financiers, retranches derriere leurs sacs d'ecus
comme derriere un rempart inexpugnable. Isoles jadis, ils ont su
grouper autour d'eux des interets puissants, des complices haut
places, et des amis dont la grande situation les protege. Ayant
reussi, ils sont absous. Ils ont pour eux ce qu'on appelle la
consideration publique, cette chose idiote qui se compose de
l'admiration des imbeciles, de l'approbation des gredins, et du
concert des vanites interessees. Quand ils passent, au galop de
leurs chevaux, dans le nuage de poussiere que souleve leur voiture,
insolents, impudents, gonfles de l'epaisse fatuite de l'argent, on
salue jusqu'a terre.

On dit: "Ce sont d'habiles gens!" Et dans le fait, oui, adresse ou
bonheur, ils ont jusqu'ici evite la police correctionnelle, ou tant
d'autres sont alles s'echouer. Ceux qui les meprisent en ont peur et
leur tendent la main. Ils sont d'ailleurs assez riches pour ne plus
voler eux-memes... ils ont des employes pour cela.

L'energie du mepris donnait a M. de Tregars une vigueur nouvelle,
pendant qu'il tracait ce sombre tableau de sa situation.

Et c'est d'une voix apre et breve qu'il poursuivait:

--Si je vous dis ces choses, o mon amie, c'est que je vais engager une
partie decisive, et que je ne suis pas sur de la gagner. Je ne m'abuse
pas. Le jour ou j'eleverai la voix pour accuser, ce sera contre moi
une clameur furibonde.

Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects,
de louches industriels, des tripoteurs vereux, tous les faiseurs
enrichis, tous ceux dont la fortune est greffee sur une gredinerie.
C'est une armee. On voudra savoir quel est ce trouble-fete, ce fou
furieux, qui s'avise de fouiller dans le passe des gens, et de
reveiller des histoires oubliees. On dira que je n'ai pas un sou, et
que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-etre,
qui passerai pour un malhonnete homme. On tachera de prouver que je
specule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposes a
rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.

Mais Mlle Gilberte n'etait pas de celles que la lutte epouvante.

--Qu'importe!... s'ecria-t-elle.

M. de Tregars hochait la tete:

--Dieu m'est temoin, reprit-il, que jamais jusqu'a ces jours passes,
l'idee ne m'etait venue de troubler en leur possession les gens qui
ont depouille mon pere. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard,
o mon amie, je m'etais dit que je saurais conquerir la fortune qu'il
me faut pour obtenir votre main.

Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'etait doux de me dire que
je vous devrais a mes seuls efforts. Les evenements ont aneanti mes
esperances. J'en suis, aujourd'hui, reduit a reconnaitre que tous mes
efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de
vous perdre. Des lors, je n'hesite plus... Je veux ce qui est a moi,
je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a vole.

A son accent, il etait aise de comprendre, et Mlle Gilberte le
comprenait bien, que sa resolution etait desormais irrevocable.

--Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immediatement, ce n'est
pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-etre me
faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de
reunir des armes. D'ici la, je vais etre force de renoncer a ma vie
solitaire, toute de travail et de meditation. Grace au comte de
Villegre, qui met a ma disposition ses modestes economies, je vais me
rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y creer de nouveaux
amis et me menager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une
priere a vous adresser. Si eloignee que soit la rue Saint-Gilles
du milieu ou je vais vivre, il se peut qu'un echo de ma vie arrive
jusqu'a vous...

C'est avec une insistance inquiete que Mlle Gilberte fixait sur lui
ses beaux yeux tremblants.

Il semblait embarrasse.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! repondit-il, quoi que vous puissiez entendre dire de moi,
quoi que vous puissiez lire, je vous conjure de ne rien croire... Quoi
que vous appreniez, et si etrange que cela vous paraisse, dites-vous
bien que je poursuis inflexiblement mon but.

Ce n'est qu'en employant l'arme de mes ennemis, la ruse, que je puis
les vaincre. Quoi que je fasse, car, helas! sais-je moi-meme a quoi
j'en serai reduit? quelque role que je joue, rappelez-vous qu'il ne
sera pas une de mes actions, pas une de mes pensees qui ne tende a
rapprocher le jour beni ou vous serez ma femme...

Il y avait dans sa voix tant et de si inexprimables tendresses, que la
jeune fille ne pouvait retenir ses larmes.

--Jamais, quoi qu'il arrive, je ne douterai de vous, Marius!
prononca-t-elle.

Il lui prit les mains, et les serrant d'une etreinte passionnee:

--Et moi, s'ecria-t-il, je vous jure que, soutenu par votre souvenir,
il n'est pas de degout que je ne surmonte, pas d'obstacles que je ne
renverse!...

Il parlait si haut, que deux ou trois passants s'arreterent.

Il s'en apercut, et ramene brusquement au sentiment de la realite:

--Malheureux que nous sommes! prononca-t-il tout bas et tres-vite,
nous oublions ce que cette entrevue peut nous couter!

Et il entraina Mlle Gilberte de l'autre cote du boulevard, et tout en
regagnant la rue Saint-Gilles, par les rues desertes:

--C'est une imprudence affreuse que nous venons de commettre, reprit
M. de Tregars. Mais il fallait nous voir absolument; et nous n'avions
pas le choix des moyens. Maintenant, et pour longtemps, nous voila
separes. Tout ce que vous voudrez que je sache de vous, racontez-le
a ce digne Gismondo qui me rapporte fidelement vos moindres paroles.
C'est par lui que vous aurez de mes nouvelles. Deux fois par semaine,
le mardi et le vendredi, a la tombee de la nuit, je passerai devant
votre maison. Je rentrerai enflamme d'une energie nouvelle, si j'ai le
bonheur de vous apercevoir.

S'il survenait un evenement extraordinaire, faites-moi un signe, et je
vous attendrai rue des Minimes... Mais c'est un expedient dont nous
ne devons user qu'avec la derniere circonspection... Je ne me
pardonnerais pas d'avoir risque votre reputation.

Ils arrivaient a la rue Saint-Gilles; Marius s'arreta.

--Il faut nous quitter, commenca-t-il.

Mais alors seulement, Mlle Gilberte se rappela la lettre de M. de
Tregars, cette lettre qui avait ete le pretexte qu'elle s'etait donne
pour descendre.

La tirant de sa poche, et la lui tendant:

--Voici, dit-elle, le depot que tous m'avez confie.

Mais il la repoussa doucement.

--Non, repondit-il, gardez cette lettre, elle ne peut plus etre
ouverte que par la marquise de Tregars.

Et portant a ses levres la main de la jeune fille, et d'une voix
profondement alteree:

--Adieu, murmura-t-il, bon courage et bon espoir!...




XXI


Mlle Gilberte etait loin deja, que Marius de Tregars demeurait encore
immobile, a l'angle du trottoir, la suivant des yeux, dans la nuit.

Elle se hatait, trebuchant sur les paves inegaux de la chaussee.

Quittant Marius, elle retombait sur terre, de toutes les hauteurs du
reve, l'illusion decevante s'evanouissait, et rentree dans le domaine
de la triste realite, l'inquietude la poignait.

Depuis combien de temps etait-elle dehors? Elle l'ignorait; et il
lui etait impossible de s'en rendre compte. Mais il se faisait tard,
evidemment, les boutiques se fermaient.

Cependant, elle arrivait a la maison paternelle. Se reculant, elle
leva la tete. Les fenetres du salon etaient eclairees.

--Ma mere est de retour! se dit-elle avec une horrible trepidation
interieure.

Elle ne s'en depecha pas moins de monter, et juste comme elle arrivait
sur le palier, Mme Favoral ouvrait la porte de l'appartement, se
disposant a descendre.

--Enfin, tu m'es rendue! s'ecria la pauvre mere, dont cette seule
exclamation trahissait les sinistres apprehensions. Je sortais,
j'allais te chercher, au hasard, je ne sais ou, par les rues...

Et attirant sa fille dans le salon, et la serrant entre ses bras, avec
une tendresse convulsive:

--Ou etais-tu? interrogea-t-elle. D'ou viens-tu! Sais-tu qu'il est
plus de neuf heures?...

Tel avait ete, pendant toute cette soiree, le trouble de Mlle
Gilberte, qu'elle n'avait pas meme songe a chercher un pretexte
pour justifier son absence. Maintenant il etait trop tard. Quelle
explication, d'ailleurs, eut paru plausible?

Au lieu de repondre:

--Eh! chere mere, fit-elle, avec un sourire contraint, est-ce qu'il ne
m'est pas arrive vingt fois de descendre ainsi dans le quartier!

Mais c'en etait fait de la confiante credulite de Mme Favoral.

--Si j'ai ete aveugle, Gilberte, interrompit-elle, mes yeux cette fois
s'ouvrent a l'evidence. Il y a dans ta vie un mystere, quelque chose
d'extraordinaire que je n'ose m'expliquer.

La jeune fille se redressa, et plongeant dans les yeux de sa mere son
beau regard clair:

--Me soupconnerais-tu donc de quelque chose de mal? s'ecria-t-elle.

Du geste, Mme Favoral l'arreta.

--Une jeune fille qui se cache de sa mere fait toujours mal,
prononca-t-elle. Il y a longtemps que pour la premiere fois j'ai eu le
pressentiment que tu te cachais de moi. Mais quand je t'ai interrogee,
tu as reussi a endormir mes doutes. Tu as abuse de ma confiance et de
ma faiblesse.

Ce reproche etait le plus cruel qu'on put adresser a Mlle Gilberte. Un
flot de sang empourpra ses joues, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui, fit-elle, j'ai un secret!

--Mon Dieu!

--Et si je ne te l'ai pas confie, c'est que c'est aussi le secret
d'un autre. Oui, je l'avoue, j'ai ete d'une imprudence sans nom, j'ai
franchi toutes les bornes des convenances et des conventions sociales,
je me suis exposee aux pires calomnies... Mais, je le jure, je n'ai
rien fait que ma conscience me reproche, rien dont j'aie a rougir,
rien que je regrette, rien que je ne sois prete a faire encore demain!

--Gilberte!

--Je me suis tue, c'est vrai; mais c'etait mon devoir. Seule je devais
garder la responsabilite de mes actes. Ayant seule librement engage
mon avenir, je voulais etre seule a supporter le fardeau de mes
anxietes. Je me serais eternellement reproche d'ajouter ce souci
encore a tes autres chagrins...

Mme Favoral etait consternee. De grosses larmes lentement roulaient le
long de ses joues fletries.

--Ne vois-tu donc pas, balbutia-t-elle, que toutes mes souffrances
passees n'etaient rien, pres de ce que j'endure aujourd'hui? Mon Dieu!
par quelle faute que j'ignore ai-je merite tant d'epreuves! Pas une
des douleurs d'ici-bas ne doit-elle donc m'etre epargnee! Et c'est par
ma fille que je suis frappee le plus rudement!...

C'etait plus que n'en pouvait supporter Mlle Gilberte. Son coeur se
brisait de voir ainsi couler les larmes de sa mere, de cet ange de
douceur et de resignation.

Lui jetant les bras autour du cou, et lui baisant les yeux:

--Mere, murmura-t-elle, mere adoree, je t'en supplie, ne pleure pas
ainsi. Parle-moi! Que veux-tu que je fasse?

Doucement la pauvre femme se degagea.

--Dis-moi la verite, repondit-elle.

N'etait-il pas sur que c'etait la ce que Mme Favoral demanderait;
qu'elle ne pouvait meme demander que cela!

Ah! combien mieux mille fois la jeune fille eut prefere une scene
brutale de son pere, et des violences qui eussent exalte son energie
au lieu de la briser!

Essayant de gagner du temps:

--Eh bien! oui, repondit-elle, je te dirai tout, ma mere, mais pas
maintenant, demain, plus tard...

Elle allait ceder, cependant, lorsque l'arrivee de son pere lui coupa
la parole.

Le caissier du _Credit mutuel_ etait fort guilleret ce soir-la, il
chantonnait, ce qui ne lui arrivait pas quatre fois l'an, ce qui etait
chez lui l'indice certain de la plus extreme satisfaction.

Mais il s'arreta net en voyant la physionomie bouleversee de sa femme
et de sa fille.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il.

--Rien, se hata de repondre Mlle Gilberte, absolument rien, mon pere.

D'un air ironique, il haussait les epaules.

--Alors, c'est pour vous distraire que vous pleurez, dit-il? Tenez,
soyez donc franches, une fois en votre vie, et avouez-moi que Maxence
a encore fait quelque fredaine.

--Vous vous trompez, mon pere, je vous le jure.

Il n'en demanda pas davantage, n'etant pas questionneur de son
naturel, soit qu'il se souciat infiniment peu de ce qui touchait
sa famille, soit qu'il comprit vaguement que ses facons d'agir lui
enlevaient tout droit a la confiance des siens.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, d'un ton bourru, allons nous
coucher. J'ai tant pioche aujourd'hui que je suis extenue. Parbleu!
ceux qui pretendent que les affaires sont mortes me font bien rire!
Jamais M. de Thaller n'avait ete en passe de gagner autant d'argent.

Quand il parlait, on obeissait. De telle sorte que Mlle Gilberte se
trouvait avoir toute la nuit devant elle pour reprendre possession
d'elle-meme, repasser dans son esprit les evenements de la soiree, et
deliberer froidement sur le parti qu'elle avait a prendre.

Car il n'y avait pas a s'abuser. Des le lendemain, Mme Favoral
renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait portee par toutes les aspirations de son
coeur, par la certitude d'une indulgente complicite, par la pensee de
trouver dans une ame amie l'echo de ses joies et de ses douleurs et de
toutes ses esperances.

Oui, mais Mme Favoral etait toujours cette meme femme dont les plus
belles resolutions s'evanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un pretendant se presentat, qu'une lutte s'engageat, comme pour M.
Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scene epouvantable. Il irait
peut-etre trouver M. de Tregars. Quel scandale! Car il etait homme
a ne rien menager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus
insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius, a cette partie
terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait decider de leur
sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprit tous les
perils, et qu'il pouvait suffire d'une indiscretion pour aneantir
les resultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler,
n'etait-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment
esperer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-meme?

Enfin, apres de longues et penibles hesitations, elle decida que le
silence lui etait impose, et qu'elle ne se laisserait arracher que de
vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent,
Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque
sorte monter jusqu'aux levres de sa fille. A ses adjurations
passionnees, a ses larmes, a ses ruses meme, invariablement Mlle
Gilberte opposait des reponses equivoques, un recit a travers lequel
on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui
s'arretent a la preface, un de ces amours pour un heros chimerique
comme il en eclot dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien la de rassurant pour une mere, et Mme Favoral
connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour esperer la
vaincre.

Elle n'insista plus, parut convaincue, et se promit une surveillance
de tous les instants.

Mais c'est vainement qu'elle deploya toute la penetration dont elle
etait capable, et une vigilance qui ne se relachait pas. La plus
severe attention ne lui revela pas un fait suspect, pas une
circonstance dont elle put tirer une induction. Si bien qu'elle
finissait par se dire:

--Me serais-je donc trompee?...

C'est que Mlle Gilberte n'avait pas tarde a se sentir epiee, et
s'observait avec une circonspection tenace, que jamais on n'eut
attendue de son caractere resolu et impatient de toute contrainte.

Elle s'etait impose une sorte d'insouciance enjouee dont elle ne se
departait plus, veillant sur tous les mouvements de sa physionomie, et
se defendant de ces acces de reverie vague ou elle tombait autrefois.

Deux semaines de suite, craignant d'etre trahie par ses regards, elle
eut le courage de ne se point montrer a la fenetre a l'heure ou elle
savait que devait passer Marius.

Elle etait d'ailleurs fort exactement tenue au courant des
alternatives de la campagne entreprise par M. de Tregars.

Enthousiaste plus que jamais de son eleve, le signor Gismondo Pulci
ne cessait de chanter ses louanges, et c'etait avec une telle pompe
d'expression et une si curieuse exuberance de gestes, que Mme Favoral
s'en amusait beaucoup, et que les jours ou elle assistait a la lecon
de sa fille, elle etait la premiere a demander:

--Eh bien, ce fameux eleve?

Et selon ce que lui avait dit Marius:

--Il nage dans la plus pure satisfaction, repondait le candide
maestro, tout lui reussit a miracle, et bien au dela de ses
esperances.

Ou encore, froncant les sourcils:

--Il etait triste hier, disait-il, par suite d'une deception
inattendue. Mais il ne perd pas courage, nous reussirons.

La jeune fille ne pouvait s'empecher de sourire, de voir ainsi sa
mere aider l'inconsciente complicite du signor Gismondo. Puis elle se
reprochait d'avoir souri, et d'en etre venue, par une pente insensible
et fatale, a s'egayer d'une duplicite dont elle eut rougi en d'autres
temps, comme de la derniere humiliation.

En depit d'elle-meme cependant, cette partie qui se jouait entre
elle et sa mere, et dont son secret etait l'enjeu, finissait par
la passionner. C'etait un interet toujours palpitant, dans sa
vie jusqu'alors si morne, et une source d'emotions incessamment
renouvelees.

--Et d'ailleurs, songeait-elle, est-ce que Marius a hesite a prendre
un role qui revoltait sa loyaute? A-t-il balance, quand il a vu que
c'etait le seul moyen de vaincre, a lutter de ruse et de perfidie avec
les intrigants qui ont depouille son pere?

Qui sait a quelles manoeuvres souterraines il se condamne, lui, si
fier, et a quelles intrigues compliquees?

Et cette communaute de souffrances la consolait un peu, car il lui
semblait qu'en agissant comme elle faisait, elle contribuait pour une
certaine part au succes, et qu'elle jetait son grain de sable dans la
balance de leurs destinees.

Mais la dissimulation d'une jeune fille, si naive et inexperimentee
qu'on la suppose, aura toujours raison de la diplomatie d'une mere, si
clairvoyante qu'elle soit.

Les semaines s'ajoutant aux jours et les mois aux semaines, Mme
Favoral se relacha d'une surveillance inutile et peu a peu l'abandonna
presque completement. Elle se disait bien toujours que sa fille a un
moment donne avait en quelque chose d'extraordinaire, mais elle etait
persuadee que ce quelque chose etait oublie.

De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder
a sa fenetre, sans craindre qu'on vint lui demander compte de
l'emotion qui la remuait, quand apparaissait M. de Tregars.

A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualite a faire honte a
l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne,
il echangeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son
chemin.

La sante lui etait completement revenue, et avec la sante cette grace
virile et puissante, qui resulte du parfait equilibre de la souplesse
et de la force. Mais il avait renonce a sa mise presque pauvre
d'autrefois. Il etait vetu, maintenant, avec cette elegance recherchee
et simple, cependant, qui trahit a premiere vue le merle blanc qu'on
appelle "un homme comme il faut."

Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le
boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffees de joie et
d'orgueil lui monter du fond de l'ame.

--Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en
va la-bas est mon fiance, et que peut-etre le jour n'est pas loin ou,
devenue sa femme, je m'appuierai a son bras? Qui se douterait que
toutes mes pensees lui appartiennent, et que c'est pour moi que,
renoncant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but?
Qui donc soupconnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis
de Tregars se promene rue Saint-Gilles?...

Et, positivement, cette promenade au Marais n'etait pas sans quelque
merite, car l'hiver etait venu, etendant une epaisse couche de boue
sur le pave de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les
balayeurs.

L'interieur du caissier du _Credit mutuel_ avait repris ses habitudes
d'avant la guerre, sa somnolente monotonie a peine troublee par
les diners du samedi, par les naivetes de M. Desclavettes ou les
calembours du papa Desormeaux.

Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.

Rentre a Paris aussitot apres la Commune, et ne se sentant plus
d'humeur a subir le despotisme paternel, Maxence etait alle s'etablir
dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu
les vives instances de sa mere pour le decider a venir tous les soirs
diner rue Saint-Gilles.

Fidele au serment fait a sa soeur, il travaillait ferme, mais il n'en
etait guere plus avance. Le moment etait loin d'etre propice,
et l'occasion que tant de fois il avait laisse echapper ne se
representait plus.

Faute de mieux, il gardait son emploi d'auxiliaire au chemin de fer,
et comme deux cents francs par mois ne lui suffisaient pas, il passait
une partie des nuits a copier des roles pour le successeur de Me
Chapelain.

--Il te faut donc bien de l'argent? lui disait sa mere, lorsqu'elle
lui voyait les yeux un peu rouges.

--Tout est si cher! repondait-il avec un sourire qui valait une
confidence et que pourtant Mme Favoral ne comprenait pas.

Il n'en avait pas moins, petit a petit, et par a-compte, paye ses
creanciers. Le jour ou il tint enfin leurs factures acquittees, il les
presenta fierement a son pere, le priant de le faire entrer au _Credit
mutuel_, ou, avec infiniment moins de peine, il gagnerait bien
davantage.

Mais des les premiers mots, M. Favoral se mit a ricaner.

--Me supposez-vous donc une dupe aussi facile que votre mere?
s'ecria-t-il... Croyez-vous donc que je ne sais pas la vie que vous
menez?

--Ma vie est celle d'un pauvre diable qui pioche tant qu'il peut.

--En verite!... Alors comment ne cesse-t-on de voir chez vous des
femmes dont les allures et les toilettes font scandale dans le
quartier?

--On vous a trompe, mon pere.

--J'ai vu.

--C'est impossible! Laissez-moi vous expliquer...

--Rien, ce serait perdre vos peines. Vous etes et resterez toujours le
meme, et ce serait de la demence, a moi, que de faire admettre dans
une administration ou je jouis de l'estime de tous, un garcon qui,
d'un jour a l'autre, fatalement, sera precipite dans la boue par
quelque creature perdue.

De telles discussions n'etaient pas faites pour rendre plus cordiales
les relations du pere et du fils. A diverses reprises, M. Favoral
avait donne a entendre que du moment ou Maxence logeait dehors, il
pourrait bien aussi y diner. Et il lui eut signifie de le faire,
evidemment, s'il n'eut ete retenu par un reste de respect humain et la
crainte du qu'en dira-t-on.

D'un autre cote, l'amer regret d'avoir peut-etre gate sa vie,
l'incertitude de l'avenir, la gene presente, toutes les convoitises
inassouvies de la jeunesse, entretenaient Maxence dans un etat de
perpetuelle irritation.

Pour le calmer, l'excellente Mme Favoral s'epuisait en raisonnements.

--Ton pere est dur pour nous, disait-elle, mais l'est-il moins pour
lui-meme? Il ne pardonne rien, mais il n'a jamais eu besoin d'etre
pardonne. Il ne comprend pas la jeunesse, mais jamais il n'a ete jeune
et il etait a vingt ans aussi grave et aussi froid que tu le vois.
Comment s'expliquerait-il le plaisir, lui a qui jamais l'idee n'est
venue de prendre une heure de distraction?...

--Ai-je donc commis des crimes, pour etre ainsi traite par mon pere?
s'ecriait Maxence.

Et rouge de colere et serrant les poings:

--Notre existence, ici, n'est-elle pas inouie? Toi, pauvre mere, tu
n'as jamais eu la libre disposition de cent sous. Gilberte emploie ses
journees a retourner ses robes apres les avoir fait teindre. J'en suis
reduit a une place d'expeditionnaire. Et mon pere a cinquante mille
livres de rentes!...

C'est a ce chiffre, en effet, que les plus moderes portaient la
fortune de M. Favoral.

M. Chapelain, bien renseigne, supposait-on, ne se genait pas pour
insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il etait le caissier du _Credit
mutuel_, devait en etre un des principaux interesses.

Or, a en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Credit
mutuel avait du, depuis la guerre, realiser des benefices enormes.
Toutes ses entreprises reussissaient, et il etait sur le point de
lancer un emprunt etranger, qui allait infailliblement remplir ses
caisses a les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se defendait mal de ces accusations d'opulence
cachee. Quand M. Desormeaux lui disait:

--La, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si etrange facon de repondre qu'on se trompait bien, que
la conviction des autres s'en affermissait. Et des qu'ils avaient
quelques milliers de francs d'economies, ils s'empressaient de les lui
apporter, pour qu'il les fit valoir, imites en cela par bon nombre de
rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

--Cet homme-la est plus sur que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du _Credit mutuel_ n'en etait pas
moins de jour en jour plus difficile a vivre.

Si les etrangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports
superficiels, si ses hotes du samedi eux-memes, ne decouvraient en lui
aucun changement appreciable, sa femme et ses enfants suivaient avec
une surprise inquiete les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le meme homme, impassible,
meticuleux et grave, il se montrait dans son interieur plus quinteux
qu'une vieille fille, agite, nerveux et sujet a d'inexplicables
lubies.

Apres etre reste des trois ou quatre jours sans desserrer les dents,
tout a coup il se mettait a discourir sur toutes sortes de sujets avec
une agacante volubilite. Au lieu de tremper abondamment son vin,
comme autrefois, il s'etait mis a le boire pur et il en buvait assez
frequemment deux bouteilles a son repas, s'excusant sur le besoin
qu'il avait de se remonter un peu apres des travaux excessifs.

Il lui prenait alors des acces de gaiete grossiere, et il racontait
des anecdotes singulieres, entremelees de mots d'argot que Maxence
etait seul a comprendre.

Le matin du premier de l'an 1872, en se mettant a table pour dejeuner,
il jeta sur la table un rouleau de cinquante louis, en disant a ses
enfants:

--Voila vos etrennes! partagez et achetez-vous tout ce que vous
voudrez.

Et comme ils le regardaient, beants, hebetes de stupeur:

--Eh bien! quoi! ajouta-t-il en jurant, est-ce qu'il ne faut pas de
temps a autre faire danser les ecus?...

Ces mille francs inattendus, Maxence et Mlle Gilberte les employerent
a acheter un chale dont leur mere avait envie depuis plus de dix ans.

Elle riait et elle pleurait, de plaisir et d'attendrissement, la
pauvre femme, et tout en le drapant sur ses epaules:

--Allez, chers enfants, disait-elle, votre pere, au fond, n'est pas un
mechant homme!

C'est ce dont ils ne paraissaient pas bien convaincus.

--Ce qui est plus sur, objecta Mlle Gilberte, c'est que, pour se
permettre une pareille generosite, il faut que papa soit terriblement
riche.

M. Favoral n'avait pas assiste a cette scene. Les comptes de fin
d'annee le retenaient si imperieusement a sa caisse, qu'il fut
quarante-huit heures sans rentrer. Un voyage qu'il fut oblige de faire
pour M. de Thaller lui prit le reste de la semaine.

Mais, a son retour, il semblait satisfait et tranquille.

Sans abandonner sa situation au _Credit mutuel_, il allait,
racontait-il, s'associer a MM. Jottras, a M. Saint-Pavin, du _Pilote
financier_, et a M. Costeclar, pour exploiter la concession d'un
chemin de fer etranger.

M. Costeclar etait la tete de cette entreprise, dont les enormes
benefices etaient si assures et si clairs, qu'on pouvait les chiffrer
d'avance.

Et a ce sujet:

--Va, tu as eu bien tort, disait-il a Mlle Gilberte, de ne pas te
depecher d'epouser Costeclar quand il voulait de toi. Jamais tu ne
retrouveras un parti qui le vaille. Un homme qui avant dix ans sera
une puissance financiere!...

Le nom seul de Costeclar avait le don d'irriter la jeune fille.

--Je vous croyais brouilles, dit-elle a son pere.

Il dissimula mal un certain embarras.

--Nous l'avons ete, en effet, repondit-il, parce qu'il n'a jamais
voulu me dire pourquoi il se retirait, mais on se raccommode toujours
quand on a des interets communs.

Autrefois, certes, avant la guerre, jamais M. Favoral ne fut entre
dans de tels details. Mais il devenait presque communicatif.

Mlle Gilberte, qui l'etudiait avec l'attention de l'interet en eveil,
croyait reconnaitre qu'il cedait a ce besoin d'expansion plus fort que
la volonte, qui obsede quiconque porte en soi un lourd secret.

Tandis que pendant vingt annees il n'avait pour ainsi dire jamais
souffle mot de la famille de Thaller, voici que maintenant il ne
cessait d'en parler.

Il disait a ses amis du samedi, le train princier du baron, le nombre
de ses domestiques et de ses chevaux, la couleur de ses livrees,
les fetes qu'il donnait, ce qu'il depensait a l'Hotel des ventes en
tableaux et en bibelots, et jusqu'au nom de ses maitresses, car le
baron se respectait trop pour ne pas deposer chaque annee quelques
milliers de louis aux pieds de quelque fille assez en vue pour
occuper les journaux de sa personne et de ses equipages. M. Favoral
n'approuvait pas le baron, il le declarait.

Mais c'est avec une sorte d'amertume haineuse qu'il parlait de la
baronne. Il lui etait impossible, affirmait-il a ses hotes, d'evaluer,
meme approximativement, les sommes fabuleuses gaspillees par elle,
eparpillees, jetees a tous les vents. Car elle n'etait pas prodigue,
elle etait la prodigalite meme, cette prodigalite idiote, absurde,
inconsciente, qui fond les fortunes en un tour de main, qui ne sait
meme pas demander a l'argent la satisfaction d'un petit besoin, d'un
desir, d'une fantaisie quelconque.

Il citait d'elle des traits inouis, des traits qui faisaient bondir
Mme Desclavettes sur sa chaise, expliquant qu'il tenait ces details de
la confiance de M. de Thaller, qui souvent l'avait charge de payer les
dettes de sa femme, et aussi de la baronne, qui ne se genait pas
pour venir a la caisse lui demander vingt francs, car tel etait
son desordre, qu'apres avoir emprunte toutes les economies de ses
domestiques, souvent elle n'avait pas deux sous a jeter a un pauvre du
fond de sa voiture.

Mme de Thaller ne plaisait guere, non plus, au caissier du _Credit
mutuel_.

Elevee au hasard, a l'office bien plus qu'au salon, jusques vers douze
ans, et plus tard trainee par sa mere n'importe ou, aux courses, aux
premieres representations, aux eaux, aux bains de mers, toujours
escortee d'un escadron de jeunes messieurs de la Bourse, Mlle de
Thaller avait adopte un genre qu'on eut trouve detestable chez
un jeune homme. Des qu'une mode hasardee paraissait, elle se
l'appropriait, ne trouvant jamais rien d'assez excentrique pour se
faire remarquer. Elle montait a cheval, faisait des armes, frequentait
le tir aux pigeons, parlait argot, chantait les chansons de Theresa,
vidait lestement une coupe de champagne et fumait une cigarette...

Les convives etaient ahuris.

--Ah ca, mais ces gens-la doivent depenser des millions, interrompit
M. Chapelain.

M. Favoral tressauta comme si brusquement on lui eut frappe sur
l'epaule.

--Baste! ils sont si riches, repondit-il, si effroyablement riches!...

Il changea de conversation ce soir-la, mais le samedi suivant, des le
commencement du diner:

--Je crois bien, dit-il, que M. de Thaller vient de decouvrir un mari
pour sa fille.

--Tous mes compliments! s'ecria M. Desormeaux. Et quel est ce hardi
gaillard?

Le caissier leva les epaules.

--Un gentilhomme, parbleu! repondit-il. Est-ce que ce n'est pas de
tradition? Est-ce que des qu'un financier a son million, il ne se met
pas en quete d'un noble ruine pour lui donner sa fille?

Un de ces pressentiments douloureux comme il en tressaille aux
derniers replis de l'ame, fit palir Mlle Gilberte. Il lui annoncait,
ce pressentiment, une chose absurde, ridicule, invraisemblable, et
cependant, elle etait sure qu'il ne la trompait pas. Elle en etait si
sure, qu'elle se leva sous pretexte de chercher quelque chose dans
le buffet, en realite pour dissimuler l'emotion affreuse qu'elle
prevoyait.

--Et ce gentilhomme?... interrogea M. Chapelain.

--Est un marquis, s'il vous plait. M. le marquis de Tregars.

Eh bien! oui, c'est ce nom que Mlle Gilberte attendait, et
tres-heureusement, car elle eut assez de puissance sur soi pour
retenir le cri qui jaillissait de sa gorge.

--Cependant, le mariage n'est pas encore fait, poursuivait M. Favoral.
Ce marquis n'est pas si ruine qu'on le puisse faire passer par tout
ce qu'on voudrait. Il est vrai que la baronne y tient, oh!
considerablement.

Une discussion qui s'eleva empecha Mlle Gilberte d'en apprendre
davantage, et des que le diner, qui lui parut eternel, fut fini, elle
se plaignit d'un violent mal de tete, et se refugia dans sa chambre.

Elle "tremblait la fievre," ses dents claquaient. Et cependant elle ne
pouvait croire que Marius la trahit, ni qu'il eut la pensee d'epouser
une jeune fille telle que M. Favoral l'avait decrite, et pour de
l'argent! Pouah! Non, ce n'etait pas admissible.

Mais elle avait beau se rappeler que Marius lui avait fait jurer de
ne rien croire de ce qu'on dirait de lui, sa journee du dimanche fut
affreuse, et elle faillit sauter au cou du signor Gismondo, quand en
lui donnant lecon, le lundi:

--Mon pauvre eleve, lui dit-il, est desole. On a parle pour lui d'un
mariage dont l'idee seule lui fait horreur, et il tremble que le bruit
n'en vienne jusqu'a une fiancee qu'il a dans son pays et qu'il adore
uniquement.

Apres cela, Mlle Gilberte devait etre rassuree. Elle l'etait. Et
pourtant, il lui restait au coeur une invincible tristesse. Que
ce projet de mariage se rattachat au plan combine par Marius pour
reconquerir sa fortune, c'est ce dont elle ne pouvait douter; mais
alors, comment s'adressait-il a M. de Thaller? Quels etaient donc ces
gens qui avaient depouille le marquis de Tregars?...

Telles etaient ses preoccupations, ce samedi ou le commissaire de
police se presenta rue Saint-Gilles, pour arreter M. Favoral, accuse
d'un detournement de dix a douze millions.




XXII


C'est que l'heure etait venue, du denouement de cette tragedie
bourgeoise qui se jouait obscurement rue Saint-Gilles.

Quel eclat, apres tant d'annees de calme! Que d'evenements en cette
soiree fatale, et quelles revelations!...

C'etait d'abord le directeur du _Comptoir de credit mutuel_, M. de
Thaller, apparaissant tout a coup, froid, grave, menacant. Insoucieux
des convives stupefaits, il entrainait M. Favoral dans la piece
voisine, et on l'entendait l'accabler des dernieres injures et le
traiter de faussaire et de voleur.

Ivre de colere, Maxence se dressait pour chatier l'homme qui insultait
son pere, mais au meme moment M. de Thaller reparaissait, et avant
de se retirer, jetant une liasse de billets de banque devant Mlle
Gilberte, il lui disait d'un ton d'offensante protection de les
remettre a M. Favoral, pour qu'il eut les moyens de fuir, de gagner la
Belgique, de se derober a l'action de la justice deja prevenue...

Et M. Favoral niait-il?

Non. Son effarement seul etait un aveu.

Et comme ses anciens amis, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M.
Chapelain lui demandaient compte de leur argent, des sommes qu'ils
lui avaient confiees, au lieu de chercher a se disculper, il leur
declarait que tout etait perdu, et d'un ton d'impudente ironie, il
leur disait de ne s'en prendre qu'a eux-memes, et que leur avidite
seule avait fait sa friponnerie.

Mais on heurtait a la porte: Au nom de la loi!...

C'etait la police qui venait arreter le caissier, accuse de
detournements et de faux.

Seul a garder un reste de sang-froid, Maxence proposait a son pere un
moyen d'evasion.

Apres quelques moments d'hesitation, M. Favoral acceptait. Son trouble
etait affreux. Il embrassait en pleurant ses enfants et sa femme, leur
demandant pardon de l'epouvantable existence qu'il leur avait faite.

Il ne se pretendait pas innocent, mais il semblait dire qu'il n'etait
pas le seul coupable, et qu'il payait pour tous. Il avait refuse de
prendre les billets laisses par M. de Thaller, et il recommandait a
Maxence de les rapporter le lendemain matin.

Enfin, il s'enfuyait par la fenetre, comme s'enfuient les voleurs...

Alors le commissaire de police paraissait.

Il ne s'etonnait ni ne s'indignait de la fuite de l'homme qu'il etait
charge d'arreter. Il procedait a une minutieuse perquisition, et
parmi des monceaux d'inutiles paperasses, il decouvrait des factures
attestant que M. Favoral avait achete et paye des cachemires et des
dentelles, des diamants, des meubles de salon, des voitures et des
chevaux.

Et par le commissaire de police, on apprenait que les detournements
imputes au caissier du _Credit mutuel_ s'elevaient a douze
millions!...

Mais ce n'est pas a l'instant de la blessure, ce n'est pas lorsqu'on
git a terre atteint d'un coup terrible, qu'on souffre veritablement.
Plus tard, seulement, a mesure que l'etourdissement se dissipe et
qu'on revient a soi, s'accusent les douleurs, plus atroces et plus
cuisantes.

Telle avait ete la foudroyante soudainete de la catastrophe qui
frappait Mme Favoral et ses enfants, qu'ils avaient ete sur le moment
trop hebetes de stupeur pour la bien comprendre.

Ce qui arrivait, depassait si demesurement toutes les bornes du
vraisemblable, du possible meme, qu'ils n'y pouvaient croire.

C'est comme aux peripeties absurdes d'un execrable cauchemar, qu'ils
avaient assiste aux scenes trop reelles qui s'etaient succede.

Mais quand leurs hotes se furent retires, apres quelques protestations
banales, quand ils se trouverent seuls tous trois, dans cette maison,
dont le maitre venait de s'enfuir, traque par la police, alors a
mesure que se retablissait l'equilibre de leur esprit ebranle, il
leur fut donne de comprendre l'immensite du desastre et de discerner
nettement l'horreur de la situation.

Pendant que Mme Favoral gisait comme inanimee sur un fauteuil, ayant
a ses pieds Mlle Gilberte agenouillee, Maxence, d'un pas furieux,
arpentait le salon.

Il etait plus blanc que le platre de la muraille, et une sueur froide
emmelait et collait ses cheveux sur son front.

L'oeil etincelant et les poings crispes:

--Notre pere, un voleur! repetait-il d'une voix rauque. Un
faussaire!...

C'est que jamais un soupcon n'avait effleure son esprit. C'est qu'il
etait grandement fier, en ce temps de reputations vereuses, du renom
d'austere probite de M. Favoral. C'est qu'il avait endure bien des
reproches cruels, en se disant que son pere avait, par sa conduite,
acquis le droit d'etre rude et exigeant.

--Et il a vole douze millions! s'ecriait-il.

Et il essayait de calculer tout ce que cette somme fabuleuse peut
representer de faste et de magnificence, de convoitises assouvies,
de reves realises, tout ce qu'elle peut procurer des choses qui
s'achetent... et quelles choses ne sont pas a vendre, pour douze
millions!

Il examinait ensuite le morne interieur de la rue Saint-Gilles, la
maison etroite, les meubles fanes, les prodiges d'une parcimonie
industrieuse, les privations de sa mere, le denument de sa soeur, sa
detresse a lui.

Et il s'ecriait:

--C'est une monstrueuse infamie!...

Les paroles du commissaire de police lui avaient ouvert les yeux, et
il entrevoyait des choses enormes.

M. Favoral, dans son esprit, prenait des proportions inouies. Par
quels prodiges d'hypocrisie et de dissimulation avait-il pu se
dedoubler en quelque sorte, et sans eveiller un soupcon, vivre deux
existences distinctes et si differentes; ici, dans sa famille,
parcimonieux, methodique et severe, ailleurs, dans quelque menage
illegitime, sans doute, facile, souriant et genereux comme un voleur
heureux?

Car, pour Maxence, les factures trouvees dans le secretaire etaient
une preuve flagrante, irrecusable, materielle.

Au bord de l'abime de honte ou son pere venait de rouler, il croyait
apercevoir, non la femme infaillible, mobile de toutes les actions des
hommes, mais la legion entiere de ces courtisanes endiablees, qui ont
pour fondre les fortunes des creusets inconnus, et qui possedent des
philtres pour abetir leurs dupes et leur prendra l'honneur apres leur
dernier ecu.

--Et moi, disait Maxence, moi, parce qu'a vingt ans j'aimais le
plaisir, j'etais un mauvais fils! Parce que j'avais fait quelque cent
ecus de dettes, j'etais un scelerat! Parce que j'aime une pauvre fille
qui s'est donnee a moi sans calcul, j'etais un de ces gredins que leur
famille renie, et dont on ne doit attendre que honte et deshonneur!...

Il emplissait le salon des eclats de sa voix qui montait comme sa
colere.

Et au souvenir de tous les reproches amers qui lui avaient ete
adresses par son pere, et de toutes les humiliations qu'il avait
devorees:

--Ah! le miserable! criait-il. Le lache!

Pale autant que son frere, le visage baigne de larmes et ses beaux
cheveux denoues, Mlle Gilberte se dressa.

--Il est notre pere, Maxence, fit-elle doucement.

Mais il l'interrompit, d'un eclat de rire farouche:

--C'est juste, repondit-il, et de par la loi qui est ecrite dans le
Code, nous lui devons affection et respect...

--Maxence! murmura la jeune fille d'un ton suppliant.

Il n'en poursuivit pas moins:

--Oui, il est notre pere, malheureusement. Mais, je voudrais bien
connaitre ses titres a notre respect et a notre affection. Apres avoir
rendu notre mere la plus miserable des creatures, il a empoisonne
notre existence, fletri notre jeunesse, brise mon avenir, et essaye
de gater le tien en te forcant a epouser Costeclar. Et pour mettre le
comble a tant de bienfaits, voici qu'il s'enfuit a cette heure,
apres avoir vole douze millions, nous leguant la misere et un nom
deshonore...

Bouleversee d'indicibles emotions, Mlle Gilberte se taisait.

Elle songeait que c'etait elle, peut-etre, qui avait attire la foudre
sur sa famille. Marius n'etait-il pour rien dans cette catastrophe?
N'etait-ce pas pour atteindre les gens qui lui avaient vole sa fortune
qu'il s'etait rapproche de M. de Thaller, et n'etait-ce pas de ce
rapprochement qu'etait resultee la decouverte des detournements de M.
Favoral?...

Toutes ces hypotheses, qui se pressaient dans son esprit, lui
donnaient comme le vertige.

Et, d'un autre cote, cette catastrophe horrible n'etait-elle pas
l'aneantissement de toutes ses esperances?

Elle avait entendu dire a M. de Tregars qu'il n'hesiterait pas a
epouser, s'il l'aimait, la fille du plus humble des ouvriers, pourvu
que cet ouvrier fut un honnete homme.

Mais donnerait-il son nom a la fille d'un malheureux qui, absent ou
present, allait etre poursuivi et condamne pour faux et pour vol a une
peine infamante?

--C'est horrible! balbutia-t-elle.

Roide, les bras croises, Maxence se tenait debout devant elle.

--Tu reconnais donc, dit-il, que j'ai le droit de maudire notre pere?

Puis apres un moment de silence:

--Et cependant, reprit-il, est-il possible qu'un caissier prenne douze
millions a sa caisse, sans que son patron s'en apercoive, et notre
pere est-il bien le seul a avoir profite de ces douze millions?...

Alors revenaient a l'esprit de Maxence et de Mlle Gilberte les
dernieres paroles prononcees par leur pere au moment de fuir:

--J'ai ete trahi, et je vais payer pour tous!

Et il n'y avait guere a douter de sa sincerite, car il etait a une
de ces heures de crise decisive, ou la verite, dejouant tout calcul,
monte d'elle-meme aux levres.

--Il aurait donc des complices! murmura Maxence.

Si bas qu'il eut parle, Mme Favoral l'entendit. Pour defendre son
mari, elle retrouva un reste d'energie, et se soulevant sur son
fauteuil:

--Ah! n'en doutez pas! balbutia-t-elle. Livre a ses seules
inspirations, jamais Vincent n'eut fait mal. Il a ete circonvenu,
entraine, dupe!

--Soit, mais par qui?

--Par Costeclar! affirmait Mlle Gilberte.

--Par MM. Jottras, les banquiers, disait Mme Favoral, et aussi par M.
Saint-Pavin, le redacteur du _Pilote financier_.

--Eh! par tous, evidemment, interrompait Maxence, meme par son
directeur, M. de Thaller!

Lorsqu'on est au fond du precipice, a quoi bon savoir comment on y a
roule, si on a trebuche contre une pierre ou glisse sur une touffe
d'herbe. C'est cependant toujours la plus ardente preoccupation.

C'est avec une apre obstination que Mme Favoral et ses enfants
remontaient le cours de leur existence, cherchant, dans le passe, les
evenements et jusqu'au moindre propos qui pouvaient eclairer leur
desastre.

Car il etait bien manifeste que ce n'etait pas le meme jour, et d'un
coup, que douze millions avaient ete detournes de la caisse du _Credit
mutuel_. Le deficit enorme avait du, comme toujours, etre creuse
lentement, avec mille precautions, d'abord, tant qu'on avait la
volonte et l'espoir de le combler, avec une audace furieuse, sur la
fin, lorsque la catastrophe etait devenue inevitable.

--Helas! murmurait Mme Favoral, pourquoi Vincent n'a-t-il pas ecoute
mes pressentiments, ce jour a jamais maudit ou il m'a amenes diner
M. de Thaller, M. Jottras et M. Saint-Pavin. Ils lui promettaient la
fortune!...

Maxence et Mlle Gilberte etaient trop jeunes, lors de ce diner, pour
en avoir garde le souvenir. Mais ils se rappelaient bien d'autres
circonstances, qui, sur le moment ou elles s'etaient produites, ne les
avaient pas frappes.

Ils s'expliquaient a cette heure le caractere de leur pere, son
irritation perpetuelle et les soubresauts de son humeur.

Lorsque ses amis l'accablaient d'outrages, il s'etait ecrie:

--Soit! qu'on m'arrete, et ce soir, pour la premiere fois depuis des
annees, je dormirai d'un profond sommeil!

Donc, il y avait des annees qu'il vivait comme sur des charbons
ardents, qu'il tremblait d'etre decouvert, que chaque soir avant de
s'endormir, il se demandait s'il ne serait pas reveille par la main
brutale de la police lui frappant sur l'epaule.

Mieux que personne, Mme Favoral pouvait affirmer ces sinistres
apprehensions.

--Votre pere, mes enfants, dit-elle, avait depuis longtemps perdu le
sommeil. Il n'y avait pas de nuit qu'il ne se levat brusquement et
qu'il n'arpentat la chambre pendant des heures...

Maintenant, on comprenait ses efforts pour contraindre Mlle Gilberte a
epouser M. Costeclar.

--Il pensait que Costeclar le tirerait d'affaire, disait Maxence a sa
soeur.

La pauvre fille frissonnait a cette pensee, et elle ne pouvait
s'empecher de benir son pere de ne lui avoir point confie sa
situation. Car enfin, eut-elle eu le courage terrible de ne se pas
sacrifier, si son pere lui eut dit:

--J'ai vole, je suis perdu, Costeclar seul peut me sauver, et il me
sauvera si tu deviens sa femme.

L'humeur facile de M. Favoral, pendant le siege, avait sa raison
d'etre: alors il ne craignait pas. On ne sentait que trop comment, aux
jours les plus affreux de la Commune, lorsque Paris etait en flammes,
il avait pu s'ecrier, en se frottant les mains:

--Ah! pour le coup, c'est bien la liquidation definitive!

Sans doute, du fond du coeur, il souhaitait que Paris fut aneanti, et
avec Paris la preuve de son crime. Et peut-etre n'etait-il pas le seul
a formuler ce souhait impie.

--Voila donc, s'ecriait Maxence, voila pourquoi mon pere me traitait
si rudement, pourquoi il s'obstinait a me fermer les bureaux du
_Credit mutuel_!

Un coup de sonnette brutal a la porte exterieure lui coupa la parole.
Il regarda la pendule. Dix heures allaient sonner.

--Qui peut venir si tard? fit Mme Favoral.

On entendait comme une discussion sur le palier, une voix enrouee par
la colere et la voix de la servante.

--Va donc voir qui est la! dit Mlle Gilberte a son frere.

Inutile; la servante parut.

--C'est M. Bertau, commenca-t-elle, le boulanger. Il l'avait suivie.
Il l'ecarta d'un bras robuste et parut a son tour.

C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, long, maigre, deja
chauve, et portant la barbe taillee en brosse.

--M. Favoral? demanda-t-il.

--Mon pere n'est pas a la maison, Monsieur, repondit Maxence.

--C'est donc vrai, ce qu'on vient de me dire?

--Quoi?

--Que la justice est venue pour le prendre, et qu'il s'est sauve par
une fenetre.

--C'est vrai! repondit Maxence doucement.

Le boulanger parut atterre.

--Et mon argent? fit-il.

--Quel argent?

--Mes dix mille francs, donc! Dix mille francs que j'ai apportes a M.
Favoral, en or, vous m'entendez, en dix rouleaux que j'ai deposes la,
sur cette table, et dont il m'a donne un recu. Le voila, son recu...

Il tendait un papier, Maxence ne le prit pas.

--Je ne doute pas de votre parole, monsieur, repondit-il; mais les
affaires de mon pere ne sont pas les notres...

--Vous refusez de me rendre mon argent?

--Ni ma mere, ni ma soeur, ni moi, monsieur, ne possedons rien...

Un flot de sang sauta au visage de l'homme, et d'une langue epaissie
par la colere:

--Et vous croyez, s'ecria-t-il, que je vais me payer de cela?... Vous
n'avez rien? Pauvre chat! ou donc ont passe les vingt millions que
votre pere a voles?... Car il a vole vingt millions, je le sais, on me
l'a dit. Ou sont-ils?...

--Monsieur, la police a mis les scelles sur les papiers de mon pere.

--La police! interrompit le boulanger, les scelles!... Qu'est-ce que
cela me fait!... C'est mon argent que je veux, entendez-vous... La
justice va s'en meler, n'est-ce pas, arreter votre pere et le faire
passer en jugement? En serai-je plus avance? On le condamnera a deux
ou trois ans de prison. En aurai-je un sou de plus? Lui, fera son
temps bien tranquillement, et en sortant de prison, il ira deterrer le
magot qu'il a cache quelque part, et pendant que je creverai de faim,
a ma barbe et a mon nez, il fera danser mes ecus... Non! non! cela ne
se passera pas ainsi, c'est tout de suite que je veux etre paye!...

Et s'asseyant brusquement sur un fauteuil, les reins renverses et les
jambes allongees:

--Et je ne sors pas d'ici, declara-t-il, sans etre paye!...

Ce n'est pas sans un penible effort que Maxence conservait les
apparences du calme.

--Vos injures sont inutiles, monsieur, commenca-t-il.

L'homme bondit hors de son fauteuil.

--Des injures! cria-t-il, d'une voix qui devait retentir par toute la
maison, c'est dire des injures que de reclamer son du? Si vous croyez
me faire taire, c'est que vous me prenez pour un autre, monsieur
Favoral fils. Je ne suis pas riche, moi, mon pere n'a pas vole pour me
laisser des rentes. Ce n'est pas en jouant a la Bourse que j'ai gagne
ces dix mille francs, c'est a la sueur de mon corps, en m'echinant
pendant des annees, la nuit et le jour, et en me privant d'un verre
de vin quand j'avais soif. Et je les perdrais!... Par le saint nom de
Dieu! c'est ce que nous allons voir! Et si tout le monde etait comme moi,
on ne verrait pas, comme au jour d'aujourd'hui, tant de gredins se
promener au soleil, les poches pleines de l'argent des autres, et du
haut de leur carrosse cracher sur les pauvres imbeciles qu'ils ont
ruines! Allons, mes dix mille francs, canaille! ou je me paye par
mes mains.

Eperdu de colere, Maxence se precipitait sur l'homme, et une lutte
ignoble allait s'engager.

Mlle Gilberte se jeta entre eux.

--Vos menaces sont aussi laches que vos insultes, monsieur Bertau,
prononca-t-elle d'une voix fremissante. Vous nous connaissez assez et
depuis assez longtemps pour savoir que nous ignorions les affaires
de mon pere, et que nous ne possedons rien. Tout ce que nous pouvons
faire, est d'abandonner aux creanciers jusqu'a notre derniere
bouchee de pain. Ainsi sera-t-il fait. Et maintenant, monsieur,
retirez-vous...

Il y avait tant de dignite dans sa douleur et si imposante etait son
attitude, que le boulanger en demeura interdit.

--Ah! si c'est comme cela, balbutia-t-il, et puisque vous vous en
melez, mademoiselle...

Et il battit precipitamment en retraite, grommelant tout ensemble des
excuses et des menaces, et tirant sur lui les portes a briser les
cloisons...

--Quelle honte!... murmurait Mme Favoral.

Brisee par cette derniere scene, elle etouffait, et ses enfants durent
la transporter pres de la fenetre ouverte.

Elle ne tarda pas a revenir a elle, mais alors, dans la nuit noire
et froide, elle eut comme une vision de son mari, et se rejetant en
arriere:

--O mon Dieu! balbutia-t-elle, ou est-il alle, en nous quittant, ou
est-il a cette heure, que devient-il, que fait-il?...

Le mariage, pour Mme Favoral, n'avait ete qu'une lente torture. C'est
en vain que plongeant son regard dans le passe, elle y eut cherche
quelques-uns de ces jours heureux qui laissent dans la vie une trace
lumineuse, et vers lesquels aux heures d'affliction se reporte la
pensee. Jamais Vincent Favoral n'avait ete qu'un brutal despote
abusant de la resignation de sa victime.

Et cependant, s'il fut mort, elle l'eut pleure amerement, dans toute
la sincerite de son ame honnete et naive.

L'habitude!... On a vu des prisonniers verser des larmes sur le
cercueil de leur geolier.

Puis, il etait son mari, apres tout, le pere de ses enfants, le seul
homme qui existat pour elle; il y avait vingt-six ans qu'ils ne
s'etaient pas quittes, qu'ils s'asseyaient a la meme table, qu'ils
dormaient cote a cote dans le meme lit.

Oui, elle l'eut pleure. Mais combien sa douleur eut ete moins affreuse
qu'en ce moment, ou elle se compliquait de tous les dechirements de
l'incertitude et des plus effroyables apprehensions.

Craignant qu'elle ne prit froid, ses enfants l'avaient reportee sur le
canape, et la, toute frissonnante:

--N'est-ce pas epouvantable, leur disait-elle, de ne rien savoir de
votre pere, de penser qu'en ce moment peut-etre, poursuivi par la
police, eperdu, desespere, il erre, sous la pluie, par les rues,
n'osant nulle part demander un asile?

Tous ces faits-divers sinistres que mentionnent les journaux se
representaient a son souvenir.

Il lui semblait voir ces infortunes, qu'on trouve, au matin, gisant
sur le revers d'un fosse, la tete fracassee, serrant un revolver entre
leurs doigts crispes par l'agonie, ayant pres d'eux un billet ou il
est ecrit: "La vie m'etait devenue insupportable, qu'on n'accuse
personne de ma mort."

Elle revoyait la morgue, ou elle etait entree une fois, cette salle
froide et lugubre, ou on expose les cadavres inconnus ramasses dans
Paris, et sur une des dalles de marbre, il lui semblait reconnaitre
son mari...

Elle se dressa sur ses pieds, essayant de marcher.

--Ou vas-tu, maman? demanda Mlle Gilberte.

--Voir si ton pere a emporte son revolver, balbutia la pauvre femme.

Maxence, doucement, la forca de se rasseoir.

--Rassure-toi, ma mere, il ne l'a pas emporte. Jamais il n'a songe au
suicide...

--Helas! nous ne le reverrons plus!

--Dieu veuille que tu dises vrai, qu'il echappe a toutes les
poursuites et que jamais plus nous n'entendions parler de lui!...

La pauvre femme etait confondue de la durete de ses enfants.

--Tout ce que nous pouvons faire, prononca Mlle Gilberte, est de
pardonner a notre pere de briser notre avenir...

Mais elle s'interrompit. On sonnait de nouveau.

--Qui, encore?... fit Mme Favoral, avec un mouvement d'effroi.

Cette fois, il n'y avait pas de pourparlers sur le palier. Des pas
retentirent sur le parquet de la salle a manger, la porte s'ouvrit,
et M. Desclavettes, l'ancien marchand de bronzes, entra, ou plutot se
glissa dans le salon.

L'esperance, la crainte, la colere, tous les sentiments qui
s'agitaient en lui, se lisaient sur sa figure palotte et chafouine.
Souriant d'un air pateux:

--C'est moi, commenca-t-il.

Maxence s'avanca:

--Auriez-vous des nouvelles de mon pere, monsieur?

--Non, repondit l'ancien negociant, j'avoue que non, et que meme je
venais vous en demander. Oh! je sais bien que ce n'est pas l'heure de
se presenter dans une maison, mais je pensais qu'apres ce qui s'est
passe vous ne seriez pas encore couches. Moi-meme, je ne saurais
dormir; vous comprenez, une amitie de vingt ans! Alors, j'ai reconduit
Mme Desclavettes, et me voici...

--Nous sommes bien sensibles a votre demarche, murmura Mme Favoral.

--Oui, n'est-ce pas? C'est que, voyez-vous, je prends bien part au
malheur qui vous frappe, j'y prends part plus que tout autre... Car
enfin, moi aussi, je suis atteint... J'avais confie cent vingt mille
francs a ce cher Vincent...

--Helas! monsieur, fit Mlle Gilberte...

Mais le bonhomme ne la laissa pas poursuivre.

--Je ne lui reproche rien, poursuivit-il, absolument rien... Eh! mon
Dieu! n'ai-je pas ete dans les affaires, et ne sais-je pas ce qu'il
en est!... On emprunte mille ecus a sa caisse, puis dix mille francs,
puis cent mille... Oh! sans mauvaise intention, assurement, et avec
la ferme resolution de les rendre... Mais on ne fait pas toujours ce
qu'on veut, on a les evenements contre soi; si on joue a la Bourse
pour combler le deficit, on perd... Il faut emprunter de nouveau,
decouvrir saint Pierre pour couvrir saint Paul... Puis, on a
peur d'etre pris, on est oblige, bien malgre soi, d'alterer les
ecritures... Enfin, un beau jour, on se trouve avoir detourne des
millions, et la bombe eclate! S'ensuit-il qu'on soit un malhonnete
homme?... Eh! pas le moins du monde, on est simplement un homme
malheureux...

Il s'arreta, attendant une reponse, et comme elle ne venait pas:

--Donc, reprit-il, je n'en veux pas a Favoral... Seulement, la,
entre nous, pour moi, perdre cent vingt mille francs ce serait un
desastre... Je sais bien que Chapelain et Desormeaux avaient confie
des fonds a Vincent; mais ils sont riches, eux, l'un possede trois
maisons sur le pave de Paris, et l'autre a une bonne place... Tandis
que moi, ces cent vingt mille francs perdus, il ne me resterait plus
que les yeux pour pleurer... Ma femme en est mourante... Allez, notre
position est bien digne d'interet...

A M. Desclavettes, comme au boulanger, l'instant d'avant:

--Nous ne possedons rien, monsieur, dit Maxence.

--Je le sais, s'ecria le bonhomme, je le sais aussi bien que vous.
Aussi, suis-je venu simplement vous demander un petit service qui ne
vous coutera rien. Lorsque vous reverrez Favoral, rappelez-moi a son
souvenir, exposez-lui ma situation, tachez de l'attendrir et d'obtenir
qu'il me rende mon argent... Il est dur a la detente, c'est positif,
mais enfin si vous savez vous y prendre, si cette chere Gilberte
surtout veut s'en meler...

--Monsieur!...

--Oh! je jure que je n'en dirai mot ni a Desormeaux ni a Chapelain, ni
a personne au monde. Quoique rembourse, je crierai aussi fort que
les autres, plus fort, meme... Voyons, chers amis, un bon mouvement,
laissez-vous toucher...

Il pleurait presque.

--Eh! monsieur, s'ecria Maxence, ou voulez-vous que mon pere prenne
cent vingt mille francs! Ne l'avez-vous pas vu s'enfuir sans meme
prendre l'argent que lui avait apporte M. de Thaller?

Le sourire reparut sur les levres blemes de M. Desclavettes.

--Chut! fit-il, chut! Dites cela au monde, mon cher Maxence, dites-le
tres-haut, de toutes vos forces, et on vous croira, peut-etre. Mais ne
le dites pas a votre vieil ami, qui connait trop les affaires pour ne
pas savoir a quoi s'en tenir. Et, si quand vous reverrez votre pere,
il s'avisait de crier misere, et bien! repetez-lui ce que je vous
affirme en ce moment. Quand on file apres avoir emprunte douze
millions a sa caisse, on serait plus bete que de raison si on n'en
avait pas mis deux ou trois en surete. Or, Favoral n'est pas une
bete...

Ainsi, l'ancien marchand de bronzes en arrivait au meme soupcon que le
boulanger tout a l'heure.

Des larmes de honte et de colere jaillissaient des yeux de Mlle
Gilberte.

--C'est abominable! ce que vous dites-la, monsieur, s'ecria-t-elle.

Il parut stupefait de sa violence.

--Pourquoi donc? repondit-il. A la place de Vincent, je n'aurais
certes pas hesite a faire ce qu'il a fait certainement. Ne doit-on pas
assurer l'avenir des siens? Et quand je vous dis cela, vous pouvez
me croire, je suis un honnete homme, moi, j'ai ete vingt ans dans le
commerce et j'ai fait mes preuves, et je defie quiconque de
prouver qu'il y a eu, en souffrance, sur la place, un effet signe
Desclavettes... Ainsi, chers amis, je vous en conjure, consentez a
sauver votre vieil ami, sauvez-le de la misere, appuyez sa requete
aupres de votre pere...

La voix doucereuse de ce bonhomme exasperait jusqu'a Mme Favoral
elle-meme.

--Nous ne reverrons jamais mon mari, prononca-t-elle.

Il haussa les epaules, et d'un ton de paternelle gronderie:

--Voulez-vous bien, dit-il, me chasser ces vilaines idees! Vous le
reverrez, ce cher Vincent, car il est bien trop fin pour ne pas
depister les recherches. Naturellement, il se tiendra cache le temps
necessaire, mais des qu'il le pourra sans danger, il vous reviendra.
Est-ce que la prescription a ete inventee pour les Turcs? Le boulevard
est tout encombre de gens qui ont eu leur petit accident, et qui ont
passe cinq ou dix ans a l'etranger pour raison de sante. En sont-ils
plus mal vus? Pas le moins du monde, personne n'hesite a leur tendre
la main. Est-ce qu'on se souvient, d'ailleurs! Est-ce que chaque matin
il ne tombe pas une avalanche d'evenements qui ensevelissent les
evenements de la veille!

Il s'eternisait, et ce n'est pas sans peine que Maxence et Gilberte
parvinrent a le congedier, fort mecontent, il ne le dissimula pas, de
voir sa requete si mal accueillie.

Il etait plus de minuit. Maxence eut bien voulu rentrer chez lui, mais
sur les instances de sa mere, il consentit a rester et il alla se
jeter tout habille sur le lit de son ancienne chambre.

--Que nous reserve, pensait-il, la journee de demain!...




XXIII


C'est aux clameurs furieuses d'une foule exasperee, que le lendemain,
le dimanche, des le matin, Mme Favoral et ses enfants s'eveillerent,
apres quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes
catastrophes, et qui est le dernier bienfait de la nature violentee.

Chacun d'eux, du fond de sa chambre, comprit que l'appartement venait
d'etre envahi.

Aux coups violents frappes a la porte, se melaient des trepignements
sourds, des jurons d'hommes et des piailleries de femmes. Et au-dessus
de ce tumulte confus et continu, des vociferations se detachaient:

--Je vous dis qu'ils y sont!...

--Canailles! Filous! Voleurs!...

--Nous voulons entrer, nous entrerons!...

--Que la femme vienne alors, on veut la voir, on veut lui parler!...

Par instants, un grand silence se faisait, et on distinguait la voix
dolente de la servante, mais presque aussitot les cris et les menaces
recommencaient de plus belle.

Pret le premier, Maxence courut au salon, ou ne tarderent pas a le
rejoindre sa mere et sa soeur, pales, les traits bouffis par le
sommeil et par les larmes.

Mme Favoral tremblait si fort qu'elle ne pouvait venir a bout
d'agrafer sa robe.

--Entendez-vous? disait-elle d'une voix etranglee.

Du salon, separe de la salle a manger par une porte a deux battants,
ils ne perdaient pas une insulte.

--Eh bien! dit froidement Mlle Gilberte, ne devions-nous pas nous
attendre a cette supreme avanie! Si Bertau est venu seul, hier soir,
c'est que seul, parmi les gens que depouille notre pere, il etait
prevenu. Voici les autres, maintenant!...

Et se retournant vers son frere:

--Il faut les voir, ajouta-t-elle, leur parler.

Mais Maxence ne bougea pas. L'idee d'affronter les injures et les
maledictions de ces creanciers furibonds lui soulevait le coeur.

--Aimes-tu mieux leur laisser enfoncer la porte? reprit Mlle Gilberte.
Ce ne sera pas long.

Il n'hesita plus. Rassemblant tout son courage, il s'elanca dans la
salle a manger...

Le desordre y depassait toutes les bornes. La table avait ete
repoussee dans un coin, les chaises etaient renversees. Ils etaient
la une trentaine, hommes et femmes, concierges, commercants, petits
bourgeois du quartier, la face enflammee, les yeux hors de la tete,
qui gesticulaient avec des mouvements de convulsionnaires, menacant le
plafond de leurs poings crispes.

--Messieurs... commenca Maxence.

Mais des huees epouvantables couvrirent sa voix. A peine entre, il
avait ete entoure et serre de si pres, qu'il lui avait ete impossible
de refermer sur lui la porte du salon, et avant de pouvoir se
reconnaitre, il s'etait trouve porte et accule dans l'embrasure d'une
fenetre.

--Mon pere, messieurs,... reprit-il.

De nouveau, il fut interrompu. Ils etaient devant lui trois ou quatre
qui pretendaient avant tout etablir nettement la situation.

Ils parlaient tous a la fois, chacun haussant la voix pour etouffer
celle des autres. Et neanmoins, a travers leurs explications confuses
on pouvait suivre les agissements du caissier du _Credit mutuel_.

Ce n'etait que par exception, autrefois, et apres s'etre bien fait
prier, qu'il consentait a se charger des fonds qu'on lui proposait. Il
n'acceptait que des sommes d'une certaine importance, jamais moins de
dix mille francs, et encore avait-il bien soin de dire que, n'etant
pas sorcier, il ne repondait de rien, qu'il pouvait se tromper tout
comme un autre.

Depuis la Commune, au contraire, avec une duplicite que jamais on
n'eut soupconnee de son caractere reveche, il s'etait ingenie a
provoquer des depots. Sous le premier pretexte venu, audacieusement,
il entrait chez les voisins, chez les fournisseurs, et apres avoir
gemi avec eux de la stagnation des affaires, des difficultes chaque
jour plus grandes de gagner de l'argent, il finissait toujours par
faire miroiter a leurs yeux les eblouissants benefices que donnent
certains placements inconnus du public.

Si ses manoeuvres ne l'avaient pas denonce, c'est qu'a chacun il
recommandait le secret le plus inviolable, disant qu'a la moindre
indiscretion il serait assailli de demandes, et qu'il lui serait
impossible de faire pour tous ce qu'il faisait pour un seul.

Il prenait, d'ailleurs, tout ce qu'on lui offrait, meme des sommes
insignifiantes, affirmant avec une imperturbable assurance, qu'il
saurait les doubler ou les tripler avant peu, sans le moindre risque,
et qu'on pouvait dormir sur les deux oreilles.

La debacle venue, les petits creanciers se montraient, comme toujours,
les plus irrites et les plus intraitables. Moins on a d'argent, plus
on y tient.

Il se trouvait la une marchande de journaux, une vieille femme
qui avait confie a M. Favoral tout ce qu'elle possedait au monde,
l'epargne de sa vie entiere, cinq cents francs.

Desesperement cramponnee aux vetements de Maxence, elle le conjurait
de les lui rendre, protestant que s'il ne les lui rendait pas, c'en
etait fait d'elle, et qu'il ne lui resterait plus qu'a s'aller jeter a
la Seine.

Ses gemissements et ses cris de detresse exasperaient les autres
creanciers.

Que le caissier du _Credit mutuel_ eut detourne des millions, ils le
comprenaient, disaient-ils. Mais qu'il eut vole cinq cents francs a
cette pauvre vieille, cela depassait tout ce qu'on peut imaginer de
bas, de lache, de vil, et la loi n'a pas de chatiments assez forts
pour punir un tel crime.

--Rendez-lui ses cinq cents francs! criaient-ils.

Car il n'en etait pas un qui n'eut parie sa tete que M. Favoral avait
mis de l'argent de cote, beaucoup d'argent; et quelques-uns meme
pretendaient qu'il devait l'avoir cache dans la maison, et que si on
le cherchait bien on le trouverait.

Etourdi, ahuri, ne sachant auquel entendre, couvert de huees des qu'il
ouvrait la bouche, Maxence perdait la tete, quand, par bonheur, tout a
coup, au milieu de cette foule hostile, il apercut le visage ami de M.
Chapelain.

Chasse, des l'aube, de son lit, par les amers regrets de la perte
enorme qu'il venait de faire, l'ancien avoue etait arrive rue
Saint-Gilles, au moment meme ou les creanciers se ruaient dans
l'appartement de M. Favoral.

Debout, au dernier rang, il avait tout vu, tout entendu sans souffler
mot, et s'il intervenait, c'est qu'il jugeait que les affaires
allaient prendre une vilaine tournure.

Il etait bien connu; aussi, des qu'il se montra:

--C'est un ami du brigand, cria-t-on de tous cotes.

Mais il n'etait pas homme a s'effrayer de si peu. Il en avait vu bien
d'autres, pendant vingt ans qu'il avait ete avoue et qu'il s'etait
trouve mele a toutes les comedies sinistres et a tous les drames
bouffons de l'argent.

Il savait comment on parle a des creanciers furieux, comment on les
manie, et quelles cordes on peut faire vibrer en eux.

Du ton le plus tranquille:

--Certainement, repondit-il, j'etais l'ami intime de Favoral, et la
preuve, c'est qu'il m'a traite plus amicalement que les autres. Je
suis pris pour cent soixante mille francs.

Par cette seule declaration, il conquerait les sympathies de
l'assemblee. C'etait un confrere en infortune, on le respecta.
C'etait, on le savait, un homme d'affaires habile, on se tut pour
l'ecouter.

Aussitot, d'un ton bref et tranchant, il demanda a ces envahisseurs ce
qu'ils venaient faire et ce qu'ils voulaient. Ignoraient-ils a quoi
ils s'exposaient, en violant un domicile? Que fut-il advenu si,
au lieu de parlementer bonnement, Maxence eut envoye chercher le
commissaire de police?

Etait-ce a Mme Favoral ou a ses enfants, qu'ils avaient confie leurs
fonds? Non. Que leur reclamaient-ils, alors? Se trouvait-il donc
parmi eux de ces fins matois qui toujours essaient de se faire payer
integralement au detriment des autres?

Il suffisait de cette derniere insinuation pour rompre l'accord
parfait qui avait existe jusqu'alors entre tous les creanciers. Les
defiances s'eveillerent. Des regards soupconneux furent echanges.

Et comme la vieille marchande de journaux, sur laquelle on s'etait
tant apitoye l'instant d'avant, continuait a geindre:

--Ah! ca! pourquoi seriez-vous remboursee plutot que nous? lui dirent
brutalement deux femmes. Est-ce que nos droits ne valent pas les
votres?...

Habile a profiter des dispositions de la foule:

--Et d'ailleurs, poursuivait l'ancien avoue, qui donc en Favoral avait
notre confiance? Etait-ce l'homme prive? Oui, mais c'est plus encore
le caissier, l'associe du _Comptoir de credit mutuel_. Donc, ce
Comptoir nous doit au moins des explications. Et ce n'est pas tout.
Sommes-nous reellement ecorches, pour crier si fort? En somme, que
savons-nous? Que Favoral est accuse de detournements, qu'on s'est
presente pour l'arreter et qu'il s'est enfui. S'ensuit-il que notre
argent soit perdu? J'espere encore que non. En l'etat, que faire?
Prendre toutes les mesures conservatoires que suggere la prudence et
attendre que la justice fasse son oeuvre...

Mais deja, un a un, les creanciers se retiraient, et bientot la
servante encore tout effaree, referma la porte sur le dernier d'entre
eux.

Alors Mme Favoral, Mlle Gilberte et Maxence entourerent M. Chapelain,
et lui serrant les mains:

--Ah! monsieur, comment vous remercier du service que vous venez de
nous rendre?...

Mais l'ancien avoue ne semblait nullement enorgueilli de sa victoire.

--Ne me remerciez pas, disait-il, je n'ai fait que mon devoir, ce que
tout honnete homme eut fait a ma place.

Et cependant, sous les apparences d'impassible froideur qu'il devait
au long exercice de la plus desillusionnante des professions, on
devinait une emotion reelle.

--C'est que je vous plains, ajouta-t-il, et de toute mon ame, vous,
madame, vous, ma chere Gilberte, et vous aussi, Maxence. Jamais je
n'avais si bien compris a quel point est coupable le chef de famille
qui laisse les siens exposes aux suites deplorables de ses fautes.

Il s'arreta. La servante, tant bien que mal, reparait le desordre de
la salle a manger, roulant la table au milieu de la piece, et relevant
les chaises renversees.

--Quel pillage, grommelait-elle. Des voisins! des gens chez qui nous
nous fournissons! Mais ils etaient pires que des sauvages, impossible
de les arreter!...

--Soyez tranquille, ma fille, dit M. Chapelain, ils ne reviendront
plus.

A l'attitude de Mme Favoral, on eut dit qu'elle allait tomber aux
genoux de l'ancien avoue.

--Ah! vous etes bon, vous! murmura-t-elle.

--Il ne faudrait pas s'y fier, repondit-il.

--Vous n'en voulez pas trop a mon pauvre Vincent?

De l'air d'un homme qui a pris son parti d'un desastre contre lequel
il ne peut rien, M. Chapelain haussait les epaules.

--C'est a moi surtout que j'en veux, prononca-t-il d'un ton bourru.
Moi, un vieux vautour, m'etre laisse prendre a un piege a pigeons! Je
suis inexcusable. Mais on veut s'enrichir. L'argent du travail est
lent a amasser, et on a sitot fait de le prendre tout gagne dans la
poche du voisin. Je n'ai pas su resister a la tentation. C'est bien
fait! Et je dirais que c'est une bonne lecon, si elle ne me coutait
pas si cher!...

Jamais, de sa part, on ne se fut attendu a tant de philosophie.

--Tous les amis de mon pere n'ont pas votre indulgence, monsieur, dit
Maxence. M. Desclavettes, par exemple...

--Vous l'avez revu?

--Hier soir, vers minuit. Il venait nous demander d'obtenir de mon
pere, si nous le revoyons jamais, de le rembourser...

--C'est peut-etre une idee!

Mlle Gilberte bondit.

--Quoi! s'ecria-t-elle, vous aussi, monsieur, vous pouvez croire que
mon pere s'est enfui avec des millions!...

L'ancien avoue secouait la tete:

--Je ne crois rien, repondit-il. Favoral m'a si etrangement abuse,
moi qui avais la pretention de connaitre les hommes, que rien de lui,
desormais, soit en bien, soit en mal, ne saurait me surprendre...

Mme Favoral voulait lui presenter une objection, il l'arreta d'un
geste.

--Et cependant, poursuivit-il, je parierais qu'il s'est enfui les
poches vides. Ses manoeuvres, en ces derniers temps, ne revelent-elles
pas une effroyable detresse! S'il eut eu mille ecus seulement a sa
disposition, serait-il alle extorquer cinq cents francs a une pauvre
vieille femme, a une malheureuse marchande de journaux? Qu'en
voulait-il faire? Tenter la chance encore une fois. A ce trait, se
reconnait le joueur incorrigible qui, toujours et quand meme, attend
une martingale triomphante, le joueur qui, apres avoir perdu des
sommes immenses, depouille, ruine, decave, rode autour des tables de
jeu mendiant une derniere mise.

Il s'etait assis, et le coude sur le bras du fauteuil, le front dans
la main, il reflechissait, et la contraction de ses traits disait la
tension extraordinaire de son esprit.

Tout a coup il se dressa:

--Mais a quoi bon, s'ecria-t-il, s'egarer en conjectures chimeriques!
Que savons-nous de Favoral? Rien. Tout un cote de son existence nous
echappe, ce cote fantastique dont les prodigalites insensees et les
inconcevables desordres nous ont ete reveles par les factures trouvees
dans son bureau. Assurement, il est coupable, mais l'est-il autant
que nous le pensons, comme nous le pensons, et surtout l'est-il seul?
Est-ce uniquement pour lui que, pris de vertige, il puisait dans sa
caisse a pleines mains? Les millions detournes sont-ils veritablement
perdus, et serait-il impossible d'en retrouver la plus grosse part
dans la poche de quelque complice?

Les hommes habiles ne s'exposent pas. Ils ont a eux des malheureux
sacrifies a l'avance, et qui, en echange de quelques bribes qu'on
leur abandonne, risquent la Cour d'assises, sont condamnes et vont en
prison...

--Voila ce que je disais a ma mere et a ma soeur, monsieur,
interrompit Maxence.

--Et voila ce que je me dis, continua l'ancien avoue. A force de
tourner et de retourner dans mon esprit la scene d'hier soir, il m'est
venu des doutes etranges. Pour un homme a qui on a vole une douzaine
de millions, le baron de Thaller etait bien tranquille et bien maitre
de soi. Favoral m'a paru bien calme, pour un caissier convaincu de
detournements et de faux. Leur discussion, dans le salon, cette
altercation dont il ne nous arrivait que des lambeaux a travers la
porte, etait-elle aussi violente, aussi serieuse surtout, qu'elle nous
a paru l'etre? En matiere de fraude financiere, tout est possible,
surtout ce qui semble impossible. Responsable de l'argent vole,
puisqu'il est le directeur du _Credit mutuel_, M. de Thaller n'eut-il
pas du tenir a garder le coupable, pour le montrer, pour le produire?
Eh bien! pas du tout. Il voulait que Favoral prit la fuite, il lui
apportait de l'argent pour fuir. Esperait-il etouffer l'affaire?
Evidemment non, puisque la justice etait prevenue. Favoral, d'un autre
cote, paraissait beaucoup plus irrite que surpris de l'evenement. Sa
stupeur n'a ete manifeste qu'au moment ou le commissaire de police
s'est presente. Alors, oui, il a perdu la tete, il ne s'attendait pas
a ce coup. Aussi, lui est-il echappe des propos etranges avec des
reticences que je ne m'explique pas...

Il marchait comme au hasard dans le salon, et il semblait bien plus,
vers la fin, repondre aux objections de son esprit que s'adresser a
Mme Favoral, a Mlle Gilberte et a Maxence, qui l'ecoutaient avec toute
l'attention dont ils etaient capables.

--C'est a s'y perdre! poursuivait-il. Un vieux routier comme moi,
etre joue ainsi! Evidemment, il y a la-dessous quelqu'une de ces
combinaisons diaboliques que le temps meme ne debrouille pas. Il
faudrait voir, s'informer...

Brusquement il s'arreta devant Maxence.

--Combien M. de Thaller apportait-il a votre pere, hier soir?
demanda-t-il.

--Quinze mille francs.

--Ou sont-ils?

--Serres dans la chambre de ma mere.

--Quand comptez-vous les reporter a M. de Thaller?

--Demain.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--C'est aujourd'hui dimanche, les bureaux du _Credit mutuel_ sont
fermes...

--Apres ce qui s'est passe, M. de Thaller doit etre a son bureau. Ne
savez-vous pas, d'ailleurs, son adresse particuliere?

--Pardonnez-moi.

Les petits yeux de l'ancien avoue brillaient d'un eclat
extraordinaire. Certes, il etait bien sensible a la perte de son
argent, mais l'idee qu'il avait ete joue et que ses cent soixante
mille francs profitaient a quelque habile gredin lui etait absolument
insupportable.

--Si nous etions sages, reprit-il, voici ce que nous ferions. Mme
Favoral prendrait ces quinze mille francs, je lui offrirais mon bras,
et nous irions ensemble trouver M. de Thaller...

C'etait pour Mme Favoral un bonheur inespere, que M. Chapelain
consentit a la servir. Aussi, sans hesiter:

--Le temps de m'habiller, monsieur, repondit-elle, et je suis a vous.

Elle se hata de quitter le salon, mais, au moment ou elle arrivait a
sa chambre, son fils l'y rejoignit.

--Je suis oblige de sortir, chere mere, lui dit-il, et je ne serai
probablement pas rentre pour dejeuner.

Elle le regardait d'un air de surprise douloureuse.

--Quoi! fit-elle, en un pareil moment?...

--On m'attend chez moi.

--Qui?

Il ne repondit pas, et alors, tous les reproches adresses jadis a
Maxence par son pere, se representerent a l'esprit de Mme Favoral.

--Une femme!... murmura-t-elle.

--Eh bien! oui.

--Et c'est pour cette femme que tu veux laisser ta soeur seule a la
maison?...

--Il le faut, ma mere, je te le promets, et si tu savais...

--Je ne veux rien savoir...

Mais sa resolution etait prise, il s'eloigna. Et quelques instants
plus tard, Mme Favoral et M. Chapelain prenaient place dans un fiacre
qu'ils avaient envoye chercher, et se faisaient conduire chez M. de
Thaller.

Restee seule, Mlle Gilberte n'avait plus qu'une preoccupation.
Prevenir M. de Tregars, obtenir un mot de lui. Tout lui paraissait
preferable a l'horrible anxiete ou elle se debattait.

Elle venait de commencer une lettre qu'elle comptait faire porter chez
le comte de Villegre, lorsqu'elle tressaillit a un brusque coup de
sonnette, et presque aussitot la servante entra, lui disant:

--C'est un monsieur, mademoiselle, qui demande a vous parler, un ami
de monsieur, vous savez, monsieur Costeclar...




XXIV


D'un bond, toute fremissante, Mlle Gilberte se dressa sur ses pieds.

--C'est trop d'audace! s'ecria-t-elle.

Et elle se demandait s'il fallait lui faire refuser la porte ou
l'attendre et le congedier elle-meme honteusement.

Une soudaine inspiration l'arreta.

--Que veut-il, pensa-t-elle, et qui l'amene? Pourquoi ne pas le
recevoir et essayer de surprendre ce qu'il sait? Car il doit savoir la
verite, lui!...

Il n'etait plus temps de deliberer.

Au-dessus de l'epaule de la servante, s'allongeait, impudente et
bleme, la face de M. Costeclar.

La servante s'etant effacee, il parut, son chapeau a la main.

Quoiqu'il ne fut pas neuf heures encore, sa toilette matinale etait
d'une irreprochable correction. Il avait deja subi le fer du coiffeur,
et pas un de ses cheveux, ramenes en avant sur son front deprime, ne
depassait l'autre.

Il portait un de ces pantalons ridicules qui s'evasent a partir du
genou, et qui ont ete mis a la mode par des tailleurs prussiens pour
dissimuler les pieds ignobles de leurs pratiques. Sous son leger
pardessus de couleur claire, se croisait une jaquette a revers de
velours, ornee d'une rose a la boutonniere.

Cependant, il demeurait immobile sur le seuil de la porte, grimacant
un sourire et balbutiant de ces phrases qu'on n'acheve jamais.

--Veuillez croire, mademoiselle... l'absence de madame votre mere...
ma tres-respectueuse admiration...

Reellement, il etait ebloui du desordre de la toilette de la jeune
fille, desordre qu'elle n'avait pas eu le temps de reparer, depuis que
les clameurs des creanciers l'avaient arrachee de son lit.

Elle etait vetue d'un long peignoir de laine brune, tres-serre sur les
hanches, qui accusait la souple vigueur de sa taille, les perfections
virginales de son corsage et les rondeurs exquises de son cou. Releves
a la hate, ses epais cheveux blonds s'echappaient de leurs epingles et
s'epandaient a demi sur ses epaules, en cascades lumineuses.

Jamais elle n'avait paru a M. Costeclar aussi admirablement belle
qu'en ce moment, ou elle vibrait de tout son corps d'indignations
contenues, la joue empourpree, l'oeil plein d'eclairs.

--Prenez la peine d'entrer, monsieur, prononca-t-elle.

Il s'avanca, non plus l'echine pliee, comme jadis, mais le jarret
tendu et bombant la poitrine d'un air mal dissimule de vaniteuse
satisfaction.

--Je ne m'attendais pas a l'honneur de votre visite, monsieur, reprit
la jeune fille.

Vivement, il passa de la main droite dans la gauche son chapeau et sa
canne; et la main droite appuyee sur le coeur, les yeux vers le ciel,
et de toute la profondeur d'expression dont il etait capable:

--C'est quand vient le malheur, mademoiselle, prononca-t-il, qu'on
connait les amis veritables. Les autres, ceux sur lesquels on comptait
le plus, souvent s'envolent au premier revers et ne reparaissent plus.

Elle sentit comme un frisson dans ses veines. Etait-ce une allusion a
Marius de Tregars?

L'autre, changeant de ton, poursuivait:

--C'est hier soir seulement que j'ai appris la deconfiture de ce
pauvre Favoral, a la petite Bourse, ou j'allais prendre le vent. On
ne parlait que de cela. Douze millions! c'est roide!... Du coup, le
_Comptoir de credit mutuel_ pourrait bien sombrer. De 580, qu'il
faisait a la Bourse avant la nouvelle, il etait des huit heures tombe
au-dessous de 300. A neuf heures, personne n'en voulait plus a 180. Et
cependant, s'il n'y a bien que ce qu'on dit, a 180, moi, j'en suis!...

S'oubliait-il, ou faisait-il semblant?

--Mais, excusez-moi, mademoiselle, reprit-il, ce n'est certes pas la
ce que je suis venu vous dire.

--Ah!

--Je venais vous demander des nouvelles de ce pauvre Favoral?

--Nous n'en avons pas, monsieur.

--Alors, c'est bien vrai; il a reussi a filer par la fenetre?

--Oui.

--Et il ne vous a pas dit ou il comptait se refugier?

--Non.

Observant M. Costeclar de toute la puissance de sa penetration, Mlle
Gilberte croyait decouvrir en lui une certaine surprise melee de joie.

--Comme cela, reprit-il, Favoral serait parti sans un sou?

--On l'accuse d'avoir emporte des millions, monsieur, mais je jurerais
qu'on se trompe.

De la tete, M. Costeclar approuvait.

--Je suis de votre avis, declara-t-il, a moins que... mais non, il
n'etait pas de force a jouer une telle partie! D'un autre cote,
cependant... mais non, encore, il etait veille de trop pres! Il avait
des charges, d'ailleurs, des charges tres-lourdes qui epuisaient
toutes ses ressources...

Mlle Gilberte allait-elle donc apprendre quelque chose? Elle l'espera,
et, faisant effort pour conserver son sang-froid:

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle.

Il la regarda, sourit, et d'un ton leger:

--Rien, repondit-il, ce sont des reflexions que je fais a part moi, de
simples conjectures...

Et se laissant tomber sur un fauteuil, le buste renverse, la tete
contre le dossier:

--Ce n'est pas encore la le but de ma visite, prononca-t-il. Voila
Favoral a la mer, n'en parlons plus. Qu'il ait, ou non, "le sac", je
vous declare que vous ne le reverrez jamais. C'est fini, il est mort.
Donc, causons des vivants, de vous... Qu'allez-vous devenir?...

--Je ne m'explique pas votre question, monsieur.

--Elle est limpide, cependant. Je me demande comment vous allez vivre,
votre mere et vous?...

--La Providence ne nous abandonnera pas.

M. Costeclar avait croise les jambes, et, du bout de sa canne,
negligemment, il fouettait sa botte, d'un vernis immacule.

--Tres-joli, la Providence! ricana-t-il, au boulevard, dans un drame,
avec tremolo a l'orchestre... Je vois ca d'ici! Dans la vie reelle,
malheureusement, celle que nous vivons, vous et moi, ce n'est pas avec
des mots, quand ils auraient une aune de long, qu'on paye le boulanger
et la fruitiere, qu'on solde ces canailles de proprietaires, qu'on
s'achete des robes et des souliers...

Elle ne repondit pas.

--Or, poursuivit-il, vous voila sans un sou. Est-ce Maxence qui vous
donnera de l'argent? Pauvre garcon! Ou le prendrait-il, lui qui n'en a
meme pas assez pour sa maitresse? Donc, qu'allez-vous faire?

--Je travaillerai, monsieur.

Il se leva, fit un profond salut, et se rasseyant:

--Tous mes compliments, fit-il. Je ne vois qu'un obstacle a cette
belle resolution: il est impossible a une femme de se suffire avec
son seul travail. Il n'y a a manger a peu pres leur comptant que les
servantes...

--Je me ferai servante, s'il le faut.

Il resta deux secondes interloque, mais reprenant son aplomb:

--Vous n'en seriez pas la, reprit-il d'une vois caline, si vous ne
m'aviez pas repousse, quand je voulais etre votre mari... Mais vous ne
pouviez pas me voir en peinture!... Et cependant, parole d'honneur,
je vous aimais, oh! mais, la, pour tout de bon... C'est que je m'y
connais en femmes, et que je voyais bien quel effet vous feriez, si
vous etiez habillee, coiffee, paree et etendue dans un huit ressorts,
au bois...

Plus fort que la volonte, le degout montait aux levres de la jeune
fille.

--Ah! monsieur! fit-elle.

Il se meprit.

--Vous regrettez tout cela, continua-t-il, je le vois bien. Autrefois,
hein? vous n'auriez jamais consenti a me recevoir comme cela, seul
avec vous... Ce qui prouve qu'il ne faut pas faire sa tete, ma chere
enfant...

Lui, Costeclar, il l'appelait, il osait l'appeler "ma chere enfant!"
Indignee et revoltee...

--Oh!... fit-elle.

Mais il etait lance.

--Eh bien! moi, reprit-il, tel j'etais, tel je suis!... Dame, il
ne serait peut-etre plus question de mariage entre nous, mais la,
franchement, que vous importerait, si les conditions etaient
les memes, et si vous aviez neanmoins, maison montee, voitures,
domestiques, chevaux...

Jusqu'a ce moment, elle n'avait pas compris.

Se dressant de toute sa hauteur:

--Sortez! commanda-t-elle.

C'est ce qu'il ne semblait nullement dispose a faire, et meme, plus
bleme que de coutume, l'oeil injecte, la levre tremblante, et souriant
d'un etrange sourire, il s'avancait vers Mlle Gilberte.

--Comment, disait-il, vous etes dans le malheur, je viens benevolement
vous offrir mes services, et c'est ainsi que vous me recevez!... Vous
preferez travailler? Soit, allez-y gaiement, piquez vos jolis doigts,
ma charmante, et rougissez vos beaux yeux... J'aurai ma revanche!...
La fatigue et la misere, le froid l'hiver, la faim en toute saison,
parleront a votre petit coeur de ce bon Costeclar qui vous adore,
comme un grand toque qu'il est, qui est un homme serieux, qui a de
l'argent, beaucoup d'argent...

Hors de soi:

--Miserable! cria la jeune fille! sortez, sortez!...

--Un moment!... fit une voix forte.

M. Costeclar se retourna.

Dans le cadre de la porte ouverte, Marius de Tregars se tenait debout.

--Marius!... murmura Mlle Gilberte, clouee sur place par une stupeur
immense, moins grande pourtant que sa joie.

Le revoir ainsi soudainement, alors qu'elle en etait a se demander si
elle le reverrait jamais, le voir apparaitre au moment meme ou elle se
trouvait seule, exposee aux plus laches outrages, c'etait un de ces
bonheurs inouis auxquels on peut a peine croire, et du fond de son ame
montait comme un cantique d'actions de graces.

Cependant elle etait confondue de l'attitude de M. Costeclar.

Selon elle, et d'apres ce qu'elle croyait savoir, il eut du etre
petrifie de l'arrivee de M. de Tregars.

Et voila qu'il n'avait pas meme l'air de le connaitre. Il paraissait
choque, contrarie d'avoir ete interrompu, legerement surpris, mais il
ne semblait ni emu, ni effraye.

Froncant le sourcil:

--Vous desirez? demanda-t-il de son ton le plus impertinent, lequel ne
l'etait pas mediocrement.

M. de Tregars s'avanca. Il etait un peu pale, mais d'un calme, d'un
sang-froid, d'un flegme veritablement effrayants.

S'inclinant devant Mlle Gilberte.

--Si je me suis permis de penetrer ainsi chez vous, mademoiselle,
prononca-t-il doucement, c'est que passant devant votre porte, j'ai
cru reconnaitre la voiture de monsieur...

Et du doigt, par dessus l'epaule, il designait M. Costeclar.

--Or, poursuivit-il, j'avais lieu de m'en etonner considerablement,
apres la defense formelle que je lui ai faite de remettre les pieds,
non pas seulement dans cette maison, mais meme dans le quartier. J'ai
voulu savoir a quoi m'en tenir, je suis monte, j'ai entendu...

Tout cela etait dit d'un ton de mepris si ecrasant qu'un soufflet
eut ete moins cruel. Tout ce que M. Costeclar avait de sang dans les
veines lui montait a la face.

--Vous, interrompit-il insolemment, je ne vous connais pas...

Imperturbable, M. de Tregars retirait ses gants.

--En etes-vous bien sur? repondit-il. Voyons, vous connaissez bien mon
vieil ami, le comte de Villegre?

Un nuage d'inquietude descendit comme un crepe sur le front deprime de
M. Costeclar.

--En effet, balbutia-t-il.

--M. de Villegre, avant la guerre, n'est-il pas alle vous rendre
visite?...

--Si.

--Eh bien! c'est moi qui l'envoyais, et les volontes qu'il vous a
signifiees etaient les miennes...

--A vous?

--A moi, Marius de Tregars.

Un tressaillement nerveux secoua le maigre corps de M. Costeclar; il
eut comme un mouvement de recul, son oeil instinctivement chercha la
porte.

--Vous voyez, poursuivit Marius, toujours avec la meme douceur, que
nous sommes, vous et moi, de vieilles connaissances. Car vous me
remettez bien, maintenant, n'est-ce pas? Je suis le fils de ce pauvre
marquis de Tregars, qui etait venu a Paris, du fond de sa Bretagne,
avec toute sa fortune, plus de deux millions.

--Je me souviens, fit vivement l'homme de Bourse, je me souviens
parfaitement!...

--Sur les conseils d'habiles gens, le marquis de Tregars se lanca dans
les affaires. Pauvre bonhomme! Il n'y entendait pas malice! Dans
le meme temps qu'il croyait s'enrichir, il perdait tout. Il etait
fermement persuade qu'il avait deja plus que double ses capitaux, le
jour ou ses honorables associes lui demontrerent qu'il etait ruine, et
de plus compromis par certaines signatures imprudemment donnees...

Mlle Gilberte ecoutait bouche beante, se demandant ou en voulait venir
Marius, et comment il pouvait demeurer si calme.

--Ce desastre, continuait-il, fut, a l'epoque, le sujet d'une enorme
quantite de plaisanteries bien spirituelles. Les gens de Bourse ne
pouvaient assez admirer le savoir-faire des hardis financiers qui
avaient si lestement debarrasse de son argent ce candide marquis.
C'etait bien fait pour lui, de quoi se melait-il! Moi, pour empecher
les poursuites dont on menacait mon pere, j'abandonnai tout ce que
j'avais. J'etais fort jeune, et, comme vous le voyez, fort naif. Je
n'en suis plus la. Si pareille aventure m'arrivait aujourd'hui, je
voudrais savoir ce que sont devenus les millions, je palperais les
poches autour de moi, je crierais: au voleur!...

A chaque mot, pour ainsi dire, le malaise de M. Costeclar devenait
plus manifeste.

--Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai profite de la fortune de M. de
Tregars.

Du geste, Marius approuva.

--Je sais, maintenant, repondit-il, entre qui ont ete partagees les
depouilles. Vous, monsieur Costeclar, vous en avez tire ce que vous
avez pu, timidement, selon vos moyens. Les requins sont toujours
accompagnes de petits poissons auxquels ils abandonnent les debris
qu'ils dedaignent. Vous n'etiez alors qu'un petit poisson. Vous vous
etes arrange de ce dont ne voulaient pas vos patrons les requins.
Quand vous avez voulu operer seul, vous avez ete maladroit, vous avez
laisse des preuves de votre grand appetit de l'argent des autres. Je
les ai entre les mains, ces preuves...

M. Costeclar etait a la torture.

--On me tient, fit-il, je le sais, je l'ai dit a M. de Villegre...

--Alors comment etes-vous ici?

--Eh! savais-je que le comte venait de votre part?

--Pauvre raison, monsieur.

--Apres ce qui s'etait passe, d'ailleurs, apres la fuite de Favoral,
je me croyais releve de l'engagement que j'avais pris...

--En verite!

--Enfin, soit, si vous y tenez, j'ai eu tort...

Le flegme de M. de Tregars ne se dementait toujours pas.

--Non-seulement vous avez eu tort, prononca-t-il, mais vous avez
commis une imprudence insigne. En manquant a vos engagements, vous
m'avez delie des miens. Le pacte est rompu. D'apres nos conventions,
j'ai le droit, en sortant d'ici, de me rendre tout droit au parquet...

L'oeil terne de l'homme de Bourse vacillait.

--Je ne croyais pas mal faire, begaya-t-il. Favoral a ete mon ami...

--Et c'est a ce titre que vous veniez proposer a Mlle Favoral de
devenir votre maitresse? Vous vous etes dit: La voila sans ressources,
sans pain litteralement, sans parents, sans amis pour la defendre,
c'est le moment de se montrer. Et pensant pouvoir etre impunement
lache, infame, vil, bravement vous etes venu...

Etre ainsi traite, lui l'homme a succes, devant cette jeune fille
qu'il ecrasait l'instant d'avant de son impudente opulence, non, M.
Costeclar ne put l'endurer.

Perdant la tete:

--Il fallait me faire savoir qu'elle etait votre maitresse!
s'ecria-t-il.

Il passa comme une flamme sur le visage de Marius, ses yeux
s'emplirent d'eclairs. Se dressant de toute la hauteur de sa colere,
qui eclatait a la fin, terrible:

--Ah! miserable! s'ecria-t-il.

Brusquement, M. Costeclar se jeta de cote.

--Monsieur!...

Mais d'un bond, M. de Tregars fut sur lui.

--A genoux!... cria-t-il.

Et le saisissant au collet, d'un poignet de fer, il le souleva,
lui fit perdre plante, et le jeta a deux genoux sur le parquet,
violemment, comme s'il eut voulu l'y enfoncer.

--Parle! commanda-t-il. Repete: Mademoiselle...

M. Costeclar avait cru lire pis que cela dans les yeux de M. de
Tregars. Une peur affreuse avait instantanement brise en lui toute
velleite de resistance.

--Mademoiselle... begaya-t-il d'une voix etranglee.

--Je suis le dernier des miserables!... continua Marius.

La tete bleme de M. de Costeclar, comme une chose inerte, oscillait
sur son col brise selon la mode de la veille.

--Je suis, repeta-t-il, le dernier des miserables...

--Et je vous supplie...

Mais le coeur de Mlle Gilberte se soulevait de degout.

--Assez!... interrompit-elle.

Ne sentant plus sur son epaule la lourde main de M. de Tregars,
l'homme de Bourse se releva peniblement. Telle etait sa paleur livide,
qu'on eut dit tout son sang tourne en fiel.

Essuyant du bout de son gant les genoux de son pantalon, et
retablissant, tant bien que mal, l'harmonie fort compromise de sa
toilette:

--Est-ce donc un acte de courage, grommelait-il, que d'abuser de sa
force physique?

Deja M. de Tregars etait redevenu maitre de soi, et Mlle Gilberte
croyait lire sur son visage le regret de sa violence.

--Valait-il mieux, dit-il, faire usage de ce que vous savez?...

M. Costeclar joignit les mains.

--Vous ne feriez pas cela! s'ecria-t-il. A quoi cela vous
avancerait-il, de me perdre?...

--A rien, repondit M. de Tregars, vous avez raison. Mais vous?...

Et plongeant son regard dans les yeux de M. Costeclar:

--Si vous pouviez me servir, interrogea-t-il, le feriez-vous?

--Peut-etre!... pour rentrer en possession des papiers que vous avez.

M. de Tregars reflechissait.

--Apres ce qui vient de se passer, dit-il enfin, il nous faut une
explication. Attendez-moi chez vous, avant une heure, j'y serai...

M. Costeclar etait devenu plus souple que ses gants gris perle. Souple
a ce point que c'en etait inquietant.

--Je suis a vos ordres, monsieur, repondit-il a M. de Tregars.

Et s'inclinant jusqu'a terre devant Mlle Gilberte, il quitta le salon,
et on entendit presque aussitot se refermer sur lui la porte de la
rue.

--Ah! le miserable! s'ecria la jeune fille, affreusement bouleversee.
Marius, avez-vous vu quel regard il nous a lance en sortant?

--Je l'ai vu, repondit M. de Tregars.

--Cet homme nous hait. Il ne reculerait pas devant un crime pour se
venger de l'atroce humiliation qu'il vient de subir.

--Je le crois comme vous.

Mlle Gilberte eut un geste desole.

--Pourquoi l'avoir traite si cruellement? murmura-t-elle.

--Je m'etais promis et il eut ete politique de rester calme. Mais
il est de ces outrages abominables qu'un homme de coeur ne peut pas
endurer. Je ne regrette pas ce que j'ai fait.

Un long silence suivit, et ils restaient debout, en face l'un
de l'autre, oppresses, emus, detournant les yeux. Mlle Gilberte
s'apercevait du desordre de sa toilette et elle en avait honte. M.
de Tregars s'etonnait maintenant de la hardiesse qu'il avait eue de
penetrer ainsi dans cette maison.

--Vous savez quel malheur nous frappe? reprit enfin la jeune fille.

--Je l'ai appris ce matin par le journal.

--Quoi! les journaux savent deja?...

--Tout.

--Et notre nom y est imprime?

--Oui.

Elle se voila le visage de ses deux mains, et accablee:

--Quelle honte!... fit-elle.

--Sur le premier moment, continuait M. de Tregars, je ne pouvais
croire a la realite de ce que je lisais. Je me suis hate d'accourir,
et le premier boutiquier des environs que j'ai questionne, ne m'a que
trop prouve que le journal disait vrai. Des lors, je n'ai plus eu
qu'un desir, imperieux, immense: vous parler. Et je suis arrive rue
Saint-Gilles pousse par l'esperance incertaine de vous apercevoir. En
reconnaissant a votre porte l'equipage de M. Costeclar, j'ai eu comme
un pressentiment de la verite. Je suis entre chez le concierge et j'ai
demande votre mere ou votre frere. On m'a repondu que Maxence etait
sorti depuis un moment deja, et que Mme Favoral venait de sortir, en
voiture, avec M. Chapelain, l'ancien avoue. A l'idee que vous etiez
seule avec M. Costeclar, je n'ai pas hesite. Je me suis lance dans
l'escalier. La porte de votre appartement n'etant pas fermee, je n'ai
pas eu besoin de sonner, et votre domestique m'a laisse entrer sans
seulement me demander ce que je voulais...

Non sans efforts, Mlle Gilberte maitrisait les sanglots qui gonflaient
sa poitrine.

--Je n'esperais plus vous revoir, balbutia-t-elle.

--Oh!

--Et vous trouverez la, sur la table, la lettre que je venais de
commencer pour vous, lorsque M. Costeclar m'a interrompue.

Vivement, M. de Tregars s'en empara. Deux lignes seulement etaient
ecrites; il lut:

"Je vous rends votre parole, Marius, desormais vous etes libre!!!"

Devenu plus blanc qu'un linge:

--Vous me rendiez ma parole, s'ecria-t-il, vous!...

--N'est-ce pas mon devoir?

--Gilberte!...

--Ah! s'il ne se fut agi que de notre fortune, loin de la regretter,
je me serais peut-etre rejouie de la perdre. Je connais votre coeur.
Je me serais dit que la pauvrete nous rapprochait. Mais c'est
l'honneur qui est perdu, Marius, l'honneur, la fierte de soi, le droit
de marcher le front haut. Le nom que je porte est a jamais fletri. Que
mon pere soit repris, ou qu'il echappe a toutes les recherches, il
n'en sera pas moins traduit en cour d'assises, juge et condamnee a une
peine infamante pour detournements et pour faux!...

Si M. de Tregars la laissait poursuivre, c'est qu'il sentait toutes
ses idees tourbillonner dans son cerveau, c'est qu'elle etait si
belle ainsi, tout eploree et les cheveux a demi epars, c'est qu'il
se degageait d'elle un charme si puissant, qu'il etait comme pris de
vertige, et que les mots manquaient aux sensations qui le remuaient.

--Pouvez-vous, disait-elle, prendre pour femme la fille d'un homme
deshonore? Non, n'est-ce pas. Reprenez donc votre parole, ne m'en
veuillez pas d'avoir un instant detourne votre vie de son but,
pardonnez-moi le chagrin dont je vous suis le sujet, abandonnez-moi
aux miseres de ma destinee, oubliez-moi!...

Elle suffoquait.

--Ah!... Vous ne m'avez jamais aime! s'ecria Marius.

Elle leva les bras au ciel:

--Tu l'entends, grand Dieu! prononca-t-elle, comme revoltee d'un
blaspheme.

--Il vous serait donc aise de m'oublier?

--Helas!

--Si le malheur me frappait, vous me reprendriez donc votre parole,
vous cesseriez donc de m'aimer?...

Elle osa lui prendre les mains, et les pressant entre les siennes:

--Cesser de vous aimer ne depend plus de ma volonte, murmura-t-elle
avec des fremissements de levres. Pauvre, abandonne de tous, meprise,
deshonore, criminel, je vous aimerais de meme, encore, toujours!...

D'un mouvement eperdu, Marius lui jeta le bras autour de la taille,
et l'attirant a lui, l'etreignant contre sa poitrine et devorant de
baisers ses cheveux blonds enflammes:

--Eh bien! c'est ainsi que je t'aime, s'ecria-t-il, et de toute mon
ame, et de toute ma chair, uniquement, pour la vie!... Que m'importent
les tiens!... Ta famille! est-ce que je la connais? Ton pere! est-ce
qu'il existe? Ton nom! c'est le mien, le nom sans tache des Tregars.
Tu es ma femme, tu es a moi, tu es moi!...

Elle se debattait faiblement, un engourdissement presque invincible
l'envahissait. Elle sentait sa raison se troubler, son energie
se dissoudre, ses yeux se voiler, l'air manquer a sa poitrine
haletante...

Un grand effort de volonte la remit sur pied. Elle se degagea
doucement, et pliant sous l'exces de son emotion, moins forte contre
la joie que contre la douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil.

--Pardonnez-moi, balbutiait-elle, pardonnez-moi d'avoir doute de
vous...

M. de Tregars n'etait guere moins bouleverse que Mlle Gilberte, mais
il etait homme, et les ressorts de son energie avaient une trempe
superieure. Avant qu'une minute se fut ecoulee, il avait repris
l'entiere possession de soi et impose a ses traits leur expression
accoutumee.

Attirant une chaise, ou il s'assit, pres du fauteuil de Mlle Gilberte:

--Permettez-moi, mon amie, lui dit-il, de vous rappeler que nos
moments sont comptes, et qu'il est bien des details qu'il est urgent
que je sache...

Elle releva la tete, et s'efforcant de hausser son sang-froid jusqu'a
celui de Marius:

--Quel details? interrogea-t-elle.

--Au sujet de votre pere.

Elle le regarda d'un air de stupeur profonde.

--N'en savez-vous pas bien plus que moi, repondit-elle, plus que ma
mere, plus que nous tous? N'est-ce donc pas vous qui, en poursuivant
les gens qui ont depouille votre pere, avez atteint le mien? Et c'est
moi, malheureuse que je suis! qui vous ai inspire cette resolution
fatale, et je n'ai pas la force de vous en vouloir...

Imperceptiblement, M. de Tregars avait rougi.

--Comment avez-vous su? commenca-t-il...

--N'a-t-on pas dit que vous alliez epouser Mlle de Thaller?

Il se dressa brusquement:

--Jamais! s'ecria-t-il, ce mariage n'a existe que dans la cervelle de
M. de Thaller et de la baronne de Thaller, surtout. L'idee ridicule
lui en est venue, parce que mon nom lui plait, et qu'elle serait ravie
de voir sa fille marquise de Tregars. Jamais elle ne m'en a ouvert la
bouche, mais elle en a parle de tous cotes, juste assez secretement
pour donner matiere a un bon cancan de salon. Elle a ete jusqu'a
confier a plusieurs personnes de mes relations, le chiffre de la dot,
pensant ainsi m'encourager... Autant qu'il etait en moi, je vous avais
mise en garde contre cette fausse nouvelle, par l'intermediaire du
signor Gismondo.

Peut-etre, sans se l'avouer, Mlle Gilberte n'etait-elle pas fachee de
l'explication, non plus que de la vehemence de Marius.

--Le signor Gismondo m'a delivree de cruelles anxietes, repondit-elle,
mais j'avais tout d'abord soupconne la verite.

--Cependant...

--N'etais-je pas la confidente de vos esperances, ne savais-je pas
quel but vous poursuivez? Je n'avais vu dans ces projets de mariage
qu'un moyen de vous avancer dans l'intimite de M. de Thaller sans
eveiller ses defiances...

M. de Tregars n'etait pas homme a nier un fait vrai.

--Peut-etre, en effet, dit-il, n'ai-je pas ete etranger au desastre de
M. Favoral. Et quand je m'exprime ainsi, je veux dire qu'il se peut
que je l'aie avance de quelques mois, de quelques jours seulement,
peut-etre, car il etait inevitable, fatal. Quoiqu'il en soit, si
j'avais pu me douter de ce qui en etait, je me serais abstenu,
Gilberte, je vous le jure; j'aurais renonce a mes desseins plutot que
de m'exposer a atteindre votre pere. Il n'y a pas a revenir sur ce qui
a ete fait. Mais si on ne peut pas reparer completement le mal, on
peut l'attenuer, peut-etre...

Mlle Gilberte tressaillit.

--Grand Dieu! s'ecria-t-elle, croiriez-vous donc a l'innocence de mon
pere?...

Mieux que personne, Mlle Gilberte eut du etre convaincue de la
culpabilite de M. Favoral.

Ne l'avait-elle pas vu, humilie et tremblant devant le baron de
Thaller? Ne l'avait-elle pas entendu reconnaitre, en quelque sorte,
l'exactitude de l'accusation qui pesait sur lui?

Mais ce n'est pas a vingt ans qu'on s'incline sans revolte sous la
brutalite du fait. Entrevoyant une lueur d'espoir, elle s'y etait
precipitee.

Et quand, au silence de M. de Tregars, elle comprit combien elle
s'etait meprise, baissant la tete:

--C'est de la folie, murmura-t-elle, et je ne le sens que trop, mais
le coeur est plus fort que la raison. Il est si cruel d'en etre reduit
a mepriser son pere! J'aurais tant besoin, pour moi plus encore que
pour les autres, de l'excuser, de le justifier!...

Elle essuya les larmes qui jaillissaient de ses yeux, et d'une voix
plus ferme:

--Ce qui arrive est si invraisemblable! poursuivit-elle, si
incomprehensible! Comment ne pas croire a quelqu'un de ces mysteres
que le temps seul explique!

Depuis hier soir nous nous perdons en conjectures vaines, mais
toujours, fatalement, nous en arrivons a cette conclusion, que mon
pere doit etre victime de quelque tenebreuse intrigue.

C'est l'opinion de M. Chapelain, qu'une perte de cent soixante mille
francs ne devrait cependant pas disposer a l'indulgence...

--Eh! c'est aussi mon opinion, s'ecria Marius.

--Vous voyez donc!...

Mais il ne la laissa pas poursuivre. Lui prenant doucement la main:

--Laissez-moi tout vous dire, interrompit-il, et chercher avec vous
une issue, s'il en est une, a cette affreuse situation. Il court, sur
M. Favoral, des bruits etranges. On pretend que son austerite
n'etait qu'un masque, son economie sordide un moyen de surprendre la
confiance. On affirme que reellement il s'abandonnait a toutes sortes
de desordres, qu'il avait quelque part, dans Paris, un menage ou il
prodiguait l'argent dont il se montrait si avare ici. Est-ce vrai? On
en dit autant de tous les gens entre les mains de qui on voit fondre
des fortunes...

La jeune fille etait devenue fort rouge.

--Je crois qu'on dit vrai, repondit-elle.

--Ah!

--Le commissaire de police nous l'a affirme. Il a trouve parmi les
papiers de mon pere les factures acquittees d'une certaine quantite
d'objets couteux qui ne pouvaient etre destines qu'a une femme...

Le front de M. de Tregars se plissait.

--Et sait-on quelle est cette femme? interrogea-t-il. La
connait-on?...

--Non.

--Quelle qu'elle soit, j'admets qu'elle a du couter a M. Favoral des
sommes considerables. Mais lui a-t-elle coute douze millions?

--Voila precisement la remarque que faisait M. Chapelain.

--Et ce sera celle de tout homme sense. Je sais bien que ce n'est pas
de l'argent liquide que l'on detourne, et que le plus souvent, pour
avoir dix mille francs, il faut en prendre trente mille. Je sais bien
que pour cacher pendant des annees un deficit considerable, il faut le
creuser chaque jour davantage; qu'il faut recourir a des manoeuvres de
fonds, a des ventes, a des achats, a des virements qui ruinent. Mais,
d'un autre cote, M. Favoral gagnait de l'argent, beaucoup d'argent.
Il a ete riche. On lui croyait des millions. Est-ce que sans cela
Costeclar eut jamais demande votre main?

--M. Chapelain pretend qu'a une certaine epoque, mon pere possedait au
moins cinquante mille livres de rentes.

--Il en est sur?

--Il le dit.

--C'est a s'y perdre...

Pendant plus de deux minutes, M. de Tregars demeura pensif, remuant
dans son esprit toutes les eventualites imaginables, puis:

--Mais qu'importe! reprit-il. Quand j'ai appris, ce matin, le chiffre
du deficit, des doutes aussitot me sont venus. Et c'est pour cela, mon
amie, que je tenais tant a vous voir, a vous parler. Il me faudrait
savoir exactement ce qui s'est passe ici, hier soir...

Rapidement, mais sans omettre un detail utile, Mlle Gilberte raconta
les scenes de la veille, la soudaine arrivee de M. de Thaller, la
survenue du commissaire de police, l'evasion de M. Favoral, grace a la
presence d'esprit de Maxence.

Toutes les paroles de son pere lui etaient restees dans la memoire, et
c'est presque litteralement qu'elle repetait ses discours etranges a
ses amis indignes, et ses propos incoherents au moment de fuir, alors
que tout en s'accusant, il disait qu'il n'etait pas coupable comme
on croyait, qu'il ne l'etait pas seul en tout cas, et qu'il etait
indignement sacrifie.

Lorsqu'elle eut acheve:

--Voila bien ce que je pensais, dit M. de Tregars.

--Quoi?

--M. Favoral a accepte un role dans quelqu'une de ces terribles
comedies financieres, qui ruinent un millier de pauvres dupes au
profit de deux ou trois habiles gredins. Votre pere voulait etre
riche, il lui fallait de l'argent pour alimenter ses desordres, il a
ete tente. On lui a montre les benefices immenses, les risques nuls,
il s'est laisse seduire, il a cesse d'etre honnete homme. Mais tandis
qu'il se croyait un des directeurs du spectacle appeles a partager la
recette, il n'etait qu'un comparse a appointements fixes. Le moment
du denoument venu, ses soi-disant associes ont disparu par une trappe
avec la caisse, et il reste seul en face du public qui redemande
l'argent...

A agiter ces desolantes questions, Marius et Mlle Gilberte avaient
repris toutes les apparences du sang-froid.

Jamais, a les voir assis l'un pres de l'autre, on n'eut soupconne
l'etrangete de leur situation. Eux-memes l'oubliaient.

--S'il en est ainsi, reprit la jeune fille, comment mon pere s'est-il
tu?

--Que devait-il dire?

--Nommer les complices.

--Et s'il n'avait pas de preuves a donner de leur complicite? Il etait
le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, c'est a sa caisse que les
millions manquent...

Les conjectures de Mlle Gilberte avaient bien devance cette phrase.

Regardant fixement Marius:

--Alors, fit-elle, de meme que M. Chapelain, vous croyez que M. le
baron de Thaller?...

--Ah! M. Chapelain croit...

--Que le directeur du _Credit mutuel_ connaissait les detournements.

--Et qu'il en a profite?

--Plus que son caissier, oui.

Un singulier sourire plissait les levres de M. de Tregars.

--C'est possible, repondit-il, c'est bien possible...

Depuis un moment, l'embarras de Mlle Gilberte se lisait dans son
regard. Enfin, surmontant son hesitation:

--Pardonnez-moi, dit-elle, je m'etais imagine que M. de Thaller etait
un des hommes que vous voulez frapper, et je m'etais bercee de cette
esperance que, peut-etre, en faisant rendre justice a votre pere, vous
songiez a venger le mien...

Comme s'il eut ete mu par un ressort, M. de Tregars se dressa.

--Eh bien! oui, s'ecria-t-il, oui, vous m'avez devine!... Mais comment
atteindre ce double but? Une fausse manoeuvre, en ce moment, perdrait
tout! Ah! si je savais la veritable situation de votre pere! Si je
pouvais le voir, lui parler! D'un mot, il mettrait peut-etre entre mes
mains une arme sure, l'arme que je n'ai pu trouver encore...

La jeune fille eut un geste desole.

--Malheureusement, repondit-elle, nous sommes sans nouvelles de mon
pere, et il n'a meme pas voulu nous dire ou il comptait se refugier...

--Mais il vous ecrira peut-etre? Et d'ailleurs on pourrait le
chercher, avec precaution, de facon a ne pas donner l'eveil a la
police, et si votre frere, si Maxence voulait me seconder...

--Helas! je crains que Maxence n'ait d'autres soucis; il a voulu
sortir, ce matin, absolument, malgre ma mere...

Mais Marius l'arreta, et de l'accent d'un homme qui en sait bien plus
qu'il n'en veut dire:

--Ne calomniez pas Maxence, fit-il. Peut-etre est-ce par lui que nous
viendra le secours dont nous avons besoin...

Onze heures sonnaient. Mlle Gilberte tressaillit.

--Et ma mere!... s'ecria-t-elle, ma mere qui va rentrer!...

M. de Tregars eut pu l'attendre. Il n'avait plus a se cacher
desormais. Et cependant, apres en avoir delibere avec la jeune fille,
il fut decide qu'il allait se retirer et qu'il enverrait M. de
Villegre exposer ses intentions.

Il se retira donc, et il etait temps, car moins de cinq minutes plus
tard Mme Favoral et M. Chapelain reparaissaient.

L'ancien avoue etait furieux, et c'est avec un mouvement de rage qu'il
lanca sur la table les billets de banque dont il s'etait charge.

--Pour les rendre a M. de Thaller, il eut fallu arriver jusqu'a lui!
s'ecria-t-il, et Monsieur est invisible, Monsieur se tient clos et
cele, garde par une nuee de valets en livree!...

Mais Mme Favoral s'etait approchee de sa fille et tout bas:

--Et ton frere? interrogea-t-elle.

--Il n'est pas rentre.

--Mon Dieu! soupira la pauvre mere, en un tel moment, il nous
abandonne, et pour qui?...




XXV


Si indulgente d'ordinaire, Mme Favoral etait trop severe, cette fois,
et c'est bien injustement qu'elle accusait son fils. Elle oubliait,
et quelle mere ne l'oublie, qu'il avait vingt-cinq ans, qu'il etait
homme, et qu'en dehors de la famille et d'elle-meme, il devait avoir
ses interets et ses passions, ses affections et ses devoirs.

Parce qu'il quittait la maison pour quelques heures, Maxence
n'abandonnait assurement ni sa mere ni sa soeur. Ce n'est pas sans
un debat interieur qu'il s'etait decide a s'eloigner, et encore, en
descendant l'escalier:

--Pauvre mere, pensait-il, je suis sur que je lui cause une peine
affreuse, mais comment faire autrement!...

Le grand air et le mouvement de la rue, quand il y mit le pied,
interrompirent brusquement ses reflexions.

C'etait, depuis que le desastre de son pere etait connu, la premiere
fois qu'il affrontait le grand jour, et il en ressentait une emotion
plus poignante, comme si son malheur, tout a coup, lui fut apparu sous
une face nouvelle et imprevue.

Moins imperieusement appele chez lui, a l'hotel meuble ou il
demeurait, au boulevard du Temple, il serait rentre precipitamment et
eut attendu la nuit pour passer inapercu.

Des les premiers pas, il voyait se manifester brutalement l'implacable
opinion.

Quand il suivait la rue Saint-Gilles, la veille encore, cette rue ou
il etait ne, ou il avait joue, enfant, en revenant de l'ecole, ou tout
le monde le connaissait, un salut amical ou un sourire l'attendait a
toutes les portes.

C'est que la veille encore, il etait le fils d'un homme riche et
considere, d'un homme dont on pouvait avoir besoin et dont on enviait
les cinquante mille livres de rente...

Tandis que ce matin!

C'est avec une sorte de curiosite mauvaise qu'on le regardait passer.
Pas une main ne se tendait, plus une casquette ne se levait sur son
passage. Les gens chuchotaient entre eux, en se le montrant du doigt,
et dans tous les yeux eclatait l'ironie ou la haine.

C'est que ce matin, il etait le fils du caissier infidele poursuivi
par la police, de l'hypocrite a la fin demasque, de l'homme qui
faisait perdre, et qui entrainait dans sa ruine on ne savait combien
de malheureux.

Plus dechire de tous ces regards que le miserable condamne a passer
entre les baguettes d'un peloton d'execution, Maxence hatait le pas,
baissant la tete, la gorge seche, la joue en feu, quand devant la
boutique d'un marchand de vins:

--Tiens, s'ecria un homme, voila le fils. Il ne manque pas de
toupet!...

Et plus loin, devant le magasin de l'epicier:

--Allez, disait une femme au milieu d'un groupe, il leur en reste
encore plus qu'a nous.

Alors, veritablement, le malheureux eut le sentiment de la
responsabilite de la famille, de cette solidarite qui fait descendre
du pere aux enfants, ou remonter des enfants au pere l'estime ou la
reprobation.

Il comprit de quel poids allait peser sur sa vie entiere le crime de
M. Favoral, et quel boulet allait etre le nom qu'il portait, ce nom
qui jusqu'a ce moment lui avait ete comme une clef qui lui ouvrait la
caisse des fournisseurs les plus defiants.

Et tout en remontant la rue de Turenne:

--C'est fini! repetait-il, je ne m'en releverai pas.

Et il songeait a changer de nom, a s'expatrier, a fuir jusqu'au
fond des deserts de l'Amerique la detestable celebrite qui allait,
croyait-il, s'attacher desormais a lui.

A quelque distance, cependant, a l'angle de la rue Beranger et de la
rue Charlot, il apercevait un groupe d'une trentaine de personnes.

Il ne connut que trop tot la cause de ce rassemblement.

A cet endroit, ou le trottoir est tres-large, un marchand de journaux
a etabli sa boutique, une grande boite peinte en vert, avec une sorte
de toit en toile ciree.

Ce marchand, un gros petit homme, a la face enluminee et au regard
impudent, etait huche sur un escabeau, et d'une voix enrouee:

--Voila, criait-il, les journaux du matin! Voila ce qui vient de
paraitre! Il faut voir les details du vol de douze millions qui vient
d'etre commis par un pauvre caissier...

Les passants s'arretaient.

--Achetez le journal du matin! criait l'homme.

Et pour activer le debit de sa marchandise, il ajoutait toutes sortes
de lazzi de son cru, disant que le voleur etait un homme du quartier,
et que c'etait bien flatteur et bien avantageux pour le Marais, qu'on
avait toujours accuse d'etre arriere.

--Voila le Marais dans le mouvement, ricanait-il. La foule riait et il
poursuivait:

--Le vol du caissier Favoral! douze millions! Achetez, pour voir les
details et la maniere d'en faire autant!...

Ainsi, le scandale eclatait, terrible, irremediable, emplissant Paris
de son tapage.

A dix pas, Maxence demeurait immobile, les talons comme rives au sol,
regardant et ecoutant.

Il eut voulu s'eloigner, mais un sentiment imperieux, plus fort que sa
volonte et que sa raison, le retenait la, ou plutot l'attirait vers
l'echoppe. Il brulait de savoir ce que disaient les journaux.

Tout a coup, il se decida.

Il s'avanca brusquement, jeta trois sous au marchand, saisit un
journal, et s'enfuit eperdu, comme s'il eut ete poursuivi par des
huees.

--Pas poli, le monsieur! grommelaient deux badauds qu'il avait
deranges.

Mais si prompt qu'eut ete son mouvement, un boutiquier de la rue de
Turenne avait eu le temps de le reconnaitre.

--C'est le fils du caissier! s'ecria-t-il.

--Pas possible!

--Comment n'est-il pas arrete?...

Cinq ou six curieux, plus enrages que les autres, s'elancerent sur ses
traces, esperant le voir, le devisager, mais il etait loin deja.

Accote contre un reverbere du boulevard du Temple, il depliait le
journal qu'il venait d'acheter.

Oh! il n'eut pas a chercher l'article.

Au beau milieu de la premiere page, a la place d'honneur, en grosses
lettres, il lut:

ENCORE UN SINISTRE FINANCIER!

"Au moment ou nous mettons sous presse, la petite Bourse est en proie
a la plus violente agitation. Avec la rapidite d'une trainee de
poudre, la nouvelle se repand, tout le long du boulevard, qu'un de nos
grands etablissements de credit vient d'etre victime d'un vol d'une
importance exceptionnelle.

"Vers les cinq heures du soir, ayant besoin d'une piece de
comptabilite, le directeur du _Comptoir de credit mutuel_ se
transporta dans le bureau occupe par le caissier central, alors
absent. Un bordereau oublie sur une table fit jaillir dans son esprit
l'eclair du soupcon. Epouvante, il envoya chercher un serrurier, fit
ouvrir les tiroirs et acquit l'irrecusable preuve que le _Credit
mutuel_ etait victime de detournements dont le total connu jusqu'a
present s'eleve a plus de douze millions.

"A l'instant meme, une plainte etait deposee, et vers sept heures, M.
Brosse, le commissaire du quartier, se presentait, muni d'un mandat
d'amener, au domicile du caissier infidele.

"Ce caissier, nomme Favoral--nous n'hesitons pas a le nommer, puisque
son nom est dans toutes les bouches--venait de se mettre a table, avec
quelques-uns de ses amis. Prevenu, on ne sait comment, il gagna une
piece reculee de son appartement, se laissa glisser par la fenetre
dans la cour d'une maison voisine, et reussit a dejouer toutes les
recherches.

"Il y a des annees, parait-il, que ses detournements duraient,
habilement masques par des faux.

"M. Favoral avait eu l'habilete de surprendre l'estime de tous les
gens qui le connaissaient. Habitant le Marais, il y menait une
existence plus que modeste. Mais il n'avait la que sa demeure
officielle, en quelque sorte. Dans un autre quartier, et sous un autre
nom, il se livrait a des depenses effrenees, entourant d'un luxe inoui
une femme dont il etait follement epris.

"Sur cette femme, on n'est pas d'accord.

"Les uns nomment une tres seduisante comedienne, dont le theatre n'est
pas a cent lieues du passage des Panoramas; les autres, une dame de
la haute societe financiere, dont les equipages, les diamants et les
toilettes ont un renom merite.

"Il nous serait facile de donner, a cet egard, des details qui
surprendraient bien des gens, car _nous n'ignorons rien_. Mais
dussions-nous paraitre moins bien informes que certains confreres
du matin, nous garderons un silence qu'apprecieront nos lecteurs. A
d'autres le triste honneur d'ajouter par une indiscretion prematuree a
la douleur d'une famille cruellement eprouvee, car M. Favoral laisse
au desespoir une femme et deux enfants, un fils de vingt-cinq ans,
employe d'un chemin de fer, et une fille de vingt ans, d'une beaute
remarquable, et qui a failli, il y a quelques mois, epouser M. C...

"Allons, messieurs les caissiers, a qui le tour?..."

Des larmes de rage obscurcissaient les yeux de Maxence, pendant qu'il
achevait les dernieres lignes de ce terrible article.

C'en etait fait! Innocent, il se voyait traine sur la claie de la
plus infamante publicite. Sa douleur devenait un des aliments de
l'insatiable curiosite, un sujet de faits-divers, le texte des
commentaires des imbeciles et des mechants. Apres avoir defraye la
chronique quotidienne du scandale, le crime du caissier du _Credit
mutuel_ allait passer, a l'etat de legende, dans ces recueils
illustres que les libraires au rabais exposent a leur vitrine.

--C'est le comble! repetait Maxence d'une voix sourde.

Et cependant, il etait peut-etre plus surpris encore qu'indigne.

Ce journal venait de lui en apprendre plus que n'en savaient les
intimes amis de son pere, plus qu'il n'en savait lui-meme.

D'ou tenait-il ses renseignements?

Maxence avait trop le respect de la chose imprimee pour douter, et
c'est avec une veritable angoisse qu'il se demandait quels pouvaient
etre ces autres details que l'auteur de l'article declarait connaitre
et ne vouloir pas livrer encore a la publicite.

S'il eut suivi son inspiration, il eut couru tout d'une haleine au
bureau du journal, persuade qu'on y saurait lui dire en quel quartier
de Paris M. Favoral menait son existence de plaisir et de luxe,
sous quel nom, et quelle etait reellement cette femme dont il etait
follement epris, et que les uns disaient une femme de la haute finance
et les autres une actrice...

Mais il arrivait a son hotel, l'_Hotel des Folies_.

Apres un moment d'hesitation:

--Baste! se dit-il, j'ai toute la journee pour passer au journal!...

Et il s'engagea dans le corridor de l'hotel, corridor si etroit, si
obscur et si long, qu'il donne l'idee d'un boyau de mine, et qu'il est
prudent, avant de s'y aventurer, de s'assurer que personne ne vient en
sens contraire.

C'est au voisinage du theatre des Folies-Nouvelles;--devenu le
theatre Dejazet, que l'_Hotel des Folies_ doit son nom.

Installe dans l'arriere-corps de logis d'une grande vieille maison,
designee, depuis des annees, au pic des demolisseurs, il n'a pas de
facade sur le boulevard, et rien n'y trahit son existence, qu'une
lanterne au-dessus d'une porte etroite et basse, entre un cafe et le
magasin d'un confiseur.

C'est un de ces hotels comme on en compte a Paris un bon nombre,
d'ailleurs quelque peu mysterieux et suspects, mal tenu, et dont les
benefices restent, pour les naifs, un insoluble probleme.

A qui sont loues les appartements du premier et du second etage? On ne
sait. Jamais les voisins les plus instinctivement curieux n'ont apercu
le bout du nez d'un locataire. Et cependant, ils sont loues. Souvent,
dans l'apres-midi, on voit un rideau s'ecarter et une ombre passer. Le
soir, les fenetres s'eclairent, et parfois on entend le son d'un vieux
piano fele.

A partir du second etage, le mystere cesse.

Toutes les chambres hautes, dont le prix est relativement modeste, ont
des locataires au mois, des locataires qu'on entend et qu'on voit. Des
employes comme Maxence, des commis et des demoiselles de magasin des
environs, que leurs patrons ne peuvent loger, quelques garcons de
cafe et parfois un pauvre diable d'acteur ou une figurante du theatre
Dejazet, du Cirque ou du Chateau-d'Eau.

Un des agrements de l'_Hotel des Folies_, et Mme Fortin, la gerante,
ne manque jamais de le vanter aux locataires qui se presentent, un
avantage inestimable, declare-t-elle, est une sortie sur la rue
Beranger.

--Et chacun sait, conclut-elle, qu'on n'est jamais pris quand on a la
chance d'habiter une maison a deux issues.

Lorsque Maxence entra dans le bureau de l'hotel, une petite piece
obscure et malpropre, les gerants, M. et Mme Fortin, terminaient leur
dejeuner par une immense jatte de cafe au lait de couleur louche, que
partageait avec eux un enorme chat roux.

--Ah! voila M. Favoral! s'ecrierent-ils.

A leur accent on ne pouvait se meprendre. Ils savaient la catastrophe.
Et le journal deplie sur la table disait comment ils l'avaient
apprise.

--On est venu vous demander hier soir, reprit la Fortin, une grosse
femme aux traits empates par la graisse et au nez toujours barbouille
de tabac, dont la voix mielleuse faisait paraitre plus terrible le
regard d'oiseau de proie.

--Qui?

--Un monsieur d'une cinquantaine d'annees, un grand sec avec une
longue redingote qui lui tombait sur les talons.

Maxence tressaillit.

A ce portrait il s'imaginait reconnaitre son pere. Et, cependant,
etait-il admissible qu'apres ce qui etait arrive, se sachant traque
par la police, il osat se montrer sur le boulevard du Temple, ou tout
le monde le connaissait, a deux pas du cafe Turc, dont il etait un des
plus anciens habitues?

--A quelle heure s'est-il presente? demanda-t-il.

--Ma foi! ni moi non plus, repondit la gerante; j'etais a moitie
endormie, mais Fortin va nous dire ca, lui...

M. Fortin, qui devait bien avoir une vingtaine d'annees de moins que
sa femme, etait un de ces petits hommes blonds, a barbe rare, blemes
comme la fievre, au regard faux et au sourire inquietant, comme les
Madame Fortin savent en trouver, on se demande ou.

--Le confiseur venait de mettre ses volets, repondit-il, par
consequent il pouvait etre onze heures un quart.

--Et il n'a rien dit, ce monsieur? reprit Maxence.

--Rien, sinon, qu'il etait bien contrarie de ne pas vous trouver.
Et dans le fait, oui, il avait l'air vraiment vexe. Nous lui avons
demande son nom pour vous le dire, mais il nous a repondu que ce
n'etait pas la peine, qu'il repasserait...

Au coup d'oeil que de l'angle des paupieres lui lancait la Fortin,
Maxence comprit qu'elle avait, au sujet de ce visiteur attarde, le
meme soupcon que lui.

Et, du reste, comme si elle eut tenu a le bien indiquer, de l'air le
plus innocent qu'elle put prendre:

--J'aurais peut-etre bien fait, insista-t-elle, de lui donner votre
clef...

--Et a quel propos, s'il vous plait?

--Dame! on ne sait pas, une idee!... Du reste, Mlle Lucienne pourra
vous en dire plus long, car elle etait la quand le monsieur est venu,
et je crois meme qu'ils ont cause un moment dans la cour...

Maxence voyait bien que les gerants ne cherchaient qu'un pretexte pour
l'interroger; aussi, prenant sa clef:

--Mademoiselle Lucienne est chez elle? fit-il.

--Pourrais pas vous dire. Je l'ai vue aller et venir toute la matinee,
et je ne sais pas si elle est rentree ou restee dehors. Ce qui est
sur, c'est qu'elle vous a attendu hier soir jusqu'a plus de minuit,
et, dame! elle n'etait pas contente.

Deja Maxence avait gagne l'escalier, et a mesure qu'il enjambait les
marches roides, une voix de femme fraiche et admirablement timbree
arrivait plus distincte a son oreille.

Elle chantait une de ces chansons comme tous les mois les
cafes-concerts en lancent dans la circulation sur un air d'orgue de
barbarie:

  Esperer, verbe charmant,
    Que toute la vie
  Conjuguent, l'ame ravie,
  L'homme, la femme et l'enfant.
  Du bonheur quand l'echeance
  Fuit notre fievreuse main,
  C'est la voix de l'esperance
  Qui nous dit tout bas: Demain!...
    C'est joli de courir,
  Mais mieux vaut encor tenir!

--Elle y est! murmura Maxence, respirant plus librement.

Il arrivait au quatrieme etage; il s'arreta devant la porte qui
faisait face a l'escalier, et d'un doigt leger frappa.

Aussitot la voix qui venait d'entamer un second couplet s'interrompit
et dit:

--Qui est la?

--Moi, Maxence!

--A cette heure! repondit la voix avec un rire ironique, ce n'est pas
malheureux. Vous aviez oublie, sans doute, que nous devions aller
au theatre hier soir, et partir ce matin a sept heures pour
Saint-Germain...

--Vous ne savez donc pas... commenca Maxence, des qu'il put placer un
mot.

--Je sais que vous n'etes pas rentre cette nuit.

--C'est vrai, mais quand je vous aurai dit...

--Quoi? le mensonge que vous avez imagine; je vous en dispense...

--Lucienne, je vous en prie, ouvrez-moi...

--Impossible, je suis en train de m'habiller!

--Lucienne...

--Rentrez chez vous; sitot prete, je vous y rejoins...

Et pour couper court a ces explications a travers la porte, elle
reprit sa chanson:

  Espoir, jadis, j'attendais
    Ta manne divine,
  Trop longtemps a ta cuisine
  J'ai mange, je te connais.
  Pour l'avenir chimerique
  J'ai donne mes jours meilleurs!...
  Prends ta lanterne magique
  Et va la montrer ailleurs!...
    C'est joli de courir,
  Mais mieux vaut encor tenir!...




XXVI


C'est de l'autre cote du palier, a droite, que s'ouvrait le
logis,--Mme Fortin, pompeusement, disait: l'appartement de Maxence.

Il avait la une sorte d'antichambre presque aussi grande qu'un
mouchoir de poche, decoree par les epoux Fortin du nom de salle a
manger, une chambre a coucher et un placard, qualifie cabinet de
toilette sur le papier de location.

Rien de plus triste que ce logement, dont les papiers erailles et les
peintures malpropres gardaient l'empreinte de tous les nomades qui s'y
etaient succede, depuis l'inauguration de l'_Hotel des Folies_.
Le plafond disloque s'ecaillait par larges places, le parquet
s'emiettait, il fallait un effort pour ouvrir et fermer les portes et
les fenetres affreusement gauchies.

Le mobilier etait a l'avenant.

--Comme tout s'use! gemissait la Fortin. Il n'y a pas dix ans que j'ai
achete mes meubles!

Il y en avait plus de quinze, et encore les avait-elle achetes
d'occasion et deja presque hors de service.

Aussi les rideaux ne conservaient-ils qu'une nuance vague de leur
primitive couleur. Le lit etait presque entierement deplaque. Pas une
serrure ne jouait, du secretaire, ni de la commode. La descente de lit
n'etait plus qu'une loque infame, et il fallait se defier du divan
dont les elastiques brises percaient l'etoffe eraillee, et se
dressaient comme des lames de poignard.

L'objet le plus somptueux etait un enorme poele de faience, qui tenait
presque la moitie de l'antichambre-salle-a-manger. On ne pouvait
songer a y faire du feu, puisqu'il n'y avait pas de tuyau. La Fortin
n'en refusait pas moins obstinement de le retirer, sous ce pretexte
qu'il donnait a l'appartement quelque chose de bourgeois et de cossu.

Tout ce confort coutait a Maxence quarante-cinq francs par mois, plus
cinq francs pour le service, payables d'avance, du 1er au 3. C'etait
la regle invariable de l'hotel. Si le 4 un locataire se presentait
sans argent, carrement la Fortin lui refusait sa clef, et l'engageait
a chercher un gite ailleurs.

--J'y ai ete trop prise, repondait-elle a ceux qui essayaient
d'obtenir vingt-quatre heures de repit. Et a mon propre pere, qui
etait l'honneur meme, et officier superieur des armees de Napoleon, je
ne ferais pas credit jusqu'au 5!

C'est le hasard seul qui, apres la Commune, avait amene Maxence a
l'_Hotel des Folies_.

Et il n'y etait pas depuis une semaine, qu'il se jurait bien de ne pas
deteriorer longtemps le mobilier bourgeois des epoux Fortin.

Deja meme, il avait cherche et trouve un logement plus convenable
et moins cher, quand une rencontre qu'il fit sur l'escalier vint
soudainement modifier toutes ses idees, et donner a son appartement un
charme qu'il ne lui soupconnait pas.

Il y avait bientot un an, de cela.

Comme il sortait, un matin, se rendant a son bureau, il se croisa sur
le palier meme, avec une jeune fille assez grande et tres-brune, qui
montait en courant.

Elle passa devant lui comme un trait, ouvrit la porte en face et
disparut.

Mais si rapide qu'eut ete l'apparition, elle laissait dans l'esprit de
Maxence une de ces empreintes qui ne s'effacent plus.

De toute la journee, il lui fut impossible de penser a autre chose.

Et des qu'il fut libre, au lieu de se rendre, comme d'ordinaire, diner
rue Saint-Gilles, il envoya une depeche a sa mere pour lui dire de ne
le pas attendre, et bravement il rentra chez lui.

Mais c'est en vain que toute la soiree il fit faction derriere sa
porte sournoisement entrebaillee, la voisine ne se montra pas.

Elle ne parut pas davantage le lendemain, ni les trois jours qui
suivirent, et Maxence commencait a desesperer, quand enfin, le
dimanche, comme il descendait, ils se trouverent de nouveau face a
face.

Elle lui avait paru bien jolie, au premier abord. Cette fois, elle
l'eblouit a ce point qu'il demeura plus d'une minute comme une statue,
efface contre le mur.

Et certes, ce n'etait pas sa toilette qui rehaussait sa beaute. Elle
portait une pauvre robe de laine noire, un col etroit, des manchettes
plates et un chapeau de la plus entiere simplicite. Elle n'en avait
pas moins un air d'incomparable dignite, une grace qui charmait, et
cependant inspirait le respect, et une demarche de reine...

C'etait le 30 juillet.

En accrochant sa clef avant de sortir:

--Decidement, dit Maxence a Mme Fortin, mon appartement me plait, je
le garde, et voici cinquante francs pour le mois d'aout.

Et pendant que la gerante de l'_Hotel des Folies_ lui ecrivait un
recu:

--Vous ne me disiez pas, commenca-t-il, de son air le plus
indifferent, que j'ai une voisine...

Comme un vieux cheval d'escadron qui entend la trompette, la Fortin
dressa la tete.

--Ah! oui! fit-elle, mademoiselle Lucienne...

--Lucienne! repeta Maxence, c'est un joli nom.

--Vous l'avez vue?

--Je viens de la rencontrer. Elle n'est pas mal...

L'estimable gerante tressauta sur son fauteuil.

--Pas mal! interrompit-elle. Pas mal!... Vous etes difficile, mon cher
monsieur, car moi, qui m'y connais, je pretends qu'on chercherait plus
de quatre jours dans Paris, avant de trouver une aussi belle fille.
Pas mal! Une gaillarde qui vous a des cheveux qui lui tombent sur les
jarrets, un teint qui eblouit, des yeux grands comme ca, et des dents
a faire honte, pour la blancheur, aux dents du chat que voila!...
Allez, vous userez plus d'une paire de bottes a courir apres les
femmes, avant d'en joindre une qui la vaille...

C'etait absolument l'avis de Maxence.

Et cependant, de l'air le plus froid:

--Y a-t-il longtemps, chere madame Fortin, demanda-t-il, qu'elle est
votre locataire?...

--Un peu plus d'un an. C'est ici qu'elle a passe le siege, et meme,
a ce moment, elle s'est trouvee dans l'impossibilite de me payer. Je
voulais, comme de juste, l'envoyer giter ailleurs, mais elle n'a fait
ni une ni deux, elle est allee tout droit chez le commissaire de
police, qui est venu me faire defense de mettre dehors ni elle, ni
personne. C'est-a-dire qu'on n'est plus maitre chez soi!...

--C'etait bien ridicule! objecta Maxence, decide a conquerir les
bonnes graces de la gerante.

--Jamais on n'avait entendu parler d'une chose pareille,
poursuivit-elle. Vous forcer a loger les gens pour rien! Pourquoi pas
a les nourrir aussi, pendant qu'on y etait? Bref, pour vous en finir,
elle est restee tant et si bien, qu'apres la Commune, elle me devait
cent quatre-vingts francs. Pour lors, elle me dit que si je voulais
la garder, chaque mois, en me payant d'avance, elle me donnerait dix
francs de l'arriere. Ce fut convenu, et elle s'est deja acquittee de
vingt francs...

--Pauvre fille! fit Maxence.

Mais la Fortin haussa les epaules.

--Vrai, je ne la plains guere, repondit-elle, car si elle voulait,
avant quarante-huit heures je serais payee, et elle aurait a se mettre
sur le dos autre chose que sa mechante guenille noire. Croyez-vous
donc que les occasions lui manquent de se faire une position? Mais
mademoiselle a ses idees. Ca n'a pas le sou et ca fait sa tete. Quelle
pitie! Moi, je me tue a le lui dire: Voyez-vous, ma fille, au jour
d'aujourd'hui, il n'y a qu'un ami sur qui on puisse compter, qui vaut
mieux que tous les autres, et qu'il faut prendre quand il vient, et
comme il vient, et sans faire la grimace, s'il n'est pas propre: c'est
l'argent. On est toujours bien vu quand on a de l'argent, et personne
ne demande ou vous l'avez pris. C'est pourquoi une femme qui a des
avantages et qui ne s'en sert pas, est une bete. Les avantages, ca
passe. Regardez-moi, plutot... Mais bast! j'ai beau precher, c'est
comme si je chantais...

C'est avec un ravissement que trahissait son sourire, que Maxence
ecoutait ces renseignements.

--En somme, que fait-elle? interrogea-t-il.

--Ni vu, ni connu, repondit la Fortin. Ah! ce n'est pas une demoiselle
qui s'use la langue a conter ses affaires! Croyez-vous que je ne sais
seulement pas son nom de famille? Tout ce que je peux dire, c'est
qu'elle file le matin, des le patron-minet, et que souvent il est onze
heures qu'elle n'est pas encore rentree. Le dimanche, elle reste dans
sa chambre a lire, et le soir elle s'en va se promener toute seule,
au bal ou au spectacle... Si elle en connaissait une plus originale
qu'elle, bien sur, elle irait lui chercher dispute...

Un locataire qui rentrait interrompit la Fortin.

Et Maxence s'eloigna, revant aux moyens d'entrer en relations avec
cette voisine, si jolie et si singuliere.

Parce qu'il avait autrefois depense quelques cent louis avec des
demoiselles a chignon jaune, Maxence s'estimait un gaillard plein
d'experience, et quoi que lui eut dit la Fortin, il croyait peu a la
vertu d'une fille de vingt ans qui demeurait seule, dans son hotel
garni, maitresse sans controle de toutes ses fantaisies.

Il se mit donc a epier toutes les occasions de la rencontrer, et vers
la fin du mois il en etait venu a la saluer familierement et a lui
demander des nouvelles de sa sante...

Mais au premier mot de galanterie qu'il voulut risquer, elle le toisa
d'un regard si froid, et lui tourna le dos avec un tel mepris, qu'il
en demeura bouche beante, ecrase!...

--Ah! je perds mon temps, comme un sot! se dit-il.

Grande fut donc sa stupeur, lorsque la semaine suivante, par une belle
apres-midi, il vit Mlle Lucienne sortir de chez elle, non plus vetue
de son eternelle robe noire, mais portant une toilette eclatante et
d'une richesse extreme...

Le coeur battant, il la suivit.

Devant l'_Hotel des Folies_, un huit-ressorts stationnait, attele de
deux betes de prix.

Des que Mlle Lucienne parut, un valet de chambre lui ouvrit
respectueusement la portiere... Elle monta... Et le cocher rendit la
main a ses chevaux, qui partirent au grand trot.

Plante sur ses jambes au bord du trottoir, beaucoup plus eleve, en cet
endroit, que la chaussee, Maxence regardait la voiture qui emportait
Mlle Lucienne s'eloigner rapidement, puis se confondre et se perdre
parmi les mille voitures qui se croisent et se melent sur la place du
Chateau-d'Eau.

L'enfant qui voit soudain s'envoler l'oiseau sur lequel il esperait
mettre la main a de ces ebahissements desoles.

--Partie! murmurait-il.

Mais, lorsqu'il se retourna, il se trouva en face des epoux Fortin,
attires comme lui dehors par une irresistible curiosite.

Ils riaient d'un rire qui lui sembla sinistre.

--Quand je vous le disais! s'ecria la Fortin. La voila lancee.
Fouette, cocher! Elle ira loin, l'enfant!...

Deja la magnificence du huit-ressorts, la beaute des chevaux, la
richesse de la livree et les splendeurs de la toilette de Mlle
Lucienne faisaient leur effet aux environs.

Les consommateurs attables a la terrasse du cafe, ricanaient entre
eux.

Le confiseur et sa femme, debout sur le seuil de leur boutique,
semblaient discuter chaudement, non sans adresser aux gerants de
l'_Hotel des Folies_ des regards indignes.

--Voyez-vous, monsieur Favoral, reprit la Fortin, une si belle fille
n'etait pas faite pour notre quartier. Il faut en faire votre deuil,
elle ne fera plus guere de poussiere sur le boulevard du Temple.

Sans un mot de reponse, Maxence lui tourna le dos, et precipitamment
regagna sa chambre. Il sentait des larmes chaudes lui jaillir des yeux
et il avait honte de sa faiblesse.

Et dans le fait, que lui importait la conduite de cette jeune fille!
Qu'etait-elle dans sa vie? Est-ce que la veille encore il n'eut pas
hausse les epaules si on lui eut dit qu'il l'aimait!

--Elle est partie, se repetait-il. Eh bien! bon voyage!

Mais il avait beau se dire cela, d'un accent delibere, et meme
chercher dans son esprit des plaisanteries pour se remonter, il
sentait son coeur se serrer et une tristesse noire l'envahir. Des
regrets mal definis le poignaient en meme temps qu'il avait des
tressaillements de colere. Il songeait qu'il avait ete bien naif de
s'en laisser imposer par les grands airs de cette demoiselle, qui en
definitive ne valait pas mieux que les autres. Il se disait qu'elle ne
l'eut pas accueilli si durement, s'il eut ete riche, s'il eut eu des
toilettes et des chevaux a lui offrir.

Enfin, il avait pris la resolution de n'y plus penser--une de ces
belles resolutions qu'on prend toujours et qu'on ne tient jamais,
quand, la nuit venant, il descendit pour se rendre rue Saint-Gilles,
diner.

Mais, ainsi qu'il lui arrivait souvent, il s'arreta au cafe qui touche
a l'_Hotel des Folies_, et, s'attablant sur la terrasse, il se fit
servir une consommation.

Il "battait" son absinthe, selon l'expression consacree, c'est-a-dire
qu'il versait l'eau dans le verre d'assez haut et par a-coups, de
facon a bien brouiller la liqueur et a lui donner cette apparence
nauseabonde qui est la joie des amateurs, lorsque, tout a coup, il vit
arriver au grand trot, et s'arreter court, la voiture du matin.

Mlle Lucienne en descendit lentement, traversa le trottoir et
s'enfonca dans l'etroit corridor de l'hotel.

Presque aussitot, la voiture, tournant bride, repartit.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait Maxence, qui en oubliait
d'avaler son absinthe.

Il se perdait en conjectures absurdes, quand au bout d'un quart
d'heure environ, il vit reparaitre la jeune fille.

Deja elle avait depouille sa belle toilette et repris sa petite robe
de laine noire. Elle avait un panier au bras et se dirigeait vers la
rue Charlot.

Sans plus de reflexions, Maxence se leva brusquement et se mit a la
suivre en prenant bien ses precautions pour qu'elle ne l'apercut pas.

Elle tourna rue Charlot, traversa la rue Turenne, et enfin, au coin
de la rue de Saintonge, elle entra dans la boutique d'une espece de
marchand de vins-traiteur, ou se lisait sur une grande pancarte:
_Ordinaire a toute heure a 40 centimes.--Oeufs durs et salade de
saison_.

S'etant avance sournoisement, Maxence vit Mlle Lucienne tirer de son
panier une boite de fer-blanc, et y faire verser ce qu'on appelle un
_ordinaire_: un quart de litre de bouillon, un morceau de boeuf de la
grosseur du poing et quelques legumes. Elle fit ensuite emplir a demi,
de vin, une petite bouteille, paya, et sortit, de cet air de dignite
grave qui lui etait habituel.

--Singulier diner! murmurait Maxence, pour une femme qui tout a
l'heure s'etalait dans un equipage de cinq cents louis...

De ce moment elle devint sa preoccupation unique, l'obsession de sa
pensee. Une passion qu'il ne discutait plus s'infiltrait comme un
poison subtil jusqu'aux dernieres fibres de son etre. Ou cela le
conduirait-il? Deja il ne se le demandait plus. Il se tenait pour
heureux les jours ou, apres une longue faction, il avait reussi a
entrevoir cette singuliere jeune fille.

C'est qu'apres cette expedition si extraordinaire, elle semblait avoir
repris son train de vie habituel. Des le matin elle partait, pour ne
plus revenir que le soir tres-tard.

La Fortin en etait confondue.

--Elle se sera montree trop exigeante, disait-elle a Maxence, et
l'affaire aura manque.

Lui ne repondait pas. Les insinuations de l'honorable gerante lui
faisaient horreur, et cependant il ne cessait de se repeter qu'il
fallait etre naif jusqu'a la stupidite pour croire un instant a
la sagesse de cette demoiselle. Que n'eut-il pas donne pour la
questionner! Mais il n'osait. Souvent, il s'armait de courage, et la
guettait sur l'escalier; mais des qu'elle arretait sur lui son grand
oeil noir tranquille, toutes les phrases qu'il avait preparees
s'envolaient de son cerveau, sa langue se collait contre son palais,
et c'est bien juste s'il arrivait a balbutier un timide:

--Bonjour, mademoiselle!...

Il en pleurait de depit, de decouragement et de desirs, se disant que
puisqu'il etait a ce point ridicule et pusillanime, le plus court
etait de quitter l'_Hotel des Folies_.

Mais un soir:

--Eh bien! lui dit la Fortin, tout est raccommode, a ce qu'il parait.
La belle voiture est encore venue chercher notre jeune fille...

Maxence l'eut battue.

--Serez-vous donc bien avancee, repondit-il, quand Lucienne aura mal
tourne?

L'oeil jaune de l'honorable gerante s'illumina, et avec un mauvais
sourire:

--Ca fait toujours plaisir, grommela-t-elle, d'en avoir une de plus a
faire damner les hommes. C'est ces filles-la qui nous vengent, nous
autres, pauvres betes d'honnetes femmes.

La suite sembla d'abord justifier les plus facheuses previsions. Trois
fois, cette semaine, Mlle Lucienne, selon l'expression de la Fortin,
sortit en grand tralala.

Mais comme toujours elle rentrait, et que sitot rentree elle reprenait
son eternelle robe de laine:

--C'est a n'y rien comprendre, se disait Maxence. N'importe! j'en
aurai le coeur net.

Il demanda en effet et obtint un conge, et des le lendemain il
s'etablissait en embuscade derriere la vitre du cafe voisin. Le
premier jour, il perdit ses peines. Mais le second, sur les trois
heures, le fameux huit-ressorts parut.

Et quelques instants plus tard Mlle Lucienne y prenait place...

Sa toilette etait plus riche encore que la premiere fois, et si
eclatante, qu'elle fit presque scandale, pendant le temps qu'elle mit
a traverser le trottoir et a s'installer sur les coussins.

Deja Maxence s'etait elance sur le boulevard.

Avisant un fiacre vide, il y monta.

--Vous voyez cet equipage? dit-il au cocher. Ou qu'il aille, il faut
le suivre. Il y a dix francs de pourboire.

--Connu! repondit le cocher, en fouettant son cheval.

Et il avait raison de fouetter. C'est au grand trot que les chevaux
qui emportaient la jeune fille descendirent le boulevard jusqu'a la
Madeleine, suivirent la rue Royale et traverserent la place de la
Concorde. Mais en s'engageant dans l'avenue des Champs-Elysees, ils
prirent le pas.

On etait a la fin de septembre, et il faisait une de ces radieuses
journees d'automne, qui sont un dernier sourire du ciel bleu et la
derniere caresse du soleil.

Il y avait des courses au bois de Boulogne.

C'est par cinq ou six de front que les equipages remontaient la
chaussee. Les contre-allees etaient envahies par les promeneurs.
Et sur le bord du trottoir, dans des chaises, les flaneurs alignes
respiraient la brise tiede en regardant passer le monde.

Jamais a voir tout ce mouvement, ce luxe, ce bruit, cet entrain de
plaisir, on ne se fut doute qu'on venait de traverser les terribles
annees de 1870 et de 1871. On eut ete tente de croire a un cauchemar
sinistre, si on n'eut apercu, n'attestant que trop la realite des
desastres, d'un cote, la silhouette des Tuileries incendiees,
de l'autre les echafaudages des ouvriers occupes a reparer
l'Arc-de-Triomphe...

Du fond de son fiacre, Maxence ne perdait pas de vue Mlle Lucienne.

Elle faisait sensation, evidemment.

Les hommes s'arretaient pour la regarder, d'un air d'admiration
ebahie, les femmes se penchaient hors de leur voiture pour la mieux
voir.

--Ou va-t-elle ainsi? se demandait Maxence.

Elle se rendait au bois, et bientot sa voiture s'engagea dans
l'interminable file des voitures qui tournaient au pas dans la grande
allee.

Suivre a pied devenait plus simple. Maxence envoya son fiacre
l'attendre a quelque distance, et s'engagea dans l'allee des pietons
qui serpente autour des lacs.

Il n'y avait pas fait cinquante pas qu'il s'entendit appeler.

Il se retourna, et a deux longueurs de canne, apercut M. Saint-Pavin
et M. Costeclar.

C'est a peine si Maxence connaissait M. Saint-Pavin pour l'avoir vu
trois ou quatre fois rue Saint-Gilles, et il execrait M. Costeclar.

Pourtant, il avanca.

La voiture de Mlle Lucienne etait prise dans la file, il etait certain
de la rejoindre quand bon lui semblerait, et il se trouvait dans une
de ces dispositions d'esprit ou toute occasion parait bonne d'echapper
a ses reflexions, ou on decouvre du charme au visage d'un ennemi, ou
on ecoute avec interet l'inepte bavardage d'un sot.

--C'est un miracle, que de vous rencontrer ici, mon cher Maxence!...
s'ecria M. Costeclar, assez haut pour faire tourner la tete a
plusieurs personnes.

Occuper autrui de soi, quand meme et a n'importe quel prix, etait la
grande preoccupation de M. Costeclar.

On le devinait rien qu'a sa mise, a la cambrure de son chapeau, aux
rayures eclatantes de sa chemise, a son col ridicule, a ses manchettes
exagerees, a ses bottes, a ses gants, a sa canne, a tout enfin!...

--Si vous nous voyez sur nos jambes, ajouta-t-il, c'est que nous
avons tenu a marcher un peu. Ordonnance du docteur, mon tres-cher! Ma
voiture est la-bas, tenez, derriere ces arbres; reconnaissez-vous mes
pommeles?...

Et il tendait sa canne dans la direction, comme s'il se fut adresse
non pas seulement a Maxence, mais a tous les gens qui passaient.

--C'est bon, va! on sait que tu as une voiture, interrompit M.
Saint-Pavin.

Le directeur du _Pilote financier_ etait le vivant contraste de son
compagnon.

Encore plus debraille que M. Costeclar n'etait tire a quatre epingles,
il etalait cyniquement une cravate roulee en corde sur une chemise
de deux ou trois jours, une redingote toute blanche de duvet et de
peluche, des bottines boueuses, bien qu'il n'eut pas plu depuis
plusieurs jours, et de grandes mains rouges d'une surprenante
malproprete.

Il n'en etait que plus fier. Et c'est cranement qu'il portait sur
l'oreille un chapeau que n'avait pas touche la brosse depuis le jour
ou il etait sorti du magasin du chapelier.

--Ce diable de Costeclar, poursuivit-il, il ne veut pas croire qu'il y
a en France un certain nombre de gens qui vivent et qui meurent sans
avoir eu jamais ni coupe, ni cheval, ce qui est avere, cependant. Ces
fils de famille qui ont trouve dans leurs langes cinquante ou soixante
mille livres de rentes sont tous les memes...

L'intention blessante etait manifeste, mais M. Costeclar n'etait pas
homme a se facher de si peu.

--Tu es de mechante humeur, mon tres-cher, dit-il. Le directeur du
_Pilote financier_ eut un geste menacant.

--Eh bien! oui, repondit-il, je suis de mauvaise humeur, comme un
homme qui depuis dix ans bat la grosse caisse a la porte de toutes vos
sacrees baraques financieres, et qui ne fait pas ses frais. Oui, voila
dix ans que je m'enroue a clamer votre boniment: "Entrez, mesdames et
messieurs, et pour chaque piece de vingt sous que vous nous confierez,
nous vous rendrons un ecu de six francs... Entrez, suivez le monde,
passez au bureau, voila l'heure et le moment!..." On entre, on passe
au bureau, vous recevez des montagnes de pieces de vingt sous, vous ne
rendez jamais rien, ni ecus de six francs ni seulement un centime,
le tour est fait, le public est refait, vous roulez voiture, vous
suspendez des diamants aux oreilles de vos maitresses... et moi,
l'organisateur du succes, moi dont les reclames fouillent les poches
les mieux closes et font tressaillir les vieux louis jusqu'au fond des
bas de laine, j'en suis reduit a faire ressemeler mes bottes. Vous
me marchandez mon existence! Vous rechignez des que je vous parle de
payer les grosses caisses crevees a votre service...

Il parlait si haut, que trois ou quatre curieux s'etaient arretes.

Mais que lui importait!

Et de son terrible accent gascon:

--Mais j'en ai assez, continua-t-il, de ce metier de dupe! Et un de
ces quatre matins, au lieu de ces blagues qui ont fait votre fortune,
je vais me mettre a imprimer la verite toute vive et toute nue. Ah!
vous ne voulez pas me payer! Eh bien! le public me payera, lui, pour
savoir au juste ce que sont toutes vos boutiques, et ce qu'il risque a
s'y aventurer!

Sans etre un grand clerc, Maxence comprenait fort bien qu'il etait
arrive au plus fort d'une apre discussion d'argent entre ces deux
messieurs.

Serre de trop pres, et croyant ainsi gagner du temps, M. Costeclar
l'avait appele, mais l'autre n'etait pas d'un caractere a se laisser
fermer la bouche par un tiers...

Saluant donc:

--Excusez-moi, messieurs, dit le jeune homme, de vous avoir
interrompus...

Mais M. Costeclar le retint.

--Je ne vous lache pas, declara-t-il, vous allez venir avec nous
prendre un verre de madere a la Cascade...

Et s'adressant au directeur du _Pilote_:

--Allons, tais-toi, lui dit-il, tu auras ce que tu demandes.

--Vrai?

--Tu as ma parole.

--J'aimerais mieux un petit bout d'engagement.

--Je te le signerai ce soir.

--Oh! alors, en avant les grands moyens! Tu me diras des nouvelles de
mon numero de dimanche.

La paix etait faite, et c'est le plus amicalement du monde que ces
messieurs continuerent leur promenade le long de l'allee des pietons.

--Ainsi, disait M. Costeclar a Maxence, vous ne venez pas souvent au
bois?...

--Jamais. Je n'en ai ni le temps ni les moyens...

--Eh bien! c'est un tort, interrompit M. Saint-Pavin.

Et s'arretant brusquement:

--Oui, c'est un tort, insista-t-il, car le spectacle est curieux et
vaut la peine d'etre medite. Regardez bien, monsieur Favoral, et
de tous vos yeux! Regardez-moi ces voitures de toutes sortes,
ces livrees, ces cavaliers, ces chevaux, ces femmes en toilettes
magnifiques, tout ce luxe, tout cet etalage!... C'est ici que se
depense une bonne partie de cet argent des autres qu'on se dispute si
chaudement a la Bourse. C'est ici, que moi qui suis un philosophe, je
viens chercher le pourquoi d'un tas de petites infamies, le secret de
filouteries inexplicables, la raison de ces ruines soudaines dont vous
parlent les journaux... C'est ici que les heureux du jeu s'etalent et
brillent... C'est pour s'y etaler et y briller qu'on joue... Demandez
a Costeclar pourquoi il va fonder une societe au capital de je ne sais
combien de millions? Il vous repondra que c'est pour construire un
chemin de fer. Eh bien! pas du tout. C'est pour avoir la gloire de
payer cette Victoria a caisse bleue, tenez, la-bas, a la demoiselle
qui s'y vautre, et qui n'est autre que Jenny Fancy. Elle n'est plus
jeune, vous le voyez, ni jolie, ni gracieuse; elle est plus sotte que
vous ne le sauriez imaginer... Mais elle est illustre. Elle a ete la
maitresse du comte Hector de Tremorel, qui s'est suicide, apres avoir
empoisonne un de ses amis et assassine la veuve de cet ami, qu'il
avait epousee...

La Victoria a caisse bleue passait.

Du haut des coussins, Mme Fancy adressa a M. Costeclar un geste
amical.

Et lui:

--Tu as beau plaisanter, dit-il a Saint-Pavin, Fancy est encore une
des femmes les plus remarquables de Paris...

--Combien te coute-t-elle? ricana le directeur du _Pilote_.

Et tout de suite, s'adressant a Maxence:

--Ouvrez les yeux et les oreilles, continua-t-il, soyez juge, et
dites-moi si Fancy n'a pas ici des rivales dont les titres priment les
siens. Par exemple, c'est pour cette blonde si maigre, la, dans ce
huit ressorts, que le notaire Couquart s'est brule la cervelle, apres
avoir rafle un million a ses clients. C'est pour cette autre si
platree que d'Ernauton a tue son beau-frere en duel. Cette petite
brune a mange huit cent mille francs en deux ans a ce pauvre Sariges,
qui est maintenant au bagne. Voici Flora, qui donnait a jouer chez
elle, et qui faisait tricher son amant, le petit Ru de Modane, qui
doit faire a cette heure des chaussons de lisiere dans quelque maison
centrale. Voici encore Mme de Chanclos, dont le vrai nom est Eulalie
Trottignon, pour qui deux commis bijoutiers devalisaient leur patron,
et la Gipsy qui est en train de ruiner notre ami Courmache, et la
Nina, qui ruinera notre ami Doulevent...

Les voitures incessamment se succedaient et a toutes ces dames,--la
fine fleur, disait-il, M. Costeclar adressait son plus gracieux
sourire.

Et, par moments, prenant la parole a son tour:

--Voici, disait-il, la comtesse de Lagors et Mme de Chandornay,--et il
saluait. Voici Mme de Manosque, dont le mari voyage en Allemagne pour
insuffisance d'actif,--et il resaluait. Voici miss Gool, la fille
de cet Americain si riche qui, donnant un bal, dernierement, au
Grand-Hotel, avait ecrit de sa main, au bas des invitations: "Si
quelque dame a besoin de fonds pour sa toilette, elle peut, avec
la presente, se presenter a la caisse, et il sera fait droit a sa
demande..."

M. Saint-Pavin se frottait les mains.

--Et plusieurs dames se sont presentees a la caisse, ricana-t-il, Gool
me l'a dit...

--Voici encore, continuait M. Costeclar, Mme Firmin, la femme du
banquier, et Mlle Marcolet, la fille du marchand de brevets, et
la-bas, dans cette voiture, avec ces deux grands valets de pied, Mme
et Mlle de Thaller...

Mais il s'interrompit, se haussa sur ses pieds, et tout a coup:

--Sacrebleu! la belle personne! s'ecria-t-il.

Sans trop d'affectation, Maxence recula d'un pas. Il se sentait rougir
jusqu'aux oreilles et tremblait qu'on ne remarquat sa rougeur soudaine
et qu'on ne l'interrogeat.

C'est que c'etait Mlle Lucienne qui provoquait ainsi le bruyant
enthousiasme de M. Costeclar. Une fois deja elle venait de faire le
tour du lac, et elle continuait sa promenade circulaire.

--Positivement, approuva le directeur du _Pilote financier_, elle est
un peu mieux que toutes ces dames que nous venons de voir passer...

Pour un peu, M. Costeclar se serait arrache les cheveux.

--Et je ne la connais pas! poursuivait-il. Une femme adorable se
promene au bois, et je ne sais pas qui elle est! C'est ridicule et
prodigieux! Qui nous renseignera?...

A une petite distance, se tenaient groupes quelques hommes qui, eux
aussi, venaient de mettre pied a terre pour se degourdir les jambes.

Ils etaient la aux premieres loges, et le chapeau sur l'oreille, le
cigare aux dents et le lorgnon a l'oeil, impertinents, contents de
soi, tantot ricanant et tantot saluant jusqu'a terre, ils regardaient
ce defile qui semblait ne pas devoir finir et cette exhibition
d'equipages et de toilettes.

--Ce sont des amis, dit M. Costeclar a Maxence et a Saint-Pavin,
approchons.

Ils approcherent, et tout de suite, avec cette desinvolture qui le
distinguait:

--Qui est celle-la? interrogea M. Costeclar, cette brune, la-bas, dont
la voiture suit celle de la baronne de Thaller?

Un vieux jeune homme aux cheveux rares, a la barbe teinte et au
sourire impudent, lui repondit:

--Voila justement ce que nous sommes en train de nous demander.
Personne de nous encore ne l'avait vue.

--Pardon, interrompit un autre, je viens de vous dire que je l'ai
apercue avant-hier.

--Et vous savez qui elle est?

--Non.

--Alors, nous n'en sommes pas plus avances, dit un petit jeune homme
a tournure pretentieuse. Ce doit etre une etrangere, une Espagnole...
Qu'en pensez-vous, vicomte?

Le vicomte etait un grand garcon d'une surprenante maigreur. Ses
habits, sur son corps, flottaient comme des hardes qu'on a mises
secher le long d'une perche.

--Une Espagnole ne serait pas si blanche, repondit-il. Je n'ai vu ce
teint eblouissant qu'aux brunes des pays du Nord, aux Suedoises, par
exemple.

--Peut-etre est-ce une Suedoise? Le vieux beau hocha la tete.

--Une etrangere, declara-t-il sentencieusement, ne serait pas seule
dans sa voiture. Elle aurait, avec elle, un pere ou un mari, une
parente, une amie, quelqu'un enfin...

--Baste! interrompit M. Costeclar, c'est simplement quelque femme de
la societe...

--Avec cette toilette? fit M. Saint-Pavin.

--Pardon!... je la trouve delicieuse...

--Naturellement, puisqu'elle tire l'oeil a cent pas. Mais c'est pour
cela, precisement, que jamais une femme comme il faut ne l'etalerait
dans une voiture de louage...

Maxence tressaillit.

--Quoi! c'est une voiture de louage? s'ecria-t-il.

D'un air de dedaigneuse surprise, les autres le regarderent, le
toisant du bout des bottes jusqu'a l'extremite du chapeau.

--Comment! vous n'avez pas reconnu un huit ressorts de chez Brion? lui
dit M. Costeclar. Ou diable aviez-vous la tete!

Mais le maigre vicomte etait l'oracle de cette interessante societe.

--Ne vous creusez pas la cervelle, mes tres-chers, reprit-il, c'est
une femme qu'on lance, tout simplement. Et si elle est adroite, elle
a d'assez jolis yeux pour faire sa fortune et celle des honnetes gens
qui speculent sur sa beaute, et qui lui avancent sa voiture et ses
toilettes...

--J'en aurai, sacrebleu! le coeur net! interrompu M. Costeclar. J'ai
un domestique intelligent...

Deja il s'elancait vers l'endroit ou stationnait son coupe; le vieux
beau le retint.

--Ne vous derangez pas, cher ami, fit-il d'un ton goguenard. J'ai
aussi un domestique qui n'est pas une bete, et voici un quart d'heure
qu'il a mes ordres.

Tous les autres eclaterent de rire.

--Distance, Costeclar! s'ecria M. Saint-Pavin, qui, malgre le
debraille de sa mise et le cynisme de ses facons, semblait on ne peut
mieux accepte.

Personne plus ne faisait attention a Maxence; il en profita pour
s'esquiver sans le moindre souci de ce que penserait M. Costeclar.

Il avait bien eu un moment la pensee de prendre la defense de Mlle
Lucienne; il avait ete retenu par la peur du ridicule et aussi par
cette conviction que le vicomte n'avait que trop raison.

Est-ce que toutes les apparences n'etaient pas contre elle?

Comment expliquer autrement que par d'inavouables esperances, sa
presence au bois, a cette heure, avec cette toilette tapageuse, dans
cette voiture de louage?

Ainsi, son existence de privations n'etait qu'un calcul; sa sagesse,
qu'une speculation. Elle etait comme toutes les autres, plus prudente
seulement, et plus patiente; et froidement, sans l'excuse de la
passion ni de l'entrainement, elle attendait, elle epiait l'occasion
de faillir fructueusement.

--Ah! la miserable! se disait Maxence, outre de colere, comme si elle
l'eut trahi, et suivant du regard sombre de l'envie tous ces jeunes
gens qui passaient a cheval, des jeunes gens riches, et parmi
lesquels, pensait-il, Mlle Lucienne ne demanderait pas mieux que de
choisir...

Mais il arrivait a l'allee ou l'attendait son fiacre:

--Ou allons-nous, bourgeois? lui demanda le cocher, tout en se hatant
de retirer a son cheval sa musette d'avoine.

Maxence hesita. Qu'avait-il de mieux a faire que de rentrer? Il avait
voulu savoir, il savait, croyait-il. Et cependant:

--Nous allons, repondit-il, attendre la voiture de tantot, et la
suivre au retour.

Il n'en apprit pas davantage.

C'est au boulevard du temple, a l'_Hotel des Folies_, directement, que
se fit ramener Mlle Lucienne. Et de meme que l'autre fois, elle se
hata de reprendre son eternelle robe noire, et Maxence la vit aller
chercher son modeste diner chez le petit traiteur de la rue Saintonge.

Mais il vit autre chose encore:

Presque sur les pas de la jeune fille, un domestique s'enfonca dans le
corridor de l'hotel, et ne se retira qu'apres etre reste un gros quart
d'heure en grande conference avec la Fortin.

--C'est fini, pensa le pauvre garcon, Lucienne ne sera pas longtemps
ma voisine.

Il se trompait. Un mois s'ecoula sans amener aucun changement. Comme
par le passe, la jeune fille partait tot, rentrait tard, et tous les
dimanches restait seule enfermee dans sa chambre. Une ou deux fois la
semaine, quand le temps etait beau, la voiture de chez Brion venait la
prendre sur les trois heures et la ramenait a la nuit.

Si bien que ne sachant plus qu'imaginer, Maxence, desesperement se
raccrochait aux plus folles conjectures, lorsqu'un soir, c'etait le 31
octobre, comme il rentrait se coucher, il entendit de grands eclats de
voix dans le bureau de l'hotel.

Pousse par une instinctive curiosite, il s'avanca sur la pointe du
pied, de facon a bien voir et a bien entendre.

Les epoux Fortin et Mlle Lucienne etaient en grande discussion.

--C'est se moquer, clamait l'honorable gerante, et je pretends etre
payee...

Mlle Lucienne etait fort calme.

--Eh bien! repondait-elle, est-ce que je ne vous paie pas? Est-ce que
ne voici pas 40 francs, 30 francs d'avance pour ma chambre et 10 a
valoir sur l'arriere?

--Je ne veux pas de vos dix francs.

--Que voulez-vous donc?

--Tout: les cent cinquante francs que vous me devez encore.

La jeune fille haussa les epaules.

--Vous oubliez nos conventions, prononca-t-elle.

--Nos conventions?...

--Oui. Lorsque le calme a ete retabli dans Paris, il a ete entendu que
chaque mois je vous donnerais dix francs sur l'arriere. Tant que je
vous les donne, vous n'avez rien a me reclamer.

Cramoisie de colere, la Fortin s'etait dressee sur ses jambes.

--Autrefois, interrompit-elle, je croyais avoir affaire a une pauvre
ouvriere, a une honnete fille...

Mlle Lucienne ne daigna pas relever l'insulte.

--Je n'ai pas la somme que vous me demandez, fit-elle froidement.

--Eh bien! vocifera l'autre, tu iras les demander a ceux qui te
paient des voitures, coquine! A ceux qui te donnent des toilettes qui
affichent ma maison, coureuse!...

Toujours aussi impassible, la jeune fille au lieu de repondre,
allongea la main vers le tableau ou etait accrochee sa clef.

Mais le sieur Fortin lui arreta le bras, et ricanant:

--Ah! mais non! fit-il! Pas d'argent, pas de clef! Quand on ne paie
pas son hotel, on couche dehors, ma biche!

Maxence, le matin meme, avait touche son mois, et il sentait, en
quelque sorte, tressaillir dans sa poche deux cents francs en beaux
billets de cinq francs.

Obeissant a une inspiration soudaine, il ouvrit brusquement la porte
du bureau:

--Voila votre argent, miserables! cria-t-il.

Et, jetant cent cinquante francs sur la table, il se retira.




XXVII


Il y avait, a ce moment, pres d'un mois que Maxence n'avait adresse
la parole a Mlle Lucienne. Il n'osait plus. Et pour s'excuser, a ses
yeux, d'une timidite dont il enrageait, ne pouvant la surmonter, il se
disait: "A quoi bon!"

Entre elle et lui, l'apres-midi du bois de Boulogne avait creuse un
abime.

Tourmente de la honte imbecile d'etre pauvre, il se persuadait qu'elle
le meprisait de sa pauvrete.

Il s'obstinait a l'epier, c'etait plus fort que lui, mais autant qu'il
le pouvait, il l'evitait. Il se defendait meme de prononcer son nom
devant la Fortin, depuis le jour ou l'estimable gerante de l'_Hotel
des Folies_ qui penetrait bien son secret, lui avait dit en ricanant:

--Eh bien! vous etes encore naif, vous!

Quand la raison reprenait le dessus:

--Je serai desespere, pensait-il, le soir ou elle ne rentrera pas,
et cependant ce sera un grand bonheur pour moi, le plus grand que je
puisse souhaiter!

Seulement, il etait rare que la raison reprit le dessus, et son temps
se passait a chercher des explications a la conduite de cette fille
etrange, qui, sous sa robe de laine, avait les hauteurs d'une grande
dame, explications bizarres et compliquees de ces circonstances
mysterieuses comme on en voit dans les drames.

Puis, il se delectait a imaginer entre elle et lui des sujets de
confidence et de rapprochement, de ces facilites comme jamais le
hasard ne manque d'en fournir a la passion attentive, et de ces
evenements qui lui permettraient de sortir de l'ombre et de se creer
des droits par quelque grand service rendu.

Mais jamais il n'avait ose souhaiter une occasion plus propice que
celle qu'il venait de saisir.

Et cependant, une fois remonte a sa chambre, c'est a peine s'il osait
s'applaudir de la promptitude de sa decision.

Si peu clairvoyant qu'il fut, il l'etait encore assez pour avoir
discerne l'excessive fierte de Mlle Lucienne et combien son caractere
etait ombrageux.

--Elle est capable de m'en vouloir de mon intervention, songeait-il.

La soiree etant tres-froide, il avait allume une flambee, et assis au
coin du feu, agite de vagues esperances, il attendait.

Il lui semblait que sa voisine ne pouvait se dispenser de venir le
remercier, et il tendait l'oreille a tous les bruits de l'hotel,
tressaillant au craquement des pas dans l'escalier et au claquement
des portes.

Dix fois au moins, il alla, sur la pointe du pied, se pencher a la
fenetre du palier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de lumiere chez
Mlle Lucienne.

A onze heures, elle n'etait pas encore rentree, et il deliberait s'il
ne descendrait pas aux informations quand on frappa a sa porte.

--Entrez! cria-t-il, d'une voix etranglee par l'emotion.

Mlle Lucienne entra.

Elle etait quelque peu plus pale que de coutume, mais calme et
imperturbablement maitresse de soi.

Ayant salue, sans la plus legere nuance d'embarras, elle deposa sur la
cheminee les trente billets de cinq francs que Maxence avait jetes aux
epoux Fortin, et de l'accent le plus naturel:

--Voici vos cent cinquante francs, monsieur, prononca-t-elle. Je
vous suis plus reconnaissante que je ne saurais l'exprimer de
l'empressement que vous avez mis a me les preter, mais je n'en avais
pas besoin.

Il s'etait leve et faisait a son sang-froid le plus energique appel.

--Cependant, commenca-t-il, d'apres ce que j'ai entendu...

--Oui, interrompit-elle, la Fortin et son mari essayaient de
m'effrayer, mais ils perdaient leur temps. Lorsque apres la Commune,
j'ai arrete avec eux la facon dont je m'acquitterais, les estimant a
leur juste valeur, je leur ai fait ecrire et signer nos conventions.
Etant en regle, j'aurais su leur resister, et je leur resistais, quand
vous leur avez jete ces cent cinquante francs. Ayant mis la main
dessus, ils pretendaient les garder. C'est ce que je ne devais pas
souffrir. Ne pouvant les leur reprendre de vive force, je me suis
immediatement rendue chez le commissaire de police. Il etait a son
bureau, par bonheur. C'est un honnete homme, qui une fois deja, m'a
tiree d'un mauvais pas. Il a bien voulu m'ecouter et mes explications
l'ont touche. Si insolite que fut l'heure, il a endosse son pardessus
et il est venu avec moi trouver nos hoteliers. Et apres les avoir
contraints de me restituer votre argent, il leur a signifie, sous
peine de s'exposer a toute sa severite, d'avoir a respecter nos
conventions.

Maxence etait emerveille.

--Comment! fit-il, vous avez ose?...

--N'etais-je pas dans mon droit?

--Oh! mille fois! seulement...

--Quoi? Mon droit serait-il moins respectable parce que je ne suis
qu'une femme, et parce que je n'ai personne qui me protege, serais-je
hors la loi et d'avance condamnee a subir les iniques fantaisies du
premier miserable venu? Non, Dieu merci! Et me voila tranquille,
desormais. Des gens comme les Fortin, qui vivent on ne sait de quels
trafics honteux, ont trop a craindre de la police pour oser me
molester encore.

Le ressentiment de l'injure se lisait dans ses grands yeux noirs et un
amer degout contractait ses levres.

--Du reste, ajouta-t-elle, le commissaire n'a pas eu besoin de
mes explications pour comprendre a quelles abjectes inspirations
obeissaient les Fortin. Les miserables avaient en poche l'argent de
leur infamie. En me refusant ma clef, en me jetant sur le pave a dix
heures du soir, ils esperaient me reduire a implorer l'assistance du
lache qui payait leur odieuse trahison. Et on sait le prix que les
hommes exigent du plus leger service qu'ils rendent a une femme!...

Maxence palit. L'idee lui traversa l'esprit que c'etait a lui,
peut-etre, que cette derniere phrase s'adressait.

--Ah! je vous le jure, s'ecria-t-il, c'est sans arriere-pensee que
j'ai essaye de vous venir en aide. Vous ne me devez pas meme un
remerciement...

--Je ne vous en remercie pas moins, dit-elle doucement, et du plus
profond de mon coeur...

--C'etait si peu chose!

--L'intention seule fait la valeur du service, mon voisin. Et
d'ailleurs, ne dites pas que cent cinquante francs ne sont rien pour
vous... peut-etre ne gagnez-vous pas beaucoup plus chaque mois.

--Je l'avoue, fit-il, en rougissant un peu.

--Vous voyez donc bien! Non, certes, ce n'est pas a vous que
s'adressaient mes paroles, mais a l'homme qui a paye la Fortin. Il
attendait sur le boulevard le resultat de la manoeuvre qui allait,
pensait-il, me mettre a sa discretion. Bien vite il est venu a moi,
lorsque je suis sortie, et jusqu'au bureau du commissaire de police,
il m'a poursuivie comme il me poursuit partout, depuis un mois, de ses
galanteries ecoeurantes et de ses degradantes propositions.

L'oeil etincelant de colere:

--Ah! si j'avais su! s'ecria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...

Elle sourit de sa vehemence.

--Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbeciles, du
coeur aux laches, de la delicatesse aux goujats?...

--J'aurais chatie le miserable insulteur...

Elle eut un geste d'insouciance superbe:

--Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce
que je n'y suis pas tellement accoutumee que je ne les sens plus! J'ai
dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne
au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail.
Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'age de huit
ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le
loyer du taudis ou je couche. Comprenez-vous ce que j'ai endure, a
quelles ignominies j'ai ete exposee, quels pieges m'ont ete tendus, et
comment il m'est arrive de ne devoir mon salut qu'a la force brutale?
Et cependant, je ne me plains pas, puisqu'a travers tout, j'ai pu
garder la fierte de moi et rester sage quand meme!

Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.

Et comme Maxence la considerait d'un air d'ebahissement immense:

--Cela vous parait drole, reprit-elle, ce que je vous dis la. Une
fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, tres-jolie, en
plein Paris, etre sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y
croyez, vous vous dites: "La belle fichue avance!" Et, vrai, vous avez
raison, car je vous demande un peu a qui cela importe? si je travaille
seize heures par jour pour rester honnete, qui m'en sait gre et qui
m'en estime? Eh bien! c'est une idee a moi! Et n'allez pas vous
imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidite
ou l'ignorance.

Ah! bien oui! je ne crois a rien, je n'ai peur de rien, et je sais
tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux
et les plus depraves. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas ete tentee,
quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais
qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur
amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au theatre!... Il y
a eu des moments ou j'ai eu faim et ou j'ai eu froid, et ou, faute de
savoir ou coucher, j'ai erre toute la nuit dans les rues, comme un
chien perdu! Il y a eu des heures ou il me venait comme des nausees de
toute cette misere, et ou je me disais que, puisqu'il etait dans ma
destinee de mourir a l'hopital, autant valait y aller gaiement!...
Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, marche de ma personne,
me vendre!...

Elle frissonna et d'une voix sourde:

--J'aimerais mieux mourir! dit-elle.




XXVIII


Il etait bien difficile de concilier de telles paroles avec certaines
circonstances de l'existence de Mlle Lucienne, avec ses promenades
autour du lac, par exemple, avec cette voiture de chez Brion qui
venait la prendre plusieurs fois la semaine, avec ses toilettes,
chaque fois renouvelees, et toujours plus excentriques et plus
voyantes.

Mais Maxence n'y songeait pas.

Ce qu'elle lui disait, il le tenait pour absolument vrai et
indiscutable.

Et il se sentait penetre d'une admiration presque religieuse pour
cette jeune fille si belle, et d'une energie toute virile, qui seule
dans la vie, a travers les hasards, les tentations et les perils de
Paris, avait su se suffire, se proteger et se defendre.

--Et cependant, fit-il, sans vous en douter, vous aviez un ami pres de
vous!...

Elle tressaillit, et un pale sourire effleura ses levres. Elle
n'ignorait pas ce que peut etre l'amitie d'un garcon de vingt-cinq ans
pour une fille de dix-huit.

--Un ami!... murmura-t-elle.

Sa pensee, Maxence la saisit, et dans toute la sincerite de son ame:

--Oui, un ami, repeta-t-il, un camarade, un frere!...

Et croyant l'emouvoir et gagner sa confiance:

--Je saurais vous comprendre, ajouta-t-il, car moi aussi, j'ai ete
bien malheureux.

Il s'abusait singulierement.

Elle le regarda d'un air etonne, et lentement:

--Vous, malheureux! prononca-t-elle; vous qui avez une famille, des
parents, une mere qui vous adore, une soeur...

Moins emu, Maxence se fut demande comment elle savait cela, et il en
eut conclu qu'elle s'etait preoccupee de lui, puisqu'elle etait allee
sans doute aux informations.

--Vous etes un homme, d'ailleurs, poursuivit-elle, et je ne comprends
pas qu'un homme se plaigne. N'avez-vous pas la liberte, la force et
le droit de tout entreprendre et de tout oser? Le monde n'est-il
pas ouvert a votre activite et a votre ambition? Une femme subit sa
destinee, un homme fait la sienne.

C'etait heurter les plus cheres pretentions de Maxence, qui,
tres-serieusement, pensait avoir epuise les rigueurs de l'adversite.

--Il est des circonstances... commenca-t-il.

Mais elle haussa doucement les epaules et l'interrompant:

--N'insistez pas, fit-elle, ou je croirais que vous manquez d'energie.
Que parlez-vous de circonstances? Il n'en est pas de si contraires,
dont on ne triomphe. Que voudriez-vous donc? Etre ne avec cent mille
livres de rentes, et n'avoir plus qu'a vous laisser vivre au gre
de votre caprice de chaque jour, desoeuvre, rassasie, a charge a
vous-meme, inutile ou nuisible a autrui? Ah! moi, si j'etais homme,
c'est une destinee plus haute que je reverais. Je voudrais etre ne aux
Enfants-Trouves, sans nom, et de par ma volonte, mon intelligence, mon
travail, me faire quelque chose et quelqu'un; je voudrais partir de
rien et arriver a tout.

D'un mouvement superbe, elle se redressait, les yeux etincelants, les
narines fremissantes...

Mais presque aussitot, baissant la tete:

--Le malheur est que je ne suis qu'une femme, ajouta-t-elle, et vous
qui vous plaignez, si vous saviez...

Elle s'assit, et le coude sur la petite table, le front dans la main,
elle demeura perdue dans ses meditations, l'oeil fixe, comme si elle
eut suivi dans l'espace toutes les phases des dix-huit annees de sa
vie.

Il n'est pas d'energie qui ne se detende a un moment donne, pas de
volonte qui n'ait son heure de defaillance, et si ferme que fut Mlle
Lucienne, et si energique, elle avait ete profondement touchee de
l'action de Maxence.

Trouvait-elle donc enfin, sur son chemin, le compagnon que souvent
elle avait reve, aux heures desesperees de solitude et d'abandon?

Au bout d'un moment, elle releva la tete et, plongeant dans les yeux
de Maxence un regard qui le fit tressaillir comme le choc d'une
batterie electrique:

--Sans doute, reprit-elle, d'un ton d'insouciance un peu force, vous
vous dites que vous avez une etrange voisine... Eh bien! comme entre
voisins il est bon de se connaitre, avant de me juger, ecoutez-moi...

La recommandation etait inutile. C'est de toute la puissance de son
attention que Maxence ecoutait.

--C'est dans un village des environs de Paris, a Louveciennes,
commenca la jeune fille, que j'ai ete elevee. Ma mere m'y avait mise
en nourrice chez d'honnetes maraichers, pauvres et charges de famille.

Au bout de deux mois, n'entendant pas parler de ma mere, ils lui
ecrivirent. Elle ne repondit pas.

Ils se rendirent alors a Paris, a l'adresse qu'elle leur avait donnee.
Elle venait de demenager et on ne savait ce qu'elle etait devenue.

C'etait fini, ils n'avaient plus a compter sur un centime pour les
soins qu'ils me donnaient. Ils me garderent, cependant, se disant
qu'un enfant de plus ne les appauvrirait pas beaucoup.

Je ne sais donc rien de mes parents que par ces braves maraichers, et
comme j'etais tout enfant encore, lorsque j'ai eu le malheur de les
perdre, tout ce qu'ils m'en avaient appris est reste tres-vague dans
ma memoire.

Je me rappelle cependant que, d'apres eux, ma mere etait une
tres-jeune ouvriere, d'une rare beaute, et que vraisemblablement elle
n'etait pas la femme de mon pere.

Il me souvient encore que peu de temps avant sa mort, ma bonne
maraichere ayant eu occasion de passer une journee a Paris, elle
rentra furieuse, disant qu'elle venait de rencontrer ma mere, en
toilette magnifique, etalee dans une superbe voiture a deux chevaux,
que c'etait invraisemblable, et que cependant c'etait vrai, qu'elle en
etait sure, qu'elle l'avait tres-bien reconnue, et qu'il fallait que
ma mere n'eut pas plus de coeur qu'un rocher pour oublier sa fille,
alors qu'elle avait fait fortune.

Si on m'a dit autrefois le nom de ma mere ou de mon pere, si je l'ai
su, je ne me le rappelle plus.

Moi-meme, je n'avais pas de nom. Mes parents adoptifs m'appelaient la
Parisienne.

Je n'en etais pas moins heureuse chez ces honnetes gens, et traitee
absolument comme leurs propres enfants. L'hiver, ils m'envoyaient a
l'ecole.

L'ete, j'aidais a sarcler le jardin, je conduisais un mouton ou deux
le long des routes, ou l'on m'envoyait au bois Brule, dans la foret de
Marly ou sous les chataigneraies de la Celle-Saint-Cloud, cueillir des
violettes et des fraises qu'une de nos voisines, le dimanche, allait
vendre a Bougival.

Ce fut le temps le plus heureux, ou plutot le seul temps heureux de
ma vie, le seul vers lequel se refugie ma pensee, lorsque je me sens
gagnee par le decouragement.

Helas! je n'avais que huit ans, lorsque dans la meme semaine, le
pauvre maraicher et sa femme furent emportes presque soudainement par
la meme maladie: une fluxion de poitrine.

Par une matinee glaciale de decembre, dans cette maison que venait de
visiter la mort, nous nous trouvames six enfants dont l'ainee n'avait
pas onze ans, pleurant de chagrin, de peur, de faim et de froid.

Ni le maraicher, ni sa femme n'avaient de parents, et ils ne
laissaient rien que quelques miserables meubles dont la vente suffit
a peine a payer leur enterrement. Les deux plus jeunes enfants furent
conduits a l'hospice. Des voisins se chargerent des autres.

Ce fut une maitresse blanchisseuse de Marly qui me prit. J'etais
tres-grande et tres-forte pour mon age, elle fit de moi son apprentie.

Ce n'etait pas une mechante femme, et meme d'apres certains traits qui
me reviennent a la memoire, je serais tentee de croire qu'elle avait
bon coeur, mais elle etait d'une violence extraordinaire, brutale,
et plus dure que son battoir. Elle m'accablait de travail, et d'un
travail souvent au-dessus de mes forces.

Cinquante fois le jour, il me fallait aller de la riviere a la maison,
portant sur l'epaule d'enormes paquets de serviettes ou de draps
mouilles, tordre, etendre, et ensuite courir jusqu'a Rueil chercher le
linge sale chez les pratiques.

Je ne me plaignais pas, j'etais deja trop fiere pour me plaindre; mais
quand on me commandait quelque chose qui me semblait par trop injuste,
je refusais obstinement d'obeir et alors j'etais rouee de coups.

Malgre tout, je me serais peut-etre attachee a ma patronne, si
elle n'eut pas eu la degoutante habitude de boire. Chaque semaine,
regulierement, le jour ou elle reportait le linge a Paris, c'etait le
mercredi, elle s'enivrait.

Et alors, selon qu'avec le vin la gaiete lui montait au cerveau, ou la
colere, c'etaient au retour des plaisanteries ignobles ou des scenes
atroces.

Quand elle etait en cet etat, elle me faisait horreur. Et un mercredi,
que je laissai trop voir mon degout, elle me frappa si rudement
qu'elle me cassa le bras.

Il y avait vingt mois que j'etais chez elle.

Le mal qu'elle m'avait fait la degrisa subitement. Elle eut peur et se
mit a m'accabler de caresses, me conjurant de ne rien dire a personne.
Je le lui promis et je tins fidelement parole.

Mais il avait fallu chercher un medecin. La scene avait eu des temoins
qui parlerent. L'histoire se repandit de proche en proche, tout le
long de la Seine, jusqu'a Bougival et jusqu'a Rueil.

Si bien qu'un matin, le brigadier de gendarmerie se presenta a la
maison, et que je ne sais trop ce qui serait advenu, si je ne lui
avais pas soutenu _mordieus_ que c'etait en tombant dans l'escalier
que je m'etais fait mal.

Ce dont Maxence ne revenait pas, c'etait de l'accent naturel et simple
de Mlle Lucienne. Nulle emphase. A peine une apparence d'emotion. On
eut jure que c'etait d'une autre qu'elle disait la vie.

Elle poursuivait cependant:

--Grace a mes denegations obstinees, ma patronne ne fut pas inquietee.
Mais la verite etait connue, et sa reputation, qui deja n'etait pas
bonne, en devint tout a fait mauvaise. On s'interessa a moi. Les
memes gens qui, vingt fois, sans sourciller, m'avaient vue porter des
charges de linge a me rompre la poitrine, ce qui etait terrible, se
mirent a me plaindre prodigieusement d'avoir eu un bras casse, ce qui
n'etait rien.

Cela en vint a ce point que plusieurs de nos pratiques s'entendirent
pour me faire sortir d'une maison, ou, disait-on, je finirais par
succomber sous les mauvais traitements.

Et apres beaucoup de demarches, on finit par decouvrir a La Jonchere
une vieille dame israelite, tres-riche, veuve et sans enfants, qui
consentait a se charger de moi.

J'hesitai d'abord a accepter les offres qui m'etaient faites.

Mais ayant reconnu que ma patronne, depuis qu'elle m'avait blessee, me
prenait de plus en plus en aversion, je me decidai a la quitter.

C'est le jour ou je fus presentee a ma nouvelle maitresse, que je
decouvris que je n'avais pas de nom.

Apres m'avoir longuement examinee, tournee et retournee, fait marcher
et m'asseoir:

--Maintenant, me demanda-t-elle, comment t'appelles-tu?

J'ouvris de grands yeux, car en verite, j'etais alors comme une
sauvage, n'ayant pas meme la plus vague notion des choses les plus
simples de la vie.

--Je m'appelle la Parisienne, repondis-je.

Elle eclata de rire, ainsi qu'une autre vieille dame de ses amies, qui
assistait a ma presentation, et il me souvient que mon petit orgueil
s'offensait beaucoup de leur hilarite. Je croyais qu'elles se
moquaient de moi.

--Ce n'est pas un nom, me dirent-elles enfin, c'est un sobriquet...

--Je n'en ai pas d'autre.

Elles parurent confondues, repetant a satiete que c'etait inoui, qu'on
n'avait pas idee d'une chose pareille dans la banlieue de Paris, et,
seance tenante, elles se mirent a me chercher un nom.

--Ou es-tu nee? me demanda ma nouvelle maitresse.

--A Louveciennes.

--Eh bien! dit l'autre, il faut l'appeler Louvecienne.

Une longue discussion s'en suivit, qui m'irritait si fort, que j'avais
envie de m'enfuir, et enfin il fut convenu que je m'appellerais non
pas Louvecienne, mais Lucienne,--et Lucienne je suis restee.

Il ne fut pas question de bapteme, puisque ma nouvelle maitresse etait
juive.

C'etait une femme excellente, bien que le chagrin qu'elle avait
ressenti de la perte de son mari eut quelque peu trouble ses facultes.

Des qu'il fut decide que je lui restais, elle voulut passer en revue
mon trousseau. Je n'en avais pas a lui montrer, ne possedant au monde
que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'etais restee chez
ma maitresse blanchisseuse, j'avais acheve d'user ses vieilles
robes et je trainais aux pieds les savates que les ouvrieres
m'abandonnaient. Jamais je n'avais porte d'autre linge que celui que
j'empruntais d'autorite aux pratiques, systeme economique etabli chez
beaucoup de blanchisseuses.

Consternee de mon denuement, ma nouvelle maitresse envoya chercher
une couturiere, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vetir et me
changer.

Depuis la mort des pauvres maraichers qui m'avaient elevee, c'etait la
premiere fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en
tirer un service.

J'en fus emue jusqu'aux larmes, et dans l'exces de ma reconnaissance,
il m'eut ete doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.

Ce sentiment me donna la constance de supporter sans degout son
caractere. Il etait difficile. Elle avait des manies singulieres,
des fantaisies deconcertantes et des exigences ridicules souvent ou
exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.

Comme elle avait deja deux domestiques, une cuisiniere et une femme
de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions determinees.
Je l'accompagnais a la promenade et quand elle sortait en voiture,
j'aidais a la servir a table et a l'habiller, je ramassais son
mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatiere,
qu'elle egarait continuellement.

Ma docilite lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre a meme
de lui faire la lecture, elle me fit apprendre a lire, car c'est a
peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle
me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua
d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de
francais, de geographie et d'histoire.

La femme de chambre, d'un autre cote, avait ete chargee de me montrer
a coudre, a broder, et a executer tous les petits ouvrages de femme,
et elle apportait d'autant plus d'interet a ses lecons, que petit a
petit elle se debarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.

J'aurais ete heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchere, si on
n'y eut pas trop completement oublie mon age. J'etais naturellement
serieuse et reservee, comme tous les enfants qui ont ete aux prises
avec la misere, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais
de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, des que je me
permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que
n'aurais-je pas donne, pour qu'il me fut permis de courir et de jouer
avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur
la grande route!...

Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je
ne devais pas tarder a l'apprendre cruellement a mes depens...

De mois en mois, ma vieille maitresse s'attachait a moi davantage et
s'ingeniait a me donner des preuves de son attachement. Je mangeais
a table avec elle, au lieu de la servir comme au debut. Elle m'avait
fait habiller de facon a pouvoir m'emmener et me presenter partout.

Elle s'en allait repetant a tout venant qu'elle m'aimait comme
sa fille, qu'elle m'etablirait et que bien certainement elle me
laisserait une partie de sa fortune.

Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle
s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait a Paris, des
hommes de Bourse, que je voyais de temps a autre a La Jonchere.

Ils n'avaient guere fait attention a moi, jusque-la. Ces propos leur
ouvrant les yeux, ils discernerent le chemin que j'avais fait dans la
coeur de leur parente, et leur cupidite s'alarma.

Tremblant de voir leur echapper un heritage qu'ils consideraient
comme leur, ils se liguerent contre moi, resolus a couper court aux
genereuses velleites de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyat.

Mais c'est en vain que pendant pres d'une annee leur haine s'epuisa en
savantes manoeuvres.

L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacite, j'avais
penetre leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces.
C'etait un interet dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus
indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prevenance.

Ils ne venaient guere a La Jonchere qu'une fois par semaine, j'y etais
toujours, je luttais avec succes. A diverses reprises, j'avais entendu
ma bienfaitrice leur defendre de lui parler de moi, et meme les
menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient a la tourmenter
a mon sujet.

Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre
vieille maitresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au
plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais precisement parce
qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait
folle.

Ses nieces etaient venues s'installer autour de son lit, defense
expresse m'etait faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait deja
plus faire prevaloir sa volonte.

Les parents avaient compris leur avantage, et que c'etait la une
occasion sans pareille d'en finir avec moi.

Gagnes d'avance, evidemment, les medecins declarerent a ma pauvre
bienfaitrice que l'air de La Jonchere lui etait fatal, et que son
unique chance de salut etait d'aller s'etablir a Paris, chez un de ses
neveux. On l'y porterait a bras, ajoutaient-ils, elle se retablirait
tres-vite et elle irait ensuite consolider sa convalescence dans
quelque ville du Midi.

Son premier mot fut pour moi. Elle ne voulait pas se separer de moi,
protestait-elle, et tenait absolument a m'emmener.

Ses neveux gravement lui representerent que c'etait impossible, qu'il
ne fallait pas songer a s'embarrasser de moi, que le plus simple etait
de me laisser a La Jonchere, et que d'ailleurs ils se chargeaient de
me trouver une bonne condition.

La malade lutta longtemps, et avec un courage dont je ne l'aurais pas
crue capable. Dix fois, en voyant ce qu'elle souffrait de ce
cruel debat, je fus sur le point d'y mettre fin en m'enfuyant.
L'amour-propre me retint, et non certes la cupidite.

Mais les autres l'obsedaient. Les medecins ne cessaient de lui repeter
qu'ils ne repondaient de rien, si on ne suivait pas leurs avis. Elle
avait peur de mourir...

Elle ceda en pleurant...

Des le matin, le lendemain, une sorte de litiere portee par huit
hommes s'arreta devant la porte. Ma pauvre maitresse y fut couchee, et
on l'emporta, sans m'avoir permis de l'embrasser une derniere fois.

Deux heures apres, la cuisiniere et la femme de chambre etaient
congediees.

Quant a moi, le neveu qui avait promis de s'occuper de mon sort, me
mit une piece de vingt francs dans la main, en me disant:

--Voici vos huit jours; faites immediatement un paquet de vos hardes,
et filez!...

Il etait bien difficile, il etait impossible meme, que Mlle Lucienne
ne fut pas profondement emue, tandis qu'elle remuait ainsi les cendres
de son passe. Il n'en paraissait rien, cependant, et c'est a peine si
par moments on pouvait discerner une legere alteration de sa voix.

Maxence, lui, eut vainement essaye de dissimuler l'interet passionne
qu'il prenait a ces confidences inattendues, et a quel point elles le
troublaient.

--N'avez-vous donc jamais revu votre bienfaitrice? interrogea-t-il.

--Jamais! repondit la jeune fille. Toutes mes demarches pour arriver
jusqu'a elle ont ete infructueuses. Elle n'habite plus Paris. Je
lui ai ecrit, mes lettres sont restees sans reponse. Lui sont-elles
parvenues? Je ne le crois pas. Quelque chose me dit qu'elle ne m'a pas
oubliee...

Pendant quelques minutes elle garda le silence, comme si elle eut
essaye de ressaisir quelque chose des sensations qu'elle avait
eprouvees au temps dont elle parlait. Puis:

--C'est ainsi, brutalement, reprit-elle, que je fus chassee. Prier eut
ete inutile, je le compris, et d'ailleurs je n'ai jamais su implorer
personne.

Je me hatai d'empiler dans deux malles et dans des cartons tout ce
que je possedais, tout ce que je tenais de la generosite de ma pauvre
maitresse, et avant le moment fixe, j'etais prete.

Deja la cuisiniere et la femme de chambre s'etaient eloignees. L'homme
qui me traitait si cruellement m'attendait.

Il m'aida a transporter dehors, sur la route, mes cartons et mes
malles. Apres quoi, les volets ayant ete tires, il ferma la porte a
double tour et mit la clef dans sa poche.

L'omnibus americain passait. Il l'arreta d'un signe. Et avant d'y
monter:

--Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.

C'etait le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.

J'ai eu, depuis, des epreuves plus terribles, et je me suis trouvee
dans des situations bien autrement desesperees, mais je ne me
rappelle pas avoir jamais eprouve un decouragement pareil a celui qui
m'aneantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant ou
aller ni que devenir.

Je m'etais assise sur une de mes malles.

Le temps etait froid et sombre. De gros nuages charges de neige
semblaient toucher la cime depouillee des arbres de l'avenue. Les
passants etaient rares.

En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans
doute ce que je faisais la, et longtemps apres m'avoir depassee, ils
retournaient encore la tete.

Je pleurais.

Je sentais vaguement que, sans le soupconner, ma pauvre bienfaitrice
m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait desaccoutumee de la
misere et privee de cette experience que donne la lutte de chaque
jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis,
et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations
genereuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau,
en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du coeur, elle
avait decuple en moi la faculte de souffrir. Pauvre chere maitresse!
Elle m'avait desarmee, et le combat recommencait.

Il me montait des nausees a la gorge en songeant a ce que j'avais subi
chez ma maitresse blanchisseuse, et a l'idee de ce que me reservait
l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.

La Seine etait proche. Pourquoi n'y pas courir? Pourquoi n'y pas
terminer cette existence de misere que j'entrevoyais!

Voila quelles etaient mes reflexions, quand une femme de Rueil, qui
etait marchande des quatre saisons et que je connaissais de vue, vint
a passer, poussant sur le pave boueux sa petite charrette de legumes.

M'apercevant, elle s'arreta, et adoucissant sa voix rauque:

--Que faites-vous la, ma mignonne? me demanda-t-elle.

Maitrisant a grand'peine mes sanglots, je lui exposai en peu de mots
ma situation. Elle en parut plus surprise que touchee.

--Voila ce que c'est que la vie, me dit-elle, on a des hauts et des
bas.

Et s'approchant:

--Que vas-tu faire? interrogea-t-elle.

Cette familiarite soudaine eut suffi pour m'eclaircir sur l'horreur de
ma chute. Elle m'avait dit: vous, d'abord; sachant ma detresse, elle
me tutoyait.

--Je ne sais pas, repondis-je.

Apres un petit moment de reflexion:

--Tu ne peux pas rester la, reprit-elle, les gendarmes t'arreteraient.
Viens avec moi, nous nous consulterons a la maison et je te donnerai
des conseils.

J'etais a une de ces heures d'effondrement ou on est sans force comme
sans volonte. A quoi bon reflechir, d'ailleurs, et que vouloir!
Avais-je a choisir entre les partis a prendre? Enfin, les offres de
cette femme me paraissaient une derniere faveur de la destinee.

--Je ferai ce que vous voudrez, madame, lui dis-je.

Aussitot, elle chargea mon petit bagage sur sa charrette; nous nous
mimes en route et nous ne tardames pas a arriver "chez elle."

Ce qu'elle nommait ainsi, etait une sorte de cave, plus basse d'un bon
pied que la rue, eclairee uniquement par une porte vitree ou plusieurs
carreaux casses avaient ete remplaces par du papier. La malproprete y
etait revoltante, et la puanteur soulevait l'estomac. De tous cotes
s'elevaient des tas de legumes, de choux, de pommes de terre et
d'oignons. Dans un coin pourrissait un monceau de haillons sans nom
qu'elle appelait son lit. Au milieu se dressait un petit poele de
fonte, dont le tuyau, ronge par la rouille, laissait echapper la
fumee.

--Te voila toujours un domicile, me dit-elle.

Je l'aidai a decharger sa charrette. Elle bourra le poele de charbon
de terre, et tout de suite, elle declara qu'elle voulait passer
l'inspection de mes nippes.

Mes malles furent ouvertes, et c'est avec des exclamations
d'etonnement que la marchande des quatre saisons etalait et maniait
mes robes, mes jupons, mes chemises, mes bas...

--Matin! ricanait-elle, tu te mettais bien!

Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de defiances
s'eveillaient en moi. Il me semblait qu'elle considerait tout ce
que j'avais comme une trouvaille inesperee. Ses mains avaient des
fremissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possedais,
et elle m'attira au jour pour mieux examiner et evaluer mes boucles
d'oreilles.

Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, resolue a
dissimuler au moins ma piece de vingt francs qui constituait toute ma
fortune, je repondis effrontement:

--Non!

--C'est facheux! grommela-t-elle.

Mais elle voulait connaitre mon histoire, et je fus obligee de la
lui raconter. Une seule chose la surprit: mon age. Et, dans le fait,
n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.

Lorsque j'eus acheve:

--N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te
voila, du moins, assuree de manger tous les jours. Car je me charge de
toi. Je me fais vieille, tu m'aideras a pousser ma brouette. Si tu es
aussi futee que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.

Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment resister?

Elle etendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et
des le lendemain, vetue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans
des sabots qu'elle etait allee m'acheter et qui me meurtrissaient
affreusement, il me fallut m'atteler a la charrette, avec une bretelle
de cuir qui me dechirait les epaules et la poitrine.

C'etait une abominable creature, que cette marchande, et je ne tardai
pas a reconnaitre que son visage repoussant ne trahissait que trop
ses ignobles instincts. Apres avoir mene une existence inavouable,
vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repoussee de tous,
tombee dans la plus crapuleuse misere, elle avait adopte ce metier de
revendeuse des quatre saisons, et elle l'exercait juste assez pour se
gagner sa ration de pain de chaque jour.

Enragee de son sort, c'etait pour elle comme une revanche que d'avoir
a sa discretion une pauvre jeune fille telle que moi, et elle prenait
un detestable plaisir a m'accabler de mauvais traitements, ou a
essayer de me salir l'imagination par les plus immondes propos...

Ah! si j'avais su comment fuir, et ou me refugier! Mais, abusant de
mon ignorance de la vie, cette execrable femme m'avait persuade qu'au
premier pas que je ferais seule, je serais arretee par la gendarmerie.

Et je ne voyais personne au monde a qui demander protection. Et je
commencais a apprendre que la beaute, pour une pauvre fille, est un
present fatal...

Le temps passait, et je restais.

Petit a petit, l'atroce megere avait vendu tout ce que je possedais,
robes, linge, bijoux, et j'en etais reduite a des haillons presque
aussi miserables que ceux d'autrefois, quand j'etais apprentie.

Chaque matin, par la pluie ou le vent, par le soleil ou la gelee, nous
partions, roulant notre charrette, et nous nous en allions, criant
nos legumes, tout le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu'a
Port-Marly, dans les villages, et a la porte des maisons de campagne.

Je ne decouvrais pas de fin a cette effroyable vie, quand un soir, le
commissaire de police se presenta a notre taudis et nous commanda de
le suivre.

Il nous conduisit en prison, et je me trouvai jetee au milieu d'une
centaine de femmes, dont la figure, les paroles, les gestes, la colere
ou la gaiete me faisaient peur.

La marchande des quatre saisons avait commis un vol, et j'etais
accusee de complicite. Il me fut facile, heureusement, de demontrer
mon innocence. Et, au bout de quinze jours, un geolier m'ouvrit la
porte, en me disant:

--Allez, vous etes libre!

Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique
de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir ete, lui aussi,
malheureux.

Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles
choses pouvaient-elles avoir lieu a deux pas de Paris, en pleine
civilisation, au milieu d'une societe qui juge son organisation trop
parfaite pour consentir a la modifier!

Hatant son debit, la jeune fille continuait:

--C'etait vrai, j'etais libre. Mais que faire de ma liberte? Voila ce
que je me demandais, en m'en allant a travers les rues de Paris, car
c'est a Paris que j'avais ete emprisonnee. Bientot, la peur me
prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me
suivaient d'un regard soupconneux, lorsque je passais pres d'eux,
vetue de loques, la tete couverte d'un mauvais madras.

Je me hatai de gagner la barriere, puis la grande route.

Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je
serais moins abandonnee et plus en surete, dans un pays familier
ou tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois,
poussant ma petite charrette. J'esperais aussi que je trouverais un
abri dans le logement que j'avais occupe avec la marchande des quatre
saisons.

Ce dernier espoir devait etre decu. Aussitot apres notre arrestation,
le proprietaire du taudis en avait enleve et jete au fumier tout ce
qu'il contenait et l'avait loue a une espece de mendiant hideux,
lequel, lorsque je me presentai, me proposa en ricanant de devenir sa
menagere.

Je m'enfuis en courant.

Certes, la situation etait plus affreuse que le jour ou j'avais ete
chassee de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je
venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de
nouveau la misere et retrempe mon energie.

Je retirai d'un pli de ma robe, ou je la tenais constamment cousue,
la piece de vingt francs que je possedais, et comme j'avais faim,
j'entrai chez une espece de marchand de vins-logeur, ou j'avais mange
quelquefois.

Ce logeur etait un brave homme. Lorsque je lui eus expose ma
situation, il m'offrit de rester chez lui en attendant mieux. Les
consommateurs affluant le dimanche et le lundi, il etait oblige de
prendre, ces jours-la, une servante de renfort. Il me proposait d'etre
cette servante, me promettant en echange le logement et un repas par
jour.

Il ajoutait que le reste du temps je trouverais a m'employer dans une
fabrique de parfumerie, dont le contremaitre etait son client.

J'acceptai. Nous etions au samedi. Des le lendemain, j'entrepris cette
rude besogne de servante d'auberge, resignee d'avance a toutes les
brutalites, et ce qui est pis, aux ignobles galanteries des ivrognes.

Je parlai aussi au contre-maitre, et des le lundi, je fus admise a la
fabrique, et occupee, avec une quinzaine d'autres ouvrieres, a coller
des etiquettes, et a envelopper des savons ou de la poudre de riz.

Ce n'est guere penible, en apparence; ce ne l'est pas du tout en
realite, quand on a l'habitude. Mais il faut l'habitude. Vivre
continuellement au milieu des parfums les plus violents donne, dans
les commencements, des maux de tete terribles, et chaque soir je
rentrais avec la fievre, et malade de tels vertiges, que je ne pouvais
plus ni manger ni dormir.

Ce n'etait pas la le pis. Les autres ouvrieres, mes camarades, etaient
presque toutes perdues de moeurs, et affectaient un cynisme qui
depassait de beaucoup celui des ivrognes que je servais le lundi.
J'eus l'imprudence de laisser voir l'insurmontable degout que
m'inspiraient leurs propos et leurs chansons ehontees. Des lors, je
devins une mijauree, on declara que je "faisais ma tete," on decida
qu'il fallait m'aguerrir, et ce fut a qui tacherait de me revolter par
les pires obscenites. J'ai vu d'autres ateliers depuis; dans presque
tous, c'est ainsi.

Je tins bon, cependant.

Je gagnais quarante sous par jour, j'etais logee et nourrie gratis,
mes pourboires du lundi et du dimanche s'elevaient souvent a cinq
francs; en moins de trois mois j'avais pu me vetir decemment, me
commencer un trousseau, et je voyais avec une immense fierte grossir
dans un coin de mon tiroir un petit pecule.

Je commencais a respirer, quand tout a coup, la fabrique ferma. Le
fabricant avait fait faillite.

D'un autre cote, les affaires du marchand de vins avaient pris un
developpement si considerable, qu'un garcon lui devenait necessaire et
qu'il m'engagea a chercher fortune ailleurs. Je cherchai.

Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des
bourgeois de Bougival, ou je serais tres-bien, affirmait-elle.
Surmontant mes repugnances, je m'y presentai, et je fus accueillie. Je
devais gagner trente francs par mois.

La place eut pu n'etre pas rude. Les maitres n'etaient que trois, le
mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le pere
et le fils, qui etaient employes a Paris, partaient par le premier
train et ne rentraient plus que pour diner, vers six heures. Je
restais donc seule avec la femme, toute la journee. C'etait,
malheureusement, une personne d'un caractere difficile, acariatre et
froidement mechante. Comme jusqu'alors elle s'etait servie elle-meme,
et que j'etais la premiere domestique qu'elle eut, elle etait
tourmentee d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par
son despotisme, ses exigences et ses dedains, montrer une immense
superiorite. Elle etait de plus d'une defiance extraordinaire,
persuadee que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle
n'imaginat quelque pretexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je
n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.

Ayant eu la naivete de lui dire que j'avais ete blanchisseuse, elle en
abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison,
et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop
de charbon.

Je ne me deplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais,
sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que
je prenais plaisir a orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y
passais des soirees delicieuses, a coudre ou a lire...

Mais la chance etait contre moi.

J'avais plu au fils de la maison, et il avait resolu de faire de moi
sa maitresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une
trop cruelle experience pour ne l'avoir pas devine tout d'abord, et
j'opposai la plus froide reserve aux prevenances par lesquelles
il esperait m'amadouer. Il n'en fut pas decourage, et bientot ses
persecutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre a ma
patronne.

Elle m'ecouta d'un air goguenard, et quand j'eus acheve:

--Vous etes degoutee, ma mie! me dit-elle simplement.

J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme eut
trouve commode et peut-etre economique, que moi, sa servante, sous son
toit, je devinsse la maitresse de son fils. Et cependant, elle avait
un grand renom d'honnetete, et elle ne cessait de parler de la
severite de ses principes.

Mon persecuteur sut-il ce que m'avait repondu sa mere? Je le crois,
car de ce moment il devint plus hardi. Il ne menagea plus rien, et
je ne tardai pas a comprendre que je n'etais plus en surete dans ma
chambre. Il venait, la nuit, frapper a ma porte, et une fois qu'il la
fit sauter d'un coup d'epaule, il me fallut crier au secours de toutes
mes forces pour me debarrasser de lui.

Pour la premiere fois, l'imperturbable sang-froid de la jeune fille se
dementait.

Sa voix tremblait de ressentiment au souvenir de l'injure, sa joue
s'empourprait, ses yeux etincelaient.

Apres une pose d'un moment:

--Le lendemain, poursuivit-elle, je quittai cette maison funeste.
C'est en vain que je cherchai a me placer a Bougival. Sentant le tort
que leur ferait la verite si elle venait a etre connue, mes patrons
prirent l'avance en me calomniant. Tirant parti de l'histoire de mon
arrestation, que je leur avais contee, ils repondaient aux gens qui
allaient aux renseignements, que j'etais une creature perdue, et que
j'avais deja subi des condamnations pour vol.

Je ne pouvais lutter. Je resolus de chercher une place a Paris.

J'etais exasperee, je roulais dans mon esprit toutes sortes de projets
de vengeance, mais j'etais sans inquietude. Je possedais une grosse
malle pleine de bons effets et cent francs d'economies...

Sur l'indication qu'une servante m'avait donnee, j'allai tout droit,
en arrivant a Paris, m'adresser a un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Martin.

J'y fus recue a bras ouverts, par une vieille femme extremement
affable, qui, apres m'avoir bien examinee et questionnee, me promit
une condition merveilleuse, et m'engagea en attendant, a prendre
pension chez elle.

Dans le fait, sa maison n'etait qu'un hotel garni, et nous etions la
une soixantaine de domestiques sans place, qu'elle mettait coucher
dans d'immenses dortoirs. Le prix de la nourriture etait en apparence
modique; mais comme, dans ce prix, n'etaient compris ni le vin, ni le
dessert, ni quantite d'autres choses, on se trouvait, en definitive,
depenser plus que dans un hotel passable.

Elle vendait aussi a ses pensionnaires de l'absinthe, du cafe et de la
biere, et les soirees se passaient en bavardages interminables, car
c'etait a qui se vanterait de bons tours joues aux maitres, et les
vieilles, les rouees, enseignaient aux plus jeunes l'art d'exploiter
habilement les maitres, de faire danser l'anse du panier et chanter
les fournisseurs...

Cependant, le temps passait, et cette fameuse condition qui m'etait
tant promise ne se trouvait pas. Chaque matin, la placeuse
me remettait un certain nombre d'adresses, j'y courais, mais
regulierement on debutait par me poser des questions si etranges, que
je m'enfuyais rouge de colere et de honte, et qu'a la fin des soupcons
me vinrent. Une vieille cuisiniere que je consultai acheva de
m'eclairer. Je compris l'infame trafic de cette placeuse, et la source
la plus claire de ses benefices. Sur-le-champ, je la payai et je la
quittai.

Mais comme je m'en allais en quete d'un logement, suivie d'un
commissionnaire qui portait ma malle, en arrivant au coin du
boulevard, je ne sus eviter une voiture de maitre qui arrivait lancee
au grand trot, et je fus renversee et foulee aux pieds des chevaux.

Sans permettre que Maxence l'interrompit:

--J'avais perdu connaissance, poursuivit Mlle Lucienne. Lorsque je
revins a moi, j'etais assise dans la boutique d'un pharmacien, et
trois ou quatre personnes s'empressaient autour de moi.

Je n'avais pas de fracture mais seulement des contusions tres-graves,
qui me faisaient beaucoup souffrir, et une large blessure a la tete.

C'etait un medecin qui passait, un vieillard decore, qui m'avait donne
les premiers soins. Il me dit de marcher, mais il me fut impossible de
me dresser seulement sur mes pieds.

Alors, il me demanda ou je demeurais, pour m'y faire reconduire, et il
me fallut avouer que j'etais une pauvre servante sans place, et que je
n'avais pas de domicile, ni personne pour me soigner.

--Cela etant, dit le docteur au pharmacien, nous allons l'envoyer a
l'hopital.

Et ils commanderent a un employe d'aller chercher un fiacre.

Au dehors, pendant ce temps, la foule s'etait amassee, et je voyais,
aux carreaux, se coller le visage des curieux. On etait indigne, et
le pharmacien plus que les autres, de la froide indifference de la
personne qui se trouvait dans la voiture qui m'avait renversee.
C'etait une femme, et j'avais eu le temps de l'entrevoir au moment ou
je roulais sous les pieds de ses chevaux.

Elle n'avait meme pas daigne descendre, racontaient les gens qui
m'entouraient.

Appelant les sergents de ville qui s'etaient hates d'accourir, elle
leur avait donne son nom et son adresse, en ajoutant, assez haut pour
etre entendue des badauds:

--Je suis trop pressee pour m'arreter. Mon cocher est un maladroit
que je vais chasser en rentrant. Qu'on donne a cette fille les soins
necessaires. Je suis prete a payer tout ce qu'on me reclamera.

Elle avait aussi remis une de ses cartes pour moi. Un sergent de ville
entra me la donner, et je lus: _Baronne de Thaller_.

--C'est encore heureux pour vous, ma pauvre fille, me dit le medecin.
Cette dame est la femme d'un banquier tres-riche. Ce vous sera une
protection toute trouvee, pour le jour ou vous serez retablie.

Le fiacre venait d'arriver; on m'y porta, et une heure plus tard
j'etais admise d'urgence a l'hopital Lariboisiere et couchee dans un
bon lit bien blanc de la salle Sainte-Therese.

Et ma malle! ma malle qui renfermait tout ce que je possedais, tous
mes effets, et pour comble de malheur, le reste de mon argent...

Je la redemandai, le coeur gros d'inquietude. Personne ne l'avait vue,
ni n'en avait entendu parler. Le commissionnaire m'avait-il perdue,
dans la bagarre, ou avait-il lachement profite de l'accident pour me
voler? C'etait difficile a decider.

Les bonnes soeurs me promirent qu'on allait faire des recherches, et
que certainement la police saurait retrouver cet homme, que j'avais
pris aux environs du bureau de placement.

Mais toutes ces assurances ne me consolerent pas. Ce coup m'accablait.
La fievre me prit, et pendant plus de quinze jours il me fut
impossible de lier deux idees et on desespera de moi.

Je m'en tirai, mais ma convalescence devait etre longue. Pendant plus
de deux mois je trainai, avec des alternatives de mieux et de plus
mal...

Eh bien! telles avaient ete mes miseres depuis deux ans, que ce triste
sejour dans un hopital etait pour moi comme une halte dans une oasis,
apres une longue marche dans les sables.

Les bonnes soeurs m'avaient prise en amitie, et quand mon etat le
permettait, je les aidais aux menus travaux de la lingerie, ou je les
accompagnais a la chapelle.

J'aurais voulu ne les quitter jamais.

Je frissonnais, en songeant au jour ou je serais guerie, et ou l'on
me renverrait. Que deviendrais-je? Car ma malle n'avait pas ete
retrouvee, et j'etais denuee de tout...

Et cependant j'avais a l'hopital plus d'un sujet de sombres
reflexions.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, les salles etaient
ouvertes au public, et je voyais arriver les visiteurs, les mains
chargees d'oranges et de ces menus objets dont l'administration permet
l'introduction. Il n'etait pas une malade qui ne recut, ces jours-la,
un parent ou un ami...

Moi, rien, personne, jamais!...

Je me trompe pourtant. Je commencais a me retablir, quand, un
dimanche, je vis s'arreter au chevet de mon lit, un vieil homme, tout
vetu de noir, d'aspect inquietant, portant des lunettes bleues et
tenant sous le bras un enorme portefeuille, tout gonfle de paperasses.

--Vous etes bien mademoiselle Lucienne? me demanda-t-il.

--Oui, repondis-je toute surprise.

--C'est bien vous qui avez failli etre ecrasee par une voiture, a
l'angle du faubourg Saint-Martin et du boulevard?

--Oui.

--Savez-vous a qui appartenait cet equipage?

--A la baronne de Thaller, a ce qu'on m'a dit.

Il parut un peu etonne, mais tout de suite:

--Avez-vous fait ou fait faire des demarches pres de cette dame?
interrogea-t-il.

--Aucune.

--Vous a-t-elle donne signe de vie?

--Non.

Le sourire lui revint aux levres.

--Heureusement pour vous, je suis la! me dit-il. Plusieurs fois deja
je me suis presente, vous etiez trop souffrante pour m'entendre.
Maintenant que vous allez mieux, ecoutez-moi.

Et la-dessus, ayant pris une chaise, il s'assit et se mit a
m'expliquer sa profession.

Il etait homme d'affaires, et avait pour specialite les accidents.
Des qu'il en arrivait un, il en etait prevenu par les relations qu'il
avait a la prefecture de police. Aussitot il se mettait en quete de
la victime, la rejoignait, soit chez elle, soit a l'hopital, et lui
offrait ses services.

Moyennant une raisonnable remuneration, il se chargeait, s'il y avait
lieu, d'obtenir des dommages-interets. Il intentait des proces au
besoin, et quand la cause lui semblait imperdable, il en faisait les
avances.

Il m'affirmait, par exemple, que mon droit etait indiscutable, que la
baronne de Thaller me devait une indemnite, et qu'il se faisait fort
de lui tirer quatre ou cinq mille francs pour le moins. Je n'avais
qu'a lui donner ma procuration...

Mais en depit de ses instances, je repoussai ses offres, et il se
retira tres-mecontent en me disant que je ne tarderais pas a m'en
repentir...

A la reflexion, en effet, je regrettai d'avoir suivi la premiere
inspiration de mon orgueil, et d'autant plus vivement que les bonnes
soeurs que je consultai, me dirent toutes que j'avais eu tort et que
ma reclamation n'eut ete que legitime.

Alors, sur leurs conseils, je pris une autre voie, qui, tout aussi
surement, estimaient-elles, devait me mener au but.

Le plus brievement qu'il me fut possible, je redigeai l'histoire de ma
vie, depuis le jour ou j'avais ete abandonnee chez les maraichers
de Louveciennes, j'y joignis l'expose fidele de ma situation et
j'adressai le tout a Mme de Thaller.

--Vous allez la voir arriver des demain, me disaient les bonnes
religieuses.

Elles se trompaient, Mme de Thaller ne vint ni le lendemain, ni les
jours suivants.

Et j'etais encore a attendre une reponse d'elle, quand, un mois plus
tard, le medecin declara que j'etais tout a fait retablie et signa mon
bulletin de sortie.

Je n'en fus pas trop affectee.

J'avais fait, en ces derniers temps, la connaissance d'une ouvriere,
qui avait du entrer a Lariboisiere a la suite d'une chute, et qui
occupait le lit le plus rapproche du mien.

C'etait une jeune fille d'une vingtaine d'annees, tres-douce,
tres-obligeante, et dont l'aimable physionomie m'avait seduite tout
d'abord.

De meme que moi, elle etait sans famille. Mais elle etait riche, elle,
immensement riche! Elle possedait un petit mobilier, une machine a
coudre qui lui avait coute trois cents francs, et en vraie fille de
Paris, elle savait cinq ou six metiers, dont le moins lucratif lui
rapportait encore vingt-cinq a trente sous par jour, aux epoques du
chomage.

En moins d'une semaine, nous fumes amies.

Et lorsque etant guerie, elle quitta l'hopital:

--Croyez-moi, me dit-elle, quand a votre tour vous sortirez, ne vous
mettez pas en peine d'une place. Venez me trouver. Je puis vous loger.
Je vous montrerai ce que je sais, et si vous etes travailleuse, vous
gagnerez tres-bien votre vie, et vous serez libre...

C'est donc chez cette amie, qu'en sortant de Lariboisiere, je me
rendis tout droit, portant noue dans un mouchoir mon mince bagage, une
robe et quatre chemises que m'avaient donnees les bonnes soeurs.

Elle demeurait aux Batignolles, au dernier etage d'une immense maison
divisee en une infinite de petits logements.

Et tout en montant son roide escalier, le coeur me battait bien fort,
car je n'avais guere d'illusions, et je me demandais si elle n'aurait
pas oublie ses promesses, et comment elle allait me recevoir.

Elle me recut comme une soeur.

Et apres m'avoir fait admirer son logement, deux petites mansardes ou
eclatait la plus admirable proprete:

--Tu verras, me dit-elle, en m'embrassant, que nous serons
tres-heureuses ici!...

La nuit s'avancait. Il y avait longtemps deja que le sieur Fortin
etait monte eteindre le gaz de l'escalier. Un a un s'etaient tus les
derniers bruits de l'_Hotel des Folies_. Rien ne troublait plus le
silence que, par intervalles, le roulement lointain de quelque fiacre
attarde, traversant le boulevard.

Mais ni Maxence ni Mlle Lucienne ne s'apercevaient du vol des heures.

Pour eux, le present n'existait plus.

Peu a peu, la jeune fille s'etait laissee gagner a l'irresistible
interet du souvenir. Elle revivait en quelque sorte cette vie
d'epreuves dont elle deroulait les phases navrantes, et de nouveau
elle etait poignee par les emotions d'autrefois.

Quant a Maxence, jamais il n'avait oui rien de tel.

Jamais il ne s'etait imagine que de telles existences, qui echappent a
toute classification sociale, s'agitent dans les bas-fonds de la plus
methodique et de la mieux ordonnee, en apparence, des civilisations.

La fatigue, cependant, alterait le timbre si pur de la voix de Mlle
Lucienne.

Elle se versa un verre d'eau qu'elle vida d'un trait.

Et tout de suite:

--Jamais encore, reprit-elle, je n'avais ete remuee d'une sensation
si douce. J'avais les yeux pleins de larmes, mais de larmes de
reconnaissance et de joie. Apres tant d'annees d'isolement et
d'abandon, rencontrer une telle amie, si genereuse et si devouee,
c'etait trouver une famille. Et durant quelques semaines, je crus que
la destinee, a la fin, se lassait.

Mon amie etait une tres-habile ouvriere, mais je ne manquais ni
d'intelligence ni d'adresse, ma bonne volonte etait incomparable; il
ne lui fallut pas beaucoup de temps pour me montrer tout ce qu'elle
savait.

C'etait a un bon moment; l'ouvrage ne manquait pas. En travaillant
douze heures, la bienheureuse machine a coudre aidant, nous arrivions
a gagner six, sept et jusqu'a huit francs par jour. C'etait la
fortune.

Et nous etions d'autant plus riches que mon amie s'entendait
merveilleusement a administrer nos finances.

Livree a elle-meme depuis l'age de treize ans, habituee a ne compter
que sur elle seule, elle avait de la vie une experience dont j'etais
confondue. De ce Paris ou elle etait nee, elle savait tout, elle
connaissait tout. Personne mieux qu'elle ne pouvait debattre ses
interets, defendre son droit, se faire rendre justice. Rien ne
l'etonnait, nul ne l'intimidait. Sa science des details materiels de
l'existence etait inconcevable. Impossible de la duper. Et quand
elle avait depense une de nos pieces de cinq francs, je pouvais etre
tranquille, elle en avait tire le meilleur et le plus utile parti.

Eh bien! cette fille si laborieuse et si econome, n'avait meme pas la
plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.

Je n'avais pas idee d'une si complete absence de sens moral, d'une si
inconsciente depravation, d'une impudeur si effrontement naive.

La regle de sa conduite, c'etait sa fantaisie, son instinct, le
caprice du moment.

Elle avait des cotes que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait,
par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaille, et elle
faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers a sa
machine le dimanche, mais le lundi, elle se fut laisse couper le bras
plutot que de faire un point.

Elle aimait les longues stations dans les cafes, les melodrames
entremeles de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties
de canot a Asnieres, et surtout, et avant tout, le bal.

Elle etait comme chez elle a l'Elysee-Montmartre et au Chateau-Rouge;
elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait,
ce dont elle etait extraordinairement fiere, et quantite de gens la
tutoyaient.

Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'etant
pas precisement naive, ni genee par les scrupules de mon education, je
fus tellement consternee de l'incroyable desordre de sa vie, que je ne
pus m'empecher de lui en faire quelques representations.

Elle se facha tout rouge.

--Tu fais ce qui te plait, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me
convient.

C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son
influence, jamais elle ne m'engagea a suivre son exemple. Ivre de
liberte, elle respectait la liberte des autres. Alors que ma conduite
eut du lui paraitre l'amere critique de la sienne, elle la trouvait
toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient
de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, ou on
m'attaqua un peu vivement, elle me defendit vigoureusement.

--Laissez-la, disait-elle, chacun a son idee, n'est-ce pas?

Mais la societe qu'elle recherchait me repugnait, et j'eprouvais pour
ce qu'elle appelait le plaisir un insurmontable degout. Peu a peu je
sortais plus rarement avec elle. Lorsqu'elle s'en allait le lundi,
je restais a la maison, lisant quelque roman que j'allais louer au
cabinet de lecture de la rue des Dames, ou passant l'apres-midi avec
un de nos voisins.

C'etait un vieux musicien, si pauvre que, plus d'une fois, sans nous,
il serait peut-etre mort de faim tout seul dans sa mansarde. Mais il
possedait un piano, et me faisait de la musique. Il savait, paroles
et musique, des operas entiers, qu'il me chantait avec un accent si
comique, que parfois j'eclatais de rire, mais avec une telle intensite
d'expression que, par moments, je ne pouvais retenir mes larmes.
Il m'appelait sa madone brune et voulait m'apprendre a chanter,
pretendant qu'il ferait de moi une grande actrice. Pauvre bonhomme!
qui sait ce qu'il est devenu?...

Enfin! une fois encore j'etais a flot, et je possedais bien plus de
nippes que n'en contenait la malle qui m'avait ete volee.

Je trouvais cette vie bonne, et je la menerais encore, si mon amie,
un beau jour, ne s'etait eprise follement d'un jeune homme dont elle
avait fait la connaissance a l'Elysee.

Il etait calicot de son etat, assez bien de sa personne, et toujours
mis avec une extreme recherche, mais pretentieux et commun, egoiste,
sot et fat au dela de toute expression.

Il me deplaisait, et je ne le cachais guere, et cependant mon amie
s'imagina que je le lui enviais et que j'avais forme le dessein de le
lui ravir.

J'essayai de lui demontrer son erreur, en vain. La jalousie ne
raisonne pas.

C'etait chaque jour quelque scene nouvelle et de plus en plus
violente, et quand elle avait la tete montee, elle s'en allait
racontant partout que c'etait une indignite, que ma sagesse n'etait
qu'une abominable hypocrisie, qu'elle m'avait ramassee au coin d'une
borne, logee, nourrie, vetue, et que pour la recompenser je pretendais
lui ravir son amant. Elle jurait qu'elle me marquerait de ses ongles,
et que certainement, quelque jour elle me jetterait du haut en bas de
l'escalier.

Je n'avais pas le courage de lui en vouloir, car veritablement elle
souffrait beaucoup, et je ne pouvais oublier l'immense service qu'elle
m'avait rendu.

Mais je compris que la vie commune etait desormais impossible et qu'il
ne me restait plus qu'a me chercher un asile.

Mon amie ne m'en laissa pas le temps.

Rentrant un lundi soir, sur les onze heures, elle me signifia d'avoir
a deguerpir sur-le-champ. J'essayai quelques observations, elle
m'accabla d'injures. Pour rester il eut fallu engager une lutte
degradante, je cedai, et quoique de beaucoup la plus forte, je sortis.

Je passai cette nuit-la sur une chaise, chez notre vieux voisin.

Mais le lendemain, ce fut bien une autre explication encore, lorsque
j'allai demander a mon ancienne amie de me donner mes effets. Elle
pretendait tout garder, et je fus obligee, quoiqu'il m'en coutat, de
recourir a l'intervention du commissaire de police.

Il me donna raison. Mais les bons moments etaient passes. La chance
propice ne me suivit pas dans la miserable maison garnie ou je louai
une chambre. Je n'avais pas les relations de mon amie avec quantite
d'entrepreneurs, et je ne possedais pas une machine a coudre. A peine
en travaillant quinze ou seize heures arrivais-je a gagner trente sous
par jour. Ce n'etait pas assez pour me nourrir et payer mon logement
qui me coutait vingt-cinq francs par mois.

Pour comble, l'ouvrage me manqua. Loque a loque, tout ce que je
possedais prit le chemin du Mont-de-Piete.

Et par un triste jour de decembre, chassee de mon garni, je me trouvai
sur le pave, n'ayant pour toute fortune qu'une piece de dix sous.

Jamais je ne m'etais vue si bas, et le decouragement s'en melant, et
la lassitude de la lutte, je ne sais a quelles extremites je me serais
decidee, quand le souvenir me revint de cette dame si riche, dont les
chevaux m'avaient renversee au coin du boulevard.

J'avais garde sa carte de visite.

Sans hesiter, j'entrai dans une cremerie, ou je demandai une plume
et du papier, et surmontant les dernieres revoltes de mon orgueil,
j'ecrivis:

"Vous souvient-il, madame, d'une pauvre fille que votre voiture a
failli ecraser? Une fois deja, elle s'est adressee a vous, et vous ne
lui avez pas repondu.

Elle est aujourd'hui sans asile et sans pain, et vous etes sa supreme
esperance..."

Ces quelques lignes mises sous enveloppe, je courus a l'adresse
indiquee, et j'y trouvai un hotel magnifique, precede d'une vaste
cour.

Chez le concierge ou j'entrai, cinq ou six domestiques causaient, qui
me toiserent en ricanant, quand je leur demandai de porter ma lettre a
Mme le baronne de Thaller...

L'un d'eux pourtant eut pitie:

--Venez avec moi, me dit-il, venez!...

Il me fit traverser la cour, et m'ayant fait entrer dans le vestibule:

--Donnez-moi votre lettre, ajouta-t-il, et attendez-moi ici.

De meme que la premiere fois, au nom de Mme de Thaller, Maxence
ouvrait la bouche pour formuler les reflexions qui lui traversaient
l'esprit...

Mais, ainsi que la premiere fois, Mlle Lucienne lui imposa silence.

Et continuant:

--De ma vie, dit-elle, je n'avais rien vu d'aussi magnifique que ce
vestibule de l'hotel de Thaller, avec ses hautes colonnes, son pave
de marbres de toutes les couleurs, ses statues, ses larges caisses de
bronze pleines de fleurs les plus rares, et ses banquettes de velours
ou des valets en grande livree baillaient a se demettre la machoire.

J'etais un peu intimidee, je l'avoue, de tout ce luxe, et je demeurais
piteusement plantee sur mes pieds, lorsque, tout a coup, les valets se
dresserent respectueusement.

Une des portes du fond venait de s'ouvrir, livrant passage a un homme
d'un certain age deja, grand, mince, vetu a la derniere mode, et
portant de longs favoris roux qui lui descendaient jusqu'au milieu de
la poitrine...

--Le baron de Thaller! murmura Maxence.

La jeune fille ne releva pas l'interruption.

--L'attitude des domestiques, poursuivit-elle, m'avait revele le
maitre.

Je m'inclinais devant lui, rouge et toute honteuse, lorsque
m'apercevant, il s'arreta court, tressaillant de la tete aux pieds.

--Qui etes-vous? me demanda-t-il brusquement.

J'attribuais sa stupeur au triste etat de ma toilette, que les
splendeurs qui m'environnaient faisaient paraitre plus miserable et
plus delabree. Et d'une voix a peine intelligible je commencai:

--Je suis une pauvre fille, monsieur...

Mais il m'interrompit.

--Au fait! Que voulez-vous?

--J'attends une reponse a une requete que je viens de faire presenter
a madame la baronne...

--A quel sujet?

--Un jour, monsieur, j'ai ete renversee par la voiture de madame
la baronne. J'ai ete grievement blessee, il a fallu me porter a
l'hopital...

Il y avait comme de l'effarement dans le regard que cet homme tenait
obstinement rive sur moi.

--Alors, c'est vous, reprit-il, qui, une fois deja, avez fait parvenir
a ma femme une longue lettre?

--Oui, monsieur.

--Vous y racontiez votre vie?...

--En effet.

--Vous y disiez que vous n'avez pas de famille, ayant ete abandonnee
par votre mere chez des maraichers de Louveciennes?

--C'est la verite.

--Que sont devenus ces maraichers?

--Ils sont morts.

--Comment s'appelait votre mere?

--Je ne l'ai jamais su.

A la stupeur premiere de M. de Thaller succedait visiblement une vive
irritation. Mais plus ses facons etaient hautaines et brutales, mieux
je reprenais mon sang-froid.

--Et vous voulez des secours? reprit-il.

Je me redressai, et le regardant bien dans les yeux:

--Pardon! dis-je, c'est une legitime indemnite que je reclame.

En verite, il me sembla que ma fermete l'inquietait.

Avec une precipitation febrile, il se mit a fouiller ses poches.

Il en retira pele-mele tout ce qu'elles contenaient d'or et de billets
de banque, et me le mettant dans la main, sans compter:

--Tenez, me dit-il, prenez! Etes-vous contente?

Je lui fis remarquer qu'ayant fait remettre une lettre a Mme de
Thaller, il etait convenable d'attendre sa reponse. Mais il ne voulut
pas me le permettre. Et me poussant vers la porte, qu'un valet venait
d'ouvrir:

--Allez, disait-il, soyez tranquille, je dirai a ma femme que je vous
ai vue, retirez-vous...

Je me retirai, en effet, et je n'avais pas fait dix pas dans la cour,
que je l'entendis crier a ses domestiques:

--Vous voyez bien cette mendiante? Le premier de vous qui lui
laisserait franchir le seuil de ma porte, serait chasse a l'instant...

Une mendiante, moi! Ah! le miserable! Je me retournai pour lui jeter
son aumone a la face, mais deja il avait disparu et je ne trouvai
devant moi que les visages stupidement gouailleurs des valets.

Je sortis donc. Mais a mesure que la marche dissipait ma colere, je
m'applaudissais d'avoir ete empechee de suivre l'inspiration de mon
orgueil blesse.

--Pauvre fille! me disais-je, ou en serais-tu a cette heure? Tu
n'aurais plus qu'a choisir entre le suicide et la plus vile debauche;
tandis que te voici desormais au-dessus de la misere.

Je passais alors devant l'etablissement d'un petit traiteur. J'y
entrai. J'avais grand faim, n'ayant pour ainsi dire rien pris depuis
plusieurs jours. J'avais hate aussi de compter mon tresor.

Le baron de Thaller m'avait donne neuf cent trente francs.

Je n'en revenais pas, de me voir en possession d'un telle somme, qui
depassait de beaucoup mes ambitions les plus hautes et qui me semblait
inepuisable. J'en avais comme des eblouissements.

--Et cependant, pensais-je, si M. de Thaller eut eu aussi bien dix
mille francs dans ses poches, il me les eut donnes de meme.

Comment expliquer cette etrange generosite? D'ou venait sa stupeur,
en m'apercevant, puis sa colere, son trouble et cette hate de se
debarrasser de moi? Comment un homme qui devait avoir la tete pleine
des plus grands soucis, s'etait-il si parfaitement souvenu de moi et
de la lettre que j'avais ecrite a sa femme? Pourquoi, apres s'etre
montre si liberal, m'avait-il si severement consignee a sa porte?

C'est en vain que je me torturais l'esprit a chercher une explication
a une chose inexplicable.

Je finis par me dire que sans doute je m'etais abusee, que j'avais
mal vu, que j'avais pris pour des realites les chimeres de mon
imagination.

Et je ne me preoccupai plus que de l'emploi de ma soudaine fortune.

Le jour meme, je me louai une petite chambre, rue du Faubourg
Saint-Denis, ou je m'achetai une machine a coudre. Et des la fin de la
semaine, j'avais de l'ouvrage devant moi pour plusieurs mois...

Ah! cette fois, il me semblait bien que je n'avais plus rien
a redouter de la destinee, et c'est d'un oeil tranquille que
j'envisageais l'avenir.

Je travaillais d'un tel coeur, que j'en etais arrivee, au bout d'un
mois, a gagner de quatre a cinq francs par jour, quand une apres-midi,
je vis arriver chez moi un gros homme, tres-bien mis, a l'air loyal et
bon enfant, et qui s'exprimait assez difficilement en francais.

Il etait Americain, me dit-il, et m'etait adresse par la patronne
pour laquelle je travaillais. Ayant besoin d'une habile ouvriere
parisienne, il venait me proposer de le suivre a New-York, ou il
m'assurerait une brillante position.

Mais je connaissais plusieurs pauvres filles, qui sur la foi de
promesses eblouissantes s'etaient expatriees. Une fois a l'etranger,
elles avaient ete miserablement abandonnees, et en avaient ete
reduites, pour ne pas mourir de faim, aux plus epouvantables
expedients.

Je refusai donc, en avouant les raisons de mon refus.

Mon visiteur aussitot se recria. Pour qui donc le prenais-je? C'etait
la fortune que je repoussais. Il me garantissait a New-York le
logement, la table et des appointements de deux cents francs par mois.
Il prenait a sa charge tous les frais de voyage et de deplacement.
Et pour me prouver la purete de ses intentions, il etait pret,
declarait-il, a signer un traite et a me verser une somme de mille
francs.

Dame! c'etait si seduisant que ma resolution chancela.

--Eh bien! lui dis-je, accordez-moi vingt-quatre heures de reflexion.
Je veux consulter ma patronne.

Il en parut extremement contrarie, mais ne pouvant me faire revenir
sur cette determination, il me quitta en me promettant de revenir le
lendemain chercher ma reponse definitive.

Aussitot, je courus chez ma patronne. Elle ne comprit rien a ce que
je lui contais; elle ne m'avait envoye personne; elle ne connaissait
aucun Americain...

Je ne le revis plus, comme de raison, et cette aventure singuliere ne
laissait pas que de me tracasser un peu, quand un soir de la semaine
suivante, comme je rentrais chez moi, vers onze heures, deux agents de
police m'arreterent, et malgre mes protestations, me conduisirent au
poste, ou je fus enfermee avec une douzaine de malheureuses qu'on
venait de prendre sur le boulevard.

Je passais la nuit a pleurer de honte et de colere, et je ne sais trop
tout ce qui serait advenu, si l'officier de paix qui m'interrogea le
matin ne s'etait trouve un homme juste et bon.

Des que je lui eus expose que j'etais victime de la plus humiliante
erreur, il envoya un agent aux renseignements, et la preuve lui
ayant ete fournie que j'etais une ouvriere honnete, et vivant de son
travail, il me dit que j'etais libre.

Cependant, avant de me laisser sortir:

--Prenez garde, mon enfant, me dit-il, c'est sur une declaration
formelle, et qui a tous les caracteres d'une parfaite authenticite,
que vous avez ete arretee. Donc, vous avez des ennemis, des gens qui
ont un interet quelconque a se debarrasser de vous.

Visiblement, Mlle Lucienne etait ecrasee de fatigue; la voix lui
manquait. Mais c'est inutilement que Maxence la conjura de prendre
quelques moments de repos.

--Non, repondit-elle, mieux vaut en finir...

Et, faisant un effort, elle reprit, se hatant de plus en plus:

--Je rentrai chez moi toute bouleversee des avertissements de
l'officier de paix. Je ne suis pas lache, mais c'est une chose
terrible que de se savoir incessamment menacee d'un danger inconnu,
mysterieux, qu'on ne peut imaginer, contre lequel on ne peut rien.

Et mes inquietudes etaient d'autant plus grandes, qu'il me semblait
discerner une relation frappante entre l'infame delation dont
je venais d'etre victime, et l'etrange demarche de ce soi-disant
Americain qui avait essaye de m'emmener a New-York.

C'est en vain, cependant, que je fouillais mon passe, je n'y
decouvrais personne qui eut a ma perte un interet quelconque.

Ceux-la seuls ont des ennemis qui ont eu des amis.

Je n'avais jamais eu qu'une amie: cette bonne fille des Batignolles,
qui dans un acces de jalousie absurde m'avait jetee hors de chez elle.

Etait-ce elle que je devais accuser? Evidemment non! Je la connaissais
assez pour la savoir incapable de rancune, assez pour etre persuadee
que depuis longtemps deja elle devait avoir oublie le calicot
vainqueur qui avait ete cause de notre rupture.

Fallait-il m'en prendre aux neveux de ma vieille bienfaitrice, a ces
gens avides et sans scrupules qui m'avaient chassee de la Jonchere?
Plusieurs lettres de moi a leur parente avaient du leur rappeler mon
existence. Mais que pouvaient-ils craindre de moi?

L'officier de paix s'etait-il donc amuse de ma simplicite? Pourquoi?
Dans quel but? C'etait inadmissible. Et d'ailleurs il m'avait remis sa
carte, en me disant de me recommander de lui en cas de malheur.

Mais il pouvait s'etre trompe.

Si improbable que ce fut, je cherchais a me le persuader. Et comme les
semaines se succedaient sans amener de nouvel incident, comme j'avais
toujours beaucoup d'ouvrage et que je gagnais assez d'argent pour
faire des economies, je me rassurai, petit a petit, et je negligeai
les precautions dont je m'etais entouree dans les commencements.

J'en etais venue a rire de mes terreurs, quand un jour que ma patronne
avait a livrer une commande importante et tres-pressee, elle m'envoya
chercher.

Nous n'eumes termine notre besogne que bien apres minuit.

Elle voulait me faire coucher chez elle, mais il eut fallu dedoubler
un lit et deranger toute la maison.

--Baste! lui dis-je, ce ne sera pas la premiere fois que je
traverserai Paris au beau milieu de la nuit.

Je partis donc, et je m'en allais pressant le pas, quand, de l'angle
d'une rue obscure, un homme s'elanca sur moi, me terrassa, me frappa,
et m'eut infailliblement tuee, sans deux braves bourgeois qui
accoururent au seul cri que je poussai.

L'homme s'enfuit, et j'en fus quitte pour une blessure tellement
legere, que je pus regagner mon domicile a pied.

Mais le lendemain, des le matin, je courus chez l'officier de paix.

Il m'ecouta d'un air grave, et quand j'eus acheve:

--Comment etiez-vous vetue? me demanda-t-il.

--Tout de noir, repondis-je, comme une ouvriere, bien modestement...

--N'aviez-vous rien sur vous qui put tenter la cupidite d'un voleur?

--Rien: pas de bijoux, pas de chaine de montre, pas meme de boucles
d'oreilles.

Il froncait les sourcils.

--Alors, prononca-t-il, ce n'est pas un crime fortuit, c'est une
tentative nouvelle des gens qui deja se sont attaques a vous.

Telle etait bien mon opinion. Et cependant:

--Eh! monsieur, m'ecriai-je, qui donc peut s'attaquer a moi qui ne
suis rien? J'ai beau chercher, je ne me vois pas un ennemi!...

Et comme je n'avais pas a douter de sa bienveillance, tout de suite,
je lui dis ce que je suis et tous les hasards de ma vie.

--Vous etes une fille naturelle, reprit-il, des que j'eus fini, et
vous avez ete lachement abandonnee; cela seul suffirait a justifier
toutes les suppositions. Vous ne connaissez pas vos parents, mais il
se peut qu'ils vous connaissent, eux, et que jamais ils ne vous aient
perdue de vue. Votre mere, a ce que vous croyez, etait une ouvriere?
soit! Mais votre pere? Savez-vous quels interets votre existence
menace? savez-vous quel echafaudage de mensonges et d'infamies votre
apparition renverserait?

J'ecoutais, bouche beante.

Jamais de telles conjectures ne m'avaient traverse l'esprit, et si je
doutais de leur vraisemblance, il me fallait bien reconnaitre qu'elles
etaient admissibles.

--Enfin, que dois-je faire? demandai-je.

L'officier de paix hocha la tete.

--En verite, ma pauvre enfant, me repondit-il, je ne sais trop que
vous dire. La police n'a pas la puissance de Dieu. Elle ne peut rien
pour prevenir le crime concu dans la cervelle d'un scelerat inconnu.

J'etais epouvantee, il le vit et eut pitie:

--A votre place, ajouta-t-il, je changerais de domicile. Peut-etre
un demenagement lestement execute fera-t-il perdre votre piste aux
miserables acharnes apres vous. Et surtout, donnez-moi votre nouvelle
adresse. Tout ce qui est en mon pouvoir pour vous proteger et assurer
votre securite, je le ferai...

Et cet homme excellent a tenu sa parole, et une fois encore, je lui
ai du mon salut. C'est lui, a cette heure, qui est le commissaire
de police de notre quartier, et c'est lui qui a mis a la raison Mme
Fortin.

Je me hatai du reste de suivre ses conseils, et des le surlendemain
j'etais installee ici, dans la chambre que j'occupe encore.

Craignant d'etre epiee, avant de demenager, et quoiqu'il m'en coutat,
j'avais annonce a ma patronne que je la quittais, la priant, si
quelqu'un venait aux informations, de repondre que je m'etais decidee
a partir pour l'Amerique.

Je ne tardai pas a retrouver de l'ouvrage, chez un couturier tres a la
mode, et que vous devez connaitre de nom: Van Klopen. Ce ne fut pas
pour longtemps.

La guerre venait d'etre declaree. Tous les jours le telegraphe
annoncait une nouvelle defaite. Les Prussiens approchaient. La
Republique fut proclamee.

Puis, le siege commenca. Deja depuis une quinzaine, M. Van Klopen
avait ferme ses ateliers et quitte Paris.

J'avais quelques economies, grace a Dieu, et je les menageais comme
des naufrages menagent leurs derniers vivres, quand, au moment ou je
m'y attendais le moins, un peu d'ouvrage m'arriva.

C'etait un dimanche, et j'etais descendue sur le boulevard, quand
plusieurs bataillons de la garde nationale vinrent a passer.

Debout sur le bord du trottoir, je les regardais defiler, lorsque tout
a coup, je vis une des cantinieres qui marchaient derriere la musique
s'arreter et accourir vers moi, les bras ouverts...

C'etait mon ancienne amie des Batignolles, qui m'avait reconnue.

Elle se jeta a mon cou, et comme immediatement nous etions devenues le
centre d'un groupe de cinq cents badauds:

--Il faut que je te parle, me dit-elle. Si tu demeures aux environs,
allons chez toi. Tant pis pour le service!

Je l'amenai ici, et aussitot elle se mit a s'excuser en pleurant de
sa conduite passee, me suppliant de lui rendre mon amitie. Comme je
l'avais prevu, il y avait longtemps qu'elle avait oublie le calicot,
cause de notre rupture, et c'est avec le dernier mepris qu'elle en
parlait. En ce moment, elle aimait pour tout de bon, declarait-elle,
un tapissier-decorateur qui etait capitaine de la garde nationale.
C'etait a lui qu'elle devait d'etre cantiniere, et elle m'offrait une
situation pareille, si le coeur m'en disait.

Mais le coeur ne m'en disait pas. Et comme cependant, je me plaignais
de ne pouvoir trouver de travail, elle me jura qu'elle m'en aurait,
par son capitaine, qui etait un homme tres-influent.

Par lui, en effet, j'obtins quelques douzaines de vareuses. C'etait
assurement fort mal paye, mais le peu que je gagnais etait toujours
autant de moins a prendre sur mes pauvres ressources.

A cela, je dus de ne pas trop souffrir pendant le siege.

Mes ennemis avaient-ils perdu ma piste ou avaient ils quitte Paris?
Le fait est que nulle tentative nouvelle ne trahit leur haine, en un
moment ou il me semblait que cependant elle eut eu beau jeu.

Apres l'armistice, malheureusement, M. Van Klopen n'etant pas de
retour encore, il me fut impossible de me procurer de l'ouvrage; mes
economies etaient epuisees, et je serais morte de faim pendant la
Commune, sans mon amie des Batignolles.

A diverses reprises, elle m'apporta un peu d'argent et des provisions.

Elle avait abandonne son baril de cantiniere et se croyait fermement
appelee aux plus hautes destinees politiques.

Son capitaine etait devenu colonel, il allait, m'assurait-elle, etre
nomme membre du gouvernement, et il lui avait promis de l'epouser...

L'entree des troupes dans Paris vint mettre fin a son reve
eblouissant.

Un soir, je la vis arriver bleme de peur. Elle se supposait
tres-gravement compromise et me suppliait de la cacher.

Pendant quatre jours, je lui donnai l'hospitalite. Le cinquieme, au
moment ou nous allions nous mettre a table pour diner, des agents
envahirent ma chambre, et nous montrant un mandat d'amener, nous
commanderent de les suivre.

Tel etait, en prononcant ces derniers mots, l'accent de Mlle Lucienne,
que Maxence, instinctivement, se dressa, comme s'il l'eut vue menacee
d'un grand danger et qu'il eut voulu la defendre.

Elle le remercia d'un regard, et sans s'interrompre et toujours plus
vite:

--Il n'y avait pas a resister, dit-elle, ni a discuter, ni a
protester. Mon amie, stupide de terreur, s'etait affaissee sur une
chaise. Moi, je ne perdis pas la tete. Pendant que les agents
se livraient dans ma chambre a de minutieuses et bien inutiles
investigations, je decidai l'un d'eux a courir prevenir mon ami
l'officier de paix.

Il etait chez lui, par grand hasard, et en apprenant ce qui se
passait, il se hata de venir a mon secours.

Sur le moment, son intervention ne pouvait me servir. Les agents lui
declarerent que leurs ordres etaient formels et qu'ils devaient nous
conduire directement a Versailles.

--Eh bien! me dit-il, je vous accompagnerai.

Ma situation etait grave, il le reconnut des les premieres demarches
qu'il fit le lendemain. Mais il discerna, du meme coup et nettement
cette fois, une nouvelle manoeuvre des miserables qui avaient jure ma
perte.

J'avais ete denoncee, en meme temps, au prefet de police et a
l'autorite militaire, comme etant restee, jusqu'aux dernieres heures
de la lutte, au service de la Commune. On affirmait que j'avais fait
partie d'une bande d'ignobles incendiaires et qu'on m'avait reconnue
derriere une barricade, faisant le coup de feu.

J'avais ete epiee, evidemment, et l'idee de cette infamie avait
ete suggeree par mes relations avec mon amie des Batignolles, plus
terriblement compromise encore qu'elle ne l'avait cru, la pauvre
fille, puisque son colonel avait ete pris les armes a la main, qu'il
etait convaincu de pillage et de meurtre, et qu'elle etait accusee de
complicite.

C'etait chez moi, pretendaient les delateurs, qu'elle avait cache le
produit de ses vols, et ils ajoutaient que dix temoins, au besoin,
affirmeraient l'avoir vue entrer a l'_Hotel des Folies_, pliant sous
le faix d'enormes paquets.

De la, les perquisitions obstinees des agents, le jour de notre
arrestation.

C'est d'ailleurs avec une infernale perfidie que la denonciation nous
confondait, mon amie et moi, attribuant a l'une les actes de l'autre,
m'imputant a moi tout ce qu'elle avait pu faire de criminel.

Et les provisions qu'elle m'avait apportees, et sa presence chez moi
apres la lutte, donnaient a la calomnie toutes les apparences de la
verite.

On m'a conte qu'en ces heures sinistres, des laches immondes se
trouverent, qui profitant de l'effarement des esprits, essayerent
d'assouvir leurs haines et de se defaire de leurs ennemis. J'ai
oui dire que la police fut surprise par un tel debordement de
denonciations, que le coeur lui en leva, et qu'elle fut obligee de
menacer les delateurs de les rechercher et de les poursuivre.

Isolee comme je l'etais, sans ressources, je devais perir et je
perissais, certainement, sans le devouement de mon ami l'officier
de paix, sans sa situation particuliere surtout, qui lui ouvrit
immediatement la porte de tous les bureaux et du cabinet meme de mes
juges.

Il reussit a demontrer que j'etais victime d'une tenebreuse intrigue,
que je n'etais pas restee un seul jour hors de chez moi, que j'etais
innocente, enfin, de tout ce dont on m'accusait.

Et apres quarante-huit heures de detention, qui me parurent un siecle,
je fus remise en liberte...

A la porte, je trouvai l'homme qui venait de me sauver.

Il m'attendait, mais il ne me permit pas de lui exprimer la
reconnaissance dont mon coeur debordait.

--Vous me remercierez, interrompit-il brusquement, quand je l'aurai
merite. Je n'ai rien fait pour vous, que n'eut fait, a ma place, le
premier honnete homme venu. Ce que je veux, c'est decouvrir quels
interets vous menacez, sans vous en douter, et qui doivent etre
considerables, si j'en juge par la passion et la tenacite qu'on met
a vous poursuivre. Ce que je pretends, c'est mettre la main sur les
laches gredins que vous genez si fort...

Je secouai la tete.

--Vous ne reussirez pas, lui dis-je.

--Qui sait! J'ai fait, dans ma vie, plus difficile que cela, et plus
fort!...

Et tirant a demi de sa poche, et me montrant un large pli:

--Ceci, me dit-il, est la denonciation sur laquelle vous avez ete
arretee. J'ai obtenu qu'on me la confiat. J'en ai attentivement etudie
l'ecriture, et je me suis assure qu'elle n'est pas contrefaite. C'est
un element, cela. C'est le moyen, toujours a ma portee, de verifier
mes soupcons, le jour ou il m'en viendra. Patience! Nous avons du
temps devant nous...

C'est l'avenue de Paris que nous suivions, en causant ainsi, car il me
conduisait au chemin de fer.

--Nous allons nous quitter, continuait-il, mais avant, ecoutez mes
instructions et tachez de ne vous en point ecarter.

Vous allez rentrer a Paris et reprendre vos occupations ordinaires.
Repondez vaguement aux questions qui vous seront adressees, et
surtout, ne parlez pas de moi. Il faut continuer a habiter l'_Hotel
des Folies_. Il est dans mon quartier, d'abord, dans ma sphere
d'action, ce qui est tres-important, et de plus les proprietaires
se sont mis dans le cas de n'oser pas me desobeir quand je leur
commanderai quelque chose. A moins d'un incident imprevu et grave, ne
venez jamais a mon bureau; notre succes serait fort aventure si on
soupconnait l'interet que je vous porte.

Apres ce dernier echec, vos ennemis vont, j'imagine, se tenir en repos
quelques jours, mais ils ne tarderont pas, j'en suis sur, a chercher
une occasion meilleure et a vous faire epier. Soyez sur vos gardes,
guettez du coin de l'oeil, et si vous surprenez quelque chose de
suspect, n'en laissez rien paraitre, mais ecrivez-moi. Je vais, de
mon cote, organiser autour de vous une surveillance occulte. Si
je parviens a empoigner un des gredins charges de vous observer,
l'affaire est dans le sac, car il faudra bien qu'il me dise qui le
paye...

Nous arrivions a la gare.

--Et maintenant, ajouta cet honnete homme, assez cause! Au revoir, et
bon courage...

Malheureusement, il n'avait pas songe a m'offrir un peu d'argent, je
n'avais pas ose lui en demander; il me restait huit sous en poche, et
je ne savais que trop que je ne trouverais rien chez moi. C'est donc a
pied que je rentrai a Paris.

La Fortin me recut a bras ouverts. Avec moi lui revenait l'espoir
d'une creance de cent et quelques francs dont elle avait deja fait son
deuil.

Elle avait d'ailleurs a m'annoncer la meilleure des nouvelles.

Un des garcons de magasin de M. Van Klopen etait venu, en mon absence,
me prier de passer a l'atelier. Si fatiguee que je fusse de la route
que je venais de faire, j'y courus.

Je trouvai M. Van Klopen fort triste. Il etait de retour depuis
l'avant-veille, et deja criait misere. Plus de bals, plus de
fetes, plus d'assauts d'elegance au bois. C'etait la fin du monde,
declarait-il. Et pour comble, ses principales clientes, ses preferees,
celles qui lui devaient le plus d'argent, etaient toutes absentes, et
les quelques maris chez lesquels il s'etait presente, sa facture a la
main, l'avaient mis a la porte.

Il etait cependant resolu a lutter, me dit-il, et il voulait
m'employer, non plus comme ouvriere, mais comme essayeuse, aux
appointements de cent vingt francs par mois.

Je n'etais pas dans une situation a consulter mes gouts. C'etait a
prendre ou a laisser; je pris, et essayeuse je suis encore.

Chaque matin, en arrivant a l'atelier, je quitte le costume modeste
que vous me voyez, et je revets une sorte de livree qui appartient a
M. Van Klopen: d'amples jupons et une robe de soie noire.

Je n'ai plus alors qu'a m'asseoir et a attendre.

Une cliente se presente-t-elle, qui desire un pardessus, un manteau,
"une confection" quelconque:

--Mademoiselle Lucienne? crie M. Van Klopen.

J'arrive, j'endosse un vetement; par l'effet qu'il produit sur moi,
l'acheteuse juge de l'effet qu'il produira sur elle. M. Van Klopen
debite son boniment, et c'est a qui des deux me fera mouvoir:

--Marchez, mademoiselle... Pas si vite... Veuillez reculer...
Tournez-vous... Avancez un peu... Tenez-vous plus droite... Le
vetement est delicieux... Il est decidement fort laid, faites-m'en
voir un autre.

Et il y a des jours ou il vient cinquante clientes, et ou pour chacune
d'elles, il me faut essayer deux, trois, quatre et jusqu'a dix
vetements.

C'est atrocement ridicule toujours, c'est souvent humiliant. Il y a
des femmes qui oublient que je suis une femme comme elles, et non pas
une mecanique, ou qui s'imaginent que l'impertinence est une preuve de
distinction.

Il y en a qui me parlent comme elles ne parleraient pas a leur
servante, et qui ont des exigences ineptes, le degout de tout, et des
fantaisies impossibles.

Il en vient de laides, de vieilles, de difformes, qui s'etonnent que
le meme manteau qui va bien sur mes epaules, aille mal sur leur
dos, qui s'en indignent, qui s'en prennent a moi, qui m'accusent de
m'entendre avec Van Klopen pour les voler et les tromper.

Que de fois, apres de telles seances, dans les premiers jours surtout,
j'etais tentee de rendre a Van Klopen sa robe de soie!

Mais j'avais perdu mon independance superbe, l'audace et l'insouciance
qui etaient toute ma fortune.

Les conjectures de mon ami l'officier de paix s'agitaient incessamment
dans mon cerveau, et plus je les examinais, plus je les trouvais
vraisemblables. Depuis qu'il me semblait avoir decouvert un mystere
dans ma vie, moi si positive autrefois, je me bercais de chimeres.
J'attendais, a breve echeance, un evenement extraordinaire, une
revanche de la destinee... Et je restais.

Je n'etais pas au bout de mes peines.

Mais depuis qu'il etait question du sieur Van Klopen, Maxence croyait
voir se dementir l'assurance hautaine de Mlle Lucienne et son
imperturbable sang-froid.

Geste, attitude, regard, tout en elle trahissait l'embarras d'une
situation qu'on juge ridicule, et la confusion d'un aveu qui peut
preter a la raillerie.

Moitie souriant, d'un sourire un peu force, et moitie attristee:

--Mais est-il bien sense, poursuivit-elle, apres les epreuves atroces
de ma premiere jeunesse, de tant prendre au serieux mes contrarietes
actuelles!... J'ai un emploi, des vetements, un abri, du pain...
Pourquoi me plaindre!... Et cependant, il me semble qu'aux heures
sombres de ma vie, lorsque j'avais froid et que j'avais faim, je
souffrais moins, en mon corps, que je ne souffre maintenant en mon
ame, de certains froissements de mon amour-propre... Du moins, ce
n'etait pas la meme souffrance...

C'est avec la plus extreme surprise, que Maxence la considerait.

Elle rougissait, sa voix se troublait, elle hesitait, elle cherchait
ses mots...

Jusqu'a ce qu'enfin, secouant la tete, comme quelqu'un qui
s'encourage:

--Decidement, c'est trop niais, reprit-elle. On ne doit rougir que
de ce qui est honteux. Il n'y a rien d'humiliant a etre pauvre, et a
faire ce qu'on peut pour vivre.

Ce que je faisais chez Van Klopen m'etait excessivement penible, et,
cependant, il ne tarda pas a me demander quelque chose de plus penible
encore.

Petit a petit, les fuyards du siege et de la Commune etaient revenus.
Paris se repeuplait, les hotels se rouvraient, les etrangers
affluaient, le bois de Boulogne devaste revoyait autour du lac une
partie de ses hotes d'autrefois. Mais le luxe ne reprenait pas.

M. Van Klopen se desolait. Les commandes ne lui manquaient pas, mais
quelles commandes! Des robes severes, des costumes de la plus extreme
simplicite, des vetements de couleur sombre, sur lesquels il avait
bien du mal a gagner vingt-cinq pour cent.

Souvent il en gemissait devant moi, disant que la France etait perdue,
si elle laissait echapper le sceptre de la mode et des elegances
feminines.

Il ne cessait de me parler du bon temps, du temps ou certaines de ses
clientes depensaient chez lui jusqu'a trente mille francs par mois,
ou il etait du meilleur ton, en revenant du bois, de monter chez lui,
causer un instant chiffon et boire un verre de madere et meme un verre
d'absinthe.

Alors, toutes les semaines, il "creait" quelque mode nouvelle, quelque
disposition bizarre, quelque complication de toilette bien savante et
bien couteuse.

Et il n'etait pas embarrasse pour lancer dans le monde et faire
adopter ses creations les plus excentriques. Toujours, parmi ses
clientes, les plus jeunes, les plus charmantes et les plus haut
titrees, il s'en trouvait qui etaient criblees de dettes, et qui, en
echange d'un renouvellement de billet, consentaient a s'affubler des
costumes les plus risques, et a les montrer et a les produire.

--Voila les bonnes petites femmes qu'il me faudrait,
disait-il, pour lancer les autres et les remettre en gout, et
malheureusement elles ne sont pas rentrees, et leurs maris abusent des
evenements pour les confiner a la campagne et faire des economies...

Ou voulait en venir M. Van Klopen? Je declare que je ne le soupconnais
pas du tout. Ce que voyant:

--Il n'y a que vous, ma chere, me dit-il un jour, qui puissiez me
tirer de la. Vous n'etes vraiment pas mal, et je suis sur qu'en grande
toilette, nonchalamment etendue sur les coussins d'un huit ressorts,
vous feriez tant d'effet, que toutes les femmes en seraient jalouses,
et voudraient vous ressembler... Il n'en faut qu'une, vous le savez,
pour donner le bon exemple...

Brusquement Maxence se leva, et se frappant le front:

--Je comprends! s'ecria-t-il.

Mais la jeune fille poursuivait:

--Je crus que M. Van Klopen plaisantait. Jamais il n'avait ete plus
serieux, et pour me le prouver, il se mit a m'expliquer ce qu'il
attendait de moi. Je pouvais, selon lui, remplacer les clientes qui
avaient ete ses courtieres. Il me confectionnerait de ces toilettes
qui forcent l'attention, et deux ou trois fois la semaine, je
m'installerais dans une belle voiture qu'il me louerait, et j'irais me
montrer au Bois.

La proposition me revolta.

--Jamais! lui dis-je.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai trop le respect de moi pour consentir jamais a faire
de ma personne une reclame vivante...

Il haussait les epaules.

--Vous avez tort, fit-il. Vous n'etes pas riche, et je vous donnerais
vingt francs par promenade. A huit par mois, ce serait cent soixante
francs ajoutes a vos appointements.

Et avec un sourire honteux:

--Sans compter, ajouta-t-il, que je vous fournis la une occasion
unique de fortune. Jolie comme vous etes, et inconnue, vous
serez remarquee. Il n'en faut pas tant pour tourner la tete d'un
millionnaire...

J'etais indignee.

--Quand ce ne serait, m'ecriai-je, que pour la raison que vous me
dites, je refuse!...

Il ne se tenait point pour battu.

--Vous n'etes qu'une sotte, ma chere, me dit-il, et comme, si vous
n'acceptez pas, vous cesserez de faire partie de ma maison, je pense
que vous reflechirez.

C'etait tout reflechi, et je ne songeais qu'a me mettre en quete d'un
autre patron, quand mon ami, l'officier de paix, m'ecrivit de passer a
son bureau.

Je m'y rendis, et apres m'avoir amicalement fait asseoir:

--Eh bien, me demanda-t-il, quoi de nouveau?

--Rien. Je ne me suis pas apercue que l'on m'ait epiee.

Il fit claquer sa langue d'un air mecontent.

--Pas plus que vous, gronda-t-il, mes agents n'ont rien surpris. Et,
cependant, il est clair que vos ennemis ne vous ont pas lachee comme
cela. Nous avons affaire a des malins. S'ils font les morts, c'est
qu'ils meditent quelque mauvais coup. Lequel? c'est ce que je veux
savoir, et je le saurai; je suis tetu, je ne suis pas Breton pour
rien, et je n'ai pas encore jete ma langue aux chiens. Deja, j'ai un
indice. A force de me creuser la cervelle, j'y ai trouve une idee qui
serait excellente, si je decouvrais un moyen de vous meler a ce qu'on
appelle le beau monde...

Je lui expliquai, bien vite, qu'etant chez M. Van Klopen, un des
premiers couturiers de Paris, j'y voyais, forcement, beaucoup de
femmes de la plus haute societe.

--Cela ne suffit pas! dit-il.

Alors, les propositions de M. Van Klopen me revinrent a l'esprit, et
je les lui exposai.

Il bondit sur sa chaise.

--Voila l'affaire! s'ecria-t-il, et la preuve manifeste que la chance
est pour nous. Il faut accepter...

Ce n'est pas a cet homme excellent que je pouvais taire mes
repugnances, que la reflexion avait fort accrues.

--Qu'adviendra-t-il, lui dis-je, si je me resigne a ce role odieux que
M. Van Klopen me propose? Je ne le sais que trop. Lui-meme, en croyant
m'eblouir, m'en a montre les dangers. Obligee d'etaler des toilettes
combinees pour forcer l'attention, forcement je serai remarquee. Je ne
me serai pas montree au bois quatre fois, seule, au fond de ma voiture
de louage, que chacun s'imaginera deviner quel metier j'y viens faire.
Nul assurement ne soupconnera la verite. On me prendra pour une
creature perdue. Je serai obsedee d'offres avilissantes, poursuivie,
traquee. Certes, je suis sure de moi; je serai toujours mieux gardee
par mon orgueil que par la plus attentive des meres. Mais je serai
montree au doigt, et c'en sera fait de ma reputation...

Je ne parvins pas a le convaincre.

--Je sais que vous etes une honnete fille, me dit-il, mais pour cela,
precisement, que vous importe ce que dira le monde, toute cette cohue
de gens que vous ne connaissez pas? Le monde!... vous comprendrez ce
que vaut son estime quand vous aurez vu a quelles gens il l'accorde,
quand vous saurez que ce sont les plus effrontes et les plus
hypocrites, les plus tares et les plus laches, qui constituent entre
eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les
imbeciles, et qui s'appelle l'opinion. Votre avenir est en jeu. Je
vous le repete, il faut accepter...

--Si vous me le commandez, dis-je...

--Oui, je vous le commande, et je vais vous expliquer pourquoi...

Pour la premiere fois, Mlle Lucienne eut une reticence. Les
explications de l'officier de paix, elle ne les dit pas.

Et apres une pause d'un instant:

--Vous savez le reste, mon voisin, dit-elle, puisque vous m'avez vue
dans ce role inepte et ridicule de reclame vivante, d'annonce, de
mannequin de modes.

Et les resultats ont ete ce que j'avais prevu... Trouvez donc
quelqu'un qui croie a mon honnetete!... Vous avez entendu la Fortin,
ce soir? Vous-meme, mon voisin, pour quelle femme m'avez-vous prise?

Et cependant vous auriez du surprendre quelque chose de ma souffrance
et de mon humiliation, le jour ou vous m'observiez si attentivement,
au bois de Boulogne...

Maxence tressauta.

--Quoi! s'ecria-t-il, vous savez?...

--Ne viens-je pas de vous dire que je crains toujours d'etre epiee
et suivie, et que je veille... Oui, je sais que vous avez essaye de
surprendre le secret de mes sorties en voiture...

Maxence voulait s'excuser.

--Restons-en la, prononca-t-elle... Vous voulez etre mon ami,
m'avez-vous dit? Maintenant que vous savez ma vie tout entiere, et
que vous me connaissez presque comme je me connais moi-meme,
reflechissez... Demain, vous me direz vos reflexions...

Et elle sortit.





End of the Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Emile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***

***** This file should be named 11588.txt or 11588.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/1/5/8/11588/

Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
This file was produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year. For example:

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


