The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Emile Gaboriau

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Title: L'argent des autres
       I. Les hommes de paille

Author: Emile Gaboriau

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11588]
[Date last updated: May 9, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***




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[Note du transcripteur: Ce texte utilise l'orthographe du XIXe sicle:
sige = sige, compltement = compltement, etc.]


L'ARGENT DES AUTRES

PAR MILE GABORIAU

I LES HOMMES DE PAILLE




I


Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue
Saint-Gilles, au Marais,  deux pas de la place Royale.

L, pas de voitures, jamais de foule. A peine le silence y est rompu
par les sonneries rglementaires de la caserne des Minimes, par les
cloches de l'glise Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des
lves de l'institution Massin  l'heure des rcrations.

Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est
encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme. Une 
une s'teignent les grandes fentres  tout petits carreaux. Et si,
pass minuit, quelque bourgeois regagne son logis, il hte le pas,
inquiet de la solitude et proccup des reproches de son concierge qui
lui demandera d'o il peut bien revenir si tard.

En une telle rue, tout le monde se connat, les maisons n'ont pas de
mystre, les familles pas de secrets.

C'est la petite ville, o l'oisivet curieuse a toujours un coin de
son rideau sournoisement relev, o les cancans poussent aussi dru que
l'herbe entre les pavs.

Aussi, le 27 avril 1872, un samedi, dans l'aprs-midi, remarqua-t-on
rue Saint-Gilles, un fait qui partout ailleurs et pass inaperu.

Un homme d'une trentaine d'annes, portant la livre de travail des
serviteurs de bonne maison, le long gilet ray et le tablier  pice,
s'en allait de porte en porte...

--Qui donc cherche ce domestique? se demandaient les rentires
dsoeuvres, tout en suivant ses volutions.

Il ne cherchait personne. Aux gens qu'il abordait, il racontait qu'il
tait envoy par une cousine  lui, excellente cuisinire, laquelle,
avant d'entrer en place chez des bourgeois du quartier, tenait comme
de juste  prendre ses renseignements. Et cela dit:

--Connaissez-vous, interrogeait-il, M. Vincent Favoral?

Concierges et boutiquiers ne connaissaient que lui, car il y avait
plus d'un quart de sicle qu'au lendemain de son mariage, M. Vincent
Favoral tait venu s'installer rue Saint-Gilles, et ses deux enfants y
taient ns: son fils, M. Maxence, et sa fille, Mlle Gilberte.

Il occupait le second tage de la maison qui porte le numro 38, une
de ces bonnes vieilles maisons comme on n'en btit plus, depuis que
les terrains se vendent quinze cents francs le mtre, o l'espace
n'est pas sordidement mesur, o les escaliers  rampe de fer forg
sont larges et faciles, o les pices sont spacieuses, et les plafonds
hauts de douze pieds.

--Certes, nous connaissons M. Favoral, rpondaient les gens que
questionnait le domestique, et si jamais honnte homme a exist, c'est
certainement lui. En voil un auquel on aurait du plaisir  confier
ses fonds, si on en avait. Ce n'est pas lui qui jamais filera en
Belgique en emportant sa caisse.

Et ils expliquaient que M. Favoral tait caissier principal et mme
probablement un des gros actionnaires du _Comptoir de crdit mutuel_,
une de ces admirables institutions financires qui ont surgi avec le
second Empire et qui gagnaient  la Bourse leur premier banco le jour
o se jouait dans la rue la partie du coup d'tat.

--Oh! je sais la profession du bourgeois, disait le domestique. Mais
quel espce d'homme est-ce? Voil ce que ma cousine voudrait savoir.

Le marchand de vins du 43, le plus ancien boutiquier de la rue, tait
mieux que personne  mme de rpondre. Deux petits verres civilement
offerts lui dlirent la langue, et tout en trinquant:

--M. Vincent Favoral, commena-t-il, est un homme de cinquante-deux ou
trois ans, mais qui parat plus jeune, car il n'a pas un poil blanc.
C'est un grand maigre, avec des favoris bien taills, la bouche pince
et des petits yeux jaunes. Pas causeur. Il faut plus de crmonies
pour tirer une parole de son gosier qu'un cu de sa caisse. Oui, non,
bonjour, bonsoir, voil toute sa conversation. t comme hiver, il
porte un pantalon gris, une longue redingote, des souliers lacs et
des gants de filoselle. Parole d'honneur, je dirais qu'il a sur le dos
les habits que je lui ai vus pour la premire fois en 1845, si je ne
savais pas que tous les ans il se fait faire deux vtements complets
par le concierge du 29.

--Ah! a, mais c'est un grigou! grommela le domestique.

--C'est surtout un maniaque, poursuivit le boutiquier, comme tous les
hommes de chiffres,  ce qu'il parat. Sa vie est rgle comme les
pages de son grand-livre. Dans le quartier, on ne l'appelle jamais que
le Bureau-Exactitude, et quand il passe rue Saint-Louis, qui est donc
maintenant la rue Turenne, les ngociants rglent leur montre. Qu'il
vente ou qu'il grle, chaque matin que le bon Dieu fait,  neuf heures
battant, il met le pied dans la rue pour se rendre  son bureau. Quand
on le voit revenir, c'est qu'il est entre cinq heures vingt et cinq
heures vingt-cinq. A six heures, il dne. A sept heures, il sort et va
faire sa partie au caf Turc. A dix heures, il rentre et se couche.
Et, au premier coup de onze heures sonnant  Saint-Louis, crac, il
teint sa bougie...

Ddaigneusement le domestique avanait les lvres.

--Hum!... fit-il, je me demande si cela conviendra  ma cousine, de
vivre chez un particulier qui est comme une horloge.

--Ce n'est pas toujours agrable, observa le marchand de vins, et la
preuve c'est que le fils, M. Maxence, s'en est lass.

--Il n'est plus chez ses parents?

--Il y prend ses repas, mais il loge chez lui, boulevard du Temple...
La brouille a fait assez de bruit, dans le temps, et d'aucuns
soutiennent que M. Maxence est un mauvais sujet, qui mne une vie de
polichinelle... Moi je dis que son pre le tenait trop de court... Il
a vingt-cinq ans, ce garon, il est bien de sa personne, et il a une
matresse dans le grand genre, je l'ai vue... J'aurais fait comme lui.

--Et la fille, Mlle Gilberte?...

--Elle ne se marie gure, quoi qu'elle ait plus de vingt ans et qu'elle
soit jolie comme un amour... Avant la guerre, son pre voulait
lui faire pouser un agent de change,  ce qu'on dit, un homme
trs-distingu, qui ne venait jamais qu'en voiture  deux chevaux,
mais elle l'a refus net... On m'apprendrait qu'il y a quelque
amourette sous jeu, que je n'en serais pas tonn. Je vois rder par
ici un jeune monsieur, qui lve diablement le nez, quand il passe
devant le 38.

Ces dtails semblaient n'intresser que fort mdiocrement le
domestique.

--C'est surtout la bourgeoise, dit-il, qui proccupe ma cousine...

--Naturellement. Eh bien! vous pouvez lui dire que jamais elle n'aura
eu de meilleure patronne. Pauvre madame Favoral! elle en a vu de
grises avec son maniaque de mari. Mais elle n'est plus jeune et on
s'accoutume  tout. Les jours o le temps est beau, je la vois passer
avec Mlle Gilberte. Elles vont faire un tour de promenade  la place
Royale. C'est leur distraction...

Le domestique ricanait.

--Mtin! fit-il. Si le bourgeois ne leur en paye pas d'autres, il ne
se ruinera pas!

--Il ne leur en paye pas d'autres, poursuivit le boutiquier.
C'est--dire, pardon, tous les samedis, et cela depuis des annes,
M. et Mme Favoral reoivent quelques-uns de leurs amis: M. et Mme
Desclavettes, qui taient marchands de bronzes, rue Turenne; M.
Chapelain, l'ancien avou de la rue Saint-Antoine, dont la fille est
la grande amie de Mlle Gilberte; M. Desormeaux qui est chef de bureau
au ministre de la justice, et trois ou quatre autres encore, et comme
prcisment c'est aujourd'hui samedi...

Mais il s'interrompit et tendant le bras vers la rue:

--Vite, reprit-il, regardez! Quand on parle du loup... Il est cinq
heures vingt, voil M. Favoral qui rentre...

C'tait en effet le caissier du _Comptoir de crdit mutuel_, et
vritablement tel que l'avait dpeint le marchand de vins. Et  le
voir marcher, la tte baisse, on et dit qu'il cherchait sur le
trottoir la place o il avait mis le pied le matin pour l'y remettre
le soir. Toujours du mme pas mthodique, il gagna sa maison, gravit
ses deux tages et tirant son passe-partout, il entra chez lui.

C'tait bien le logis de l'homme, et tout, ds l'antichambre, y
dnonait la manie. L videmment, chaque meuble devait avoir sa place
invariable, chaque objet irrvocablement sa tablette ou son clou.

Triste logis, d'ailleurs, accusant non pas la pauvret prcisment,
mais de mdiocres ressources et les artifices d'une conomie qui
se respecte. La propret y atteignait les splendeurs du luxe, tout
reluisait, mais il n'tait pas un dtail qui ne traht la main
industrieuse de la mnagre s'obstinant  dfendre son mobilier contre
les ravages du temps. Le velours des fauteuils avait aux angles des
reprises qu'on tait tent d'attribuer  l'aiguille d'une fe. On
distinguait des points de laine neuve dans les dessins fans des
devants de foyer. Les rideaux avaient t retourns pour offrir
toujours aux regards la portion la moins fltrie.

Tous les htes numrs par le marchand de vins, et deux ou trois
autres encore se trouvaient au salon lorsque M. Favoral y entra.

Mais au lieu de rpondre  leur salut:

--O est Maxence? interrogea-t-il.

--Je l'attends, mon ami, rpondit doucement Mme Favoral.

Le caissier frona le sourcil:

--Toujours en retard, gronda-t-il, c'est se moquer  la fin...

Sa fille, Mlle Gilberte, lui coupa la parole:

--Et mon bouquet, pre? demanda-t-elle.

M. Favoral s'arrta court, se frappa le front, et de l'accent d'un
homme qui rvle quelque chose d'incroyable, de prodigieux, d'inou:

--Oubli!... rpondit-il, en scandant les syllabes, je l'ai
ou-bli-!...

C'tait positif. Tous les samedis, en rentrant de son bureau, il
s'arrtait devant la marchande qui a sa baraque au parvis Saint-Louis,
et il lui achetait, pour Mlle Gilberte, un bouquet de saison. Et
aujourd'hui...

--Ah! je t'y prends, pre! s'cria la jeune fille.

Mais Mme Favoral s'tait penche  l'oreille de Mme Desclavettes.

--Certainement, murmura-t-elle d'une voix trouble, il arrive  mon
mari quelque chose de grave. Lui, oublier! Lui, manquer  une de ses
habitudes! C'est la premire fois depuis vingt-six ans...

L'entre de M. Maxence l'empcha de continuer. M. Favoral ouvrait la
bouche pour rprimander vertement son fils, mais le dner tait servi.

--A table! cria M. Chapelain, l'ancien avou, homme conciliant par
excellence.

On se mit  table, mais Mme Favoral venait  peine de servir le
potage, quand un violent coup de sonnette retentit. Presqu'aussitt,
la bonne parut et annona:

--Le baron de Thaller!...

Plus ple que sa serviette, le caissier s'tait dress.

--Le patron! balbutia-t-il. Le directeur du _Comptoir de crdit
mutuel_!...

Sur les talons de la bonne, M. de Thaller entrait... Grand, mince,
roide, il avait une tte toute petite, la figure plate, le nez pointu
et de longs favoris roux nuancs de fils d'argent, qui lui tombaient
jusqu'au milieu de la poitrine.

Plus soign qu'une fille, il exhalait toutes sortes de parfums. Vtu 
la dernire mode, il portait un de ces amples pardessus  longs poils
qui bombent les paules, un pantalon vas du bas, un large col
rabattu sur une cravate claire constelle d'un gros diamant et un
chapeau  bords insolemment cambrs.

D'un regard clignotant, il valua la salle  manger, le mobilier
mesquin, le dner modeste, et les convives, des bourgeois, assis
autour de la table. Et sans mme daigner porter  son chapeau sa
grosse main troitement gante de gris perle, d'un ton cassant et
bref, et avec un lger accent qui affirmait tre l'accent alsacien:

--Il faut que je vous parle, Vincent, dit-il  son caissier, seul, 
l'instant...

L'effort de M. Favoral, pour dissimuler son trouble, tait visible.

--C'est que, commena-t-il, nous sommes, comme vous le voyez, entre
amis, en famille...

--Voulez-vous que je parle devant tout le monde? interrompit durement
le directeur du _Crdit mutuel_...

Le caissier n'hsita plus.

Prenant sur la table un flambeau, il ouvrit la porte qui donnait dans
le salon, et s'effaant respectueusement:

--Je suis  vous, monsieur, dit-il, prenez la peine de passer...

Et au moment de disparatre lui-mme, se matrisant encore:

--Continuez  dner sans moi, dit-il  ses htes, je vous aurai vite
rattraps, c'est l'affaire d'un instant, soyez sans inquitude...

Ils n'taient pas inquiets, mais surpris, et surtout indigns des
faons de M. de Thaller.

--Quel rustre! murmura Mme Desclavettes.

M. Desormeaux, le chef de bureau du ministre de la justice, ricanait.
C'tait un vieux ractionnaire, fort entt de ses ides lgitimistes.

--Voil nos matres, fit-il, les hauts barons de la fodalit
financire... Ah! vous vous tes indigns de la morgue de la vieille
aristocratie, eh bien!  genoux, morbleu!  plat ventre plutt, devant
l'cu d'or sur champ de gueules!...

On ne lui rpondit pas. Chacun de son mieux prtait l'oreille.

Dans le salon, entre M. Favoral et M. de Thaller, une discussion de
la dernire violence avait videmment lieu. En saisir le sens tait
impossible, et cependant,  travers la porte, dont les panneaux
suprieurs taient vitrs, il en passait des bribes. Et de moments
en moments arrivaient distinctement les mots de dividende et
d'actionnaires, de dficit et de millions...

--Qu'est-ce que cela signifie, grand Dieu!... gmissait Mme Favoral.

Les deux interlocuteurs, le directeur et le caissier avaient d
se rapprocher de la porte de communication, car leurs voix qui
s'levaient de plus en plus, devenaient tout  fait nettes.

--C'est un guet-apens infme! disait M. Favoral; il fallait me
prvenir...

--Allons donc! interrompait l'autre, est-ce que vous n'tiez pas
averti!...

La frayeur, une frayeur vague encore et inexplique, gagnait les
convives et ils demeuraient immobiles, la fourchette en l'air,
retenant leur haleine.

--Jamais! rptait M. Favoral, en frappant du pied si violemment que
la cloison en tait branle, jamais! jamais!

--Cela sera pourtant, dclarait M. de Thaller, c'est l'unique
ressource!...

--Et si je ne veux pas!

--Il s'agit bien de votre volont, vraiment! C'est il y a vingt ans
qu'il fallait ne pas vouloir. Mais coutez-moi, raisonnons un peu...

M. de Thaller baissait la voix, et pendant quelques minutes, on
n'entendit plus rien de la salle  manger que des paroles confuses et
d'insaisissables exclamations, jusqu' ce que tout  coup:

--C'est la ruine, reprit-il, d'un accent furieux, c'est la faillite
fin courant!

--Monsieur, disait le caissier, Monsieur...

--Vous tes un faussaire, monsieur Vincent Favoral, vous tes un
voleur!...

D'un bond, Maxence s'tait lev.

--Ah! je ne permettrai pas qu'on insulte ainsi mon pre dans sa propre
maison! s'cria-t-il.

--Maxence! supplia Mme Favoral, mon fils!...

L'ancien avou, M. Chapelain, le retenait par le bras, mais il se
dbattait et il allait s'lancer dans le salon, quand la porte
s'ouvrit, livrant passage au directeur du _Comptoir de crdit_.

Avec un flegme trange aprs une telle scne, il s'avana jusqu' Mlle
Gilberte, et d'un ton d'offensante protection:

--Votre pre est un malheureux, mademoiselle, pronona-t-il, et mon
devoir serait de le livrer immdiatement  la justice... Pour votre
sainte et digne mre, cependant, pour votre frre, pour vous
surtout, mademoiselle, je n'en ferai rien... Mais qu'il fuie, qu'il
disparaisse, que jamais plus on n'entende parler de lui.

Il tira de sa poche une liasse de billets de banque, et les plaant
sur la table:

--Remettez-lui ceci, ajouta-t-il. Qu'il parte ce soir mme. La police
est peut-tre prvenue. Il y a un train pour Bruxelles  onze heures
cinq.

Et, s'tant inclin, il se retira, sans que personne lui adresst
seulement un mot, tant l'effarement tait grand de tous les htes de
cette maison jusqu'alors si paisible.

cras de stupeur, Maxence tait retomb sur sa chaise. Seule, Mlle
Gilberte gardait quelque sang-froid.

--C'est une honte  nous, s'cria-t-elle, que de nous laisser ainsi
abattre; cet homme est un imposteur, un misrable... il ment!... Mon
pre...

M. Favoral n'avait pas attendu qu'on l'appelt et il se tenait debout
contre la porte du salon, plus ple que la mort, et calme cependant.

--A quoi bon des explications, dit-il. Ma caisse est vide, toutes les
apparences sont contre moi...

Sa femme s'tait glisse jusqu' lui, elle lui prenait la main.

--Le malheur est immense, murmurait-elle, mais non irrparable. Nous
vendrons tout ce que nous possdons...

--N'avez-vous pas des amis, ne sommes-nous pas l? insistrent les
autres, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M. Chapelain...

Doucement il carta sa femme, et froidement:

--Que serait ce que nous avons possd  nous tous? dit-il. Un grain
de sable dans un abme. Nous ne possdons plus rien, d'ailleurs, nous
sommes ruins.

D'un mouvement pareil, les autres se dressrent, blmes et les yeux
tincelants.

--Ruins!... s'cria M. Desormeaux, ruins!... Et les quarante-cinq
mille francs que je vous avais confis!...

Il ne rpondit pas.

--Et nos cent vingt mille francs! gmissaient M. et Mme Desclavettes.

--Et mes cent soixante mille francs! criait en blasphmant M.
Chapelain...

Le caissier haussait les paules.

--Perdus, dit-il, irrvocablement...

Alors leur rage dpassa toutes les bornes. Alors ils oublirent que ce
malheureux tait leur ami de vingt ans, qu'ils taient ses htes, et
ils se mirent  l'accabler de menaces et d'injures sans nom.

Lui ne daignait pas se dfendre.

--Allez, pronona-t-il, allez... Quand un pauvre chien entran par le
courant se noie, les gens de coeur, du haut de la berge, lui jettent
des pierres...

--Il fallait nous dire que vous spculiez, hurla M. Desclavettes...

Sur ces mots il se redressa, et avec un geste si terrible, que les
autres, effrays, reculrent:

--Quoi! fit-il d'un ton d'crasante ironie, c'est ce soir seulement
que vous dcouvrez que je spculais! Chers amis! O donc et  quelles
poches d'autrui pensiez-vous que je prenais l'norme intrt que
je vous sers depuis des annes? O avez-vous vu l'argent honnte,
l'argent du travail donner douze ou quatorze pour cent? L'argent qui
rapporte cela, c'est l'argent du tapis vert, c'est l'argent de la
Bourse. Pourquoi m'avez-vous apport vos fonds? Parce que vous tiez
persuads que je saurais bien tenir les cartes. Ah! si je vous
annonais que j'ai doubl vos capitaux, vous ne me demanderiez pas
comment je m'y suis pris, ni si je n'ai pas fait sauter la coupe. Vous
empocheriez vertueusement. J'ai perdu, je suis un voleur... Eh bien!
soit, mais alors vous tes mes complices. C'est l'avidit des dupes
qui fait la friponnerie des dupeurs...

Il fut interrompu par la servante qui rentrait tout effare:

--Monsieur, s'cria-t-elle, monsieur, la cour est pleine d'agents de
police... Ils parlent au concierge, ils vont monter, je les entends.




II


Selon le moment et l'endroit o ils sont prononcs, il est de ces
mots qui acquirent une effrayante signification. Dans cette salle en
dsordre, au milieu de ces gens effars, ce mot de police retentit
comme un coup de tonnerre.

--N'ouvrez pas, commanda Maxence  la domestique, n'ouvrez pas,
quoiqu'on sonne ou qu'on frappe. Laissez enfoncer la porte plutt!...

L'excs mme de l'pouvante rendait  Mme Favoral une portion de son
nergie. Se jetant au-devant de son mari, comme pour le protger,
comme pour le dfendre:

--On vient t'arrter, Vincent, s'cria-t-elle. On vient; n'entends-tu
pas?...

Il demeurait  la mme place, les talons clous au sol.

--Cela devait tre, fit-il.

Et de l'accent du misrable qui voit tout espoir ananti, qui renonce
 la lutte et qui s'abandonne:

--Soit, dit-il, qu'on m'arrte, et que tout finisse une bonne
fois. C'est assez d'angoisses comme cela, assez d'alternatives
insoutenables. Je suis las de toujours feindre, de toujours ruser,
tromper et mentir. Qu'on m'arrte! Il n'est pas de malheur qui ne soit
moindre, en ralit, que l'horreur de l'incertitude. Maintenant, je
n'ai plus rien  redouter. Pour la premire fois depuis des annes, je
dormirai cette nuit!...

Il ne remarquait pas la sinistre impression de ses htes.

--Vous pensez que je suis un voleur, ajouta-il, eh bien! soyez
satisfaits. Justice va tre faite!...

Mais il leur prtait l des sentiments qui n'taient plus les leurs.
Ils oubliaient leur colre si terrible et l'amer ressentiment de leur
argent perdu.

L'imminence du pril, tout  coup, rveillait en leur me les
souvenirs du pass et cette forte affection qui nat d'une longue
habitude et d'un constant change de services rendus. Quoi qu'et fait
M. Favoral, ils ne voyaient plus en lui que l'ami, l'hte dont cent
fois ils avaient rompu le pain ensemble, l'homme dont la probit,
jusqu' cette soire fatale, tait reste bien au-dessus du soupon.

Ples, bouleverss, ils l'entouraient.

--Devenez-vous fou! lui disait M. Desormeaux. Voulez-vous donc
attendre qu'on vous arrte, qu'on vous jette en prison, qu'on vous
trane sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour
d'assises!...

Il secouait la tte, et d'un ton d'obstination idiote:

--Ne vous ai-je pas dit, rptait-il, que tout est contre moi! Qu'on
vienne, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.

--Et votre femme, malheureux, insistait M. Chapelain, l'ancien avou,
et vos enfants!...

--Seront-ils moins dshonors si je suis condamn par contumace?

perdue de douleur, Mme Favoral se tordait les mains.

--Vincent, murmurait-elle, au nom du ciel, pargne-nous cette torture
affreuse de te savoir en prison...

Opinitrement il gardait le silence. Sa fille, Mlle Gilberte se laissa
glisser  ses genoux, et les mains jointes:

--Je t'en conjure, pre! supplia-t-elle.

Il tressaillit de tout son corps. Une indicible expression de
souffrance et d'angoisse contracta ses traits, et d'une voix  peine
intelligible:

--Ah! c'est prolonger cruellement mon agonie, balbutia-t-il. Que
voulez-vous de moi?

--Il faut fuir! dclara M. Desclavettes.

--Par o? Comment? Croyez-vous donc que toutes les prcautions ne sont
pas dj prises, que toutes les issues ne sont pas gardes!

D'un geste brusque, Maxence lui coupa la parole.

--La chambre de ma soeur, mon pre, dit-il, donne sur la cour de la
maison voisine...

--Oui, mais nous sommes au second tage...

--N'importe! J'ai un moyen.

Et s'adressant  sa soeur:

--Viens, Gilberte, poursuivit le jeune homme, viens, tu vas m'clairer
et me donner des draps... Ils sortirent prcipitamment. Mme Favoral
entrevit une lueur d'espoir.

--Nous sommes sauvs, s'cria-t-elle.

--Sauvs, rpta machinalement le caissier.

--Oui, car je devine le projet de Maxence... Mais il faut nous
entendre... O vas-tu te rfugier?

--Eh! le sais-je!...

--Il y a un train  onze heures cinq, fit M. Desormeaux, ne l'oublions
pas...

--Mais il faut de l'argent pour prendre ce train, interrompit l'ancien
avou; j'en ai sur moi, heureusement...

Et oubliant ses cent soixante mille francs perdus, il tirait son
portefeuille. Mme Favoral l'arrta.

--Nous avons plus qu'il ne faut, dit-elle.

Et elle prenait sur la table et elle tendait  son mari les billets
qu'avait jets, avant de sortir, le directeur du _Comptoir de crdit
mutuel_.

Il les repoussa avec un mouvement de rage.

--Plutt crever de faim! s'cria-t-il. C'est lui, c'est ce
misrable...

Mais il s'interrompit, et plus doucement:

--Cache ces billets, dit-il  sa femme, et que demain Maxence aille
les reporter  M. de Thaller...

On sonna violemment.

--La police! gmit Mme Desclavettes qui semblait prs de s'vanouir.

--Je vais parlementer, dit vivement M. Desormeaux. Fuyez, Vincent, ne
perdez pas une minute...

Et il courut  la porte d'entre, pendant que Mme Favoral entranait
son mari vers la chambre de Mlle Gilberte.

Rapidement et solidement, Maxence avait li bout  bout quatre draps,
qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la
fentre, et, en examinant la cour de la maison voisine:

--Personne, dit-il. Tout le monde dne. Nous russirons.

M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse motion
dcomposait ses traits. Arrtant un long regard sur sa femme et sur
ses enfants:

--Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!...

--Ne craignez rien, mon pre, pronona Maxence. Je suis l. Ni ma mre
ni ma soeur ne manqueront de rien...

--Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!...

Et d'une voix touffe:

--Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre dvouement...
Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence dsole, une
jeunesse sans plaisirs. Je vous ai impos toutes les preuves de la
pauvret, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et
un nom dshonor...

--Htez-vous, mon pre, interrompit Mlle Gilberte.

Il semblait ne pouvoir se dcider.

--C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner
ainsi. Quelle sparation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir
garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme
vous le pensez. J'ai t trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins
vous saviez la vrit! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous
reverrons plus...

Dsesprment, sa femme s'attachait  lui.

--Ne parle pas ainsi, disait-elle. O que tu trouves un asile, j'irai
te rejoindre. La mort seule doit nous sparer. Eh! que m'importe ce
que tu as fait et ce que dira le monde? Je suis ta femme. Nos enfants
viendront avec moi. Nous passerons en Amrique, s'il le faut; nous
changerons de nom, nous travaillerons...

On entendait  la porte extrieure des coups de plus en plus rudes, et
la voix de M. Desormeaux essayant de gagner encore quelques instants.

--Il n'y a pas  hsiter, dit Maxence.

Et triomphant des dernires rsistances de son pre, il lui attacha
autour des reins l'extrmit des draps.

--Je vais vous laisser glisser, pre, lui disait-il, et, ds que
vous aurez touch le sol, vous dferez le noeud... Prenez garde aux
fentres du premier... Dfiez-vous du concierge, et, une fois dans la
rue, surtout, ne marchez pas trop vite... Gagnez le boulevard, o vous
serez plus vite perdu dans la foule.

Les coups  la porte redoublaient. On allait l'enfoncer videmment, si
M. Desormeaux ne se dcidait pas  ouvrir.

La lumire fut teinte. Aid de sa fille, M. Favoral se hissa sur
l'appui de la fentre, pendant que Maxence retenait les draps  deux
mains.

--Je t'en conjure, Vincent, insista encore Mme Favoral, cris-nous.
Mon Dieu! je ne vivrai pas, tant que je ne te saurai pas en sret...

Maxence, doucement, lchait les draps; en deux secondes, M. Favoral
eut atteint le pav de la cour.

--J'y suis!... fit-il.

Le jeune homme se hta de remonter les draps qu'il jeta sous le lit.
Mais Mlle Gilberte tait reste  la fentre assez pour reconnatre la
voix de son pre demandant le cordon et pour entendre se refermer la
lourde porte de la maison voisine.

--Sauv! dit-elle.

Il tait temps. M. Desormeaux venait d'tre contraint de cder, le
commissaire de police entrait...




III


Ce ne sont pas, d'ordinaire, les premiers venus, les commissaires de
police de Paris, et si Polichinelle les rosse, c'est qu'il leur a plu
d'tre rosss.

Sous leur titre modeste se dissimulent la plus grave peut-tre des
magistratures, presque la seule que connaisse le peuple, un pouvoir
norme et une influence si dcisive que l'homme d'tat le plus sens
du rgne du tyran Louis-Philippe, osait dire un jour  la tribune:
Donnez-moi  Paris vingt bons commissaires de police, et je vous
supprime tout gouvernement; bnfice net, cent millions.

Parisien par excellence, le commissaire a eu le temps d'tudier le
pav de sa ville, lorsqu'il n'tait encore qu'officier de paix.
L'envers sombre des plus brillantes existences n'a plus de mystres
pour lui. Les confidences les plus tranges, il les a reues. Il a
cout les aveux les plus inous. Il sait jusqu'o l'humanit peut
descendre, et ce qu'il y a d'aberrations au fond des cerveaux en
apparence les plus sains. L'ouvrire que son mari bat et la grande
dame que son mari vole se sont adresses  lui. C'est lui qu'ont t
chercher le boutiquier que sa femme trompe et le millionnaire victime
d'un chantage. A son bureau, confessionnal laque, toutes les passions
fatalement aboutissent. C'est chez lui que se lave en famille le linge
sale de deux millions d'habitants.

Un commissaire de police de Paris qui, aprs dix ans d'exercice,
garderait une illusion, croirait  quelque chose au monde ou
s'tonnerait de quoi que ce soit, ne serait qu'un imbcile.

S'il peut encore tre mu, c'est un brave homme.

Celui qui se prsentait chez M. Favoral tait d'un certain ge
dj, plus froid que glace, et nanmoins bienveillant, de cette
bienveillance banale qui effraie, comme la politesse des bourreaux au
moment de la toilette.

Il ne lui fallut qu'un regard de ses petits yeux clairs pour
dchiffrer la physionomie de tous ces bourgeois, debout autour de la
table bouleverse.

Et clouant d'un geste, sur le seuil, les agents qui l'accompagnaient:

--Monsieur Vincent Favoral? demanda-t-il.

Les htes du caissier, M. Desormeaux except, taient frapps
d'hbtement. A chacun d'eux il semblait qu'il rejaillissait quelque
chose sur lui de la honte de cette invasion policire. Les dupes qu'on
surprend dans les tripots clandestins ont de ces attitudes humilies.

Enfin, non sans effort:

--M. Favoral n'est plus ici, rpondit M. Chapelain, l'ancien avou.

Le commissaire de police tressaillit.

Tandis qu'on parlementait avec lui  travers la porte, il avait bien
compris qu'on ne cherchait qu' gagner du temps, et s'il n'avait pas
fait sauter la serrure d'un coup d'paule, c'est qu'il tait retenu
par le nom de M. Desormeaux qu'il connaissait, et encore plus par le
titre de M. Desormeaux, chef de bureau au ministre de la justice.

Mais ses soupons n'allaient pas au del de la destruction de quelques
papiers compromettants. Et en ralit:

--Vous avez fait vader M. Favoral, messieurs? dit-il.

Personne ne rpondit.

--C'est un aveu, fit-il. Trs-bien. Par o s'est-il enfui?

Toujours pas de rponse. M. Desclavettes eut ajout quelque chose de
plus aux quarante-cinq mille francs dont il venait d'apprendre la
perte, pour tre, avec Mme Desclavettes,  cent lieues de l.

--O est Mme Favoral? reprit le commissaire de police, visiblement
bien renseign. O sont Mlle Gilberte et M. Maxence Favoral?

Le silence persista. Nul dans la salle  manger ne savait ce qui avait
pu se passer de l'autre ct, et le moindre mot pouvait tre une
trahison.

Alors, le commissaire s'impatienta.

--Prenez une lampe, dit-il aux agents rests sur la porte, et
clairez-moi, nous allons bien voir...

Et sans l'ombre d'une hsitation, car, de mme que les filles et les
voleurs, les hommes de la police semblent avoir ce privilge d'tre
partout chez eux, il traversa le salon et arriva  la chambre de Mlle
Gilberte juste comme la jeune fille se retirait de la fentre.

--Ah! c'est par l qu'il s'est chapp! s'cria-t-il.

Et il s'y prcipita  son tour, et y resta accoud assez de temps
pour bien examiner le terrain et se rendre compte de la situation de
l'appartement.

--C'est vident, dit-il enfin, cette fentre donne sur une cour
voisine...

Il disait cela  un de ses agents, lequel ressemblait furieusement au
domestique questionneur de l'aprs-midi.

--Au lieu de recueillir tant de renseignements oiseux, ajouta-t-il,
que ne vous informiez-vous exactement des issues de la maison...

Il tait jou, et cependant il n'en tmoignait ni dpit, ni colre. Il
ne semblait nullement songer  faire courir aprs le fugitif. Sur le
visage de Maxence et de Mlle Gilberte, et encore plus dans les yeux de
Mme Favoral, il avait lu que pour le moment ce serait inutile.

--Examinons toujours les papiers, reprit-il.

--Les papiers de mon mari, reprit Mme Favoral, sont tous dans son
cabinet.

--Veuillez m'y conduire, madame.

La pice que M. Favoral appelait fastueusement son cabinet, tait une
petite pice carrele, blanchie  la chaux et claire par un jour de
souffrance.

Il ne s'y trouvait, en fait de meubles, qu'un vieux bureau 
coulisses, une petite armoire grille, quelques planches o taient
entasss des cartons et des paquets de journaux, et deux ou trois
chaises de bois blanc.

--O sont les clefs? demanda le commissaire de police.

--Mon pre les a toujours sur lui, monsieur, rpondit Maxence.

--Qu'on aille chercher un serrurier.

Plus forte que la peur, la curiosit avait attir tous les htes du
caissier du _Comptoir de crdit mutuel_, M. Desormeaux, M. Chapelain,
M. Desclavettes lui-mme, et debout, dans le cadre de la porte, ils
suivaient tous les mouvements du commissaire qui, en attendant le
serrurier, examinait  la vole les liasses de papiers laisses 
dcouvert sur le bureau.

Au bout d'un moment, n'y tenant plus:

--Serait-il indiscret, fit timidement l'ancien marchand de bronzes, de
demander de quoi est accus ce pauvre Favoral?

--De dtournements, monsieur.

--Et... la somme est-elle importante?

--Si elle tait faible, j'aurais dit: de vol. On ne dtourne qu'
partir d'une certaine somme.

Irrit de l'air sardonique du commissaire:

--C'est que, reprit M. Chapelain, Favoral a t notre ami... Et si,
pour le tirer d'un mauvais pas, il ne s'agissait que de se cotiser...

--Il s'agit de dix ou douze millions, messieurs!

tait-ce possible? tait-ce mme vraisemblable? Comment imaginer tant
de millions glissant entre les mains du mthodique caissier de M. de
Thaller?...

--Ah! monsieur, s'cria Mme Favoral, si je pouvais tre rassure, je
le serais par l'normit de la somme! Mon mari tait un homme de gots
simples et modrs...

Le commissaire de police hochait la tte.

--Il est de ces passions, pronona-t-il, que rien ne trahit
extrieurement. Le jeu est plus terrible que le feu. Aprs un
incendie, on retrouve du moins des dbris carboniss. Que reste-t-il
d'une partie perdue? On peut jeter des fortunes au gouffre de la
Bourse, sans qu'il en reste une trace...

La malheureuse femme n'tait pas convaincue.

--Je jurerais, monsieur, protesta-t-elle, que je connaissais l'emploi
de chacune des heures de la vie de mon mari.

--Ne jurez pas, madame...

--Tous nos amis vous diront combien mon mari tait parcimonieux...

--Ici, madame, pour vous, pour vos enfants, je le crois et je le vois,
mais ailleurs?

Il fut interrompu par l'arrive du serrurier, lequel n'en eut pas pour
deux minutes  crocheter les serrures du vieux bureau.

Mais c'est vainement que le commissaire de police fouilla tous les
tiroirs. Il n'y rencontrait rien que ces paperasses inutiles dont se
font des reliques les gens pour lesquels l'ordre devient une religion.
Il n'y trouvait rien que des lettres sans intrt, des factures de
vingt ans, des notes, jusqu' des bulletins de boucherie.

--C'est perdre son temps que de chercher quelque chose ici,
grommelait-il.

Et dans le fait, il allait renoncer  ses perquisitions, quand une
liasse plus mince que les autres attira son attention. Il coupa le fil
qui la retenait, et presque aussitt:

--Je le savais parbleu! bien! s'cria-t-il.

Et tendant un papier  Mme Favoral:

--Lisez, je vous prie, madame, dit-il.

C'tait une facture. Elle lut:

Vendu  M. Favoral un cachemire des Indes, ci: huit mille cinq cents
francs.

Pour acquit: Forbe et Towler.

--Serait-ce donc vous, madame, interrogea le commissaire, qui avez us
ce chle magnifique?...

La pauvre femme tait confondue:

--Madame de Thaller dpense beaucoup, balbutia-t-elle. Souvent mon
mari a t charg pour elle d'emplettes importantes.

--Souvent, en effet, interrompit le commissaire de police, car voici
bien d'autres factures acquittes: des boucles d'oreilles, seize
mille francs; un bracelet, trois mille francs; un meuble de salon, un
cheval, deux robes de velours... Si ce n'est pas les dix millions,
c'en est toujours une partie.




IV


Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police,
ou n'tait-il guid que par le flair particulier des hommes de
sa profession, et l'habitude de tout souponner, mme ce qui est
invraisemblable?

Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue.

Les agents qui l'avaient accompagn et qui l'aidaient dans ses
recherches, changeaient des clignements d'yeux et ricanaient
stupidement. La situation leur semblait plaisante.

Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux
lui-mme, auraient vainement cherch des termes pour traduire
l'immensit de leur tonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami,
payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela
ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces prsents
princiers? A une matresse,  quelqu'une de ces redoutables cratures,
qu'on se reprsente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les
monstres au fond de leur caverne...

Mais comment imaginer le mthodique caissier du _Comptoir de crdit
mutuel_ emport par une de ces passions insenses qui ne raisonnent
plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!...

Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue
Saint-Gilles,  la tte d'un autre mnage, et menant ailleurs, dans un
des quartiers brillants de Paris, une de ces existences cheveles qui
pouvantent les familles?...

Comprenait-on le mme homme conome jusqu' l'avarice et prodigue
jusqu' la folie, temptant lorsque sa femme dpensait quelques
centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et
collectionnant enfin dans le mme tiroir les factures du bijoutier et
les bulletins de la boucherie!...

--C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M.
Desormeaux.

Maxence, lui, frmissait de colre.

Affaisse sur une chaise, prs du bureau, Mlle Gilberte pleurait.

Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui ost
dfendre quand mme, et de toute son nergie, l'homme dont elle
portait le nom. Qu'il et dtourn des millions, elle l'admettait.
Qu'il l'et trompe et trahie si indignement, qu'il l'et si
misrablement prise pour dupe pendant des annes, cela lui semblait
insens, monstrueux, impossible.

Et, pourpre de honte:

--Vos soupons s'vanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire,
si vous me permettiez de vous retracer notre existence.

Mis en got par sa premire trouvaille, il poursuivait plus
minutieusement ses perquisitions, dnouant les liens de toutes les
liasses.

--Inutile, madame, rpondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si
fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et
vous ne savez rien.

--Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement rgle que
M. Favoral.

--En apparence, vous avez raison. Rgler son dsordre, d'ailleurs,
est une des particularits de notre temps. On ouvre des crdits  ses
passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies.
C'est mthodiquement qu'on opre. On dtourne des millions pour
suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un
homme soigneux, on conserve les factures acquittes...

--Eh! Monsieur, je vous ai dj dit que je ne perdais pas mon mari de
vue...

--Naturellement.

--Chaque matin,  neuf heures prcises, il sortait d'ici pour se
rendre chez M. de Thaller.

--Tout le quartier le sait, madame.

--A cinq heures et demie il rentrait.

--C'est encore bien connu.

--Le soir, aprs son dner, il allait faire une partie, mais c'tait
son unique distraction, et toujours  onze heures il tait couch.

--Parfaitement exact.

--Eh bien! alors, monsieur, o donc M. Favoral et-il pris le temps de
s'abandonner aux dsordres dont vous l'accusez?

Imperceptiblement le commissaire de police haussait les paules.

--Loin de moi, madame, pronona-t-il, la pense de suspecter votre
bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait dpens  ceci
ou  cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir dtournes! Mais que
prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral tait trs-habile
et trs matre de soi. Avait-il djeun, quand il vous quittait 
neuf heures? Non. O donc, je vous prie, djeunait-il? Au restaurant?
Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu' cinq heures et demie, puisque son
travail ne le retenait  son bureau que jusqu' trois heures? Est-ce
bien au caf Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me
parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, 
ce qu'il prtendait, une ou deux fois par mois? Tantt c'tait un
emprunt, tantt une liquidation ou une rpartition de dividendes, dont
il tait charg. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dnerait
dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit
dans son bureau, et vous tiez vingt-quatre ou quarante-huit heures
sans le voir. Assurment cette double existence devait lui peser
lourdement; mais il lui tait dfendu de rompre avec vous, sous peine
d'tre, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilit
de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous
ne connaissez pas et qui a dvor des sommes normes. Plus il tait
ici pre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son
mnage de la rue Saint-Gilles lui tait un brevet d'impunit. Le
voyant si conome on le croyait riche. On ne se dfie pas des gens qui
semblent ne rien dpenser. Chacune des privations qu'il vous imposait
augmentait son renom de probit austre et l'levait au-dessus du
soupon...

De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral.

--Pourquoi ne pas me dire toute la vrit? balbutia-elle.

--Parce que je l'ignore, madame, rpondit le commissaire, parce que
ce ne sont l que des prsomptions... J'ai vu bien des exemples de
semblables calculs...

Et regrettant peut-tre de s'tre tant avanc:

--Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la prtention
d'tre infaillible...

Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que
contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu' examiner le tiroir
qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et
en menue monnaie, sept cent dix-huit francs.

Ayant compt cette somme, le commissaire la tendit  Mme Favoral en
disant:

--Ceci vous revient, madame...

Mais instinctivement elle retira la main.

--Jamais! fit-elle.

Le commissaire eut un geste bienveillant.

--Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant
j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette
petite somme vous appartient bien lgitimement. Vous n'avez pas de
fortune personnelle...

L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas clater en sanglots,
n'tait que trop visible.

--Je ne possde rien au monde, monsieur, rpondit-elle d'une voix
entrecoupe... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne
m'en disait rien et je n'aurais pas os le questionner... Seul, il
disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il
jugeait ncessaire pour les dpenses de la semaine et je lui en
rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque
chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile...
Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai reu dimanche dernier,
il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune...

Positivement le commissaire tait mu.

--Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas
hsiter... Il faut vivre...

Maxence s'avana.

--Ne suis-je pas l, monsieur? interrompit-il.

Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave:

--Je crois, en effet, monsieur, rpondit-il, que vous ne laisserez
manquer de rien votre mre ni votre soeur... Mais ce n'est pas du jour
au lendemain qu'on se cre des ressources... Les vtres, si on ne m'a
pas tromp, sont plus que bornes, en ce moment...

Et comme le jeune homme rougissait et ne rpondait pas, il remit les
sept cents francs  Mlle Gilberte, en disant:

--Prenez, mademoiselle, votre mre vous le permet.

Sa besogne tait acheve. Apposer les scells sur le cabinet de M.
Favoral fut l'affaire d'un instant.

Faisant signe alors  ses agents de sortir, et prt  se retirer
lui-mme:

--Que les scells ne vous inquitent pas, madame, dit le commissaire
de police  Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu
enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la pice.

Il sortit, et ds que la porte se fut referme sur lui:

--Eh bien!... s'cria M. Desormeaux.

Mais personne ne lui rpondit. Les htes de cette maison o venait
d'entrer le malheur avaient hte de s'loigner. Certes, la catastrophe
tait terrible et imprvue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y
perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?...

Donc, aprs quelques protestations banales et de ces promesses
qui n'engagent  rien, ils se retirrent, et tout en descendant
l'escalier:

--Le commissaire a trop bien pris l'vasion de Vincent, disait M.
Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper...




V


Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui
tait permis de s'abandonner sans rserve  l'excs du plus affreux
dsespoir.

Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant  elle
Maxence et Gilberte:

--Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de
larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!

Non moins dsesprs qu'elle, ils s'efforaient d'adoucir sa douleur,
de lui rendre le courage de porter cette crasante preuve, et
agenouills  ses pieds, et lui embrassant les mains:

--Ne te restons-nous pas, mre? rptaient-ils.

Mais elle ne semblait pas les entendre:

--Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!...
qu'avais-je  attendre ou  esprer de la vie? Tandis que toi,
Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'tais sans
reproches!... Mais non. C'est  ma faiblesse et  ma lchet qu'est
due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai pay de votre
avenir la paix de mon intrieur. J'ai oubli que d'tre mre, cela
impos des devoirs sacrs...

Mme Favoral tait alors une femme de quarante-trois ans, aux traits
fins et doux,  la physionomie adorable de bont, et dont toute
la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de
distinction.

Heureuse, elle et t belle encore, de cette beaut automnale dont la
maturit a les splendeurs des fruits savoureux de l'arrire-saison.

Mais elle avait tant souffert!... A la morne pleur de son teint,
au pli rigide de ses lvres, aux tressaillements nerveux qui la
secouaient, on devinait toute une existence d'amres dceptions, de
luttes dvorantes et d'humiliations firement dissimules.

Tout semblait pourtant lui sourire, au dbut de la vie.

Elle tait fille unique, et ses parents, de riches marchands de
soieries, l'avaient leve comme une fille d'archiduchesse destine 
quelque prince souverain.

Mais  quinze ans, elle avait perdu sa mre, et son pre n'avait pas
tard  se dgoter de son foyer dsert et  chercher au dehors une
diversion  ses regrets.

Son pre tait un esprit faible, un de ces hommes d'avance dsigns
pour les rles de dupes ternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup
d'amis. Ayant tt des plaisirs faciles, il y prit got. Il s'amusa,
il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.

Et, dix-huit mois aprs la mort de sa femme, il avait dj dvor une
partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante,
que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa
maison.

En province, o tout le monde se connat, de telles infamies sont
presque impossibles. Elles ne sont pas trs-rares  Paris, o on est
comme perdu dans la foule, et o manque le frein de l'opinion du
voisin.

Deux annes durant, la pauvre jeune fille, condamne  subir cette
martre illgitime, endura un supplice sans nom.

Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son pre la
prit  part.

--Je suis rsolu  me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te
pourvoir d'un mari. T'en ayant cherch un, je l'ai trouv. Dame! il
n'est peut-tre pas trs-brillant; mais c'est,  ce qu'il parat, un
brave garon, travailleur, conome et qui fera son chemin. J'avais
rv mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal;
bref, n'ayant  te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas
le droit d'tre trs-difficile... Demain, je t'amnerai mon candidat.

Et le lendemain, en effet, cet excellent pre prsentait  sa fille M.
Vincent Favoral.

Il ne lui plut pas, mais elle n'et pas os dire qu'il lui dplaisait.

C'tait,  vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes
tellement effacs, qu'on ne dcouvre en eux aucun relief o accrocher
une sympathie ou une aversion.

Vtu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, rserv,
mdiocrement intelligent et fort dfiant de soi. Il avouait
n'avoir reu qu'une ducation des plus imparfaites et se dclarait
trs-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possdait gure que sa
profession. Il tait alors chef de la comptabilit d'une importante
fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille
francs par an.

La jeune fille n'hsita pas.

Tout lui paraissait prfrable  l'incessant contact d'une femme
qu'elle abhorrait et qu'elle mprisait.

Elle donna son consentement. Et vingt jours aprs la premire
entrevue, elle tait Mme Favoral...

Hlas! six semaines ne s'taient pas coules, que dj elle savait sa
destine et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.

Non que son mari ft mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais
il s'tait assez dcouvert pour qu'elle pt le juger. C'tait un de
ces redoutables gostes qui strilisent tout autour d'eux, comme
ces noyers  l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur
dissimulait un enttement stupide, sa douceur une volont de fer.

S'il s'tait mari, c'est qu'il avait pens qu'une femme est un rouage
ncessaire, c'est qu'il souhaitait un intrieur pour y commander,
c'est que surtout il avait t sduit par une dot de vingt mille
francs.

Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile
s'agitaient d'pres convoitises. Il voulait tre riche.

Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se
savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent
vite, comme il n'tait aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un
moyen d'arriver  la fortune: conomiser, se priver, liarder, entasser
sou sur sou.

Sa profession de comptable lui fournissait quantit d'exemples de la
puissance financire du sou quotidiennement plac de faon  produire
son maximum de rendement.

Si son oeil bleu s'animait, c'tait lorsqu'il calculait ce que serait
 l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on et
plac  cinq pour cent, l'anne de la naissance du Christ.

Pour lui, c'tait sublime. Il ne concevait rien au del. Un sou!...
Il et voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les
volutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler,
produire, s'enfler, grossir, et devenir, aprs des sicles, millions
et centaines de millions...

En dpit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage,
accord  sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de
temps  autre une pice de cinq francs et la menait  la campagne le
dimanche.

C'tait la lune de miel, et ainsi qu'il le dclara lui-mme, cette vie
de prodigalits ne pouvait pas durer.

Sous un futile prtexte, la petite bonne fut renvoye. Il serra les
cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimes.

A l'conomie succda l'pre lsine qui compte les grains de sel du
pot-au-feu, qui pse le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle
de la veille.

Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme
comme une servante dont on suspecte la probit et comme un enfant dont
on craint l'tourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la
journe, et chaque soir il s'tonnait qu'elle n'en et pas mieux
tir parti. Il l'accusait de se laisser btement voler, ou mme de
s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'tre follement
dpensire, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un
homme qui avait dissip une grosse fortune.

C'est que, pour comble, Vincent Favoral tait au plus mal avec son
beau-pre. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui
avaient t verss, et c'est inutilement qu'il rclamait le reste.
Les affaires du marchand de soieries taient devenues dtestables,
il allait tre forc de dposer son bilan; les huit mille francs
semblaient srieusement compromis.

A sa femme seule il s'en prenait de cette dception. Il ne cessait
de lui dire qu'elle s'tait entendue avec son pre pour le duper, le
dpouiller, le ruiner.

Quelle existence!... Certes, si la malheureuse et su o se rfugier,
elle et fui cet intrieur o chacun de ses jours n'tait qu'un long
supplice. Mais o aller? A qui demander un asile?...

Elle eut de terribles tentations,  cette poque o elle n'avait pas
vingt ans, et o on l'appelait la belle Mme Favoral.

Peut-tre et-elle succomb, lorsqu'elle s'aperut qu'elle tait
enceinte. Un an, jour pour jour, aprs son mariage, elle accoucha d'un
fils qui reut le nom de Maxence.

L'arrive de ce fils n'avait que mdiocrement rjoui le comptable.
C'tait, avant tout, un sujet de dpenses. Il lui avait fallu donner
une trentaine de francs  une sage-femme et dbourser prs du double
pour la layette. Puis un enfant dsorganise toutes les habitudes, et
il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu' la vie. Il voyait
son mnage troubl, l'heure de ses repas drange, son importance
diminue, son autorit mme mconnue.

Mais qu'importait  sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait
pas la peine de dissimuler? Mre, elle dfiait son tyran.

Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un tre sur lequel
reporter toutes ses tendresses brutalement refoules. Il tait une me
o elle rgnait. Quelle avanie n'et pas efface un sourire de son
fils?

Avec l'admirable instinct des gostes, M. Favoral comprit si bien
ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop
se plaindre de ce que cotait le petit garon. Il prit son parti en
brave. Et mme, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte,
lui naquit, au lieu de gmir:

--Bast! dit-il, le bon Dieu bnit les grandes familles.




VI


Mais  cette poque, dj, la situation de Vincent Favoral s'tait
singulirement modifie.

La rvolution de 1848 venait d'clater. La fabrique du faubourg
Saint-Antoine, ou il tait employ, fut oblige de fermer ses portes.

Un soir, en rentrant pour dner  l'heure accoutume, il annona qu'il
venait d'tre congdi.

Mme Favoral frmit  l'ide des dboires que cette funeste nouvelle
semblait lui prsager.

--Qu'allons-nous devenir? murmura-t-elle, imaginant ce que pourrait
tre son mari, priv de ses appointements et dsoeuvr.

Il haussa les paules. Visiblement il tait excit, ses pommettes
taient rouges, ses yeux brillaient.

--Bast! fit-il, nous ne mourrons pas de faim pour cela.

Et comme sa femme l'examinait toute bahie.

--Quand tu me regarderas, poursuivit-il, c'est comme cela. Il y en a
qui se donnent le genre de vivre en rentiers, et qui n'ont pas ce que
nous possdons.

C'tait, depuis six ans passs qu'il tait mari, la premire fois
qu'il parlait de ses affaires autrement que pour gmir et se plaindre,
pour accuser le sort et maudire la chert de toutes choses. La veille
encore, il se dclarait ruin par l'achat d'une paire de souliers pour
Maxence. Et le changement tait si soudain et si grand que c'tait 
ne savoir que croire et  se demander si le chagrin de se trouver sans
place ne lui troublait pas l'esprit.

--Voil bien les femmes! continua-t-il en ricanant. Le rsultat les
blouit, car elles ne comprennent rien aux moyens employs pour
l'atteindre. Suis-je donc un imbcile? M'imposerais-je des privations
de toutes sortes, si cela devait n'aboutir  rien? Parbleu! j'aime le
luxe, moi aussi, et les bons dners au restaurant; et les spectacles
et les parties fines  la campagne. Mais je veux tre riche. Du prix
de toutes les jouissances que je ne me suis pas donnes, je me suis
fait un capital dont le revenu nous fera manger tous. Eh! eh! voil la
puissance du petit sou qu'on met  l'engrais!...

En se couchant ce soir-l, Mme Favoral tait plus gaie qu'elle ne
l'avait t depuis la mort de sa mre. Elle n'en voulait presque plus
 son mari de sa sordide lsine. Elle lui pardonnait les humiliations
dont il l'avait abreuve. Elle se disait:

--Eh bien! soit. J'aurai vcu misrablement, j'aurai endur des
souffrances sans nom, mais du moins mes enfants seront riches, la vie
leur sera douce et facile.

Le lendemain, l'exaltation de M. Favoral tait compltement dissipe.
Manifestement, il regrettait ses confidences.

--On aurait tort de s'en prvaloir pour tout mettre au pillage,
dclara-il rudement. D'ailleurs, j'ai beaucoup exagr.

Et il partit en qute d'une place.

En trouver une lui devait tre difficile. Les lendemains de rvolution
ne sont pas prcisment propices  l'industrie. Pendant que les partis
s'agitaient  la Chambre, il y avait sur le pav vingt mille employs
qui, chaque matin, en se levant, se demandaient o ils dneraient le
soir.

Faute de mieux, Vincent Favoral accepta de tenir les livres de droite
et de gauche, une heure de ci, une heure de l, deux fois par semaine
dans une maison, quatre fois dans une autre.

Il y gagnait autant et plus qu' sa fabrique, mais le mtier ne lui
convenait pas. Ce qu'il fallait  son temprament, c'tait le bureau
d'o l'on ne bouge pas, l'atmosphre alourdie par le pole, le pupitre
us par les coudes, le fauteuil  rond de cuir, la manchette de
lustrine qu'on passe sur l'habit. Cela le rvoltait, d'avoir, dans la
mme journe, affaire en quatre ou cinq maisons diffrentes et d'tre
oblig de marcher une heure par les rues pour aller donner,  l'autre
bout de Paris, une heure de travail. Il se trouvait dsorient, comme
le serait le cheval qui, depuis dix ans, tourne un mange, si on le
forait de trotter droit devant soi.

Aussi, un matin, planta-t-il tout l, jurant qu'il prfrait rester
les bras croiss et qu'on en serait quitte pour mettre un peu moins de
beurre dans la soupe et un peu plus d'eau dans le vin jusqu' ce qu'il
retrouvt une place  sa convenance et selon ses gots.

Il sortit nanmoins, et resta dehors jusqu' l'heure du dner. Et il
en fut de mme le lendemain et les jours suivants.

Il dcampait ds qu'il avait  la bouche la dernire bouche du
djeuner, rentrait vers six heures, dnait  la hte et repartait pour
ne plus reparatre que vers minuit. Il avait des heures de gaiet
dlirante et des moments d'affreux abattement. Parfois il paraissait
horriblement inquiet.

--Que peut-il faire? pensait Mme Favoral.

Elle osa le lui demander, un matin qu'il tait de belle humeur.

--Eh bien! quoi? rpondit-il, ne suis-je pas le matre? je fais des
affaires  la Bourse.

Il ne pouvait rien avouer qui effrayt autant la pauvre femme.

--Ne crains-tu pas, objecta-t-elle, de perdre tout ce que nous avons
si pniblement amass? Nous avons des enfants...

Il ne la laissa pas poursuivre.

--Me prends-tu pour un bambin! s'cria-t-il, ou te fais-je l'effet
d'un monsieur si facile  duper! Occupe-toi d'conomiser dans ton
mnage, et ne te mle pas de ma conduite...

Et il continua, et ses oprations devaient tre heureuses, car jamais
il n'avait t si facile  vivre. Toutes ses allures changeaient. Il
s'tait fait faire des vtements par un bon tailleur, on et dit
qu'il avait des prtentions  l'lgance. Il abandonna la pipe et
s'accoutuma  ne fumer que des cigares. Il s'ennuya de donner chaque
matin l'argent du mnage et prit l'habitude de le remettre toutes les
semaines, le dimanche. Marque de confiance norme, ainsi qu'il le fit
remarquer  sa femme. Aussi la premire fois:

--Prends bien garde, lui dit-il, de te trouver sans un centime ds
jeudi.

Il devenait aussi plus communicatif. Souvent, pendant le dner, il
racontait ce qu'il avait entendu pendant la journe, des anecdotes,
des cancans. Il numrait les personnes avec lesquelles il avait
caus. Il nommait quantit de gens qu'il appelait ses amis, et dont
Mme Favoral gardait soigneusement les noms dans sa mmoire.

Il en tait un surtout qui semblait lui inspirer un profond respect,
une admiration sans bornes, et sur le compte duquel il ne tarissait
pas. C'tait, disait-il, un homme de son ge, M. de Thaller, le baron
de Thaller...

--Celui-l, rptait-il, est vritablement fort, il a des ides,
il est riche, il ira loin; ce serait un grand bonheur s'il voulait
s'occuper de moi...

Jusqu' ce qu'enfin, un jour:

--Tes parents ont t fort riches autrefois? demanda-t-il  sa femme.

--Je l'ai entendu dire, rpondit-elle.

--Ils dpensaient beaucoup, n'est-ce pas? ils avaient des amis, ils
donnaient de grands dners...

--Ils recevaient assez souvent...

--Tu te rappelles ce temps-l?

--Assurment.

--De sorte que s'il me plaisait de recevoir quelqu'un, ici,
quelqu'un... d'important, tu saurais faire les choses convenablement,
de faon  ce qu'on ne se moqut pas de nous?

--Je le crois.

Il demeura un moment silencieux, en homme qui rflchit avant de
prendre un grand parti, puis:

--Je veux donner  dner  quelques personnes, dit-il.

C'tait  n'en pas croire ses oreilles. Jamais il n'avait reu  sa
table qu'un employ de sa fabrique, nomm Desclavettes, lequel venait
d'pouser la fille et le magasin d'un marchand de bronzes.

--Est-ce possible! fit Mme Favoral.

--C'est ainsi. Reste  savoir ce que me coterait un dner dans le
grand genre, tout ce qu'il y a de mieux.

--Cela dpend du nombre des convives...

--J'aurai trois ou quatre personnes.

La pauvre femme se livra  un assez long calcul, puis, timidement, car
la somme lui semblait formidable:

--Je pense, commena-t-elle, qu'avec une centaine de francs...

Son mari se mit  siffler.

--Il faudra cela rien que pour les vins, interrompit-il. Me prends-tu
pour un sot? Mais, tiens, ne comptons pas. Fais comme faisaient tes
parents quand ils faisaient le mieux, et si c'est bien, je ne me
plaindrai pas de la dpense. Prends une bonne cuisinire, loue un
garon qui sache bien servir  table...

Elle tait confondue, et cependant elle n'tait pas au bout de ses
surprises.

Bientt M. Favoral dclara que la vaisselle du mnage n'tait pas de
mise et qu'il achterait un service. Il dcouvrait cent emplettes 
faire et jurait qu'il les ferait. Il hsita un instant  renouveler le
meuble du salon, qui tait pourtant assez convenable, tant un prsent
de son beau-pre.

Et son inventaire termin:

--Et toi, demanda-t-il, quelle robe mettras-tu?

--J'ai ma robe de soie noire...

Il l'arrta.

--C'est--dire que tu n'en as pas, fit-il. Trs-bien. Tu vas aller
aujourd'hui mme t'en acheter une trs-belle, magnifique et tu la
donneras  faire  une grande couturire... Et par la mme occasion,
tu achteras des petits costumes pour Maxence et pour Gilberte...
Voici un billet de mille francs...

Dcidment abasourdie:

--Qui donc veux-tu inviter? interrogea-t-elle.

--Le baron et la baronne de Thaller, rpondit-il avec une emphase
pleine de conviction. Ainsi tche de te distinguer. Il y va de notre
fortune...




VII


Qu'un intrt considrable s'attacht  ce dner, c'est ce dont Mme
Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succder sans que
la fabuleuse libralit de son mari se dmentt un instant.

Dix fois par aprs-midi, il rentrait pour apprendre  sa femme le nom
d'un mets qu'on avait prononc devant lui, ou pour la consulter au
sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir  la
vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des
vins de crs fantastiques, de ces vins que les ngociants fabriquent 
l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulires,
pralablement enduites d'une poussire sculaire et de toile
d'araigne.

Il fit passer un long examen  la cuisinire que Mme Favoral avait
arrte, et exigea qu'elle lui numrt les maisons o elle avait
cuisin. Il voulut absolument que le garon qui devait servir  table
lui montrt l'habit noir qu'il endosserait.

Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la
cuisine  la salle  manger, inquiet, agit, incapable de rester en
place. Il ne respira qu'aprs avoir vu la table dresse et toute
charge du service qu'il avait achet, et d'une superbe argenterie
qu'il tait all louer lui-mme.

Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa frache
toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf
habills:

--C'est parfait, s'cria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait
faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.

Ils arrivrent  sept heures moins quelques minutes, dans deux
voitures, dont la magnificence tonna la rue Saint-Gilles.

Et les prsentations termines, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable
satisfaction de voir s'asseoir  sa table le baron et la baronne de
Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M.
Jules Jottras, de la maison Jottras et frre.

C'est avec une ardente curiosit, que Mme Favoral observait ces gens,
que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la
premire fois.

M. de Thaller, qui n'avait gure plus de trente ans alors, n'avait
dj plus d'ge. Froid, gourm, visant videmment au genre anglais, il
s'exprimait en phrases brves avec un trs-sensible accent tranger.
Rien  surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bomb, l'oeil
d'un bleu terne et le nez trs-mince. Ses rares cheveux taient tals
sur son crne avec une laborieuse symtrie, et sa barbe rousse,
touffue et bien soigne, paraissait le proccuper beaucoup.

M. Saint-Pavin n'avait point ces faons empeses. Nglig dans sa
mise, il manquait de tenue. C'tait un robuste gaillard, brun et
barbu,  la lvre paisse,  l'oeil saillant et brillant, talant sur
la nappe de larges mains ornes aux phalanges de bouquets de poil,
parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...

Prs de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant  une gravure de
modes, ne resplendissait gure. Mivre, blond, blme, quasi
imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence
inconsciente, un cynisme doucetre et un ricanement dont les hoquets
secouaient le binocle qu'il portait plant sur le nez. Mais c'est
surtout Mme de Thaller qui inquitait Mme Favoral.

Vtue avec une magnificence d'un got au moins contestable,
trs-dcollete, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues
 tous les doigts, la jeune baronne tait insolemment belle, d'une
beaut provoquante jusqu' la brutalit. Avec des cheveux d'un noir
bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une
blancheur nacre, des lvres plus rouges que le sang et de grands yeux
qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbs. C'tait la
posie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle,
par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La
voix tait vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot 
double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le
cou et avanant la gorge...

Tout  ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.

Il ne songeait qu' charger les assiettes et  remplir les verres,
se plaignant qu'on ne manget pas, qu'on ne bt rien, demandant avec
inquitude si ce qu'on servait n'tait pas bon, si son vin tait
mauvais, tourmentant le garon qui servait jusqu' lui faire perdre la
tte.

Il est sr que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand apptit.

Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu' lui tenir tte
et  lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.

Il avait la joue fort enlumine, quand, ayant vers  la ronde du vin
de Champagne, il leva son verre couronn de mousse, en s'criant:

--Je bois au succs de l'affaire!

--Au succs de l'affaire! rpondirent les autres en trinquant...

Et quelques moments aprs, on passa au salon pour prendre le caf.

Ce toast n'avait pas t sans inquiter Mme Favoral. Mais il lui fut
impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise
par Mme de Thaller, laquelle l'entrana prs d'elle sur le canap,
sous prtexte que deux femmes ont toujours des secrets  changer,
alors mme qu'elles se voient pour la premire fois.

La jeune baronne tait de premire force sur les articles mode et
toilette, et c'est avec une volubilit tourdissante qu'elle demandait
 Mme Favoral le nom de sa couturire et de sa modiste, et  quel
joaillier elle donnait ses diamants  remonter.

Cela ressemblait si bien  une plaisanterie, que la pauvre mnagre
de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empcher de sourire, tout en
rpondant qu'elle n'avait pas de couturire et que n'ayant pas de
diamants, un joaillier lui tait compltement inutile.

L'autre dclarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est
un malheur qui dpasse tout! Et vite, elle en prenait texte,
charitablement, pour numrer les parures de son crin, les dentelles
de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui et t
impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le
sien venait de lui faire prsent d'un coup capitonn de satin jaune
qui tait un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement.
Elle passait ses journes  courir les magasins et  se promener au
bois. Tous les soirs elle avait,  son choix, le spectacle et le bal,
l'un et l'autre souvent. Les thtres de genre taient ceux qu'elle
prfrait. Assurment l'Opra et les Italiens sont bien plus
distingus, mais elle ne pouvait se tenir d'y biller...

Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller
lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants,
protestait-elle, c'tait son faible, sa passion. Elle avait,
elle-mme, une petite-fille de dix-huit mois, nomm Csarine, dont
elle raffolait; et que certainement elle et amene, et elle n'et pas
craint de gner...

Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de
Mme Favoral. Oui, non, rpondait-elle, sans trop savoir  quoi elle
rpondait.

Le coeur serr d'une apprhension vague, elle n'avait pas trop de
toute son attention pour observer son mari et ses htes.

Debout prs de la chemine, le cigare aux dents, ils causaient avec
une certaine animation, mais  voix trop basse pour qu'elle pt bien
saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole,
qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne
parlait que d'articles  publier, d'actions  lancer, de dividendes 
distribuer et de bnfices certains  recueillir.

Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et  un moment
elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on
fait quand on change une parole.

Onze heures sonnrent.

M. Favoral prtendait obliger ses htes  accepter encore une tasse
de th ou un verre de punch, mais M. de Thaller dclara qu'il avait 
travailler, et que sa voiture tant arrive, il allait partir.

Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de
Saint-Pavin et de M. Jottras.

Et quand M. Favoral, les portes fermes, se retrouva avec sa femme:

--Eh bien! s'cria-t-il tout vibrant de vanit satisfaite, que dis-tu
de nos amis?

Certes, l'opinion de la pauvre femme tait faite. Elle n'osa pas la
formuler.

--Ils m'ont surpris, rpondit-elle.

Il bondit sur ce mot.

--Je voudrais bien savoir pourquoi?

Alors, timidement et avec des prcautions infinies, elle se mit 
expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait
aucune confiance, que M. Jottras lui avait sembl un personnage
trs-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que
la jeune baronne, enfin, lui avait donn d'elle la plus singulire
ide...

M. Favoral n'en voulut pas couter davantage.

--C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute socit,
s'cria-t-il.

--Pardon, autrefois, du vivant de ma mre...

--Eh! il ne venait que des marchands chez ta mre...

La pauvre femme baissait la tte:

--Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec
ces nouveaux amis, rflchis, consulte...

Il finit par clater de rire.

--N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix
fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous
coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soire, et si j'ai
lieu de regretter mon argent!...




VIII


Quand, au lendemain de ce dner, qui devait faire poque dans sa vie,
Mme Favoral se rveilla, son mari tait dj debout et, un crayon  la
main, il alignait des additions.

L'enchantement s'tait dissip comme les fumes du vin de Champagne,
et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front.

S'apercevant que sa femme l'observait:

--Cela cote gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en
train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.

A l'entendre, on et cru, positivement, que Mme Favoral seule, 
force d'obsessions, l'avait dcid  cette dpense qu'il paraissait
regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant
que, bien loin de le pousser, elle avait essay de le retenir,
lui rptant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il
s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait
pas...

--Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.

--Tu ne me l'as pas dit...

--Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes
amis te dplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais  la baronne
de Thaller. Mais je suis le matre, et ce que j'ai rsolu sera. J'ai
sign, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te dfends de revenir sur
ce sujet.

Sur quoi, s'tant habill avec beaucoup de soin, il dcampa en disant
qu'il tait attendu pour djeuner, par Saint-Pavin, le publiciste
financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frre.

Une femme adroite ne se ft pas tenue pour battue et et eu facilement
raison de ce despote dont l'intelligence n'tait pas le fort. Mais
Mme Favoral tait trop fire pour tre adroite, et d'ailleurs, les
ressorts de sa volont avaient t briss par l'oppression successive
d'une martre odieuse et d'un matre brutal. Son renoncement  tout
tait complet. Blesse, elle gardait le secret de la blessure,
baissait la tte et se taisait.

Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'coula prs d'une
semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses htes.

C'est par un journal qu'avait oubli au salon M. Favoral, qu'elle
apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une socit par
actions, le _Comptoir de crdit mutuel_, au capital de plusieurs
millions.

Au-dessous de l'annonce imprime en normes caractres, venait un long
article, o il tait dmontr que la socit nouvelle tait en mme
temps une oeuvre patriotique, et une institution de crdit de premier
ordre, qu'elle rpondait  des besoins urgents, qu'elle tait appele
 rendre  l'industrie des services inapprciables, que ses bnfices
taient assurs et que souscrire des actions, c'tait simplement tirer
sur la fortune  courte chance.

Un peu rassure dj par la lecture de cet article, Mme Favoral le
fut tout  fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de
surveillance. Presque tous taient titrs et dcors de quantit
d'ordres, et les autres, les simples roturiers, taient tous des
banquiers, des dignitaires ou mme d'anciens ministres.

--Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose
imprime.

Et nulle objection ne lui vint, quand  peu de jours de l, son mari
lui dit:

--J'ai la situation que je dsirais. Je suis caissier principal de la
Socit dont M. de Thaller est le directeur.

Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'tait cette socit, des avantages
qu'elle lui faisait, pas un mot.

A sa faon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait
tre bien trait, et il la confirma dans cette opinion en lui
accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la
dpense journalire de la maison.

--Il faut, dclara-t-il, en cette occasion mmorable, savoir, quoi
qu'il en cote, faire honneur  sa position sociale.

Pour la premire fois de sa vie, il semblait proccup du qu'en
dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un
quartier o l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde
s'y connat. Il recommanda  sa femme de veiller soigneusement  sa
mise et  celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se
crer des relations et inaugura ses dners du samedi, o vinrent
assidment M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avou, le
papa Desormeaux et quelques autres.

Pour lui, il adopta peu  peu les habitudes dont il ne devait plus se
dpartir, et dont la rgularit chronomtrique lui valut le surnom
dont il tait fier, de Bureau-Exactitude.

Quant au reste, jamais homme,  un pareil degr, ne se dsintressa de
sa femme et de ses enfants.

Sa maison n'tait pour lui qu'une htellerie o il venait prendre son
repas du soir et dormir. Jamais il ne songea  demander  sa femme
l'emploi de ses journes, ni  quoi elle s'occupait en son absence.

Pourvu qu'elle ne lui rclamt pas d'argent, et qu'elle ft l quand
il rentrait, il tait content.

Bien des femmes,  l'ge de Mme Favoral, auraient trangement us de
cette indiffrence injurieuse, et de cette absolue libert.

Si elle en profita, ce fut uniquement pour obir  une de ces
inspirations qui ne peuvent natre qu'au coeur d'une mre.

L'augmentation du budget du mnage tait relativement considrable,
mais si exactement calcule, qu'elle n'en tait pas matresse d'un
centime de plus. C'est avec un vritable dsespoir qu'elle songeait
que ses enfants auraient  endurer les humiliantes privations qui
avaient dsol son existence. Ils taient trop jeunes encore pour
souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs
dsirs s'veilleraient et elle serait dans l'impossibilit de leur
accorder les plus innocentes satisfactions.

A force de tourner et de retourner dans son esprit cette ide
dsolante, elle se souvint d'une amie de sa mre, qui avait rue
Saint-Denis un important tablissement de lainage et de mercerie. L
tait peut-tre la solution du problme. Elle se rendit chez cette
digne femme, et sans mme avoir besoin de lui confesser toute la
vrit, elle en obtint divers petits travaux, mal rtribus, comme de
juste, mais qui, moyennant une svre application, pouvaient rapporter
de huit  douze francs par semaine.

Ds lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail
comme d'une mauvaise action.

Elle connaissait assez son mari pour tre certaine qu'il
s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'crier qu'il dpensait
cependant assez pour que sa femme n'en ft pas rduite au mtier
d'ouvrire.

Mais aussi, quelle joie, le jour o elle cacha tout au fond d'un
tiroir la premire pice de vingt francs gagne par elle, une belle
pice d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait
pas, et qu'elle pouvait dpenser  sa guise sans avoir  en rendre
compte.

Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit trsor
grossir, malgr les emprunts qu'elle lui faisait, tantt pour donner 
Maxence un jouet dont il avait envie, tantt pour ajouter un ruban 
la toilette de Gilberte.

Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette
voie douloureuse o elle se tranait depuis tant d'annes. Les heures,
entre ses deux enfants, s'envolaient lgres et rapides comme des
secondes. Si toutes les esprances de la jeune fille et de la femme
avaient t fltries avant d'clore, les joies de la mre, du moins,
ne lui manqueraient pas.

C'est que si le prsent suffisait  ses modestes ambitions, l'avenir
avait cess de l'inquiter.

Jamais il n'avait t question entre elle et son mari de leurs htes
d'une soire, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de crdit mutuel_,
mais il n'avait pas t sans laisser chapper de ci et de l quelques
exclamations qu'elle enregistrait prcieusement, et qui trahissaient
des affaires prospres.

--Ce Thaller est un rude mtin! s'criait-il, et qui a une chance
infernale!

Et d'autres fois:

--Encore deux ou trois oprations comme celle que nous venons de
russir, et nous pourrons fermer boutique!...

Que conclure de l, sinon qu'il marchait  grands pas vers cette
fortune, objet de toutes ses convoitises.

Dj, dans le quartier, il avait cette rputation qui est le
commencement de la richesse, d'tre trs-riche. On l'admirait de tenir
sa maison avec une conomie svre, car on estime toujours un homme
qui a de l'argent de ne le point dpenser.

--Ce n'est pas lui, bien sr, qui mangera ce qu'il a, rptaient les
voisins.

Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu' l'aise. Quand
M. Desclavettes et M. Chapelain s'taient bien plaints, l'un de sa
boutique et l'autre de son tude, ils ne manquaient pas d'ajouter:

--Vous riez de nos plaintes, vous qui tes lanc dans les grandes
affaires o l'on gagne ce qu'on veut.

Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacits
financires. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.

M. Desormeaux disait:

--Oh! il s'y entend.

Et Mme Favoral se plaisait  se persuader que, sous ce rapport au
moins, son mari tait un homme remarquable. Elle attribuait  des
proccupations suprieures son mutisme et ses distractions. De mme
qu'il lui avait appris  l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle
pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il tait millionnaire.




IX


Mais le rpit accord par la destine  Mme Favoral touchait  son
terme, les preuves allaient revenir, plus poignantes que jamais,
occasionnes par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa
seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'tait un brave petit garon,
d'une intelligence veille, travaillant  ses heures, mais d'une
inconcevable tourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait
dompter.

A l'institution Massin, o on l'avait plac, il faisait blanchir les
cheveux de ses matres d'tudes, et il ne se passait pas de semaine
qu'il ne se signalt par quelque mfait nouveau.

Un pre comme tous les autres se ft mdiocrement inquit des
fredaines d'un colier, qui tait en dfinitive des premiers de sa
classe et dont les professeurs eux-mmes, tout en se plaignant,
disaient:

--Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence tait mis en
retenue et accabl de pensums, il se prtendait atteint dans sa
considration et dclarait que son fils le dshonorait.

S'il tombait  la maison un bulletin portant cette mention: conduite
excrable, il entrait dans des fureurs o il semblait ne plus
possder son libre arbitre.

--A votre ge, disait-il au gamin pouvant, je travaillais dans une
fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas
de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de
l'ducation qui m'a manqu? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et
on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en ft tenu  ces admonestations, qui par leur
exagration mme manquaient le but!

Mais il tait d'avis que les moyens mcaniques sont ncessaires, pour
graver profondment les rprimandes dans la cervelle des jeunes
gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups,
s'acharnant d'autant plus que le gamin, dvor d'amour-propre, se ft
laiss hacher plutt que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La premire fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie
d'une de ces colres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent
plus. tre battue lui et paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'
ce jour, il lui avait t impossible d'aimer un mari tel que le sien.
De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils
lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles treintes passionnes elle le
serrait sur son coeur aprs ces scnes dsolantes, de quels baisers
elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses dlirantes
elle s'efforait de lui faire oublier les brutalits paternelles. Avec
lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'criait, en menaant le vide
de ses poings crisps: Lche! tyran! bourreau!... La petite Gilberte
mlait ses larmes aux leurs. Et presss l'un contre l'autre, ils
dploraient leur destine, maudissant l'ennemi commun, le chef de la
famille.

C'est ainsi que s'coula la jeunesse de Maxence, entre des
exagrations galement funestes, entre les brutalits rvoltantes de
son pre et les gteries dangereuses de sa mre, priv de tout par
l'un et par l'autre combl.

Car Mme Favoral avait trouv l'emploi de ses humbles conomies.

Si jamais l'ide n'tait venue au caissier du _Comptoir de crdit
mutuel_, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop
faible mre lui et cr des besoins d'argent pour avoir cette joie de
les satisfaire.

Elle, qui avait dvor tant d'humiliations en sa vie, elle n'et pu
supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et rduit
 reculer devant ces menues dpenses qui sont la vanit des coliers.

--Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui
glissant dans la main quelques pices de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait  son cadeau la recommandation de n'en
rien laisser deviner au pre ne comprenant pas qu'elle dressait
ainsi Maxence  la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et
pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour rparer les brches faites  son trsor,
elle travaillait jusqu' se gter la vue, avec une si pre ardeur,
que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle
n'employait pas des ouvrires. Elle ne se faisait aider que par
Gilberte, qui ds l'ge de huit ans savait dj se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prvision de dpenses
croissantes, elle descendait  des expdients qui, jadis, pour
elle-mme, lui eussent paru indignes et dshonorants. Elle vola le
mnage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint  se
confier  sa domestique et  faire de cette fille la complice de ses
manoeuvres. Elle s'ingniait  servir  M. Favoral des dners o
l'excellence de la sauce l'empchait de remarquer l'absence du
poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires,
c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de
chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappill une
douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier  ses yeux, de ces
sophismes qui jamais ne font dfaut  la passion.

Au dbut, Maxence tait trop jeune pour se proccuper des sources
o sa mre puisait l'argent qu'elle prodiguait  ses fantaisies
d'colier.

Elle lui recommandait de se cacher de son pre, il se cachait et
trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'ge.

Le moment arriva o il ouvrit les yeux sur le rgime auquel tait
soumise la maison paternelle. Il y vit cette conomie inquite qui
semble dnoncer la gne, et les pres discussions que soulevait
l'emploi inconsidr d'une pice de vingt francs. Il vit sa mre
raliser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvret de
sa toilette et recourir  la plus savante diplomatie quand elle
souhaitait acheter une robe neuve  Gilberte.

Et lui, malgr tout, se trouvait avoir  sa disposition autant
d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient
pour tre les plus opulents et les plus gnreux.

Inquiet, il interrogea.

--Eh! que t'importe! lui rpondit sa mre, toute rougissante et toute
embarrasse, voil-t-il pas un grave sujet de proccupation!

Et comme il insistait:

--Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutum qu'il tait  toujours
entendre crier misre, et comme il fixait sur elle de grands yeux
surpris:

--Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter
ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois,
c'est que cela convient  ton pre, qui veut amasser une fortune plus
grande encore.

Ce n'tait pas une rponse, et cependant Maxence n'en demanda pas
plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse
patiente des jeunes gens arms d'une ide fixe.

Dj,  cette poque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et
mme parmi ses amis, la rputation d'tre pour le moins millionnaire.
Le _Comptoir de crdit mutuel_ avait pris des dveloppements
considrables; il avait d, pensait-on, en profiter largement, et les
bnfices avaient d grossir vite entre les mains d'un homme aussi
habile que lui et dont la svre conomie tait clbre.

Voil ce qu'on dit  Maxence, mais non sans lui donner ironiquement 
entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour
mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-mme, qu'il avait interrog assez adroitement, lui
dit en lui frappant amicalement sur l'paule:

--S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune
homme, tchez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en
fournira.

De telles rponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le problme
qui troublait Maxence.

Il observa, il pia, et enfin il en arriva  acqurir la certitude que
l'argent qu'il dpensait tait le produit du travail de sa mre et de
sa soeur...

--Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'cria-t-il en se jetant au cou
de sa mre, pourquoi m'avoir expos aux regrets amers que j'prouve en
ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement paye. Elle
admira la noblesse des sentiments de son fils et la bont de son
coeur.

--Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de
joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mre, le
travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il tait constern de sa dcouverte.

--N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au
vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidle  cet engagement
qu'il venait de prendre. Mais  dix-sept ans, les rsolutions ne sont
pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaa. Il
s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint  prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa
mre et  se prouver que se priver d'un plaisir c'tait l'en priver
elle-mme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il
reprit ses habitudes...

Il touchait alors  la fin de ses tudes.

--Voil le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carrire et
de se suffire  soi-mme.




X


Pour s'inquiter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu
les avertissements paternels.

Les coliers modernes sont prcoces, ils savent le fort et le faible
de la vie, et quand ils abordent le baccalaurat, ils sont bien
dsenchants dj, ayant us leurs illusions derrire leur pupitre,
pendant les longues tudes du soir.

Et il serait difficile qu'il en ft autrement. Au fond des lyces,
fatalement se retrouve l'cho des proccupations et le reflet des
moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent.
En mme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont
maculs, les lves rapportent, les soirs de sortie, leur provision
d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journe, dans leur famille ou chez leur
correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables apptits de luxe, de
bien-tre, de jouissances, de plaisirs, le ddain des labeurs
patients, le mpris des convictions austres, d'pres besoins
d'argent, la volont de parvenir  tout prix et la rsolution de
violenter la fortune  la premire bonne occasion.

Assurment on a dissimul devant eux, mais ils ont l'entendement
subtil.

Leur pre leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de
respectable en ce monde que le travail et la probit, mais ils ont
surpris ce mme pre saluant  peine un pauvre diable d'honnte homme,
et s'inclinant jusqu' terre devant quelque gredin fltri par trois
jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent  conclure, car il n'est tels que
les jeunes gens pour tre logiques et dduire d'un fait ses dernires
consquences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose,
mais quoi? Et c'est alors que, pendant les rcrations, leur
imagination s'exerce  chercher cette fameuse profession, jusqu'ici
introuvable, qui donne la fortune sans travail et la libert en mme
temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre plucher et discuter toutes les
carrires qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si
quelque naf s'avise de citer un de ces emplois modestes o l'on gagne
au dbut cent cinquante francs! c'est  peine ce que dpense tel
externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en
retard.

Maxence n'tait ni meilleur ni pire que les autres. De mme que les
autres, il s'ingnia  dcouvrir le mtier idal qui enrichit son
homme en l'amusant.

Sous prtexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre,
calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'aprs
un journal ce que gagnent Corot ou Grme, Ziem, Daubigny et quelques
autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et
d'crasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'apprciait que les
vignettes bleues de la banque de France.

--Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! dclara-t-il, d'un ton qui
n'admettait pas de rplique.

Maxence et t volontiers ingnieur, car l'ingnieur est  la mode.
Mais les examens de l'cole polytechnique sont roides. Ou officier de
cavalerie. Mais les deux annes de Saint-Cyr manquent de gaiet. Ou
chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par tre
surnumraire.

Aprs avoir longtemps hsit entre le droit et la mdecine, il finit
par reconnatre qu'il voulait tre avocat, influenc surtout par les
joyeuses lgendes du quartier latin.

Ce n'tait pas prcisment le rve de M. Vincent Favoral.

--Cela va coter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'tait berc de cette fausse esprance que son fils, au sortir
du lyce, entrerait immdiatement dans une maison de commerce o il
gagnerait de quoi se suffire.

Battu en brche par sa femme, cependant, et sollicit par ses amis, il
cda.

--Soit, dit-il  Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il
ne peut me convenir que tu gaspilles tes journes  flner dans les
estaminets de la rive gauche, tu travailleras en mme temps chez un
avou. Ds samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avou, Maxence ne l'avait pas prvu, et il faillit
reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prvoyait
devoir tre aussi exigeante que celle du collge.

Pourtant, ne dcouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentre
venue, il prit sa premire inscription et fut install  un pupitre
chez Me Chapelain, dont l'tude tait alors rue Saint-Antoine.

La premire anne, tout alla passablement.

La somme de libert qui lui tait laisse lui suffisait. Son pre ne
lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avou,
en sa qualit de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il
n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt
francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pices de cent sous 
ces vingt francs, Maxence se dclarait satisfait.

Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son
temprament fougueux, n'tait fait pour cette existence paisible,
pour cette besogne toujours la mme, que ne passionnaient ni les
difficults  vaincre, ni les rivalits d'amour-propre, ni les
satisfactions du rsultat obtenu.

Bientt il se lassa.

Il avait retrouv  l'cole de Droit d'anciens camarades de
l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui,
par consquent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux
cours qu' la brasserie de la Source ou  la Closerie des Lilas.

Il envia leur vie joyeuse, leur libert sans contrle, leurs plaisirs
faciles, leur chambre meuble, et jusqu' la gargote o ils prenaient
 crdit tout ce qu'on voulait bien leur donner, rservant l'argent de
leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.

Mais Mme Favoral n'tait-elle pas l?...

Elle avait tant travaill, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle
Gilberte tait presque une jeune fille, elle avait tant conomis,
tant grappill, que sa rserve, malgr le nombre des emprunts,
s'levait  une somme assez forte.

Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot 
dire. Il les voulut souvent.

Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culotte
au rtelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de dner et
s'exera le soir  _effacer_ des bocks. L'audace lui venant, il dansa
 Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut
une matresse.

Si bien qu'une aprs-midi, que M. Favoral avait t appel par une
affaire de l'autre ct de l'eau, il se trouva nez  nez avec son
fils, lequel s'avanait, le cigare  la bouche, ayant au bras une
demoiselle suprieurement peinte et harnache d'une toilette  faire
cabrer les chevaux de fiacre.

C'est dans un tat d'indicible fureur qu'il regagna la rue
Saint-Gilles.

--Une femme! s'criait-il d'un accent de pudeur rvolte. Une
drlesse! lui! mon fils!...

Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier
mouvement fut de recourir  la correction d'autrefois.

Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.

A la vue de la canne leve sur lui, il devint plus blanc que sa
chemise, et l'arrachant des mains de son pre, il la brisa sur son
genou, en jeta violemment les morceaux  terre et s'lana dehors.

--Il ne remettra plus les pieds ici! s'criait le caissier du
_Comptoir de crdit mutuel_, jet hors de lui par un acte de
rsistance qui lui semblait inou. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet
de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier htel venu.
Je ne veux plus le voir!...

Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se tranrent  ses pieds,
avant d'obtenir qu'il revnt sur sa dtermination.

--Il nous dshonorera tous! rptait-il, ne comprenant pas que c'tait
lui qui avait, en quelque sorte, pouss Maxence dans la voie funeste
o il tait engag, oubliant que les svrits absurdes du pre
prparent les complaisances prilleuses de la mre; ne voulant pas
s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux
siens la pte et la niche, et qu'un pre est mal venu  se plaindre
qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.

Enfin, aprs les plus violentes rcriminations, il pardonna--en
apparence du moins.

Mais les cailles lui taient tombes des yeux. Il courut aux
informations et dcouvrit des choses normes.

Il sut par Me Chapelain, adroitement questionn, que Maxence restait
des semaines entires sans paratre  l'tude. Si l'avou ne s'tait
pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche ferme par les
supplications de Mme Favoral, et il n'tait pas fch, ajoutait-il,
d'un aveu qui soulageait sa conscience.

Ainsi, le caissier surprit une  une toutes les fredaines de son
fils. Il apprit qu'il tait presque inconnu  l'cole de Droit, qu'il
passait ses journes dans les cafs, et que le soir, pendant qu'il le
croyait endormi, il s'chappait pour courir les thtres et les bals.

--Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont
ligus contre moi, le matre!... Eh bien! nous verrons!




XI


De cet instant, la guerre fut dclare.

De ce jour, commena rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui
attendent encore leur Molire, drames d'une vulgarit dsesprante et
d'un affadissant ralisme, poignants nanmoins, car il s'y dpense une
nergie farouche, des larmes et du sang.

M. Favoral se croyait bien sr de l'emporter. N'avait-il pas la clef
de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire
 une poque o tout finit par de l'argent.

Cependant, d'irritantes inquitudes le travaillaient.

Lui, qui venait d'venter tant de choses qu'il ne souponnait mme pas
la veille, il ne pouvait dcouvrir o son fils puisait l'argent qu'il
laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.

Il s'tait assur que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne
pouvait pas tre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il
alimentait ses fredaines.

Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises sparment  un savant
interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire.
La servante, habilement questionne, n'avait rien dit qui pt mettre
sur la trace de la vrit.

Il y avait donc l un mystre. Et la constante proccupation de M.
Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses
rares apparitions au logis, c'est--dire pendant le dner.

A la seule faon dont il dgustait sa soupe, il tait ais de voir
qu'il se demandait si c'tait bien de vraie soupe et si on ne lui en
faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette
question incessamment pose dans son esprit:

--On me vole, videmment; mais comment s'y prend-on pour me voler?

Et il devenait dfiant, ttillon et mticuleux comme jamais il ne
l'avait t. C'est avec les plus injurieuses prcautions qu'il
repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir
chez l'picier un livre dont il soldait lui-mme le total tous les
mois; il se faisait reprsenter les bulletins de la boucherie. Il
s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son
assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitire s'assurer
qu'on ne l'avait pas tromp.

Tant d'efforts n'aboutissaient  rien.

Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en
poche deux ou trois pices de cinq francs.

--O les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.

--Je les conomise sur mes appointements, rpondit hardiment le jeune
homme.

Exaspr, M. Favoral et voulu intresser  ses investigations
l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M.
Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa
femme et sa fille:

--Ces sacres femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si
adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les
fournisseurs, qui ne sont que des filous patents, et il ne se mange
rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.

M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes
admirait sincrement un homme qui avait du moins le courage de sa
ladrerie.

Mais M. Desormeaux ne mchait jamais son opinion:

--Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour
accepter  dner dans une maison dont le matre passe son temps 
supputer ce que cote chaque bouche que mchent les convives!

M. Favoral rougit.

--Ce n'est pas la dpense que je dplore, rpondit-il, mais la
duplicit. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'tre pas rduit 
liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais  ma femme le
double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement.

Mais c'tait une leon.

Il dissimula, dsormais, et ne parut plus occup qu' soumettre son
fils  un rgime de son invention et dont la rigueur excessive et
jet hors de ses gonds le garon le plus froid.

Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduit tant
 l'cole de Droit qu' l'tude. Il lui traa l'itinraire de ses
courses et lui en mesura la dure  quelques minutes prs. Aussitt
aprs le dner, il le renfermait  double tour dans sa chambre et
ne manquait jamais, en rentrant  dix heures, de s'assurer de sa
prsence.

C'taient les meilleures mesures qu'il pt prendre pour exalter encore
l'aveugle tendresse de Mme Favoral.

En apprenant que Maxence avait une matresse, elle avait t rudement
atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une
secrte jalousie qu'une mre dcouvre qu'une femme lui a ravi le coeur
de son fils. Elle n'avait pas t sans lui garder une certaine rancune
de dsordres que dans sa candeur elle n'avait pas souponns.

Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il tait
l'objet.

Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des
perscutions. Le soir, aprs le dpart de son mari, elle allait
avec Gilberte s'tablir dans le couloir qui prcdait la chambre de
Maxence, et elles causaient avec lui  travers la porte. Jamais elles
n'avaient tant travaill pour la mercire de la rue Saint-Denis. Elles
se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs.

Mais la patience de Maxence tait  bout, et, un matin, il dclara
rsolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'tait
tromp sur sa vocation, et qu'il n'tait pas de puissance humaine
capable de le forcer  retourner chez M. Chapelain.

--Et o irez-vous? s'cria son pre. Me croyez-vous d'humeur  fournir
ternellement  vos besoins...

Il rpondit que c'tait prcisment pour se suffire et conqurir son
indpendance qu'il tait rsolu  quitter une position qui, aprs deux
ans, lui rapportait vingt francs par mois.

--Il me faut un mtier o on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux
entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration
financire.

C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette ide.

--Pourquoi, en effet, dit-elle  son mari, pourquoi ne placerais-tu
pas notre fils au _Comptoir de crdit mutuel_? L, il serait sous tes
yeux. Intelligent comme il est, pouss par toi et par M. de Thaller,
il arriverait vite  de bons appointements.

M. Favoral fronait les sourcils.

--C'est ce que je ne ferai jamais, pronona-t-il. Je n'ai pas en
mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer  ce qu'il
compromette la considration que j'ai su conqurir.

Et dvoilant jusqu' un certain point le secret de sa conduite:

--Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses,
ne saurait trop veiller sur sa rputation. La confiance est chose
fragile, en un temps o on ne voit que des caissiers sur la route de
la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai
un fils tel que le mien...

Mme Favoral insistait, nanmoins. Il prit un brusque parti:

--Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans
pour se crer une position. Ce dlai coul, bonsoir, il ira loger et
manger o il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus...

C'est avec une sorte de frnsie que Maxence abusa de cette libert,
et en moins de quinze jours il dissipa les conomies de trois mois de
sa mre et de sa soeur.

Ce temps pass, il russit, M. Chapelain aidant,  se caser chez un
architecte.

C'tait s'engager dans une impasse et se condamner  rester toute sa
vie commis. Mais l'avenir ne l'inquitait gure. Pour le prsent, il
tait enchant de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois
cent soixante-quinze francs.

Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lana-t-il dans
cette vie de plaisirs frelats, o tant de malheureux ont laiss
non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais
l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mne droit en police
correctionnelle.

Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le caf
Riche, le ventre vide et le cure-dents aux lvres. Il devint l'habitu
de ces estaminets du boulevard, o des filles pltres sourient aux
passants. Il frquenta les tables d'hte suspectes o l'on taille
le baccarat sur une nappe tache de vin et o la police fait des
descentes priodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit o, aprs
boire, on se jette les bouteilles  la tte.

Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles,
et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis
tout  coup,  l'heure o il savait son pre absent, il reparaissait,
et tirant sa mre  part:

--J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix
honteuse.

Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans
lui reprsenter timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu...

Jusqu' ce qu'enfin, un soir,  une dernire demande:

--Hlas! rpondit-elle dsespre, je n'ai plus rien, et c'est
seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas
patienter jusque-l!...

Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les
dvouements aveugles font les gosmes froces. Il voulait que sa mre
descendt emprunter  un fournisseur. Elle hsitait. Il leva la voix.

Alors Mlle Gilberte parut.

--N'aurais-tu donc pas de coeur, dcidment, dit-elle... Il me semble
que si j'tais homme, ce ne serait pas  ma mre et  ma soeur de
travailler!...




XII


Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans.

Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les
admirables proportions de sa taille et avait cette grce qui rsulte
de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne
frappait pas au premier abord, mais bientt un charme pntrant et
indfinissable se dgageait de toute sa personne, et on ne savait
qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des
rondeurs divines de son col, de sa dmarche arienne ou de l'ingnuit
placide de ses attitudes.

On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la rgularit manquait 
ses traits, mais sa physionomie mobile, o se traduisaient tous les
mouvements de son me, avait d'irrsistibles sductions.

Ces grands yeux, d'un bleu changeant,  reflets de velours, avaient
des profondeurs inoues et une incroyable intensit d'expression,
l'imperceptible tressaillement de ses narines roses rvlait une
indomptable fiert, et le sourire errant sur ses lvres disait son
immense ddain de tout ce qui est petit et mesquin.

Mais sa beaut, c'tait sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on
l'et dite poudre d'une poussire de diamant; si paisse et si longue
que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses
mches jusqu' la racine...

Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas  la voix de son pre.

Le savant despotisme qui avait dompt Mme Favoral, l'avait rvolte
et son nergie s'tait trempe au mme rgime d'oppression qui avait
nerv le caractre de Maxence.

Pendant que sa mre et son frre mentaient avec cette impudeur
tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicit, Gilberte
gardait un silence farouche. Et si la complicit lui tait impose
par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque
parole lui cotait un si pnible effort que son visage en tait tout
altr.

Jamais, lorsqu'il ne s'tait agi que d'elle, jamais elle n'avait
daign mentir.

Intrpidement, et quoi qu'il en pt rsulter:

--Voil ce qui est, disait-elle.

Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empcher de la respecter, jusqu'
un certain point, et quand il tait en belle humeur, il l'appelait
l'impratrice Gilberte.

Pour elle seule, il avait quelque dfrence et des attentions. Il
modrait, quand elle le regardait, la brutalit de son langage. Il lui
apportait quelques fleurs tous les samedis.

Il lui avait mme accord un professeur de piano, lui qui dclarait
qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrment: la couture et
la cuisine.

Mais elle avait tant insist, qu'il avait fini par lui dcouvrir dans
une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux matre Italien, le
signor Gismondo Pulci, sorte de gnie mconnu, pour qui trente francs
par mois furent une fortune, et qui s'prit pour son lve d'une sorte
de fanatisme religieux.

Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu crire une note, il fixa
toutes les mlodies que chantait la passion dans son cerveau fl, et
il s'en trouva d'admirables. Il rvait de composer pour elle un opra
qui transmettrait aux gnrations les plus recules le nom de Gismondo
Pulci.

--La signora Gilberte est la desse de la musique elle-mme, disait-il
 M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient
encore son affreux accent.

Le caissier du _Comptoir de crdit mutuel_ haussait les paules,
rpondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses
journes  faire chanter aux pices d'or leur mouvante chanson.

Ce qui n'empche que sa vanit semblait se dlecter, quand, le
samedi, aprs le dner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme
Desclavettes, tout en dissimulant un billement, s'criait:

--Ah! cette chre enfant jouit d'un remarquable talent.

Donc, l'influence de la jeune fille tait positive, et c'est  ses
prires seules, et non  celles de sa femme, que M. Favoral avait
accord  diverses reprises la grce de Maxence.

Il lui et accord bien autre chose, si elle l'et voulu. Mais elle
et t oblige de demander, d'insister, de prier.

--Et c'est humiliant, disait-elle.

Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que
certainement son pre ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies
toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles.

Mais elle:

--J'aurais moins de dplaisir  porter des haillons qu' essuyer un
refus, rpondait-elle. Mes robes me suffisent...

Avec un tel caractre, envelopp cependant d'une douceur rsigne et
d'un inaltrable sang-froid, elle imposait beaucoup  sa mre et 
son frre. Ils admiraient en elle une nergie dont ils se sentaient
incapables.

Aussi, Maxence fut-il comme tourdi, quand survenant, elle se mit 
lui reprocher d'une voix indigne la bassesse de sa conduite et ses
incessantes obsessions.

--Je ne savais pas... commena-t-il, devenu plus rouge que le feu.

Elle l'crasa d'un regard o le ddain se mlait  la piti, et d'un
accent de hautaine ironie:

--En vrit, fit-elle, tu ne sais pas d'o provient l'argent que tu
arraches  notre mre!...

Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que
dformes lgrement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main
droite dont l'annulaire tait tordu par le fil, sa main gauche dont
l'index tait tatou et comme rong par l'aiguille:

--Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mre et moi passons 
travailler toutes nos journes et une partie des nuits!...

Baissant le front il se taisait.

--S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais
pas ainsi. Mais regarde notre mre. Vois ses pauvres yeux troubls et
rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu' ce moment,
c'est que je ne dsesprais pas encore de ton coeur, c'est que
j'esprais qu' la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien!
Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais
humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les
coups?...

--Gilberte! balbutiait le pauvre garon, Gilberte...

Elle lui coupa la parole.

--De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans trve, il te faut
de l'argent d'o qu'il vienne et quoi qu'il cote!... Si, du moins,
quelque sentiment avouable justifiait tes dpenses, si tu avais
l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, ft-il absurde,
ardemment poursuivi!... Mais je te mets au dfi de nous avouer  quels
plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres conomies. Je te dfie
de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir,
de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mre s'abaisst
jusqu' mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait
confier le secret de notre opprobre!...

mue de l'humiliation affreuse de son fils:

--Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral.

La jeune fille eut un geste indign.

--Lui, malheureux! s'cria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que
direz-vous surtout, vous, ma mre! Malheureux, lui, un homme, qui a la
libert et la force,  qui le monde est ouvert  deux battants, qui
peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'tais un
homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en
connais, et il y a longtemps,  mre chrie, que je t'aurais venge de
mon pre et que j'aurais commenc  te payer de tout ce que tu as fait
pour moi.

Mme Favoral sanglotait.

--Je t'en conjure, murmura-t-elle, pargne-le.

--Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui dclarer
que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse  un travail de
mercenaire. C'est pour toi, mre adore, pour que tu aies cette joie
de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie...

Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait.

Cette humiliation pouvantable, il sentait qu'il ne la mritait que
trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants.

Et comme son coeur ne s'tait pas gt encore au contact de ses
compagnons de plaisir, comme il tait faible plutt que mauvais, comme
les sentiments qui sont l'honneur et la fiert d'un homme n'taient
pas morts en lui:

--Ah! tu es une brave soeur, Gilberte, s'cria-t-il, et c'est bien
ce que tu viens de faire. Tu as t dure, mais non autant que je le
mrite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une
honte  moi d'avoir ainsi lchement abus de vous...

Et portant  ses lvres les mains de sa mre:

--Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne  qui
te fait le serment de racheter son pass et de devenir ton soutien au
lieu de t'tre un crasant fardeau...

Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un
sifflet...

--Mon mari! s'cria Mme Favoral. Votre pre, mes enfants!...

--Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte.

--N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la
preuve qu'il est furieux!... Quelle preuve est-ce encore qui nous
menace!...




XIII


Mme Favoral parlait par exprience. Elle avait appris  ses dpens que
le sifflet de son mari, bien plus srement que le cri des golands,
prsageait la tempte. Et elle avait, ce soir-l, plus de raisons qu'
l'ordinaire de craindre.

Drogeant  toutes ses habitudes, M. Favoral n'tait pas rentr dner
et avait envoy un de ses garons de bureau du _Crdit mutuel_ dire
qu'on ne l'attendt pas.

Bientt son passe-partout grina dans la serrure, la porte s'ouvrit,
il entra, et apercevant son fils:

--Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'cria-t-il, avec un
ricanement qui tait, chez lui, la dernire expression de la colre.

Mme Favoral frmit. Encore sous l'impression de la scne qui venait
d'avoir lieu, le coeur gros encore et les yeux pleins de larmes,
Maxence ne rpondit pas.

--C'est une gageure, sans doute, reprit le pre, et vous tenez 
savoir jusqu'o peut aller ma patience.

--Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme.

--L'argent que vous preniez, je ne sais o, vous fait dfaut, sans
doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des
dettes de tous cts, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez
des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut
tre vtu  la dernire mode, porter chane d'or au gousset, et alors
on fait des dupes...

--Je n'ai jamais fait de dupes, mon pre.

--Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus
aujourd'hui mme me prsenter leurs factures? Car ils ont os venir
 l'administration,  mon bureau. Ils s'taient donn rendez-vous,
pensant ainsi m'intimider plus srement. Je leur ai rpondu que vous
tes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela,
ils sont devenus insolents et ils se sont mis  parler si haut,
que leur voix retentissait jusques dans les pices voisines. M.
de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor.
Entendant le bruit d'une discussion, il a pens que j'tais aux prises
avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entr, comme c'est son
droit. Alors, j'ai bien t forc de tout avouer...

Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de
ses grelots.

Et de plus en plus hors de soi:

--C'est bien l, continuait-il, ce que voulaient vos cranciers. Ils
pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un
chantage comme un autre, et trs  la mode maintenant. On ouvre un
compte  un mauvais drle, et quand le compte est raisonnablement
gros, on va le porter  la famille, en disant: De l'argent, ou je
fais du scandale. Pensez-vous que ce soit  vous qui tes sans le sou
qu'on a fait crdit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche
 moi que l'on croit riche. On vous coulait  des prix exorbitants
tout ce qu'on voulait, et c'tait sur moi qu'on comptait pour solder
des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante
francs et des montres de six cents francs...

Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier.

--Je payerai tout ce que je dois, dit-il.

--Vous?

--Je vous en donne ma parole.

--Et avec quoi, s'il vous plat?

--Avec mes appointements.

--Vous en avez donc?

Maxence rougit.

--J'ai ce que je gagne chez mon patron, rpondit-il.

--Quel patron?

--L'architecte chez lequel m'a plac M. Chapelain...

D'un geste menaant M. Favoral l'arrta:

--Epargnez-moi vos mensonges, pronona-t-il, je suis mieux inform que
vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron,
excd de votre paresse, vous a chass honteusement...

Honteusement tait de trop. Le fait est que Maxence retournant  son
travail un beau matin, aprs une absence de cinq jours, avait trouv
un remplaant.

--Je chercherai une autre place, dit-il.

C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les paules.

--Et en attendant, il faudra que je paye, s'cria-t-il. Savez-vous
de quoi me menacent vos cranciers? De m'intenter un procs. Ils le
perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils esprent que je reculerai
devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de dposer une
plainte au parquet. Ils prtendent que vous les avez audacieusement
escroqus, que les objets que vous leur achetiez n'taient nullement
pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre  vil prix,
afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve,
assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous tes all tout droit au
Mont-de-Pit engager une montre et une chane qu'il venait de vous
livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout
cela devant mon directeur, devant M. de Thaller.

J'ai d recourir  mon garon de bureau pour les mettre dehors. Mais
quand ils ont t partis, M. de Thaller m'a donn  entendre qu'il
souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma considration
ne rsisterait pas  deux scnes pareilles. Quelle confiance accorder
 un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes!
Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions 
un homme dont le fils aurait t tran sur les bancs de la police
correctionnelle! C'est--dire que je suis  votre merci. C'est--dire
que mon honneur, ma situation et ma fortune dpendent de vous. Tant
qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai
condamn  les payer.

Rassemblant son courage:

--Vous avez t parfois bien dur pour moi, mon pre, commena Maxence,
et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous
jure que dsormais vous n'avez rien  craindre de moi...

M. Favoral ricanait.

--Je ne crains rien, pronona-t-il. Je connais des moyens positifs de
me mettre  l'abri de vos folies. Je les emploierai...

--Je vous affirme, mon pre, que ma rsolution est bien prise.

--Oh! dispensez-moi de vos repentirs priodiques...

Mlle Gilberte s'avana.

--Je me porte garant, dit-elle, des rsolutions de Maxence...

Son pre ne la laissa pas poursuivre.

--Assez, interrompit-t-il durement. Mle-toi de tes affaires,
Gilberte. J'ai  te parler,  toi aussi...

--A moi, mon pre...

--Oui.

Il fit trois ou quatre tours de long en large dans le salon, comme
pour laisser  son irritation le temps de se calmer, puis venant se
planter debout et les bras croiss devant sa fille:

--Tu as dix-huit ans, reprit-il, c'est--dire qu'il est temps de
songer  ton tablissement. Il se prsente pour toi un parti...

Elle tressaillit, et reculant, plus rouge qu'une pivoine:

--Un parti! rpta-t-elle, d'un ton de surprise immense.

--Oui, et qui me convient...

--Mais je ne veux pas me marier, mon pre...

--Toutes les jeunes filles disent cela, et ds qu'il se prsente un
prtendant elles sont enchantes. Le mien est un garon de vingt-six
ans, trs-bien de sa personne, aimable, spirituel, qui a eu de grands
succs dans le monde...

--Mon pre, je vous affirme que je ne veux pas quitter ma mre...

--Naturellement... C'est un homme intelligent, et un travailleur
obstin, promis, de l'avis de tous,  une immense fortune. Bien qu'il
soit riche dj, car il est un des principaux intresss d'une charge
d'agent de change, il fait avec l'ardeur d'un pauvre diable le mtier
de remisier. On me dirait qu'il gagne cent mille cus par an que je
n'en serais pas surpris. Sa femme aura voiture, loge  l'Opra, des
diamants et des toilettes autant que Mme de Thaller...

--Eh! que m'importent de telles choses!

--C'est entendu. Je te le prsenterai samedi...

Mais Mlle Gilberte n'tait pas de ces jeunes filles qui, par timidit,
par faiblesse, se laissent engager contre leur volont, et engager
si avant que plus tard elles ne peuvent plus reculer. Une discussion
devant avoir lieu, elle prfrait la subir immdiatement.

--Une prsentation est absolument inutile, mon pre, dclara-t-elle
rsolument.

--Parce que?

--Je vous l'ai dit, je ne veux pas me marier.

--Et si je veux, moi.

--Je suis prte  vous obir en tout, sauf en cela...

--En cela comme en tout le reste! interrompit le caissier du _Crdit
mutuel_ d'une voix tonnante...

Et enveloppant sa femme et ses enfants d'un regard gros de dfiances
et de menaces:

--En cela, comme en tout, rpta-t-il, parce que je suis le matre et
que je saurai le montrer. Oui, je vous le montrerai, car je suis las
de voir ma famille ligue contre mon autorit...

Et il sortit en fermant la porte si violemment, que les cloisons en
tremblrent.

--Tu as tort de tenir ainsi tte  ton pre, ma fille, murmura la
faible Mme Favoral.

Le fait est que la pauvre femme ne comprenait pas que sa fille pt
repousser l'unique moyen qu'elle et de rompre avec la plus triste des
existences.

--Laisse-toi toujours prsenter ce jeune homme, dit-elle. Il se peut
qu'il te plaise...

--Je suis sre qu'il ne me plaira pas...

Elle dit cela d'un tel accent, que Mme Favoral en fut soudainement
claire.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, Gilberte, ma fille chrie, aurais-tu donc
un secret que ta mre ne connat pas?




XIV


Oui, Mlle Gilberte avait son secret.

Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, et de ceux qui,
selon l'expression des bonnes femmes, doivent rjouir les anges.

Le printemps de cette anne ayant t d'une rare clmence, Mlle
Favoral et sa fille avaient pris l'habitude d'aller chaque jour
respirer le grand air  la place Royale.

Elles emportaient leur ouvrage, crochet ou tapisserie, de sorte que
cette distraction salutaire ne diminuait en rien le produit de leur
semaine.

C'est pendant ces promenades que Mlle Gilberte avait fini par
remarquer un jeune homme, un inconnu, qu'elle rencontrait, toujours au
mme endroit.

De haute taille et robuste, il avait grand air sous ses modestes
vtements, dont la propret recherche trahissait une gne qui veut
tre respecte. Il portait toute sa barbe, et son visage intelligent
et fier tait clair par de grands yeux noirs, de ces yeux dont le
regard droit et clair dconcerte les coquins et les fourbes.

Jamais, en passant prs de Mlle Gilberte, il ne manquait de baisser
ou de dtourner lgrement la tte, et malgr cela, et malgr
l'expression de respect qu'elle avait surprise sur son visage, elle ne
pouvait s'empcher de rougir.

--Ce qui est absurde, pensait-elle, car enfin que m'importe ce jeune
homme!...

L'infaillible instinct, qui est l'exprience des jeunes filles
inexprimentes, lui disait que ce n'tait pas le hasard seul qui
plaait cet inconnu sur son passage. Elle voulut cependant en avoir le
coeur net.

Elle sut si bien s'y prendre avec sa mre, que tous les jours de la
semaine qui suivit, le moment de leur promenade fut chang. Tantt
elles sortaient ds midi, tantt pass quatre heures.

Quelle que fut l'heure, toujours Mlle Gilberte, en dpassant la rue
des Minimes, apercevait son inconnu sous les arcades, arrt  la
vitre de quelque magasin de bric--brac et piant du coin de l'oeil.

Paraissait-elle, il quittait son poste et htait assez le pas pour la
croiser devant la grille de la place.

--C'est une perscution! se disait Mlle Gilberte.

Comment donc n'en parla-t-elle pas  sa mre? Pourquoi donc ne lui
confia-t-elle rien le jour o, s'tant mise par hasard  la fentre,
elle vit le perscuteur passant devant la maison, le nez en l'air?

--Est-ce que je deviens folle! se disait-elle, srieusement irrite
contre elle-mme. Je ne veux plus penser  lui.

Elle y pensait pourtant, quand une aprs-midi que sa mre et elle
travaillaient, assises sur le banc qu'elles avaient choisi, elle vit
son inconnu venir s'installer non loin d'elles.

Il tait accompagn d'un homme g,  tournure militaire, portant de
longues moustaches blanches et ayant  la boutonnire la rosette de la
Lgion d'honneur.

--Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant
un prtexte pour demander  sa mre de changer de place.

Mais dj le jeune homme et le vieillard avaient install leurs
chaises et s'taient assis de faon  ce que Mlle Gilberte ne perdt
pas un mot de ce qu'ils allaient dire.

Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.

--Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-mme, mon cher
comte, commena-t-il: vous qui avez t le meilleur ami de mon pauvre
pre, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'tais enfant,
et qui ne m'avez jamais perdu de vue...

--C'est--dire que je rponds de toi corps pour corps, mon garon,
interrompit le vieux. Mais, continue...

--J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Trgars. Ma
famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'allie de
toutes les grandes familles.

--Parfaitement exact! dclara le bonhomme.

--Malheureusement ma fortune n'est pas  la hauteur de ma noblesse.
Lorsque ma mre mourut en 1856, mon pre, qui l'adorait, en conut un
tel chagrin, que le sjour de notre chteau de Trgars, o il avait
pass toute sa vie, lui parut insupportable.

Il vint  Paris, ce qui n'offrait nul inconvnient, puisqu'alors nous
tions riches, et il se lia avec des gens qui ne tardrent pas 
lui inoculer la fivre du moment. On lui prouva qu'il tait fou de
conserver des terres qui lui rapportaient  grand'peine quarante mille
francs par an, et dont il trouverait aisment plus de deux millions,
lesquels, placs seulement  cinq, lui constitueraient cent mille
livres de rentes. Il vendit donc tout,  l'exception de notre domaine
patrimonial de Trgars, sur la route de Quimper  Audierne, et se
lana dans la spculation.

Il fut assez heureux, d'abord. Mais il tait trop probe et trop loyal
pour tre heureux longtemps. Une affaire  laquelle il s'intressa au
commencement de 1869 tourna mal. Ses associs s'enrichirent; lui, je
ne sais comment, fut ruin et faillit tre compromis. Il en mourut de
douleur moins d'un mois aprs.

De la tte, le vieux soldat approuvait.

--Bien, mon garon, dit-il, seulement tu es trop modeste, et il est
une circonstance importante que tu ngliges.

Tu avais le droit, lors des mauvaises affaires de ton pre, de
rclamer et de garder la fortune de ta mre, c'est--dire une
trentaine de mille livres de rentes. Non-seulement tu ne l'as pas
fait, mais tu as tout abandonn aux cranciers, mais tu as vendu, pour
leur en donner le prix, le domaine de Trgars,  l'exception du vieux
chteau et de son parc, de telle sorte que ton pre est mort ruin,
mais ne devant pas un sou. Et cependant, tu savais comme moi que ton
pre a t tromp et dpouill par des misrables, qui depuis, roulent
carrosse, et auxquels, si la justice s'en mlait, il serait peut-tre
encore possible de faire rendre gorge...

Le front pench sur sa tapisserie, Mlle Gilberte semblait travailler
avec une incomparable ardeur.

La vrit est qu'elle ne savait comment dissimuler la rougeur de ses
joues et le tremblement de ses mains. Elle avait comme un nuage devant
les yeux, et c'est au hasard qu'elle poussait son aiguille.

A peine lui restait-il assez de prsence d'esprit pour rpondre  Mme
Favoral, laquelle ne s'apercevait de rien, et lui adressait de temps 
autre la parole.

C'est que le sens de cette scne tait trop clair pour lui chapper.

--Ils se sont entendus, pensait-elle. C'est pour moi seule qu'ils
parlent...

Le jeune homme, Marius de Trgars, poursuivait:

--Je mentirais, mon vieil ami, si je vous disais que je fus insensible
 notre ruine. Si philosophe qu'on soit, ce n'est pas sans serrement
de coeur qu'on passe d'un htel somptueux  une triste mansarde. Mais
ce qui me dsolait plus que tout le reste, c'est que je me voyais
forc de renoncer  des travaux qui avaient fait la joie de ma vie, et
sur lesquels je fondais les plus magnifiques esprances. Une vocation
positive, exalte par les hasards de mon ducation, m'avait pouss
vers les sciences physiques.

Depuis plusieurs annes, j'avais appliqu tout ce que j'ai
d'intelligence et d'nergie  des tudes sur l'lectricit. Faire de
l'lectricit un moteur incomparable remplaant la vapeur, tel tait
le but que je poursuivais sans relche. Dj, vous le savez, j'avais,
quoique bien jeune, obtenu des rsultats dont le monde savant s'tait
mu. Il m'avait sembl entrevoir le mot d'un problme dont la solution
changerait la face du globe... La ruine tait l'anantissement de mes
esprances, la perte totale du fruit de mes travaux... C'est que mes
expriences taient coteuses, c'est qu'il fallait de l'argent, et
beaucoup, pour payer les produits qui m'taient indispensables et
faire fabriquer les appareils que j'imaginais...

Et j'allais tre rduit  gagner mon pain de chaque jour...

J'tais bien prs du dsespoir, lorsque je rencontrai un homme que
j'avais vu chez mon pre autrefois, et qui m'avait paru s'intresser
 mes recherches. C'est un spculateur, nomm Marcolet. Mais ce n'est
pas  la Bourse qu'il travaille. L'industrie est la fort de Bondy
o il opre. Il achte les bls en herbe et engrange les moissons
d'autrui. Sans cesse  la piste des chercheurs obstins qui crvent
de faim dans leurs greniers, il leur apparat aux heures de crise
suprme. Il les plaint, il les encourage, il les console, il les aide,
et il est bien rare qu'il ne russisse pas  devenir propritaire de
leur dcouverte. Parfois il se trompe. Alors il en est quitte pour
passer par profits et pertes quelques billets de mille francs. Mais
s'il a vu juste, c'est par centaines de mille francs que se chiffrent
les bnfices. Et combien de brevets exploite-t-il ainsi! De combien
d'inventions recueille-t-il les rsultats, qui sont une fortune, dont
les inventeurs n'ont pas de souliers aux pieds! Car tout lui est bon,
et c'est avec la mme avidit qu'il dfend un sirop contre la toux
dont il a achet la formule  un pauvre diable de pharmacien, et
une pice de machine  vapeur dont le brevet lui a t vendu par un
mcanicien de gnie.

Et cependant Marcolet n'est pas un mchant homme. Voyant ma situation,
il me proposa, moyennant une somme de [note du transcripteur: texte
manque] par an, d'entreprendre certaines tudes de chimie industrielle
qu'il m'indiqua. J'acceptai. Ds le lendemain, je louai, rue des
Tournelles, un rez-de-chausse o j'installai mon laboratoire, et je
me mis  l'oeuvre... Voil un an de cela.

Marcolet doit tre content. Dj, je lui ai trouv pour la teinture de
la soie une nuance nouvelle dont le prix de revient est presque
nul... Moi, je vivais, ayant rduit mes besoins au strict ncessaire,
consacrant tout ce que mon travail me rapporte,  poursuivre le
problme dont la dcouverte serait pour moi la gloire et la fortune...

Palpitante d'une inexprimable motion, Mlle Gilberte coutait ce jeune
homme, un inconnu pour elle, l'instant d'avant, et dont maintenant
elle savait la vie comme si elle l'et vcue tout entire prs de lui.

Car l'ide, certes, ne lui venait pas de suspecter sa sincrit.

Aucune voix, jamais, n'avait vibr  son oreille comme cette voix
dont les sonorits graves et mues veillaient en elle des sensations
tranges et des lgions de penses qu'elle ne souponnait pas.

Elle s'tonnait de l'accent de simplicit dont il parlait de
l'illustration de sa famille, de son opulence passe, de sa pauvret
prsente, de ses obscurs travaux et de ses hautes esprances.

Elle admirait le ddain superbe de l'argent qui clatait en chacune de
ses paroles.

Il tait donc un homme, au moins, qui le mprisait, cet argent, devant
lequel jusqu'ici elle avait vu  plat ventre dans la boue, tous les
gens qu'elle connaissait...

Mais aprs un moment de silence, toujours s'adressant en apparence 
son vieux compagnon, Marius de Trgars poursuivait:

--Je le rpte, parce que c'est l'expression de la vrit, mon vieil
ami, cette vie de travail et de privations, si nouvelle pour moi, ne
me pesait pas. Le calme, le silence, le constant exercice de toutes
les facults de l'intelligence ont des charmes que le vulgaire ne
souponnera jamais. Il me plaisait de me dire que si j'tais ruin,
c'tait uniquement par un acte de ma volont. J'prouvais des
jouissances positives  me rpter que moi, le marquis de Trgars,
j'avais eu cent mille livres de rentes, et  sortir l'instant d'aprs
pour aller acheter chez le boulanger et chez la fruitire mes
provisions de la journe.

J'tais fier de penser que c'tait  mon travail seul,  la besogne
que me payait Marcolet, que je devais les moyens de poursuivre mon
oeuvre. Et des sommets o m'emportait l'aile de la science, je prenais
en piti votre existence moderne, cette mle ridicule et tragique de
passions, d'intrts et de convoitises, ce combat sans merci ni trve
dont la loi est: Malheur aux faibles! o quiconque tomb est foul aux
pieds!...

Parfois cependant, comme les flammes d'un incendie mal teint sous ses
cendres, se rveillaient en moi toutes les ardeurs de la jeunesse...
J'ai eu des heures de dlire, de dcouragement et de dtresse, o ma
solitude me faisait horreur... Mais j'avais la foi qui soulve des
montagnes, la foi en moi et en mon oeuvre... Et bientt apais, je
m'endormais dans la pourpre de l'esprance, voyant tout au fond de
l'avenir lointain se dresser les arcs de triomphe de mon succs...

Telle tait exactement ma situation, quand une aprs-midi du mois de
fvrier, aprs une exprience sur laquelle j'avais beaucoup compt, et
qui venait d'chouer misrablement, je vins sur cette place respirer
quelques bouffes d'air pur.

Il faisait une journe de printemps, tide et toute ensoleille. Les
pierrots ppiaient sur les branches gonfles de sve, des bandes
d'enfants couraient le long des alles en poussant des cris joyeux.

Je m'tais assis sur un banc, ruminant les causes de ma dconvenue,
lorsque deux femmes passrent prs de moi, l'une ge dj, l'autre
toute jeune. Elles marchaient si rapidement que c'est  peine si
j'avais eu le temps de les entrevoir.

Mais la dmarche de la jeune fille et la noble simplicit de son
maintien m'avaient frapp  ce point que je me levai et que je me mis
 la suivre, avec l'intention de la dpasser et de revenir ensuite sur
mes pas, afin de bien voir son visage. Ainsi je fis, et je fus bloui.
Au moment o mes yeux rencontrrent les siens, une voix au dedans de
moi s'leva, me criant que c'tait fini dsormais, et que ma destine
tait fixe...

--Et il m'en souvient, mon cher garon, fit le vieux soldat, d'un ton
d'amicale raillerie, car tu vins me rendre visite le soir mme, toi
que je n'avais pas vu depuis des mois.

Marius de Trgars ne releva pas l'observation.

--Et cependant, continua-t-il, vous savez que je ne suis pas homme 
subir une premire impression. Je luttai. Avec une sombre nergie je
m'efforai d'carter cette image radieuse que j'emportais en mon
me, qui ne me quittait plus, qui me poursuivait au plus fort de mes
tudes. Tentatives inutiles! Ma pense ne m'obissait plus, ma volont
m'chappait. C'tait bien un de ces amours qui s'emparent de l'tre
entier, qui dominent tout, et qui font de la vie une ineffable
flicit ou un supplice sans nom, selon qu'ils sont heureux ou
malheureux.

Ah! que de journes alors j'ai passes,  attendre et  pier celle
que j'avais ainsi entrevue et qui ignorait jusqu' mon existence, dont
cependant elle tait l'arbitre! Et quelles palpitations insenses,
quand aprs des heures d'impatiences dvorantes, je voyais, au dtour
de la rue, flotter un pli de sa robe. Je la revis souvent, toujours
avec la mme femme ge, sa mre. Elles avaient adopt sur cette
place, un banc, toujours le mme, et elles travaillaient  des
ouvrages de couture avec une assiduit qui me donnait  penser
qu'elles vivaient de leur travail...

Brusquement, il fut interrompu par son compagnon.

Le vieux gentilhomme craignit que l'attention de Mme Favoral ne ft 
la fin veille par des allusions trop directes.

--Prends garde, garon! dit-il  demi-voix, non si bas, toutefois, que
Mlle Gilberte ne l'entendt.

Mais il et fallu bien autre chose pour distraire Mme Favoral de ses
tristes rflexions. Elle songeait  une scne qui avait eu lieu entre
son mari et son fils. Elle pensait que Maxence lui avait demand de
l'argent la veille, et qu'elle n'en avait plus gure. Justement elle
venait d'achever sa bande de tapisserie, et dsole de perdre une
minute:

--Peut-tre serait-il temps de rentrer, dit-elle  sa fille, je n'ai
plus rien  faire.

Mlle Gilberte tira de son panier  ouvrage un morceau de canevas, et
le donnant  sa mre:

--Voici de quoi continuer, maman, fit-elle d'une voix trouble.
Restons encore un peu...

Et Mme Favoral s'tant remise  l'oeuvre, Marius de Trgars reprit:

--La pense que celle que j'aimais tait pauvre m'enchantait.
N'tait-ce pas un rapprochement dj, que cette communaut de
situations! J'avais des joies d'enfant, en songeant que je
travaillerais pour elle et pour sa mre, et qu'elles me devraient une
aisance honorable, mais modeste comme nos gots...

Mais je ne suis pas de ces rveurs qui confient leur destine aux
ailes des chimres. Avant de rien entreprendre, je rsolus de
m'informer. Hlas! aux premiers renseignements que je recueillis, mes
beaux rves s'envolrent.. Je sus qu'elle tait riche, trs-riche
mme. On m'apprit que son pre tait un de ces hommes dont l'intgre
probit s'enveloppe de formes austres et dures. Il devait sa fortune,
m'affirma-t-on,  son seul travail, mais aussi  des prodiges
d'conomie et aux plus svres privations. On me dit qu'il professait
un culte pour cet argent qui lui avait tant cot, et que jamais
certainement il n'accorderait sa fille  un homme sans fortune.

Il tait inutile d'ajouter cet avis. Au-dessus de mes actions, de mes
penses, de mes esprances, plus haut que tout, plane mon orgueil. A
l'instant, je vis s'ouvrir un abme entre moi et celle que j'aime plus
que la vie, mais moins que ma dignit. Quand on s'appelle Gnost de
Trgars, on nourrit sa femme, ft-ce en servant les maons. Et la
pense de devoir une fortune  celle que j'pouserais me la ferait
prendre en excration...

Vous devez vous rappeler, mon vieil ami, que je vous dis tout cela. Et
il doit vous souvenir que vous me rpondiez que j'tais singulirement
outrecuidant de me rvolter ainsi d'avance, parce que bien
certainement un millionnaire ne donne pas sa fille  un noble ruin,
aux gages de Marcolet, le brocanteur de brevets,  un pauvre diable de
chercheur qui btit les chteaux de son avenir sur la solution d'un
problme inutilement poursuivi par les plus beaux gnies...

C'est alors que mon dsespoir m'inspira une rsolution extrme, folle
sans doute, et  laquelle pourtant, vous, le comte de Villegr, le
vieil ami de mon pre, vous avez consenti  vous prter...

Je me dis que je m'adresserais  elle,  elle seule, et qu'elle
saurait du moins quel grand, quel immense amour elle a inspir.

Je me dis que j'irais  elle, et que je lui dirais:

Voici qui je suis et ce que je suis... Par piti, accordez-moi trois
ans de rpit. A un amour tel que le mien, il n'est rien d'impossible.
En trois ans je serai mort ou assez riche pour demander votre main...
De ce jour j'abandonne mon oeuvre pour des travaux d'une utilit
immdiate. L'industrie a des trsors pour les inventeurs... Mon Dieu!
si vous pouviez lire dans mon me, vous ne me refuseriez pas ce rpit
que je vous demande... Pardonnez-moi. Un mot, par grce, un seul...
C'est l'arrt de ma destine que j'attends!...

Trop grand tait le dsarroi de la pense de Mlle Gilberte, pour
qu'elle songet  s'offenser de cette dmarche trange...

Elle se dressa toute frissonnante, et s'adressant  Mme Favoral:

--Viens, maman, dit-elle, viens, je sens que j'ai pris froid... Je
veux rentrer... rflchir... Demain, oui, demain, nous reviendrons!...

Si abme en ses mditations que ft Mme Favoral, et  mille lieues de
la situation prsente, il tait impossible qu'elle ne remarqut pas
le trouble affreux de sa fille, l'altration de ses traits et
l'incohrence de ses paroles.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle tout inquite, que me dis-tu?

--Je me sens souffrante, rpondit la jeune fille d'une voix  peine
distincte, trs souffrante... viens, rentrons!...

Elles s'loignrent, en effet, et  peine  la maison Mlle Gilberte
se rfugia dans sa chambre. Elle avait hte d'tre seule, pour se
ressaisir elle-mme, pour rassembler ses ides, plus parpilles que
les feuilles sches par un vent d'orage.

C'tait un vnement norme qui venait de tomber soudainement dans sa
vie si monotone et si calme, un vnement inconcevable, inou, et dont
les consquences devaient peser sur tout son avenir.

tourdie encore, elle se demandait presque si elle n'tait pas le
jouet d'une hallucination, et si rellement il s'tait trouv un homme
pour concevoir et excuter ce projet audacieux, de venir, sous
l'oeil de sa mre, lui dire son amour et lui demander en change un
engagement solennel.

Mais ce qui la stupfiait bien plus encore, ce qui la confondait,
c'tait d'avoir endur une telle tentative.

Quelle influence despotique subissait-elle donc! A quels sentiments
indfinissables avait-elle obi!

Si encore elle n'et fait que tolrer! Mais elle avait fait plus, elle
avait encourag. Retenir sa mre qui voulait rentrer, et elle l'avait
retenue, n'tait-ce pas dire  cet inconnu:

--Poursuivez, je le permets, j'coute.

Il avait poursuivi, en effet.

Et elle, au moment de s'loigner, elle s'tait engage formellement 
rflchir, et  revenir le lendemain  une heure convenue, rendre une
rponse. Elle avait donn un rendez-vous, en un mot.

C'tait  mourir de honte. Et comme si elle et eu besoin du bruit de
ses paroles pour se convaincre de la ralit du fait, elle se rptait
 voix haute:

--J'ai donn un rendez-vous, moi, Gilberte,  un homme que mes parents
ne connaissaient pas, et dont hier encore j'ignorais le nom!...

Pourtant, elle ne pouvait prendre sur elle de s'indigner de
l'imprudente hardiesse de sa conduite. L'amertume des reproches
qu'elle s'adressait n'tait pas sincre. Et elle le sentait si bien,
qu' la fin:

--C'est une hypocrisie indigne de moi, s'cria-t-elle, puisque
maintenant encore, et sans l'excuse de la surprise, je n'agirais pas
autrement.

C'est que plus elle rflchissait, moins elle parvenait  dcouvrir
l'ombre seulement d'une intention offensante dans tout ce qu'avait dit
Marius de Trgars. Par le choix de son confident: un vieillard, un ami
de sa famille, un homme d'une haute honorabilit, il avait, autant
qu'il tait en lui, fait excuser la tmrit de la dmarche et sauv
le plus scabreux de la situation. Et il tait impossible de douter de
sa sincrit, de suspecter la loyaut de ses intentions.

Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti
extrme adopt par M. de Trgars tait comprhensible.

Par son orgueil  elle-mme, elle s'expliquait son orgueil  lui.

Pas plus que lui,  sa place, elle n'et voulu s'exposer 
l'humiliation d'un refus assur.

Ds lors, qu'y avait-il de si extraordinaire  ce qu'il vnt  elle
directement,  ce que franchement et loyalement il lui expost sa
situation, ses projets et ses esprances?...

--Mon Dieu! se disait-elle, pouvante de cet examen de conscience et
des sentiments qu'elle dcouvrait tout au fond de son me, mon Dieu!
je ne me reconnais plus! Ne voil-t-il pas que je l'approuve!...

Eh bien! oui, elle l'approuvait, attire, sduite par l'tranget mme
de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite
de Marius de Trgars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus
lgitimes  l'honneur de son nom, et se condamnant  vivre de son
travail.

--Celui-l, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en
tre fire!...

Involontairement, elle le comparat aux seuls hommes qu'elle connt:
 M. Favoral, dont l'pre lsine avait t le dsespoir des siens; 
Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses dsordres avec le prix
du travail de sa mre et de sa soeur...

Combien autre tait Marius! S'il tait pauvre, c'est qu'il le voulait
bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait.
Elle tait sre que dans le dlai qu'il demandait, il saurait
conqurir cette fortune devenue ncessaire. Il se prsenterait alors,
hautement; il l'arracherait  ce milieu d'pres convoitises et de
dbats mesquins o elle semblait condamne  vivre, elle serait la
marquise de Trgars.

--Pourquoi donc ne pas rpondre: oui? pensait-elle, avec les motions
poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il
possde.

Et quelle partie pour Mlle Gilberte, et quel enjeu!

Si elle allait s'tre trompe? Si Marius n'tait qu'un de ces
misrables qui ont lev la sduction  la hauteur d'un art!
S'appartiendrait-elle aprs avoir rpondu? Savait-elle  quels hasards
l'exposait un tel engagement? N'allait-elle pas courir les yeux bands
vers ces prils dcevants o une jeune fille laisse sa rputation
quand elle sauve son honneur!...

L'ide lui venait bien de consulter sa mre. Mais elle savait la
timidit craintive de Mme Favoral, et qu'elle tait aussi incapable
de donner un conseil que de faire prvaloir sa volont. Elle serait
effraye, approuverait tout, et  la premire alerte avouerait tout...

--Suis-je donc si faible et si veule, pensait la jeune fille, que
je ne sache pas, quand il s'agit de moi seule, prendre seule une
dtermination!...

Il lui fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, mais au matin sa
rsolution tait prise.

Et vers une heure:

--Ne sortons-nous pas? demanda-t-elle  sa mre.

Mme Favoral hsitait:

--Ces premires belles journes sont perfides, objecta-t-elle, tu as
eu froid hier...

--J'tais vtue trop lgrement... Aujourd'hui j'ai pris mes
prcautions.

Elles se mirent donc en route, munies de leur ouvrage, et vinrent
s'tablir sur leur banc accoutum.

Avant mme de franchir la grille, Mlle Gilberte avait reconnu Marius
de Trgars et le comte de Villegr, se promenant dans une des
contre-alles. Bientt, comme la veille, ils allrent prendre deux
chaises et s'installrent prs du banc.

Jamais le coeur de la jeune fille n'avait battu avec une telle
violence. Prendre une rsolution est bien, mais encore faut-il avoir
la force de l'excuter. Et elle en tait  se demander s'il lui serait
possible d'articuler une syllabe.

Enfin, rassemblant tout son courage:

--Tu ne crois pas aux rves, toi, maman? interrogea-t-elle.

Sur ce sujet, pas plus que sur quantit d'autres, Mme Favoral n'avait
d'opinion.

--Pourquoi, fit-elle, me demandes-tu cela?

--C'est que j'en ai eu un, trange, et qui m'a bouleverse.

--Oh!...

--Il m'a sembl, que tout  coup, un jeune homme que je ne connaissais
pas se dressait devant moi... Il et t bien heureux, me disait-il,
de demander ma main, mais il ne l'osait pas, tant trs-pauvre...
Et il me suppliait d'attendre trois ans, pendant lesquels il ferait
fortune...

Mme Favoral souriait.

--C'est tout un roman, dit-elle.

--Mais ce n'tait pas un roman, dans mon rve, interrompit vivement
Mlle Gilberte... Ce jeune homme s'exprimait d'un accent de conviction
si profonde, qu'il m'tait comme impossible de douter de lui-mme, je
me disais qu'il serait incapable de cette odieuse lchet d'abuser de
la crdulit confiante d'une pauvre fille...

--Et que lui as-tu rpondu?...

En drangeant presque imperceptiblement sa chaise, Mlle Gilberte
pouvait, de l'angle de la paupire, apercevoir M. de Trgars.
Evidemment, il ne perdait pas une des paroles qu'elle adressait  sa
mre. Il tait plus blanc qu'un linge, et son visage trahissait une
affreuse anxit.

Cela lui donna l'nergie de dompter les dernires rvoltes de sa
conscience.

--Rpondre tait pnible, pronona-t-elle, et cependant j'ai os
lui rpondre. Je lui ai dit: Je vous crois et j'ai foi en vous.
Loyalement et fidlement j'attendrai votre succs. Mais jusque-l,
nous devons tre l'un pour l'autre des trangers. Ruser, tromper et
mentir serait indigne de nous. Vous ne voudriez pas exposer  un
soupon celle qui doit tre votre femme!

--Trs-bien! approuva Mme Favoral, seulement je ne te croyais pas si
romanesque...

Elle riait, la bonne dame, mais non si haut que Mme Gilberte
n'entendt la rponse de M. de Trgars.

--Comte de Villegr, disait-il, mon vieil ami, recevez le serment que
je fais devant Dieu de consacrer ma vie  celle qui n'a pas dout de
moi. Nous sommes aujourd'hui le 4 mai 1870; le 4 mai 1873, j'aurai
russi, je le sens, je le veux, il le faut...




XV


C'en tait fait, Gilberte Favoral venait de disposer d'elle-mme
irrvocablement. Prospre ou misrable, sa destine dsormais
dpendait d'un autre. Le branle donn  la roue, elle ne devait plus
esprer en rgler la direction, pas plus qu'on ne peut prtendre
matriser la course de la bille d'ivoire lance sur le plateau de la
roulette.

Aussi, au sortir de ce grand orage de passion qui, tout d'un coup,
l'avait enveloppe, ressentait-elle un tonnement immense ml
d'apprhensions inexpliques et de vagues terreurs.

Rien de chang, en apparence, autour d'elle. Pre, mre, frre, amis,
gravitaient mcaniquement dans leur orbe accoutum. Les mmes faits
quotidiens se rptaient monotones et rguliers comme le tic-tac de la
pendule.

Et pourtant un vnement tait survenu, plus prodigieux pour elle
qu'un dplacement de montagnes.

Souvent, pendant les semaines qui suivirent, elle se surprenait 
rpter  mi-voix:

--Est-ce vrai? Est-ce seulement possible!

Ou bien elle courait se placer devant une glace, pour s'assurer une
fois de plus que rien, sur son visage ni dans ses yeux, ne trahissait
le secret qui palpitait en elle.

La singularit de la situation tait bien faite d'ailleurs pour la
troubler et confondre son esprit.

Domine par les circonstances, elle avait, au mpris de toutes les
ides reues et des plus vulgaires convenances, cout les promesses
passionnes d'un inconnu, et elle lui avait engag sa vie. Et le pacte
conclu et solennellement jur, ils s'taient spars, sans savoir
quand des circonstances propices les rapprocheraient de nouveau.

--Et cependant, se disait la pauvre jeune fille, devant Dieu, M. de
Trgars est mon fianc... Il est mon fianc, et jamais directement
nous n'avons chang un mot. Si nous venions  nous rencontrer dans le
monde, il nous faudrait feindre de ne pas nous connatre. S'il passe
prs de moi dans la rue, il n'a pas le droit de me saluer. Je ne sais
o il est, ni ce qu'il devient, ni ce qu'il fait!...

Elle ne l'avait plus revu, en effet; il n'avait pas donn signe de
vie, tant fidlement il se conformait  la volont qu'elle avait
exprime. Et peut-tre du fond du coeur, et sans se l'avouer,
l'et-elle souhait moins scrupuleux. Peut-tre n'et-elle pas t
bien irrite de le voir quelquefois, comme jadis, se glisser  son
passage, sous les vieilles arcades de la rue des Vosges.

Mais tout en souffrant de cette sparation, elle en concevait du
caractre de Marius une estime plus haute. Car elle tait bien
sre qu'il souffrait autant et plus qu'elle de la contrainte qu'il
s'imposait.

Aussi, occupait-il constamment sa pense. Elle ne se lassait pas de
repasser dans son esprit tout ce qu'il avait racont de son pass;
elle cherchait  se rappeler ses moindres paroles, et jusqu'aux
inflexions de sa voix.

Et,  force de vivre ainsi avec le souvenir de Marius de Trgars, elle
se familiarisait avec lui, dupe  ce point de l'illusion de l'absence,
qu'elle finissait par se persuader qu'elle le connaissait mieux de
jour en jour.

Dj, prs d'un mois s'tait coul, quand, une aprs-midi encore, en
arrivant  la place Royale, elle le reconnut, debout, prs de ce banc
o ils avaient si trangement chang leurs promesses.

Et il la vit bien venir, lui aussi, elle le comprit  son geste. Mais
quand elle ne fut plus qu' quelques pas, il s'loigna rapidement,
laissant sur le banc un journal pli.

Pour bien peu, Mme Favoral l'et rappel, afin de le lui rendre. Mlle
Gilberte l'en dissuada.

--Bast! laisse donc, maman, dit-elle, est-ce que cela vaut la
peine?... Et d'ailleurs ce monsieur est trop loin, maintenant...

Mais tout en prparant la tapisserie qu'elle brodait, avec cette
dextrit qui jamais ne fait dfaut aux jeunes filles les plus naves,
elle glissa le journal dans son panier  ouvrage.

N'tait-elle pas sre qu'il avait t laiss l pour elle!

Aussi,  peine rentre, courut-elle s'enfermer dans sa chambre, et
aprs d'assez longues recherches  travers les colonnes, elle lut:

Un des plus riches et des plus intelligents industriels de Paris,
M. Marcolet, vient de se rendre acqureur,  Grenelle, des vastes
terrains de la succession Lacoche. Il se propose d'y construire une
fabrique de produits chimiques dont la direction serait confie  M.
de T...

Quoique fort jeune encore, M. de T... s'est fait un nom par ses
remarquables travaux sur l'lectricit. Peut-tre tait-il  la
veille de rsoudre le problme si controvers de la locomotion par
l'lectricit, quand la ruine de son pre vint arrter ses tudes.

C'est  l'industrie qu'il demande aujourd'hui le moyen de poursuivre
ses coteuses expriences. Il n'est pas le premier  s'engager dans
cette voie. N'est-ce pas  l'invention de l'injecteur qui porte
son nom, que l'ingnieur Giffard doit la fortune qui lui permet de
continuer  chercher la direction des ballons? Pourquoi M. de T...,
qui a le mme courage, n'aurait-il pas le mme bonheur?...

--Ah! il ne m'oublie pas, se dit Mlle Gilberte, mue jusqu'aux larmes
par cet article, qui n'tait cependant qu'une rclame rdige  l'insu
de M. de Trgars par M. Marcolet lui-mme.

Elle tait encore sous cette impression, songeant que dj Marius
tait  l'oeuvre, lorsque son pre lui annona qu'il avait dcouvert
un mari, lui signifiant d'avoir  le trouver  son got, puisque lui,
le matre, il le jugeait convenable.

De l l'nergie de ses refus.

Mais de l aussi l'imprudente vivacit qui avait clair Mme Favoral
et qui lui faisait dire:

--Tu me caches quelque chose, Gilberte?...

Jamais la jeune fille n'avait t aussi cruellement embarrasse
qu'elle l'tait en ce moment, par cette perspicacit si soudaine et si
imprvue.

Devait-elle se confier  sa mre?

Elle n'y avait en vrit aucune rpugnance, bien certaine d'avance de
l'inpuisable indulgence de la pauvre femme, sans compter qu'il lui
et t bien doux d'avoir enfin quelqu'un  qui parler de Marius.

Mais elle savait que son pre n'tait pas homme  renoncer  un projet
conu par lui. Elle savait qu'il reviendrait  la charge obstinment,
sans paix ni trve. Or, comme elle tait rsolue  rsister avec une
non moins implacable opinitret, elle prvoyait des luttes terribles,
toutes sortes de violences et de perscutions.

Informe de la vrit, Mme Favoral aurait-elle la force de rsister
 ces orages de tous les jours? Un moment ne viendrait-il pas, o,
somme par son mari d'expliquer les refus de sa fille, menace,
terrifie, elle confesserait tout?...

D'un coup d'oeil, Mlle Gilberte valua le danger, et puisant dans la
ncessit une audace bien loigne de son caractre:

--Tu te trompes, chre mre, dit-elle, je ne t'ai rien cach.

Peu convaincue, Mme Favoral hochait la tte.

--Alors, fit-elle, tu cderas.

--Jamais.

--Il est donc une raison que tu ne me dis pas...

--Aucune, sinon que je ne veux pas te quitter. As-tu pens, parfois, 
ce que serait ton existence, si je n'tais plus l?... T'es-tu demand
ce que tu deviendrais entre mon pre, dont le despotisme se fera plus
lourd avec l'ge, et mon frre?...

Toujours empresse  dfendre son fils:

--Maxence n'est pas mchant, interrompit-elle... Va, il saura bien me
rcompenser des quelques chagrins qu'il me cause...

La jeune fille eut un geste de doute.

--Je le souhaite, chre mre, dit-elle, et de toutes les forces de mon
me, mais je n'ose l'esprer... Son repentir, ce soir, tait grand
et sincre, mais se le rappellera-t-il demain?... Ne sais-tu pas,
d'ailleurs, que le parti de mon pre est bien pris de se sparer de
Maxence?... Te vois-tu seule ici, avec mon pre!...

A cette seule perspective, Mme Favoral frissonna.

--Je ne souffrirais pas longtemps, murmura-t-elle.

Mlle Gilberte l'embrassa.

--Eh! c'est parce que je veux que tu vives pour tre heureuse,
s'cria-t-elle, que je refuse de me marier. Ne faut-il pas que tu aies
ta part de bonheur en ce monde. Va, laisse-moi faire. Sais-tu quels
ddommagements l'avenir te rserve? D'ailleurs, ce parti que mon pre
m'a choisi ne me convient pas. Un homme de Bourse, qui ne penserait
qu' l'argent, qui vrifierait mes comptes de mnage, comme papa
vrifie les tiens, ou qui me chargerait de diamants et de cachemires
comme Mme de Thaller, pour servir d'enseigne  sa boutique?... Non, je
n'en veux pas! Ainsi, mre chrie, sois brave, prends bien le parti de
ta fille, et nous serons vite dbarrasses de cet pouseur.

--Oh! ton pre te l'amnera, il l'a dit.

--Eh bien! s'il revient trois fois, il aura du courage...

Mais la porte du salon s'ouvrit brusquement.

--Qu'est-ce que vous complotez encore? cria la voix irrite du matre.
Et toi, madame Favoral, pourquoi ne viens-tu pas te coucher?...

La pauvre esclave obit sans mot dire. Et tout en regagnant sa
chambre:

--De tristes jours se prparent, pensait Mlle Gilberte. Mais bast!
quand je souffrirais un peu, ne serais-je pas bien  plaindre? Est-ce
que Marius se plaint, lui qui renonce pour moi  ses plus chres
esprances, lui qui, si fier et si dsintress, se fait l'employ de
M. Marcolet et ne se proccupe plus que de gagner de l'argent!

Les tristes prvisions de Mlle Gilberte ne devaient que trop se
raliser.

Lorsque M. Favoral se montra, le lendemain matin, il avait le front
assombri et les lvres contractes de l'homme qui a pass la nuit 
ruminer un plan dont il ne s'cartera pas.

Au lieu de partir pour son bureau sans mot dire  personne, selon son
habitude, il appela au salon sa femme et ses enfants.

Et aprs avoir soigneusement pouss le verrou des portes, s'adressant
 Maxence:

--Vous allez, lui commanda-t-il, me dresser la liste de vos
cranciers... Tchez de n'en oublier aucun, et que ce soit prt le
plus tt possible.

Mais Maxence n'tait plus le mme.

A la suite des reproches si terribles et si mrits de sa soeur, une
rvolution salutaire s'tait opre en lui. Pendant cette nuit qui
venait de s'couler, il avait rflchi  sa conduite, depuis quatre
ans; et il en avait t constern et pouvant. Son impression avait
t celle de l'ivrogne, qui, revenu  la raison, se remmore les actes
ridicules ou dgradants qui lui ont t inspirs par l'alcool, et,
confus et humili, se jure de ne plus boire.

Ainsi Maxence s'tait fait le serment, et en se jurant bien que ce ne
serait pas un serment d'ivrogne, de changer de vie. Et son attitude et
son regard annonaient la fiert des grandes rsolutions.

Au lieu de baisser la tte sous le regard irrit de M. Favoral, et de
balbutier des excuses et de vagues promesses:

--Vous donner la liste que vous me demandez, est inutile, mon pre,
rpondit-il. Je suis d'ge  porter la responsabilit de mes actes. Je
saurai rparer mes folies. Ce que je dois, je le payerai. Aujourd'hui
mme je verrai mes cranciers et je prendrai des arrangements avec
eux.

--Bien, Maxence! s'cria Mme Favoral ravie.

Mais il n'tait pas de retour possible, avec le caissier du _Comptoir
de crdit mutuel_.

--Voil de belles paroles! ricana-t-il, seulement je doute que les
tailleurs et les chemisiers consentent  s'en payer. C'est pourquoi
j'exige cette liste...

--Cependant...

--C'est moi qui payerai. Je n'entends pas que la scne d'hier,  mon
bureau, se renouvelle. Il ne peut pas tre dit que mon fils est
un faiseur de dupes au moment o je trouve pour ma fille un parti
inespr...

Et se tournant vers Mme Gilberte:

--Car je te suppose revenue  des ides plus raisonnables?
pronona-t-il.

La jeune fille secoua la tte.

--Mes ides sont ce qu'elles taient hier soir.

--Ah! ah!

--Ainsi, je vous en supplie, mon pre, n'insistez pas. A quoi bon des
luttes et des dchirements? Vous devez me connatre assez pour savoir
que, quoi qu'il arrive, je ne cderai pas.

M. Favoral, en effet, avait pu constater la fermet de sa fille,
puisqu'en plusieurs circonstances dj, il avait d, selon son
expression, baisser pavillon devant elle. Mais il ne pouvait se
persuader qu'elle lui rsisterait, quand il imposerait sa volont
d'une certaine faon.

--J'ai donn ma parole, fit-il.

--Mais je n'ai pas donn la mienne, mon pre...

Il s'animait, ses petits yeux tincelaient, ses pommettes
s'empourpraient.

--Et si je te disais, reprit-il, faisant du moins  sa fille l'honneur
de matriser sa colre, si je te disais que je trouve  ce mariage des
avantages immenses, positifs, immdiats...

--Oh! interrompit-elle, rvolte, oh! de grce...

--Si je te disais que j'y ai un intrt puissant, qu'il est
indispensable au succs de vastes combinaisons...

Mlle Gilberte se redressa.

--Je vous rpondrais, s'cria-t-elle, qu'il ne me convient pas de
servir d'arrhes  vos combinaisons... Ah! il s'agit... d'une affaire,
d'une entreprise, de quelque grosse spculation, et vous donnez votre
fille en guise de pot-de-vin, par dessus le march... Eh bien! non.
Vous pouvez dire  votre associ que l'affaire est manque!...

A chaque mot grandissait la colre de M. Favoral.

--Je saurai bien te faire plier, interrompit-il.

--Me briser, peut-tre. Me faire plier, jamais.

--Eh bien! nous verrons. Vous verrez, Maxence et toi, s'il n'est pas
de moyens pour un pre de soumettre ses enfants rvolts contre son
autorit!...

Et sentant qu'il n'tait plus matre de lui, il sortit en jurant 
faire tomber le crpi des murs de l'escalier.

Maxence frmissait d'indignation.

--Jamais, pronona-t-il, jamais comme en ce moment je n'avais compris
l'infamie de ma conduite. Avec un pre tel que le ntre, Gilberte,
je devrais tre ton dfenseur. Et je me suis t jusqu'au droit
d'intervenir. Mais laisse faire, avec la volont que j'ai, il ne me
faudra pas bien du temps pour tout rparer...

Reste seule, l'instant d'aprs, Mlle Gilberte s'applaudissait de sa
fermet.

--Marius serait content de moi, pensait-elle...

La rcompense ne devait pas se faire attendre. On sonnait  la porte.
C'tait son vieux professeur, le signor Gismondo Pulci, qui venait lui
donner sa leon quotidienne.

La joie la plus vive clatait sur son visage plus rid qu'une pomme 
Pques, et les plus magnifiques esprances riaient dans ses yeux.

--Je savais bien, signora, s'cria-t-il, ds le seuil, que les anges
portent bonheur! De mme que tout vous russit, tout doit russir 
ceux qui vous approchent.

Elle ne put s'empcher de sourire de l'-propos du compliment.

--Il vous arrive quelque chose d'heureux, cher matre? demanda-t-elle.

--C'est--dire que je suis sur le chemin de la fortune et de la
gloire, rpondit-il. Ma renomme s'tend, les lves se disputent mes
leons...

Mlle Gilberte connaissait trop l'exagration toute italienne du digne
mastro, pour s'tonner.

--Ce matin, poursuivit-il, visit par l'inspiration, je m'tais lev
de bonne heure, et je travaillais avec une facilit merveilleuse,
quand on frappa  ma porte. Je ne me souviens pas que personne y ait
frapp, depuis le jour o votre excellent pre est venu me chercher.
Surpris, je dis cependant d'entrer, et je vois paratre un grand et
robuste jeune homme,  l'air fier et intelligent...

Le jeune fille tressaillit.

--Marius! lui criait une voix.

--Ce jeune homme, continuait le vieil Italien, avait entendu parler
de moi et venait solliciter des leons. Je l'interrogeai et ds les
premiers mots je reconnus que son ducation avait t effroyablement
nglige, qu'il ignorait les plus vulgaires notions de l'art divin, et
que c'est  peine s'il savait distinguer un dise d'un soupir. C'tait
vraiment l'A, B, C, qu'il venait me demander de lui enseigner. Tche
laborieuse! Besogne ingrate! Mais il tmoignait tant de honte de son
ignorance et un si grand dsir de s'instruire, que j'en tais mu.
Puis, sa physionomie me prvenait en sa faveur, j'avais remarqu le
timbre de sa voix d'un mtal suprieur, enfin il m'offrait soixante
livres par mois... Bref, il est mon lve.

Tant bien que mal, Mlle Gilberte abritait sa rougeur derrire un
cahier de musique.

--Nous sommes rests plus de deux heures  causer, disait le bon
et naf mastro, et je lui crois de trs-grandes dispositions.
Malheureusement, il ne peut prendre leon que deux fois la semaine.
Quoique gentilhomme, il travaille, et quand il s'est dgant pour me
remettre un mois d'avance, j'ai vu qu'une de ses mains tait noircie
et comme brle par quelque acide. Mais n'importe, signora, soixante
livres par mois, avec ce que me donne votre digne pre, c'est la
fortune. La fin de ma carrire n'aura pas les privations du dbut. Le
lever du jour aura t sombre, mais le coucher du soleil sera beau...

Ainsi, plus de doutes pour la jeune fille, M. de Trgars avait trouv
ce moyen d'avoir de ses nouvelles et de lui donner des siennes...

L'impression qu'elle en ressentit ne contribua pas peu  lui donner la
patience d'endurer l'obstine perscution de M. Favoral, lequel, deux
fois par jour, ne manquait pas de lui rpter:

--Apprte-toi  recevoir convenablement mon protg, samedi. Je ne
l'ai pas invit  dner, il passera seulement la soire avec nous.

Et il prenait pour un commencement de soumission le ton froid avec
lequel elle lui rpondait:

--Croyez bien que cette prsentation est inutile.

Aussi, le fameux jour venu, disait-il  ses htes du samedi, M. et Mme
Desclavettes, M. Chapelain et le papa Desormeaux:

--Eh! eh!... Vous allez sans doute voir un futur gendre.

A neuf heures, on venait de passer au salon, quand un roulement de
voiture rveilla la rue Saint-Gilles.

--Le voil! s'cria le caissier du _Crdit mutuel_.

Et ouvrant une fentre:

--Gilberte, ajouta-t-il, viens vite voir sa voiture et ses chevaux.

Elle ne bougea pas, mais M. Desclavettes et M. Chapelain accoururent.
Il faisait nuit, malheureusement, et de tout l'quipage on
n'apercevait que les lanternes, brillant comme des soleils.

Presque aussitt, la porte du salon s'ouvrit, et la servante qui avait
t style  l'avance, annona:

--Monsieur Costeclar.

Se penchant  l'oreille de Mme Favoral assise prs d'elle sur un
canap:

--Ah! il est trs-bien, ce jeune homme, murmura Mme Desclavettes, il
est vraiment fort bien.

Positivement, il croyait l'tre. Geste, attitude, sourire, tout en M.
Costeclar trahissait la parfaite satisfaction de soi et l'assurance de
l'homme blas par le succs.

Sa tte, fort petite, n'avait plus gure de cheveux, mais ils taient
artistement ramens vers les tempes, spars par le milieu et coups
courts autour du front. Son teint plomb, sa lvre blme et son oeil
morne n'annonaient pas prcisment une richesse exagre du sang,
mais il avait un grand diable de nez tranchant et recourb comme une
serpe, et sa barbe, de couleur indcise, taille  la Victor-Emmanuel,
faisait le plus grand honneur au perruquier qui la cultivait.

Mme quand on le voyait pour la premire fois, on s'imaginait le
reconnatre, tant il ressemblait  trois ou quatre cents de ses
pareils qui se croisent chaque jour dans les parages du caf Riche,
et qu'on rencontre partout o court la foule qui a la prtention de
s'amuser,  la Bourse ou au bois, aux premires reprsentations, juste
assez cachs pour tre bien vus au fond des avant-scnes garnies de
demoiselles  chignons surprenants; aux courses, dans les voitures o
l'on boit du vin de Champagne  la sant du vainqueur.

Il avait, pour la circonstance, arbor avec son plus grand air
le costume de rigueur: l'habit noir  larges manches, la chemise
dcollete et le gilet en coeur retenu vers le nombril par un unique
bouton.

--Tout  fait un homme du monde! dit encore Mme Desclavettes.

M. Favoral s'tait prcipit  sa rencontre, mais il lui pargna, en
se htant, la moiti du chemin, et lui prenant les deux mains:

--Vous ne sauriez croire, cher ami, commena-t-il, combien je suis
sensible  l'honneur que vous me faites, en me recevant au milieu de
votre aimable famille et de vos respectables amis...

Et il saluait  la ronde, en s'exprimant ainsi d'un ton sec o perait
la condescendance d'un grand seigneur en visite chez des bourgeois.

--Je veux vous prsenter  ma femme, interrompit le caissier du
_Crdit mutuel_.

Et l'entranant vers Mme Favoral:

--Monsieur Costeclar, chre amie, fit-il, l'ami dont nous nous sommes
si souvent entretenus.

M. Costeclar s'inclinait, bombant les paules, arrondissant en cerceau
sa maigre chine et laissant pendre ses bras en avant:

--Je suis trop l'ami de ce cher Favoral, madame, pronona-t-il, pour
ne pas vous connatre ds-longtemps, pour ignorer vos mrites et ne
pas savoir qu'il vous doit ce bonheur paisible dont il jouit et que
chacun lui envie...

Debout, prs de la chemine, les htes ordinaires du samedi suivaient
avec le plus vif intrt les volutions du prtendant.

Deux d'entre eux, M. Chapelain et le papa Desormeaux taient fort 
mme de le juger  sa valeur, mais en affirmant qu'il gagnait cent
mille cus par an, M. Favoral lui avait, en quelque sorte, jet sur
les paules ce fameux manteau ducal qui cachait toutes les gibbosits.

--Il a la langue bien pendue, souffla la bonhomme Desclavettes 
l'oreille de M. Desormeaux.

D'un coup de coude le chef de bureau lui imposa silence. C'tait pour
lui le moment le plus intressant.

Sans attendre la rponse de sa femme, M. Favoral venait d'attirer son
protg devant Mlle Gilberte.

--Chre fille, dit-il, monsieur Costeclar, l'ami dont je t'ai parl.

M. Costeclar s'inclina plus bas et bomba encore ses paules, mais la
jeune fille le toisa d'un regard si glacial, que sa langue, toute bien
pendue qu'elle ft, restait comme gele dans sa bouche, et qu'il ne
trouvait rien  balbutier, sinon:

--Mademoiselle..., l'honneur..., le plus humble de vos admirateurs...

Heureusement, Maxence tait debout  trois pas; il se rejeta sur lui,
et lui saisissant la main, qu'il secoua:

--J'espre, cher monsieur, dit-il, que nous serons bientt amis
intimes. Votre excellent pre, dont vous tes la plus chre
proccupation, m'a bien souvent parl de vous. Les vnements,  ce
qu'il m'a confi, n'ont pas jusqu'ici rpondu  vos dsirs. Bast!
c'est un mince malheur  votre ge. Ce n'est pas du premier coup, 
notre poque, qu'on trouve sa voie, celle qui mne  la fortune. Vous
trouverez la vtre. De ce moment, je mets  vos ordres mon influence
et mon savoir-faire, et si vous voulez me prendre pour guide...

Maxence avait retir sa main.

--Je vous suis fort oblig, Monsieur, rpondit-il froidement, mais je
me tiens pour content de mon sort et me crois assez grand pour marcher
seul...

Tout autre que M. Costeclar et t un peu dcontenanc. Il l'tait si
peu que c'tait  croire qu'il avait t prvenu et s'attendait  cet
accueil.

Il pirouetta sur les talons et s'avana vers les amis de M. Favoral
avec un sourire trop avenant pour qu'on n'y lt pas son dsir de
conqurir leur suffrage.

On tait alors aux premiers jours de juin 1870. Nul encore ne pouvait
prvoir les effroyables dsastres dont devait tre marque la fin
de cette anne fatale. Et cependant, la France tait en proie  cet
indfinissable malaise qui prcde les grandes convulsions sociales.
Le plbiscite n'avait pas rtabli la confiance branle. Chaque jour
les rumeurs les plus inquitantes circulaient, et c'est avec une sorte
de passion qu'on recherchait les nouvelles.

Or, M. Costeclar tait excellemment renseign.

Il avait d, en venant, toucher au boulevard des Italiens, le terrain
bni o chaque soir la petite Bourse travaille  la prosprit
financire du pays. Il avait travers le passage de l'Opra qui est,
comme chacun sait, l'entrept des informations les plus exactes et les
plus sres. Donc on pouvait le croire.

Il s'tait adoss  la chemine, et s'emparant de la conversation, il
parlait, il parlait...

tant  la hausse, il voyait tout en beau. Il croyait  l'ternit du
second Empire. Il chantait les louanges du nouveau cabinet. Il tait
prt  verser tout son sang pour mile Olivier.

Des gens se plaignaient bien, avouait-il, du ralentissement et de la
difficult des affaires, mais ces gens,  son avis, n'taient que des
baissiers. Jamais les affaires n'avaient t si brillantes. En aucun
temps la prosprit n'avait t si grande. Les capitaux affluaient.
Les institutions de crdit prospraient. Toutes les valeurs montaient.
Toutes les poches taient pleines  craquer...

Et les autres coutaient, tonns de cette intarissable faconde, de
ce bagout plus paillet d'or que l'eau-de-vie de Dantzig, dont les
commis-voyageurs de la Bourse grisent leurs pratiques...

Tout  coup:

--Mais vous m'excuserez, dit-il, en se prcipitant vers l'autre bout
du salon...

C'est que Mme Favoral venait de se lever et de sortir, pour commander
 sa bonne de servir le th.

La place tait libre au prs de Mlle Gilberte, M. Costeclar s'y
prcipitait.

--Il sait son mtier, grommela M. Desormeaux.

--Assurment, dit M. Desclavettes, si j'avais en ce moment des fonds
disponibles...

--Je m'estimerais heureux de l'avoir pour gendre, dclara M. Favoral.

Il y tchait de son mieux. Venu pour faire sa cour, il la faisait.
Interloqu par le premier regard de Mlle Gilberte, il avait retrouv
toute sa verve.

C'est son portrait qu'il esquissait d'abord.

Il venait d'atteindre la trentaine, et avait expriment le fort et le
faible de la vie. Il avait eu des succs, mais il s'en tait dgot.
Ayant sond le vide de ce qu'on appelle le plaisir, il ne souhaitait
plus rien que rencontrer une compagne dont les vertus et les grces
fixeraient le bonheur  son foyer...

Il ne pouvait pas ne pas remarquer l'air distrait de la jeune fille,
mais il avait, pensait-il, des moyens de forcer son attention.

Et il poursuivait, disant qu'il se sentait du bois dont on fait les
maris-modles. D'avance son plan tait fait. Sa femme serait libre.
Elle aurait ses chevaux et sa voiture  elle, sa loge aux Italiens et
 l'Opra, et un compte ouvert chez Worth et Van Klopen. Quant aux
diamants, il en faisait son affaire. Il tenait  ce que le luxe de sa
femme ft remarqu et mme cit dans les journaux.

Posait-il les termes d'un march?

C'tait, en ce cas, si brutalement, que Mlle Gilberte toute ignorante
qu'elle ft de la vie, se demandait dans quel monde ce pouvait bien
tre qu'il avait eu des succs.

Et rvolte:

--Malheureusement, dit-elle, la Bourse est perfide, et tel qui roule
aujourd'hui voiture n'aura pas de souliers demain.

M. Costeclar s'inclina en souriant.

--Prcisment, fit-il, un mariage met  l'abri de tels revers.

--Ah!

--Il n'est pas un homme dans les affaires, qui, en se mariant, ne
reconnaisse  sa femme une fortune... raisonnable. Je reconnatrai 
la mienne six cent mille francs.

--De sorte que s'il vous survenait un... accident?

--Nous jouirions de trente mille livres de rentes  la barbe des
cranciers...

Toute rouge de honte, la jeune fille se redressa.

--Mais alors, dit-elle, ce n'est pas une femme que vous cherchez,
monsieur, c'est un complice!...

Il fut sauv de l'embarras d'une rponse, par la servante qui entrait
portant le th. Il en accepta une tasse. Et aprs deux ou trois
anecdotes, jugeant avoir assez fait pour une premire fois, il se
retira, et l'instant d'aprs on entendit le roulement de sa voiture,
lance au galop.




XVI


Ce n'est point  la lgre que M. Costeclar avait pris le parti de se
retirer, malgr les vives instances de M. Favoral.

Si infatu qu'il ft de ses mrites, il avait t contraint de se
rendre  l'vidence, et de reconnatre qu'il n'avait pas prcisment
russi prs de Mlle Gilberte.

Mais il savait, d'autre part, qu'il avait pour lui le matre de la
maison, et il se flattait d'avoir produit sur les invits la meilleure
impression.

--Donc, s'tait-il dit, si je pars le premier, on va chanter mes
louanges, chapitrer la petite personne et lui faire entendre raison.

Le calcul ne manquait pas de justesse.

Mme Desclavettes avait t compltement subjugue par les grandes
manires de ce prtendant, et M. Desclavettes ne craignait pas
d'affirmer qu'il avait rarement rencontr quelqu'un qui lui plt
davantage.

Les autres, M. Chapelain et le papa Desormeaux ne partageaient sans
doute pas cet optimisme, mais les cent mille cus annuels de M.
Costeclar altraient trangement leur clairvoyance.

S'ils avaient cru dcouvrir en lui certains cts inquitants, ils
avaient pleine et entire confiance en la prudente sagacit de leur
ami Favoral. Le mthodique et mticuleux caissier du _Crdit mutuel_
n'tait pas suspect d'enthousiasme, et s'il ouvrait les portes de sa
maison  un jeune homme, et s'il tenait tant  l'avoir pour gendre,
c'est qu'videmment il avait pris ses renseignements...

Enfin, il est de ces dmls de famille dont les gens senss se
gardent comme de la peste, et lorsqu'il s'agit de mariage, surtout,
c'est tre bien hardi que de prendre parti pour ou contre.

Il ne se trouva donc,  lever la voix, que Mme Desclavettes.

Prenant entre les siennes les mains de Mlle Gilberte:

--Laissez-moi vous gronder, chre petite, dit-elle, d'avoir ainsi
accueilli un pauvre jeune homme qui ne cherchait qu' vous plaire.

Hormis sa mre, trop faible pour prendre sa dfense, et son frre, 
qui il tait interdit d'intervenir, la jeune fille vit bien que dans
le salon tout le monde, ouvertement ou tacitement, tait contre elle.

L'ide lui traversa l'esprit de rpter l, hardiment devant tous,
ce que dj elle avait dit  son pre, qu'elle tait rsolue  ne
se point marier, et qu'elle ne se marierait pas, n'tant pas de ces
pauvres jeunes filles sans nergie, qu'on habille de blanc et qu'on
trane  la mairie malgr elles.

Cette dclaration hardie souriait  son caractre. Elle fut retenue
par la perspective d'une scne terrible et peut-tre dgradante. Les
plus intimes amis de la maison en ignoraient les plaies les plus
douloureuses. Devant ses amis, M. Favoral dissimulait, adoucissant sa
voix et se fardant d'un sourire bonhomme. Fallait-il, tout  coup,
rvler la vrit?...

--C'est un enfantillage que de s'exposer  dcourager un brave garon
qui gagne cent mille cus par an, poursuivait l'ancienne marchande de
bronzes,  qui une telle conduite semblait un abominable crime de
lse-argent.

Mlle Gilberte avait dgag ses mains.

--Vous ne l'avez pas entendu, madame, dit-elle.

--Pardonnez-moi, j'tais tout prs, et involontairement...

--Vous avez entendu ses... propositions?

--Parfaitement. Il vous promettait une voiture, une loge  l'Opra,
des diamants, la libert. N'est-ce pas le rve de toutes les jeunes
filles!...

--Ce n'est pas le mien, madame...

--Bon Dieu! que pouvez-vous souhaiter de mieux? Il ne faut pas
demander au mariage plus qu'il ne peut donner...

--Ce n'est pas cela que je lui demanderais.

D'un ton de paternelle indulgence, que dmentait son regard:

--Elle est folle! dit M. Favoral.

Des larmes d'indignation roulaient dans les yeux de Mlle Gilberte.

--Madame Desclavettes, s'cria-t-elle, oublie quelque chose. Elle
oublie que ce monsieur a os me dire qu'il se proposait de reconnatre
 la femme qu'il pouserait une grosse fortune, qui serait ainsi
soustraite  ses cranciers dans le cas o il viendrait  faire de
mauvaises affaires.

Elle pensait, en sa navet, qu'un cri d'indignation allait s'lever.

Au lieu de cela:

--Eh bien! n'est-ce pas naturel? fit l'ancien marchand de bronzes.

--Il me semble plus que naturel, insista Mme Desclavettes, qu'un homme
tienne  prserver de la ruine sa femme et ses enfants.

--Parbleu! dit M. Favoral.

S'avanant rsolument vers son pre:

--Avez-vous donc pris de telles prcautions, vous? demanda Mlle
Gilberte.

--Non! rpondit le caissier du _Crdit mutuel_.

Et aprs un moment d'hsitation:

--Mais moi, ajouta-t-il, je n'ai pas de risques  courir. Dans les
affaires, et lorsqu'on peut tre ruin par un mouvement de Bourse, on
serait bien fou de ne pas assurer du pain aux siens, et de ne pas,
surtout, s'assurer  soi-mme les moyens de recommencer. Le baron de
Thaller n'a pas agi autrement, et s'il lui survenait une catastrophe,
Mme de Thaller aurait encore une telle fortune et de quoi doter les
siens...

M. Desormeaux tait peut-tre le seul  ne pas admettre couramment
cette thorie, et ne pas se rendre  cette raison, pourtant si
dcisive: Cela se fait!

Mais il tait philosophe, et pensait que c'est une duperie que de
n'tre pas de son temps. Il se contenta donc de dire:

--Hum! les cranciers de M. de Thaller ne trouveraient peut-tre pas
cette faon de procder parfaitement rgulire.

M. Chapelain riait.

--Alors ils plaideraient, fit-il. On peut toujours plaider. Seulement,
quand les actes sont bien faits...

Mlle Gilberte tait consterne. Elle songeait  Marius de Trgars se
dpouillant de la fortune de sa mre pour payer les dettes de son
pre.

--Que dirait-il, pensait-elle, s'il entendait mettre de telles
opinions.

Le caissier du _Crdit mutuel_ poursuivait:

--Assurment, je blme toute espce de fraude. Mais je prtends et je
soutiens qu'un homme qui a travaill vingt ans pour donner une belle
dot  sa fille, a bien le droit d'exiger de son gendre certaines
mesures conservatrices, qui garantissent un argent qui est sien, en
dfinitive, et qui ne doit profiter qu'aux siens.

Cette dclaration devait clore la soire. Il se faisait tard. Les
htes du samedi se htrent d'endosser leurs pardessus. Et tout en se
retirant:

--Conoit-on cette petite Gilberte! disait Mme Desclavettes. Ah! si
j'avais une fille, je ne lui passerais pas de semblables fantaisies.
Mais sa pauvre mre est si incroyablement faible!

--Mais ce cher Favoral est ferme pour deux, interrompit M. Desormeaux.
Et il est plus que probable qu'il est en train, en ce moment mme, de
relever sa fille du pch de paresse.

Eh bien! pas du tout! Si profondment irrit que dt tre M. Favoral,
ni ce soir-l, ni le lendemain, il ne fit la plus lointaine allusion 
ce qui s'tait pass.

Le lundi, seulement, avant de partir pour son bureau, enveloppant sa
femme et sa fille de son plus mauvais regard:

--M. Costeclar nous doit une visite, dit-il, et il se peut qu'il se
prsente en mon absence. Je veux qu'il soit reu, et je vous dfends
de sortir pour vous enlever tout prtexte de lui refuser la porte. Je
pense qu'il ne se trouvera, dans ma maison, personne d'assez hardi
pour mal recevoir un homme qui me plat, et que j'ai choisi pour
gendre...

Mais tait-il possible, tait-il probable, que M. Costeclar se
hasardt  une telle dmarche, aprs l'accueil de Mlle Gilberte, le
samedi soir?

--Non, mille fois non! affirmait Maxence  sa mre et  sa soeur;
ainsi, vous pouvez tre tranquilles...

Elles l'taient presque, en vrit, quand l'aprs-midi mme, un rapide
roulement de voiture attira Mme Favoral  la fentre.

Un coup attel de deux chevaux gris s'arrtait devant la porte...

--Ah! c'est lui! dit-elle  sa fille.

Mlle Gilberte avait lgrement pli.

--Il n'y a pas  hsiter, rpondit-elle, il faut que tu le reoives,
maman.

--Et toi?

--Je resterai dans ma chambre.

--Penses-tu donc qu'il ne te demandera pas?

--Tu lui rpondras que je suis souffrante. Il comprendra...

--Mais ton pre, malheureuse enfant, ton pre!...

--Je ne reconnais pas  mon pre le droit de disposer de ma personne
contre mon gr. J'excre cet homme, qu'il me destine. Voudrais-tu donc
me voir sa femme, me savoir voue au plus intolrable supplice?
Non, il n'est pas de violence au monde capable de m'arracher mon
consentement. Ainsi, chre mre, fais ce que je te demande. Mon pre
dira tout ce qu'il voudra, je prends tout sur moi!

Il n'y avait pas  discuter, on sonnait. Mlle Gilberte n'eut que
le temps de s'chapper par une des portes du salon, pendant que M.
Costeclar entrait par l'autre.

S'il avait assez de perspicacit pour deviner ce qui venait de se
passer, il n'en laissa rien paratre; il s'assit, et ce n'est qu'aprs
avoir parl un moment de choses indiffrentes qu'il demanda des
nouvelles de Mlle Gilberte.

--Elle est un peu... indispose, balbutia Mme Favoral.

Il ne sembla pas surpris. Seulement:

--Ce cher Favoral, dit-il, sera encore plus pein que moi, quand
je lui apprendrai ce contre-temps.

Mieux que toute autre mre, Mme Favoral devait comprendre, approuver
et servir les invincibles rpugnances de Mlle Gilberte.

A elle aussi, quand elle tait jeune fille, son pre un jour, tait
venu dire: Je t'ai dcouvert un mari.

Elle l'avait accept les yeux ferms. Toute froisse et meurtrie
d'outrages quotidiens, elle s'tait rfugie dans le mariage comme
dans un port de salut.

Et depuis, il ne s'tait gure coul de journe qu'elle ne se dt que
mieux pour elle et valu mourir que de se river au cou cette chane
que la mort seule peut briser.

Donc, elle donnait raison  sa fille.

Et cependant, vingt annes d'esclavage avaient  ce point dtendu les
ressorts de son nergie, que sous l'oeil de M. Costeclar la menaant
de son mari, elle se troublait, ne sachant que balbutier de timides
excuses. Et elle le laissa prolonger sa visite, son supplice  elle,
par consquent, une grande demi-heure encore.

Puis, lorsqu'il fut parti:

--Ton pre et lui s'entendent, dit-elle  sa fille, ce n'est que trop
visible. A quoi bon lutter?...

Une fugitive rougeur colora les joues plies de Mlle Gilberte. Depuis
quarante-huit heures qu'elle s'puisait  chercher une issue  une
situation impossible, elle avait accoutum son esprit aux pires
ventualits.

--Veux-tu donc que je dserte la maison paternelle? s'cria-t-elle.

Mme Favoral faillit tomber  la renverse.

--Tu t'enfuirais, bgaya-t-elle, toi!...

--Plutt que de devenir la femme de cet homme, oui!

--Et o irais-tu, malheureuse enfant? et que deviendrais-tu?

--Je saurais gagner ma vie.

Tristement, Mme Favoral hochait la tte. Les mmes soupons qui dj
l'avaient agite tressaillaient en elle.

--Gilberte! supplia-t-elle, ne suis-je donc plus ta meilleure amie?
ne me diras-tu pas  quelles sources tu puises ton courage et ta
rsolution?

Et comme la jeune fille se taisait:

--Dieu seul sait ce qui peut advenir! soupira la pauvre femme.

Il n'advint rien qui ne dt tre prvu. Quand M. Favoral rentra pour
dner, il sifflait en tempte dans l'escalier. Il s'abstint d'abord
de toute rcrimination. Mais vers la fin du repas, de l'air le plus
goguenard qu'il put prendre:

--Il parat, dit-il  sa fille, que tu as t indispose ce tantt?

Intrpidement, elle soutint son regard, et d'une voix ferme:

--Je le serai toujours, rpondit-elle, quand M. Costeclar se
prsentera ici. Vous m'entendez, mon pre, toujours!...

Mais le caissier du _Crdit mutuel_ n'tait pas de ces hommes dont la
colre s'vapore en ironies. Se dressant tout  coup:

--Par le saint nom de Dieu! s'cria-t-il, vous avez tort de vous jouer
de mes volonts, car tous, tant que vous tes ici, je vous briserai
comme je brise ce verre...

Et, d'un geste frntique, il lana le verre qu'il tenait  la main
contre le mur o il se brisa en mille pices.

Plus tremblante que la feuille, Mme Favoral chancelait sur sa chaise.

--Mieux vaudrait la tuer d'un coup, dit froidement Mlle Gilberte, elle
souffrirait moins.

C'est par un torrent d'invectives que rpondit M. Favoral. Sa rage,
comprime depuis quatre jours, trouvant enfin une issue, s'panchait
en injures grossires et en menaces insenses. Il parlait de jeter
dehors, sur le pav, sa femme et ses enfants, ou de les prendre par la
famine, ou d'enfermer sa fille dans une maison de correction. Jusqu'
ce qu'enfin, les expressions manquant  sa furie, hors de lui,
il s'lana dehors, en jurant que ce serait lui qui amnerait M.
Costeclar et qu'alors on verrait...

--Eh bien! soit, nous verrons, dit Mlle Gilberte.

Immobile  sa place et blanc comme une statue de pltre, Maxence avait
assist  cette scne lamentable. Une lueur de bon sens l'clairant,
il avait impos silence  son indignation. Il avait compris qu'au
premier mot qu'il prononcerait, toute la fureur de son pre se
tournerait contre lui. Et alors, qu'arriverait-il? Les plus
effroyables drames qu'ait vu se dnouer la cour d'assises souvent,
n'ont pas eu d'autre origine.

--Non, ce n'est plus tenable! pronona-t-il.

Mme au temps de ses plus grandes folies, Maxence avait toujours eu
pour sa soeur une fraternelle affection. Il l'admirait depuis le jour
o elle s'tait dresse devant lui pour lui reprocher ses dsordres.
Il lui enviait son calme inaltrable, sa patiente tnacit et cette
nergie tranquille qui ne se dmentait jamais.

--Patiente, ma pauvre Gilberte, lui dit-il; le jour, je l'espre,
n'est pas loign o il me sera donn de commencer  m'acquitter de
tout ce que tu as fait pour moi. Je n'ai pas perdu mon temps, depuis
que tu m'as rendu la raison. J'ai pris un arrangement avec mes
cranciers. On m'a trouv une position qui n'est pas brillante, mais
qui est assez avantageuse pour que je puisse, avant peu, t'offrir,
ainsi qu' notre mre, une retraite paisible.

--Mais c'est demain, interrompit Mme Favoral, c'est demain, Maxence,
que ton pre ramnera M. Costeclar. Il l'a dit, il le fera...

Il le fit, en effet, et sur les deux heures, M. Favoral et son protg
arrivaient rue Saint-Gilles, dans ce coup  deux chevaux qui mettait
en moi tous les voisins.

Seulement, les mesures de Mlle Gilberte taient prises. Elle tait au
guet, et ds qu'elle entendit le roulement de la voiture, elle courut
 sa chambre, se dshabilla en un tour de main et se mit au lit.

Et lorsque son pre vint la chercher, la voyant couche, il demeura
bant et tout dcontenanc sur le seuil de la porte.

--Tu viendras cependant au salon! dit-il d'une voix sourde.

--C'est qu'alors vous m'y porterez telle que je suis, rpondit-elle,
d'un ton de dfi, car certainement je ne me lverai pas.

Pour la premire fois depuis son mariage, M. Favoral rencontrait dans
sa maison une volont plus inflexible que la sienne, et une plus
indomptable opinitret. Il en tait confondu; il menaait sa fille
de ses poings crisps, mais il ne dcouvrait aucun moyen de la
contraindre  lui obir. Il tait forc de se rendre, de cder...

--Ceci se payera avec le reste! gronda-t-il en se retirant.

--Je ne crains rien au monde, mon pre, dit la jeune fille.

C'tait presque vrai, tant le souvenir de Marius de Trgars enflammait
son courage.

Deux fois dj elle avait eu de ses nouvelles par le signor Gismondo
Pulci, lequel ne tarissait plus ds qu'il entamait le chapitre de ce
nouvel lve, auquel il avait dj donn deux leons.

--C'est le plus galant homme qui soit au monde! s'criait-il, l'oeil
brillant d'enthousiasme, et le plus brave, et le plus gnreux et le
meilleur, et nulle qualit ne lui manquera, de celles qui peuvent
orner une crature de Dieu, quand je lui aurai enseign l'art
divin. Aussi, n'est-ce pas avec un peu d'or mprisable qu'il pense
reconnatre mes soins. Pour lui, je suis un second pre, et c'est
avec la confiance d'un enfant qu'il m'explique ses travaux et ses
entreprises...

Ainsi, par le vieux mastro, Mlle Gilberte apprit que l'article du
journal tait  peu prs exact, et que M. de Trgars et M. Marcolet
s'taient associs pour exploiter de compte  demi certaines
dcouvertes rcentes qui promettaient, dans un avenir prochain, des
bnfices considrables.

--C'est pour moi seule, cependant, se rptait la jeune fille, qu'il
se jette ainsi dans la mle des affaires, qu'il devient pre au gain
autant que ce M. Marcolet lui-mme.

Et, au plus fort des perscutions de son pre, elle s'applaudissait de
ce qu'elle avait fait et de sa hardiesse  remettre sa destine aux
mains d'un inconnu. Le souvenir de Marius tait devenu son refuge,
l'lment de tous ses rves et de toutes ses esprances, sa vie,
enfin. C'est  Marius qu'elle pensait, quand sa mre la surprenant
les yeux perdus dans le vide, lui demandait: A quoi penses-tu? Et
 chaque avanie qu'elle endurait, son imagination le parait d'une
qualit nouvelle, et elle s'attachait  lui d'une treinte plus
dsespre.

--Quelle serait sa douleur, se disait-elle, s'il venait  apprendre 
quels assauts je suis en butte!

Aussi, se gardait-elle bien d'en rien laisser pntrer au signor
Gismondo Pulci, affectant au contraire, en sa prsence, la plus
inaltrable srnit.

Pourtant, ses inquitudes taient cruelles, depuis qu'elle observait
une nouvelle et bien incroyable transformation de son pre.

Cet homme si violent et si roide, qui se flattait de n'avoir jamais
pli, qui se vantait de n'avoir rien jamais oubli ni pardonn, ce
tyran domestique devenait un personnage dbonnaire.

Il n'avait reparl de l'expdient imagin par Mlle Gilberte que pour
en rire, disant que c'tait un bon tour, et qu'il le mritait bien.

Car il se repentait amrement, protestait-il, de ses brutalits
passes.

Il avouait que le mariage de M. Costeclar et de sa fille lui tenait
au coeur, mais il reconnaissait avoir employ le plus sr moyen de le
faire manquer.

Il et d, confessait-il humblement, attendre tout du temps et des
circonstances, des excellentes qualits de M. Costeclar et du bon sens
de sa fille chrie, de sa belle fillette...

Plus que de toutes les violences, Mme Favoral tait pouvante de
cette bonhomie doucetre:

--Mon Dieu! soupirait-elle, que nous rserve-t-il encore!...




XVII


Mais le caissier du _Crdit mutuel_ ne mnageait aux siens aucune
surprise nouvelle. Si les moyens diffraient, c'tait toujours le mme
but qu'il poursuivait avec une tnacit d'insecte. O les rigueurs
avaient chou, il pensait russir par la douceur, et voil tout.

Seulement, il tait trop neuf  ce rle d'hypocrites mansutudes, pour
tromper personne. A tout moment se dnouait son masque de souriante
dbonnairet. La griffe perait sous son patelinage, et sa voix
tremblait de colre contenue au plus attendrissant de ses phrases
mielleuses.

Il se berait, d'ailleurs, d'tranges illusions.

Parce que quarante-huit heures durant il avait jou au bonhomme, parce
qu'un dimanche il avait conduit sa femme et sa fille en voiture au
bois de Vincennes, parce qu'il avait donn  Maxence un billet de cent
francs, il s'imaginait que c'tait fini, et que le pass tait effac,
oubli, pardonn.

Et attirant Gilberte sur ses genoux:

--Eh bien! fillette, disait-il, tu vois que je ne t'importune plus, et
que je te laisse bien libre!... Je suis plus raisonnable que toi!

Mais, d'un autre ct, et selon une expression qui lui chappa plus
tard, il essayait de tourner l'ennemi.

Il faisait tout pour rpandre et accrditer dans le quartier le bruit
du mariage de Mlle Gilberte avec un financier colossalement riche,
ce jeune homme si lgant qu'on voyait venir dans un coup  deux
chevaux. Et Mme Favoral ne pouvait plus entrer chez un fournisseur
sans qu'on la complimentt,  mots couverts, d'avoir trouv, pour sa
fille, un si magnifique tablissement.

On devait en parler bien haut, puisque l'cho des cancans arriva
jusqu'aux oreilles distraites du signor Gismondo Pulci.

Un jour, interrompant brusquement la leon:

--Vous vous mariez, signora? demanda-t-il.

Le jeune fille tressaillit.

Ce qu'avait appris le vieil Italien, il ne tarderait pas  l'apprendre
 Marius. Il tait donc urgent de le dtromper.

--Il a, en effet, t question d'un mariage, cher mastro,
rpondit-elle.

--Ah! ah!

--Seulement mon pre ne m'avait pas consulte. Ce mariage, je vous le
jure, n'aura pas lieu.

Elle s'exprimait d'un ton de si ardente conviction que le bonhomme en
tait tout bahi, ne souponnant gure que ce n'tait pas  lui que
s'adressait ce dsaveu si nergique.

--Ma destine est irrvocablement fixe, ajouta Mlle Gilberte. Je ne
consulterai, pour me marier, que les inspirations de mon coeur.

Cependant, c'tait contre elle comme une conjuration. M. Favoral avait
russi  intresser au succs de ses desseins ses htes habituels, non
M. et Mme Desclavettes, sduits ds le premier soir, mais M. Chapelain
et le papa Desormeaux lui-mme. De sorte que c'tait  qui prtendrait
faire entendre raison  cette chre enfant, et l'clairer de ses
conseils.

--Il faut, disait-elle  son frre, que notre pre ait,  cette
alliance, un intrt bien plus considrable encore qu'il ne l'a laiss
entrevoir.

C'tait absolument l'avis de Maxence.

--Il faut aussi, ajoutait-il, que notre pre soit furieusement riche.
Car, ne t'y trompe pas, ce n'est pas uniquement pour tes yeux bleus,
que ce Costeclar s'obstine  venir ici deux fois la semaine, empocher
une nouvelle avanie. Quelle dot norme espre-t-il donc? Je veux lui
parler, moi, et tcher de voir le fond de son sac.

Mais la confiance de Mlle Gilberte tait mdiocre en la diplomatie de
son frre.

--De grce, suppliait-elle, ne te mle pas de cette affaire.

--Si, si, ne crains rien, je serai prudent.

Sa rsolution prise, Maxence se mit en sentinelle, et ds le
surlendemain, au moment o M. Costeclar descendait de voiture devant
la porte, il alla droit  lui:

--J'aurais  vous parler, monsieur, dit-il.

Si matre de soi que ft le brillant financier, il dissimula mal une
surprise qui ressemblait fort  une lgre frayeur.

--Je monte chez vos parents, monsieur, rpondit-il, et en attendant
votre pre, avec lequel j'ai rendez-vous, je suis tout  vos ordres...

--Non, interrompit Maxence, ce que j'ai  vous dire ne doit tre
entendu que de vous seul. Il est, ici prs, un endroit o nous ne
serons pas interrompus...

Et il entrana M. Costeclar jusqu' la place Royale.

Une fois l:

--Vous tenez beaucoup  pouser ma soeur, monsieur... commena-t-il.

Pendant le trajet, M. Costeclar s'tait remis. Il avait recouvr son
assurance. Toisant Maxence d'un regard fort peu amical:

--C'est mon plus ardent et mon plus cher dsir, monsieur, rpondit-il.

--Soit. Mais vous avez d voir le peu de succs, pour ne pas dire
plus, de vos assiduits...

--Hlas!

--Et peut-tre jugerez-vous comme moi qu'il serait d'un galant homme
de se retirer devant des... rpugnances si positives.

Un mauvais sourire errait sur les lvres blmes de M. Costeclar.

--Est-ce mademoiselle votre soeur, monsieur, interrogea-t-il, qui vous
a charg de cette communication?

--Non, monsieur.

--Connaissez-vous  mademoiselle votre soeur une inclination qui soit
un obstacle  la ralisation de mes esprances?

--Monsieur!...

--Permettez!... Ce que je dis l n'a rien d'offensant. Il se pourrait
fort bien qu'avant le jour o j'ai eu l'honneur de lui tre prsent,
mademoiselle votre soeur et dj fix son choix.

Il parlait si haut que Maxence, vivement, jeta les yeux autour de lui,
pour voir s'il n'tait personne  porte d'entendre. Il n'aperut
qu'un jeune homme que semblait absorber la lecture d'un journal.

--Enfin, monsieur, reprit-il, que rpondriez-vous, si moi, le frre de
la jeune fille que vous prtendez pouser malgr elle, je vous sommais
de cesser vos assiduits.

Crmonieusement, M. Costeclar s'inclina.

--Je vous rpondrai, monsieur, pronona-t-il, que l'assentiment de
votre pre me suffit. Ma recherche n'a rien que d'honorable. Il se
peut que j'aie dplu  mademoiselle votre soeur; c'est un malheur,
mais il n'est pas irrparable. Quand elle me connatra mieux, j'ose
esprer qu'elle reviendra sur d'injustes prventions. Je persisterai
donc.

Maxence n'insista pas. Si irrit qu'il ft du sang-froid de M.
Costeclar, il n'entrait pas dans ses vues de pousser plus loin.

--Il sera toujours temps, pensait-il, de recourir aux grands moyens.

Mais en rapportant  Mlle Gilberte cette conversation:

--Il est clair, disait-il, qu'il y a entre notre pre et cet homme
une communaut d'intrts dont le sens m'chappe. Quelles affaires
brassent-ils ensemble? En quoi ton mariage peut-il les servir ou leur
nuire? Il faudrait voir, s'informer, tcher de dcouvrir ce qu'est au
juste ce Costeclar, que Dieu confonde!

Il se mit en campagne le jour mme, et n'eut pas beaucoup  courir.

M. Costeclar tait une de ces personnalits qui ne s'panouissent qu'
Paris, qui ne se rencontrent qu' Paris, non plus que les chevaux de
fiacre et les demoiselles  chignon jaune.

Il connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait.

Il tait bien connu  la Bourse et au passage de l'Opra, dans tous
les grands restaurants dont il tutoyait les garons, au contrle des
thtres,  toutes les agences de poules, et au _Cercle Europen_,
autrement dit _Club des Nomades_ dont il faisait partie.

Il s'occupait d'oprations de Bourse, c'tait sr. On le disait
intress pour un tiers dans une charge d'agent de change. Il faisait
beaucoup d'affaires avec M. Jottras de la maison Jottras et frre,
et avec M. Saint-Pavin, le directeur d'un journal trs-rpandu: _Le
Pilote financier_.

Ah! on savait encore qu'il avait, rue Vivienne, un magnifique
appartement, et qu'il avait successivement honor de sa librale
protection Mlle Sydney, des Varits, et Mme Jenny Fancy, une dame
d'un certain ge dj, mais pose de telle sorte qu'elle rendait  ses
amants en notorit, ce qu'ils lui donnaient en bon argent.

Voil ce que Maxence apprit du premier coup. Quant  des dtails plus
prcis, impossible d'en obtenir. A ses questions pressantes sur les
antcdents de M. Costeclar:

--C'est un fort honnte homme, rpondaient les uns.

--C'est un simple faiseur, affirmaient les autres.

Mais tous s'accordaient  dire que c'tait un malin qui ferait
son affaire, et qui la ferait sans passer par la police
correctionnelle...

Comment notre pre et un tel homme peuvent-ils tre si intimement
lis? se demandaient Maxence et sa soeur.

Et ils se perdaient en conjectures, lorsque tout  coup, et  une
heure o jamais il ne mettait les pieds chez lui, M. Favoral parut.

Jetant une lettre sur les genoux de sa fille:

--Voil ce que je reois de Costeclar, dit-il d'une voix rauque. Lis.

Elle lut:

Permettez-moi, cher ami, de vous rendre votre parole. Par suite de
circonstances absolument indpendantes de ma volont, je me vois
contraint de renoncer  l'honneur d'entrer dans votre famille.

Qu'tait-il arriv?

Debout, au milieu du salon, le caissier du _Crdit mutuel_ tenait,
courbs sous son regard, sa femme et ses enfants, Mme Favoral toute
frissonnante, Maxence, dont la stupeur carquillait les yeux, et Mlle
Gilberte, qui n'avait pas trop de toute sa volont pour comprimer
l'explosion d'une joie immense.

Tout, en M. Favoral, cependant, trahissait bien plus l'effarement d'un
dsastre que la rage d'une dception.

Jamais sa famille ne l'avait vu ainsi, blme, la cravate dnoue, les
cheveux colls aux tempes par la sueur...

--M'expliquerez-vous cette lettre? demanda-t-il enfin.

Et comme personne ne rpondait, il la reprit, cette lettre, sur la
table ou Mlle Gilberte l'avait pose, et il se mit  la relire,
scandant chaque syllabe, comme s'il et espr dcouvrir  chaque mot
une signification cache.

--Qu'avez-vous dit  Costeclar, reprit-il, que lui avez-vous fait pour
lui inspirer une telle dtermination?

--Rien, rpondirent Maxence et Mlle Gilberte.

L'espoir d'tre enfin dlivre de cet homme donnait presque du courage
 Mme Favoral.

--Il a sans doute compris, fit-elle timidement, qu'il ne triompherait
pas des rpugnances de notre fille...

Mais son mari l'interrompit.

--Non! pronona-t-il. Costeclar n'est pas un garon  se proccuper
des caprices ridicules d'une petite fille. Il y a autre chose, mais
quoi? Voyons, si vous le savez, les uns ou les autres, si vous le
souponnez seulement, dites, parlez!... Vous devez bien voir que mon
anxit est affreuse.

C'tait la premire fois qu'il laissait ainsi paratre quelque chose
de ce qui se passait en lui; la premire fois qu'il se plaignait.

--Il n'y a que M. Costeclar, mon pre, dit Mlle Gilberte, qui puisse
vous donner les explications que vous nous demandez.

D'un geste dcourag, le caissier du _Crdit mutuel_ branlait la tte.

--Crois-tu donc, rpondit-il, que je ne l'ai pas dj interrog? C'est
en arrivant au bureau, ce matin, que j'ai trouv sa lettre. Aussitt,
j'ai couru chez lui, rue Vivienne. Il venait de sortir, et c'est
en vain que je suis all le demander chez Jottras et au _Pilote
financier_. Ce n'est qu' la Bourse, aprs trois heures de courses,
que je l'ai rejoint. Mais je n'ai obtenu de lui que des rponses
vasives et des explications qui n'en sont pas. Parbleu! il n'a pas
manqu de me dire que, s'il se retire, c'est qu'il est dsespr des
rigueurs de Gilberte.

Mais ce n'est pas vrai, je le sais, j'en suis sr, je l'ai lu dans ses
yeux. Deux fois il a remu les lvres comme pour tout avouer... et
puis, rien, il s'est tu. Et plus j'insistais, et plus il me semblait
mal  l'aise, embarrass, inquiet, mu; plus il me faisait l'effet
d'un homme sous le coup de menaces qu'il n'ose pas braver...

Il dardait sur ses enfants un de ces regards obstins qui cherchent la
vrit au fond des consciences.

--Si c'est vous qui l'avez loign, reprit-il, avouez-le moi
franchement, et je vous jure de ne pas vous adresser un reproche.

--Ce n'est pas nous.

--Vous ne l'avez pas menac?

--Non!

M. Favoral paraissait atterr.

--Vous me trompez sans doute, dit-il, et je le souhaite. Malheureux!
vous ne savez pas ce que peut vous coter cette rupture!

Et, au lieu de retourner  son bureau, il alla s'enfermer dans cette
petite pice qu'il appelait son cabinet de travail. Et il n'en sortit
qu' cinq heures, tenant sous le bras une liasse norme de papiers
et disant qu'il tait inutile de l'attendre pour dner, qu'il ne
rentrerait que fort avant dans la nuit, si mme il rentrait, forc
qu'il allait tre de regagner sa journe perdue.

--Qu'a votre pre, mes pauvres enfants? s'cria Mme Favoral, jamais je
ne l'ai vu ainsi.

--Eh! rpondit Maxence, la rupture de Costeclar fait sans doute
manquer quelque combinaison!

Mais cette explication ne le contentait pas plus qu'elle ne
satisfaisait sa mre. Lui aussi, il se sentait le coeur serr par
l'apprhension vague de quelque malheur. Mais lequel? Tous les
lments faisaient dfaut  ses conjectures. Non plus que sa mre, il
ne savait rien des affaires du caissier du _Crdit mutuel_, de ses
relations, de ses intrts, de sa vie mme, hors de la maison.

Et la mre et le fils se perdaient en suppositions aussi vaines que
s'ils eussent cherch la solution d'un problme sans en possder les
termes.

D'un mot, Mlle Gilberte et pu, croyait-elle, les clairer.

A la sret du coup,  la foudroyante promptitude du rsultat, elle
pensait reconnatre Marius de Trgars.

Elle reconnaissait l'homme qui ne parle pas, qui agit.

Inform de ce qui se passait, il tait all droit  M. Costeclar, et
de gr, ou de force, il lui avait arrach la promesse de se retirer
d'abord, puis le serment de garder le secret du motif de sa retraite.

Et l'orgueil de la jeune fille se dlectait de cette victoire, de
cette preuve d'nergie puissante de l'homme qu' l'insu de tous elle
avait choisi. Elle se plaisait  se reprsenter Marius de Trgars et
M. Costeclar en prsence, l'un imprieux et hautain, autant qu'elle
l'avait vu tremblant et mu, l'autre plus humble encore qu'il n'tait
arrogant prs d'elle.

--Ce qui est sr, se rptait-elle, c'est que je suis sauve!

Et elle et voulu tre au lendemain, pour annoncer son bonheur au
trs-involontaire et trs-inconscient complice de Marius, le digne
mastro Gismondo Pulci.

Le lendemain, M. Favoral semblait avoir pris son parti de
l'croulement de ses projets, et le samedi suivant, c'est du ton de la
plaisanterie qu'il racontait que Mlle Gilberte l'emportait et qu'elle
avait trouv le moyen de congdier son amoureux.

Mais si on l'observait attentivement, on dcouvrait en lui les
symptmes de soucis dvorants. Des rides profondes se creusaient le
long de ses tempes, ses yeux se cernaient; une continuelle tension
d'esprit contractait ses traits. Souvent, pendant le dner, il
demeurait des minutes entires immobile, la fourchette en l'air, puis
il murmurait:

--Comment cela va-t-il finir?

Parfois, le matin, avant son dpart pour le bureau, M. Jottras, de la
maison Jottras et frre, et M. Saint-Pavin, le directeur du _Pilote
financier_, le venaient visiter. Ils s'enfermaient et restaient des
heures en confrence, parlant si bas qu'on n'entendait mme pas un
vague murmure  travers la porte.

--Votre pre a de graves sujets d'inquitude, mes enfants, disait Mme
Favoral, vous pouvez me croire, moi qui depuis vingt ans pie notre
sort sur sa physionomie.

Mais les vnements politiques suffisaient  expliquer toutes les
inquitudes.

On entrait dans la seconde semaine de juillet 1870, et les destines
de la France se jouaient comme aux ds entre quelques incapacits
prsomptueuses.

tait-ce la guerre avec la Prusse, ou la paix, qui allait sortir des
complications d'une politique purilement astucieuse?

Les bruits les plus contradictoires imprimaient chaque jour  la
Bourse des oscillations furieuses, dont l'imprvu faisait crouler
les fortunes les mieux assises. Quelques paroles prononces dans
un couloir par mile Olivier avaient enrichi une douzaine de gros
joueurs, mais en avaient ruin cinq cents petits. De tous cts, le
crdit craquait.

Jusqu' ce qu'un soir en rentrant:

--C'est dcid, dit M. Favoral, la guerre est dclare.

Ce n'tait que trop rel, et nul alors en France ne redoutait la
guerre. On avait tant exalt l'arme franaise, on avait tant rpt
qu'elle tait invincible, que nul, dans le public, ne mettait en doute
une srie de victoires foudroyantes.

Hlas! le premier tlgramme qui parvint  Paris annonait une
dfaite. On n'y voulait pas croire. Il fallut bien se rendre 
l'vidence. Les soldats avaient su mourir, mais les chefs n'avaient
pas su commander.

Et de ce moment, avec une rapidit vertigineuse, de jour en jour,
d'heure en heure, plutt, les nouvelles fatales se succdrent.

Comme un fleuve qui rompt ses digues, la Prusse se ruait sur la
France. Bazaine tait cern sous Metz, et la capitulation de Sedan
mettait le comble  tant de dsastres.

Enfin, le 4 septembre, la Rpublique fut proclame.

Le 5, quand le signor Gismondo Pulci se prsenta rue Saint-Gilles pour
donner sa leon, il avait la figure  ce point bouleverse, que Mlle
Gilberte ne put s'empcher de lui demander ce qu'il avait.

Il se dressa, sur cette question, et menaant le ciel de son poing
crisp:

--J'ai, rpondit-il, que l'implacable fatalit ne se lasse pas de me
perscuter! J'avais surmont tous les obstacles, j'tais heureux,
j'entrevoyais un avenir de fortune et de gloire, j'y touchais,
l'affreuse guerre clate!...

Pour le digne mastro, l'pouvantable catastrophe n'tait videmment
qu'un nouveau caprice de sa destine,  lui.

--Que vous arrive-t-il? demanda la jeune fille rprimant un sourire.

--Il m'arrive, signora, que je perds mon lve bien-aim. Il
m'abandonne, il me fuit. C'est en vain que je me suis jet  ses
pieds, mes larmes n'ont pu le retenir. Il va se battre, il part, il
est soldat!...

Alors il fut donn  Mlle Gilberte de voir clair en son me. Alors
elle comprit combien absolument elle s'tait livre, et  quel point
elle avait cess de s'appartenir.

Sa sensation fut atroce, telle que si tout son sang se ft coul
soudainement par ses artres ouvertes.

Elle plit, ses dents se choqurent et elle parut si prs de se
trouver mal, que le signor Pulci bondit jusqu' la porte, en criant:

--A moi! au secours! Elle se meurt!...

pouvante, Mme Favoral accourait.

Mais dj, grce  une toute-puissante projection de volont, la jeune
fille avait russi  se remettre, et souriant d'un ple sourire:

--Ce n'est rien, maman, dit-elle... Une douleur soudaine... au coeur;
dj elle est passe.

Le digne mastro s'arrachait les cheveux. Attirant Mme Favoral dans
l'embrasure de la croise:

--C'est moi, disait-il, qui, par l'aveu de mes malheurs inous, l'ai
ainsi bouleverse. Monstrueux goste, je n'ai pas su mnager son
exquise sensibilit.

Elle n'en voulut pas moins prendre sa leon comme d'ordinaire, et
elle recouvra assez de sang-froid pour faire causer encore le signor
Gismondo, et en obtenir tout ce que lui avait confi cet lve qu'il
regrettait tant.

C'tait peu de chose. Il savait que son lve tait all, comme le
premier venu, rue du Cherche-Midi, qu'il y avait sign un engagement,
et qu'on lui avait donn une feuille de route pour rejoindre un
rgiment en formation aux environs de Tours.

De sorte qu'en se retirant:

--Ce ne sera rien, dit l'excellent mastro  Mme Favoral, la signora
est tout  fait remise, et gaie comme un pinson.

Enferme dans sa chambre, la signora pleurait  chaudes larmes.

Elle essayait de se raisonner et n'y pouvait parvenir. Jamais
l'tranget de sa situation ne lui tait si nettement apparue. Elle se
rptait avec un rel effroi qu'il y avait de la folie, dans ce fait
de s'tre ainsi attache  un inconnu, et que pareille chose ne
s'tait jamais vue. Elle se demandait comment elle avait pu se laisser
envahir par ce grand amour, qui tait devenu sa vie mme... A quoi
bon! Il ne dpendait plus d'elle que ce qui tait ne ft pas.

Et songeant que Marius de Trgars allait quitter Paris, tre soldat,
se battre, mourir peut-tre, elle se sentait prise de vertige et elle
n'apercevait plus autour d'elle que le vide, le dsespoir, le nant.

Mais plus elle rflchissait, moins elle s'expliquait que Marius s'en
ft remis au seul hasard des bavardages du signor Pulci pour lui faire
connatre sa dtermination.

--C'est inadmissible, pensait-elle. Il est impossible qu'avant de
s'loigner il ne cherche pas  me voir.

Et bien pntre de cette ide, elle essuya ses yeux et alla s'tablir
prs d'une fentre ouverte du salon, toute occupe, en apparence, d'un
ouvrage de tapisserie, concentrant, en ralit, toute son attention
sur la rue.

Les passants y taient bien plus nombreux que de coutume. Les derniers
vnements avaient remu Paris jusqu'en ses plus sombres profondeurs,
et, comme des flancs d'un volcan en travail, toutes les scories
sociales montaient  la surface. Des gens d'allure inquitante
sortaient des maisons et vaguaient par la ville. Tous les ateliers
taient abandonns, et les gens erraient  l'aventure, la stupeur ou
l'effroi peints sur le visage.

Mais c'est en vain que parmi cette foule, Mlle Gilberte cherchait
celui qu'elle esprait. Les heures s'coulaient, et le dcouragement
la gagnait, quand tout  coup, vers la brune, au dtour de la rue de
Turenne...

--C'est lui!... cria une voix au-dedans d'elle-mme.

C'tait M. de Trgars, en effet. Il se dirigeait vers le boulevard
Beaumarchais, lentement, les yeux levs...

Palpitante, la jeune fille se dressa. Elle tait dans une de ces
crises o le sang qui afflue au cerveau touffe tout calcul.
Inconsciente, en quelque sorte, de ses actes, elle se pencha sur
l'appui de la fentre, et adressa  Marius un signe qu'il comprit
bien, et qui lui disait: Attendez, je descends.

--O vas-tu? chre fille, demanda Mme Favoral, en voyant Mlle Gilberte
mettre son chapeau.

--Jusque chez la mercire, maman, chercher une nuance qui me manque...

Mlle Gilberte ne sortait pas seule, mais il lui arrivait assez souvent
de descendre dans le quartier, pour quelque petite commission.

--Veux-tu que la bonne t'accompagne? fit Mme Favoral.

--Oh! ce n'est pas la peine.

Elle s'lana dans l'escalier et une fois dehors, sans souci des
regards qui peut-tre l'piaient, elle marcha droit  M. de Trgars,
qu'elle apercevait arrt au coin de la rue des Minimes.

--Vous partez? lui dit-elle en l'abordant.

Elle tait trop mue pour discerner son motion,  lui, bien vidente,
cependant.

--Il le faut! rpondit-il.

--Oh!...

--Quand la France est envahie, la place d'un homme de mon nom est o
l'on se bat.

--Mais on se battra  Paris.

--Paris a quatre fois plus de dfenseurs qu'il n'en faut. C'est au
dehors que les soldats manqueront.

Ils s'en allaient  petits pas en parlant ainsi, le long de la rue des
Minimes, une des rues les plus solitaires qui soient  Paris, et on
n'y voyait  cette heure que cinq ou six soldats qui causaient, assis
devant la porte de la caserne.

--Si pourtant je vous priais de ne pas partir, reprit Mlle Gilberte,
si je vous suppliais... Marius?...

--Je resterais, rpondit-il d'une voix trouble, mais ce serait trahir
mon devoir et manquer  l'honneur, et le remords pserait sur notre
vie tout entire... Maintenant, commandez, j'obirai...

Ils s'taient arrts, et jamais  les voir ainsi debout, l'un prs de
l'autre, affectueux, familiers, jamais on n'et voulu croire
qu'ils s'adressaient la parole pour la premire fois. Ils ne s'en
apercevaient pas, tant l'imagination toute-puissante faisant son
oeuvre, ils en taient arrivs, en dpit de l'absence,  l'entente de
l'intimit.

Aprs un moment de douloureuse rflexion:

--Je ne vous demande plus de rester, Marius, pronona la jeune fille.

Il lui prit la main, et la portant  ses lvres:

--Ah! je n'attendais pas moins de votre courage, s'cria-t-il, ivre
d'amour.

Mais il se matrisa, et d'un ton plus calme:

--Grce  l'indiscrtion de Pulci, reprit-il, j'esprais vous
apercevoir, mais non avoir le bonheur de vous parler... Je vous ai
crit...

Il tira de sa poche une large enveloppe, et la remettant  Mlle
Gilberte:

--Voici la lettre que je vous destinais, poursuivit-il. Elle en
renferme une seconde, que je vous prie de conserver soigneusement, et
de n'ouvrir que si je ne revenais pas. Je vous laisse,  Paris, un ami
dvou, le comte de Villegr. Quoi qu'il vous arrive, adressez-vous 
lui en toute confiance comme  moi-mme...

Toute chancelante, Mlle Gilberte s'appuyait au mur.

--Quand partez-vous? interrogea-t-elle.

--Ce soir mme... D'un moment  l'autre les communications peuvent
tre interrompues.

Admirable de douleur, mais aussi d'nergie, la pauvre jeune fille se
redressa.

--Partez-donc, lui dit-elle,  mon unique ami, partez, puisque
l'honneur commande... Mais n'oubliez pas que ce n'est pas votre vie
seule que vous allez risquer...

Et craignant d'clater en sanglots, elle s'enfuit, et arriva rue
Saint-Gilles, quelques instants seulement avant son pre, qui tait
all aux nouvelles.

Celles qu'il avait recueillies taient sinistres.

De mme que la mare montante, les Prussiens s'tendaient et
approchaient, lentement, mais incessamment. On comptait leurs tapes,
on pouvait dire le jour et l'heure o leur flot viendrait battre les
murs de Paris.

Aussi tait-ce  tous les chemins de fer un prodigieux entassement
de gens qui voulaient partir  tout prix, n'importe comment; dans le
wagon des bagages, au besoin, et qui, certes, ne partaient pas comme
Marius de Trgars pour courir  l'ennemi.

L'un aprs l'autre, M. Favoral avait vu s'envoler presque tous les
gens qu'il connaissait.

Le baron, la baronne de Thaller et leur fille taient alls
s'installer en Suisse. M. Costeclar visitait la Belgique. L'an des
MM. Jottras achetait en Angleterre des fusils et des cartouches. Et si
le plus jeune des MM. Jottras et M. Saint-Pavin du _Pilote financier_
restaient  Paris, c'est que la galante influence d'une dame dont ils
taisaient le nom leur avait fait obtenir du gouvernement des marchs
avantageux.

Aussi les perplexits du caissier du _Crdit mutuel_ taient grandes.
Le jour du dpart du baron et de la baronne de Thaller:

--Prpare nos malles, commanda-t-il  sa femme, la Bourse va fermer,
le _Crdit mutuel_ se passera bien de moi...

Mais le lendemain ses indcisions le reprirent. Ce que Mlle Gilberte
croyait deviner, c'est qu'il mourait d'envie de partir seul, sans sa
famille, et qu'il n'osait. Il hsita si bien qu'un beau soir:

--Tu peux dfaire les malles, dit-il  sa femme. Paris est bloqu, on
ne sort plus.




XVIII


On venait d'apprendre, en effet, que le chemin de fer de l'Ouest,
rest le dernier ouvert  la circulation, tait dfinitivement coup.

Paris tait investi.

Et si rapide avait t l'investissement, que c'est  peine si on y
pouvait croire.

C'est par bandes, que les gens se portaient sur les points culminants,
sur les buttes Montmartre et sur les hauteurs du Trocadro. Des
loueurs de tlescopes s'y taient installs, et c'tait  qui
appliquerait son oeil  l'oculaire pour interroger l'horizon et y
chercher les Prussiens.

On ne dcouvrait rien. Les campagnes lointaines gardaient leur aspect
tranquille et riant, aux rayons d'un tide soleil d'automne.

De sorte que vritablement il fallait un effort d'imagination pour se
pntrer de la sinistre ralit, pour se persuader que vritablement
Paris, avec ses deux millions d'habitants, tait comme retranch du
monde et spar du reste de la France par un infranchissable cercle de
fer.

On devinait le doute, et comme un vague espoir,  l'accent des gens
qui s'abordant au milieu des rues se disaient:

--Eh bien! c'est fini, nous ne pouvons plus sortir, les lettres mmes
ne passent plus, nous voil sans nouvelles!...

Mais le lendemain, qui tait le 19 septembre, les plus incrdules
furent convaincus.

Pour la premire fois, Paris tressaillit aux roulements sourds du
canon tonnant sur les hauteurs de Chtillon.

Le sige de Paris, ce sige sans exemple dans l'histoire, commenait.

La vie des Favoral, pendant ces interminables jours d'angoisses et de
souffrances, fut celle de cent mille autres familles.

Incorpor dans le bataillon de son quartier, le caissier du _Crdit
mutuel_ s'en allait, deux ou trois fois la semaine, de mme que tous
ses voisins, monter la garde aux remparts. Service inutile peut-tre,
mais que ne croyaient pas tel ceux qui le faisaient, service fort
pnible, en tout cas, pour de pauvres bourgeois accoutums au
bien-tre de leur boutique ou de leur bureau.

Assurment, il n'y avait rien d'hroque  pitiner dans la boue, 
recevoir la pluie sur le dos,  coucher  terre ou sur de la paille
malpropre,  rester en sentinelle par des froids de dix degrs. Mais
on meurt d'une fluxion de poitrine tout aussi srement que d'une balle
prussienne, et beaucoup en mouraient.

Maxence, lui, apparaissait rarement rue Saint-Gilles.

Engag dans un bataillon de francs-tireurs, il faisait le coup de
fusil aux avant-postes.

Et quant  Mme Favoral et  Mlle Gilberte, leurs journes se passaient
 se procurer de quoi vivre. Leves avant le jour, par la pluie ou
par la neige, elles s'en allaient faire la queue  la porte de la
boucherie, o aprs des heures d'attente, elles recevaient un mince
morceau de viande de cheval.

Seules, le soir, au coin de l'tre o fumaient quelques branches de
bois vert, elles sursautaient  chacune des dtonations lointaines du
canon.

A chaque coup qui faisait grelotter les vitres, Mme Favoral se disait
que c'tait peut-tre celui-l qui tuait son fils.

Mlle Gilberte, elle, songeait  Marius de Trgars.

Les jours maudits de novembre et de dcembre taient arrivs. On ne
parlait que de batailles sanglantes autour d'Orlans...

Elle se reprsentait Marius, mortellement bless, agonisant sur la
neige, seul, sans secours, sans un ami pour recueillir sa volont
suprme et son dernier soupir.

Un soir, la vision fut si nette et l'impression si vive, qu'elle se
dressa toute ple en poussant un grand cri.

--Qu'est-ce? interrogea Mme Favoral pouvante. Qu'as-tu?...

Plus clairvoyante, l'excellente femme et facilement obtenu le secret
de sa fille, car Mlle Gilberte tait hors d'tat de rien nier.

Elle se contenta d'une explication qui n'en tait pas une. Elle n'eut
pas un soupon, quand la jeune fille lui rpondit avec un sourire
contraint:

--Ce n'est rien, chre mre, rien qu'une ide absurde qui m'a travers
l'esprit...

Chose trange! jamais le caissier du _Crdit mutuel_ n'avait t pour
les siens ce qu'il fut durant ces mois d'preuves.

Pendant les premires semaines de l'investissement, il s'tait montr
inquiet, agit, nerveux, il errait dans la maison comme une me en
peine, il avait des accs d'inconcevable prostration pendant lesquels
on voyait des larmes rouler dans ses yeux, puis des crises de colre
sans motif.

Mais chaque jour qui s'tait coul avait paru verser le calme dans
son me.

Petit  petit, il tait devenu pour sa femme si indulgent et si
affectueux, que la pauvre idiote en tait toute attendrie. Il avait
pour sa fille des prvenances dont elle ne revenait pas.

Souvent, lorsque le temps tait beau, il leur offrait le bras, et les
promenait le long des quais, jusqu'au mur d'enceinte, vers un endroit
occup par un bataillon du quartier.

Deux fois il les conduisit  Saint-Ouen, o campaient les
francs-tireurs dont Maxence faisait partie.

Un autre jour, il voulait absolument les mener visiter l'htel de
M. de Thaller dont la surveillance lui avait t confie. Elles
refusrent, et au lieu de se fcher comme il n'et pas manqu de le
faire autrefois, il se mit  dcrire les splendeurs des appartements,
les meubles magnifiques, les tapis et les tentures, les tableaux de
matres, les objets d'art, les bronzes, enfin tout ce luxe blouissant
dont les financiers se servent  peu prs comme les chasseurs du
miroir o viennent se prendre les alouettes.

D'affaires, il n'en tait plus question.

S'il allait, le matin, jusqu'au _Comptoir de crdit mutuel_, c'tait
uniquement, disait-il, pour l'acquit de sa conscience.

De loin en loin, M. Saint-Pavin et le plus jeune des MM. Jottras
poussaient jusqu' la rue Saint-Gilles.

Ils avaient suspendu, l'un les payements de sa maison de banque,
l'autre la publication du _Pilote financier_.

Mais ils n'taient pas inoccups pour cela, et au plus fort de la
dtresse publique, ils trouvaient encore le moyen de spculer, on
ne savait sur quoi, et de raliser des bnfices. Ils raillaient
d'ailleurs agrablement les imbciles qui prenaient la dfense au
srieux, et imitaient le plus plaisamment du monde, la tournure
qu'avaient sous leur capote de soldat trois ou quatre de leurs amis
qui s'taient fait inscrire dans les bataillons de marche.

Ils se vantaient de n'endurer aucune privation, et de savoir toujours
o prendre du beurre frais pour assaisonner les larges tranches de
boeuf qu'ils avaient l'art de se procurer.

Mme Favoral les entendait rire aux clats, et M. Saint-Pavin, le
directeur du _Pilote financier_, s'criait:

--Allons! allons! nous serions des sots de nous plaindre. C'est une
liquidation gnrale sans risques et sans frais.

Mme leur gaiet avait quelque chose de rvoltant; car on tait  la
dernire,  la plus aigu priode du sige.

Les plus optimistes disaient au dbut:

--Si Paris tient six semaines, ce sera tout le bout du monde.

Or, il y avait plus de quatre mois que durait l'investissement.

La population en tait rduite  des aliments sans nom, le pain
manquait, les blesss, faute d'un peu de bouillon, mouraient dans les
ambulances; c'est par centaines qu'on conduisait au cimetire les
enfants et les vieillards; sur la rive gauche, les obus pleuvaient, le
froid tait atroce et on n'avait plus de bois.

Et cependant nul ne se plaignait.

Du sein de cette ville de deux millions d'habitants, pas une voix ne
s'levait pour redemander le bien-tre, la sant, la vie mme, au prix
d'une capitulation.

Les hommes clairvoyants n'avaient jamais espr que Paris se
dbloquerait seul.

Mais ils pensaient qu'en tenant ferme, et en retenant les Prussiens
sous ses forts, Paris donnerait  la France le temps de se
reconnatre, de lever des armes et de se ruer sur l'ennemi.

L tait le devoir de Paris, et Paris devait le remplir jusqu'aux
dernires limites du possible, comptant pour une victoire chaque jour
qu'il gagnait.

Tant de souffrances, malheureusement, devaient tre inutiles.

L'heure fatale sonna, o les vivres puiss, il fallut se rendre.

Trois jours durant, les Prussiens camprent dans les Champs-lyses,
dvorant du regard cette ville, l'objet de leurs ardentes convoitises,
ce Paris o tout victorieux qu'ils taient, ils n'avaient pas os
s'aventurer.

Puis les communications furent rtablies, et un matin, en recevant une
lettre de Suisse:

--C'est du baron de Thaller! s'cria M. Favoral.

Prcisment, le directeur du _Crdit mutuel_ tait un homme prudent.
Agrablement install en Suisse, il ne s'y dplaisait pas, et avant de
rentrer  Paris, il tenait  se bien assurer qu'il n'y courrait aucuns
risques...

Sur les assurances que lui donna M. Favoral, il se mit en route, et
presque en mme temps que lui, reparurent l'an des MM. Jottras et M.
Costeclar.




XIX


C'tait un curieux spectacle que le retour de ces braves, pour qui
on avait enrichi la langue verte du significatif vocable de
franc-fileur.

Ils n'taient pas si fiers qu'on les a vus depuis.

Assez embarrasss de leur contenance au milieu d'une population toute
frmissante encore des motions du sige, ils avaient le bon got de
chercher des prtextes  leur absence.

--J'ai t coup, affirmait le baron de Thaller. J'tais all en
Suisse, mettre en sret ma femme et ma fille; quand j'ai voulu
rentrer, bonsoir! les Prussiens avaient ferm les portes. Pendant plus
de huit jours, j'ai err autour de Paris, cherchant une issue, je n'y
ai rien gagn que d'tre souponn d'espionnage, arrt, et pour un
peu plus, on me fusillait net.

--Moi, dclarait M. Costeclar, je prvoyais ce qui est arriv. Je
savais que c'tait au dehors, pour organiser des armes de secours,
qu'il faudrait des hommes. Je suis all offrir mes services au
gouvernement de la Dfense, et tout Bordeaux a pu me voir bott,
peronn, prt  partir...

Et en consquence, il sollicitait la croix, et ne dsesprait pas de
l'obtenir, par la toute-puissance de ses relations financires.

--Un tel l'a bien obtenue, rpondait-il aux objections. Et il nommait
celui-ci ou cet autre, dont les faits d'armes se bornaient  s'tre
promen au soleil, galonn jusqu'aux paules.

--Mais c'est moi qui la mriterais, cette croix, soutenait M. Jottras
jeune, car moi, du moins, j'ai rendu des services.

Et il racontait qu'aprs avoir fouill toute l'Angleterre pour y
dcouvrir des armes, il s'tait embarqu pour New-York o il avait
achet des masses de fusils et de cartouches, et jusqu' des batteries
de canons.

Il avait beaucoup souffert pendant ce dernier voyage, ajoutait-il,
et cependant il ne le regrettait pas, puisqu'il lui avait fourni
l'occasion d'tudier sur place les moeurs financires de l'Amrique.
Et il en revenait avec assez d'ides pour faire la fortune de trois ou
quatre socits au capital de vingt millions.

--Ah! ces Amricains, s'criait-il, voil des hommes qui comprennent
les affaires! Prs d'eux, nous ne sommes que des enfants.

C'est par M. Chapelain, par les Desclavettes et par le papa Desormeaux
que les nouvelles arrivaient rue Saint-Gilles.

C'tait aussi par Maxence, dont le bataillon avait t licenci, et
qui, en attendant mieux, s'tait cas,  titre de commis auxiliaire,
au chemin de fer d'Orlans, o il gagnait deux cents francs par mois.

Car M. Favoral, lui, ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se
passait autour de lui. Son travail l'absorbait entirement. Il partait
de meilleure heure, rentrait plus tard, et en perdait le boire et le
manger.

Il disait  ses amis que les affaires reprenaient d'une manire
inespre, qu'il y avait des fortunes  gagner pour tous les gens qui
avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps
perdu.

Il prtendait que l'indemnit norme  payer aux Prussiens allait
exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financires,
un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il
tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.

blouis par la seule numration de ces sommes fabuleuses:

--Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de
doubler ou de tripler sa fortune. Dcidment, sa fille sera un fameux
parti!...

Hlas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au coeur tant de haine et de
dgot pour cet argent, la seule proccupation, l'unique sujet de
conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui
s'tait lev comme une insurmontable barrire entre elle et Marius.

C'est que dj deux semaines s'taient coules depuis le complet
rtablissement des communications, et M. de Trgars n'avait pas donn
signe de vie.

C'est avec d'indicibles battements de coeur qu'elle attendait,
chaque jour, l'heure de la leon du signor Gismondo Pulci, et
plus douloureuses  chaque fois taient ses angoisses, quand elle
l'entendait s'crier:

--Rien, pas une ligne, pas un mot. L'lve a oubli son vieux
matre...

Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang
se glaait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux
l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion,
avaient succomb, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les
autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid,
de fatigue, de misre, de besoin...

Elle ne pouvait carter de son esprit le souvenir de cette vision
funbre qui l'avait tant pouvante, et elle se demandait si ce
n'tait pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des
exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aime.

Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette
o elle la conservait prcieusement cette lettre que Marius lui avait
confie, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait
sre qu'il ne reviendrait pas.

Elle tait trs-volumineuse, renferme dans une paisse enveloppe
scelle de cire rouge aux armes de Trgars, et Mlle Gilberte, souvent,
s'tait demande ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle
frissonnait en se disant que peut-tre elle avait le droit de rompre
le cachet.

Et personne  qui demander une parole d'espoir! En tre rduite 
cacher ses larmes et  essayer de sourire! tre condamne  inventer
des prtextes, pour les gens qui s'tonnaient de voir se fltrir, en
sa fleur, son exquise beaut; pour sa mre, dont l'inquitude tait
sans bornes, de la voir ainsi ple et les yeux rougis, mine par une
fivre continuelle.

Marius, en partant, lui avait bien lgu un ami, le comte de Villegr,
et si quelqu'un savait quelque chose, c'tait lui. Mais elle ne voyait
nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui crire?
Rien n'tait si ais, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais
o lui dire d'adresser sa rponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle
avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous
aux environs. Mais comment se drober une heure, sans veiller les
soupons de Mme Favoral?

Parfois la pense lui venait de se confier  Maxence qui, avec une
admirable constance, travaillait  racheter son pass. Mais quoi! il
lui faudrait donc avouer la vrit, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle
avait prt l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontr par hasard,
dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien
d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle
ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle
situation...

Le dsespoir la gagnait, le jour o le signor Pulci lui arriva
rayonnant, et s'criant ds le seuil:

--J'ai des nouvelles!...

Et tout de suite, sans s'tonner du trouble affreux de la jeune fille,
qu'il attribuait  l'intrt qu'elle lui portait,  lui, Gismondo
Pulci:

--Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un
respectable seigneur  longues moustaches blanches et dcor, qui,
ayant reu une lettre de mon cher lve, a daign venir chez moi, me
la lire...

Le digne mastro n'en avait pas oubli un mot de cette lettre, et
c'est presque textuellement qu'il la rapportait:

Six semaines aprs s'tre engag, son lve avait t nomm caporal,
puis sergent, puis sous-lieutenant. Il avait pris part  tous les
combats de l'arme de la Loire sans recevoir une gratignure. Mais 
la bataille du Mans, en ramenant ses soldats qui pliaient, il avait
reu deux coups de feu en pleine poitrine. Transport mourant  une
ambulance, il tait rest trois semaines entre la vie et la mort,
ayant perdu toute conscience de soi. Depuis vingt-quatre heures il
avait repris connaissance et il en profitait pour se rappeler 
l'affection de ses amis. Tout danger avait disparu. Il ne souffrait
presque plus, on lui promettait qu'avant un mois il serait sur pied,
et en tat de rentrer  Paris.

Pour la premire fois depuis bien longtemps, Mlle Gilberte respira 
pleins poumons.

Mais on l'et bien surprise, si on lui et affirm qu'un jour
approchait o elle bnirait ces blessures qui retenaient Marius sur un
lit d'hpital.

Il en fut ainsi cependant.

Mme Favoral et sa fille taient seules, un soir,  la maison, lorsque
des clameurs s'levrent de la rue, domines par les refrains que
hurlaient des voix avines, accompagnes de roulements sourds et
continus.

Elles coururent  la fentre. Des gardes nationaux venaient de
s'emparer des canons dposs  la place Royale. Le rgne de la Commune
commenait.

En moins de quarante-huit heures, on en fut  regretter les pires
journes du sige. Sans chefs, sans direction, les honntes gens
perdaient la tte. Tous les braves revenus  l'armistice s'taient
envols. Bientt on en fut rduit  se cacher ou  fuir pour viter
d'tre incorpor dans les bataillons de la Commune. Nuit et jour,
autour de l'enceinte, ptillait la fusillade et tonnait l'artillerie.

De nouveau, M. Favoral avait renonc  aller  son bureau. A quoi bon!
Parfois, d'un air singulier, il disait  sa femme et  sa fille:

--Pour le coup, c'est bien la liquidation, Paris est perdu!

Elles durent le croire, lorsque arriva la lutte de la dernire heure,
quand aux dtonations du canon et  l'explosion des obus, elles
sentirent leur maison trembler jusque dans ses fondations, quand au
milieu de la nuit elles virent leur appartement clair comme en
plein jour par les flammes de l'incendie du Grenier de rserve et des
maisons de la place de la Bastille et de l'Htel de Ville... Et dans
le fait, le rapide mouvement des troupes sauva seul Paris de la
destruction.

Mais, ds la fin de la semaine suivante, le calme commenait 
renatre, et Mlle Gilberte apprenait le retour de Marius.




XX


--Enfin, il a t donn  mes yeux de le contempler, et  mes bras de
le serrer contre ma poitrine.

C'est en ces termes, tout vibrant d'enthousiasme et de son plus
terrible accent, que le vieux matre italien annona  Mlle Gilberte
qu'il venait de revoir ce fameux lve dont il attendait la fortune et
la gloire.

--Mais combien il est faible encore, ajoutait-il, et souffrant de ses
blessures! J'hsitais presque  le reconnatre, tant il est ple et
amaigri.

La jeune fille ne l'coutait plus. Un flot de vie inondait son coeur.
Ce moment effaait toutes les douleurs et toutes les angoisses.

--Et moi aussi, pensait-elle, je le reverrai aujourd'hui!

Et, avec cet infaillible instinct de la femme qui aime, elle calculait
le moment o Marius de Trgars paratrait rue Saint-Gilles. Ce serait
 la tombe de la nuit, probablement, comme l'autre fois, lors de son
dpart, c'est--dire vers les huit heures, puisqu'on tait aux jours
les plus longs de l'anne.

Or, ce jour-l, prcisment, et  cette heure, Mlle Gilberte devait se
trouver seule  la maison. Il avait t convenu que sa mre, aprs le
dner, irait rendre visite  Mme Desclavettes, qui tait au lit,
 demi morte de la peur qu'elle avait eue pendant les dernires
convulsions de la Commune.

Donc, elle serait libre, elle n'aurait pas  inventer un mensonge pour
descendre quelques minutes.

Mais la rflexion ne devait pas tarder  jeter un nuage sur la joie
que, tout d'abord, elle avait ressentie de ce concours heureux de
circonstances.

Descendant au fond de son me trouble, elle s'pouvantait de sa
faiblesse et de sa facilit  se dcider  des dmarches qui jadis lui
auraient paru monstrueuses. Qu'tait donc devenue son nergie? Quel
vertige la frappait? O serait la limite des concessions incessamment
plus grandes qu'arrachait  sa conscience cet amour, bien chaste,
assurment, et bien pur, mais que cependant elle ne pouvait avouer, et
qu'il lui fallait dissimuler comme une mauvaise action?

--S'il me restait une lueur de courage, pensait-elle, je ne
descendrais pas.

Oui, mais la voix des capitulations lui rappelait qu'elle avait 
rendre  Marius la lettre qu'il lui avait confie, et lui criait
qu'aprs tant d'vnements il devait avoir  lui dire des choses
importantes et qu'il tait peut-tre indispensable qu'elle st.

Lorsque Mme Favoral sortit, Mlle Gilberte en tait encore  prendre
une rsolution dfinitive.

Mais elle avait la lettre dans sa poche, et son chapeau tait  sa
porte.

Elle alla s'accouder  la fentre.

La rue tait redevenue solitaire et silencieuse. A peine toutes les
minutes apercevait-on un passant. La nuit venait, et assez vite, mme,
car de gros nuages chargs d'lectricit se balanaient au-dessus de
Paris. La chaleur tait accablante. Il n'y avait pas un souffle d'air.

Une  une,  mesure qu'approchait le moment o elle avait calcul que
paratrait Marius, les hsitations de la jeune fille se dissipaient
comme une fume. Elle ne craignait plus qu'une chose: qu'il ne vnt
pas, ou qu'il ne ft venu dj, et ne se ft loign dsespr de ne
l'avoir pas aperue...

Dj les objets devenaient moins distincts, et le gaz s'allumait au
fond des arrire-boutiques, lorsque enfin elle le reconnut, de l'autre
ct du trottoir. Il leva la tte en passant, et, sans s'arrter,
il lui adressa un geste rapide, un geste suppliant, que seule elle
pouvait comprendre: Je vous en conjure, venez!

Le coeur battant  lui rompre la poitrine, la jeune fille s'lana
dans l'escalier. Mais c'est seulement en mettant le pied dans la
rue qu'elle put mesurer la grandeur des risques qu'elle courait.
Concierges et boutiquiers taient assis devant leur porte et causaient
en prenant le frais. Tous la connaissaient. N'allaient-ils
pas s'tonner de la voir seule, dehors,  pareille heure?
Qu'adviendrait-il, s'il prenait  l'un d'eux la fantaisie de
l'pier?...

Cependant, elle poursuivit son chemin, rpondant au salut des voisins,
qui, sur son passage, retiraient leur pipe de leur bouche et se
dcouvraient...

A vingt pas en avant elle apercevait Marius.

Mais il avait compris le danger, elle en fut convaincue, car au lieu
de tourner rue des Minimes, il suivit toute la rue Saint-Gilles, et ne
s'arrta que de l'autre ct du boulevard Beaumarchais.

Alors, seulement, Mlle Gilberte le rejoignit. Et elle ne put retenir
un cri, en voyant combien terriblement il tait ple, comme un
mourant, et si faible, que trs-videmment il lui fallait un grand
effort pour se tenir debout et marcher.

--Ah! c'est une imprudence affreuse que d'tre revenu! s'cria-t-elle.

Un peu de sang remonta aux joues de M. de Trgars, son visage
s'illumina, et d'une voix frmissante de passion contenue:

--L'imprudence et t de rester loin de vous, pronona-t-il, je m'y
sentais mourir...

Ils taient retirs tous deux contre la devanture d'une boutique
ferme, et ils taient comme seuls, au milieu de la foule qui
circulait sur le boulevard, toute occupe de contempler les
effroyables dgts de la Commune.

--Et d'ailleurs, poursuivait Marius, ai-je donc une minute  perdre?
Je vous ai demand trois ans, quinze mois se sont couls et je ne
suis pas plus avanc que le premier jour. Lorsqu'a clat cette guerre
maudite, toutes mes mesures taient prises. J'tais sr d'arriver
rapidement  une fortune assez belle pour que votre pre ne me refust
pas votre main... Tandis que maintenant!...

--Eh bien?

--Toutes les conditions sont changes. L'avenir est trop incertain
pour que personne consente  engager ses capitaux. Le temps est
aux tripoteurs d'affaires, aux agioteurs  la petite semaine, aux
bonisseurs qui promettent, si on leur confie un petit cu, de rendre
six francs. Marcolet lui-mme,  qui l'audace ne manque pas, et qui
croit fermement au succs de l'entreprise que nous avions conue,
Marcolet me le disait hier. Il n'y a rien  tenter en ce moment, il
faut attendre...

Il y avait, dans son accent, une si poignante douleur, que la jeune
fille sentit ses yeux se mouiller.

--Nous attendrons donc, dit-elle avec une fausse gaiet.

Mais M. de Trgars hochait la tte.

--Est-ce possible? fit-il. Croyez-vous donc que j'ignore quelle vie
est la vtre?...

Mlle Gilberte se redressa.

--Me suis-je jamais plainte? demanda-t-elle firement.

--Non. Votre mre et vous, toujours religieusement, vous avez gard le
secret de vos souffrances, et il a fallu pour me les rvler un hasard
providentiel. Mais enfin, j'ai tout appris. Je sais que celle que
j'aime uniquement et de toute la puissance de mon tre, est soumise au
despotisme le plus odieux, abreuve d'outrages et condamne aux plus
humiliantes privations. Et moi, qui mille fois donnerais ma vie pour
elle, je ne puis rien pour elle. L'argent lve entre nous une si
infranchissable barrire, que mon amour  moi, Marius de Trgars, est
une offense. Pour savoir quelque chose d'elle, j'en suis rduit
 inventer des complices. Si j'obtiens d'elle quelques minutes
d'entretien, je risque son honneur de jeune fille.

Gagne par son motion:

--Vous m'avez du moins dlivre de M. Costeclar, dit Mlle Gilberte.

--Oui, j'ai pu heureusement trouver des armes contre ce misrable.
Mais en trouverais-je contre tous ceux qui se prsenteront? Votre pre
est trs-riche, et les hommes sont nombreux pour qui le mariage n'est
qu'une spculation comme une autre...

--Douteriez-vous de moi?...

--Ah! je douterais de moi, plutt!... Mais je sais quelles preuves
vous a values votre refus d'pouser M. Costeclar, je sais quelle lutte
sans merci vous avez soutenue. Un autre prtendant peut se prsenter,
et alors... Mais non, vous voyez bien que nous ne pouvons pas
attendre!...

--Que voulez-vous faire?...

--Je ne sais, ma dtermination n'est pas arrte encore. Et cependant
Dieu sait quels ont t les efforts de mon intelligence, pendant ce
mois que je viens de passer sur un lit d'ambulance, pendant ce mois o
vous avez t mon unique pense... Ah! tenez, quand j'y pense, je ne
trouve plus de paroles pour maudire l'insouciance avec laquelle je me
suis dpouill de ma fortune!

Comme si elle et entendu un blasphme, la jeune fille recula.

--Il est impossible, s'cria-t-elle, que vous regrettiez d'avoir pay
ce que devait votre pre...

Un amer sourire crispait les lvres de M. de Trgars.

--Et si je vous disais, rpondit-il, que mon pre, vritablement, ne
devait rien?...

--Oh!...

--Si je vous disais qu'on lui a pris toute sa fortune, plus de deux
millions, aussi audacieusement qu'un filou vole un mouchoir dans la
poche d'un passant?... Si je vous disais qu'en sa navet loyale, il
n'a t qu'un homme de paille, entre les mains d'habiles sclrats!...
Avez-vous donc oubli ce que disait le comte de Villegr?

Mlle Gilberte n'avait rien oubli.

--Le comte de Villegr, rpondit-elle, prtendait qu'il tait encore
temps de faire rendre gorge aux gens qui avaient dpouill votre
pre...

--Eh bien! oui! s'cria Marius, et je suis rsolu  leur faire rendre
gorge!...

La nuit, cependant, tait tout  fait venue. Les boutiques
s'clairaient. Les employs du gaz, leur longue perche sur l'paule,
passaient en courant, et, un  un, sur toute la ligne des boulevards,
les rverbres s'illuminaient.

Inquiet de ces clarts soudaines, M. de Trgars entrana Mlle Gilberte
un peu plus loin, jusqu' une sorte d'esplanade prcdant l'escalier
qui conduit  la rue Amelot.

Et une fois l, s'accotant contre la rampe de fer:

--Dj, poursuivit-il, lors de la mort de mon pre, je souponnais les
manoeuvres abominables dont il a t victime. Il me parut indigne de
moi de vrifier mes soupons. J'tais seul au monde, je n'avais
que des besoins restreints, j'tais persuad que mes recherches me
donneraient, dans un avenir trs-prochain, une fortune bien suprieure
 celle que j'abandonnais. Je trouvai quelque chose de noble et de
grand, et qui flattait ma vanit,  renoncer  tout, sans discussion,
sans procs, et  consommer ma ruine d'un trait de plume. Seul, parmi
mes amis, le comte de Villegr eut le courage de me dire que c'tait
l une coupable folie, que le silence des dupes est la force des
fripons, que mes ddains feraient bien rire les gredins qu'ils
enrichissaient. Je rpondis que je ne voulais pas voir le nom de
Trgars ml  des dbats honteux, et que me taire, c'tait honorer la
mmoire de mon pre. Triple niais! Le seul moyen d'honorer mon pre,
c'tait de le venger, c'tait d'arracher ses dpouilles aux misrables
qui avaient caus sa mort; aujourd'hui, je le vois clairement... Mais
avant de rien entreprendre, Gilberte, j'ai voulu prendre votre avis.

Debout, les bras pendants, la jeune fille coutait de toutes les
forces de son attention.

Elle en tait arrive  confondre si compltement, dans sa pense,
son avenir et celui de M. de Trgars, qu'elle ne voyait rien
d'extraordinaire  ce qu'il la consultt, lorsqu'il s'agissait de la
ralisation de leurs esprances, et qu'elle ne s'tonnait pas de se
voir l, avec lui, dlibrant.

--Il faudrait des preuves, objecta-t-elle.

--Je n'en ai pas, malheureusement, rpondit M. de Trgars, je n'en ai
pas, du moins, de positives, et telles qu'il les faut pour s'adresser
 la justice. Mais je crois pouvoir m'en procurer. Mes soupons
d'autrefois sont devenus une certitude. Le mme hasard qui m'a permis
de vous dlivrer des obsessions de M. Costeclar, a mis entre mes mains
des indications prcieuses...

--Alors il faut agir, pronona rsolument Mlle Gilberte...

Un instant Marius hsita, comme s'il et cherch des expressions pour
ce qu'il lui restait encore  dire. Puis:

--Il est de mon devoir, reprit-il, de ne vous rien cacher de la
vrit. La tche est lourde. Les intrigants obscurs d'il y a dix ans
sont devenus de gros financiers, retranchs derrire leurs sacs d'cus
comme derrire un rempart inexpugnable. Isols jadis, ils ont su
grouper autour d'eux des intrts puissants, des complices haut
placs, et des amis dont la grande situation les protge. Ayant
russi, ils sont absous. Ils ont pour eux ce qu'on appelle la
considration publique, cette chose idiote qui se compose de
l'admiration des imbciles, de l'approbation des gredins, et du
concert des vanits intresses. Quand ils passent, au galop de
leurs chevaux, dans le nuage de poussire que soulve leur voiture,
insolents, impudents, gonfls de l'paisse fatuit de l'argent, on
salue jusqu' terre.

On dit: Ce sont d'habiles gens! Et dans le fait, oui, adresse ou
bonheur, ils ont jusqu'ici vit la police correctionnelle, o tant
d'autres sont alls s'chouer. Ceux qui les mprisent en ont peur et
leur tendent la main. Ils sont d'ailleurs assez riches pour ne plus
voler eux-mmes... ils ont des employs pour cela.

L'nergie du mpris donnait  M. de Trgars une vigueur nouvelle,
pendant qu'il traait ce sombre tableau de sa situation.

Et c'est d'une voix pre et brve qu'il poursuivait:

--Si je vous dis ces choses,  mon amie, c'est que je vais engager une
partie dcisive, et que je ne suis pas sr de la gagner. Je ne m'abuse
pas. Le jour o j'lverai la voix pour accuser, ce sera contre moi
une clameur furibonde.

Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects,
de louches industriels, des tripoteurs vreux, tous les faiseurs
enrichis, tous ceux dont la fortune est greffe sur une gredinerie.
C'est une arme. On voudra savoir quel est ce trouble-fte, ce fou
furieux, qui s'avise de fouiller dans le pass des gens, et de
rveiller des histoires oublies. On dira que je n'ai pas un sou, et
que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-tre,
qui passerai pour un malhonnte homme. On tchera de prouver que je
spcule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposs 
rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.

Mais Mlle Gilberte n'tait pas de celles que la lutte pouvante.

--Qu'importe!... s'cria-t-elle.

M. de Trgars hochait la tte:

--Dieu m'est tmoin, reprit-il, que jamais jusqu' ces jours passs,
l'ide ne m'tait venue de troubler en leur possession les gens qui
ont dpouill mon pre. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard,
 mon amie, je m'tais dit que je saurais conqurir la fortune qu'il
me faut pour obtenir votre main.

Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'tait doux de me dire que
je vous devrais  mes seuls efforts. Les vnements ont ananti mes
esprances. J'en suis, aujourd'hui, rduit  reconnatre que tous mes
efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de
vous perdre. Ds lors, je n'hsite plus... Je veux ce qui est  moi,
je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a vol.

A son accent, il tait ais de comprendre, et Mlle Gilberte le
comprenait bien, que sa rsolution tait dsormais irrvocable.

--Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immdiatement, ce n'est
pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-tre me
faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de
runir des armes. D'ici l, je vais tre forc de renoncer  ma vie
solitaire, toute de travail et de mditation. Grce au comte de
Villegr, qui met  ma disposition ses modestes conomies, je vais me
rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y crer de nouveaux
amis et me mnager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une
prire  vous adresser. Si loigne que soit la rue Saint-Gilles
du milieu o je vais vivre, il se peut qu'un cho de ma vie arrive
jusqu' vous...

C'est avec une insistance inquite que Mlle Gilberte fixait sur lui
ses beaux yeux tremblants.

Il semblait embarrass.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! rpondit-il, quoi que vous puissiez entendre dire de moi,
quoi que vous puissiez lire, je vous conjure de ne rien croire... Quoi
que vous appreniez, et si trange que cela vous paraisse, dites-vous
bien que je poursuis inflexiblement mon but.

Ce n'est qu'en employant l'arme de mes ennemis, la ruse, que je puis
les vaincre. Quoi que je fasse, car, hlas! sais-je moi-mme  quoi
j'en serai rduit? quelque rle que je joue, rappelez-vous qu'il ne
sera pas une de mes actions, pas une de mes penses qui ne tende 
rapprocher le jour bni o vous serez ma femme...

Il y avait dans sa voix tant et de si inexprimables tendresses, que la
jeune fille ne pouvait retenir ses larmes.

--Jamais, quoi qu'il arrive, je ne douterai de vous, Marius!
pronona-t-elle.

Il lui prit les mains, et les serrant d'une treinte passionne:

--Et moi, s'cria-t-il, je vous jure que, soutenu par votre souvenir,
il n'est pas de dgot que je ne surmonte, pas d'obstacles que je ne
renverse!...

Il parlait si haut, que deux ou trois passants s'arrtrent.

Il s'en aperut, et ramen brusquement au sentiment de la ralit:

--Malheureux que nous sommes! pronona-t-il tout bas et trs-vite,
nous oublions ce que cette entrevue peut nous coter!

Et il entrana Mlle Gilberte de l'autre ct du boulevard, et tout en
regagnant la rue Saint-Gilles, par les rues dsertes:

--C'est une imprudence affreuse que nous venons de commettre, reprit
M. de Trgars. Mais il fallait nous voir absolument; et nous n'avions
pas le choix des moyens. Maintenant, et pour longtemps, nous voil
spars. Tout ce que vous voudrez que je sache de vous, racontez-le
 ce digne Gismondo qui me rapporte fidlement vos moindres paroles.
C'est par lui que vous aurez de mes nouvelles. Deux fois par semaine,
le mardi et le vendredi,  la tombe de la nuit, je passerai devant
votre maison. Je rentrerai enflamm d'une nergie nouvelle, si j'ai le
bonheur de vous apercevoir.

S'il survenait un vnement extraordinaire, faites-moi un signe, et je
vous attendrai rue des Minimes... Mais c'est un expdient dont nous
ne devons user qu'avec la dernire circonspection... Je ne me
pardonnerais pas d'avoir risqu votre rputation.

Ils arrivaient  la rue Saint-Gilles; Marius s'arrta.

--Il faut nous quitter, commena-t-il.

Mais alors seulement, Mlle Gilberte se rappela la lettre de M. de
Trgars, cette lettre qui avait t le prtexte qu'elle s'tait donn
pour descendre.

La tirant de sa poche, et la lui tendant:

--Voici, dit-elle, le dpt que tous m'avez confi.

Mais il la repoussa doucement.

--Non, rpondit-il, gardez cette lettre, elle ne peut plus tre
ouverte que par la marquise de Trgars.

Et portant  ses lvres la main de la jeune fille, et d'une voix
profondment altre:

--Adieu, murmura-t-il, bon courage et bon espoir!...




XXI


Mlle Gilberte tait loin dj, que Marius de Trgars demeurait encore
immobile,  l'angle du trottoir, la suivant des yeux, dans la nuit.

Elle se htait, trbuchant sur les pavs ingaux de la chausse.

Quittant Marius, elle retombait sur terre, de toutes les hauteurs du
rve, l'illusion dcevante s'vanouissait, et rentre dans le domaine
de la triste ralit, l'inquitude la poignait.

Depuis combien de temps tait-elle dehors? Elle l'ignorait; et il
lui tait impossible de s'en rendre compte. Mais il se faisait tard,
videmment, les boutiques se fermaient.

Cependant, elle arrivait  la maison paternelle. Se reculant, elle
leva la tte. Les fentres du salon taient claires.

--Ma mre est de retour! se dit-elle avec une horrible trpidation
intrieure.

Elle ne s'en dpcha pas moins de monter, et juste comme elle arrivait
sur le palier, Mme Favoral ouvrait la porte de l'appartement, se
disposant  descendre.

--Enfin, tu m'es rendue! s'cria la pauvre mre, dont cette seule
exclamation trahissait les sinistres apprhensions. Je sortais,
j'allais te chercher, au hasard, je ne sais o, par les rues...

Et attirant sa fille dans le salon, et la serrant entre ses bras, avec
une tendresse convulsive:

--O tais-tu? interrogea-t-elle. D'o viens-tu! Sais-tu qu'il est
plus de neuf heures?...

Tel avait t, pendant toute cette soire, le trouble de Mlle
Gilberte, qu'elle n'avait pas mme song  chercher un prtexte
pour justifier son absence. Maintenant il tait trop tard. Quelle
explication, d'ailleurs, et paru plausible?

Au lieu de rpondre:

--Eh! chre mre, fit-elle, avec un sourire contraint, est-ce qu'il ne
m'est pas arriv vingt fois de descendre ainsi dans le quartier!

Mais c'en tait fait de la confiante crdulit de Mme Favoral.

--Si j'ai t aveugle, Gilberte, interrompit-elle, mes yeux cette fois
s'ouvrent  l'vidence. Il y a dans ta vie un mystre, quelque chose
d'extraordinaire que je n'ose m'expliquer.

La jeune fille se redressa, et plongeant dans les yeux de sa mre son
beau regard clair:

--Me souponnerais-tu donc de quelque chose de mal? s'cria-t-elle.

Du geste, Mme Favoral l'arrta.

--Une jeune fille qui se cache de sa mre fait toujours mal,
pronona-t-elle. Il y a longtemps que pour la premire fois j'ai eu le
pressentiment que tu te cachais de moi. Mais quand je t'ai interroge,
tu as russi  endormir mes doutes. Tu as abus de ma confiance et de
ma faiblesse.

Ce reproche tait le plus cruel qu'on pt adresser  Mlle Gilberte. Un
flot de sang empourpra ses joues, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui, fit-elle, j'ai un secret!

--Mon Dieu!

--Et si je ne te l'ai pas confi, c'est que c'est aussi le secret
d'un autre. Oui, je l'avoue, j'ai t d'une imprudence sans nom, j'ai
franchi toutes les bornes des convenances et des conventions sociales,
je me suis expose aux pires calomnies... Mais, je le jure, je n'ai
rien fait que ma conscience me reproche, rien dont j'aie  rougir,
rien que je regrette, rien que je ne sois prte  faire encore demain!

--Gilberte!

--Je me suis tue, c'est vrai; mais c'tait mon devoir. Seule je devais
garder la responsabilit de mes actes. Ayant seule librement engag
mon avenir, je voulais tre seule  supporter le fardeau de mes
anxits. Je me serais ternellement reproch d'ajouter ce souci
encore  tes autres chagrins...

Mme Favoral tait consterne. De grosses larmes lentement roulaient le
long de ses joues fltries.

--Ne vois-tu donc pas, balbutia-t-elle, que toutes mes souffrances
passes n'taient rien, prs de ce que j'endure aujourd'hui? Mon Dieu!
par quelle faute que j'ignore ai-je mrit tant d'preuves! Pas une
des douleurs d'ici-bas ne doit-elle donc m'tre pargne! Et c'est par
ma fille que je suis frappe le plus rudement!...

C'tait plus que n'en pouvait supporter Mlle Gilberte. Son coeur se
brisait de voir ainsi couler les larmes de sa mre, de cet ange de
douceur et de rsignation.

Lui jetant les bras autour du cou, et lui baisant les yeux:

--Mre, murmura-t-elle, mre adore, je t'en supplie, ne pleure pas
ainsi. Parle-moi! Que veux-tu que je fasse?

Doucement la pauvre femme se dgagea.

--Dis-moi la vrit, rpondit-elle.

N'tait-il pas sr que c'tait l ce que Mme Favoral demanderait;
qu'elle ne pouvait mme demander que cela!

Ah! combien mieux mille fois la jeune fille et prfr une scne
brutale de son pre, et des violences qui eussent exalt son nergie
au lieu de la briser!

Essayant de gagner du temps:

--Eh bien! oui, rpondit-elle, je te dirai tout, ma mre, mais pas
maintenant, demain, plus tard...

Elle allait cder, cependant, lorsque l'arrive de son pre lui coupa
la parole.

Le caissier du _Crdit mutuel_ tait fort guilleret ce soir-l, il
chantonnait, ce qui ne lui arrivait pas quatre fois l'an, ce qui tait
chez lui l'indice certain de la plus extrme satisfaction.

Mais il s'arrta net en voyant la physionomie bouleverse de sa femme
et de sa fille.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il.

--Rien, se hta de rpondre Mlle Gilberte, absolument rien, mon pre.

D'un air ironique, il haussait les paules.

--Alors, c'est pour vous distraire que vous pleurez, dit-il? Tenez,
soyez donc franches, une fois en votre vie, et avouez-moi que Maxence
a encore fait quelque fredaine.

--Vous vous trompez, mon pre, je vous le jure.

Il n'en demanda pas davantage, n'tant pas questionneur de son
naturel, soit qu'il se soucit infiniment peu de ce qui touchait
sa famille, soit qu'il comprt vaguement que ses faons d'agir lui
enlevaient tout droit  la confiance des siens.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, d'un ton bourru, allons nous
coucher. J'ai tant pioch aujourd'hui que je suis extnu. Parbleu!
ceux qui prtendent que les affaires sont mortes me font bien rire!
Jamais M. de Thaller n'avait t en passe de gagner autant d'argent.

Quand il parlait, on obissait. De telle sorte que Mlle Gilberte se
trouvait avoir toute la nuit devant elle pour reprendre possession
d'elle-mme, repasser dans son esprit les vnements de la soire, et
dlibrer froidement sur le parti qu'elle avait  prendre.

Car il n'y avait pas  s'abuser. Ds le lendemain, Mme Favoral
renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait porte par toutes les aspirations de son
coeur, par la certitude d'une indulgente complicit, par la pense de
trouver dans une me amie l'cho de ses joies et de ses douleurs et de
toutes ses esprances.

Oui, mais Mme Favoral tait toujours cette mme femme dont les plus
belles rsolutions s'vanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un prtendant se prsentt, qu'une lutte s'engaget, comme pour M.
Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scne pouvantable. Il irait
peut-tre trouver M. de Trgars. Quel scandale! Car il tait homme
 ne rien mnager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus
insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius,  cette partie
terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait dcider de leur
sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprt tous les
prils, et qu'il pouvait suffire d'une indiscrtion pour anantir
les rsultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler,
n'tait-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment
esprer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-mme?

Enfin, aprs de longues et pnibles hsitations, elle dcida que le
silence lui tait impos, et qu'elle ne se laisserait arracher que de
vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent,
Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque
sorte monter jusqu'aux lvres de sa fille. A ses adjurations
passionnes,  ses larmes,  ses ruses mme, invariablement Mlle
Gilberte opposait des rponses quivoques, un rcit  travers lequel
on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui
s'arrtent  la prface, un de ces amours pour un hros chimrique
comme il en clt dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien l de rassurant pour une mre, et Mme Favoral
connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour esprer la
vaincre.

Elle n'insista plus, parut convaincue, et se promit une surveillance
de tous les instants.

Mais c'est vainement qu'elle dploya toute la pntration dont elle
tait capable, et une vigilance qui ne se relchait pas. La plus
svre attention ne lui rvla pas un fait suspect, pas une
circonstance dont elle pt tirer une induction. Si bien qu'elle
finissait par se dire:

--Me serais-je donc trompe?...

C'est que Mlle Gilberte n'avait pas tard  se sentir pie, et
s'observait avec une circonspection tenace, que jamais on n'et
attendue de son caractre rsolu et impatient de toute contrainte.

Elle s'tait impos une sorte d'insouciance enjoue dont elle ne se
dpartait plus, veillant sur tous les mouvements de sa physionomie, et
se dfendant de ces accs de rverie vague o elle tombait autrefois.

Deux semaines de suite, craignant d'tre trahie par ses regards, elle
eut le courage de ne se point montrer  la fentre  l'heure o elle
savait que devait passer Marius.

Elle tait d'ailleurs fort exactement tenue au courant des
alternatives de la campagne entreprise par M. de Trgars.

Enthousiaste plus que jamais de son lve, le signor Gismondo Pulci
ne cessait de chanter ses louanges, et c'tait avec une telle pompe
d'expression et une si curieuse exubrance de gestes, que Mme Favoral
s'en amusait beaucoup, et que les jours o elle assistait  la leon
de sa fille, elle tait la premire  demander:

--Eh bien, ce fameux lve?

Et selon ce que lui avait dit Marius:

--Il nage dans la plus pure satisfaction, rpondait le candide
mastro, tout lui russit  miracle, et bien au del de ses
esprances.

Ou encore, fronant les sourcils:

--Il tait triste hier, disait-il, par suite d'une dception
inattendue. Mais il ne perd pas courage, nous russirons.

La jeune fille ne pouvait s'empcher de sourire, de voir ainsi sa
mre aider l'inconsciente complicit du signor Gismondo. Puis elle se
reprochait d'avoir souri, et d'en tre venue, par une pente insensible
et fatale,  s'gayer d'une duplicit dont elle et rougi en d'autres
temps, comme de la dernire humiliation.

En dpit d'elle-mme cependant, cette partie qui se jouait entre
elle et sa mre, et dont son secret tait l'enjeu, finissait par
la passionner. C'tait un intrt toujours palpitant, dans sa
vie jusqu'alors si morne, et une source d'motions incessamment
renouveles.

--Et d'ailleurs, songeait-elle, est-ce que Marius a hsit  prendre
un rle qui rvoltait sa loyaut? A-t-il balanc, quand il a vu que
c'tait le seul moyen de vaincre,  lutter de ruse et de perfidie avec
les intrigants qui ont dpouill son pre?

Qui sait  quelles manoeuvres souterraines il se condamne, lui, si
fier, et  quelles intrigues compliques?

Et cette communaut de souffrances la consolait un peu, car il lui
semblait qu'en agissant comme elle faisait, elle contribuait pour une
certaine part au succs, et qu'elle jetait son grain de sable dans la
balance de leurs destines.

Mais la dissimulation d'une jeune fille, si nave et inexprimente
qu'on la suppose, aura toujours raison de la diplomatie d'une mre, si
clairvoyante qu'elle soit.

Les semaines s'ajoutant aux jours et les mois aux semaines, Mme
Favoral se relcha d'une surveillance inutile et peu  peu l'abandonna
presque compltement. Elle se disait bien toujours que sa fille  un
moment donn avait en quelque chose d'extraordinaire, mais elle tait
persuade que ce quelque chose tait oubli.

De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder
 sa fentre, sans craindre qu'on vnt lui demander compte de
l'motion qui la remuait, quand apparaissait M. de Trgars.

A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualit  faire honte 
l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne,
il changeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son
chemin.

La sant lui tait compltement revenue, et avec la sant cette grce
virile et puissante, qui rsulte du parfait quilibre de la souplesse
et de la force. Mais il avait renonc  sa mise presque pauvre
d'autrefois. Il tait vtu, maintenant, avec cette lgance recherche
et simple, cependant, qui trahit  premire vue le merle blanc qu'on
appelle un homme comme il faut.

Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le
boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffes de joie et
d'orgueil lui monter du fond de l'me.

--Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en
va l-bas est mon fianc, et que peut-tre le jour n'est pas loin o,
devenue sa femme, je m'appuierai  son bras? Qui se douterait que
toutes mes penses lui appartiennent, et que c'est pour moi que,
renonant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but?
Qui donc souponnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis
de Trgars se promne rue Saint-Gilles?...

Et, positivement, cette promenade au Marais n'tait pas sans quelque
mrite, car l'hiver tait venu, tendant une paisse couche de boue
sur le pav de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les
balayeurs.

L'intrieur du caissier du _Crdit mutuel_ avait repris ses habitudes
d'avant la guerre, sa somnolente monotonie  peine trouble par
les dners du samedi, par les navets de M. Desclavettes ou les
calembours du papa Desormeaux.

Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.

Rentr  Paris aussitt aprs la Commune, et ne se sentant plus
d'humeur  subir le despotisme paternel, Maxence tait all s'tablir
dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu
les vives instances de sa mre pour le dcider  venir tous les soirs
dner rue Saint-Gilles.

Fidle au serment fait  sa soeur, il travaillait ferme, mais il n'en
tait gure plus avanc. Le moment tait loin d'tre propice,
et l'occasion que tant de fois il avait laiss chapper ne se
reprsentait plus.

Faute de mieux, il gardait son emploi d'auxiliaire au chemin de fer,
et comme deux cents francs par mois ne lui suffisaient pas, il passait
une partie des nuits  copier des rles pour le successeur de Me
Chapelain.

--Il te faut donc bien de l'argent? lui disait sa mre, lorsqu'elle
lui voyait les yeux un peu rouges.

--Tout est si cher! rpondait-il avec un sourire qui valait une
confidence et que pourtant Mme Favoral ne comprenait pas.

Il n'en avait pas moins, petit  petit, et par -compte, pay ses
cranciers. Le jour o il tint enfin leurs factures acquittes, il les
prsenta firement  son pre, le priant de le faire entrer au _Crdit
mutuel_, o, avec infiniment moins de peine, il gagnerait bien
davantage.

Mais ds les premiers mots, M. Favoral se mit  ricaner.

--Me supposez-vous donc une dupe aussi facile que votre mre?
s'cria-t-il... Croyez-vous donc que je ne sais pas la vie que vous
menez?

--Ma vie est celle d'un pauvre diable qui pioche tant qu'il peut.

--En vrit!... Alors comment ne cesse-t-on de voir chez vous des
femmes dont les allures et les toilettes font scandale dans le
quartier?

--On vous a tromp, mon pre.

--J'ai vu.

--C'est impossible! Laissez-moi vous expliquer...

--Rien, ce serait perdre vos peines. Vous tes et resterez toujours le
mme, et ce serait de la dmence,  moi, que de faire admettre dans
une administration o je jouis de l'estime de tous, un garon qui,
d'un jour  l'autre, fatalement, sera prcipit dans la boue par
quelque crature perdue.

De telles discussions n'taient pas faites pour rendre plus cordiales
les relations du pre et du fils. A diverses reprises, M. Favoral
avait donn  entendre que du moment o Maxence logeait dehors, il
pourrait bien aussi y dner. Et il lui et signifi de le faire,
videmment, s'il n'et t retenu par un reste de respect humain et la
crainte du qu'en dira-t-on.

D'un autre ct, l'amer regret d'avoir peut-tre gt sa vie,
l'incertitude de l'avenir, la gne prsente, toutes les convoitises
inassouvies de la jeunesse, entretenaient Maxence dans un tat de
perptuelle irritation.

Pour le calmer, l'excellente Mme Favoral s'puisait en raisonnements.

--Ton pre est dur pour nous, disait-elle, mais l'est-il moins pour
lui-mme? Il ne pardonne rien, mais il n'a jamais eu besoin d'tre
pardonn. Il ne comprend pas la jeunesse, mais jamais il n'a t jeune
et il tait  vingt ans aussi grave et aussi froid que tu le vois.
Comment s'expliquerait-il le plaisir, lui  qui jamais l'ide n'est
venue de prendre une heure de distraction?...

--Ai-je donc commis des crimes, pour tre ainsi trait par mon pre?
s'criait Maxence.

Et rouge de colre et serrant les poings:

--Notre existence, ici, n'est-elle pas inoue? Toi, pauvre mre, tu
n'as jamais eu la libre disposition de cent sous. Gilberte emploie ses
journes  retourner ses robes aprs les avoir fait teindre. J'en suis
rduit  une place d'expditionnaire. Et mon pre a cinquante mille
livres de rentes!...

C'est  ce chiffre, en effet, que les plus modrs portaient la
fortune de M. Favoral.

M. Chapelain, bien renseign, supposait-on, ne se gnait pas pour
insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il tait le caissier du _Crdit
mutuel_, devait en tre un des principaux intresss.

Or,  en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Crdit
mutuel avait d, depuis la guerre, raliser des bnfices normes.
Toutes ses entreprises russissaient, et il tait sur le point de
lancer un emprunt tranger, qui allait infailliblement remplir ses
caisses  les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se dfendait mal de ces accusations d'opulence
cache. Quand M. Desormeaux lui disait:

--L, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si trange faon de rpondre qu'on se trompait bien, que
la conviction des autres s'en affermissait. Et ds qu'ils avaient
quelques milliers de francs d'conomies, ils s'empressaient de les lui
apporter, pour qu'il les fit valoir, imits en cela par bon nombre de
rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

--Cet homme-l est plus sr que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du _Crdit mutuel_ n'en tait pas
moins de jour en jour plus difficile  vivre.

Si les trangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports
superficiels, si ses htes du samedi eux-mmes, ne dcouvraient en lui
aucun changement apprciable, sa femme et ses enfants suivaient avec
une surprise inquite les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le mme homme, impassible,
mticuleux et grave, il se montrait dans son intrieur plus quinteux
qu'une vieille fille, agit, nerveux et sujet  d'inexplicables
lubies.

Aprs tre rest des trois ou quatre jours sans desserrer les dents,
tout  coup il se mettait  discourir sur toutes sortes de sujets avec
une agaante volubilit. Au lieu de tremper abondamment son vin,
comme autrefois, il s'tait mis  le boire pur et il en buvait assez
frquemment deux bouteilles  son repas, s'excusant sur le besoin
qu'il avait de se remonter un peu aprs des travaux excessifs.

Il lui prenait alors des accs de gaiet grossire, et il racontait
des anecdotes singulires, entremles de mots d'argot que Maxence
tait seul  comprendre.

Le matin du premier de l'an 1872, en se mettant  table pour djeuner,
il jeta sur la table un rouleau de cinquante louis, en disant  ses
enfants:

--Voil vos trennes! partagez et achetez-vous tout ce que vous
voudrez.

Et comme ils le regardaient, bants, hbts de stupeur:

--Eh bien! quoi! ajouta-t-il en jurant, est-ce qu'il ne faut pas de
temps  autre faire danser les cus?...

Ces mille francs inattendus, Maxence et Mlle Gilberte les employrent
 acheter un chle dont leur mre avait envie depuis plus de dix ans.

Elle riait et elle pleurait, de plaisir et d'attendrissement, la
pauvre femme, et tout en le drapant sur ses paules:

--Allez, chers enfants, disait-elle, votre pre, au fond, n'est pas un
mchant homme!

C'est ce dont ils ne paraissaient pas bien convaincus.

--Ce qui est plus sr, objecta Mlle Gilberte, c'est que, pour se
permettre une pareille gnrosit, il faut que papa soit terriblement
riche.

M. Favoral n'avait pas assist  cette scne. Les comptes de fin
d'anne le retenaient si imprieusement  sa caisse, qu'il fut
quarante-huit heures sans rentrer. Un voyage qu'il fut oblig de faire
pour M. de Thaller lui prit le reste de la semaine.

Mais,  son retour, il semblait satisfait et tranquille.

Sans abandonner sa situation au _Crdit mutuel_, il allait,
racontait-il, s'associer  MM. Jottras,  M. Saint-Pavin, du _Pilote
financier_, et  M. Costeclar, pour exploiter la concession d'un
chemin de fer tranger.

M. Costeclar tait la tte de cette entreprise, dont les normes
bnfices taient si assurs et si clairs, qu'on pouvait les chiffrer
d'avance.

Et  ce sujet:

--Va, tu as eu bien tort, disait-il  Mlle Gilberte, de ne pas te
dpcher d'pouser Costeclar quand il voulait de toi. Jamais tu ne
retrouveras un parti qui le vaille. Un homme qui avant dix ans sera
une puissance financire!...

Le nom seul de Costeclar avait le don d'irriter la jeune fille.

--Je vous croyais brouills, dit-elle  son pre.

Il dissimula mal un certain embarras.

--Nous l'avons t, en effet, rpondit-il, parce qu'il n'a jamais
voulu me dire pourquoi il se retirait, mais on se raccommode toujours
quand on a des intrts communs.

Autrefois, certes, avant la guerre, jamais M. Favoral ne ft entr
dans de tels dtails. Mais il devenait presque communicatif.

Mlle Gilberte, qui l'tudiait avec l'attention de l'intrt en veil,
croyait reconnatre qu'il cdait  ce besoin d'expansion plus fort que
la volont, qui obsde quiconque porte en soi un lourd secret.

Tandis que pendant vingt annes il n'avait pour ainsi dire jamais
souffl mot de la famille de Thaller, voici que maintenant il ne
cessait d'en parler.

Il disait  ses amis du samedi, le train princier du baron, le nombre
de ses domestiques et de ses chevaux, la couleur de ses livres,
les ftes qu'il donnait, ce qu'il dpensait  l'Htel des ventes en
tableaux et en bibelots, et jusqu'au nom de ses matresses, car le
baron se respectait trop pour ne pas dposer chaque anne quelques
milliers de louis aux pieds de quelque fille assez en vue pour
occuper les journaux de sa personne et de ses quipages. M. Favoral
n'approuvait pas le baron, il le dclarait.

Mais c'est avec une sorte d'amertume haineuse qu'il parlait de la
baronne. Il lui tait impossible, affirmait-il  ses htes, d'valuer,
mme approximativement, les sommes fabuleuses gaspilles par elle,
parpilles, jetes  tous les vents. Car elle n'tait pas prodigue,
elle tait la prodigalit mme, cette prodigalit idiote, absurde,
inconsciente, qui fond les fortunes en un tour de main, qui ne sait
mme pas demander  l'argent la satisfaction d'un petit besoin, d'un
dsir, d'une fantaisie quelconque.

Il citait d'elle des traits inous, des traits qui faisaient bondir
Mme Desclavettes sur sa chaise, expliquant qu'il tenait ces dtails de
la confiance de M. de Thaller, qui souvent l'avait charg de payer les
dettes de sa femme, et aussi de la baronne, qui ne se gnait pas
pour venir  la caisse lui demander vingt francs, car tel tait
son dsordre, qu'aprs avoir emprunt toutes les conomies de ses
domestiques, souvent elle n'avait pas deux sous  jeter  un pauvre du
fond de sa voiture.

Mme de Thaller ne plaisait gure, non plus, au caissier du _Crdit
mutuel_.

Eleve au hasard,  l'office bien plus qu'au salon, jusques vers douze
ans, et plus tard trane par sa mre n'importe o, aux courses, aux
premires reprsentations, aux eaux, aux bains de mers, toujours
escorte d'un escadron de jeunes messieurs de la Bourse, Mlle de
Thaller avait adopt un genre qu'on et trouv dtestable chez
un jeune homme. Ds qu'une mode hasarde paraissait, elle se
l'appropriait, ne trouvant jamais rien d'assez excentrique pour se
faire remarquer. Elle montait  cheval, faisait des armes, frquentait
le tir aux pigeons, parlait argot, chantait les chansons de Thrsa,
vidait lestement une coupe de champagne et fumait une cigarette...

Les convives taient ahuris.

--Ah a, mais ces gens-l doivent dpenser des millions, interrompit
M. Chapelain.

M. Favoral tressauta comme si brusquement on lui et frapp sur
l'paule.

--Baste! ils sont si riches, rpondit-il, si effroyablement riches!...

Il changea de conversation ce soir-l, mais le samedi suivant, ds le
commencement du dner:

--Je crois bien, dit-il, que M. de Thaller vient de dcouvrir un mari
pour sa fille.

--Tous mes compliments! s'cria M. Desormeaux. Et quel est ce hardi
gaillard?

Le caissier leva les paules.

--Un gentilhomme, parbleu! rpondit-il. Est-ce que ce n'est pas de
tradition? Est-ce que ds qu'un financier a son million, il ne se met
pas en qute d'un noble ruin pour lui donner sa fille?

Un de ces pressentiments douloureux comme il en tressaille aux
derniers replis de l'me, fit plir Mlle Gilberte. Il lui annonait,
ce pressentiment, une chose absurde, ridicule, invraisemblable, et
cependant, elle tait sre qu'il ne la trompait pas. Elle en tait si
sre, qu'elle se leva sous prtexte de chercher quelque chose dans
le buffet, en ralit pour dissimuler l'motion affreuse qu'elle
prvoyait.

--Et ce gentilhomme?... interrogea M. Chapelain.

--Est un marquis, s'il vous plat. M. le marquis de Trgars.

Eh bien! oui, c'est ce nom que Mlle Gilberte attendait, et
trs-heureusement, car elle eut assez de puissance sur soi pour
retenir le cri qui jaillissait de sa gorge.

--Cependant, le mariage n'est pas encore fait, poursuivait M. Favoral.
Ce marquis n'est pas si ruin qu'on le puisse faire passer par tout
ce qu'on voudrait. Il est vrai que la baronne y tient, oh!
considrablement.

Une discussion qui s'leva empcha Mlle Gilberte d'en apprendre
davantage, et ds que le dner, qui lui parut ternel, fut fini, elle
se plaignit d'un violent mal de tte, et se rfugia dans sa chambre.

Elle tremblait la fivre, ses dents claquaient. Et cependant elle ne
pouvait croire que Marius la traht, ni qu'il et la pense d'pouser
une jeune fille telle que M. Favoral l'avait dcrite, et pour de
l'argent! Pouah! Non, ce n'tait pas admissible.

Mais elle avait beau se rappeler que Marius lui avait fait jurer de
ne rien croire de ce qu'on dirait de lui, sa journe du dimanche fut
affreuse, et elle faillit sauter au cou du signor Gismondo, quand en
lui donnant leon, le lundi:

--Mon pauvre lve, lui dit-il, est dsol. On a parl pour lui d'un
mariage dont l'ide seule lui fait horreur, et il tremble que le bruit
n'en vienne jusqu' une fiance qu'il a dans son pays et qu'il adore
uniquement.

Aprs cela, Mlle Gilberte devait tre rassure. Elle l'tait. Et
pourtant, il lui restait au coeur une invincible tristesse. Que
ce projet de mariage se rattacht au plan combin par Marius pour
reconqurir sa fortune, c'est ce dont elle ne pouvait douter; mais
alors, comment s'adressait-il  M. de Thaller? Quels taient donc ces
gens qui avaient dpouill le marquis de Trgars?...

Telles taient ses proccupations, ce samedi o le commissaire de
police se prsenta rue Saint-Gilles, pour arrter M. Favoral, accus
d'un dtournement de dix  douze millions.




XXII


C'est que l'heure tait venue, du dnouement de cette tragdie
bourgeoise qui se jouait obscurment rue Saint-Gilles.

Quel clat, aprs tant d'annes de calme! Que d'vnements en cette
soire fatale, et quelles rvlations!...

C'tait d'abord le directeur du _Comptoir de crdit mutuel_, M. de
Thaller, apparaissant tout  coup, froid, grave, menaant. Insoucieux
des convives stupfaits, il entranait M. Favoral dans la pice
voisine, et on l'entendait l'accabler des dernires injures et le
traiter de faussaire et de voleur.

Ivre de colre, Maxence se dressait pour chtier l'homme qui insultait
son pre, mais au mme moment M. de Thaller reparaissait, et avant
de se retirer, jetant une liasse de billets de banque devant Mlle
Gilberte, il lui disait d'un ton d'offensante protection de les
remettre  M. Favoral, pour qu'il et les moyens de fuir, de gagner la
Belgique, de se drober  l'action de la justice dj prvenue...

Et M. Favoral niait-il?

Non. Son effarement seul tait un aveu.

Et comme ses anciens amis, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M.
Chapelain lui demandaient compte de leur argent, des sommes qu'ils
lui avaient confies, au lieu de chercher  se disculper, il leur
dclarait que tout tait perdu, et d'un ton d'impudente ironie, il
leur disait de ne s'en prendre qu' eux-mmes, et que leur avidit
seule avait fait sa friponnerie.

Mais on heurtait  la porte: Au nom de la loi!...

C'tait la police qui venait arrter le caissier, accus de
dtournements et de faux.

Seul  garder un reste de sang-froid, Maxence proposait  son pre un
moyen d'vasion.

Aprs quelques moments d'hsitation, M. Favoral acceptait. Son trouble
tait affreux. Il embrassait en pleurant ses enfants et sa femme, leur
demandant pardon de l'pouvantable existence qu'il leur avait faite.

Il ne se prtendait pas innocent, mais il semblait dire qu'il n'tait
pas le seul coupable, et qu'il payait pour tous. Il avait refus de
prendre les billets laisss par M. de Thaller, et il recommandait 
Maxence de les rapporter le lendemain matin.

Enfin, il s'enfuyait par la fentre, comme s'enfuient les voleurs...

Alors le commissaire de police paraissait.

Il ne s'tonnait ni ne s'indignait de la fuite de l'homme qu'il tait
charg d'arrter. Il procdait  une minutieuse perquisition, et
parmi des monceaux d'inutiles paperasses, il dcouvrait des factures
attestant que M. Favoral avait achet et pay des cachemires et des
dentelles, des diamants, des meubles de salon, des voitures et des
chevaux.

Et par le commissaire de police, on apprenait que les dtournements
imputs au caissier du _Crdit mutuel_ s'levaient  douze
millions!...

Mais ce n'est pas  l'instant de la blessure, ce n'est pas lorsqu'on
gt  terre atteint d'un coup terrible, qu'on souffre vritablement.
Plus tard, seulement,  mesure que l'tourdissement se dissipe et
qu'on revient  soi, s'accusent les douleurs, plus atroces et plus
cuisantes.

Telle avait t la foudroyante soudainet de la catastrophe qui
frappait Mme Favoral et ses enfants, qu'ils avaient t sur le moment
trop hbts de stupeur pour la bien comprendre.

Ce qui arrivait, dpassait si dmesurment toutes les bornes du
vraisemblable, du possible mme, qu'ils n'y pouvaient croire.

C'est comme aux pripties absurdes d'un excrable cauchemar, qu'ils
avaient assist aux scnes trop relles qui s'taient succd.

Mais quand leurs htes se furent retirs, aprs quelques protestations
banales, quand ils se trouvrent seuls tous trois, dans cette maison,
dont le matre venait de s'enfuir, traqu par la police, alors 
mesure que se rtablissait l'quilibre de leur esprit branl, il
leur fut donn de comprendre l'immensit du dsastre et de discerner
nettement l'horreur de la situation.

Pendant que Mme Favoral gisait comme inanime sur un fauteuil, ayant
 ses pieds Mlle Gilberte agenouille, Maxence, d'un pas furieux,
arpentait le salon.

Il tait plus blanc que le pltre de la muraille, et une sueur froide
emmlait et collait ses cheveux sur son front.

L'oeil tincelant et les poings crisps:

--Notre pre, un voleur! rptait-il d'une voix rauque. Un
faussaire!...

C'est que jamais un soupon n'avait effleur son esprit. C'est qu'il
tait grandement fier, en ce temps de rputations vreuses, du renom
d'austre probit de M. Favoral. C'est qu'il avait endur bien des
reproches cruels, en se disant que son pre avait, par sa conduite,
acquis le droit d'tre rude et exigeant.

--Et il a vol douze millions! s'criait-il.

Et il essayait de calculer tout ce que cette somme fabuleuse peut
reprsenter de faste et de magnificence, de convoitises assouvies,
de rves raliss, tout ce qu'elle peut procurer des choses qui
s'achtent... et quelles choses ne sont pas  vendre, pour douze
millions!

Il examinait ensuite le morne intrieur de la rue Saint-Gilles, la
maison troite, les meubles fans, les prodiges d'une parcimonie
industrieuse, les privations de sa mre, le dnment de sa soeur, sa
dtresse  lui.

Et il s'criait:

--C'est une monstrueuse infamie!...

Les paroles du commissaire de police lui avaient ouvert les yeux, et
il entrevoyait des choses normes.

M. Favoral, dans son esprit, prenait des proportions inoues. Par
quels prodiges d'hypocrisie et de dissimulation avait-il pu se
ddoubler en quelque sorte, et sans veiller un soupon, vivre deux
existences distinctes et si diffrentes; ici, dans sa famille,
parcimonieux, mthodique et svre, ailleurs, dans quelque mnage
illgitime, sans doute, facile, souriant et gnreux comme un voleur
heureux?

Car, pour Maxence, les factures trouves dans le secrtaire taient
une preuve flagrante, irrcusable, matrielle.

Au bord de l'abme de honte o son pre venait de rouler, il croyait
apercevoir, non la femme infaillible, mobile de toutes les actions des
hommes, mais la lgion entire de ces courtisanes endiables, qui ont
pour fondre les fortunes des creusets inconnus, et qui possdent des
philtres pour abtir leurs dupes et leur prendra l'honneur aprs leur
dernier cu.

--Et moi, disait Maxence, moi, parce qu' vingt ans j'aimais le
plaisir, j'tais un mauvais fils! Parce que j'avais fait quelque cent
cus de dettes, j'tais un sclrat! Parce que j'aime une pauvre fille
qui s'est donne  moi sans calcul, j'tais un de ces gredins que leur
famille renie, et dont on ne doit attendre que honte et dshonneur!...

Il emplissait le salon des clats de sa voix qui montait comme sa
colre.

Et au souvenir de tous les reproches amers qui lui avaient t
adresss par son pre, et de toutes les humiliations qu'il avait
dvores:

--Ah! le misrable! criait-il. Le lche!

Ple autant que son frre, le visage baign de larmes et ses beaux
cheveux dnous, Mlle Gilberte se dressa.

--Il est notre pre, Maxence, fit-elle doucement.

Mais il l'interrompit, d'un clat de rire farouche:

--C'est juste, rpondit-il, et de par la loi qui est crite dans le
Code, nous lui devons affection et respect...

--Maxence! murmura la jeune fille d'un ton suppliant.

Il n'en poursuivit pas moins:

--Oui, il est notre pre, malheureusement. Mais, je voudrais bien
connatre ses titres  notre respect et  notre affection. Aprs avoir
rendu notre mre la plus misrable des cratures, il a empoisonn
notre existence, fltri notre jeunesse, bris mon avenir, et essay
de gter le tien en te forant  pouser Costeclar. Et pour mettre le
comble  tant de bienfaits, voici qu'il s'enfuit  cette heure,
aprs avoir vol douze millions, nous lguant la misre et un nom
dshonor...

Bouleverse d'indicibles motions, Mlle Gilberte se taisait.

Elle songeait que c'tait elle, peut-tre, qui avait attir la foudre
sur sa famille. Marius n'tait-il pour rien dans cette catastrophe?
N'tait-ce pas pour atteindre les gens qui lui avaient vol sa fortune
qu'il s'tait rapproch de M. de Thaller, et n'tait-ce pas de ce
rapprochement qu'tait rsulte la dcouverte des dtournements de M.
Favoral?...

Toutes ces hypothses, qui se pressaient dans son esprit, lui
donnaient comme le vertige.

Et, d'un autre ct, cette catastrophe horrible n'tait-elle pas
l'anantissement de toutes ses esprances?

Elle avait entendu dire  M. de Trgars qu'il n'hsiterait pas 
pouser, s'il l'aimait, la fille du plus humble des ouvriers, pourvu
que cet ouvrier ft un honnte homme.

Mais donnerait-il son nom  la fille d'un malheureux qui, absent ou
prsent, allait tre poursuivi et condamn pour faux et pour vol  une
peine infamante?

--C'est horrible! balbutia-t-elle.

Roide, les bras croiss, Maxence se tenait debout devant elle.

--Tu reconnais donc, dit-il, que j'ai le droit de maudire notre pre?

Puis aprs un moment de silence:

--Et cependant, reprit-il, est-il possible qu'un caissier prenne douze
millions  sa caisse, sans que son patron s'en aperoive, et notre
pre est-il bien le seul  avoir profit de ces douze millions?...

Alors revenaient  l'esprit de Maxence et de Mlle Gilberte les
dernires paroles prononces par leur pre au moment de fuir:

--J'ai t trahi, et je vais payer pour tous!

Et il n'y avait gure  douter de sa sincrit, car il tait  une
de ces heures de crise dcisive, o la vrit, djouant tout calcul,
monte d'elle-mme aux lvres.

--Il aurait donc des complices! murmura Maxence.

Si bas qu'il et parl, Mme Favoral l'entendit. Pour dfendre son
mari, elle retrouva un reste d'nergie, et se soulevant sur son
fauteuil:

--Ah! n'en doutez pas! balbutia-t-elle. Livr  ses seules
inspirations, jamais Vincent n'et fait mal. Il a t circonvenu,
entran, dup!

--Soit, mais par qui?

--Par Costeclar! affirmait Mlle Gilberte.

--Par MM. Jottras, les banquiers, disait Mme Favoral, et aussi par M.
Saint-Pavin, le rdacteur du _Pilote financier_.

--Eh! par tous, videmment, interrompait Maxence, mme par son
directeur, M. de Thaller!

Lorsqu'on est au fond du prcipice,  quoi bon savoir comment on y a
roul, si on a trbuch contre une pierre ou gliss sur une touffe
d'herbe. C'est cependant toujours la plus ardente proccupation.

C'est avec une pre obstination que Mme Favoral et ses enfants
remontaient le cours de leur existence, cherchant, dans le pass, les
vnements et jusqu'au moindre propos qui pouvaient clairer leur
dsastre.

Car il tait bien manifeste que ce n'tait pas le mme jour, et d'un
coup, que douze millions avaient t dtourns de la caisse du _Crdit
mutuel_. Le dficit norme avait d, comme toujours, tre creus
lentement, avec mille prcautions, d'abord, tant qu'on avait la
volont et l'espoir de le combler, avec une audace furieuse, sur la
fin, lorsque la catastrophe tait devenue invitable.

--Hlas! murmurait Mme Favoral, pourquoi Vincent n'a-t-il pas cout
mes pressentiments, ce jour  jamais maudit o il m'a amens dner
M. de Thaller, M. Jottras et M. Saint-Pavin. Ils lui promettaient la
fortune!...

Maxence et Mlle Gilberte taient trop jeunes, lors de ce dner, pour
en avoir gard le souvenir. Mais ils se rappelaient bien d'autres
circonstances, qui, sur le moment o elles s'taient produites, ne les
avaient pas frapps.

Ils s'expliquaient  cette heure le caractre de leur pre, son
irritation perptuelle et les soubresauts de son humeur.

Lorsque ses amis l'accablaient d'outrages, il s'tait cri:

--Soit! qu'on m'arrte, et ce soir, pour la premire fois depuis des
annes, je dormirai d'un profond sommeil!

Donc, il y avait des annes qu'il vivait comme sur des charbons
ardents, qu'il tremblait d'tre dcouvert, que chaque soir avant de
s'endormir, il se demandait s'il ne serait pas rveill par la main
brutale de la police lui frappant sur l'paule.

Mieux que personne, Mme Favoral pouvait affirmer ces sinistres
apprhensions.

--Votre pre, mes enfants, dit-elle, avait depuis longtemps perdu le
sommeil. Il n'y avait pas de nuit qu'il ne se levt brusquement et
qu'il n'arpentt la chambre pendant des heures...

Maintenant, on comprenait ses efforts pour contraindre Mlle Gilberte 
pouser M. Costeclar.

--Il pensait que Costeclar le tirerait d'affaire, disait Maxence  sa
soeur.

La pauvre fille frissonnait  cette pense, et elle ne pouvait
s'empcher de bnir son pre de ne lui avoir point confi sa
situation. Car enfin, et-elle eu le courage terrible de ne se pas
sacrifier, si son pre lui et dit:

--J'ai vol, je suis perdu, Costeclar seul peut me sauver, et il me
sauvera si tu deviens sa femme.

L'humeur facile de M. Favoral, pendant le sige, avait sa raison
d'tre: alors il ne craignait pas. On ne sentait que trop comment, aux
jours les plus affreux de la Commune, lorsque Paris tait en flammes,
il avait pu s'crier, en se frottant les mains:

--Ah! pour le coup, c'est bien la liquidation dfinitive!

Sans doute, du fond du coeur, il souhaitait que Paris ft ananti, et
avec Paris la preuve de son crime. Et peut-tre n'tait-il pas le seul
 formuler ce souhait impie.

--Voil donc, s'criait Maxence, voil pourquoi mon pre me traitait
si rudement, pourquoi il s'obstinait  me fermer les bureaux du
_Crdit mutuel_!

Un coup de sonnette brutal  la porte extrieure lui coupa la parole.
Il regarda la pendule. Dix heures allaient sonner.

--Qui peut venir si tard? fit Mme Favoral.

On entendait comme une discussion sur le palier, une voix enroue par
la colre et la voix de la servante.

--Va donc voir qui est l! dit Mlle Gilberte  son frre.

Inutile; la servante parut.

--C'est M. Bertau, commena-t-elle, le boulanger. Il l'avait suivie.
Il l'carta d'un bras robuste et parut  son tour.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, long, maigre, dj
chauve, et portant la barbe taille en brosse.

--M. Favoral? demanda-t-il.

--Mon pre n'est pas  la maison, Monsieur, rpondit Maxence.

--C'est donc vrai, ce qu'on vient de me dire?

--Quoi?

--Que la justice est venue pour le prendre, et qu'il s'est sauv par
une fentre.

--C'est vrai! rpondit Maxence doucement.

Le boulanger parut atterr.

--Et mon argent? fit-il.

--Quel argent?

--Mes dix mille francs, donc! Dix mille francs que j'ai apports  M.
Favoral, en or, vous m'entendez, en dix rouleaux que j'ai dposs l,
sur cette table, et dont il m'a donn un reu. Le voil, son reu...

Il tendait un papier, Maxence ne le prit pas.

--Je ne doute pas de votre parole, monsieur, rpondit-il; mais les
affaires de mon pre ne sont pas les ntres...

--Vous refusez de me rendre mon argent?

--Ni ma mre, ni ma soeur, ni moi, monsieur, ne possdons rien...

Un flot de sang sauta au visage de l'homme, et d'une langue paissie
par la colre:

--Et vous croyez, s'cria-t-il, que je vais me payer de cela?... Vous
n'avez rien? Pauvre chat! o donc ont pass les vingt millions que
votre pre a vols?... Car il a vol vingt millions, je le sais, on me
l'a dit. O sont-ils?...

--Monsieur, la police a mis les scells sur les papiers de mon pre.

--La police! interrompit le boulanger, les scells!... Qu'est-ce que
cela me fait!... C'est mon argent que je veux, entendez-vous... La
justice va s'en mler, n'est-ce pas, arrter votre pre et le faire
passer en jugement? En serai-je plus avanc? On le condamnera  deux
ou trois ans de prison. En aurai-je un sou de plus? Lui, fera son
temps bien tranquillement, et en sortant de prison, il ira dterrer le
magot qu'il a cach quelque part, et pendant que je crverai de faim,
 ma barbe et  mon nez, il fera danser mes cus... Non! non! cela ne
se passera pas ainsi, c'est tout de suite que je veux tre pay!...

Et s'asseyant brusquement sur un fauteuil, les reins renverss et les
jambes allonges:

--Et je ne sors pas d'ici, dclara-t-il, sans tre pay!...

Ce n'est pas sans un pnible effort que Maxence conservait les
apparences du calme.

--Vos injures sont inutiles, monsieur, commena-t-il.

L'homme bondit hors de son fauteuil.

--Des injures! cria-t-il, d'une voix qui devait retentir par toute la
maison, c'est dire des injures que de rclamer son d? Si vous croyez
me faire taire, c'est que vous me prenez pour un autre, monsieur
Favoral fils. Je ne suis pas riche, moi, mon pre n'a pas vol pour me
laisser des rentes. Ce n'est pas en jouant  la Bourse que j'ai gagn
ces dix mille francs, c'est  la sueur de mon corps, en m'chinant
pendant des annes, la nuit et le jour, et en me privant d'un verre
de vin quand j'avais soif. Et je les perdrais!... Par le saint nom de
Dieu! c'est ce que nous allons voir! Et si tout le monde tait comme moi,
on ne verrait pas, comme au jour d'aujourd'hui, tant de gredins se
promener au soleil, les poches pleines de l'argent des autres, et du
haut de leur carrosse cracher sur les pauvres imbciles qu'ils ont
ruins! Allons, mes dix mille francs, canaille! ou je me paye par
mes mains.

Eperdu de colre, Maxence se prcipitait sur l'homme, et une lutte
ignoble allait s'engager.

Mlle Gilberte se jeta entre eux.

--Vos menaces sont aussi lches que vos insultes, monsieur Bertau,
pronona-t-elle d'une voix frmissante. Vous nous connaissez assez et
depuis assez longtemps pour savoir que nous ignorions les affaires
de mon pre, et que nous ne possdons rien. Tout ce que nous pouvons
faire, est d'abandonner aux cranciers jusqu' notre dernire
bouche de pain. Ainsi sera-t-il fait. Et maintenant, monsieur,
retirez-vous...

Il y avait tant de dignit dans sa douleur et si imposante tait son
attitude, que le boulanger en demeura interdit.

--Ah! si c'est comme cela, balbutia-t-il, et puisque vous vous en
mlez, mademoiselle...

Et il battit prcipitamment en retraite, grommelant tout ensemble des
excuses et des menaces, et tirant sur lui les portes  briser les
cloisons...

--Quelle honte!... murmurait Mme Favoral.

Brise par cette dernire scne, elle touffait, et ses enfants durent
la transporter prs de la fentre ouverte.

Elle ne tarda pas  revenir  elle, mais alors, dans la nuit noire
et froide, elle eut comme une vision de son mari, et se rejetant en
arrire:

--O mon Dieu! balbutia-t-elle, o est-il all, en nous quittant, o
est-il  cette heure, que devient-il, que fait-il?...

Le mariage, pour Mme Favoral, n'avait t qu'une lente torture. C'est
en vain que plongeant son regard dans le pass, elle y et cherch
quelques-uns de ces jours heureux qui laissent dans la vie une trace
lumineuse, et vers lesquels aux heures d'affliction se reporte la
pense. Jamais Vincent Favoral n'avait t qu'un brutal despote
abusant de la rsignation de sa victime.

Et cependant, s'il ft mort, elle l'et pleur amrement, dans toute
la sincrit de son me honnte et nave.

L'habitude!... On a vu des prisonniers verser des larmes sur le
cercueil de leur gelier.

Puis, il tait son mari, aprs tout, le pre de ses enfants, le seul
homme qui existt pour elle; il y avait vingt-six ans qu'ils ne
s'taient pas quitts, qu'ils s'asseyaient  la mme table, qu'ils
dormaient cte  cte dans le mme lit.

Oui, elle l'et pleur. Mais combien sa douleur et t moins affreuse
qu'en ce moment, o elle se compliquait de tous les dchirements de
l'incertitude et des plus effroyables apprhensions.

Craignant qu'elle ne prt froid, ses enfants l'avaient reporte sur le
canap, et l, toute frissonnante:

--N'est-ce pas pouvantable, leur disait-elle, de ne rien savoir de
votre pre, de penser qu'en ce moment peut-tre, poursuivi par la
police, perdu, dsespr, il erre, sous la pluie, par les rues,
n'osant nulle part demander un asile?

Tous ces faits-divers sinistres que mentionnent les journaux se
reprsentaient  son souvenir.

Il lui semblait voir ces infortuns, qu'on trouve, au matin, gisant
sur le revers d'un foss, la tte fracasse, serrant un revolver entre
leurs doigts crisps par l'agonie, ayant prs d'eux un billet o il
est crit: La vie m'tait devenue insupportable, qu'on n'accuse
personne de ma mort.

Elle revoyait la morgue, o elle tait entre une fois, cette salle
froide et lugubre, o on expose les cadavres inconnus ramasss dans
Paris, et sur une des dalles de marbre, il lui semblait reconnatre
son mari...

Elle se dressa sur ses pieds, essayant de marcher.

--O vas-tu, maman? demanda Mlle Gilberte.

--Voir si ton pre a emport son revolver, balbutia la pauvre femme.

Maxence, doucement, la fora de se rasseoir.

--Rassure-toi, ma mre, il ne l'a pas emport. Jamais il n'a song au
suicide...

--Hlas! nous ne le reverrons plus!

--Dieu veuille que tu dises vrai, qu'il chappe  toutes les
poursuites et que jamais plus nous n'entendions parler de lui!...

La pauvre femme tait confondue de la duret de ses enfants.

--Tout ce que nous pouvons faire, pronona Mlle Gilberte, est de
pardonner  notre pre de briser notre avenir...

Mais elle s'interrompit. On sonnait de nouveau.

--Qui, encore?... fit Mme Favoral, avec un mouvement d'effroi.

Cette fois, il n'y avait pas de pourparlers sur le palier. Des pas
retentirent sur le parquet de la salle  manger, la porte s'ouvrit,
et M. Desclavettes, l'ancien marchand de bronzes, entra, ou plutt se
glissa dans le salon.

L'esprance, la crainte, la colre, tous les sentiments qui
s'agitaient en lui, se lisaient sur sa figure plotte et chafouine.
Souriant d'un air pteux:

--C'est moi, commena-t-il.

Maxence s'avana:

--Auriez-vous des nouvelles de mon pre, monsieur?

--Non, rpondit l'ancien ngociant, j'avoue que non, et que mme je
venais vous en demander. Oh! je sais bien que ce n'est pas l'heure de
se prsenter dans une maison, mais je pensais qu'aprs ce qui s'est
pass vous ne seriez pas encore couchs. Moi-mme, je ne saurais
dormir; vous comprenez, une amiti de vingt ans! Alors, j'ai reconduit
Mme Desclavettes, et me voici...

--Nous sommes bien sensibles  votre dmarche, murmura Mme Favoral.

--Oui, n'est-ce pas? C'est que, voyez-vous, je prends bien part au
malheur qui vous frappe, j'y prends part plus que tout autre... Car
enfin, moi aussi, je suis atteint... J'avais confi cent vingt mille
francs  ce cher Vincent...

--Hlas! monsieur, fit Mlle Gilberte...

Mais le bonhomme ne la laissa pas poursuivre.

--Je ne lui reproche rien, poursuivit-il, absolument rien... Eh! mon
Dieu! n'ai-je pas t dans les affaires, et ne sais-je pas ce qu'il
en est!... On emprunte mille cus  sa caisse, puis dix mille francs,
puis cent mille... Oh! sans mauvaise intention, assurment, et avec
la ferme rsolution de les rendre... Mais on ne fait pas toujours ce
qu'on veut, on a les vnements contre soi; si on joue  la Bourse
pour combler le dficit, on perd... Il faut emprunter de nouveau,
dcouvrir saint Pierre pour couvrir saint Paul... Puis, on a
peur d'tre pris, on est oblig, bien malgr soi, d'altrer les
critures... Enfin, un beau jour, on se trouve avoir dtourn des
millions, et la bombe clate! S'ensuit-il qu'on soit un malhonnte
homme?... Eh! pas le moins du monde, on est simplement un homme
malheureux...

Il s'arrta, attendant une rponse, et comme elle ne venait pas:

--Donc, reprit-il, je n'en veux pas  Favoral... Seulement, l,
entre nous, pour moi, perdre cent vingt mille francs ce serait un
dsastre... Je sais bien que Chapelain et Desormeaux avaient confi
des fonds  Vincent; mais ils sont riches, eux, l'un possde trois
maisons sur le pav de Paris, et l'autre a une bonne place... Tandis
que moi, ces cent vingt mille francs perdus, il ne me resterait plus
que les yeux pour pleurer... Ma femme en est mourante... Allez, notre
position est bien digne d'intrt...

A M. Desclavettes, comme au boulanger, l'instant d'avant:

--Nous ne possdons rien, monsieur, dit Maxence.

--Je le sais, s'cria le bonhomme, je le sais aussi bien que vous.
Aussi, suis-je venu simplement vous demander un petit service qui ne
vous cotera rien. Lorsque vous reverrez Favoral, rappelez-moi  son
souvenir, exposez-lui ma situation, tchez de l'attendrir et d'obtenir
qu'il me rende mon argent... Il est dur  la dtente, c'est positif,
mais enfin si vous savez vous y prendre, si cette chre Gilberte
surtout veut s'en mler...

--Monsieur!...

--Oh! je jure que je n'en dirai mot ni  Desormeaux ni  Chapelain, ni
 personne au monde. Quoique rembours, je crierai aussi fort que
les autres, plus fort, mme... Voyons, chers amis, un bon mouvement,
laissez-vous toucher...

Il pleurait presque.

--Eh! monsieur, s'cria Maxence, o voulez-vous que mon pre prenne
cent vingt mille francs! Ne l'avez-vous pas vu s'enfuir sans mme
prendre l'argent que lui avait apport M. de Thaller?

Le sourire reparut sur les lvres blmes de M. Desclavettes.

--Chut! fit-il, chut! Dites cela au monde, mon cher Maxence, dites-le
trs-haut, de toutes vos forces, et on vous croira, peut-tre. Mais ne
le dites pas  votre vieil ami, qui connat trop les affaires pour ne
pas savoir  quoi s'en tenir. Et, si quand vous reverrez votre pre,
il s'avisait de crier misre, et bien! rptez-lui ce que je vous
affirme en ce moment. Quand on file aprs avoir emprunt douze
millions  sa caisse, on serait plus bte que de raison si on n'en
avait pas mis deux ou trois en sret. Or, Favoral n'est pas une
bte...

Ainsi, l'ancien marchand de bronzes en arrivait au mme soupon que le
boulanger tout  l'heure.

Des larmes de honte et de colre jaillissaient des yeux de Mlle
Gilberte.

--C'est abominable! ce que vous dites-l, monsieur, s'cria-t-elle.

Il parut stupfait de sa violence.

--Pourquoi donc? rpondit-il. A la place de Vincent, je n'aurais
certes pas hsit  faire ce qu'il a fait certainement. Ne doit-on pas
assurer l'avenir des siens? Et quand je vous dis cela, vous pouvez
me croire, je suis un honnte homme, moi, j'ai t vingt ans dans le
commerce et j'ai fait mes preuves, et je dfie quiconque de
prouver qu'il y a eu, en souffrance, sur la place, un effet sign
Desclavettes... Ainsi, chers amis, je vous en conjure, consentez 
sauver votre vieil ami, sauvez-le de la misre, appuyez sa requte
auprs de votre pre...

La voix doucereuse de ce bonhomme exasprait jusqu' Mme Favoral
elle-mme.

--Nous ne reverrons jamais mon mari, pronona-t-elle.

Il haussa les paules, et d'un ton de paternelle gronderie:

--Voulez-vous bien, dit-il, me chasser ces vilaines ides! Vous le
reverrez, ce cher Vincent, car il est bien trop fin pour ne pas
dpister les recherches. Naturellement, il se tiendra cach le temps
ncessaire, mais ds qu'il le pourra sans danger, il vous reviendra.
Est-ce que la prescription a t invente pour les Turcs? Le boulevard
est tout encombr de gens qui ont eu leur petit accident, et qui ont
pass cinq ou dix ans  l'tranger pour raison de sant. En sont-ils
plus mal vus? Pas le moins du monde, personne n'hsite  leur tendre
la main. Est-ce qu'on se souvient, d'ailleurs! Est-ce que chaque matin
il ne tombe pas une avalanche d'vnements qui ensevelissent les
vnements de la veille!

Il s'ternisait, et ce n'est pas sans peine que Maxence et Gilberte
parvinrent  le congdier, fort mcontent, il ne le dissimula pas, de
voir sa requte si mal accueillie.

Il tait plus de minuit. Maxence et bien voulu rentrer chez lui, mais
sur les instances de sa mre, il consentit  rester et il alla se
jeter tout habill sur le lit de son ancienne chambre.

--Que nous rserve, pensait-il, la journe de demain!...




XXIII


C'est aux clameurs furieuses d'une foule exaspre, que le lendemain,
le dimanche, ds le matin, Mme Favoral et ses enfants s'veillrent,
aprs quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes
catastrophes, et qui est le dernier bienfait de la nature violente.

Chacun d'eux, du fond de sa chambre, comprit que l'appartement venait
d'tre envahi.

Aux coups violents frapps  la porte, se mlaient des trpignements
sourds, des jurons d'hommes et des piailleries de femmes. Et au-dessus
de ce tumulte confus et continu, des vocifrations se dtachaient:

--Je vous dis qu'ils y sont!...

--Canailles! Filous! Voleurs!...

--Nous voulons entrer, nous entrerons!...

--Que la femme vienne alors, on veut la voir, on veut lui parler!...

Par instants, un grand silence se faisait, et on distinguait la voix
dolente de la servante, mais presque aussitt les cris et les menaces
recommenaient de plus belle.

Prt le premier, Maxence courut au salon, o ne tardrent pas  le
rejoindre sa mre et sa soeur, ples, les traits bouffis par le
sommeil et par les larmes.

Mme Favoral tremblait si fort qu'elle ne pouvait venir  bout
d'agrafer sa robe.

--Entendez-vous? disait-elle d'une voix trangle.

Du salon, spar de la salle  manger par une porte  deux battants,
ils ne perdaient pas une insulte.

--Eh bien! dit froidement Mlle Gilberte, ne devions-nous pas nous
attendre  cette suprme avanie! Si Bertau est venu seul, hier soir,
c'est que seul, parmi les gens que dpouille notre pre, il tait
prvenu. Voici les autres, maintenant!...

Et se retournant vers son frre:

--Il faut les voir, ajouta-t-elle, leur parler.

Mais Maxence ne bougea pas. L'ide d'affronter les injures et les
maldictions de ces cranciers furibonds lui soulevait le coeur.

--Aimes-tu mieux leur laisser enfoncer la porte? reprit Mlle Gilberte.
Ce ne sera pas long.

Il n'hsita plus. Rassemblant tout son courage, il s'lana dans la
salle  manger...

Le dsordre y dpassait toutes les bornes. La table avait t
repousse dans un coin, les chaises taient renverses. Ils taient
l une trentaine, hommes et femmes, concierges, commerants, petits
bourgeois du quartier, la face enflamme, les yeux hors de la tte,
qui gesticulaient avec des mouvements de convulsionnaires, menaant le
plafond de leurs poings crisps.

--Messieurs... commena Maxence.

Mais des hues pouvantables couvrirent sa voix. A peine entr, il
avait t entour et serr de si prs, qu'il lui avait t impossible
de refermer sur lui la porte du salon, et avant de pouvoir se
reconnatre, il s'tait trouv port et accul dans l'embrasure d'une
fentre.

--Mon pre, messieurs,... reprit-il.

De nouveau, il fut interrompu. Ils taient devant lui trois ou quatre
qui prtendaient avant tout tablir nettement la situation.

Ils parlaient tous  la fois, chacun haussant la voix pour touffer
celle des autres. Et nanmoins,  travers leurs explications confuses
on pouvait suivre les agissements du caissier du _Crdit mutuel_.

Ce n'tait que par exception, autrefois, et aprs s'tre bien fait
prier, qu'il consentait  se charger des fonds qu'on lui proposait. Il
n'acceptait que des sommes d'une certaine importance, jamais moins de
dix mille francs, et encore avait-il bien soin de dire que, n'tant
pas sorcier, il ne rpondait de rien, qu'il pouvait se tromper tout
comme un autre.

Depuis la Commune, au contraire, avec une duplicit que jamais on
n'et souponne de son caractre revche, il s'tait ingni 
provoquer des dpts. Sous le premier prtexte venu, audacieusement,
il entrait chez les voisins, chez les fournisseurs, et aprs avoir
gmi avec eux de la stagnation des affaires, des difficults chaque
jour plus grandes de gagner de l'argent, il finissait toujours par
faire miroiter  leurs yeux les blouissants bnfices que donnent
certains placements inconnus du public.

Si ses manoeuvres ne l'avaient pas dnonc, c'est qu' chacun il
recommandait le secret le plus inviolable, disant qu' la moindre
indiscrtion il serait assailli de demandes, et qu'il lui serait
impossible de faire pour tous ce qu'il faisait pour un seul.

Il prenait, d'ailleurs, tout ce qu'on lui offrait, mme des sommes
insignifiantes, affirmant avec une imperturbable assurance, qu'il
saurait les doubler ou les tripler avant peu, sans le moindre risque,
et qu'on pouvait dormir sur les deux oreilles.

La dbcle venue, les petits cranciers se montraient, comme toujours,
les plus irrits et les plus intraitables. Moins on a d'argent, plus
on y tient.

Il se trouvait l une marchande de journaux, une vieille femme
qui avait confi  M. Favoral tout ce qu'elle possdait au monde,
l'pargne de sa vie entire, cinq cents francs.

Dsesprment cramponne aux vtements de Maxence, elle le conjurait
de les lui rendre, protestant que s'il ne les lui rendait pas, c'en
tait fait d'elle, et qu'il ne lui resterait plus qu' s'aller jeter 
la Seine.

Ses gmissements et ses cris de dtresse exaspraient les autres
cranciers.

Que le caissier du _Crdit mutuel_ et dtourn des millions, ils le
comprenaient, disaient-ils. Mais qu'il et vol cinq cents francs 
cette pauvre vieille, cela dpassait tout ce qu'on peut imaginer de
bas, de lche, de vil, et la loi n'a pas de chtiments assez forts
pour punir un tel crime.

--Rendez-lui ses cinq cents francs! criaient-ils.

Car il n'en tait pas un qui n'et pari sa tte que M. Favoral avait
mis de l'argent de ct, beaucoup d'argent; et quelques-uns mme
prtendaient qu'il devait l'avoir cach dans la maison, et que si on
le cherchait bien on le trouverait.

tourdi, ahuri, ne sachant auquel entendre, couvert de hues ds qu'il
ouvrait la bouche, Maxence perdait la tte, quand, par bonheur, tout 
coup, au milieu de cette foule hostile, il aperut le visage ami de M.
Chapelain.

Chass, ds l'aube, de son lit, par les amers regrets de la perte
norme qu'il venait de faire, l'ancien avou tait arriv rue
Saint-Gilles, au moment mme o les cranciers se ruaient dans
l'appartement de M. Favoral.

Debout, au dernier rang, il avait tout vu, tout entendu sans souffler
mot, et s'il intervenait, c'est qu'il jugeait que les affaires
allaient prendre une vilaine tournure.

Il tait bien connu; aussi, ds qu'il se montra:

--C'est un ami du brigand, cria-t-on de tous cts.

Mais il n'tait pas homme  s'effrayer de si peu. Il en avait vu bien
d'autres, pendant vingt ans qu'il avait t avou et qu'il s'tait
trouv ml  toutes les comdies sinistres et  tous les drames
bouffons de l'argent.

Il savait comment on parle  des cranciers furieux, comment on les
manie, et quelles cordes on peut faire vibrer en eux.

Du ton le plus tranquille:

--Certainement, rpondit-il, j'tais l'ami intime de Favoral, et la
preuve, c'est qu'il m'a trait plus amicalement que les autres. Je
suis pris pour cent soixante mille francs.

Par cette seule dclaration, il conqurait les sympathies de
l'assemble. C'tait un confrre en infortune, on le respecta.
C'tait, on le savait, un homme d'affaires habile, on se tut pour
l'couter.

Aussitt, d'un ton bref et tranchant, il demanda  ces envahisseurs ce
qu'ils venaient faire et ce qu'ils voulaient. Ignoraient-ils  quoi
ils s'exposaient, en violant un domicile? Que fut-il advenu si,
au lieu de parlementer bonnement, Maxence et envoy chercher le
commissaire de police?

tait-ce  Mme Favoral ou  ses enfants, qu'ils avaient confi leurs
fonds? Non. Que leur rclamaient-ils, alors? Se trouvait-il donc
parmi eux de ces fins matois qui toujours essaient de se faire payer
intgralement au dtriment des autres?

Il suffisait de cette dernire insinuation pour rompre l'accord
parfait qui avait exist jusqu'alors entre tous les cranciers. Les
dfiances s'veillrent. Des regards souponneux furent changs.

Et comme la vieille marchande de journaux, sur laquelle on s'tait
tant apitoy l'instant d'avant, continuait  geindre:

--Ah! a! pourquoi seriez-vous rembourse plutt que nous? lui dirent
brutalement deux femmes. Est-ce que nos droits ne valent pas les
vtres?...

Habile  profiter des dispositions de la foule:

--Et d'ailleurs, poursuivait l'ancien avou, qui donc en Favoral avait
notre confiance? tait-ce l'homme priv? Oui, mais c'est plus encore
le caissier, l'associ du _Comptoir de crdit mutuel_. Donc, ce
Comptoir nous doit au moins des explications. Et ce n'est pas tout.
Sommes-nous rellement corchs, pour crier si fort? En somme, que
savons-nous? Que Favoral est accus de dtournements, qu'on s'est
prsent pour l'arrter et qu'il s'est enfui. S'ensuit-il que notre
argent soit perdu? J'espre encore que non. En l'tat, que faire?
Prendre toutes les mesures conservatoires que suggre la prudence et
attendre que la justice fasse son oeuvre...

Mais dj, un  un, les cranciers se retiraient, et bientt la
servante encore tout effare, referma la porte sur le dernier d'entre
eux.

Alors Mme Favoral, Mlle Gilberte et Maxence entourrent M. Chapelain,
et lui serrant les mains:

--Ah! monsieur, comment vous remercier du service que vous venez de
nous rendre?...

Mais l'ancien avou ne semblait nullement enorgueilli de sa victoire.

--Ne me remerciez pas, disait-il, je n'ai fait que mon devoir, ce que
tout honnte homme et fait  ma place.

Et cependant, sous les apparences d'impassible froideur qu'il devait
au long exercice de la plus dsillusionnante des professions, on
devinait une motion relle.

--C'est que je vous plains, ajouta-t-il, et de toute mon me, vous,
madame, vous, ma chre Gilberte, et vous aussi, Maxence. Jamais je
n'avais si bien compris  quel point est coupable le chef de famille
qui laisse les siens exposs aux suites dplorables de ses fautes.

Il s'arrta. La servante, tant bien que mal, rparait le dsordre de
la salle  manger, roulant la table au milieu de la pice, et relevant
les chaises renverses.

--Quel pillage, grommelait-elle. Des voisins! des gens chez qui nous
nous fournissons! Mais ils taient pires que des sauvages, impossible
de les arrter!...

--Soyez tranquille, ma fille, dit M. Chapelain, ils ne reviendront
plus.

A l'attitude de Mme Favoral, on et dit qu'elle allait tomber aux
genoux de l'ancien avou.

--Ah! vous tes bon, vous! murmura-t-elle.

--Il ne faudrait pas s'y fier, rpondit-il.

--Vous n'en voulez pas trop  mon pauvre Vincent?

De l'air d'un homme qui a pris son parti d'un dsastre contre lequel
il ne peut rien, M. Chapelain haussait les paules.

--C'est  moi surtout que j'en veux, pronona-t-il d'un ton bourru.
Moi, un vieux vautour, m'tre laiss prendre  un pige  pigeons! Je
suis inexcusable. Mais on veut s'enrichir. L'argent du travail est
lent  amasser, et on a sitt fait de le prendre tout gagn dans la
poche du voisin. Je n'ai pas su rsister  la tentation. C'est bien
fait! Et je dirais que c'est une bonne leon, si elle ne me cotait
pas si cher!...

Jamais, de sa part, on ne se ft attendu  tant de philosophie.

--Tous les amis de mon pre n'ont pas votre indulgence, monsieur, dit
Maxence. M. Desclavettes, par exemple...

--Vous l'avez revu?

--Hier soir, vers minuit. Il venait nous demander d'obtenir de mon
pre, si nous le revoyons jamais, de le rembourser...

--C'est peut-tre une ide!

Mlle Gilberte bondit.

--Quoi! s'cria-t-elle, vous aussi, monsieur, vous pouvez croire que
mon pre s'est enfui avec des millions!...

L'ancien avou secouait la tte:

--Je ne crois rien, rpondit-il. Favoral m'a si trangement abus,
moi qui avais la prtention de connatre les hommes, que rien de lui,
dsormais, soit en bien, soit en mal, ne saurait me surprendre...

Mme Favoral voulait lui prsenter une objection, il l'arrta d'un
geste.

--Et cependant, poursuivit-il, je parierais qu'il s'est enfui les
poches vides. Ses manoeuvres, en ces derniers temps, ne rvlent-elles
pas une effroyable dtresse! S'il et eu mille cus seulement  sa
disposition, serait-il all extorquer cinq cents francs  une pauvre
vieille femme,  une malheureuse marchande de journaux? Qu'en
voulait-il faire? Tenter la chance encore une fois. A ce trait, se
reconnat le joueur incorrigible qui, toujours et quand mme, attend
une martingale triomphante, le joueur qui, aprs avoir perdu des
sommes immenses, dpouill, ruin, dcav, rde autour des tables de
jeu mendiant une dernire mise.

Il s'tait assis, et le coude sur le bras du fauteuil, le front dans
la main, il rflchissait, et la contraction de ses traits disait la
tension extraordinaire de son esprit.

Tout  coup il se dressa:

--Mais  quoi bon, s'cria-t-il, s'garer en conjectures chimriques!
Que savons-nous de Favoral? Rien. Tout un ct de son existence nous
chappe, ce ct fantastique dont les prodigalits insenses et les
inconcevables dsordres nous ont t rvls par les factures trouves
dans son bureau. Assurment, il est coupable, mais l'est-il autant
que nous le pensons, comme nous le pensons, et surtout l'est-il seul?
Est-ce uniquement pour lui que, pris de vertige, il puisait dans sa
caisse  pleines mains? Les millions dtourns sont-ils vritablement
perdus, et serait-il impossible d'en retrouver la plus grosse part
dans la poche de quelque complice?

Les hommes habiles ne s'exposent pas. Ils ont  eux des malheureux
sacrifis  l'avance, et qui, en change de quelques bribes qu'on
leur abandonne, risquent la Cour d'assises, sont condamns et vont en
prison...

--Voil ce que je disais  ma mre et  ma soeur, monsieur,
interrompit Maxence.

--Et voil ce que je me dis, continua l'ancien avou. A force de
tourner et de retourner dans mon esprit la scne d'hier soir, il m'est
venu des doutes tranges. Pour un homme  qui on a vol une douzaine
de millions, le baron de Thaller tait bien tranquille et bien matre
de soi. Favoral m'a paru bien calme, pour un caissier convaincu de
dtournements et de faux. Leur discussion, dans le salon, cette
altercation dont il ne nous arrivait que des lambeaux  travers la
porte, tait-elle aussi violente, aussi srieuse surtout, qu'elle nous
a paru l'tre? En matire de fraude financire, tout est possible,
surtout ce qui semble impossible. Responsable de l'argent vol,
puisqu'il est le directeur du _Crdit mutuel_, M. de Thaller n'et-il
pas d tenir  garder le coupable, pour le montrer, pour le produire?
Eh bien! pas du tout. Il voulait que Favoral prt la fuite, il lui
apportait de l'argent pour fuir. Esprait-il touffer l'affaire?
videmment non, puisque la justice tait prvenue. Favoral, d'un autre
ct, paraissait beaucoup plus irrit que surpris de l'vnement. Sa
stupeur n'a t manifeste qu'au moment o le commissaire de police
s'est prsent. Alors, oui, il a perdu la tte, il ne s'attendait pas
 ce coup. Aussi, lui est-il chapp des propos tranges avec des
rticences que je ne m'explique pas...

Il marchait comme au hasard dans le salon, et il semblait bien plus,
vers la fin, rpondre aux objections de son esprit que s'adresser 
Mme Favoral,  Mlle Gilberte et  Maxence, qui l'coutaient avec toute
l'attention dont ils taient capables.

--C'est  s'y perdre! poursuivait-il. Un vieux routier comme moi,
tre jou ainsi! videmment, il y a l-dessous quelqu'une de ces
combinaisons diaboliques que le temps mme ne dbrouille pas. Il
faudrait voir, s'informer...

Brusquement il s'arrta devant Maxence.

--Combien M. de Thaller apportait-il  votre pre, hier soir?
demanda-t-il.

--Quinze mille francs.

--O sont-ils?

--Serrs dans la chambre de ma mre.

--Quand comptez-vous les reporter  M. de Thaller?

--Demain.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--C'est aujourd'hui dimanche, les bureaux du _Crdit mutuel_ sont
ferms...

--Aprs ce qui s'est pass, M. de Thaller doit tre  son bureau. Ne
savez-vous pas, d'ailleurs, son adresse particulire?

--Pardonnez-moi.

Les petits yeux de l'ancien avou brillaient d'un clat
extraordinaire. Certes, il tait bien sensible  la perte de son
argent, mais l'ide qu'il avait t jou et que ses cent soixante
mille francs profitaient  quelque habile gredin lui tait absolument
insupportable.

--Si nous tions sages, reprit-il, voici ce que nous ferions. Mme
Favoral prendrait ces quinze mille francs, je lui offrirais mon bras,
et nous irions ensemble trouver M. de Thaller...

C'tait pour Mme Favoral un bonheur inespr, que M. Chapelain
consentit  la servir. Aussi, sans hsiter:

--Le temps de m'habiller, monsieur, rpondit-elle, et je suis  vous.

Elle se hta de quitter le salon, mais, au moment o elle arrivait 
sa chambre, son fils l'y rejoignit.

--Je suis oblig de sortir, chre mre, lui dit-il, et je ne serai
probablement pas rentr pour djeuner.

Elle le regardait d'un air de surprise douloureuse.

--Quoi! fit-elle, en un pareil moment?...

--On m'attend chez moi.

--Qui?

Il ne rpondit pas, et alors, tous les reproches adresss jadis 
Maxence par son pre, se reprsentrent  l'esprit de Mme Favoral.

--Une femme!... murmura-t-elle.

--Eh bien! oui.

--Et c'est pour cette femme que tu veux laisser ta soeur seule  la
maison?...

--Il le faut, ma mre, je te le promets, et si tu savais...

--Je ne veux rien savoir...

Mais sa rsolution tait prise, il s'loigna. Et quelques instants
plus tard, Mme Favoral et M. Chapelain prenaient place dans un fiacre
qu'ils avaient envoy chercher, et se faisaient conduire chez M. de
Thaller.

Reste seule, Mlle Gilberte n'avait plus qu'une proccupation.
Prvenir M. de Trgars, obtenir un mot de lui. Tout lui paraissait
prfrable  l'horrible anxit o elle se dbattait.

Elle venait de commencer une lettre qu'elle comptait faire porter chez
le comte de Villegr, lorsqu'elle tressaillit  un brusque coup de
sonnette, et presque aussitt la servante entra, lui disant:

--C'est un monsieur, mademoiselle, qui demande  vous parler, un ami
de monsieur, vous savez, monsieur Costeclar...




XXIV


D'un bond, toute frmissante, Mlle Gilberte se dressa sur ses pieds.

--C'est trop d'audace! s'cria-t-elle.

Et elle se demandait s'il fallait lui faire refuser la porte ou
l'attendre et le congdier elle-mme honteusement.

Une soudaine inspiration l'arrta.

--Que veut-il, pensa-t-elle, et qui l'amne? Pourquoi ne pas le
recevoir et essayer de surprendre ce qu'il sait? Car il doit savoir la
vrit, lui!...

Il n'tait plus temps de dlibrer.

Au-dessus de l'paule de la servante, s'allongeait, impudente et
blme, la face de M. Costeclar.

La servante s'tant efface, il parut, son chapeau  la main.

Quoiqu'il ne ft pas neuf heures encore, sa toilette matinale tait
d'une irrprochable correction. Il avait dj subi le fer du coiffeur,
et pas un de ses cheveux, ramens en avant sur son front dprim, ne
dpassait l'autre.

Il portait un de ces pantalons ridicules qui s'vasent  partir du
genou, et qui ont t mis  la mode par des tailleurs prussiens pour
dissimuler les pieds ignobles de leurs pratiques. Sous son lger
pardessus de couleur claire, se croisait une jaquette  revers de
velours, orne d'une rose  la boutonnire.

Cependant, il demeurait immobile sur le seuil de la porte, grimaant
un sourire et balbutiant de ces phrases qu'on n'achve jamais.

--Veuillez croire, mademoiselle... l'absence de madame votre mre...
ma trs-respectueuse admiration...

Rellement, il tait bloui du dsordre de la toilette de la jeune
fille, dsordre qu'elle n'avait pas eu le temps de rparer, depuis que
les clameurs des cranciers l'avaient arrache de son lit.

Elle tait vtue d'un long peignoir de laine brune, trs-serr sur les
hanches, qui accusait la souple vigueur de sa taille, les perfections
virginales de son corsage et les rondeurs exquises de son cou. Relevs
 la hte, ses pais cheveux blonds s'chappaient de leurs pingles et
s'pandaient  demi sur ses paules, en cascades lumineuses.

Jamais elle n'avait paru  M. Costeclar aussi admirablement belle
qu'en ce moment, o elle vibrait de tout son corps d'indignations
contenues, la joue empourpre, l'oeil plein d'clairs.

--Prenez la peine d'entrer, monsieur, pronona-t-elle.

Il s'avana, non plus l'chine plie, comme jadis, mais le jarret
tendu et bombant la poitrine d'un air mal dissimul de vaniteuse
satisfaction.

--Je ne m'attendais pas  l'honneur de votre visite, monsieur, reprit
la jeune fille.

Vivement, il passa de la main droite dans la gauche son chapeau et sa
canne; et la main droite appuye sur le coeur, les yeux vers le ciel,
et de toute la profondeur d'expression dont il tait capable:

--C'est quand vient le malheur, mademoiselle, pronona-t-il, qu'on
connat les amis vritables. Les autres, ceux sur lesquels on comptait
le plus, souvent s'envolent au premier revers et ne reparaissent plus.

Elle sentit comme un frisson dans ses veines. tait-ce une allusion 
Marius de Trgars?

L'autre, changeant de ton, poursuivait:

--C'est hier soir seulement que j'ai appris la dconfiture de ce
pauvre Favoral,  la petite Bourse, o j'allais prendre le vent. On
ne parlait que de cela. Douze millions! c'est roide!... Du coup, le
_Comptoir de crdit mutuel_ pourrait bien sombrer. De 580, qu'il
faisait  la Bourse avant la nouvelle, il tait ds huit heures tomb
au-dessous de 300. A neuf heures, personne n'en voulait plus  180. Et
cependant, s'il n'y a bien que ce qu'on dit,  180, moi, j'en suis!...

S'oubliait-il, ou faisait-il semblant?

--Mais, excusez-moi, mademoiselle, reprit-il, ce n'est certes pas l
ce que je suis venu vous dire.

--Ah!

--Je venais vous demander des nouvelles de ce pauvre Favoral?

--Nous n'en avons pas, monsieur.

--Alors, c'est bien vrai; il a russi  filer par la fentre?

--Oui.

--Et il ne vous a pas dit o il comptait se rfugier?

--Non.

Observant M. Costeclar de toute la puissance de sa pntration, Mlle
Gilberte croyait dcouvrir en lui une certaine surprise mle de joie.

--Comme cela, reprit-il, Favoral serait parti sans un sou?

--On l'accuse d'avoir emport des millions, monsieur, mais je jurerais
qu'on se trompe.

De la tte, M. Costeclar approuvait.

--Je suis de votre avis, dclara-t-il,  moins que... mais non, il
n'tait pas de force  jouer une telle partie! D'un autre ct,
cependant... mais non, encore, il tait veill de trop prs! Il avait
des charges, d'ailleurs, des charges trs-lourdes qui puisaient
toutes ses ressources...

Mlle Gilberte allait-elle donc apprendre quelque chose? Elle l'espra,
et, faisant effort pour conserver son sang-froid:

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle.

Il la regarda, sourit, et d'un ton lger:

--Rien, rpondit-il, ce sont des rflexions que je fais  part moi, de
simples conjectures...

Et se laissant tomber sur un fauteuil, le buste renvers, la tte
contre le dossier:

--Ce n'est pas encore l le but de ma visite, pronona-t-il. Voil
Favoral  la mer, n'en parlons plus. Qu'il ait, ou non, le sac, je
vous dclare que vous ne le reverrez jamais. C'est fini, il est mort.
Donc, causons des vivants, de vous... Qu'allez-vous devenir?...

--Je ne m'explique pas votre question, monsieur.

--Elle est limpide, cependant. Je me demande comment vous allez vivre,
votre mre et vous?...

--La Providence ne nous abandonnera pas.

M. Costeclar avait crois les jambes, et, du bout de sa canne,
ngligemment, il fouettait sa botte, d'un vernis immacul.

--Trs-joli, la Providence! ricana-t-il, au boulevard, dans un drame,
avec trmolo  l'orchestre... Je vois a d'ici! Dans la vie relle,
malheureusement, celle que nous vivons, vous et moi, ce n'est pas avec
des mots, quand ils auraient une aune de long, qu'on paye le boulanger
et la fruitire, qu'on solde ces canailles de propritaires, qu'on
s'achte des robes et des souliers...

Elle ne rpondit pas.

--Or, poursuivit-il, vous voil sans un sou. Est-ce Maxence qui vous
donnera de l'argent? Pauvre garon! O le prendrait-il, lui qui n'en a
mme pas assez pour sa matresse? Donc, qu'allez-vous faire?

--Je travaillerai, monsieur.

Il se leva, fit un profond salut, et se rasseyant:

--Tous mes compliments, fit-il. Je ne vois qu'un obstacle  cette
belle rsolution: il est impossible  une femme de se suffire avec
son seul travail. Il n'y a  manger  peu prs leur comptant que les
servantes...

--Je me ferai servante, s'il le faut.

Il resta deux secondes interloqu, mais reprenant son aplomb:

--Vous n'en seriez pas l, reprit-il d'une vois cline, si vous ne
m'aviez pas repouss, quand je voulais tre votre mari... Mais vous ne
pouviez pas me voir en peinture!... Et cependant, parole d'honneur,
je vous aimais, oh! mais, l, pour tout de bon... C'est que je m'y
connais en femmes, et que je voyais bien quel effet vous feriez, si
vous tiez habille, coiffe, pare et tendue dans un huit ressorts,
au bois...

Plus fort que la volont, le dgot montait aux lvres de la jeune
fille.

--Ah! monsieur! fit-elle.

Il se mprit.

--Vous regrettez tout cela, continua-t-il, je le vois bien. Autrefois,
hein? vous n'auriez jamais consenti  me recevoir comme cela, seul
avec vous... Ce qui prouve qu'il ne faut pas faire sa tte, ma chre
enfant...

Lui, Costeclar, il l'appelait, il osait l'appeler ma chre enfant!
Indigne et rvolte...

--Oh!... fit-elle.

Mais il tait lanc.

--Eh bien! moi, reprit-il, tel j'tais, tel je suis!... Dame, il
ne serait peut-tre plus question de mariage entre nous, mais l,
franchement, que vous importerait, si les conditions taient
les mmes, et si vous aviez nanmoins, maison monte, voitures,
domestiques, chevaux...

Jusqu' ce moment, elle n'avait pas compris.

Se dressant de toute sa hauteur:

--Sortez! commanda-t-elle.

C'est ce qu'il ne semblait nullement dispos  faire, et mme, plus
blme que de coutume, l'oeil inject, la lvre tremblante, et souriant
d'un trange sourire, il s'avanait vers Mlle Gilberte.

--Comment, disait-il, vous tes dans le malheur, je viens bnvolement
vous offrir mes services, et c'est ainsi que vous me recevez!... Vous
prfrez travailler? Soit, allez-y gaiement, piquez vos jolis doigts,
ma charmante, et rougissez vos beaux yeux... J'aurai ma revanche!...
La fatigue et la misre, le froid l'hiver, la faim en toute saison,
parleront  votre petit coeur de ce bon Costeclar qui vous adore,
comme un grand toqu qu'il est, qui est un homme srieux, qui a de
l'argent, beaucoup d'argent...

Hors de soi:

--Misrable! cria la jeune fille! sortez, sortez!...

--Un moment!... fit une voix forte.

M. Costeclar se retourna.

Dans le cadre de la porte ouverte, Marius de Trgars se tenait debout.

--Marius!... murmura Mlle Gilberte, cloue sur place par une stupeur
immense, moins grande pourtant que sa joie.

Le revoir ainsi soudainement, alors qu'elle en tait  se demander si
elle le reverrait jamais, le voir apparatre au moment mme o elle se
trouvait seule, expose aux plus lches outrages, c'tait un de ces
bonheurs inous auxquels on peut  peine croire, et du fond de son me
montait comme un cantique d'actions de grces.

Cependant elle tait confondue de l'attitude de M. Costeclar.

Selon elle, et d'aprs ce qu'elle croyait savoir, il et d tre
ptrifi de l'arrive de M. de Trgars.

Et voil qu'il n'avait pas mme l'air de le connatre. Il paraissait
choqu, contrari d'avoir t interrompu, lgrement surpris, mais il
ne semblait ni mu, ni effray.

Fronant le sourcil:

--Vous dsirez? demanda-t-il de son ton le plus impertinent, lequel ne
l'tait pas mdiocrement.

M. de Trgars s'avana. Il tait un peu ple, mais d'un calme, d'un
sang-froid, d'un flegme vritablement effrayants.

S'inclinant devant Mlle Gilberte.

--Si je me suis permis de pntrer ainsi chez vous, mademoiselle,
pronona-t-il doucement, c'est que passant devant votre porte, j'ai
cru reconnatre la voiture de monsieur...

Et du doigt, par dessus l'paule, il dsignait M. Costeclar.

--Or, poursuivit-il, j'avais lieu de m'en tonner considrablement,
aprs la dfense formelle que je lui ai faite de remettre les pieds,
non pas seulement dans cette maison, mais mme dans le quartier. J'ai
voulu savoir  quoi m'en tenir, je suis mont, j'ai entendu...

Tout cela tait dit d'un ton de mpris si crasant qu'un soufflet
et t moins cruel. Tout ce que M. Costeclar avait de sang dans les
veines lui montait  la face.

--Vous, interrompit-il insolemment, je ne vous connais pas...

Imperturbable, M. de Trgars retirait ses gants.

--En tes-vous bien sr? rpondit-il. Voyons, vous connaissez bien mon
vieil ami, le comte de Villegr?

Un nuage d'inquitude descendit comme un crpe sur le front dprim de
M. Costeclar.

--En effet, balbutia-t-il.

--M. de Villegr, avant la guerre, n'est-il pas all vous rendre
visite?...

--Si.

--Eh bien! c'est moi qui l'envoyais, et les volonts qu'il vous a
signifies taient les miennes...

--A vous?

--A moi, Marius de Trgars.

Un tressaillement nerveux secoua le maigre corps de M. Costeclar; il
eut comme un mouvement de recul, son oeil instinctivement chercha la
porte.

--Vous voyez, poursuivit Marius, toujours avec la mme douceur, que
nous sommes, vous et moi, de vieilles connaissances. Car vous me
remettez bien, maintenant, n'est-ce pas? Je suis le fils de ce pauvre
marquis de Trgars, qui tait venu  Paris, du fond de sa Bretagne,
avec toute sa fortune, plus de deux millions.

--Je me souviens, fit vivement l'homme de Bourse, je me souviens
parfaitement!...

--Sur les conseils d'habiles gens, le marquis de Trgars se lana dans
les affaires. Pauvre bonhomme! Il n'y entendait pas malice! Dans
le mme temps qu'il croyait s'enrichir, il perdait tout. Il tait
fermement persuad qu'il avait dj plus que doubl ses capitaux, le
jour o ses honorables associs lui dmontrrent qu'il tait ruin, et
de plus compromis par certaines signatures imprudemment donnes...

Mlle Gilberte coutait bouche bante, se demandant o en voulait venir
Marius, et comment il pouvait demeurer si calme.

--Ce dsastre, continuait-il, fut,  l'poque, le sujet d'une norme
quantit de plaisanteries bien spirituelles. Les gens de Bourse ne
pouvaient assez admirer le savoir-faire des hardis financiers qui
avaient si lestement dbarrass de son argent ce candide marquis.
C'tait bien fait pour lui, de quoi se mlait-il! Moi, pour empcher
les poursuites dont on menaait mon pre, j'abandonnai tout ce que
j'avais. J'tais fort jeune, et, comme vous le voyez, fort naf. Je
n'en suis plus l. Si pareille aventure m'arrivait aujourd'hui, je
voudrais savoir ce que sont devenus les millions, je palperais les
poches autour de moi, je crierais: au voleur!...

A chaque mot, pour ainsi dire, le malaise de M. Costeclar devenait
plus manifeste.

--Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai profit de la fortune de M. de
Trgars.

Du geste, Marius approuva.

--Je sais, maintenant, rpondit-il, entre qui ont t partages les
dpouilles. Vous, monsieur Costeclar, vous en avez tir ce que vous
avez pu, timidement, selon vos moyens. Les requins sont toujours
accompagns de petits poissons auxquels ils abandonnent les dbris
qu'ils ddaignent. Vous n'tiez alors qu'un petit poisson. Vous vous
tes arrang de ce dont ne voulaient pas vos patrons les requins.
Quand vous avez voulu oprer seul, vous avez t maladroit, vous avez
laiss des preuves de votre grand apptit de l'argent des autres. Je
les ai entre les mains, ces preuves...

M. Costeclar tait  la torture.

--On me tient, fit-il, je le sais, je l'ai dit  M. de Villegr...

--Alors comment tes-vous ici?

--Eh! savais-je que le comte venait de votre part?

--Pauvre raison, monsieur.

--Aprs ce qui s'tait pass, d'ailleurs, aprs la fuite de Favoral,
je me croyais relev de l'engagement que j'avais pris...

--En vrit!

--Enfin, soit, si vous y tenez, j'ai eu tort...

Le flegme de M. de Trgars ne se dmentait toujours pas.

--Non-seulement vous avez eu tort, pronona-t-il, mais vous avez
commis une imprudence insigne. En manquant  vos engagements, vous
m'avez dli des miens. Le pacte est rompu. D'aprs nos conventions,
j'ai le droit, en sortant d'ici, de me rendre tout droit au parquet...

L'oeil terne de l'homme de Bourse vacillait.

--Je ne croyais pas mal faire, bgaya-t-il. Favoral a t mon ami...

--Et c'est  ce titre que vous veniez proposer  Mlle Favoral de
devenir votre matresse? Vous vous tes dit: La voil sans ressources,
sans pain littralement, sans parents, sans amis pour la dfendre,
c'est le moment de se montrer. Et pensant pouvoir tre impunment
lche, infme, vil, bravement vous tes venu...

tre ainsi trait, lui l'homme  succs, devant cette jeune fille
qu'il crasait l'instant d'avant de son impudente opulence, non, M.
Costeclar ne put l'endurer.

Perdant la tte:

--Il fallait me faire savoir qu'elle tait votre matresse!
s'cria-t-il.

Il passa comme une flamme sur le visage de Marius, ses yeux
s'emplirent d'clairs. Se dressant de toute la hauteur de sa colre,
qui clatait  la fin, terrible:

--Ah! misrable! s'cria-t-il.

Brusquement, M. Costeclar se jeta de ct.

--Monsieur!...

Mais d'un bond, M. de Trgars fut sur lui.

--A genoux!... cria-t-il.

Et le saisissant au collet, d'un poignet de fer, il le souleva,
lui fit perdre plante, et le jeta  deux genoux sur le parquet,
violemment, comme s'il et voulu l'y enfoncer.

--Parle! commanda-t-il. Rpte: Mademoiselle...

M. Costeclar avait cru lire pis que cela dans les yeux de M. de
Trgars. Une peur affreuse avait instantanment bris en lui toute
vellit de rsistance.

--Mademoiselle... bgaya-t-il d'une voix trangle.

--Je suis le dernier des misrables!... continua Marius.

La tte blme de M. de Costeclar, comme une chose inerte, oscillait
sur son col bris selon la mode de la veille.

--Je suis, rpta-t-il, le dernier des misrables...

--Et je vous supplie...

Mais le coeur de Mlle Gilberte se soulevait de dgot.

--Assez!... interrompit-elle.

Ne sentant plus sur son paule la lourde main de M. de Trgars,
l'homme de Bourse se releva pniblement. Telle tait sa pleur livide,
qu'on et dit tout son sang tourn en fiel.

Essuyant du bout de son gant les genoux de son pantalon, et
rtablissant, tant bien que mal, l'harmonie fort compromise de sa
toilette:

--Est-ce donc un acte de courage, grommelait-il, que d'abuser de sa
force physique?

Dj M. de Trgars tait redevenu matre de soi, et Mlle Gilberte
croyait lire sur son visage le regret de sa violence.

--Valait-il mieux, dit-il, faire usage de ce que vous savez?...

M. Costeclar joignit les mains.

--Vous ne feriez pas cela! s'cria-t-il. A quoi cela vous
avancerait-il, de me perdre?...

--A rien, rpondit M. de Trgars, vous avez raison. Mais vous?...

Et plongeant son regard dans les yeux de M. Costeclar:

--Si vous pouviez me servir, interrogea-t-il, le feriez-vous?

--Peut-tre!... pour rentrer en possession des papiers que vous avez.

M. de Trgars rflchissait.

--Aprs ce qui vient de se passer, dit-il enfin, il nous faut une
explication. Attendez-moi chez vous, avant une heure, j'y serai...

M. Costeclar tait devenu plus souple que ses gants gris perle. Souple
 ce point que c'en tait inquitant.

--Je suis  vos ordres, monsieur, rpondit-il  M. de Trgars.

Et s'inclinant jusqu' terre devant Mlle Gilberte, il quitta le salon,
et on entendit presque aussitt se refermer sur lui la porte de la
rue.

--Ah! le misrable! s'cria la jeune fille, affreusement bouleverse.
Marius, avez-vous vu quel regard il nous a lanc en sortant?

--Je l'ai vu, rpondit M. de Trgars.

--Cet homme nous hait. Il ne reculerait pas devant un crime pour se
venger de l'atroce humiliation qu'il vient de subir.

--Je le crois comme vous.

Mlle Gilberte eut un geste dsol.

--Pourquoi l'avoir trait si cruellement? murmura-t-elle.

--Je m'tais promis et il et t politique de rester calme. Mais
il est de ces outrages abominables qu'un homme de coeur ne peut pas
endurer. Je ne regrette pas ce que j'ai fait.

Un long silence suivit, et ils restaient debout, en face l'un
de l'autre, oppresss, mus, dtournant les yeux. Mlle Gilberte
s'apercevait du dsordre de sa toilette et elle en avait honte. M.
de Trgars s'tonnait maintenant de la hardiesse qu'il avait eue de
pntrer ainsi dans cette maison.

--Vous savez quel malheur nous frappe? reprit enfin la jeune fille.

--Je l'ai appris ce matin par le journal.

--Quoi! les journaux savent dj?...

--Tout.

--Et notre nom y est imprim?

--Oui.

Elle se voila le visage de ses deux mains, et accable:

--Quelle honte!... fit-elle.

--Sur le premier moment, continuait M. de Trgars, je ne pouvais
croire  la ralit de ce que je lisais. Je me suis ht d'accourir,
et le premier boutiquier des environs que j'ai questionn, ne m'a que
trop prouv que le journal disait vrai. Ds lors, je n'ai plus eu
qu'un dsir, imprieux, immense: vous parler. Et je suis arriv rue
Saint-Gilles pouss par l'esprance incertaine de vous apercevoir. En
reconnaissant  votre porte l'quipage de M. Costeclar, j'ai eu comme
un pressentiment de la vrit. Je suis entr chez le concierge et j'ai
demand votre mre ou votre frre. On m'a rpondu que Maxence tait
sorti depuis un moment dj, et que Mme Favoral venait de sortir, en
voiture, avec M. Chapelain, l'ancien avou. A l'ide que vous tiez
seule avec M. Costeclar, je n'ai pas hsit. Je me suis lanc dans
l'escalier. La porte de votre appartement n'tant pas ferme, je n'ai
pas eu besoin de sonner, et votre domestique m'a laiss entrer sans
seulement me demander ce que je voulais...

Non sans efforts, Mlle Gilberte matrisait les sanglots qui gonflaient
sa poitrine.

--Je n'esprais plus vous revoir, balbutia-t-elle.

--Oh!

--Et vous trouverez l, sur la table, la lettre que je venais de
commencer pour vous, lorsque M. Costeclar m'a interrompue.

Vivement, M. de Trgars s'en empara. Deux lignes seulement taient
crites; il lut:

Je vous rends votre parole, Marius, dsormais vous tes libre!!!

Devenu plus blanc qu'un linge:

--Vous me rendiez ma parole, s'cria-t-il, vous!...

--N'est-ce pas mon devoir?

--Gilberte!...

--Ah! s'il ne se ft agi que de notre fortune, loin de la regretter,
je me serais peut-tre rjouie de la perdre. Je connais votre coeur.
Je me serais dit que la pauvret nous rapprochait. Mais c'est
l'honneur qui est perdu, Marius, l'honneur, la fiert de soi, le droit
de marcher le front haut. Le nom que je porte est  jamais fltri. Que
mon pre soit repris, ou qu'il chappe  toutes les recherches, il
n'en sera pas moins traduit en cour d'assises, jug et condamne  une
peine infamante pour dtournements et pour faux!...

Si M. de Trgars la laissait poursuivre, c'est qu'il sentait toutes
ses ides tourbillonner dans son cerveau, c'est qu'elle tait si
belle ainsi, tout plore et les cheveux  demi pars, c'est qu'il
se dgageait d'elle un charme si puissant, qu'il tait comme pris de
vertige, et que les mots manquaient aux sensations qui le remuaient.

--Pouvez-vous, disait-elle, prendre pour femme la fille d'un homme
dshonor? Non, n'est-ce pas. Reprenez donc votre parole, ne m'en
veuillez pas d'avoir un instant dtourn votre vie de son but,
pardonnez-moi le chagrin dont je vous suis le sujet, abandonnez-moi
aux misres de ma destine, oubliez-moi!...

Elle suffoquait.

--Ah!... Vous ne m'avez jamais aim! s'cria Marius.

Elle leva les bras au ciel:

--Tu l'entends, grand Dieu! pronona-t-elle, comme rvolte d'un
blasphme.

--Il vous serait donc ais de m'oublier?

--Hlas!

--Si le malheur me frappait, vous me reprendriez donc votre parole,
vous cesseriez donc de m'aimer?...

Elle osa lui prendre les mains, et les pressant entre les siennes:

--Cesser de vous aimer ne dpend plus de ma volont, murmura-t-elle
avec des frmissements de lvres. Pauvre, abandonn de tous, mpris,
dshonor, criminel, je vous aimerais de mme, encore, toujours!...

D'un mouvement perdu, Marius lui jeta le bras autour de la taille,
et l'attirant  lui, l'treignant contre sa poitrine et dvorant de
baisers ses cheveux blonds enflamms:

--Eh bien! c'est ainsi que je t'aime, s'cria-t-il, et de toute mon
me, et de toute ma chair, uniquement, pour la vie!... Que m'importent
les tiens!... Ta famille! est-ce que je la connais? Ton pre! est-ce
qu'il existe? Ton nom! c'est le mien, le nom sans tache des Trgars.
Tu es ma femme, tu es  moi, tu es moi!...

Elle se dbattait faiblement, un engourdissement presque invincible
l'envahissait. Elle sentait sa raison se troubler, son nergie
se dissoudre, ses yeux se voiler, l'air manquer  sa poitrine
haletante...

Un grand effort de volont la remit sur pied. Elle se dgagea
doucement, et pliant sous l'excs de son motion, moins forte contre
la joie que contre la douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil.

--Pardonnez-moi, balbutiait-elle, pardonnez-moi d'avoir dout de
vous...

M. de Trgars n'tait gure moins boulevers que Mlle Gilberte, mais
il tait homme, et les ressorts de son nergie avaient une trempe
suprieure. Avant qu'une minute se ft coule, il avait repris
l'entire possession de soi et impos  ses traits leur expression
accoutume.

Attirant une chaise, o il s'assit, prs du fauteuil de Mlle Gilberte:

--Permettez-moi, mon amie, lui dit-il, de vous rappeler que nos
moments sont compts, et qu'il est bien des dtails qu'il est urgent
que je sache...

Elle releva la tte, et s'efforant de hausser son sang-froid jusqu'
celui de Marius:

--Quel dtails? interrogea-t-elle.

--Au sujet de votre pre.

Elle le regarda d'un air de stupeur profonde.

--N'en savez-vous pas bien plus que moi, rpondit-elle, plus que ma
mre, plus que nous tous? N'est-ce donc pas vous qui, en poursuivant
les gens qui ont dpouill votre pre, avez atteint le mien? Et c'est
moi, malheureuse que je suis! qui vous ai inspir cette rsolution
fatale, et je n'ai pas la force de vous en vouloir...

Imperceptiblement, M. de Trgars avait rougi.

--Comment avez-vous su? commena-t-il...

--N'a-t-on pas dit que vous alliez pouser Mlle de Thaller?

Il se dressa brusquement:

--Jamais! s'cria-t-il, ce mariage n'a exist que dans la cervelle de
M. de Thaller et de la baronne de Thaller, surtout. L'ide ridicule
lui en est venue, parce que mon nom lui plat, et qu'elle serait ravie
de voir sa fille marquise de Trgars. Jamais elle ne m'en a ouvert la
bouche, mais elle en a parl de tous cts, juste assez secrtement
pour donner matire  un bon cancan de salon. Elle a t jusqu'
confier  plusieurs personnes de mes relations, le chiffre de la dot,
pensant ainsi m'encourager... Autant qu'il tait en moi, je vous avais
mise en garde contre cette fausse nouvelle, par l'intermdiaire du
signor Gismondo.

Peut-tre, sans se l'avouer, Mlle Gilberte n'tait-elle pas fche de
l'explication, non plus que de la vhmence de Marius.

--Le signor Gismondo m'a dlivre de cruelles anxits, rpondit-elle,
mais j'avais tout d'abord souponn la vrit.

--Cependant...

--N'tais-je pas la confidente de vos esprances, ne savais-je pas
quel but vous poursuivez? Je n'avais vu dans ces projets de mariage
qu'un moyen de vous avancer dans l'intimit de M. de Thaller sans
veiller ses dfiances...

M. de Trgars n'tait pas homme  nier un fait vrai.

--Peut-tre, en effet, dit-il, n'ai-je pas t tranger au dsastre de
M. Favoral. Et quand je m'exprime ainsi, je veux dire qu'il se peut
que je l'aie avanc de quelques mois, de quelques jours seulement,
peut-tre, car il tait invitable, fatal. Quoiqu'il en soit, si
j'avais pu me douter de ce qui en tait, je me serais abstenu,
Gilberte, je vous le jure; j'aurais renonc  mes desseins plutt que
de m'exposer  atteindre votre pre. Il n'y a pas  revenir sur ce qui
a t fait. Mais si on ne peut pas rparer compltement le mal, on
peut l'attnuer, peut-tre...

Mlle Gilberte tressaillit.

--Grand Dieu! s'cria-t-elle, croiriez-vous donc  l'innocence de mon
pre?...

Mieux que personne, Mlle Gilberte et d tre convaincue de la
culpabilit de M. Favoral.

Ne l'avait-elle pas vu, humili et tremblant devant le baron de
Thaller? Ne l'avait-elle pas entendu reconnatre, en quelque sorte,
l'exactitude de l'accusation qui pesait sur lui?

Mais ce n'est pas  vingt ans qu'on s'incline sans rvolte sous la
brutalit du fait. Entrevoyant une lueur d'espoir, elle s'y tait
prcipite.

Et quand, au silence de M. de Trgars, elle comprit combien elle
s'tait mprise, baissant la tte:

--C'est de la folie, murmura-t-elle, et je ne le sens que trop, mais
le coeur est plus fort que la raison. Il est si cruel d'en tre rduit
 mpriser son pre! J'aurais tant besoin, pour moi plus encore que
pour les autres, de l'excuser, de le justifier!...

Elle essuya les larmes qui jaillissaient de ses yeux, et d'une voix
plus ferme:

--Ce qui arrive est si invraisemblable! poursuivit-elle, si
incomprhensible! Comment ne pas croire  quelqu'un de ces mystres
que le temps seul explique!

Depuis hier soir nous nous perdons en conjectures vaines, mais
toujours, fatalement, nous en arrivons  cette conclusion, que mon
pre doit tre victime de quelque tnbreuse intrigue.

C'est l'opinion de M. Chapelain, qu'une perte de cent soixante mille
francs ne devrait cependant pas disposer  l'indulgence...

--Eh! c'est aussi mon opinion, s'cria Marius.

--Vous voyez donc!...

Mais il ne la laissa pas poursuivre. Lui prenant doucement la main:

--Laissez-moi tout vous dire, interrompit-il, et chercher avec vous
une issue, s'il en est une,  cette affreuse situation. Il court, sur
M. Favoral, des bruits tranges. On prtend que son austrit
n'tait qu'un masque, son conomie sordide un moyen de surprendre la
confiance. On affirme que rellement il s'abandonnait  toutes sortes
de dsordres, qu'il avait quelque part, dans Paris, un mnage o il
prodiguait l'argent dont il se montrait si avare ici. Est-ce vrai? On
en dit autant de tous les gens entre les mains de qui on voit fondre
des fortunes...

La jeune fille tait devenue fort rouge.

--Je crois qu'on dit vrai, rpondit-elle.

--Ah!

--Le commissaire de police nous l'a affirm. Il a trouv parmi les
papiers de mon pre les factures acquittes d'une certaine quantit
d'objets coteux qui ne pouvaient tre destins qu' une femme...

Le front de M. de Trgars se plissait.

--Et sait-on quelle est cette femme? interrogea-t-il. La
connat-on?...

--Non.

--Quelle qu'elle soit, j'admets qu'elle a d coter  M. Favoral des
sommes considrables. Mais lui a-t-elle cot douze millions?

--Voil prcisment la remarque que faisait M. Chapelain.

--Et ce sera celle de tout homme sens. Je sais bien que ce n'est pas
de l'argent liquide que l'on dtourne, et que le plus souvent, pour
avoir dix mille francs, il faut en prendre trente mille. Je sais bien
que pour cacher pendant des annes un dficit considrable, il faut le
creuser chaque jour davantage; qu'il faut recourir  des manoeuvres de
fonds,  des ventes,  des achats,  des virements qui ruinent. Mais,
d'un autre ct, M. Favoral gagnait de l'argent, beaucoup d'argent.
Il a t riche. On lui croyait des millions. Est-ce que sans cela
Costeclar et jamais demand votre main?

--M. Chapelain prtend qu' une certaine poque, mon pre possdait au
moins cinquante mille livres de rentes.

--Il en est sr?

--Il le dit.

--C'est  s'y perdre...

Pendant plus de deux minutes, M. de Trgars demeura pensif, remuant
dans son esprit toutes les ventualits imaginables, puis:

--Mais qu'importe! reprit-il. Quand j'ai appris, ce matin, le chiffre
du dficit, des doutes aussitt me sont venus. Et c'est pour cela, mon
amie, que je tenais tant  vous voir,  vous parler. Il me faudrait
savoir exactement ce qui s'est pass ici, hier soir...

Rapidement, mais sans omettre un dtail utile, Mlle Gilberte raconta
les scnes de la veille, la soudaine arrive de M. de Thaller, la
survenue du commissaire de police, l'vasion de M. Favoral, grce  la
prsence d'esprit de Maxence.

Toutes les paroles de son pre lui taient restes dans la mmoire, et
c'est presque littralement qu'elle rptait ses discours tranges 
ses amis indigns, et ses propos incohrents au moment de fuir, alors
que tout en s'accusant, il disait qu'il n'tait pas coupable comme
on croyait, qu'il ne l'tait pas seul en tout cas, et qu'il tait
indignement sacrifi.

Lorsqu'elle eut achev:

--Voil bien ce que je pensais, dit M. de Trgars.

--Quoi?

--M. Favoral a accept un rle dans quelqu'une de ces terribles
comdies financires, qui ruinent un millier de pauvres dupes au
profit de deux ou trois habiles gredins. Votre pre voulait tre
riche, il lui fallait de l'argent pour alimenter ses dsordres, il a
t tent. On lui a montr les bnfices immenses, les risques nuls,
il s'est laiss sduire, il a cess d'tre honnte homme. Mais tandis
qu'il se croyait un des directeurs du spectacle appels  partager la
recette, il n'tait qu'un comparse  appointements fixes. Le moment
du dnoment venu, ses soi-disant associs ont disparu par une trappe
avec la caisse, et il reste seul en face du public qui redemande
l'argent...

A agiter ces dsolantes questions, Marius et Mlle Gilberte avaient
repris toutes les apparences du sang-froid.

Jamais,  les voir assis l'un prs de l'autre, on n'et souponn
l'tranget de leur situation. Eux-mmes l'oubliaient.

--S'il en est ainsi, reprit la jeune fille, comment mon pre s'est-il
tu?

--Que devait-il dire?

--Nommer les complices.

--Et s'il n'avait pas de preuves  donner de leur complicit? Il tait
le caissier du _Comptoir de crdit mutuel_, c'est  sa caisse que les
millions manquent...

Les conjectures de Mlle Gilberte avaient bien devanc cette phrase.

Regardant fixement Marius:

--Alors, fit-elle, de mme que M. Chapelain, vous croyez que M. le
baron de Thaller?...

--Ah! M. Chapelain croit...

--Que le directeur du _Crdit mutuel_ connaissait les dtournements.

--Et qu'il en a profit?

--Plus que son caissier, oui.

Un singulier sourire plissait les lvres de M. de Trgars.

--C'est possible, rpondit-il, c'est bien possible...

Depuis un moment, l'embarras de Mlle Gilberte se lisait dans son
regard. Enfin, surmontant son hsitation:

--Pardonnez-moi, dit-elle, je m'tais imagin que M. de Thaller tait
un des hommes que vous voulez frapper, et je m'tais berce de cette
esprance que, peut-tre, en faisant rendre justice  votre pre, vous
songiez  venger le mien...

Comme s'il et t m par un ressort, M. de Trgars se dressa.

--Eh bien! oui, s'cria-t-il, oui, vous m'avez devin!... Mais comment
atteindre ce double but? Une fausse manoeuvre, en ce moment, perdrait
tout! Ah! si je savais la vritable situation de votre pre! Si je
pouvais le voir, lui parler! D'un mot, il mettrait peut-tre entre mes
mains une arme sre, l'arme que je n'ai pu trouver encore...

La jeune fille eut un geste dsol.

--Malheureusement, rpondit-elle, nous sommes sans nouvelles de mon
pre, et il n'a mme pas voulu nous dire o il comptait se rfugier...

--Mais il vous crira peut-tre? Et d'ailleurs on pourrait le
chercher, avec prcaution, de faon  ne pas donner l'veil  la
police, et si votre frre, si Maxence voulait me seconder...

--Hlas! je crains que Maxence n'ait d'autres soucis; il a voulu
sortir, ce matin, absolument, malgr ma mre...

Mais Marius l'arrta, et de l'accent d'un homme qui en sait bien plus
qu'il n'en veut dire:

--Ne calomniez pas Maxence, fit-il. Peut-tre est-ce par lui que nous
viendra le secours dont nous avons besoin...

Onze heures sonnaient. Mlle Gilberte tressaillit.

--Et ma mre!... s'cria-t-elle, ma mre qui va rentrer!...

M. de Trgars eut pu l'attendre. Il n'avait plus  se cacher
dsormais. Et cependant, aprs en avoir dlibr avec la jeune fille,
il fut dcid qu'il allait se retirer et qu'il enverrait M. de
Villegr exposer ses intentions.

Il se retira donc, et il tait temps, car moins de cinq minutes plus
tard Mme Favoral et M. Chapelain reparaissaient.

L'ancien avou tait furieux, et c'est avec un mouvement de rage qu'il
lana sur la table les billets de banque dont il s'tait charg.

--Pour les rendre  M. de Thaller, il et fallu arriver jusqu' lui!
s'cria-t-il, et Monsieur est invisible, Monsieur se tient clos et
cl, gard par une nue de valets en livre!...

Mais Mme Favoral s'tait approche de sa fille et tout bas:

--Et ton frre? interrogea-t-elle.

--Il n'est pas rentr.

--Mon Dieu! soupira la pauvre mre, en un tel moment, il nous
abandonne, et pour qui?...




XXV


Si indulgente d'ordinaire, Mme Favoral tait trop svre, cette fois,
et c'est bien injustement qu'elle accusait son fils. Elle oubliait,
et quelle mre ne l'oublie, qu'il avait vingt-cinq ans, qu'il tait
homme, et qu'en dehors de la famille et d'elle-mme, il devait avoir
ses intrts et ses passions, ses affections et ses devoirs.

Parce qu'il quittait la maison pour quelques heures, Maxence
n'abandonnait assurment ni sa mre ni sa soeur. Ce n'est pas sans
un dbat intrieur qu'il s'tait dcid  s'loigner, et encore, en
descendant l'escalier:

--Pauvre mre, pensait-il, je suis sr que je lui cause une peine
affreuse, mais comment faire autrement!...

Le grand air et le mouvement de la rue, quand il y mit le pied,
interrompirent brusquement ses rflexions.

C'tait, depuis que le dsastre de son pre tait connu, la premire
fois qu'il affrontait le grand jour, et il en ressentait une motion
plus poignante, comme si son malheur, tout  coup, lui ft apparu sous
une face nouvelle et imprvue.

Moins imprieusement appel chez lui,  l'htel meubl o il
demeurait, au boulevard du Temple, il serait rentr prcipitamment et
et attendu la nuit pour passer inaperu.

Ds les premiers pas, il voyait se manifester brutalement l'implacable
opinion.

Quand il suivait la rue Saint-Gilles, la veille encore, cette rue o
il tait n, o il avait jou, enfant, en revenant de l'cole, o tout
le monde le connaissait, un salut amical ou un sourire l'attendait 
toutes les portes.

C'est que la veille encore, il tait le fils d'un homme riche et
considr, d'un homme dont on pouvait avoir besoin et dont on enviait
les cinquante mille livres de rente...

Tandis que ce matin!

C'est avec une sorte de curiosit mauvaise qu'on le regardait passer.
Pas une main ne se tendait, plus une casquette ne se levait sur son
passage. Les gens chuchotaient entre eux, en se le montrant du doigt,
et dans tous les yeux clatait l'ironie ou la haine.

C'est que ce matin, il tait le fils du caissier infidle poursuivi
par la police, de l'hypocrite  la fin dmasqu, de l'homme qui
faisait perdre, et qui entranait dans sa ruine on ne savait combien
de malheureux.

Plus dchir de tous ces regards que le misrable condamn  passer
entre les baguettes d'un peloton d'excution, Maxence htait le pas,
baissant la tte, la gorge sche, la joue en feu, quand devant la
boutique d'un marchand de vins:

--Tiens, s'cria un homme, voil le fils. Il ne manque pas de
toupet!...

Et plus loin, devant le magasin de l'picier:

--Allez, disait une femme au milieu d'un groupe, il leur en reste
encore plus qu' nous.

Alors, vritablement, le malheureux eut le sentiment de la
responsabilit de la famille, de cette solidarit qui fait descendre
du pre aux enfants, ou remonter des enfants au pre l'estime ou la
rprobation.

Il comprit de quel poids allait peser sur sa vie entire le crime de
M. Favoral, et quel boulet allait tre le nom qu'il portait, ce nom
qui jusqu' ce moment lui avait t comme une clef qui lui ouvrait la
caisse des fournisseurs les plus dfiants.

Et tout en remontant la rue de Turenne:

--C'est fini! rptait-il, je ne m'en relverai pas.

Et il songeait  changer de nom,  s'expatrier,  fuir jusqu'au
fond des dserts de l'Amrique la dtestable clbrit qui allait,
croyait-il, s'attacher dsormais  lui.

A quelque distance, cependant,  l'angle de la rue Branger et de la
rue Charlot, il apercevait un groupe d'une trentaine de personnes.

Il ne connut que trop tt la cause de ce rassemblement.

A cet endroit, o le trottoir est trs-large, un marchand de journaux
a tabli sa boutique, une grande bote peinte en vert, avec une sorte
de toit en toile cire.

Ce marchand, un gros petit homme,  la face enlumine et au regard
impudent, tait huch sur un escabeau, et d'une voix enroue:

--Voil, criait-il, les journaux du matin! Voil ce qui vient de
paratre! Il faut voir les dtails du vol de douze millions qui vient
d'tre commis par un pauvre caissier...

Les passants s'arrtaient.

--Achetez le journal du matin! criait l'homme.

Et pour activer le dbit de sa marchandise, il ajoutait toutes sortes
de lazzi de son cr, disant que le voleur tait un homme du quartier,
et que c'tait bien flatteur et bien avantageux pour le Marais, qu'on
avait toujours accus d'tre arrir.

--Voil le Marais dans le mouvement, ricanait-il. La foule riait et il
poursuivait:

--Le vol du caissier Favoral! douze millions! Achetez, pour voir les
dtails et la manire d'en faire autant!...

Ainsi, le scandale clatait, terrible, irrmdiable, emplissant Paris
de son tapage.

A dix pas, Maxence demeurait immobile, les talons comme rivs au sol,
regardant et coutant.

Il et voulu s'loigner, mais un sentiment imprieux, plus fort que sa
volont et que sa raison, le retenait l, ou plutt l'attirait vers
l'choppe. Il brlait de savoir ce que disaient les journaux.

Tout  coup, il se dcida.

Il s'avana brusquement, jeta trois sous au marchand, saisit un
journal, et s'enfuit perdu, comme s'il et t poursuivi par des
hues.

--Pas poli, le monsieur! grommelaient deux badauds qu'il avait
drangs.

Mais si prompt qu'et t son mouvement, un boutiquier de la rue de
Turenne avait eu le temps de le reconnatre.

--C'est le fils du caissier! s'cria-t-il.

--Pas possible!

--Comment n'est-il pas arrt?...

Cinq ou six curieux, plus enrags que les autres, s'lancrent sur ses
traces, esprant le voir, le dvisager, mais il tait loin dj.

Accot contre un rverbre du boulevard du Temple, il dpliait le
journal qu'il venait d'acheter.

Oh! il n'eut pas  chercher l'article.

Au beau milieu de la premire page,  la place d'honneur, en grosses
lettres, il lut:

ENCORE UN SINISTRE FINANCIER!

Au moment o nous mettons sous presse, la petite Bourse est en proie
 la plus violente agitation. Avec la rapidit d'une trane de
poudre, la nouvelle se rpand, tout le long du boulevard, qu'un de nos
grands tablissements de crdit vient d'tre victime d'un vol d'une
importance exceptionnelle.

Vers les cinq heures du soir, ayant besoin d'une pice de
comptabilit, le directeur du _Comptoir de crdit mutuel_ se
transporta dans le bureau occup par le caissier central, alors
absent. Un bordereau oubli sur une table fit jaillir dans son esprit
l'clair du soupon. pouvant, il envoya chercher un serrurier, fit
ouvrir les tiroirs et acquit l'irrcusable preuve que le _Crdit
mutuel_ tait victime de dtournements dont le total connu jusqu'
prsent s'lve  plus de douze millions.

A l'instant mme, une plainte tait dpose, et vers sept heures, M.
Brosse, le commissaire du quartier, se prsentait, muni d'un mandat
d'amener, au domicile du caissier infidle.

Ce caissier, nomm Favoral--nous n'hsitons pas  le nommer, puisque
son nom est dans toutes les bouches--venait de se mettre  table, avec
quelques-uns de ses amis. Prvenu, on ne sait comment, il gagna une
pice recule de son appartement, se laissa glisser par la fentre
dans la cour d'une maison voisine, et russit  djouer toutes les
recherches.

Il y a des annes, parat-il, que ses dtournements duraient,
habilement masqus par des faux.

M. Favoral avait eu l'habilet de surprendre l'estime de tous les
gens qui le connaissaient. Habitant le Marais, il y menait une
existence plus que modeste. Mais il n'avait l que sa demeure
officielle, en quelque sorte. Dans un autre quartier, et sous un autre
nom, il se livrait  des dpenses effrnes, entourant d'un luxe inou
une femme dont il tait follement pris.

Sur cette femme, on n'est pas d'accord.

Les uns nomment une trs sduisante comdienne, dont le thtre n'est
pas  cent lieues du passage des Panoramas; les autres, une dame de
la haute socit financire, dont les quipages, les diamants et les
toilettes ont un renom mrit.

Il nous serait facile de donner,  cet gard, des dtails qui
surprendraient bien des gens, car _nous n'ignorons rien_. Mais
dussions-nous paratre moins bien informs que certains confrres
du matin, nous garderons un silence qu'apprcieront nos lecteurs. A
d'autres le triste honneur d'ajouter par une indiscrtion prmature 
la douleur d'une famille cruellement prouve, car M. Favoral laisse
au dsespoir une femme et deux enfants, un fils de vingt-cinq ans,
employ d'un chemin de fer, et une fille de vingt ans, d'une beaut
remarquable, et qui a failli, il y a quelques mois, pouser M. C...

Allons, messieurs les caissiers,  qui le tour?...

Des larmes de rage obscurcissaient les yeux de Maxence, pendant qu'il
achevait les dernires lignes de ce terrible article.

C'en tait fait! Innocent, il se voyait tran sur la claie de la
plus infamante publicit. Sa douleur devenait un des aliments de
l'insatiable curiosit, un sujet de faits-divers, le texte des
commentaires des imbciles et des mchants. Aprs avoir dfray la
chronique quotidienne du scandale, le crime du caissier du _Crdit
mutuel_ allait passer,  l'tat de lgende, dans ces recueils
illustrs que les libraires au rabais exposent  leur vitrine.

--C'est le comble! rptait Maxence d'une voix sourde.

Et cependant, il tait peut-tre plus surpris encore qu'indign.

Ce journal venait de lui en apprendre plus que n'en savaient les
intimes amis de son pre, plus qu'il n'en savait lui-mme.

D'o tenait-il ses renseignements?

Maxence avait trop le respect de la chose imprime pour douter, et
c'est avec une vritable angoisse qu'il se demandait quels pouvaient
tre ces autres dtails que l'auteur de l'article dclarait connatre
et ne vouloir pas livrer encore  la publicit.

S'il et suivi son inspiration, il et couru tout d'une haleine au
bureau du journal, persuad qu'on y saurait lui dire en quel quartier
de Paris M. Favoral menait son existence de plaisir et de luxe,
sous quel nom, et quelle tait rellement cette femme dont il tait
follement pris, et que les uns disaient une femme de la haute finance
et les autres une actrice...

Mais il arrivait  son htel, l'_Htel des Folies_.

Aprs un moment d'hsitation:

--Baste! se dit-il, j'ai toute la journe pour passer au journal!...

Et il s'engagea dans le corridor de l'htel, corridor si troit, si
obscur et si long, qu'il donne l'ide d'un boyau de mine, et qu'il est
prudent, avant de s'y aventurer, de s'assurer que personne ne vient en
sens contraire.

C'est au voisinage du thtre des Folies-Nouvelles;--devenu le
thtre Djazet, que l'_Htel des Folies_ doit son nom.

Install dans l'arrire-corps de logis d'une grande vieille maison,
dsigne, depuis des annes, au pic des dmolisseurs, il n'a pas de
faade sur le boulevard, et rien n'y trahit son existence, qu'une
lanterne au-dessus d'une porte troite et basse, entre un caf et le
magasin d'un confiseur.

C'est un de ces htels comme on en compte  Paris un bon nombre,
d'ailleurs quelque peu mystrieux et suspects, mal tenu, et dont les
bnfices restent, pour les nafs, un insoluble problme.

A qui sont lous les appartements du premier et du second tage? On ne
sait. Jamais les voisins les plus instinctivement curieux n'ont aperu
le bout du nez d'un locataire. Et cependant, ils sont lous. Souvent,
dans l'aprs-midi, on voit un rideau s'carter et une ombre passer. Le
soir, les fentres s'clairent, et parfois on entend le son d'un vieux
piano fl.

A partir du second tage, le mystre cesse.

Toutes les chambres hautes, dont le prix est relativement modeste, ont
des locataires au mois, des locataires qu'on entend et qu'on voit. Des
employs comme Maxence, des commis et des demoiselles de magasin des
environs, que leurs patrons ne peuvent loger, quelques garons de
caf et parfois un pauvre diable d'acteur ou une figurante du thtre
Djazet, du Cirque ou du Chteau-d'Eau.

Un des agrments de l'_Htel des Folies_, et Mme Fortin, la grante,
ne manque jamais de le vanter aux locataires qui se prsentent, un
avantage inestimable, dclare-t-elle, est une sortie sur la rue
Branger.

--Et chacun sait, conclut-elle, qu'on n'est jamais pris quand on a la
chance d'habiter une maison  deux issues.

Lorsque Maxence entra dans le bureau de l'htel, une petite pice
obscure et malpropre, les grants, M. et Mme Fortin, terminaient leur
djeuner par une immense jatte de caf au lait de couleur louche, que
partageait avec eux un norme chat roux.

--Ah! voil M. Favoral! s'crirent-ils.

A leur accent on ne pouvait se mprendre. Ils savaient la catastrophe.
Et le journal dpli sur la table disait comment ils l'avaient
apprise.

--On est venu vous demander hier soir, reprit la Fortin, une grosse
femme aux traits empts par la graisse et au nez toujours barbouill
de tabac, dont la voix mielleuse faisait paratre plus terrible le
regard d'oiseau de proie.

--Qui?

--Un monsieur d'une cinquantaine d'annes, un grand sec avec une
longue redingote qui lui tombait sur les talons.

Maxence tressaillit.

A ce portrait il s'imaginait reconnatre son pre. Et, cependant,
tait-il admissible qu'aprs ce qui tait arriv, se sachant traqu
par la police, il ost se montrer sur le boulevard du Temple, o tout
le monde le connaissait,  deux pas du caf Turc, dont il tait un des
plus anciens habitus?

--A quelle heure s'est-il prsent? demanda-t-il.

--Ma foi! ni moi non plus, rpondit la grante; j'tais  moiti
endormie, mais Fortin va nous dire a, lui...

M. Fortin, qui devait bien avoir une vingtaine d'annes de moins que
sa femme, tait un de ces petits hommes blonds,  barbe rare, blmes
comme la fivre, au regard faux et au sourire inquitant, comme les
Madame Fortin savent en trouver, on se demande o.

--Le confiseur venait de mettre ses volets, rpondit-il, par
consquent il pouvait tre onze heures un quart.

--Et il n'a rien dit, ce monsieur? reprit Maxence.

--Rien, sinon, qu'il tait bien contrari de ne pas vous trouver.
Et dans le fait, oui, il avait l'air vraiment vex. Nous lui avons
demand son nom pour vous le dire, mais il nous a rpondu que ce
n'tait pas la peine, qu'il repasserait...

Au coup d'oeil que de l'angle des paupires lui lanait la Fortin,
Maxence comprit qu'elle avait, au sujet de ce visiteur attard, le
mme soupon que lui.

Et, du reste, comme si elle et tenu  le bien indiquer, de l'air le
plus innocent qu'elle put prendre:

--J'aurais peut-tre bien fait, insista-t-elle, de lui donner votre
clef...

--Et  quel propos, s'il vous plat?

--Dame! on ne sait pas, une ide!... Du reste, Mlle Lucienne pourra
vous en dire plus long, car elle tait l quand le monsieur est venu,
et je crois mme qu'ils ont caus un moment dans la cour...

Maxence voyait bien que les grants ne cherchaient qu'un prtexte pour
l'interroger; aussi, prenant sa clef:

--Mademoiselle Lucienne est chez elle? fit-il.

--Pourrais pas vous dire. Je l'ai vue aller et venir toute la matine,
et je ne sais pas si elle est rentre ou reste dehors. Ce qui est
sr, c'est qu'elle vous a attendu hier soir jusqu' plus de minuit,
et, dame! elle n'tait pas contente.

Dj Maxence avait gagn l'escalier, et  mesure qu'il enjambait les
marches roides, une voix de femme frache et admirablement timbre
arrivait plus distincte  son oreille.

Elle chantait une de ces chansons comme tous les mois les
cafs-concerts en lancent dans la circulation sur un air d'orgue de
barbarie:

  Esprer, verbe charmant,
    Que toute la vie
  Conjuguent, l'me ravie,
  L'homme, la femme et l'enfant.
  Du bonheur quand l'chance
  Fuit notre fivreuse main,
  C'est la voix de l'esprance
  Qui nous dit tout bas: Demain!...
    C'est joli de courir,
  Mais mieux vaut encor tenir!

--Elle y est! murmura Maxence, respirant plus librement.

Il arrivait au quatrime tage; il s'arrta devant la porte qui
faisait face  l'escalier, et d'un doigt lger frappa.

Aussitt la voix qui venait d'entamer un second couplet s'interrompit
et dit:

--Qui est l?

--Moi, Maxence!

--A cette heure! rpondit la voix avec un rire ironique, ce n'est pas
malheureux. Vous aviez oubli, sans doute, que nous devions aller
au thtre hier soir, et partir ce matin  sept heures pour
Saint-Germain...

--Vous ne savez donc pas... commena Maxence, ds qu'il put placer un
mot.

--Je sais que vous n'tes pas rentr cette nuit.

--C'est vrai, mais quand je vous aurai dit...

--Quoi? le mensonge que vous avez imagin; je vous en dispense...

--Lucienne, je vous en prie, ouvrez-moi...

--Impossible, je suis en train de m'habiller!

--Lucienne...

--Rentrez chez vous; sitt prte, je vous y rejoins...

Et pour couper court  ces explications  travers la porte, elle
reprit sa chanson:

  Espoir, jadis, j'attendais
    Ta manne divine,
  Trop longtemps  ta cuisine
  J'ai mang, je te connais.
  Pour l'avenir chimrique
  J'ai donn mes jours meilleurs!...
  Prends ta lanterne magique
  Et va la montrer ailleurs!...
    C'est joli de courir,
  Mais mieux vaut encor tenir!...




XXVI


C'est de l'autre ct du palier,  droite, que s'ouvrait le
logis,--Mme Fortin, pompeusement, disait: l'appartement de Maxence.

Il avait l une sorte d'antichambre presque aussi grande qu'un
mouchoir de poche, dcore par les poux Fortin du nom de salle 
manger, une chambre  coucher et un placard, qualifi cabinet de
toilette sur le papier de location.

Rien de plus triste que ce logement, dont les papiers raills et les
peintures malpropres gardaient l'empreinte de tous les nomades qui s'y
taient succd, depuis l'inauguration de l'_Htel des Folies_.
Le plafond disloqu s'caillait par larges places, le parquet
s'miettait, il fallait un effort pour ouvrir et fermer les portes et
les fentres affreusement gauchies.

Le mobilier tait  l'avenant.

--Comme tout s'use! gmissait la Fortin. Il n'y a pas dix ans que j'ai
achet mes meubles!

Il y en avait plus de quinze, et encore les avait-elle achets
d'occasion et dj presque hors de service.

Aussi les rideaux ne conservaient-ils qu'une nuance vague de leur
primitive couleur. Le lit tait presque entirement dplaqu. Pas une
serrure ne jouait, du secrtaire, ni de la commode. La descente de lit
n'tait plus qu'une loque infme, et il fallait se dfier du divan
dont les lastiques briss peraient l'toffe raille, et se
dressaient comme des lames de poignard.

L'objet le plus somptueux tait un norme pole de faence, qui tenait
presque la moiti de l'antichambre-salle--manger. On ne pouvait
songer  y faire du feu, puisqu'il n'y avait pas de tuyau. La Fortin
n'en refusait pas moins obstinment de le retirer, sous ce prtexte
qu'il donnait  l'appartement quelque chose de bourgeois et de cossu.

Tout ce confort cotait  Maxence quarante-cinq francs par mois, plus
cinq francs pour le service, payables d'avance, du 1er au 3. C'tait
la rgle invariable de l'htel. Si le 4 un locataire se prsentait
sans argent, carrment la Fortin lui refusait sa clef, et l'engageait
 chercher un gte ailleurs.

--J'y ai t trop prise, rpondait-elle  ceux qui essayaient
d'obtenir vingt-quatre heures de rpit. Et  mon propre pre, qui
tait l'honneur mme, et officier suprieur des armes de Napolon, je
ne ferais pas crdit jusqu'au 5!

C'est le hasard seul qui, aprs la Commune, avait amen Maxence 
l'_Htel des Folies_.

Et il n'y tait pas depuis une semaine, qu'il se jurait bien de ne pas
dtriorer longtemps le mobilier bourgeois des poux Fortin.

Dj mme, il avait cherch et trouv un logement plus convenable
et moins cher, quand une rencontre qu'il fit sur l'escalier vint
soudainement modifier toutes ses ides, et donner  son appartement un
charme qu'il ne lui souponnait pas.

Il y avait bientt un an, de cela.

Comme il sortait, un matin, se rendant  son bureau, il se croisa sur
le palier mme, avec une jeune fille assez grande et trs-brune, qui
montait en courant.

Elle passa devant lui comme un trait, ouvrit la porte en face et
disparut.

Mais si rapide qu'eut t l'apparition, elle laissait dans l'esprit de
Maxence une de ces empreintes qui ne s'effacent plus.

De toute la journe, il lui fut impossible de penser  autre chose.

Et ds qu'il fut libre, au lieu de se rendre, comme d'ordinaire, dner
rue Saint-Gilles, il envoya une dpche  sa mre pour lui dire de ne
le pas attendre, et bravement il rentra chez lui.

Mais c'est en vain que toute la soire il fit faction derrire sa
porte sournoisement entrebille, la voisine ne se montra pas.

Elle ne parut pas davantage le lendemain, ni les trois jours qui
suivirent, et Maxence commenait  dsesprer, quand enfin, le
dimanche, comme il descendait, ils se trouvrent de nouveau face 
face.

Elle lui avait paru bien jolie, au premier abord. Cette fois, elle
l'blouit  ce point qu'il demeura plus d'une minute comme une statue,
effac contre le mur.

Et certes, ce n'tait pas sa toilette qui rehaussait sa beaut. Elle
portait une pauvre robe de laine noire, un col troit, des manchettes
plates et un chapeau de la plus entire simplicit. Elle n'en avait
pas moins un air d'incomparable dignit, une grce qui charmait, et
cependant inspirait le respect, et une dmarche de reine...

C'tait le 30 juillet.

En accrochant sa clef avant de sortir:

--Dcidment, dit Maxence  Mme Fortin, mon appartement me plat, je
le garde, et voici cinquante francs pour le mois d'aot.

Et pendant que la grante de l'_Htel des Folies_ lui crivait un
reu:

--Vous ne me disiez pas, commena-t-il, de son air le plus
indiffrent, que j'ai une voisine...

Comme un vieux cheval d'escadron qui entend la trompette, la Fortin
dressa la tte.

--Ah! oui! fit-elle, mademoiselle Lucienne...

--Lucienne! rpta Maxence, c'est un joli nom.

--Vous l'avez vue?

--Je viens de la rencontrer. Elle n'est pas mal...

L'estimable grante tressauta sur son fauteuil.

--Pas mal! interrompit-elle. Pas mal!... Vous tes difficile, mon cher
monsieur, car moi, qui m'y connais, je prtends qu'on chercherait plus
de quatre jours dans Paris, avant de trouver une aussi belle fille.
Pas mal! Une gaillarde qui vous a des cheveux qui lui tombent sur les
jarrets, un teint qui blouit, des yeux grands comme a, et des dents
 faire honte, pour la blancheur, aux dents du chat que voil!...
Allez, vous userez plus d'une paire de bottes  courir aprs les
femmes, avant d'en joindre une qui la vaille...

C'tait absolument l'avis de Maxence.

Et cependant, de l'air le plus froid:

--Y a-t-il longtemps, chre madame Fortin, demanda-t-il, qu'elle est
votre locataire?...

--Un peu plus d'un an. C'est ici qu'elle a pass le sige, et mme,
 ce moment, elle s'est trouve dans l'impossibilit de me payer. Je
voulais, comme de juste, l'envoyer gter ailleurs, mais elle n'a fait
ni une ni deux, elle est alle tout droit chez le commissaire de
police, qui est venu me faire dfense de mettre dehors ni elle, ni
personne. C'est--dire qu'on n'est plus matre chez soi!...

--C'tait bien ridicule! objecta Maxence, dcid  conqurir les
bonnes grces de la grante.

--Jamais on n'avait entendu parler d'une chose pareille,
poursuivit-elle. Vous forcer  loger les gens pour rien! Pourquoi pas
 les nourrir aussi, pendant qu'on y tait? Bref, pour vous en finir,
elle est reste tant et si bien, qu'aprs la Commune, elle me devait
cent quatre-vingts francs. Pour lors, elle me dit que si je voulais
la garder, chaque mois, en me payant d'avance, elle me donnerait dix
francs de l'arrir. Ce fut convenu, et elle s'est dj acquitte de
vingt francs...

--Pauvre fille! fit Maxence.

Mais la Fortin haussa les paules.

--Vrai, je ne la plains gure, rpondit-elle, car si elle voulait,
avant quarante-huit heures je serais paye, et elle aurait  se mettre
sur le dos autre chose que sa mchante guenille noire. Croyez-vous
donc que les occasions lui manquent de se faire une position? Mais
mademoiselle a ses ides. a n'a pas le sou et a fait sa tte. Quelle
piti! Moi, je me tue  le lui dire: Voyez-vous, ma fille, au jour
d'aujourd'hui, il n'y a qu'un ami sur qui on puisse compter, qui vaut
mieux que tous les autres, et qu'il faut prendre quand il vient, et
comme il vient, et sans faire la grimace, s'il n'est pas propre: c'est
l'argent. On est toujours bien vu quand on a de l'argent, et personne
ne demande o vous l'avez pris. C'est pourquoi une femme qui a des
avantages et qui ne s'en sert pas, est une bte. Les avantages, a
passe. Regardez-moi, plutt... Mais bast! j'ai beau prcher, c'est
comme si je chantais...

C'est avec un ravissement que trahissait son sourire, que Maxence
coutait ces renseignements.

--En somme, que fait-elle? interrogea-t-il.

--Ni vu, ni connu, rpondit la Fortin. Ah! ce n'est pas une demoiselle
qui s'use la langue  conter ses affaires! Croyez-vous que je ne sais
seulement pas son nom de famille? Tout ce que je peux dire, c'est
qu'elle file le matin, ds le patron-minet, et que souvent il est onze
heures qu'elle n'est pas encore rentre. Le dimanche, elle reste dans
sa chambre  lire, et le soir elle s'en va se promener toute seule,
au bal ou au spectacle... Si elle en connaissait une plus originale
qu'elle, bien sr, elle irait lui chercher dispute...

Un locataire qui rentrait interrompit la Fortin.

Et Maxence s'loigna, rvant aux moyens d'entrer en relations avec
cette voisine, si jolie et si singulire.

Parce qu'il avait autrefois dpens quelques cent louis avec des
demoiselles  chignon jaune, Maxence s'estimait un gaillard plein
d'exprience, et quoi que lui et dit la Fortin, il croyait peu  la
vertu d'une fille de vingt ans qui demeurait seule, dans son htel
garni, matresse sans contrle de toutes ses fantaisies.

Il se mit donc  pier toutes les occasions de la rencontrer, et vers
la fin du mois il en tait venu  la saluer familirement et  lui
demander des nouvelles de sa sant...

Mais au premier mot de galanterie qu'il voulut risquer, elle le toisa
d'un regard si froid, et lui tourna le dos avec un tel mpris, qu'il
en demeura bouche bante, cras!...

--Ah! je perds mon temps, comme un sot! se dit-il.

Grande fut donc sa stupeur, lorsque la semaine suivante, par une belle
aprs-midi, il vit Mlle Lucienne sortir de chez elle, non plus vtue
de son ternelle robe noire, mais portant une toilette clatante et
d'une richesse extrme...

Le coeur battant, il la suivit.

Devant l'_Htel des Folies_, un huit-ressorts stationnait, attel de
deux btes de prix.

Ds que Mlle Lucienne parut, un valet de chambre lui ouvrit
respectueusement la portire... Elle monta... Et le cocher rendit la
main  ses chevaux, qui partirent au grand trot.

Plant sur ses jambes au bord du trottoir, beaucoup plus lev, en cet
endroit, que la chausse, Maxence regardait la voiture qui emportait
Mlle Lucienne s'loigner rapidement, puis se confondre et se perdre
parmi les mille voitures qui se croisent et se mlent sur la place du
Chteau-d'Eau.

L'enfant qui voit soudain s'envoler l'oiseau sur lequel il esprait
mettre la main a de ces bahissements dsols.

--Partie! murmurait-il.

Mais, lorsqu'il se retourna, il se trouva en face des poux Fortin,
attirs comme lui dehors par une irrsistible curiosit.

Ils riaient d'un rire qui lui sembla sinistre.

--Quand je vous le disais! s'cria la Fortin. La voil lance.
Fouette, cocher! Elle ira loin, l'enfant!...

Dj la magnificence du huit-ressorts, la beaut des chevaux, la
richesse de la livre et les splendeurs de la toilette de Mlle
Lucienne faisaient leur effet aux environs.

Les consommateurs attabls  la terrasse du caf, ricanaient entre
eux.

Le confiseur et sa femme, debout sur le seuil de leur boutique,
semblaient discuter chaudement, non sans adresser aux grants de
l'_Htel des Folies_ des regards indigns.

--Voyez-vous, monsieur Favoral, reprit la Fortin, une si belle fille
n'tait pas faite pour notre quartier. Il faut en faire votre deuil,
elle ne fera plus gure de poussire sur le boulevard du Temple.

Sans un mot de rponse, Maxence lui tourna le dos, et prcipitamment
regagna sa chambre. Il sentait des larmes chaudes lui jaillir des yeux
et il avait honte de sa faiblesse.

Et dans le fait, que lui importait la conduite de cette jeune fille!
Qu'tait-elle dans sa vie? Est-ce que la veille encore il n'et pas
hauss les paules si on lui et dit qu'il l'aimait!

--Elle est partie, se rptait-il. Eh bien! bon voyage!

Mais il avait beau se dire cela, d'un accent dlibr, et mme
chercher dans son esprit des plaisanteries pour se remonter, il
sentait son coeur se serrer et une tristesse noire l'envahir. Des
regrets mal dfinis le poignaient en mme temps qu'il avait des
tressaillements de colre. Il songeait qu'il avait t bien naf de
s'en laisser imposer par les grands airs de cette demoiselle, qui en
dfinitive ne valait pas mieux que les autres. Il se disait qu'elle ne
l'et pas accueilli si durement, s'il et t riche, s'il et eu des
toilettes et des chevaux  lui offrir.

Enfin, il avait pris la rsolution de n'y plus penser--une de ces
belles rsolutions qu'on prend toujours et qu'on ne tient jamais,
quand, la nuit venant, il descendit pour se rendre rue Saint-Gilles,
dner.

Mais, ainsi qu'il lui arrivait souvent, il s'arrta au caf qui touche
 l'_Htel des Folies_, et, s'attablant sur la terrasse, il se fit
servir une consommation.

Il battait son absinthe, selon l'expression consacre, c'est--dire
qu'il versait l'eau dans le verre d'assez haut et par -coups, de
faon  bien brouiller la liqueur et  lui donner cette apparence
nausabonde qui est la joie des amateurs, lorsque, tout  coup, il vit
arriver au grand trot, et s'arrter court, la voiture du matin.

Mlle Lucienne en descendit lentement, traversa le trottoir et
s'enfona dans l'troit corridor de l'htel.

Presque aussitt, la voiture, tournant bride, repartit.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensait Maxence, qui en oubliait
d'avaler son absinthe.

Il se perdait en conjectures absurdes, quand au bout d'un quart
d'heure environ, il vit reparatre la jeune fille.

Dj elle avait dpouill sa belle toilette et repris sa petite robe
de laine noire. Elle avait un panier au bras et se dirigeait vers la
rue Charlot.

Sans plus de rflexions, Maxence se leva brusquement et se mit  la
suivre en prenant bien ses prcautions pour qu'elle ne l'apert pas.

Elle tourna rue Charlot, traversa la rue Turenne, et enfin, au coin
de la rue de Saintonge, elle entra dans la boutique d'une espce de
marchand de vins-traiteur, o se lisait sur une grande pancarte:
_Ordinaire  toute heure  40 centimes.--Oeufs durs et salade de
saison_.

S'tant avanc sournoisement, Maxence vit Mlle Lucienne tirer de son
panier une bote de fer-blanc, et y faire verser ce qu'on appelle un
_ordinaire_: un quart de litre de bouillon, un morceau de boeuf de la
grosseur du poing et quelques lgumes. Elle fit ensuite emplir  demi,
de vin, une petite bouteille, paya, et sortit, de cet air de dignit
grave qui lui tait habituel.

--Singulier dner! murmurait Maxence, pour une femme qui tout 
l'heure s'talait dans un quipage de cinq cents louis...

De ce moment elle devint sa proccupation unique, l'obsession de sa
pense. Une passion qu'il ne discutait plus s'infiltrait comme un
poison subtil jusqu'aux dernires fibres de son tre. O cela le
conduirait-il? Dj il ne se le demandait plus. Il se tenait pour
heureux les jours o, aprs une longue faction, il avait russi 
entrevoir cette singulire jeune fille.

C'est qu'aprs cette expdition si extraordinaire, elle semblait avoir
repris son train de vie habituel. Ds le matin elle partait, pour ne
plus revenir que le soir trs-tard.

La Fortin en tait confondue.

--Elle se sera montre trop exigeante, disait-elle  Maxence, et
l'affaire aura manqu.

Lui ne rpondait pas. Les insinuations de l'honorable grante lui
faisaient horreur, et cependant il ne cessait de se rpter qu'il
fallait tre naf jusqu' la stupidit pour croire un instant 
la sagesse de cette demoiselle. Que n'et-il pas donn pour la
questionner! Mais il n'osait. Souvent, il s'armait de courage, et la
guettait sur l'escalier; mais ds qu'elle arrtait sur lui son grand
oeil noir tranquille, toutes les phrases qu'il avait prpares
s'envolaient de son cerveau, sa langue se collait contre son palais,
et c'est bien juste s'il arrivait  balbutier un timide:

--Bonjour, mademoiselle!...

Il en pleurait de dpit, de dcouragement et de dsirs, se disant que
puisqu'il tait  ce point ridicule et pusillanime, le plus court
tait de quitter l'_Htel des Folies_.

Mais un soir:

--Eh bien! lui dit la Fortin, tout est raccommod,  ce qu'il parat.
La belle voiture est encore venue chercher notre jeune fille...

Maxence l'et battue.

--Serez-vous donc bien avance, rpondit-il, quand Lucienne aura mal
tourn?

L'oeil jaune de l'honorable grante s'illumina, et avec un mauvais
sourire:

--a fait toujours plaisir, grommela-t-elle, d'en avoir une de plus 
faire damner les hommes. C'est ces filles-l qui nous vengent, nous
autres, pauvres btes d'honntes femmes.

La suite sembla d'abord justifier les plus fcheuses prvisions. Trois
fois, cette semaine, Mlle Lucienne, selon l'expression de la Fortin,
sortit en grand tralala.

Mais comme toujours elle rentrait, et que sitt rentre elle reprenait
son ternelle robe de laine:

--C'est  n'y rien comprendre, se disait Maxence. N'importe! j'en
aurai le coeur net.

Il demanda en effet et obtint un cong, et ds le lendemain il
s'tablissait en embuscade derrire la vitre du caf voisin. Le
premier jour, il perdit ses peines. Mais le second, sur les trois
heures, le fameux huit-ressorts parut.

Et quelques instants plus tard Mlle Lucienne y prenait place...

Sa toilette tait plus riche encore que la premire fois, et si
clatante, qu'elle fit presque scandale, pendant le temps qu'elle mit
 traverser le trottoir et  s'installer sur les coussins.

Dj Maxence s'tait lanc sur le boulevard.

Avisant un fiacre vide, il y monta.

--Vous voyez cet quipage? dit-il au cocher. O qu'il aille, il faut
le suivre. Il y a dix francs de pourboire.

--Connu! rpondit le cocher, en fouettant son cheval.

Et il avait raison de fouetter. C'est au grand trot que les chevaux
qui emportaient la jeune fille descendirent le boulevard jusqu' la
Madeleine, suivirent la rue Royale et traversrent la place de la
Concorde. Mais en s'engageant dans l'avenue des Champs-lyses, ils
prirent le pas.

On tait  la fin de septembre, et il faisait une de ces radieuses
journes d'automne, qui sont un dernier sourire du ciel bleu et la
dernire caresse du soleil.

Il y avait des courses au bois de Boulogne.

C'est par cinq ou six de front que les quipages remontaient la
chausse. Les contre-alles taient envahies par les promeneurs.
Et sur le bord du trottoir, dans des chaises, les flneurs aligns
respiraient la brise tide en regardant passer le monde.

Jamais  voir tout ce mouvement, ce luxe, ce bruit, cet entrain de
plaisir, on ne se ft dout qu'on venait de traverser les terribles
annes de 1870 et de 1871. On et t tent de croire  un cauchemar
sinistre, si on n'et aperu, n'attestant que trop la ralit des
dsastres, d'un ct, la silhouette des Tuileries incendies,
de l'autre les chafaudages des ouvriers occups  rparer
l'Arc-de-Triomphe...

Du fond de son fiacre, Maxence ne perdait pas de vue Mlle Lucienne.

Elle faisait sensation, videmment.

Les hommes s'arrtaient pour la regarder, d'un air d'admiration
bahie, les femmes se penchaient hors de leur voiture pour la mieux
voir.

--O va-t-elle ainsi? se demandait Maxence.

Elle se rendait au bois, et bientt sa voiture s'engagea dans
l'interminable file des voitures qui tournaient au pas dans la grande
alle.

Suivre  pied devenait plus simple. Maxence envoya son fiacre
l'attendre  quelque distance, et s'engagea dans l'alle des pitons
qui serpente autour des lacs.

Il n'y avait pas fait cinquante pas qu'il s'entendit appeler.

Il se retourna, et  deux longueurs de canne, aperut M. Saint-Pavin
et M. Costeclar.

C'est  peine si Maxence connaissait M. Saint-Pavin pour l'avoir vu
trois ou quatre fois rue Saint-Gilles, et il excrait M. Costeclar.

Pourtant, il avana.

La voiture de Mlle Lucienne tait prise dans la file, il tait certain
de la rejoindre quand bon lui semblerait, et il se trouvait dans une
de ces dispositions d'esprit o toute occasion parat bonne d'chapper
 ses rflexions, o on dcouvre du charme au visage d'un ennemi, o
on coute avec intrt l'inepte bavardage d'un sot.

--C'est un miracle, que de vous rencontrer ici, mon cher Maxence!...
s'cria M. Costeclar, assez haut pour faire tourner la tte 
plusieurs personnes.

Occuper autrui de soi, quand mme et  n'importe quel prix, tait la
grande proccupation de M. Costeclar.

On le devinait rien qu' sa mise,  la cambrure de son chapeau, aux
rayures clatantes de sa chemise,  son col ridicule,  ses manchettes
exagres,  ses bottes,  ses gants,  sa canne,  tout enfin!...

--Si vous nous voyez sur nos jambes, ajouta-t-il, c'est que nous
avons tenu  marcher un peu. Ordonnance du docteur, mon trs-cher! Ma
voiture est l-bas, tenez, derrire ces arbres; reconnaissez-vous mes
pommels?...

Et il tendait sa canne dans la direction, comme s'il se ft adress
non pas seulement  Maxence, mais  tous les gens qui passaient.

--C'est bon, va! on sait que tu as une voiture, interrompit M.
Saint-Pavin.

Le directeur du _Pilote financier_ tait le vivant contraste de son
compagnon.

Encore plus dbraill que M. Costeclar n'tait tir  quatre pingles,
il talait cyniquement une cravate roule en corde sur une chemise
de deux ou trois jours, une redingote toute blanche de duvet et de
peluche, des bottines boueuses, bien qu'il n'et pas plu depuis
plusieurs jours, et de grandes mains rouges d'une surprenante
malpropret.

Il n'en tait que plus fier. Et c'est crnement qu'il portait sur
l'oreille un chapeau que n'avait pas touch la brosse depuis le jour
o il tait sorti du magasin du chapelier.

--Ce diable de Costeclar, poursuivit-il, il ne veut pas croire qu'il y
a en France un certain nombre de gens qui vivent et qui meurent sans
avoir eu jamais ni coup, ni cheval, ce qui est avr, cependant. Ces
fils de famille qui ont trouv dans leurs langes cinquante ou soixante
mille livres de rentes sont tous les mmes...

L'intention blessante tait manifeste, mais M. Costeclar n'tait pas
homme  se fcher de si peu.

--Tu es de mchante humeur, mon trs-cher, dit-il. Le directeur du
_Pilote financier_ eut un geste menaant.

--Eh bien! oui, rpondit-il, je suis de mauvaise humeur, comme un
homme qui depuis dix ans bat la grosse caisse  la porte de toutes vos
sacres baraques financires, et qui ne fait pas ses frais. Oui, voil
dix ans que je m'enroue  clamer votre boniment: Entrez, mesdames et
messieurs, et pour chaque pice de vingt sous que vous nous confierez,
nous vous rendrons un cu de six francs... Entrez, suivez le monde,
passez au bureau, voil l'heure et le moment!... On entre, on passe
au bureau, vous recevez des montagnes de pices de vingt sous, vous ne
rendez jamais rien, ni cus de six francs ni seulement un centime,
le tour est fait, le public est refait, vous roulez voiture, vous
suspendez des diamants aux oreilles de vos matresses... et moi,
l'organisateur du succs, moi dont les rclames fouillent les poches
les mieux closes et font tressaillir les vieux louis jusqu'au fond des
bas de laine, j'en suis rduit  faire ressemeler mes bottes. Vous
me marchandez mon existence! Vous rechignez ds que je vous parle de
payer les grosses caisses creves  votre service...

Il parlait si haut, que trois ou quatre curieux s'taient arrts.

Mais que lui importait!

Et de son terrible accent gascon:

--Mais j'en ai assez, continua-t-il, de ce mtier de dupe! Et un de
ces quatre matins, au lieu de ces blagues qui ont fait votre fortune,
je vais me mettre  imprimer la vrit toute vive et toute nue. Ah!
vous ne voulez pas me payer! Eh bien! le public me payera, lui, pour
savoir au juste ce que sont toutes vos boutiques, et ce qu'il risque 
s'y aventurer!

Sans tre un grand clerc, Maxence comprenait fort bien qu'il tait
arriv au plus fort d'une pre discussion d'argent entre ces deux
messieurs.

Serr de trop prs, et croyant ainsi gagner du temps, M. Costeclar
l'avait appel, mais l'autre n'tait pas d'un caractre  se laisser
fermer la bouche par un tiers...

Saluant donc:

--Excusez-moi, messieurs, dit le jeune homme, de vous avoir
interrompus...

Mais M. Costeclar le retint.

--Je ne vous lche pas, dclara-t-il, vous allez venir avec nous
prendre un verre de madre  la Cascade...

Et s'adressant au directeur du _Pilote_:

--Allons, tais-toi, lui dit-il, tu auras ce que tu demandes.

--Vrai?

--Tu as ma parole.

--J'aimerais mieux un petit bout d'engagement.

--Je te le signerai ce soir.

--Oh! alors, en avant les grands moyens! Tu me diras des nouvelles de
mon numro de dimanche.

La paix tait faite, et c'est le plus amicalement du monde que ces
messieurs continurent leur promenade le long de l'alle des pitons.

--Ainsi, disait M. Costeclar  Maxence, vous ne venez pas souvent au
bois?...

--Jamais. Je n'en ai ni le temps ni les moyens...

--Eh bien! c'est un tort, interrompit M. Saint-Pavin.

Et s'arrtant brusquement:

--Oui, c'est un tort, insista-t-il, car le spectacle est curieux et
vaut la peine d'tre mdit. Regardez bien, monsieur Favoral, et
de tous vos yeux! Regardez-moi ces voitures de toutes sortes,
ces livres, ces cavaliers, ces chevaux, ces femmes en toilettes
magnifiques, tout ce luxe, tout cet talage!... C'est ici que se
dpense une bonne partie de cet argent des autres qu'on se dispute si
chaudement  la Bourse. C'est ici, que moi qui suis un philosophe, je
viens chercher le pourquoi d'un tas de petites infamies, le secret de
filouteries inexplicables, la raison de ces ruines soudaines dont vous
parlent les journaux... C'est ici que les heureux du jeu s'talent et
brillent... C'est pour s'y taler et y briller qu'on joue... Demandez
 Costeclar pourquoi il va fonder une socit au capital de je ne sais
combien de millions? Il vous rpondra que c'est pour construire un
chemin de fer. Eh bien! pas du tout. C'est pour avoir la gloire de
payer cette Victoria  caisse bleue, tenez, l-bas,  la demoiselle
qui s'y vautre, et qui n'est autre que Jenny Fancy. Elle n'est plus
jeune, vous le voyez, ni jolie, ni gracieuse; elle est plus sotte que
vous ne le sauriez imaginer... Mais elle est illustre. Elle a t la
matresse du comte Hector de Trmorel, qui s'est suicid, aprs avoir
empoisonn un de ses amis et assassin la veuve de cet ami, qu'il
avait pouse...

La Victoria  caisse bleue passait.

Du haut des coussins, Mme Fancy adressa  M. Costeclar un geste
amical.

Et lui:

--Tu as beau plaisanter, dit-il  Saint-Pavin, Fancy est encore une
des femmes les plus remarquables de Paris...

--Combien te cote-t-elle? ricana le directeur du _Pilote_.

Et tout de suite, s'adressant  Maxence:

--Ouvrez les yeux et les oreilles, continua-t-il, soyez juge, et
dites-moi si Fancy n'a pas ici des rivales dont les titres priment les
siens. Par exemple, c'est pour cette blonde si maigre, l, dans ce
huit ressorts, que le notaire Couquart s'est brl la cervelle, aprs
avoir rafl un million  ses clients. C'est pour cette autre si
pltre que d'Ernauton a tu son beau-frre en duel. Cette petite
brune a mang huit cent mille francs en deux ans  ce pauvre Sariges,
qui est maintenant au bagne. Voici Flora, qui donnait  jouer chez
elle, et qui faisait tricher son amant, le petit R de Modane, qui
doit faire  cette heure des chaussons de lisire dans quelque maison
centrale. Voici encore Mme de Chanclos, dont le vrai nom est Eulalie
Trottignon, pour qui deux commis bijoutiers dvalisaient leur patron,
et la Gipsy qui est en train de ruiner notre ami Courmache, et la
Nina, qui ruinera notre ami Doulevent...

Les voitures incessamment se succdaient et  toutes ces dames,--la
fine fleur, disait-il, M. Costeclar adressait son plus gracieux
sourire.

Et, par moments, prenant la parole  son tour:

--Voici, disait-il, la comtesse de Lagors et Mme de Chandornay,--et il
saluait. Voici Mme de Manosque, dont le mari voyage en Allemagne pour
insuffisance d'actif,--et il resaluait. Voici miss Gool, la fille
de cet Amricain si riche qui, donnant un bal, dernirement, au
Grand-Htel, avait crit de sa main, au bas des invitations: Si
quelque dame a besoin de fonds pour sa toilette, elle peut, avec
la prsente, se prsenter  la caisse, et il sera fait droit  sa
demande...

M. Saint-Pavin se frottait les mains.

--Et plusieurs dames se sont prsentes  la caisse, ricana-t-il, Gool
me l'a dit...

--Voici encore, continuait M. Costeclar, Mme Firmin, la femme du
banquier, et Mlle Marcolet, la fille du marchand de brevets, et
l-bas, dans cette voiture, avec ces deux grands valets de pied, Mme
et Mlle de Thaller...

Mais il s'interrompit, se haussa sur ses pieds, et tout  coup:

--Sacrebleu! la belle personne! s'cria-t-il.

Sans trop d'affectation, Maxence recula d'un pas. Il se sentait rougir
jusqu'aux oreilles et tremblait qu'on ne remarqut sa rougeur soudaine
et qu'on ne l'interroget.

C'est que c'tait Mlle Lucienne qui provoquait ainsi le bruyant
enthousiasme de M. Costeclar. Une fois dj elle venait de faire le
tour du lac, et elle continuait sa promenade circulaire.

--Positivement, approuva le directeur du _Pilote financier_, elle est
un peu mieux que toutes ces dames que nous venons de voir passer...

Pour un peu, M. Costeclar se serait arrach les cheveux.

--Et je ne la connais pas! poursuivait-il. Une femme adorable se
promne au bois, et je ne sais pas qui elle est! C'est ridicule et
prodigieux! Qui nous renseignera?...

A une petite distance, se tenaient groups quelques hommes qui, eux
aussi, venaient de mettre pied  terre pour se dgourdir les jambes.

Ils taient l aux premires loges, et le chapeau sur l'oreille, le
cigare aux dents et le lorgnon  l'oeil, impertinents, contents de
soi, tantt ricanant et tantt saluant jusqu' terre, ils regardaient
ce dfil qui semblait ne pas devoir finir et cette exhibition
d'quipages et de toilettes.

--Ce sont des amis, dit M. Costeclar  Maxence et  Saint-Pavin,
approchons.

Ils approchrent, et tout de suite, avec cette dsinvolture qui le
distinguait:

--Qui est celle-l? interrogea M. Costeclar, cette brune, l-bas, dont
la voiture suit celle de la baronne de Thaller?

Un vieux jeune homme aux cheveux rares,  la barbe teinte et au
sourire impudent, lui rpondit:

--Voil justement ce que nous sommes en train de nous demander.
Personne de nous encore ne l'avait vue.

--Pardon, interrompit un autre, je viens de vous dire que je l'ai
aperue avant-hier.

--Et vous savez qui elle est?

--Non.

--Alors, nous n'en sommes pas plus avancs, dit un petit jeune homme
 tournure prtentieuse. Ce doit tre une trangre, une Espagnole...
Qu'en pensez-vous, vicomte?

Le vicomte tait un grand garon d'une surprenante maigreur. Ses
habits, sur son corps, flottaient comme des hardes qu'on a mises
scher le long d'une perche.

--Une Espagnole ne serait pas si blanche, rpondit-il. Je n'ai vu ce
teint blouissant qu'aux brunes des pays du Nord, aux Sudoises, par
exemple.

--Peut-tre est-ce une Sudoise? Le vieux beau hocha la tte.

--Une trangre, dclara-t-il sentencieusement, ne serait pas seule
dans sa voiture. Elle aurait, avec elle, un pre ou un mari, une
parente, une amie, quelqu'un enfin...

--Baste! interrompit M. Costeclar, c'est simplement quelque femme de
la socit...

--Avec cette toilette? fit M. Saint-Pavin.

--Pardon!... je la trouve dlicieuse...

--Naturellement, puisqu'elle tire l'oeil  cent pas. Mais c'est pour
cela, prcisment, que jamais une femme comme il faut ne l'talerait
dans une voiture de louage...

Maxence tressaillit.

--Quoi! c'est une voiture de louage? s'cria-t-il.

D'un air de ddaigneuse surprise, les autres le regardrent, le
toisant du bout des bottes jusqu' l'extrmit du chapeau.

--Comment! vous n'avez pas reconnu un huit ressorts de chez Brion? lui
dit M. Costeclar. O diable aviez-vous la tte!

Mais le maigre vicomte tait l'oracle de cette intressante socit.

--Ne vous creusez pas la cervelle, mes trs-chers, reprit-il, c'est
une femme qu'on lance, tout simplement. Et si elle est adroite, elle
a d'assez jolis yeux pour faire sa fortune et celle des honntes gens
qui spculent sur sa beaut, et qui lui avancent sa voiture et ses
toilettes...

--J'en aurai, sacrebleu! le coeur net! interrompu M. Costeclar. J'ai
un domestique intelligent...

Dj il s'lanait vers l'endroit o stationnait son coup; le vieux
beau le retint.

--Ne vous drangez pas, cher ami, fit-il d'un ton goguenard. J'ai
aussi un domestique qui n'est pas une bte, et voici un quart d'heure
qu'il a mes ordres.

Tous les autres clatrent de rire.

--Distanc, Costeclar! s'cria M. Saint-Pavin, qui, malgr le
dbraill de sa mise et le cynisme de ses faons, semblait on ne peut
mieux accept.

Personne plus ne faisait attention  Maxence; il en profita pour
s'esquiver sans le moindre souci de ce que penserait M. Costeclar.

Il avait bien eu un moment la pense de prendre la dfense de Mlle
Lucienne; il avait t retenu par la peur du ridicule et aussi par
cette conviction que le vicomte n'avait que trop raison.

Est-ce que toutes les apparences n'taient pas contre elle?

Comment expliquer autrement que par d'inavouables esprances, sa
prsence au bois,  cette heure, avec cette toilette tapageuse, dans
cette voiture de louage?

Ainsi, son existence de privations n'tait qu'un calcul; sa sagesse,
qu'une spculation. Elle tait comme toutes les autres, plus prudente
seulement, et plus patiente; et froidement, sans l'excuse de la
passion ni de l'entranement, elle attendait, elle piait l'occasion
de faillir fructueusement.

--Ah! la misrable! se disait Maxence, outr de colre, comme si elle
l'et trahi, et suivant du regard sombre de l'envie tous ces jeunes
gens qui passaient  cheval, des jeunes gens riches, et parmi
lesquels, pensait-il, Mlle Lucienne ne demanderait pas mieux que de
choisir...

Mais il arrivait  l'alle o l'attendait son fiacre:

--O allons-nous, bourgeois? lui demanda le cocher, tout en se htant
de retirer  son cheval sa musette d'avoine.

Maxence hsita. Qu'avait-il de mieux  faire que de rentrer? Il avait
voulu savoir, il savait, croyait-il. Et cependant:

--Nous allons, rpondit-il, attendre la voiture de tantt, et la
suivre au retour.

Il n'en apprit pas davantage.

C'est au boulevard du temple,  l'_Htel des Folies_, directement, que
se fit ramener Mlle Lucienne. Et de mme que l'autre fois, elle se
hta de reprendre son ternelle robe noire, et Maxence la vit aller
chercher son modeste dner chez le petit traiteur de la rue Saintonge.

Mais il vit autre chose encore:

Presque sur les pas de la jeune fille, un domestique s'enfona dans le
corridor de l'htel, et ne se retira qu'aprs tre rest un gros quart
d'heure en grande confrence avec la Fortin.

--C'est fini, pensa le pauvre garon, Lucienne ne sera pas longtemps
ma voisine.

Il se trompait. Un mois s'coula sans amener aucun changement. Comme
par le pass, la jeune fille partait tt, rentrait tard, et tous les
dimanches restait seule enferme dans sa chambre. Une ou deux fois la
semaine, quand le temps tait beau, la voiture de chez Brion venait la
prendre sur les trois heures et la ramenait  la nuit.

Si bien que ne sachant plus qu'imaginer, Maxence, dsesprment se
raccrochait aux plus folles conjectures, lorsqu'un soir, c'tait le 31
octobre, comme il rentrait se coucher, il entendit de grands clats de
voix dans le bureau de l'htel.

Pouss par une instinctive curiosit, il s'avana sur la pointe du
pied, de faon  bien voir et  bien entendre.

Les poux Fortin et Mlle Lucienne taient en grande discussion.

--C'est se moquer, clamait l'honorable grante, et je prtends tre
paye...

Mlle Lucienne tait fort calme.

--Eh bien! rpondait-elle, est-ce que je ne vous paie pas? Est-ce que
ne voici pas 40 francs, 30 francs d'avance pour ma chambre et 10 
valoir sur l'arrir?

--Je ne veux pas de vos dix francs.

--Que voulez-vous donc?

--Tout: les cent cinquante francs que vous me devez encore.

La jeune fille haussa les paules.

--Vous oubliez nos conventions, pronona-t-elle.

--Nos conventions?...

--Oui. Lorsque le calme a t rtabli dans Paris, il a t entendu que
chaque mois je vous donnerais dix francs sur l'arrir. Tant que je
vous les donne, vous n'avez rien  me rclamer.

Cramoisie de colre, la Fortin s'tait dresse sur ses jambes.

--Autrefois, interrompit-elle, je croyais avoir affaire  une pauvre
ouvrire,  une honnte fille...

Mlle Lucienne ne daigna pas relever l'insulte.

--Je n'ai pas la somme que vous me demandez, fit-elle froidement.

--Eh bien! vocifra l'autre, tu iras les demander  ceux qui te
paient des voitures, coquine! A ceux qui te donnent des toilettes qui
affichent ma maison, coureuse!...

Toujours aussi impassible, la jeune fille au lieu de rpondre,
allongea la main vers le tableau o tait accroche sa clef.

Mais le sieur Fortin lui arrta le bras, et ricanant:

--Ah! mais non! fit-il! Pas d'argent, pas de clef! Quand on ne paie
pas son htel, on couche dehors, ma biche!

Maxence, le matin mme, avait touch son mois, et il sentait, en
quelque sorte, tressaillir dans sa poche deux cents francs en beaux
billets de cinq francs.

Obissant  une inspiration soudaine, il ouvrit brusquement la porte
du bureau:

--Voil votre argent, misrables! cria-t-il.

Et, jetant cent cinquante francs sur la table, il se retira.




XXVII


Il y avait,  ce moment, prs d'un mois que Maxence n'avait adress
la parole  Mlle Lucienne. Il n'osait plus. Et pour s'excuser,  ses
yeux, d'une timidit dont il enrageait, ne pouvant la surmonter, il se
disait: A quoi bon!

Entre elle et lui, l'aprs-midi du bois de Boulogne avait creus un
abme.

Tourment de la honte imbcile d'tre pauvre, il se persuadait qu'elle
le mprisait de sa pauvret.

Il s'obstinait  l'pier, c'tait plus fort que lui, mais autant qu'il
le pouvait, il l'vitait. Il se dfendait mme de prononcer son nom
devant la Fortin, depuis le jour o l'estimable grante de l'_Htel
des Folies_ qui pntrait bien son secret, lui avait dit en ricanant:

--Eh bien! vous tes encore naf, vous!

Quand la raison reprenait le dessus:

--Je serai dsespr, pensait-il, le soir o elle ne rentrera pas,
et cependant ce sera un grand bonheur pour moi, le plus grand que je
puisse souhaiter!

Seulement, il tait rare que la raison reprt le dessus, et son temps
se passait  chercher des explications  la conduite de cette fille
trange, qui, sous sa robe de laine, avait les hauteurs d'une grande
dame, explications bizarres et compliques de ces circonstances
mystrieuses comme on en voit dans les drames.

Puis, il se dlectait  imaginer entre elle et lui des sujets de
confidence et de rapprochement, de ces facilits comme jamais le
hasard ne manque d'en fournir  la passion attentive, et de ces
vnements qui lui permettraient de sortir de l'ombre et de se crer
des droits par quelque grand service rendu.

Mais jamais il n'avait os souhaiter une occasion plus propice que
celle qu'il venait de saisir.

Et cependant, une fois remont  sa chambre, c'est  peine s'il osait
s'applaudir de la promptitude de sa dcision.

Si peu clairvoyant qu'il ft, il l'tait encore assez pour avoir
discern l'excessive fiert de Mlle Lucienne et combien son caractre
tait ombrageux.

--Elle est capable de m'en vouloir de mon intervention, songeait-il.

La soire tant trs-froide, il avait allum une flambe, et assis au
coin du feu, agit de vagues esprances, il attendait.

Il lui semblait que sa voisine ne pouvait se dispenser de venir le
remercier, et il tendait l'oreille  tous les bruits de l'htel,
tressaillant au craquement des pas dans l'escalier et au claquement
des portes.

Dix fois au moins, il alla, sur la pointe du pied, se pencher  la
fentre du palier pour s'assurer qu'il n'y avait pas de lumire chez
Mlle Lucienne.

A onze heures, elle n'tait pas encore rentre, et il dlibrait s'il
ne descendrait pas aux informations quand on frappa  sa porte.

--Entrez! cria-t-il, d'une voix trangle par l'motion.

Mlle Lucienne entra.

Elle tait quelque peu plus ple que de coutume, mais calme et
imperturbablement matresse de soi.

Ayant salu, sans la plus lgre nuance d'embarras, elle dposa sur la
chemine les trente billets de cinq francs que Maxence avait jets aux
poux Fortin, et de l'accent le plus naturel:

--Voici vos cent cinquante francs, monsieur, pronona-t-elle. Je
vous suis plus reconnaissante que je ne saurais l'exprimer de
l'empressement que vous avez mis  me les prter, mais je n'en avais
pas besoin.

Il s'tait lev et faisait  son sang-froid le plus nergique appel.

--Cependant, commena-t-il, d'aprs ce que j'ai entendu...

--Oui, interrompit-elle, la Fortin et son mari essayaient de
m'effrayer, mais ils perdaient leur temps. Lorsque aprs la Commune,
j'ai arrt avec eux la faon dont je m'acquitterais, les estimant 
leur juste valeur, je leur ai fait crire et signer nos conventions.
tant en rgle, j'aurais su leur rsister, et je leur rsistais, quand
vous leur avez jet ces cent cinquante francs. Ayant mis la main
dessus, ils prtendaient les garder. C'est ce que je ne devais pas
souffrir. Ne pouvant les leur reprendre de vive force, je me suis
immdiatement rendue chez le commissaire de police. Il tait  son
bureau, par bonheur. C'est un honnte homme, qui une fois dj, m'a
tire d'un mauvais pas. Il a bien voulu m'couter et mes explications
l'ont touch. Si insolite que fut l'heure, il a endoss son pardessus
et il est venu avec moi trouver nos hteliers. Et aprs les avoir
contraints de me restituer votre argent, il leur a signifi, sous
peine de s'exposer  toute sa svrit, d'avoir  respecter nos
conventions.

Maxence tait merveill.

--Comment! fit-il, vous avez os?...

--N'tais-je pas dans mon droit?

--Oh! mille fois! seulement...

--Quoi? Mon droit serait-il moins respectable parce que je ne suis
qu'une femme, et parce que je n'ai personne qui me protge, serais-je
hors la loi et d'avance condamne  subir les iniques fantaisies du
premier misrable venu? Non, Dieu merci! Et me voil tranquille,
dsormais. Des gens comme les Fortin, qui vivent on ne sait de quels
trafics honteux, ont trop  craindre de la police pour oser me
molester encore.

Le ressentiment de l'injure se lisait dans ses grands yeux noirs et un
amer dgot contractait ses lvres.

--Du reste, ajouta-t-elle, le commissaire n'a pas eu besoin de
mes explications pour comprendre  quelles abjectes inspirations
obissaient les Fortin. Les misrables avaient en poche l'argent de
leur infamie. En me refusant ma clef, en me jetant sur le pav  dix
heures du soir, ils espraient me rduire  implorer l'assistance du
lche qui payait leur odieuse trahison. Et on sait le prix que les
hommes exigent du plus lger service qu'ils rendent  une femme!...

Maxence plit. L'ide lui traversa l'esprit que c'tait  lui,
peut-tre, que cette dernire phrase s'adressait.

--Ah! je vous le jure, s'cria-t-il, c'est sans arrire-pense que
j'ai essay de vous venir en aide. Vous ne me devez pas mme un
remerciement...

--Je ne vous en remercie pas moins, dit-elle doucement, et du plus
profond de mon coeur...

--C'tait si peu chose!

--L'intention seule fait la valeur du service, mon voisin. Et
d'ailleurs, ne dites pas que cent cinquante francs ne sont rien pour
vous... peut-tre ne gagnez-vous pas beaucoup plus chaque mois.

--Je l'avoue, fit-il, en rougissant un peu.

--Vous voyez donc bien! Non, certes, ce n'est pas  vous que
s'adressaient mes paroles, mais  l'homme qui a pay la Fortin. Il
attendait sur le boulevard le rsultat de la manoeuvre qui allait,
pensait-il, me mettre  sa discrtion. Bien vite il est venu  moi,
lorsque je suis sortie, et jusqu'au bureau du commissaire de police,
il m'a poursuivie comme il me poursuit partout, depuis un mois, de ses
galanteries coeurantes et de ses dgradantes propositions.

L'oeil tincelant de colre:

--Ah! si j'avais su! s'cria Maxence. Si vous m'aviez dit un mot!...

Elle sourit de sa vhmence.

--Qu'eussiez-vous fait? Donne-t-on de l'intelligence aux imbciles, du
coeur aux lches, de la dlicatesse aux goujats?...

--J'aurais chti le misrable insulteur...

Elle eut un geste d'insouciance superbe:

--Baste! interrompit-elle, est-ce que les insultes me touchent, est-ce
que je n'y suis pas tellement accoutume que je ne les sens plus! J'ai
dix-huit ans, je n'ai ni famille, ni parents, ni amis, ni personne
au monde qui sache seulement que j'existe, et je vis de mon travail.
Voyez-vous d'ici les humiliations de chaque jour! Depuis l'ge de huit
ans je gagne le pain que je mange, la robe que j'ai sur le dos et le
loyer du taudis o je couche. Comprenez-vous ce que j'ai endur, 
quelles ignominies j'ai t expose, quels piges m'ont t tendus, et
comment il m'est arriv de ne devoir mon salut qu' la force brutale?
Et cependant, je ne me plains pas, puisqu' travers tout, j'ai pu
garder la fiert de moi et rester sage quand mme!

Elle riait d'un rire qui avait quelque chose de farouche.

Et comme Maxence la considrait d'un air d'bahissement immense:

--Cela vous parat drle, reprit-elle, ce que je vous dis l. Une
fille de dix-huit ans, sans le sou, libre comme l'air, trs-jolie, en
plein Paris, tre sage! Vous n'y croyez sans doute pas, ou si vous y
croyez, vous vous dites: La belle fichue avance! Et, vrai, vous avez
raison, car je vous demande un peu  qui cela importe? si je travaille
seize heures par jour pour rester honnte, qui m'en sait gr et qui
m'en estime? Eh bien! c'est une ide  moi! Et n'allez pas vous
imaginer que ce sont les scrupules qui me retiennent, ou la timidit
ou l'ignorance.

Ah! bien oui! je ne crois  rien, je n'ai peur de rien, et je sais
tout ce que peuvent savoir les plus vieux libertins, les plus vicieux
et les plus dpravs. Dame! je ne dis pas que je n'ai pas t tente,
quelquefois, quand le soir en revenant de mon ouvrage, j'en voyais
qui sortaient du restaurant en toilettes splendides, au bras de leur
amant, et qui montaient en voiture pour se rendre au thtre!... Il y
a eu des moments o j'ai eu faim et o j'ai eu froid, et o, faute de
savoir o coucher, j'ai err toute la nuit dans les rues, comme un
chien perdu! Il y a eu des heures o il me venait comme des nauses de
toute cette misre, et o je me disais que, puisqu'il tait dans ma
destine de mourir  l'hpital, autant valait y aller gaiement!...
Mais quoi! il aurait fallu faire trafic de moi, march de ma personne,
me vendre!...

Elle frissonna et d'une voix sourde:

--J'aimerais mieux mourir! dit-elle.




XXVIII


Il tait bien difficile de concilier de telles paroles avec certaines
circonstances de l'existence de Mlle Lucienne, avec ses promenades
autour du lac, par exemple, avec cette voiture de chez Brion qui
venait la prendre plusieurs fois la semaine, avec ses toilettes,
chaque fois renouveles, et toujours plus excentriques et plus
voyantes.

Mais Maxence n'y songeait pas.

Ce qu'elle lui disait, il le tenait pour absolument vrai et
indiscutable.

Et il se sentait pntr d'une admiration presque religieuse pour
cette jeune fille si belle, et d'une nergie toute virile, qui seule
dans la vie,  travers les hasards, les tentations et les prils de
Paris, avait su se suffire, se protger et se dfendre.

--Et cependant, fit-il, sans vous en douter, vous aviez un ami prs de
vous!...

Elle tressaillit, et un ple sourire effleura ses lvres. Elle
n'ignorait pas ce que peut tre l'amiti d'un garon de vingt-cinq ans
pour une fille de dix-huit.

--Un ami!... murmura-t-elle.

Sa pense, Maxence la saisit, et dans toute la sincrit de son me:

--Oui, un ami, rpta-t-il, un camarade, un frre!...

Et croyant l'mouvoir et gagner sa confiance:

--Je saurais vous comprendre, ajouta-t-il, car moi aussi, j'ai t
bien malheureux.

Il s'abusait singulirement.

Elle le regarda d'un air tonn, et lentement:

--Vous, malheureux! pronona-t-elle; vous qui avez une famille, des
parents, une mre qui vous adore, une soeur...

Moins mu, Maxence se ft demand comment elle savait cela, et il en
et conclu qu'elle s'tait proccupe de lui, puisqu'elle tait alle
sans doute aux informations.

--Vous tes un homme, d'ailleurs, poursuivit-elle, et je ne comprends
pas qu'un homme se plaigne. N'avez-vous pas la libert, la force et
le droit de tout entreprendre et de tout oser? Le monde n'est-il
pas ouvert  votre activit et  votre ambition? Une femme subit sa
destine, un homme fait la sienne.

C'tait heurter les plus chres prtentions de Maxence, qui,
trs-srieusement, pensait avoir puis les rigueurs de l'adversit.

--Il est des circonstances... commena-t-il.

Mais elle haussa doucement les paules et l'interrompant:

--N'insistez pas, fit-elle, ou je croirais que vous manquez d'nergie.
Que parlez-vous de circonstances? Il n'en est pas de si contraires,
dont on ne triomphe. Que voudriez-vous donc? tre n avec cent mille
livres de rentes, et n'avoir plus qu' vous laisser vivre au gr
de votre caprice de chaque jour, dsoeuvr, rassasi,  charge 
vous-mme, inutile ou nuisible  autrui? Ah! moi, si j'tais homme,
c'est une destine plus haute que je rverais. Je voudrais tre n aux
Enfants-Trouvs, sans nom, et de par ma volont, mon intelligence, mon
travail, me faire quelque chose et quelqu'un; je voudrais partir de
rien et arriver  tout.

D'un mouvement superbe, elle se redressait, les yeux tincelants, les
narines frmissantes...

Mais presque aussitt, baissant la tte:

--Le malheur est que je ne suis qu'une femme, ajouta-t-elle, et vous
qui vous plaignez, si vous saviez...

Elle s'assit, et le coude sur la petite table, le front dans la main,
elle demeura perdue dans ses mditations, l'oeil fixe, comme si elle
et suivi dans l'espace toutes les phases des dix-huit annes de sa
vie.

Il n'est pas d'nergie qui ne se dtende  un moment donn, pas de
volont qui n'ait son heure de dfaillance, et si ferme que ft Mlle
Lucienne, et si nergique, elle avait t profondment touche de
l'action de Maxence.

Trouvait-elle donc enfin, sur son chemin, le compagnon que souvent
elle avait rv, aux heures dsespres de solitude et d'abandon?

Au bout d'un moment, elle releva la tte et, plongeant dans les yeux
de Maxence un regard qui le fit tressaillir comme le choc d'une
batterie lectrique:

--Sans doute, reprit-elle, d'un ton d'insouciance un peu forc, vous
vous dites que vous avez une trange voisine... Eh bien! comme entre
voisins il est bon de se connatre, avant de me juger, coutez-moi...

La recommandation tait inutile. C'est de toute la puissance de son
attention que Maxence coutait.

--C'est dans un village des environs de Paris,  Louveciennes,
commena la jeune fille, que j'ai t leve. Ma mre m'y avait mise
en nourrice chez d'honntes marachers, pauvres et chargs de famille.

Au bout de deux mois, n'entendant pas parler de ma mre, ils lui
crivirent. Elle ne rpondit pas.

Ils se rendirent alors  Paris,  l'adresse qu'elle leur avait donne.
Elle venait de dmnager et on ne savait ce qu'elle tait devenue.

C'tait fini, ils n'avaient plus  compter sur un centime pour les
soins qu'ils me donnaient. Ils me gardrent, cependant, se disant
qu'un enfant de plus ne les appauvrirait pas beaucoup.

Je ne sais donc rien de mes parents que par ces braves marachers, et
comme j'tais tout enfant encore, lorsque j'ai eu le malheur de les
perdre, tout ce qu'ils m'en avaient appris est rest trs-vague dans
ma mmoire.

Je me rappelle cependant que, d'aprs eux, ma mre tait une
trs-jeune ouvrire, d'une rare beaut, et que vraisemblablement elle
n'tait pas la femme de mon pre.

Il me souvient encore que peu de temps avant sa mort, ma bonne
marachre ayant eu occasion de passer une journe  Paris, elle
rentra furieuse, disant qu'elle venait de rencontrer ma mre, en
toilette magnifique, tale dans une superbe voiture  deux chevaux,
que c'tait invraisemblable, et que cependant c'tait vrai, qu'elle en
tait sre, qu'elle l'avait trs-bien reconnue, et qu'il fallait que
ma mre n'et pas plus de coeur qu'un rocher pour oublier sa fille,
alors qu'elle avait fait fortune.

Si on m'a dit autrefois le nom de ma mre ou de mon pre, si je l'ai
su, je ne me le rappelle plus.

Moi-mme, je n'avais pas de nom. Mes parents adoptifs m'appelaient la
Parisienne.

Je n'en tais pas moins heureuse chez ces honntes gens, et traite
absolument comme leurs propres enfants. L'hiver, ils m'envoyaient 
l'cole.

L't, j'aidais  sarcler le jardin, je conduisais un mouton ou deux
le long des routes, ou l'on m'envoyait au bois Brl, dans la fort de
Marly ou sous les chtaigneraies de la Celle-Saint-Cloud, cueillir des
violettes et des fraises qu'une de nos voisines, le dimanche, allait
vendre  Bougival.

Ce fut le temps le plus heureux, ou plutt le seul temps heureux de
ma vie, le seul vers lequel se rfugie ma pense, lorsque je me sens
gagne par le dcouragement.

Hlas! je n'avais que huit ans, lorsque dans la mme semaine, le
pauvre maracher et sa femme furent emports presque soudainement par
la mme maladie: une fluxion de poitrine.

Par une matine glaciale de dcembre, dans cette maison que venait de
visiter la mort, nous nous trouvmes six enfants dont l'ane n'avait
pas onze ans, pleurant de chagrin, de peur, de faim et de froid.

Ni le maracher, ni sa femme n'avaient de parents, et ils ne
laissaient rien que quelques misrables meubles dont la vente suffit
 peine  payer leur enterrement. Les deux plus jeunes enfants furent
conduits  l'hospice. Des voisins se chargrent des autres.

Ce ft une matresse blanchisseuse de Marly qui me prit. J'tais
trs-grande et trs-forte pour mon ge, elle fit de moi son apprentie.

Ce n'tait pas une mchante femme, et mme d'aprs certains traits qui
me reviennent  la mmoire, je serais tente de croire qu'elle avait
bon coeur, mais elle tait d'une violence extraordinaire, brutale,
et plus dure que son battoir. Elle m'accablait de travail, et d'un
travail souvent au-dessus de mes forces.

Cinquante fois le jour, il me fallait aller de la rivire  la maison,
portant sur l'paule d'normes paquets de serviettes ou de draps
mouills, tordre, tendre, et ensuite courir jusqu' Rueil chercher le
linge sale chez les pratiques.

Je ne me plaignais pas, j'tais dj trop fire pour me plaindre; mais
quand on me commandait quelque chose qui me semblait par trop injuste,
je refusais obstinment d'obir et alors j'tais roue de coups.

Malgr tout, je me serais peut-tre attache  ma patronne, si
elle n'et pas eu la dgotante habitude de boire. Chaque semaine,
rgulirement, le jour o elle reportait le linge  Paris, c'tait le
mercredi, elle s'enivrait.

Et alors, selon qu'avec le vin la gaiet lui montait au cerveau, ou la
colre, c'taient au retour des plaisanteries ignobles ou des scnes
atroces.

Quand elle tait en cet tat, elle me faisait horreur. Et un mercredi,
que je laissai trop voir mon dgot, elle me frappa si rudement
qu'elle me cassa le bras.

Il y avait vingt mois que j'tais chez elle.

Le mal qu'elle m'avait fait la dgrisa subitement. Elle eut peur et se
mit  m'accabler de caresses, me conjurant de ne rien dire  personne.
Je le lui promis et je tins fidlement parole.

Mais il avait fallu chercher un mdecin. La scne avait eu des tmoins
qui parlrent. L'histoire se rpandit de proche en proche, tout le
long de la Seine, jusqu' Bougival et jusqu' Rueil.

Si bien qu'un matin, le brigadier de gendarmerie se prsenta  la
maison, et que je ne sais trop ce qui serait advenu, si je ne lui
avais pas soutenu _mordieus_ que c'tait en tombant dans l'escalier
que je m'tais fait mal.

Ce dont Maxence ne revenait pas, c'tait de l'accent naturel et simple
de Mlle Lucienne. Nulle emphase. A peine une apparence d'motion. On
eut jur que c'tait d'une autre qu'elle disait la vie.

Elle poursuivait cependant:

--Grce  mes dngations obstines, ma patronne ne fut pas inquite.
Mais la vrit tait connue, et sa rputation, qui dj n'tait pas
bonne, en devint tout  fait mauvaise. On s'intressa  moi. Les
mmes gens qui, vingt fois, sans sourciller, m'avaient vue porter des
charges de linge  me rompre la poitrine, ce qui tait terrible, se
mirent  me plaindre prodigieusement d'avoir eu un bras cass, ce qui
n'tait rien.

Cela en vint  ce point que plusieurs de nos pratiques s'entendirent
pour me faire sortir d'une maison, o, disait-on, je finirais par
succomber sous les mauvais traitements.

Et aprs beaucoup de dmarches, on finit par dcouvrir  La Jonchre
une vieille dame isralite, trs-riche, veuve et sans enfants, qui
consentait  se charger de moi.

J'hsitai d'abord  accepter les offres qui m'taient faites.

Mais ayant reconnu que ma patronne, depuis qu'elle m'avait blesse, me
prenait de plus en plus en aversion, je me dcidai  la quitter.

C'est le jour o je fus prsente  ma nouvelle matresse, que je
dcouvris que je n'avais pas de nom.

Aprs m'avoir longuement examine, tourne et retourne, fait marcher
et m'asseoir:

--Maintenant, me demanda-t-elle, comment t'appelles-tu?

J'ouvris de grands yeux, car en vrit, j'tais alors comme une
sauvage, n'ayant pas mme la plus vague notion des choses les plus
simples de la vie.

--Je m'appelle la Parisienne, rpondis-je.

Elle clata de rire, ainsi qu'une autre vieille dame de ses amies, qui
assistait  ma prsentation, et il me souvient que mon petit orgueil
s'offensait beaucoup de leur hilarit. Je croyais qu'elles se
moquaient de moi.

--Ce n'est pas un nom, me dirent-elles enfin, c'est un sobriquet...

--Je n'en ai pas d'autre.

Elles parurent confondues, rptant  satit que c'tait inou, qu'on
n'avait pas ide d'une chose pareille dans la banlieue de Paris, et,
sance tenante, elles se mirent  me chercher un nom.

--O es-tu ne? me demanda ma nouvelle matresse.

--A Louveciennes.

--Eh bien! dit l'autre, il faut l'appeler Louvecienne.

Une longue discussion s'en suivit, qui m'irritait si fort, que j'avais
envie de m'enfuir, et enfin il fut convenu que je m'appellerais non
pas Louvecienne, mais Lucienne,--et Lucienne je suis reste.

Il ne fut pas question de baptme, puisque ma nouvelle matresse tait
juive.

C'tait une femme excellente, bien que le chagrin qu'elle avait
ressenti de la perte de son mari et quelque peu troubl ses facults.

Ds qu'il fut dcid que je lui restais, elle voulut passer en revue
mon trousseau. Je n'en avais pas  lui montrer, ne possdant au monde
que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'tais reste chez
ma matresse blanchisseuse, j'avais achev d'user ses vieilles
robes et je tranais aux pieds les savates que les ouvrires
m'abandonnaient. Jamais je n'avais port d'autre linge que celui que
j'empruntais d'autorit aux pratiques, systme conomique tabli chez
beaucoup de blanchisseuses.

Consterne de mon dnuement, ma nouvelle matresse envoya chercher
une couturire, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vtir et me
changer.

Depuis la mort des pauvres marachers qui m'avaient leve, c'tait la
premire fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en
tirer un service.

J'en fus mue jusqu'aux larmes, et dans l'excs de ma reconnaissance,
il m'et t doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.

Ce sentiment me donna la constance de supporter sans dgot son
caractre. Il tait difficile. Elle avait des manies singulires,
des fantaisies dconcertantes et des exigences ridicules souvent ou
exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.

Comme elle avait dj deux domestiques, une cuisinire et une femme
de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions dtermines.
Je l'accompagnais  la promenade et quand elle sortait en voiture,
j'aidais  la servir  table et  l'habiller, je ramassais son
mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatire,
qu'elle garait continuellement.

Ma docilit lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre  mme
de lui faire la lecture, elle me fit apprendre  lire, car c'est 
peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle
me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua
d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de
franais, de gographie et d'histoire.

La femme de chambre, d'un autre ct, avait t charge de me montrer
 coudre,  broder, et  excuter tous les petits ouvrages de femme,
et elle apportait d'autant plus d'intrt  ses leons, que petit 
petit elle se dbarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.

J'aurais t heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchre, si on
n'y et pas trop compltement oubli mon ge. J'tais naturellement
srieuse et rserve, comme tous les enfants qui ont t aux prises
avec la misre, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais
de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, ds que je me
permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que
n'aurais-je pas donn, pour qu'il me ft permis de courir et de jouer
avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur
la grande route!...

Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je
ne devais pas tarder  l'apprendre cruellement  mes dpens...

De mois en mois, ma vieille matresse s'attachait  moi davantage et
s'ingniait  me donner des preuves de son attachement. Je mangeais
 table avec elle, au lieu de la servir comme au dbut. Elle m'avait
fait habiller de faon  pouvoir m'emmener et me prsenter partout.

Elle s'en allait rptant  tout venant qu'elle m'aimait comme
sa fille, qu'elle m'tablirait et que bien certainement elle me
laisserait une partie de sa fortune.

Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle
s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait  Paris, des
hommes de Bourse, que je voyais de temps  autre  La Jonchre.

Ils n'avaient gure fait attention  moi, jusque-l. Ces propos leur
ouvrant les yeux, ils discernrent le chemin que j'avais fait dans la
coeur de leur parente, et leur cupidit s'alarma.

Tremblant de voir leur chapper un hritage qu'ils considraient
comme leur, ils se ligurent contre moi, rsolus  couper court aux
gnreuses vellits de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyt.

Mais c'est en vain que pendant prs d'une anne leur haine s'puisa en
savantes manoeuvres.

L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacit, j'avais
pntr leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces.
C'tait un intrt dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus
indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prvenance.

Ils ne venaient gure  La Jonchre qu'une fois par semaine, j'y tais
toujours, je luttais avec succs. A diverses reprises, j'avais entendu
ma bienfaitrice leur dfendre de lui parler de moi, et mme les
menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient  la tourmenter
 mon sujet.

Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre
vieille matresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au
plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais prcisment parce
qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait
folle.

Ses nices taient venues s'installer autour de son lit, dfense
expresse m'tait faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait dj
plus faire prvaloir sa volont.

Les parents avaient compris leur avantage, et que c'tait l une
occasion sans pareille d'en finir avec moi.

Gagns d'avance, videmment, les mdecins dclarrent  ma pauvre
bienfaitrice que l'air de La Jonchre lui tait fatal, et que son
unique chance de salut tait d'aller s'tablir  Paris, chez un de ses
neveux. On l'y porterait  bras, ajoutaient-ils, elle se rtablirait
trs-vite et elle irait ensuite consolider sa convalescence dans
quelque ville du Midi.

Son premier mot fut pour moi. Elle ne voulait pas se sparer de moi,
protestait-elle, et tenait absolument  m'emmener.

Ses neveux gravement lui reprsentrent que c'tait impossible, qu'il
ne fallait pas songer  s'embarrasser de moi, que le plus simple tait
de me laisser  La Jonchre, et que d'ailleurs ils se chargeaient de
me trouver une bonne condition.

La malade lutta longtemps, et avec un courage dont je ne l'aurais pas
crue capable. Dix fois, en voyant ce qu'elle souffrait de ce
cruel dbat, je fus sur le point d'y mettre fin en m'enfuyant.
L'amour-propre me retint, et non certes la cupidit.

Mais les autres l'obsdaient. Les mdecins ne cessaient de lui rpter
qu'ils ne rpondaient de rien, si on ne suivait pas leurs avis. Elle
avait peur de mourir...

Elle cda en pleurant...

Ds le matin, le lendemain, une sorte de litire porte par huit
hommes s'arrta devant la porte. Ma pauvre matresse y fut couche, et
on l'emporta, sans m'avoir permis de l'embrasser une dernire fois.

Deux heures aprs, la cuisinire et la femme de chambre taient
congdies.

Quant  moi, le neveu qui avait promis de s'occuper de mon sort, me
mit une pice de vingt francs dans la main, en me disant:

--Voici vos huit jours; faites immdiatement un paquet de vos hardes,
et filez!...

Il tait bien difficile, il tait impossible mme, que Mlle Lucienne
ne fut pas profondment mue, tandis qu'elle remuait ainsi les cendres
de son pass. Il n'en paraissait rien, cependant, et c'est  peine si
par moments on pouvait discerner une lgre altration de sa voix.

Maxence, lui, et vainement essay de dissimuler l'intrt passionn
qu'il prenait  ces confidences inattendues, et  quel point elles le
troublaient.

--N'avez-vous donc jamais revu votre bienfaitrice? interrogea-t-il.

--Jamais! rpondit la jeune fille. Toutes mes dmarches pour arriver
jusqu' elle ont t infructueuses. Elle n'habite plus Paris. Je
lui ai crit, mes lettres sont restes sans rponse. Lui sont-elles
parvenues? Je ne le crois pas. Quelque chose me dit qu'elle ne m'a pas
oublie...

Pendant quelques minutes elle garda le silence, comme si elle et
essay de ressaisir quelque chose des sensations qu'elle avait
prouves au temps dont elle parlait. Puis:

--C'est ainsi, brutalement, reprit-elle, que je fus chasse. Prier et
t inutile, je le compris, et d'ailleurs je n'ai jamais su implorer
personne.

Je me htai d'empiler dans deux malles et dans des cartons tout ce
que je possdais, tout ce que je tenais de la gnrosit de ma pauvre
matresse, et avant le moment fix, j'tais prte.

Dj la cuisinire et la femme de chambre s'taient loignes. L'homme
qui me traitait si cruellement m'attendait.

Il m'aida  transporter dehors, sur la route, mes cartons et mes
malles. Aprs quoi, les volets ayant t tirs, il ferma la porte 
double tour et mit la clef dans sa poche.

L'omnibus amricain passait. Il l'arrta d'un signe. Et avant d'y
monter:

--Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.

C'tait le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.

J'ai eu, depuis, des preuves plus terribles, et je me suis trouve
dans des situations bien autrement dsespres, mais je ne me
rappelle pas avoir jamais prouv un dcouragement pareil  celui qui
m'anantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant o
aller ni que devenir.

Je m'tais assise sur une de mes malles.

Le temps tait froid et sombre. De gros nuages chargs de neige
semblaient toucher la cime dpouille des arbres de l'avenue. Les
passants taient rares.

En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans
doute ce que je faisais l, et longtemps aprs m'avoir dpasse, ils
retournaient encore la tte.

Je pleurais.

Je sentais vaguement que, sans le souponner, ma pauvre bienfaitrice
m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait dsaccoutume de la
misre et prive de cette exprience que donne la lutte de chaque
jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis,
et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations
gnreuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau,
en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du coeur, elle
avait dcupl en moi la facult de souffrir. Pauvre chre matresse!
Elle m'avait dsarme, et le combat recommenait.

Il me montait des nauses  la gorge en songeant  ce que j'avais subi
chez ma matresse blanchisseuse, et  l'ide de ce que me rservait
l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.

La Seine tait proche. Pourquoi n'y pas courir? Pourquoi n'y pas
terminer cette existence de misre que j'entrevoyais!

Voil quelles taient mes rflexions, quand une femme de Rueil, qui
tait marchande des quatre saisons et que je connaissais de vue, vint
 passer, poussant sur le pav boueux sa petite charrette de lgumes.

M'apercevant, elle s'arrta, et adoucissant sa voix rauque:

--Que faites-vous l, ma mignonne? me demanda-t-elle.

Matrisant  grand'peine mes sanglots, je lui exposai en peu de mots
ma situation. Elle en parut plus surprise que touche.

--Voil ce que c'est que la vie, me dit-elle, on a des hauts et des
bas.

Et s'approchant:

--Que vas-tu faire? interrogea-t-elle.

Cette familiarit soudaine et suffi pour m'claircir sur l'horreur de
ma chute. Elle m'avait dit: vous, d'abord; sachant ma dtresse, elle
me tutoyait.

--Je ne sais pas, rpondis-je.

Aprs un petit moment de rflexion:

--Tu ne peux pas rester l, reprit-elle, les gendarmes t'arrteraient.
Viens avec moi, nous nous consulterons  la maison et je te donnerai
des conseils.

J'tais  une de ces heures d'effondrement o on est sans force comme
sans volont. A quoi bon rflchir, d'ailleurs, et que vouloir!
Avais-je  choisir entre les partis  prendre? Enfin, les offres de
cette femme me paraissaient une dernire faveur de la destine.

--Je ferai ce que vous voudrez, madame, lui dis-je.

Aussitt, elle chargea mon petit bagage sur sa charrette; nous nous
mmes en route et nous ne tardmes pas  arriver chez elle.

Ce qu'elle nommait ainsi, tait une sorte de cave, plus basse d'un bon
pied que la rue, claire uniquement par une porte vitre o plusieurs
carreaux casss avaient t remplacs par du papier. La malpropret y
tait rvoltante, et la puanteur soulevait l'estomac. De tous cts
s'levaient des tas de lgumes, de choux, de pommes de terre et
d'oignons. Dans un coin pourrissait un monceau de haillons sans nom
qu'elle appelait son lit. Au milieu se dressait un petit pole de
fonte, dont le tuyau, rong par la rouille, laissait chapper la
fume.

--Te voil toujours un domicile, me dit-elle.

Je l'aidai  dcharger sa charrette. Elle bourra le pole de charbon
de terre, et tout de suite, elle dclara qu'elle voulait passer
l'inspection de mes nippes.

Mes malles furent ouvertes, et c'est avec des exclamations
d'tonnement que la marchande des quatre saisons talait et maniait
mes robes, mes jupons, mes chemises, mes bas...

--Mtin! ricanait-elle, tu te mettais bien!

Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de dfiances
s'veillaient en moi. Il me semblait qu'elle considrait tout ce
que j'avais comme une trouvaille inespre. Ses mains avaient des
frmissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possdais,
et elle m'attira au jour pour mieux examiner et valuer mes boucles
d'oreilles.

Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, rsolue 
dissimuler au moins ma pice de vingt francs qui constituait toute ma
fortune, je rpondis effrontment:

--Non!

--C'est fcheux! grommela-t-elle.

Mais elle voulait connatre mon histoire, et je fus oblige de la
lui raconter. Une seule chose la surprit: mon ge. Et, dans le fait,
n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.

Lorsque j'eus achev:

--N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te
voil, du moins, assure de manger tous les jours. Car je me charge de
toi. Je me fais vieille, tu m'aideras  pousser ma brouette. Si tu es
aussi fte que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.

Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment rsister?

Elle tendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et
ds le lendemain, vtue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans
des sabots qu'elle tait alle m'acheter et qui me meurtrissaient
affreusement, il me fallut m'atteler  la charrette, avec une bretelle
de cuir qui me dchirait les paules et la poitrine.

C'tait une abominable crature, que cette marchande, et je ne tardai
pas  reconnatre que son visage repoussant ne trahissait que trop
ses ignobles instincts. Aprs avoir men une existence inavouable,
vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repousse de tous,
tombe dans la plus crapuleuse misre, elle avait adopt ce mtier de
revendeuse des quatre saisons, et elle l'exerait juste assez pour se
gagner sa ration de pain de chaque jour.

Enrage de son sort, c'tait pour elle comme une revanche que d'avoir
 sa discrtion une pauvre jeune fille telle que moi, et elle prenait
un dtestable plaisir  m'accabler de mauvais traitements, ou 
essayer de me salir l'imagination par les plus immondes propos...

Ah! si j'avais su comment fuir, et ou me rfugier! Mais, abusant de
mon ignorance de la vie, cette excrable femme m'avait persuad qu'au
premier pas que je ferais seule, je serais arrte par la gendarmerie.

Et je ne voyais personne au monde  qui demander protection. Et je
commenais  apprendre que la beaut, pour une pauvre fille, est un
prsent fatal...

Le temps passait, et je restais.

Petit  petit, l'atroce mgre avait vendu tout ce que je possdais,
robes, linge, bijoux, et j'en tais rduite  des haillons presque
aussi misrables que ceux d'autrefois, quand j'tais apprentie.

Chaque matin, par la pluie ou le vent, par le soleil ou la gele, nous
partions, roulant notre charrette, et nous nous en allions, criant
nos lgumes, tout le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu'
Port-Marly, dans les villages, et  la porte des maisons de campagne.

Je ne dcouvrais pas de fin  cette effroyable vie, quand un soir, le
commissaire de police se prsenta  notre taudis et nous commanda de
le suivre.

Il nous conduisit en prison, et je me trouvai jete au milieu d'une
centaine de femmes, dont la figure, les paroles, les gestes, la colre
ou la gaiet me faisaient peur.

La marchande des quatre saisons avait commis un vol, et j'tais
accuse de complicit. Il me fut facile, heureusement, de dmontrer
mon innocence. Et, au bout de quinze jours, un gelier m'ouvrit la
porte, en me disant:

--Allez, vous tes libre!

Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique
de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir t, lui aussi,
malheureux.

Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles
choses pouvaient-elles avoir lieu  deux pas de Paris, en pleine
civilisation, au milieu d'une socit qui juge son organisation trop
parfaite pour consentir  la modifier!

Htant son dbit, la jeune fille continuait:

--C'tait vrai, j'tais libre. Mais que faire de ma libert? Voil ce
que je me demandais, en m'en allant  travers les rues de Paris, car
c'est  Paris que j'avais t emprisonne. Bientt, la peur me
prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me
suivaient d'un regard souponneux, lorsque je passais prs d'eux,
vtue de loques, la tte couverte d'un mauvais madras.

Je me htai de gagner la barrire, puis la grande route.

Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je
serais moins abandonne et plus en sret, dans un pays familier
o tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois,
poussant ma petite charrette. J'esprais aussi que je trouverais un
abri dans le logement que j'avais occup avec la marchande des quatre
saisons.

Ce dernier espoir devait tre du. Aussitt aprs notre arrestation,
le propritaire du taudis en avait enlev et jet au fumier tout ce
qu'il contenait et l'avait lou  une espce de mendiant hideux,
lequel, lorsque je me prsentai, me proposa en ricanant de devenir sa
mnagre.

Je m'enfuis en courant.

Certes, la situation tait plus affreuse que le jour o j'avais t
chasse de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je
venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de
nouveau la misre et retremp mon nergie.

Je retirai d'un pli de ma robe, o je la tenais constamment cousue,
la pice de vingt francs que je possdais, et comme j'avais faim,
j'entrai chez une espce de marchand de vins-logeur, o j'avais mang
quelquefois.

Ce logeur tait un brave homme. Lorsque je lui eus expos ma
situation, il m'offrit de rester chez lui en attendant mieux. Les
consommateurs affluant le dimanche et le lundi, il tait oblig de
prendre, ces jours-l, une servante de renfort. Il me proposait d'tre
cette servante, me promettant en change le logement et un repas par
jour.

Il ajoutait que le reste du temps je trouverais  m'employer dans une
fabrique de parfumerie, dont le contrematre tait son client.

J'acceptai. Nous tions au samedi. Ds le lendemain, j'entrepris cette
rude besogne de servante d'auberge, rsigne d'avance  toutes les
brutalits, et ce qui est pis, aux ignobles galanteries des ivrognes.

Je parlai aussi au contre-matre, et ds le lundi, je fus admise  la
fabrique, et occupe, avec une quinzaine d'autres ouvrires,  coller
des tiquettes, et  envelopper des savons ou de la poudre de riz.

Ce n'est gure pnible, en apparence; ce ne l'est pas du tout en
ralit, quand on a l'habitude. Mais il faut l'habitude. Vivre
continuellement au milieu des parfums les plus violents donne, dans
les commencements, des maux de tte terribles, et chaque soir je
rentrais avec la fivre, et malade de tels vertiges, que je ne pouvais
plus ni manger ni dormir.

Ce n'tait pas l le pis. Les autres ouvrires, mes camarades, taient
presque toutes perdues de moeurs, et affectaient un cynisme qui
dpassait de beaucoup celui des ivrognes que je servais le lundi.
J'eus l'imprudence de laisser voir l'insurmontable dgot que
m'inspiraient leurs propos et leurs chansons hontes. Ds lors, je
devins une mijaure, on dclara que je faisais ma tte, on dcida
qu'il fallait m'aguerrir, et ce fut  qui tcherait de me rvolter par
les pires obscnits. J'ai vu d'autres ateliers depuis; dans presque
tous, c'est ainsi.

Je tins bon, cependant.

Je gagnais quarante sous par jour, j'tais loge et nourrie gratis,
mes pourboires du lundi et du dimanche s'levaient souvent  cinq
francs; en moins de trois mois j'avais pu me vtir dcemment, me
commencer un trousseau, et je voyais avec une immense fiert grossir
dans un coin de mon tiroir un petit pcule.

Je commenais  respirer, quand tout  coup, la fabrique ferma. Le
fabricant avait fait faillite.

D'un autre ct, les affaires du marchand de vins avaient pris un
dveloppement si considrable, qu'un garon lui devenait ncessaire et
qu'il m'engagea  chercher fortune ailleurs. Je cherchai.

Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des
bourgeois de Bougival, o je serais trs-bien, affirmait-elle.
Surmontant mes rpugnances, je m'y prsentai, et je fus accueillie. Je
devais gagner trente francs par mois.

La place et pu n'tre pas rude. Les matres n'taient que trois, le
mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le pre
et le fils, qui taient employs  Paris, partaient par le premier
train et ne rentraient plus que pour dner, vers six heures. Je
restais donc seule avec la femme, toute la journe. C'tait,
malheureusement, une personne d'un caractre difficile, acaritre et
froidement mchante. Comme jusqu'alors elle s'tait servie elle-mme,
et que j'tais la premire domestique qu'elle et, elle tait
tourmente d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par
son despotisme, ses exigences et ses ddains, montrer une immense
supriorit. Elle tait de plus d'une dfiance extraordinaire,
persuade que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle
n'imagint quelque prtexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je
n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.

Ayant eu la navet de lui dire que j'avais t blanchisseuse, elle en
abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison,
et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop
de charbon.

Je ne me dplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais,
sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que
je prenais plaisir  orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y
passais des soires dlicieuses,  coudre ou  lire...

Mais la chance tait contre moi.

J'avais plu au fils de la maison, et il avait rsolu de faire de moi
sa matresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une
trop cruelle exprience pour ne l'avoir pas devin tout d'abord, et
j'opposai la plus froide rserve aux prvenances par lesquelles
il esprait m'amadouer. Il n'en fut pas dcourag, et bientt ses
perscutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre  ma
patronne.

Elle m'couta d'un air goguenard, et quand j'eus achev:

--Vous tes dgote, ma mie! me dit-elle simplement.

J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme et
trouv commode et peut-tre conomique, que moi, sa servante, sous son
toit, je devinsse la matresse de son fils. Et cependant, elle avait
un grand renom d'honntet, et elle ne cessait de parler de la
svrit de ses principes.

Mon perscuteur sut-il ce que m'avait rpondu sa mre? Je le crois,
car de ce moment il devint plus hardi. Il ne mnagea plus rien, et
je ne tardai pas  comprendre que je n'tais plus en sret dans ma
chambre. Il venait, la nuit, frapper  ma porte, et une fois qu'il la
fit sauter d'un coup d'paule, il me fallut crier au secours de toutes
mes forces pour me dbarrasser de lui.

Pour la premire fois, l'imperturbable sang-froid de la jeune fille se
dmentait.

Sa voix tremblait de ressentiment au souvenir de l'injure, sa joue
s'empourprait, ses yeux tincelaient.

Aprs une pose d'un moment:

--Le lendemain, poursuivit-elle, je quittai cette maison funeste.
C'est en vain que je cherchai  me placer  Bougival. Sentant le tort
que leur ferait la vrit si elle venait  tre connue, mes patrons
prirent l'avance en me calomniant. Tirant parti de l'histoire de mon
arrestation, que je leur avais conte, ils rpondaient aux gens qui
allaient aux renseignements, que j'tais une crature perdue, et que
j'avais dj subi des condamnations pour vol.

Je ne pouvais lutter. Je rsolus de chercher une place  Paris.

J'tais exaspre, je roulais dans mon esprit toutes sortes de projets
de vengeance, mais j'tais sans inquitude. Je possdais une grosse
malle pleine de bons effets et cent francs d'conomies...

Sur l'indication qu'une servante m'avait donne, j'allai tout droit,
en arrivant  Paris, m'adresser  un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Martin.

J'y fus reue  bras ouverts, par une vieille femme extrmement
affable, qui, aprs m'avoir bien examine et questionne, me promit
une condition merveilleuse, et m'engagea en attendant,  prendre
pension chez elle.

Dans le fait, sa maison n'tait qu'un htel garni, et nous tions l
une soixantaine de domestiques sans place, qu'elle mettait coucher
dans d'immenses dortoirs. Le prix de la nourriture tait en apparence
modique; mais comme, dans ce prix, n'taient compris ni le vin, ni le
dessert, ni quantit d'autres choses, on se trouvait, en dfinitive,
dpenser plus que dans un htel passable.

Elle vendait aussi  ses pensionnaires de l'absinthe, du caf et de la
bire, et les soires se passaient en bavardages interminables, car
c'tait  qui se vanterait de bons tours jous aux matres, et les
vieilles, les roues, enseignaient aux plus jeunes l'art d'exploiter
habilement les matres, de faire danser l'anse du panier et chanter
les fournisseurs...

Cependant, le temps passait, et cette fameuse condition qui m'tait
tant promise ne se trouvait pas. Chaque matin, la placeuse
me remettait un certain nombre d'adresses, j'y courais, mais
rgulirement on dbutait par me poser des questions si tranges, que
je m'enfuyais rouge de colre et de honte, et qu' la fin des soupons
me vinrent. Une vieille cuisinire que je consultai acheva de
m'clairer. Je compris l'infme trafic de cette placeuse, et la source
la plus claire de ses bnfices. Sur-le-champ, je la payai et je la
quittai.

Mais comme je m'en allais en qute d'un logement, suivie d'un
commissionnaire qui portait ma malle, en arrivant au coin du
boulevard, je ne sus viter une voiture de matre qui arrivait lance
au grand trot, et je fus renverse et foule aux pieds des chevaux.

Sans permettre que Maxence l'interrompt:

--J'avais perdu connaissance, poursuivit Mlle Lucienne. Lorsque je
revins  moi, j'tais assise dans la boutique d'un pharmacien, et
trois ou quatre personnes s'empressaient autour de moi.

Je n'avais pas de fracture mais seulement des contusions trs-graves,
qui me faisaient beaucoup souffrir, et une large blessure  la tte.

C'tait un mdecin qui passait, un vieillard dcor, qui m'avait donn
les premiers soins. Il me dit de marcher, mais il me fut impossible de
me dresser seulement sur mes pieds.

Alors, il me demanda o je demeurais, pour m'y faire reconduire, et il
me fallut avouer que j'tais une pauvre servante sans place, et que je
n'avais pas de domicile, ni personne pour me soigner.

--Cela tant, dit le docteur au pharmacien, nous allons l'envoyer 
l'hpital.

Et ils commandrent  un employ d'aller chercher un fiacre.

Au dehors, pendant ce temps, la foule s'tait amasse, et je voyais,
aux carreaux, se coller le visage des curieux. On tait indign, et
le pharmacien plus que les autres, de la froide indiffrence de la
personne qui se trouvait dans la voiture qui m'avait renverse.
C'tait une femme, et j'avais eu le temps de l'entrevoir au moment o
je roulais sous les pieds de ses chevaux.

Elle n'avait mme pas daign descendre, racontaient les gens qui
m'entouraient.

Appelant les sergents de ville qui s'taient hts d'accourir, elle
leur avait donn son nom et son adresse, en ajoutant, assez haut pour
tre entendue des badauds:

--Je suis trop presse pour m'arrter. Mon cocher est un maladroit
que je vais chasser en rentrant. Qu'on donne  cette fille les soins
ncessaires. Je suis prte  payer tout ce qu'on me rclamera.

Elle avait aussi remis une de ses cartes pour moi. Un sergent de ville
entra me la donner, et je lus: _Baronne de Thaller_.

--C'est encore heureux pour vous, ma pauvre fille, me dit le mdecin.
Cette dame est la femme d'un banquier trs-riche. Ce vous sera une
protection toute trouve, pour le jour o vous serez rtablie.

Le fiacre venait d'arriver; on m'y porta, et une heure plus tard
j'tais admise d'urgence  l'hpital Lariboisire et couche dans un
bon lit bien blanc de la salle Sainte-Thrse.

Et ma malle! ma malle qui renfermait tout ce que je possdais, tous
mes effets, et pour comble de malheur, le reste de mon argent...

Je la redemandai, le coeur gros d'inquitude. Personne ne l'avait vue,
ni n'en avait entendu parler. Le commissionnaire m'avait-il perdue,
dans la bagarre, ou avait-il lchement profit de l'accident pour me
voler? C'tait difficile  dcider.

Les bonnes soeurs me promirent qu'on allait faire des recherches, et
que certainement la police saurait retrouver cet homme, que j'avais
pris aux environs du bureau de placement.

Mais toutes ces assurances ne me consolrent pas. Ce coup m'accablait.
La fivre me prit, et pendant plus de quinze jours il me fut
impossible de lier deux ides et on dsespra de moi.

Je m'en tirai, mais ma convalescence devait tre longue. Pendant plus
de deux mois je tranai, avec des alternatives de mieux et de plus
mal...

Eh bien! telles avaient t mes misres depuis deux ans, que ce triste
sjour dans un hpital tait pour moi comme une halte dans une oasis,
aprs une longue marche dans les sables.

Les bonnes soeurs m'avaient prise en amiti, et quand mon tat le
permettait, je les aidais aux menus travaux de la lingerie, ou je les
accompagnais  la chapelle.

J'aurais voulu ne les quitter jamais.

Je frissonnais, en songeant au jour o je serais gurie, et o l'on
me renverrait. Que deviendrais-je? Car ma malle n'avait pas t
retrouve, et j'tais dnue de tout...

Et cependant j'avais  l'hpital plus d'un sujet de sombres
rflexions.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, les salles taient
ouvertes au public, et je voyais arriver les visiteurs, les mains
charges d'oranges et de ces menus objets dont l'administration permet
l'introduction. Il n'tait pas une malade qui ne ret, ces jours-l,
un parent ou un ami...

Moi, rien, personne, jamais!...

Je me trompe pourtant. Je commenais  me rtablir, quand, un
dimanche, je vis s'arrter au chevet de mon lit, un vieil homme, tout
vtu de noir, d'aspect inquitant, portant des lunettes bleues et
tenant sous le bras un norme portefeuille, tout gonfl de paperasses.

--Vous tes bien mademoiselle Lucienne? me demanda-t-il.

--Oui, rpondis-je toute surprise.

--C'est bien vous qui avez failli tre crase par une voiture, 
l'angle du faubourg Saint-Martin et du boulevard?

--Oui.

--Savez-vous  qui appartenait cet quipage?

--A la baronne de Thaller,  ce qu'on m'a dit.

Il parut un peu tonn, mais tout de suite:

--Avez-vous fait ou fait faire des dmarches prs de cette dame?
interrogea-t-il.

--Aucune.

--Vous a-t-elle donn signe de vie?

--Non.

Le sourire lui revint aux lvres.

--Heureusement pour vous, je suis l! me dit-il. Plusieurs fois dj
je me suis prsent, vous tiez trop souffrante pour m'entendre.
Maintenant que vous allez mieux, coutez-moi.

Et l-dessus, ayant pris une chaise, il s'assit et se mit 
m'expliquer sa profession.

Il tait homme d'affaires, et avait pour spcialit les accidents.
Ds qu'il en arrivait un, il en tait prvenu par les relations qu'il
avait  la prfecture de police. Aussitt il se mettait en qute de
la victime, la rejoignait, soit chez elle, soit  l'hpital, et lui
offrait ses services.

Moyennant une raisonnable rmunration, il se chargeait, s'il y avait
lieu, d'obtenir des dommages-intrts. Il intentait des procs au
besoin, et quand la cause lui semblait imperdable, il en faisait les
avances.

Il m'affirmait, par exemple, que mon droit tait indiscutable, que la
baronne de Thaller me devait une indemnit, et qu'il se faisait fort
de lui tirer quatre ou cinq mille francs pour le moins. Je n'avais
qu' lui donner ma procuration...

Mais en dpit de ses instances, je repoussai ses offres, et il se
retira trs-mcontent en me disant que je ne tarderais pas  m'en
repentir...

A la rflexion, en effet, je regrettai d'avoir suivi la premire
inspiration de mon orgueil, et d'autant plus vivement que les bonnes
soeurs que je consultai, me dirent toutes que j'avais eu tort et que
ma rclamation n'et t que lgitime.

Alors, sur leurs conseils, je pris une autre voie, qui, tout aussi
srement, estimaient-elles, devait me mener au but.

Le plus brivement qu'il me fut possible, je rdigeai l'histoire de ma
vie, depuis le jour o j'avais t abandonne chez les marachers
de Louveciennes, j'y joignis l'expos fidle de ma situation et
j'adressai le tout  Mme de Thaller.

--Vous allez la voir arriver ds demain, me disaient les bonnes
religieuses.

Elles se trompaient, Mme de Thaller ne vint ni le lendemain, ni les
jours suivants.

Et j'tais encore  attendre une rponse d'elle, quand, un mois plus
tard, le mdecin dclara que j'tais tout  fait rtablie et signa mon
bulletin de sortie.

Je n'en fus pas trop affecte.

J'avais fait, en ces derniers temps, la connaissance d'une ouvrire,
qui avait d entrer  Lariboisire  la suite d'une chute, et qui
occupait le lit le plus rapproch du mien.

C'tait une jeune fille d'une vingtaine d'annes, trs-douce,
trs-obligeante, et dont l'aimable physionomie m'avait sduite tout
d'abord.

De mme que moi, elle tait sans famille. Mais elle tait riche, elle,
immensment riche! Elle possdait un petit mobilier, une machine 
coudre qui lui avait cot trois cents francs, et en vraie fille de
Paris, elle savait cinq ou six mtiers, dont le moins lucratif lui
rapportait encore vingt-cinq  trente sous par jour, aux poques du
chmage.

En moins d'une semaine, nous fmes amies.

Et lorsque tant gurie, elle quitta l'hpital:

--Croyez-moi, me dit-elle, quand  votre tour vous sortirez, ne vous
mettez pas en peine d'une place. Venez me trouver. Je puis vous loger.
Je vous montrerai ce que je sais, et si vous tes travailleuse, vous
gagnerez trs-bien votre vie, et vous serez libre...

C'est donc chez cette amie, qu'en sortant de Lariboisire, je me
rendis tout droit, portant nou dans un mouchoir mon mince bagage, une
robe et quatre chemises que m'avaient donnes les bonnes soeurs.

Elle demeurait aux Batignolles, au dernier tage d'une immense maison
divise en une infinit de petits logements.

Et tout en montant son roide escalier, le coeur me battait bien fort,
car je n'avais gure d'illusions, et je me demandais si elle n'aurait
pas oubli ses promesses, et comment elle allait me recevoir.

Elle me reut comme une soeur.

Et aprs m'avoir fait admirer son logement, deux petites mansardes o
clatait la plus admirable propret:

--Tu verras, me dit-elle, en m'embrassant, que nous serons
trs-heureuses ici!...

La nuit s'avanait. Il y avait longtemps dj que le sieur Fortin
tait mont teindre le gaz de l'escalier. Un  un s'taient tus les
derniers bruits de l'_Htel des Folies_. Rien ne troublait plus le
silence que, par intervalles, le roulement lointain de quelque fiacre
attard, traversant le boulevard.

Mais ni Maxence ni Mlle Lucienne ne s'apercevaient du vol des heures.

Pour eux, le prsent n'existait plus.

Peu  peu, la jeune fille s'tait laisse gagner  l'irrsistible
intrt du souvenir. Elle revivait en quelque sorte cette vie
d'preuves dont elle droulait les phases navrantes, et de nouveau
elle tait poigne par les motions d'autrefois.

Quant  Maxence, jamais il n'avait ou rien de tel.

Jamais il ne s'tait imagin que de telles existences, qui chappent 
toute classification sociale, s'agitent dans les bas-fonds de la plus
mthodique et de la mieux ordonne, en apparence, des civilisations.

La fatigue, cependant, altrait le timbre si pur de la voix de Mlle
Lucienne.

Elle se versa un verre d'eau qu'elle vida d'un trait.

Et tout de suite:

--Jamais encore, reprit-elle, je n'avais t remue d'une sensation
si douce. J'avais les yeux pleins de larmes, mais de larmes de
reconnaissance et de joie. Aprs tant d'annes d'isolement et
d'abandon, rencontrer une telle amie, si gnreuse et si dvoue,
c'tait trouver une famille. Et durant quelques semaines, je crus que
la destine,  la fin, se lassait.

Mon amie tait une trs-habile ouvrire, mais je ne manquais ni
d'intelligence ni d'adresse, ma bonne volont tait incomparable; il
ne lui fallut pas beaucoup de temps pour me montrer tout ce qu'elle
savait.

C'tait  un bon moment; l'ouvrage ne manquait pas. En travaillant
douze heures, la bienheureuse machine  coudre aidant, nous arrivions
 gagner six, sept et jusqu' huit francs par jour. C'tait la
fortune.

Et nous tions d'autant plus riches que mon amie s'entendait
merveilleusement  administrer nos finances.

Livre  elle-mme depuis l'ge de treize ans, habitue  ne compter
que sur elle seule, elle avait de la vie une exprience dont j'tais
confondue. De ce Paris o elle tait ne, elle savait tout, elle
connaissait tout. Personne mieux qu'elle ne pouvait dbattre ses
intrts, dfendre son droit, se faire rendre justice. Rien ne
l'tonnait, nul ne l'intimidait. Sa science des dtails matriels de
l'existence tait inconcevable. Impossible de la duper. Et quand
elle avait dpens une de nos pices de cinq francs, je pouvais tre
tranquille, elle en avait tir le meilleur et le plus utile parti.

Eh bien! cette fille si laborieuse et si conome, n'avait mme pas la
plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.

Je n'avais pas ide d'une si complte absence de sens moral, d'une si
inconsciente dpravation, d'une impudeur si effrontment nave.

La rgle de sa conduite, c'tait sa fantaisie, son instinct, le
caprice du moment.

Elle avait des cts que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait,
par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaill, et elle
faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers  sa
machine le dimanche, mais le lundi, elle se ft laiss couper le bras
plutt que de faire un point.

Elle aimait les longues stations dans les cafs, les mlodrames
entremls de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties
de canot  Asnires, et surtout, et avant tout, le bal.

Elle tait comme chez elle  l'lyse-Montmartre et au Chteau-Rouge;
elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait,
ce dont elle tait extraordinairement fire, et quantit de gens la
tutoyaient.

Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'tant
pas prcisment nave, ni gne par les scrupules de mon ducation, je
fus tellement consterne de l'incroyable dsordre de sa vie, que je ne
pus m'empcher de lui en faire quelques reprsentations.

Elle se fcha tout rouge.

--Tu fais ce qui te plat, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me
convient.

C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son
influence, jamais elle ne m'engagea  suivre son exemple. Ivre de
libert, elle respectait la libert des autres. Alors que ma conduite
et d lui paratre l'amre critique de la sienne, elle la trouvait
toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient
de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, o on
m'attaqua un peu vivement, elle me dfendit vigoureusement.

--Laissez-la, disait-elle, chacun a son ide, n'est-ce pas?

Mais la socit qu'elle recherchait me rpugnait, et j'prouvais pour
ce qu'elle appelait le plaisir un insurmontable dgot. Peu  peu je
sortais plus rarement avec elle. Lorsqu'elle s'en allait le lundi,
je restais  la maison, lisant quelque roman que j'allais louer au
cabinet de lecture de la rue des Dames, ou passant l'aprs-midi avec
un de nos voisins.

C'tait un vieux musicien, si pauvre que, plus d'une fois, sans nous,
il serait peut-tre mort de faim tout seul dans sa mansarde. Mais il
possdait un piano, et me faisait de la musique. Il savait, paroles
et musique, des opras entiers, qu'il me chantait avec un accent si
comique, que parfois j'clatais de rire, mais avec une telle intensit
d'expression que, par moments, je ne pouvais retenir mes larmes.
Il m'appelait sa madone brune et voulait m'apprendre  chanter,
prtendant qu'il ferait de moi une grande actrice. Pauvre bonhomme!
qui sait ce qu'il est devenu?...

Enfin! une fois encore j'tais  flot, et je possdais bien plus de
nippes que n'en contenait la malle qui m'avait t vole.

Je trouvais cette vie bonne, et je la mnerais encore, si mon amie,
un beau jour, ne s'tait prise follement d'un jeune homme dont elle
avait fait la connaissance  l'lyse.

Il tait calicot de son tat, assez bien de sa personne, et toujours
mis avec une extrme recherche, mais prtentieux et commun, goste,
sot et fat au del de toute expression.

Il me dplaisait, et je ne le cachais gure, et cependant mon amie
s'imagina que je le lui enviais et que j'avais form le dessein de le
lui ravir.

J'essayai de lui dmontrer son erreur, en vain. La jalousie ne
raisonne pas.

C'tait chaque jour quelque scne nouvelle et de plus en plus
violente, et quand elle avait la tte monte, elle s'en allait
racontant partout que c'tait une indignit, que ma sagesse n'tait
qu'une abominable hypocrisie, qu'elle m'avait ramasse au coin d'une
borne, loge, nourrie, vtue, et que pour la rcompenser je prtendais
lui ravir son amant. Elle jurait qu'elle me marquerait de ses ongles,
et que certainement, quelque jour elle me jetterait du haut en bas de
l'escalier.

Je n'avais pas le courage de lui en vouloir, car vritablement elle
souffrait beaucoup, et je ne pouvais oublier l'immense service qu'elle
m'avait rendu.

Mais je compris que la vie commune tait dsormais impossible et qu'il
ne me restait plus qu' me chercher un asile.

Mon amie ne m'en laissa pas le temps.

Rentrant un lundi soir, sur les onze heures, elle me signifia d'avoir
 dguerpir sur-le-champ. J'essayai quelques observations, elle
m'accabla d'injures. Pour rester il et fallu engager une lutte
dgradante, je cdai, et quoique de beaucoup la plus forte, je sortis.

Je passai cette nuit-l sur une chaise, chez notre vieux voisin.

Mais le lendemain, ce fut bien une autre explication encore, lorsque
j'allai demander  mon ancienne amie de me donner mes effets. Elle
prtendait tout garder, et je fus oblige, quoiqu'il m'en cott, de
recourir  l'intervention du commissaire de police.

Il me donna raison. Mais les bons moments taient passs. La chance
propice ne me suivit pas dans la misrable maison garnie o je louai
une chambre. Je n'avais pas les relations de mon amie avec quantit
d'entrepreneurs, et je ne possdais pas une machine  coudre. A peine
en travaillant quinze ou seize heures arrivais-je  gagner trente sous
par jour. Ce n'tait pas assez pour me nourrir et payer mon logement
qui me cotait vingt-cinq francs par mois.

Pour comble, l'ouvrage me manqua. Loque  loque, tout ce que je
possdais prit le chemin du Mont-de-Pit.

Et par un triste jour de dcembre, chasse de mon garni, je me trouvai
sur le pav, n'ayant pour toute fortune qu'une pice de dix sous.

Jamais je ne m'tais vue si bas, et le dcouragement s'en mlant, et
la lassitude de la lutte, je ne sais  quelles extrmits je me serais
dcide, quand le souvenir me revint de cette dame si riche, dont les
chevaux m'avaient renverse au coin du boulevard.

J'avais gard sa carte de visite.

Sans hsiter, j'entrai dans une crmerie, o je demandai une plume
et du papier, et surmontant les dernires rvoltes de mon orgueil,
j'crivis:

Vous souvient-il, madame, d'une pauvre fille que votre voiture a
failli craser? Une fois dj, elle s'est adresse  vous, et vous ne
lui avez pas rpondu.

Elle est aujourd'hui sans asile et sans pain, et vous tes sa suprme
esprance...

Ces quelques lignes mises sous enveloppe, je courus  l'adresse
indique, et j'y trouvai un htel magnifique, prcd d'une vaste
cour.

Chez le concierge o j'entrai, cinq ou six domestiques causaient, qui
me toisrent en ricanant, quand je leur demandai de porter ma lettre 
Mme le baronne de Thaller...

L'un d'eux pourtant eut piti:

--Venez avec moi, me dit-il, venez!...

Il me fit traverser la cour, et m'ayant fait entrer dans le vestibule:

--Donnez-moi votre lettre, ajouta-t-il, et attendez-moi ici.

De mme que la premire fois, au nom de Mme de Thaller, Maxence
ouvrait la bouche pour formuler les rflexions qui lui traversaient
l'esprit...

Mais, ainsi que la premire fois, Mlle Lucienne lui imposa silence.

Et continuant:

--De ma vie, dit-elle, je n'avais rien vu d'aussi magnifique que ce
vestibule de l'htel de Thaller, avec ses hautes colonnes, son pav
de marbres de toutes les couleurs, ses statues, ses larges caisses de
bronze pleines de fleurs les plus rares, et ses banquettes de velours
o des valets en grande livre billaient  se dmettre la mchoire.

J'tais un peu intimide, je l'avoue, de tout ce luxe, et je demeurais
piteusement plante sur mes pieds, lorsque, tout  coup, les valets se
dressrent respectueusement.

Une des portes du fond venait de s'ouvrir, livrant passage  un homme
d'un certain ge dj, grand, mince, vtu  la dernire mode, et
portant de longs favoris roux qui lui descendaient jusqu'au milieu de
la poitrine...

--Le baron de Thaller! murmura Maxence.

La jeune fille ne releva pas l'interruption.

--L'attitude des domestiques, poursuivit-elle, m'avait rvl le
matre.

Je m'inclinais devant lui, rouge et toute honteuse, lorsque
m'apercevant, il s'arrta court, tressaillant de la tte aux pieds.

--Qui tes-vous? me demanda-t-il brusquement.

J'attribuais sa stupeur au triste tat de ma toilette, que les
splendeurs qui m'environnaient faisaient paratre plus misrable et
plus dlabre. Et d'une voix  peine intelligible je commenai:

--Je suis une pauvre fille, monsieur...

Mais il m'interrompit.

--Au fait! Que voulez-vous?

--J'attends une rponse  une requte que je viens de faire prsenter
 madame la baronne...

--A quel sujet?

--Un jour, monsieur, j'ai t renverse par la voiture de madame
la baronne. J'ai t grivement blesse, il a fallu me porter 
l'hpital...

Il y avait comme de l'effarement dans le regard que cet homme tenait
obstinment riv sur moi.

--Alors, c'est vous, reprit-il, qui, une fois dj, avez fait parvenir
 ma femme une longue lettre?

--Oui, monsieur.

--Vous y racontiez votre vie?...

--En effet.

--Vous y disiez que vous n'avez pas de famille, ayant t abandonne
par votre mre chez des marachers de Louveciennes?

--C'est la vrit.

--Que sont devenus ces marachers?

--Ils sont morts.

--Comment s'appelait votre mre?

--Je ne l'ai jamais su.

A la stupeur premire de M. de Thaller succdait visiblement une vive
irritation. Mais plus ses faons taient hautaines et brutales, mieux
je reprenais mon sang-froid.

--Et vous voulez des secours? reprit-il.

Je me redressai, et le regardant bien dans les yeux:

--Pardon! dis-je, c'est une lgitime indemnit que je rclame.

En vrit, il me sembla que ma fermet l'inquitait.

Avec une prcipitation fbrile, il se mit  fouiller ses poches.

Il en retira ple-mle tout ce qu'elles contenaient d'or et de billets
de banque, et me le mettant dans la main, sans compter:

--Tenez, me dit-il, prenez! tes-vous contente?

Je lui fis remarquer qu'ayant fait remettre une lettre  Mme de
Thaller, il tait convenable d'attendre sa rponse. Mais il ne voulut
pas me le permettre. Et me poussant vers la porte, qu'un valet venait
d'ouvrir:

--Allez, disait-il, soyez tranquille, je dirai  ma femme que je vous
ai vue, retirez-vous...

Je me retirai, en effet, et je n'avais pas fait dix pas dans la cour,
que je l'entendis crier  ses domestiques:

--Vous voyez bien cette mendiante? Le premier de vous qui lui
laisserait franchir le seuil de ma porte, serait chass  l'instant...

Une mendiante, moi! Ah! le misrable! Je me retournai pour lui jeter
son aumne  la face, mais dj il avait disparu et je ne trouvai
devant moi que les visages stupidement gouailleurs des valets.

Je sortis donc. Mais  mesure que la marche dissipait ma colre, je
m'applaudissais d'avoir t empche de suivre l'inspiration de mon
orgueil bless.

--Pauvre fille! me disais-je, o en serais-tu  cette heure? Tu
n'aurais plus qu' choisir entre le suicide et la plus vile dbauche;
tandis que te voici dsormais au-dessus de la misre.

Je passais alors devant l'tablissement d'un petit traiteur. J'y
entrai. J'avais grand faim, n'ayant pour ainsi dire rien pris depuis
plusieurs jours. J'avais hte aussi de compter mon trsor.

Le baron de Thaller m'avait donn neuf cent trente francs.

Je n'en revenais pas, de me voir en possession d'un telle somme, qui
dpassait de beaucoup mes ambitions les plus hautes et qui me semblait
inpuisable. J'en avais comme des blouissements.

--Et cependant, pensais-je, si M. de Thaller et eu aussi bien dix
mille francs dans ses poches, il me les et donns de mme.

Comment expliquer cette trange gnrosit? D'o venait sa stupeur,
en m'apercevant, puis sa colre, son trouble et cette hte de se
dbarrasser de moi? Comment un homme qui devait avoir la tte pleine
des plus grands soucis, s'tait-il si parfaitement souvenu de moi et
de la lettre que j'avais crite  sa femme? Pourquoi, aprs s'tre
montr si libral, m'avait-il si svrement consigne  sa porte?

C'est en vain que je me torturais l'esprit  chercher une explication
 une chose inexplicable.

Je finis par me dire que sans doute je m'tais abuse, que j'avais
mal vu, que j'avais pris pour des ralits les chimres de mon
imagination.

Et je ne me proccupai plus que de l'emploi de ma soudaine fortune.

Le jour mme, je me louai une petite chambre, rue du Faubourg
Saint-Denis, o je m'achetai une machine  coudre. Et ds la fin de la
semaine, j'avais de l'ouvrage devant moi pour plusieurs mois...

Ah! cette fois, il me semblait bien que je n'avais plus rien
 redouter de la destine, et c'est d'un oeil tranquille que
j'envisageais l'avenir.

Je travaillais d'un tel coeur, que j'en tais arrive, au bout d'un
mois,  gagner de quatre  cinq francs par jour, quand une aprs-midi,
je vis arriver chez moi un gros homme, trs-bien mis,  l'air loyal et
bon enfant, et qui s'exprimait assez difficilement en franais.

Il tait Amricain, me dit-il, et m'tait adress par la patronne
pour laquelle je travaillais. Ayant besoin d'une habile ouvrire
parisienne, il venait me proposer de le suivre  New-York, o il
m'assurerait une brillante position.

Mais je connaissais plusieurs pauvres filles, qui sur la foi de
promesses blouissantes s'taient expatries. Une fois  l'tranger,
elles avaient t misrablement abandonnes, et en avaient t
rduites, pour ne pas mourir de faim, aux plus pouvantables
expdients.

Je refusai donc, en avouant les raisons de mon refus.

Mon visiteur aussitt se rcria. Pour qui donc le prenais-je? C'tait
la fortune que je repoussais. Il me garantissait  New-York le
logement, la table et des appointements de deux cents francs par mois.
Il prenait  sa charge tous les frais de voyage et de dplacement.
Et pour me prouver la puret de ses intentions, il tait prt,
dclarait-il,  signer un trait et  me verser une somme de mille
francs.

Dame! c'tait si sduisant que ma rsolution chancela.

--Eh bien! lui dis-je, accordez-moi vingt-quatre heures de rflexion.
Je veux consulter ma patronne.

Il en parut extrmement contrari, mais ne pouvant me faire revenir
sur cette dtermination, il me quitta en me promettant de revenir le
lendemain chercher ma rponse dfinitive.

Aussitt, je courus chez ma patronne. Elle ne comprit rien  ce que
je lui contais; elle ne m'avait envoy personne; elle ne connaissait
aucun Amricain...

Je ne le revis plus, comme de raison, et cette aventure singulire ne
laissait pas que de me tracasser un peu, quand un soir de la semaine
suivante, comme je rentrais chez moi, vers onze heures, deux agents de
police m'arrtrent, et malgr mes protestations, me conduisirent au
poste, o je fus enferme avec une douzaine de malheureuses qu'on
venait de prendre sur le boulevard.

Je passais la nuit  pleurer de honte et de colre, et je ne sais trop
tout ce qui serait advenu, si l'officier de paix qui m'interrogea le
matin ne s'tait trouv un homme juste et bon.

Ds que je lui eus expos que j'tais victime de la plus humiliante
erreur, il envoya un agent aux renseignements, et la preuve lui
ayant t fournie que j'tais une ouvrire honnte, et vivant de son
travail, il me dit que j'tais libre.

Cependant, avant de me laisser sortir:

--Prenez garde, mon enfant, me dit-il, c'est sur une dclaration
formelle, et qui a tous les caractres d'une parfaite authenticit,
que vous avez t arrte. Donc, vous avez des ennemis, des gens qui
ont un intrt quelconque  se dbarrasser de vous.

Visiblement, Mlle Lucienne tait crase de fatigue; la voix lui
manquait. Mais c'est inutilement que Maxence la conjura de prendre
quelques moments de repos.

--Non, rpondit-elle, mieux vaut en finir...

Et, faisant un effort, elle reprit, se htant de plus en plus:

--Je rentrai chez moi toute bouleverse des avertissements de
l'officier de paix. Je ne suis pas lche, mais c'est une chose
terrible que de se savoir incessamment menace d'un danger inconnu,
mystrieux, qu'on ne peut imaginer, contre lequel on ne peut rien.

Et mes inquitudes taient d'autant plus grandes, qu'il me semblait
discerner une relation frappante entre l'infme dlation dont
je venais d'tre victime, et l'trange dmarche de ce soi-disant
Amricain qui avait essay de m'emmener  New-York.

C'est en vain, cependant, que je fouillais mon pass, je n'y
dcouvrais personne qui et  ma perte un intrt quelconque.

Ceux-l seuls ont des ennemis qui ont eu des amis.

Je n'avais jamais eu qu'une amie: cette bonne fille des Batignolles,
qui dans un accs de jalousie absurde m'avait jete hors de chez elle.

tait-ce elle que je devais accuser? videmment non! Je la connaissais
assez pour la savoir incapable de rancune, assez pour tre persuade
que depuis longtemps dj elle devait avoir oubli le calicot
vainqueur qui avait t cause de notre rupture.

Fallait-il m'en prendre aux neveux de ma vieille bienfaitrice,  ces
gens avides et sans scrupules qui m'avaient chasse de la Jonchre?
Plusieurs lettres de moi  leur parente avaient d leur rappeler mon
existence. Mais que pouvaient-ils craindre de moi?

L'officier de paix s'tait-il donc amus de ma simplicit? Pourquoi?
Dans quel but? C'tait inadmissible. Et d'ailleurs il m'avait remis sa
carte, en me disant de me recommander de lui en cas de malheur.

Mais il pouvait s'tre tromp.

Si improbable que ce ft, je cherchais  me le persuader. Et comme les
semaines se succdaient sans amener de nouvel incident, comme j'avais
toujours beaucoup d'ouvrage et que je gagnais assez d'argent pour
faire des conomies, je me rassurai, petit  petit, et je ngligeai
les prcautions dont je m'tais entoure dans les commencements.

J'en tais venue  rire de mes terreurs, quand un jour que ma patronne
avait  livrer une commande importante et trs-presse, elle m'envoya
chercher.

Nous n'emes termin notre besogne que bien aprs minuit.

Elle voulait me faire coucher chez elle, mais il et fallu ddoubler
un lit et dranger toute la maison.

--Baste! lui dis-je, ce ne sera pas la premire fois que je
traverserai Paris au beau milieu de la nuit.

Je partis donc, et je m'en allais pressant le pas, quand, de l'angle
d'une rue obscure, un homme s'lana sur moi, me terrassa, me frappa,
et m'et infailliblement tue, sans deux braves bourgeois qui
accoururent au seul cri que je poussai.

L'homme s'enfuit, et j'en fus quitte pour une blessure tellement
lgre, que je pus regagner mon domicile  pied.

Mais le lendemain, ds le matin, je courus chez l'officier de paix.

Il m'couta d'un air grave, et quand j'eus achev:

--Comment tiez-vous vtue? me demanda-t-il.

--Tout de noir, rpondis-je, comme une ouvrire, bien modestement...

--N'aviez-vous rien sur vous qui pt tenter la cupidit d'un voleur?

--Rien: pas de bijoux, pas de chane de montre, pas mme de boucles
d'oreilles.

Il fronait les sourcils.

--Alors, pronona-t-il, ce n'est pas un crime fortuit, c'est une
tentative nouvelle des gens qui dj se sont attaqus  vous.

Telle tait bien mon opinion. Et cependant:

--Eh! monsieur, m'criai-je, qui donc peut s'attaquer  moi qui ne
suis rien? J'ai beau chercher, je ne me vois pas un ennemi!...

Et comme je n'avais pas  douter de sa bienveillance, tout de suite,
je lui dis ce que je suis et tous les hasards de ma vie.

--Vous tes une fille naturelle, reprit-il, ds que j'eus fini, et
vous avez t lchement abandonne; cela seul suffirait  justifier
toutes les suppositions. Vous ne connaissez pas vos parents, mais il
se peut qu'ils vous connaissent, eux, et que jamais ils ne vous aient
perdue de vue. Votre mre,  ce que vous croyez, tait une ouvrire?
soit! Mais votre pre? Savez-vous quels intrts votre existence
menace? savez-vous quel chafaudage de mensonges et d'infamies votre
apparition renverserait?

J'coutais, bouche bante.

Jamais de telles conjectures ne m'avaient travers l'esprit, et si je
doutais de leur vraisemblance, il me fallait bien reconnatre qu'elles
taient admissibles.

--Enfin, que dois-je faire? demandai-je.

L'officier de paix hocha la tte.

--En vrit, ma pauvre enfant, me rpondit-il, je ne sais trop que
vous dire. La police n'a pas la puissance de Dieu. Elle ne peut rien
pour prvenir le crime conu dans la cervelle d'un sclrat inconnu.

J'tais pouvante, il le vit et eut piti:

--A votre place, ajouta-t-il, je changerais de domicile. Peut-tre
un dmnagement lestement excut fera-t-il perdre votre piste aux
misrables acharns aprs vous. Et surtout, donnez-moi votre nouvelle
adresse. Tout ce qui est en mon pouvoir pour vous protger et assurer
votre scurit, je le ferai...

Et cet homme excellent a tenu sa parole, et une fois encore, je lui
ai d mon salut. C'est lui,  cette heure, qui est le commissaire
de police de notre quartier, et c'est lui qui a mis  la raison Mme
Fortin.

Je me htai du reste de suivre ses conseils, et ds le surlendemain
j'tais installe ici, dans la chambre que j'occupe encore.

Craignant d'tre pie, avant de dmnager, et quoiqu'il m'en cott,
j'avais annonc  ma patronne que je la quittais, la priant, si
quelqu'un venait aux informations, de rpondre que je m'tais dcide
 partir pour l'Amrique.

Je ne tardai pas  retrouver de l'ouvrage, chez un couturier trs  la
mode, et que vous devez connatre de nom: Van Klopen. Ce ne fut pas
pour longtemps.

La guerre venait d'tre dclare. Tous les jours le tlgraphe
annonait une nouvelle dfaite. Les Prussiens approchaient. La
Rpublique fut proclame.

Puis, le sige commena. Dj depuis une quinzaine, M. Van Klopen
avait ferm ses ateliers et quitt Paris.

J'avais quelques conomies, grce  Dieu, et je les mnageais comme
des naufrags mnagent leurs derniers vivres, quand, au moment o je
m'y attendais le moins, un peu d'ouvrage m'arriva.

C'tait un dimanche, et j'tais descendue sur le boulevard, quand
plusieurs bataillons de la garde nationale vinrent  passer.

Debout sur le bord du trottoir, je les regardais dfiler, lorsque tout
 coup, je vis une des cantinires qui marchaient derrire la musique
s'arrter et accourir vers moi, les bras ouverts...

C'tait mon ancienne amie des Batignolles, qui m'avait reconnue.

Elle se jeta  mon cou, et comme immdiatement nous tions devenues le
centre d'un groupe de cinq cents badauds:

--Il faut que je te parle, me dit-elle. Si tu demeures aux environs,
allons chez toi. Tant pis pour le service!

Je l'amenai ici, et aussitt elle se mit  s'excuser en pleurant de
sa conduite passe, me suppliant de lui rendre mon amiti. Comme je
l'avais prvu, il y avait longtemps qu'elle avait oubli le calicot,
cause de notre rupture, et c'est avec le dernier mpris qu'elle en
parlait. En ce moment, elle aimait pour tout de bon, dclarait-elle,
un tapissier-dcorateur qui tait capitaine de la garde nationale.
C'tait  lui qu'elle devait d'tre cantinire, et elle m'offrait une
situation pareille, si le coeur m'en disait.

Mais le coeur ne m'en disait pas. Et comme cependant, je me plaignais
de ne pouvoir trouver de travail, elle me jura qu'elle m'en aurait,
par son capitaine, qui tait un homme trs-influent.

Par lui, en effet, j'obtins quelques douzaines de vareuses. C'tait
assurment fort mal pay, mais le peu que je gagnais tait toujours
autant de moins  prendre sur mes pauvres ressources.

A cela, je dus de ne pas trop souffrir pendant le sige.

Mes ennemis avaient-ils perdu ma piste ou avaient ils quitt Paris?
Le fait est que nulle tentative nouvelle ne trahit leur haine, en un
moment o il me semblait que cependant elle et eu beau jeu.

Aprs l'armistice, malheureusement, M. Van Klopen n'tant pas de
retour encore, il me fut impossible de me procurer de l'ouvrage; mes
conomies taient puises, et je serais morte de faim pendant la
Commune, sans mon amie des Batignolles.

A diverses reprises, elle m'apporta un peu d'argent et des provisions.

Elle avait abandonn son baril de cantinire et se croyait fermement
appele aux plus hautes destines politiques.

Son capitaine tait devenu colonel, il allait, m'assurait-elle, tre
nomm membre du gouvernement, et il lui avait promis de l'pouser...

L'entre des troupes dans Paris vint mettre fin  son rve
blouissant.

Un soir, je la vis arriver blme de peur. Elle se supposait
trs-gravement compromise et me suppliait de la cacher.

Pendant quatre jours, je lui donnai l'hospitalit. Le cinquime, au
moment o nous allions nous mettre  table pour dner, des agents
envahirent ma chambre, et nous montrant un mandat d'amener, nous
commandrent de les suivre.

Tel tait, en prononant ces derniers mots, l'accent de Mlle Lucienne,
que Maxence, instinctivement, se dressa, comme s'il l'et vue menace
d'un grand danger et qu'il et voulu la dfendre.

Elle le remercia d'un regard, et sans s'interrompre et toujours plus
vite:

--Il n'y avait pas  rsister, dit-elle, ni  discuter, ni 
protester. Mon amie, stupide de terreur, s'tait affaisse sur une
chaise. Moi, je ne perdis pas la tte. Pendant que les agents
se livraient dans ma chambre  de minutieuses et bien inutiles
investigations, je dcidai l'un d'eux  courir prvenir mon ami
l'officier de paix.

Il tait chez lui, par grand hasard, et en apprenant ce qui se
passait, il se hta de venir  mon secours.

Sur le moment, son intervention ne pouvait me servir. Les agents lui
dclarrent que leurs ordres taient formels et qu'ils devaient nous
conduire directement  Versailles.

--Eh bien! me dit-il, je vous accompagnerai.

Ma situation tait grave, il le reconnut ds les premires dmarches
qu'il fit le lendemain. Mais il discerna, du mme coup et nettement
cette fois, une nouvelle manoeuvre des misrables qui avaient jur ma
perte.

J'avais t dnonce, en mme temps, au prfet de police et 
l'autorit militaire, comme tant reste, jusqu'aux dernires heures
de la lutte, au service de la Commune. On affirmait que j'avais fait
partie d'une bande d'ignobles incendiaires et qu'on m'avait reconnue
derrire une barricade, faisant le coup de feu.

J'avais t pie, videmment, et l'ide de cette infamie avait
t suggre par mes relations avec mon amie des Batignolles, plus
terriblement compromise encore qu'elle ne l'avait cru, la pauvre
fille, puisque son colonel avait t pris les armes  la main, qu'il
tait convaincu de pillage et de meurtre, et qu'elle tait accuse de
complicit.

C'tait chez moi, prtendaient les dlateurs, qu'elle avait cach le
produit de ses vols, et ils ajoutaient que dix tmoins, au besoin,
affirmeraient l'avoir vue entrer  l'_Htel des Folies_, pliant sous
le faix d'normes paquets.

De l, les perquisitions obstines des agents, le jour de notre
arrestation.

C'est d'ailleurs avec une infernale perfidie que la dnonciation nous
confondait, mon amie et moi, attribuant  l'une les actes de l'autre,
m'imputant  moi tout ce qu'elle avait pu faire de criminel.

Et les provisions qu'elle m'avait apportes, et sa prsence chez moi
aprs la lutte, donnaient  la calomnie toutes les apparences de la
vrit.

On m'a cont qu'en ces heures sinistres, des lches immondes se
trouvrent, qui profitant de l'effarement des esprits, essayrent
d'assouvir leurs haines et de se dfaire de leurs ennemis. J'ai
ou dire que la police fut surprise par un tel dbordement de
dnonciations, que le coeur lui en leva, et qu'elle fut oblige de
menacer les dlateurs de les rechercher et de les poursuivre.

Isole comme je l'tais, sans ressources, je devais prir et je
prissais, certainement, sans le dvouement de mon ami l'officier
de paix, sans sa situation particulire surtout, qui lui ouvrit
immdiatement la porte de tous les bureaux et du cabinet mme de mes
juges.

Il russit  dmontrer que j'tais victime d'une tnbreuse intrigue,
que je n'tais pas reste un seul jour hors de chez moi, que j'tais
innocente, enfin, de tout ce dont on m'accusait.

Et aprs quarante-huit heures de dtention, qui me parurent un sicle,
je fus remise en libert...

A la porte, je trouvai l'homme qui venait de me sauver.

Il m'attendait, mais il ne me permit pas de lui exprimer la
reconnaissance dont mon coeur dbordait.

--Vous me remercierez, interrompit-il brusquement, quand je l'aurai
mrit. Je n'ai rien fait pour vous, que n'et fait,  ma place, le
premier honnte homme venu. Ce que je veux, c'est dcouvrir quels
intrts vous menacez, sans vous en douter, et qui doivent tre
considrables, si j'en juge par la passion et la tnacit qu'on met
 vous poursuivre. Ce que je prtends, c'est mettre la main sur les
lches gredins que vous gnez si fort...

Je secouai la tte.

--Vous ne russirez pas, lui dis-je.

--Qui sait! J'ai fait, dans ma vie, plus difficile que cela, et plus
fort!...

Et tirant  demi de sa poche, et me montrant un large pli:

--Ceci, me dit-il, est la dnonciation sur laquelle vous avez t
arrte. J'ai obtenu qu'on me la confit. J'en ai attentivement tudi
l'criture, et je me suis assur qu'elle n'est pas contrefaite. C'est
un lment, cela. C'est le moyen, toujours  ma porte, de vrifier
mes soupons, le jour o il m'en viendra. Patience! Nous avons du
temps devant nous...

C'est l'avenue de Paris que nous suivions, en causant ainsi, car il me
conduisait au chemin de fer.

--Nous allons nous quitter, continuait-il, mais avant, coutez mes
instructions et tchez de ne vous en point carter.

Vous allez rentrer  Paris et reprendre vos occupations ordinaires.
Rpondez vaguement aux questions qui vous seront adresses, et
surtout, ne parlez pas de moi. Il faut continuer  habiter l'_Htel
des Folies_. Il est dans mon quartier, d'abord, dans ma sphre
d'action, ce qui est trs-important, et de plus les propritaires
se sont mis dans le cas de n'oser pas me dsobir quand je leur
commanderai quelque chose. A moins d'un incident imprvu et grave, ne
venez jamais  mon bureau; notre succs serait fort aventur si on
souponnait l'intrt que je vous porte.

Aprs ce dernier chec, vos ennemis vont, j'imagine, se tenir en repos
quelques jours, mais ils ne tarderont pas, j'en suis sr,  chercher
une occasion meilleure et  vous faire pier. Soyez sur vos gardes,
guettez du coin de l'oeil, et si vous surprenez quelque chose de
suspect, n'en laissez rien paratre, mais crivez-moi. Je vais, de
mon ct, organiser autour de vous une surveillance occulte. Si
je parviens  empoigner un des gredins chargs de vous observer,
l'affaire est dans le sac, car il faudra bien qu'il me dise qui le
paye...

Nous arrivions  la gare.

--Et maintenant, ajouta cet honnte homme, assez caus! Au revoir, et
bon courage...

Malheureusement, il n'avait pas song  m'offrir un peu d'argent, je
n'avais pas os lui en demander; il me restait huit sous en poche, et
je ne savais que trop que je ne trouverais rien chez moi. C'est donc 
pied que je rentrai  Paris.

La Fortin me reut  bras ouverts. Avec moi lui revenait l'espoir
d'une crance de cent et quelques francs dont elle avait dj fait son
deuil.

Elle avait d'ailleurs  m'annoncer la meilleure des nouvelles.

Un des garons de magasin de M. Van Klopen tait venu, en mon absence,
me prier de passer  l'atelier. Si fatigue que je fusse de la route
que je venais de faire, j'y courus.

Je trouvai M. Van Klopen fort triste. Il tait de retour depuis
l'avant-veille, et dj criait misre. Plus de bals, plus de
ftes, plus d'assauts d'lgance au bois. C'tait la fin du monde,
dclarait-il. Et pour comble, ses principales clientes, ses prfres,
celles qui lui devaient le plus d'argent, taient toutes absentes, et
les quelques maris chez lesquels il s'tait prsent, sa facture  la
main, l'avaient mis  la porte.

Il tait cependant rsolu  lutter, me dit-il, et il voulait
m'employer, non plus comme ouvrire, mais comme essayeuse, aux
appointements de cent vingt francs par mois.

Je n'tais pas dans une situation  consulter mes gots. C'tait 
prendre ou  laisser; je pris, et essayeuse je suis encore.

Chaque matin, en arrivant  l'atelier, je quitte le costume modeste
que vous me voyez, et je revts une sorte de livre qui appartient 
M. Van Klopen: d'amples jupons et une robe de soie noire.

Je n'ai plus alors qu' m'asseoir et  attendre.

Une cliente se prsente-t-elle, qui dsire un pardessus, un manteau,
une confection quelconque:

--Mademoiselle Lucienne? crie M. Van Klopen.

J'arrive, j'endosse un vtement; par l'effet qu'il produit sur moi,
l'acheteuse juge de l'effet qu'il produira sur elle. M. Van Klopen
dbite son boniment, et c'est  qui des deux me fera mouvoir:

--Marchez, mademoiselle... Pas si vite... Veuillez reculer...
Tournez-vous... Avancez un peu... Tenez-vous plus droite... Le
vtement est dlicieux... Il est dcidment fort laid, faites-m'en
voir un autre.

Et il y a des jours o il vient cinquante clientes, et o pour chacune
d'elles, il me faut essayer deux, trois, quatre et jusqu' dix
vtements.

C'est atrocement ridicule toujours, c'est souvent humiliant. Il y a
des femmes qui oublient que je suis une femme comme elles, et non pas
une mcanique, ou qui s'imaginent que l'impertinence est une preuve de
distinction.

Il y en a qui me parlent comme elles ne parleraient pas  leur
servante, et qui ont des exigences ineptes, le dgot de tout, et des
fantaisies impossibles.

Il en vient de laides, de vieilles, de difformes, qui s'tonnent que
le mme manteau qui va bien sur mes paules, aille mal sur leur
dos, qui s'en indignent, qui s'en prennent  moi, qui m'accusent de
m'entendre avec Van Klopen pour les voler et les tromper.

Que de fois, aprs de telles sances, dans les premiers jours surtout,
j'tais tente de rendre  Van Klopen sa robe de soie!

Mais j'avais perdu mon indpendance superbe, l'audace et l'insouciance
qui taient toute ma fortune.

Les conjectures de mon ami l'officier de paix s'agitaient incessamment
dans mon cerveau, et plus je les examinais, plus je les trouvais
vraisemblables. Depuis qu'il me semblait avoir dcouvert un mystre
dans ma vie, moi si positive autrefois, je me berais de chimres.
J'attendais,  brve chance, un vnement extraordinaire, une
revanche de la destine... Et je restais.

Je n'tais pas au bout de mes peines.

Mais depuis qu'il tait question du sieur Van Klopen, Maxence croyait
voir se dmentir l'assurance hautaine de Mlle Lucienne et son
imperturbable sang-froid.

Geste, attitude, regard, tout en elle trahissait l'embarras d'une
situation qu'on juge ridicule, et la confusion d'un aveu qui peut
prter  la raillerie.

Moiti souriant, d'un sourire un peu forc, et moiti attriste:

--Mais est-il bien sens, poursuivit-elle, aprs les preuves atroces
de ma premire jeunesse, de tant prendre au srieux mes contrarits
actuelles!... J'ai un emploi, des vtements, un abri, du pain...
Pourquoi me plaindre!... Et cependant, il me semble qu'aux heures
sombres de ma vie, lorsque j'avais froid et que j'avais faim, je
souffrais moins, en mon corps, que je ne souffre maintenant en mon
me, de certains froissements de mon amour-propre... Du moins, ce
n'tait pas la mme souffrance...

C'est avec la plus extrme surprise, que Maxence la considrait.

Elle rougissait, sa voix se troublait, elle hsitait, elle cherchait
ses mots...

Jusqu' ce qu'enfin, secouant la tte, comme quelqu'un qui
s'encourage:

--Dcidment, c'est trop niais, reprit-elle. On ne doit rougir que
de ce qui est honteux. Il n'y a rien d'humiliant  tre pauvre, et 
faire ce qu'on peut pour vivre.

Ce que je faisais chez Van Klopen m'tait excessivement pnible, et,
cependant, il ne tarda pas  me demander quelque chose de plus pnible
encore.

Petit  petit, les fuyards du sige et de la Commune taient revenus.
Paris se repeuplait, les htels se rouvraient, les trangers
affluaient, le bois de Boulogne dvast revoyait autour du lac une
partie de ses htes d'autrefois. Mais le luxe ne reprenait pas.

M. Van Klopen se dsolait. Les commandes ne lui manquaient pas, mais
quelles commandes! Des robes svres, des costumes de la plus extrme
simplicit, des vtements de couleur sombre, sur lesquels il avait
bien du mal  gagner vingt-cinq pour cent.

Souvent il en gmissait devant moi, disant que la France tait perdue,
si elle laissait chapper le sceptre de la mode et des lgances
fminines.

Il ne cessait de me parler du bon temps, du temps o certaines de ses
clientes dpensaient chez lui jusqu' trente mille francs par mois,
o il tait du meilleur ton, en revenant du bois, de monter chez lui,
causer un instant chiffon et boire un verre de madre et mme un verre
d'absinthe.

Alors, toutes les semaines, il crait quelque mode nouvelle, quelque
disposition bizarre, quelque complication de toilette bien savante et
bien coteuse.

Et il n'tait pas embarrass pour lancer dans le monde et faire
adopter ses crations les plus excentriques. Toujours, parmi ses
clientes, les plus jeunes, les plus charmantes et les plus haut
titres, il s'en trouvait qui taient cribles de dettes, et qui, en
change d'un renouvellement de billet, consentaient  s'affubler des
costumes les plus risqus, et  les montrer et  les produire.

--Voil les bonnes petites femmes qu'il me faudrait,
disait-il, pour lancer les autres et les remettre en got, et
malheureusement elles ne sont pas rentres, et leurs maris abusent des
vnements pour les confiner  la campagne et faire des conomies...

O voulait en venir M. Van Klopen? Je dclare que je ne le souponnais
pas du tout. Ce que voyant:

--Il n'y a que vous, ma chre, me dit-il un jour, qui puissiez me
tirer de l. Vous n'tes vraiment pas mal, et je suis sr qu'en grande
toilette, nonchalamment tendue sur les coussins d'un huit ressorts,
vous feriez tant d'effet, que toutes les femmes en seraient jalouses,
et voudraient vous ressembler... Il n'en faut qu'une, vous le savez,
pour donner le bon exemple...

Brusquement Maxence se leva, et se frappant le front:

--Je comprends! s'cria-t-il.

Mais la jeune fille poursuivait:

--Je crus que M. Van Klopen plaisantait. Jamais il n'avait t plus
srieux, et pour me le prouver, il se mit  m'expliquer ce qu'il
attendait de moi. Je pouvais, selon lui, remplacer les clientes qui
avaient t ses courtires. Il me confectionnerait de ces toilettes
qui forcent l'attention, et deux ou trois fois la semaine, je
m'installerais dans une belle voiture qu'il me louerait, et j'irais me
montrer au Bois.

La proposition me rvolta.

--Jamais! lui dis-je.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai trop le respect de moi pour consentir jamais  faire
de ma personne une rclame vivante...

Il haussait les paules.

--Vous avez tort, fit-il. Vous n'tes pas riche, et je vous donnerais
vingt francs par promenade. A huit par mois, ce serait cent soixante
francs ajouts  vos appointements.

Et avec un sourire honteux:

--Sans compter, ajouta-t-il, que je vous fournis l une occasion
unique de fortune. Jolie comme vous tes, et inconnue, vous
serez remarque. Il n'en faut pas tant pour tourner la tte d'un
millionnaire...

J'tais indigne.

--Quand ce ne serait, m'criai-je, que pour la raison que vous me
dites, je refuse!...

Il ne se tenait point pour battu.

--Vous n'tes qu'une sotte, ma chre, me dit-il, et comme, si vous
n'acceptez pas, vous cesserez de faire partie de ma maison, je pense
que vous rflchirez.

C'tait tout rflchi, et je ne songeais qu' me mettre en qute d'un
autre patron, quand mon ami, l'officier de paix, m'crivit de passer 
son bureau.

Je m'y rendis, et aprs m'avoir amicalement fait asseoir:

--Eh bien, me demanda-t-il, quoi de nouveau?

--Rien. Je ne me suis pas aperue que l'on m'ait pie.

Il fit claquer sa langue d'un air mcontent.

--Pas plus que vous, gronda-t-il, mes agents n'ont rien surpris. Et,
cependant, il est clair que vos ennemis ne vous ont pas lche comme
cela. Nous avons affaire  des malins. S'ils font les morts, c'est
qu'ils mditent quelque mauvais coup. Lequel? c'est ce que je veux
savoir, et je le saurai; je suis ttu, je ne suis pas Breton pour
rien, et je n'ai pas encore jet ma langue aux chiens. Dj, j'ai un
indice. A force de me creuser la cervelle, j'y ai trouv une ide qui
serait excellente, si je dcouvrais un moyen de vous mler  ce qu'on
appelle le beau monde...

Je lui expliquai, bien vite, qu'tant chez M. Van Klopen, un des
premiers couturiers de Paris, j'y voyais, forcment, beaucoup de
femmes de la plus haute socit.

--Cela ne suffit pas! dit-il.

Alors, les propositions de M. Van Klopen me revinrent  l'esprit, et
je les lui exposai.

Il bondit sur sa chaise.

--Voil l'affaire! s'cria-t-il, et la preuve manifeste que la chance
est pour nous. Il faut accepter...

Ce n'est pas  cet homme excellent que je pouvais taire mes
rpugnances, que la rflexion avait fort accrues.

--Qu'adviendra-t-il, lui dis-je, si je me rsigne  ce rle odieux que
M. Van Klopen me propose? Je ne le sais que trop. Lui-mme, en croyant
m'blouir, m'en a montr les dangers. Oblige d'taler des toilettes
combines pour forcer l'attention, forcment je serai remarque. Je ne
me serai pas montre au bois quatre fois, seule, au fond de ma voiture
de louage, que chacun s'imaginera deviner quel mtier j'y viens faire.
Nul assurment ne souponnera la vrit. On me prendra pour une
crature perdue. Je serai obsde d'offres avilissantes, poursuivie,
traque. Certes, je suis sre de moi; je serai toujours mieux garde
par mon orgueil que par la plus attentive des mres. Mais je serai
montre au doigt, et c'en sera fait de ma rputation...

Je ne parvins pas  le convaincre.

--Je sais que vous tes une honnte fille, me dit-il, mais pour cela,
prcisment, que vous importe ce que dira le monde, toute cette cohue
de gens que vous ne connaissez pas? Le monde!... vous comprendrez ce
que vaut son estime quand vous aurez vu  quelles gens il l'accorde,
quand vous saurez que ce sont les plus effronts et les plus
hypocrites, les plus tars et les plus lches, qui constituent entre
eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les
imbciles, et qui s'appelle l'opinion. Votre avenir est en jeu. Je
vous le rpte, il faut accepter...

--Si vous me le commandez, dis-je...

--Oui, je vous le commande, et je vais vous expliquer pourquoi...

Pour la premire fois, Mlle Lucienne eut une rticence. Les
explications de l'officier de paix, elle ne les dit pas.

Et aprs une pause d'un instant:

--Vous savez le reste, mon voisin, dit-elle, puisque vous m'avez vue
dans ce rle inepte et ridicule de rclame vivante, d'annonce, de
mannequin de modes.

Et les rsultats ont t ce que j'avais prvu... Trouvez donc
quelqu'un qui croie  mon honntet!... Vous avez entendu la Fortin,
ce soir? Vous-mme, mon voisin, pour quelle femme m'avez-vous prise?

Et cependant vous auriez d surprendre quelque chose de ma souffrance
et de mon humiliation, le jour o vous m'observiez si attentivement,
au bois de Boulogne...

Maxence tressauta.

--Quoi! s'cria-t-il, vous savez?...

--Ne viens-je pas de vous dire que je crains toujours d'tre pie
et suivie, et que je veille... Oui, je sais que vous avez essay de
surprendre le secret de mes sorties en voiture...

Maxence voulait s'excuser.

--Restons-en l, pronona-t-elle... Vous voulez tre mon ami,
m'avez-vous dit? Maintenant que vous savez ma vie tout entire, et
que vous me connaissez presque comme je me connais moi-mme,
rflchissez... Demain, vous me direz vos rflexions...

Et elle sortit.





End of the Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Emile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***

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throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year. For example:

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


