Title: Paroles d'un solitaire
Author: Louis de Robert
Release date: April 21, 2026 [eBook #78518]
Language: French
Original publication: Paris: Albin Michel, 1924
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78518
Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

LOUIS DE ROBERT
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22, — PARIS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
CHEZ FASQUELLE, ÉDITEUR :
ROMANS
Un tendre.
Papa.
Le partage du cœur.
La reprise.
Le roman du malade.
CHEZ FLAMMARION, ÉDITEUR :
Silvestre et Monique.
Réussir.
Le roman d’une comédienne.
L’envers d’une courtisane.
La jeune fille imprudente.
Reconnais-toi.
Le mauvais amant.
L’amour un soir d’été.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage
20 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse
de 1 à 20.
30 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma
numérotés à la presse
de 1 à 30.
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous pays.
Copyright 1924, by Albin Michel.
A PAUL FAURE
Il m’est doux, mon cher Paul, d’écrire ton nom en tête de ce livre qui, sans doute, ne sera pas suivi de beaucoup d’autres. Car, sans être vieux encore, je suis averti par trop de signes que ma vie ne sera plus très longue.
Nous nous sommes connus jeunes. Dans le Roman du malade dont ces Paroles d’un solitaire ne sont que la suite naturelle, il y a un personnage simplement nommé Paul et qui est toi. Vingt ans ont passé sur les événements de ce livre, et, durant ces vingt ans, toute la longueur de la France nous a séparés, sans que l’absence et le temps aient pu affaiblir notre amitié d’élection. Aussi, l’offrant en exemple aux esprits chagrins qui se plaignent de tout et d’eux-mêmes, je voudrais leur dire : « Si misérable que soit notre condition, la vie contient à notre usage quelques douces choses qu’il ne faut pas méconnaître ou négliger. L’amitié est une de ces douces choses-là.
LOUIS DE ROBERT.
La condition, le rang, la fortune, les événements d’une existence eux-mêmes n’ont pas aux yeux du solitaire l’importance que leur accordent généralement les hommes.
J’ai cinquante ans. C’est l’époque de ma vie que je préfère. Quand il m’arrive de considérer un instant de mon passé, je me prends en pitié ; car il est rare que, depuis, je n’aie pas appris quelque chose et l’instant que je considère me paraît toujours situé dans une région inférieure et comme vu à l’étage au-dessous.
J’ai désiré tous les biens de ce monde : la fortune, la puissance, la gloire. Je n’ai gardé que le goût du travail, une grande curiosité d’esprit et le même enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand ou juste. Le reste, je l’ai laissé derrière moi, sans regrets, sur ma route.
Hélas ! c’est un mauvais tour que nous joue parfois le Destin en nous accordant ce que nous souhaitons le plus. Si tu as un peu d’imagination, jeune homme, apprends que notre rêve est souvent la seule réalité et que, neuf fois sur dix, obtenir c’est perdre.
Mon existence ne fut point enviable, car le plus précieux de tous les biens, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre, la santé, me fut toujours refusé. Et pourtant, j’accepterais de recommencer ma vie. Je souhaiterais même, si une nouvelle durée pouvait m’être octroyée, qu’elle eût pour point de départ l’instant où je suis parvenu.
A cinquante ans, je me sens délesté de tout fardeau inutile. Je n’ai plus de vanité, j’ai peu de besoins. Chaque pas que j’ai fait vers la sagesse m’a permis de connaître et d’atteindre ma vraie nature. Je sens avec évidence qu’à travers mille vicissitudes et quels que fussent les événements de ma vie, j’étais né pour devenir le solitaire que je suis.
La splendeur du jour, la douceur d’exister, la seule vue de mon jardin (est-il une œuvre d’art comparable à la forme d’un iris ?) une heure de rêverie, voilà des plaisirs modestes et négligeables, vous semble-t-il. C’est que vous ne savez pas jouir des choses essentielles et que vous ignorez la simple joie qu’on éprouve, seul, sans amis, quand rien ne vous distrait, à lever les yeux, à contempler ce jeu du vent et du nuage, ce spectacle toujours le même et jamais semblable, cette perpétuelle féerie qui se joue dans le ciel depuis le commencement du monde. Que de fois, sentant passer sur moi, à ras de terre, ce même vent qui régnait dans l’espace, j’ai tendu instinctivement l’oreille comme si sa voix lointaine m’apportait un mystérieux message !
Est-il besoin d’être poète pour goûter cette ivresse chaste de l’âme à suivre là-haut ce nuage qui glisse, qui change de forme, qui se divise, qui se fragmente pour se dissoudre lentement dans un silence éternel ?
Quelle grâce ont certains mots ! Comme le mot bruit est aigu et vibre dans l’air, comme le mot silence est reposant et doux ! Et ceux des saisons : hiver, ce n’est pas laid, hiver, c’est mat, discret, décoloré. Mais printemps, quel élan, quelle jeunesse ! Cela s’élance, c’est étoffé, pimpant, sonore, cela chante. Et l’été ! Est-ce que ce petit mot bref et bien équilibré ne peint pas admirablement, par sa forme écrite et le son de ses deux syllabes, la saison du milieu ? Graphiquement, cela figure une balance avec ses deux plateaux égaux : été. On peut l’aborder dans tous les sens, il est immuable. On peut le lire de gauche à droite et de droite à gauche, c’est toujours été. Et l’automne ! Quelle mélancolie ! Automne ! Ecoutez se prolonger le son qui, sans force pour s’élever, retombe. Cela endort l’oreille. Voyez comme son m suivi d’un n fait descendre par degrés la dernière syllabe et lui donne cette grâce triste de déclin...
C’est un phénomène digne de remarque que, dans une vie solitaire et désœuvrée, les journées, si lentes à s’écouler, composent par leur accumulation les années qui semblent le plus brèves. Faute de points saillants où s’accrocher, l’esprit perd vite la notion de leur durée. Elles glissent sans laisser de traces et, par là, se raccourcissent insensiblement dans la mémoire. C’est ainsi que, dans une vie pauvre en événements, un fait éloigné n’étant pas caché à l’esprit, effacé par d’autres faits nombreux et plus récents, garde ses couleurs fraîches et paraît proche. Si nous en fixons la date, nous sommes surpris. Par exemple, il m’arrive de me demander :
— Voyons, en quelle année ai-je dit à Docquois, que je n’ai pas revu depuis, et comme je le reconduisais à ma grille : « Il faudra que je vous écrive un de ces jours pour vous prier de venir déjeuner ». Il me semble que c’était hier... Comment ! il y a dix-huit ans de cela ! C’est incroyable !
Si je rappelle à un ami — quand l’été raccourcit le chemin qui mène à ma solitude — un souvenir commun et déjà ancien, qu’il avait oublié, il s’étonne de ma mémoire. C’est que la sienne, surchargée, a dû éliminer une partie de son contenu, tandis que la mienne, dont le fardeau est moindre, a tout conservé. Par cela même ses années révolues donnent l’impression d’une longue durée à l’homme d’action qui a trouvé bref chacun de ses jours si remplis. Au contraire, ces mêmes années paraissent courtes au solitaire, au rêveur inactif, alors que chaque heure prise en soi lui avait semblé interminable.
Quelle douce journée il fait ! Qu’elle est muette ! Quelle grâce elle a ! C’est l’automne. Combien je goûte cet enveloppement divin, cette présence secrète, cette âme partout répandue ! Les jardins sont malades ; tout dans la nature prend un air de confidence ; la lumière qui décline a un regard humain ; la feuille qui tombe de l’arbre est comme une parole triste.
Automne, cher automne, dont la morne féerie a toujours tant d’empire sur mon cœur ! Vingt années en ce même lieu, j’ai vu s’affaiblir ta lumière sur le rideau de sapins qui limite ma vue. La dorure de cette lumière sur les sombres branches, le charme un peu mystérieux de cet éclairage, tant de puissances poétiques que délivre l’automne, ont sur l’âme une action incomparable dont, pour ma part, je ne me lasserai jamais.
Il ne fait pas un souffle de vent. Les oiseaux, trompés par la douceur de l’air, croient voir revenu le printemps. On entend ces légers cris, ces chuchotements, ces essais de chant qui, en avril, s’échappent des arbres et qui, aujourd’hui, en cette saison penchée, tombante, où tout glisse vers le déclin, l’hiver et la mort, sont singulièrement émouvants. Par la chaleur, c’est l’été encore. Mais qu’est-ce donc de merveilleux qui plane dans l’air, qui vient de passer, qui demeure partout suspendu ? N’est-ce pas la présence invisible autour de nous, au-dessus de nous, d’une souveraine et immense sagesse ?
La nature maigrit en automne.
L’arbre se dépouille de ses feuilles, comme l’année de ses jours. La sonnette investie par les lilas et qui, captive tout l’été, ne tintait plus que faiblement, commence à recouvrer sa voix. Tout s’éclaircit autour de nous, en nous. Et l’on songe...
Aussi loin qu’en me retournant je puisse découvrir l’être ardent que je fus, je retrouve immuable en moi quelque chose de mélancolique, quelque chose qui est comme un automne intérieur. Pourquoi ce goût de la méditation, de la solitude, et ce plaisir rêveur et mystérieux qu’enfant déjà j’éprouvais au contact de la douce lumière de septembre, par ce temps vaporeux qui incline au souvenir, même quand je n’avais pas encore de souvenirs ? Sans doute ma destinée était-elle déjà inscrite dans cette région obscure et intuitive de l’âme qui échappe à la conscience. D’où cet accord, cette harmonie, ce sentiment de plénitude poétique entre la divine saison et mon être voué à un rapide déclin, à cette morne vie incertaine et menacée.
L’homme peut jouir de ces dernières journées de fête, de ce triste enivrement, de cette atmosphère qui s’est détendue, alanguie, de ce doux enveloppement si tiède, si doré, si velouté, qu’on le dirait affectueux ; ou bien il peut préférer la magie des beaux jours d’été, goûter toutes les minutes émouvantes, enivrantes, que lui offre la nature, son cri d’angoisse sera toujours celui de Loti :
« Oh ! qui dira pourquoi il y a sur terre des soirs de printemps et de si jolis yeux à regarder, et des sourires de jeunes filles, et des bouffées de parfums que les jardins vous envoient quand les nuits d’avril tombent, et tout cet enjôlement délicieux de la vie, puisque c’est pour aboutir ironiquement aux séparations, aux décrépitudes et à la mort... »
Et pourtant la raison nous dit que la mort est nécessaire...
La mort est nécessaire. Car la quantité de vie que peut contenir la planète n’étant pas illimitée, s’il n’y avait pas la mort, il n’y aurait pas de naissances.
L’homme simple comprend cela. Mais pourquoi ce renouvellement ?
Il est permis de croire que l’effort humain est utile à la nature. Or, la jeunesse entreprend et la vieillesse conserve. S’il n’y avait pas eu la mort, toute existence dans l’univers étant soumise à l’inéluctable loi du déclin, les hommes ayant fait leur tâche se fussent reposés. A partir de ce moment, toutes choses sur terre fussent demeurées stationnaires. Cela est-il concevable ?
La mort n’est donc pas une cruauté inutile. Il fallait la mort pour le rajeunissement de l’esprit humain, de son activité, de sa faculté d’invention.
Quant au beau rêve de se survivre, quant au jardin enchanté qui nous attend sur l’autre rivage, faut-il voir là autre chose qu’une illusion consolante ? C’est l’orgueil de l’homme qui lui fait imaginer que l’immortalité lui est due. Mais qu’est-il par rapport à la race, sinon une des feuilles de l’arbre ?
La flamme qui est en nous, l’esprit qui nous est propre, notre personnalité morale, l’âme enfin, soumise au développement comme à l’altération de nos facultés intellectuelles, comment croire qu’elle résiste à la mort alors qu’elle ne résiste pas toujours à l’usure de la vie ?
En effet, vous la voyez décroître, s’affaiblir chez les vieillards, et même, chez quelques-uns, s’éteindre avant le corps.
L’univers a un autre but que la satisfaction de l’homme.
Ce matin, tout enveloppé que je suis par le charme sourd de cette lumière d’automne si tendre, si émouvante, je songe à ces choses. La vie qui pullule est un immense champ d’expériences. Pour nous, une fois notre effort accompli, que pesons-nous ? A mesure que nous vieillissons, nous nous vidons de notre contenu. Ce que nous avions à faire en ce monde, bien ou mal nous l’avons fait. Il n’est plus temps d’y revenir. Nous perdons ainsi notre valeur et, comme il est juste, notre attrait et notre pouvoir. Cette heure est triste pour certains, sereine pour d’autres ; mais triste ou sereine, peu importe à la nature qui n’a en vue que sa commodité et non la nôtre.
Fais des enfants, pauvre homme, si tu veux te relever du tombeau pour venir à la fenêtre de leurs yeux regarder demain ce qui se passera sur la terre. Il se peut que, par eux, quelque chose de toi soit encore vivant dans mille ans, qu’à ce moment une goutte de ton sang palpite encore dans une artère humaine. Cela ne te suffit donc pas ?
J’ai un premier esprit et puis j’ai un second esprit plus profond. Mais ce second esprit j’en ai perdu la clé. Je mourrai sans y plus pouvoir pénétrer, car il me faudrait pour cela faire un effort dont je suis devenu incapable.
Travailler, se donner à une œuvre, la porter longuement, l’écrire avec amour, être tour à tour confiant, inquiet, enthousiaste, découragé, trembler pour une virgule, croire que tout l’édifice est par terre à cause d’une phrase mal venue, en un mot s’exalter, cela m’est interdit. J’ai rêvé un moment d’écrire un livre sur la Bonté. J’y pensais avec une sorte de fièvre, d’éblouissement. Mais un tel livre exige un don de soi, une obsession qui passaient mes forces. Un cerveau vibrant dans un corps débile n’est qu’un pauvre instrument dont le métal trop fusible ne saurait supporter une certaine température, car dès qu’on l’échauffe, il fond.
Des jours entiers je dois compter interminablement : un, deux, trois, quatre, cinq... pour apaiser, pour faire taire cet intolérable bourdonnement de ruche que je porte entre les tempes. Il est des heures où je ne puis supporter le poids d’une pensée.
Ainsi je suis voué au désœuvrement que j’exècre et dois me résigner à gaspiller chaque minute qui passe, si précieuse, si comptée et qui est perdue à jamais. Je n’ai rien à moi. Mon esprit m’est infidèle puisqu’il me fait mal. Mon corps lui-même est mon ennemi.
Que ferai-je donc aujourd’hui ? Ce que j’ai fait hier : rien.
Courez vers le bonheur, vous qui avez des jambes, la jeunesse, l’ardeur, le souffle et l’élan. Le bonheur — si vous l’atteignez — ne vous révélera pas à vous-même. Nous ignorons nos organes avant d’en avoir souffert. Celui qui n’a pas connu l’étouffement ne sait pas ce que c’est que de respirer et seul le prisonnier est capable de goûter les délices de la liberté.
Au moins l’épreuve a ceci d’utile qu’elle nous apprend le prix des choses. C’est le plus beau miracle humain que de tirer un bienfait de l’adversité. On aime le jour, on n’aime pas la nuit. Pourtant le jour ne nous montre que la terre ; seule la nuit nous découvre l’infini des astres.
Lorsque nous ouvrons les yeux le matin, nous sentons encore en nous bien des paupières closes. Il en est qui ne s’ouvriront qu’à la lecture d’un livre, au cours d’une promenade, à l’occasion d’une lettre reçue, à la faveur d’un souvenir. Sans cesse de nouvelles parties de notre esprit accèdent à la lumière, tandis que d’autres rentrent dans l’ombre. Ainsi nous sommes d’une façon différente, à chaque heure, partiellement endormis et partiellement éveillés. La variété, le mouvement, l’intérêt peuvent donc se découvrir dans le déroulement du temps en apparence le plus inemployé.
Rien ne me presse ; nul ne m’attend. Je peux flâner jusqu’à ce soir, demeurer à cette place, observer sans bouger le manège de cette industrieuse, diligente et stupide fourmi qui, depuis une heure, s’obstine en vain à soulever, à prendre par tous les bouts, à pousser, à traîner ce cadavre de grillon trop lourd pour ses forces. Je peux laisser errer mes yeux sur ce jardin étroit et long, tout livré à lui-même et où m’entourent à l’endroit que je préfère un vieux prunier vêtu de lierre qui a la forme d’une harpe, deux hauts poiriers de curé qui ont la forme de jets d’eau, un tilleul, un sorbier, un sycomore. Sur le prunier, le lierre a grimpé avec tant d’abondance qu’il forme aujourd’hui une énorme colonne feuillue, toute palpitante au moindre vent. Les deux poiriers géants s’élèvent à dix mètres du sol pour retomber en une multitude de branches dont la courbe et l’arceau ont une grâce indicible. Une rangée de lilas achève de m’enclore. Quel palais de marbre et d’or vaudrait ce cloître de verdure ! Toute la joie est pour mes yeux. Si je ferme parfois les paupières, la joie se dissout de mes yeux, mais elle ne me quitte pas ; elle rentre aussitôt en moi par l’oreille avec le chant des oiseaux.
Tout à l’heure ma cousine Eugénie viendra me lire dans Plutarque la vie de Scipion, de Thémistocle ou de Périclès. Je referai connaissance avec tout ce qu’il y eut de magnifiques vertus, de duplicité, de grandeur d’âme, d’ingratitude dans l’homme à partir de l’heure où s’éveilla dans son cerveau la divine intelligence. Je referai connaissance avec ce charmant Coriolan aussi vite enflammé par son courage que par la colère et dont l’exemple montre ce que peut une tendre mère sur le cœur d’un héros.
Lire soi-même, il n’est pas d’occupation plus absorbante. Ce n’est pas seulement recevoir, c’est se donner. Aucune évasion possible. Etes-vous préoccupé, distrait, vous ne comprenez rien à ce que vous lisez ; il faut recommencer la page ; tandis que si vous écoutez lire, vous pouvez regarder le paysage, rêvasser. Une attention limitée, restreinte est suffisante pour suivre le fil du récit. D’ailleurs en se donnant moins on reçoit moins. De la voix qui lit à l’oreille qui écoute, il se perd beaucoup en chemin du sens total de l’œuvre. Au lieu de se graver profondément en soi, elle ne se dessine que faiblement sur du sable.
Mais en toutes choses je suis habitué à me contenter de demi-mesures. La grande loi de ma vie m’interdit de vivre. A l’égard de moi-même je me considère comme une sorte de conservateur de musée. J’ai le droit et le devoir de regarder vieillir les trésors que j’enferme, d’en prendre soin, mais il ne m’est pas permis de m’en servir.
Et les jours passent qui vont au néant. Dans cet état stagnant qui est le mien on perçoit mieux tout au fond de l’être le niveau qui baisse, le muet ruissellement de la vie qui s’en va...
S’il meurt prématurément en pleine renommée quelqu’un dont on attendait beaucoup ou bien dans l’ombre quelque génie inconnu, la nature nous en donnera tôt ou tard la réplique, ai-je dit ailleurs. Ce qui doit être tend toujours à se réaliser. Une belle œuvre qui n’a pas eu le temps d’éclore ne s’anéantit pas avec le cerveau qui l’a conçue. Elle demeure en suspens et, quelque jour, elle s’achèvera dans un autre cerveau qui ne saura pas d’où elle lui est venue. De même une grande pensée naissante qui n’a pas été formulée. L’inspiration ne nous appartient pas. C’est une force que nous puisons hors de nous. Ce que nous croyons inventer nous est souvent suggéré par on ne sait quels échos, quels reflets que l’atmosphère a conservés de ce qui fut fait avant nous et que nous ignorons. Tout progrès réalisé une seule fois, même sans témoins, même à l’insu de tous, est acquis au trésor commun. Cet artisan a trouvé un jour un moyen pratique qui simplifie son travail : c’est un geste ingénieux, utile, auquel nul n’avait encore songé. Sa trouvaille est une chose infime dont il ne parle à personne et qui semble destinée à disparaître avec lui. Mais non : son geste n’est pas perdu. L’air en a pris l’empreinte. Un moule subtil s’est formé et, plus tard, demain ou dans un siècle, un homme croyant l’inventer refera ce geste parce qu’il aura rencontré, guidant sa main, une inspiration mystérieuse qui ne sera que la survivance dans l’air qui l’entoure du geste autrefois fait et comme demeuré invisible, dans l’espace, là, prêt à être reproduit.
Cette maison que j’ai bâtie au pied de la colline, dans cet enclos étroit et long qui n’était alors qu’un champ de pavots, est petite mais solide. Dans deux siècles, si ceux qui l’occupent après moi veillent à sa conservation, elle sera encore debout.
Or, parfois, je me plais à imaginer que dans cent, dans deux cents ans, un jeune homme studieux, pensif, aimant les lettres, viendra promener en ces lieux une âme de poète. Il ne saura rien de moi, ni mon nom, ni ce que je fis, ni même que j’existai. Certains aspects des choses auront changé. Aucun de ces arbres ne sera plus là. Mais la figure du ciel sera toujours la même. Assis, sans doute, à l’endroit que je préfère, il y verra défiler les chars lumineux, les nefs irisées des nuages. Le soleil pareillement se lèvera le matin en dorant la colline et se couchera derrière elle. La terre en tournant présentera vers cinq heures la façade ouest de la maison à son adieu quotidien. Moi, je reposerai dans cette même colline entre la plus tendre mère et ma chère Eugénie. J’aurai achevé depuis longtemps de restituer à la terre l’argile dont je fus formé. Nul fantôme, pas un souvenir, pas une ombre ne voltigeront dans cet étroit espace qui, pendant un quart de siècle, aura enclos ma vie. Tant de fois les peintures, les papiers d’ornement se seront succédé dans cette maison que rien de moi n’y subsistera, et les couches de vernis accumulées auront, sur la rampe de cet escalier de bois, effacé depuis longtemps la trace de ma main. Et cependant il suffira qu’un poète respire en ce lieu pour qu’en lui, obscurément, à son insu peut-être, quelque chose perçoive qu’un poète autrefois est passé par là. Il tournera la tête, croyant sentir une présence amie qu’il ne s’expliquera pas ; il interrogera l’air impénétrable et, cherchant à me découvrir, c’est lui-même qu’il découvrira. Alors tout ce qui m’a ému, enivré, soulevé jusqu’au délire, il l’éprouvera à son tour. Je ne serai plus que poussière, mais le souffle qu’il sentira passer sur lui viendra de ce que ces lieux furent hantés autrefois par un être solitaire, inquiet, rêveur, inachevé.
Ainsi je t’appelle, toi qui ne naîtras peut-être que dans deux siècles, toi dont la mère est encore dans ce néant sans nom où attendent les vies qui ne sont pas encore conçues. En toi frémira l’amour de la gloire. Les grands noms de Shakespeare, de Gœthe, d’Hugo lus dans un dictionnaire éblouiront tes yeux et ta pensée. Les livres qui racontent les hauts faits de César, tu les sentiras, dans ta main, s’ouvrir d’eux-mêmes comme sous une poussée impérieuse. Tous les grands esprits éteints que ton admiration aura élus, les magnifiques amis de tes rêves, tu les interrogeras dans leur œuvre, tu les suivras dans leur vie ; tu referas les pas qu’ils ont faits. De cette manière tu entreras dans l’intimité de Pascal, de Montaigne, de Jean-Jacques ; tu les écouteras parler ; tu te compareras à eux. La trace de lumière qu’ils ont laissée dans le monde par leur exemple ou leur génie t’incitera à les imiter. Tu les sentiras, selon l’heure et les circonstances, revivre furtivement en toi. Un jour de fermeté d’âme tu te croiras Caton, et un jour de sagesse tu seras Socrate.
Ainsi je t’évoque. Une prédilection obscure te fera choisir ma chambre. Tout y sera nouveau, mais les fenêtres auront la même orientation. Par les nuits de mai, si tu laisses ouverte celle qui donne sur le jardin, tu entendras le rossignol si ardent, si ponctuel, si soumis à sa fonction que, pendant la guerre, quand les avions allemands survolaient Paris, quand tous les forts de la défense tonnaient à la fois et que la terre tremblait, lui, dédaigneux, innocent et royal, il chantait. La lune divinisait le paysage ; les pivoines expirantes avaient une faible odeur de roses. Il chantait. Autour de lui, la mort portée par le fer, le feu, la mitraille sillonnait l’espace ; la nuit se déchirait en mille endroits, comme une étoffe, sous l’éclatement des shrapnells qui scintillaient comme des paillettes. Les hommes dans leurs maisons rentraient la tête dans les épaules en entendant le miaulement sinistre des obus. Mais lui si petit, si frêle, ignorant le danger, il chantait à perdre sa voix.
Tu écouteras longuement cette voix si douce, si pure, si puissante qui exprime la poésie de l’arbre, des feuilles, de l’eau, de la terre et du ciel, cette voix qui met dans les cœurs séparés la nostalgie de l’absent. Tu imagineras sa petite tête chaude et vibrante pendant qu’il jette à la nuit ses notes de cristal et d’or avec une sorte de fièvre, d’enivrement, de démence, jusqu’au matin où, à bout de forces, il se taira enfin vaincu, le bec sous l’aile et croyant expirer.
Alors comme une apparition mystérieuse et sacrée, comme une visite auguste, attendue, toujours exacte, tu pourras, si tu es éveillé, voir se fixer sur la cloison qui fait face à la fenêtre le premier sourire du jour. Cette lumière rose, changeante, émouvante glissera sur la tenture selon une marche immuable, et cela chaque jour, tant que cette cloison sera là, tant que cette fenêtre sera ouverte, sans se tromper jamais.
De même, l’hiver, parfois en février, vers deux heures de l’après-midi, à cause d’une particularité de la maçonnerie, tu verras soudain une petite fleur de feu éclore et palpiter sur le pan coupé de la cheminée. Courte flamme qui décroît de minute en minute et que j’ai tant de fois suivie des yeux ! Mais brusquement, comme si une bouche invisible avait soufflé dessus, tu verras, avec un soupir de regret, s’évanouir d’une façon magique la petite lueur qui aura traversé de si vertigineux espaces pour venir dans cette chambre apporter au poète le furtif bonjour du soleil.
Mais je t’évoque surtout à cette heure adoucie de la fin du jour qui est comme l’automne de la journée. C’est l’été. Le soir qui se répand autour de toi est si doux qu’il fait songer à la brièveté de la vie. La fenêtre est ouverte. Tu écris. Il tombe sur ta feuille de papier le même éclairage qui, en ce moment, baigne la mienne. Tu écris avec une chaleur d’esprit qui refroidit tes mains. Je vois ton front ardent sous lequel le peu de beauté que je n’ai fait qu’entrevoir s’épanouit magnifiquement. Tu seras la réalisation éclatante des promesses que je portai, le cerveau achevé dont je ne fus que la chrysalide. Ainsi, ce que je n’ai fait qu’ébaucher trouvera en toi son expression parfaite, car ce qui me fut confus te sera clair ; et ce que je n’ai pu dire tu le diras.
Quand, à vingt-neuf ans, je perdis la santé et fus pendant de longs mois en danger de mort, ce qui m’affligeait le plus, c’était la pensée que ma mort ne servirait à rien. J’aurais voulu qu’elle fût utile à quelque chose. Oh ! n’avoir rien fait durant le temps si court départi à l’homme pour accomplir sa tâche, avoir passé vainement sur la terre ! Cette idée me désespérait.
La convalescence venue, le médecin me dit :
— Il faudra vous résoudre à vivre trois mois sur une chaise longue pour achever de vous guérir.
Je souris en pensant à ma révolte d’alors. L’homme jeune est impatient, exigeant. Vivre trois mois étendu, cela passait mon courage et me semblait positivement au-dessus des forces humaines. Or, ces trois mois ont duré jusqu’ici vingt-deux ans.
Heureusement qu’il n’est pas nécessaire pour apprécier la vie de n’avoir eu d’elle que des sourires. Une femme est souvent plus aimée par l’homme qu’elle repousse que par celui qu’elle exauce et souvent aussi c’est le premier qui la comprend le mieux. On voit toujours plus clair dans ses défaites que dans ses victoires. Aussi, ne me croyez pas taciturne, découragé le moins du monde. Quiconque est né avec la faculté de jouir de ce qui est beau et d’ignorer l’envie doit se regarder comme un être privilégié. Je connais mes maux mais comment peser ceux qui me furent épargnés ? Quant à l’équilibre moral qui m’a permis de supporter sans trop me plaindre le lot qui m’est échu, n’en suis-je pas redevable à la nature ? Tu me frappes, mais tu as mis en moi la force de te résister. Je pense souvent à cet enfant du peuple que j’ai vu un jour giflé par sa mère et qui, les cinq doigts marqués sur sa joue, relevait la tête pour dire :
— Ça ne m’a pas fait mal.
Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point la volonté de n’être pas malheureux peut agir sur l’esprit. En cela nul optimisme. Si, en toute chose et sans perdre courage, vous pressentez le pire, si d’instinct vous allez par la pensée à l’extrémité du malheur qui vous menace, la réalité chaque fois trompera votre attente et vous pourrez dire comme moi que rien de ce qui est venu assombrir vos jours n’a été aussi terrible que vous l’imaginiez.
C’est pourquoi, réduit à l’état de veilleuse, sans fortune, solitaire, privé des plaisirs matériels qui seuls, selon vous, lui donnent quelque prix, la vie reste pour moi un présent merveilleux.
Je n’attends rien des hommes, et, sans les croire plus mauvais qu’ils ne sont, je constate tous les jours qu’il y a un certain charme mélancolique à vivre loin d’eux.
Une des conséquences de la solitude est d’accentuer, d’exagérer la personnalité. Quand on a contracté l’habitude en toutes choses de ne prendre conseil que de soi-même, on finit par n’avoir plus confiance qu’en son seul jugement.
Il en résulte chez le solitaire un esprit un peu étroit peut-être, mais singulièrement net et non déformé par l’influence d’autrui. Celui qui vit en société doit s’adapter dans une certaine mesure à ceux qu’il fréquente et cela aux dépens de sa vérité intérieure. Il se modifie — parfois à son avantage. — Mais on n’est soi-même que dans la solitude.
Ainsi, à un certain point de vue, la solitude donne de l’orgueil, parce que réduits à nos propres forces, nous apprenons mieux à connaître ce que nous valons.
Solitaire, je ne l’ai pas toujours été. Malgré un penchant naturel à la sauvagerie, j’ai recherché autrefois la société de mes semblables et plus particulièrement de ceux qui servirent les Lettres, non avec plus d’amour mais plus de bonheur et parfois avec génie. Cher Loti qui n’êtes plus et dont je garde pieusement la mémoire, âme d’enfant et de prince, vous qui avez aimé si passionnément la jeunesse et la beauté, connu tous les aspects de la terre et goûté à toutes les douces choses de la vie, qui croira qu’en promenant à travers le monde votre royal exil, vous vous êtes imposé tant de grands et de petits devoirs et plié volontairement à une stricte, sévère et quotidienne discipline ?
C’est pourtant votre exemple qui m’a fait concevoir qu’il est préférable, et en tout cas moins décevant, d’obéir à une règle qu’à son caprice.
C’est vous qui m’avez dit ceci :
— En commençant ma journée, j’ai toujours choisi de faire avant toute chose ce qui me déplaisait le plus.
Ce n’est pas Rostand qui eut jamais l’idée, en commençant sa journée, de faire ce qui lui déplaisait le plus. Dormant peu, il lui arrivait de rester couché jusqu’à six heures du soir. Un ami qui venait le voir, portât-il un grand nom, n’était pas toujours sûr d’être reçu, et l’ermite d’Arnaga laissait souvent sans réponse les lettres les plus pressantes. A cause de cela, beaucoup crurent longtemps que, gonflé d’un orgueil immense, il se plaisait à vivre sur la cime imaginaire où l’avait placé l’admiration du monde. En réalité, fut-il jamais artiste plus inquiet, doublé d’un homme plus simple et plus charmant ?
Je lui fis cadeau — si je puis dire — en 1901, d’un compagnon qui m’était cher, qu’il prit en amitié et qui ne le quitta guère qu’à l’instant de sa mort. Celui-là pourrait nous donner un recueil de souvenirs capables de mettre en lumière cette figure glorieuse et si peu connue.
Pour moi, il me revient à l’esprit un trait qui peint bien sa noble nature.
Il savait que Bataille le haïssait. Sur ce point, Bauër, Sarah Bernhardt, d’autres encore, lui avaient ouvert les yeux. Ainsi, lors des difficultés que Bataille eut avec Sarah au sujet de sa pièce Faust, Rostand ayant écrit à la grande tragédienne pour l’exhorter à la conciliation, celle-ci lui répondit :
« Si vous saviez en quels termes il parle de vous, comme il vous traite, vous ne prendriez pas sa défense. »
Rostand, un jour, me racontait ces choses. Je lui dis :
— Alors, si Bataille se présentait à l’Académie, que feriez-vous ?
Il resta un instant silencieux puis simplement :
— Croyez-vous que cela m’empêcherait de voter pour lui ?
Si grand que tu sois parmi les hommes, ne t’en remets pas aux autres du soin de veiller sur ta vie. Prends toi-même tes précautions. Car tu aurais tort de croire que si le génie t’a touché de sa flamme, si tu es utile à tes semblables, si tu as une mission à remplir, la nature te protège.
Un charretier, un matin, attelle son cheval à un fardier. Il s’agit d’aller sur la rive gauche, quelque part, rue Bonaparte, rue Dauphine, vers un but indifférent. C’est un jour comme les autres. Rien ne fait pressentir l’événement qui se prépare. Cependant l’heure est venue. Quel est cet homme grisonnant, mal vêtu, perdu dans ses pensées, ce maladroit qui ne regarde pas devant lui ? Il heurte le cheval, il tombe. C’est Pierre Curie.
Adieu, grand homme, tes yeux ne s’ouvriront plus sur le monde. Ta tâche interrompue, d’autres la reprendront ; mais toi, tu ne reparaîtras jamais plus sur la terre.
La mort a pris Rostand d’une façon différente, mais tout aussi perfide. Il venait de passer l’été à Cambo. Il toussait un peu. Les cloches de l’armistice l’appelèrent à Paris. Le jour de son départ, la douceur de l’air, la dorure éteinte du soleil sur ses beaux jardins d’Arnaga, une certaine langueur qui était dans le paysage et qui était aussi en lui, le firent hésiter.
— J’ai bien envie de ne pas partir.
Mais les domestiques étaient déjà à Bayonne avec les bagages ; les places étaient retenues dans le Sud-Express. Et il alla vers son destin.
S’il avait su !...
Il voyait venir à lui une vieillesse sereine, embellie par une gloire aux rayons apaisés qui, après l’avoir entouré de curiosité, d’ignorance et d’envie, commençait à l’entourer de respect. Il disait :
— Je vivrai jusqu’à soixante-dix ans.
C’était la fin de la guerre. Depuis le début de la retraite allemande, il était fort gai. Par une détente naturelle de tout son être, délivré enfin de l’angoisse patriotique des quatre dernières années, il éprouvait le besoin de se livrer à des manifestations gamines tout à fait surprenantes chez lui. Par exemple, il s’amusa un soir, caché dans un bosquet qui dominait la route, à pousser des exclamations burlesques, comme un étudiant, et à interpeller d’une voix contrefaite les rares passants interloqués et ahuris.
J’étais à Cambo quand me parvint la nouvelle que je redoutais depuis le départ de son fils Jean appelé par télégramme. Je me rondis à Arnaga. Je voulais revoir, une dernière fois, les beaux jardins à la française dessinés par la fantaisie du poète sur ce plateau défriché par lui et d’où l’on domine le cours sinueux et doux de la Nive. Quinze jours auparavant il était là, entouré de tout ce qu’il y avait pour lui de précieux sur terre, les êtres qui lui étaient chers, les choses qui l’attachaient à la vie. Avant de monter en voiture, il dut embrasser du regard ces lieux familiers qu’il quittait pour toujours. Comment ne comprit-il pas, lui dont la délicate santé exigeait depuis vingt ans des soins quotidiens, le langage de cette petite toux qui lui disait :
— Reste.
Il se sentait un peu fatigué, facilement essoufflé ; ses poumons, dont il ne soupçonnait pas le mauvais état momentané, lui faisaient à leur façon des signaux de détresse. Comment ne les perçut-il pas ? A quoi lui auront servi, à cette heure fatale, l’esprit le plus intuitif, les sens les plus aiguisés, l’oreille la plus subtile ?
Je me fis conduire dans sa chambre qui était la plus modeste de cette magnifique demeure. J’en revois le tapis mauve, la toile de Jouy, le petit lit de bois poussé contre la cloison. Le soleil éclairait avec indifférence ces beaux jardins qu’il voyait tous les matins de son lit. La fenêtre était ouverte. Avec un bruit de papier froissé, les pigeons blancs qu’il aimait volaient avec grâce, reflétés par la pièce d’eau. Dans la chambre, mes regards se posèrent sur le buvard où il s’amusait, durant ses longues heures de solitude, à dessiner une figure de mousquetaire cent fois répétée. Je m’arrêtai devant l’unique fauteuil où son chapeau de velours était posé si naturellement, qu’il semblait avoir gardé la chaleur de sa tête. Je considérai ces choses avec recueillement et puis, l’âme pensive, le cœur ému, je me retirai sans bruit sur la pointe des pieds.
C’est un vieux cloître qu’on rencontre dans le voisinage de la frontière, en Espagne, lorsqu’on vient de Cambo. Les quatre faces intérieures, avec leurs rangées de cellules, donnent sur un préau que les plantes ont envahi et dont certaines ont la taille d’un arbre. Une galerie à colonnade de pierre, couleur de soufre, que la lumière de tant de jours a fini par roser, longe les cellules. Le soleil oblique éclaire la face ouest de la colonnade. C’est un doux soleil d’hiver, apaisé, rêveur, intime et bien fait pour accueillir, distraire et consoler ceux que la vie a blessés, doux soleil de ce pays de silence et de mort où la terre paresseuse ne nourrit sur les pentes de ses monts que des ajoncs et des fougères. De là son caractère et sa poésie. Car, l’été fini, les immenses étendues d’un brun roux, couleur d’automne, qu’il offre au regard s’allient on ne peut mieux à ce climat sédatif, endormant, à cette atmosphère ouate et d’un charme inexprimable.
Je pousse une porte et j’entre dans la chapelle un peu obscure, sonore, où le balancier d’une extraordinaire horloge, par son mouvement lent, solennel et fatal, me fait tressaillir. Tic. Un silence. Tac... Tic-Tac. On n’entend que ce bruit, qui tantôt est absent et tantôt revient toucher l’oreille et nous avertir que l’heure passe et détruit notre vie.
Tic-Tac. Cet intervalle inaccoutumé entre les deux battements, ce pas scandé si net, si régulier, si implacable du Temps qui s’avance, a quelque chose de saisissant. Jamais ne m’était apparue comme en ce lieu la majesté, la sérénité de l’heure qui, de toute éternité, attendait son tour de paraître à la lumière et qui, sans hâte, sans retard, détachant les secondes comme une fleur ses pétales, par fragments, sans regrets, tombe dans le passé.
Dehors, le soleil éclaire toujours la partie haute de la frêle colonnade dont il a depuis tant d’années caressé et comme mûri les pierres couleur de soufre, à cette minute couleur de rubis. Je suis des yeux, un peu ému, les pulsations de cette lumière ascendante. Sans pouvoir m’arracher de ce lieu, je vois lentement défleurir, se faner et s’éteindre cette rose flamboyante.
Et je songe (comme si je venais de le découvrir) que tout ce qui vit et qui respire, les foules qui sur les gradins de la plaza se passionnent en ce pays au combat du taureau, et ailleurs, sous les ciels d’argent et d’azur, ces autres foules qu’assemble un jour de fête, où tant de belles créatures sont une joie pour le regard, où tant de jeunes hommes se sentent si riches de durée qu’ils croient ne pouvoir l’épuiser jamais, je songe que tous mourront un jour, tous, tous, les cœurs séparés comme les cœurs réunis, ceux qui sont heureux et ceux qu’enfièvre l’envie, ceux qui viennent de naître et ceux qui n’ont plus que le souffle, tous, tous, aussi facilement, aussi simplement, que cette rose de lumière vient de s’éteindre à mes yeux.
En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé ce matin la photographie d’un groupe d’élèves de l’institution Hamel où je figure à quinze ans parmi les grands. J’ai passé une demi-heure à considérer ces visages qui ne ressemblent plus à rien de ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup de mes anciens condisciples sont morts sans doute et ceux qui restent, si je les voyais, je ne les reconnaîtrais plus. L’âge, la vie, le travail, le plaisir ou les tourments ont marqué chacun d’une manière différente et il n’y subsiste rien de leurs traits enfantins. Il en est qui se sont complètement effacés de ma mémoire et sur la figure desquels je ne peux mettre un nom, mais il en est d’autres qui s’animent peu à peu sous mon regard, surgissent hors de ce groupe et se mettent à courir devant moi. Voici Ramager, qui exerçait une fascination de chef incontesté lorsque nous jouions à la guerre. Voici Le Mesle, dont la mère était si jolie. Et Paul Héra, qu’on appelait à son grand déplaisir Choléra. Et Lebas, qui avait toujours dans son pupitre une boîte de lait condensé ! Pour un sou, ses voisins avaient le droit d’y plonger deux fois le manche de leur porte-plume. Je revois nos cahiers de brouillon parsemés de pâtés d’encre, que nous léchions d’une langue ignorante des principes de l’hygiène. Je ferme les yeux et je me rappelle l’étrange goût d’ail qu’avait cette encre, ainsi que l’odeur de bois de cèdre de nos crayons. Temps innocents dont le souvenir me ravit aujourd’hui ! Pourtant je ne fus pas heureux dans cette pension. Son directeur, M. Hamel, ne pouvait me souffrir. Il me trouvait trop raisonneur. Il me rendait responsable des menues fautes de toute la classe. Un jour qu’il était mal luné, il me gifla — je pouvais avoir douze ans — sous le prétexte que, pour lui répondre, je tenais la tête penchée de côté. Sa seule présence tarissait en moi toute chaleur, tout élan, et je puis dire toute bonne volonté. C’est qu’il avait fini par m’inspirer les propres sentiments dont il était animé à mon égard. Un samedi, à propos d’une peccadille, il me priva de ma sortie du dimanche, sachant fort bien qu’une de mes tantes était en ce moment à Paris et que, pour cette raison, je tenais beaucoup à ma sortie.
Je ne fus pas stoïque. Je me mis à pleurer, la tête cachée dans mon coude replié. Une demi-heure plus tard, il revint et me trouva dans la même posture.
— J’étais venu pour lever la punition, me dit-il. Si je t’avais trouvé bien sagement occupé à faire tes devoirs, c’était chose faite. Mais puisqu’il te plaît de jouer la comédie, la punition est maintenue.
Etrange raisonnement, car enfin, l’attitude qu’il me recommandait pouvait aussi bien signifier que je n’avais pas un grand désir de voir ma famille. Encore si son enseignement avait prétendu faire de nous des Catons, mais nullement : lorsque deux élèves se battaient, on entendait souvent le vaincu brailler comme un écorché durant toute la récréation, sans que personne lui fît honte de sa lâcheté.
Lui-même, M. Hamel, quand je perdis mon père et que je revins, après la cérémonie mortuaire, prendre ma place parmi mes camarades, parce que je ne m’abandonnai aux larmes que le soir, au dortoir, seul dans mon lit, à l’abri des indiscrets et que, dans le jour, je ne montrai point ce visage fatal par lequel, sans doute, il jugeait qu’il était séant de manifester sa douleur filiale, lui-même ne s’écria-t-il pas :
— Cet élève n’a pas de cœur !
Le pauvre homme ! Il me connaissait bien ! Je me suis souvent demandé comment un pédagogue de cette expérience avait pu se méprendre à ce point sur le compte d’un enfant intelligent et sensible, de qui on pouvait tout attendre par le moyen de la douceur et rien par la rudesse, ainsi que le démontre toute ma vie écoulée auprès de la plus tendre mère, dont la chère faiblesse toute-puissante sur moi en obtint toujours ce qu’elle voulut.
L’enfant qui ne se sent pas aimé, son cœur se ferme. Si vous le punissez injustement une fois, deux fois, bientôt toutes les punitions du mondé se heurteront à un être raidi, buté. C’est un mauvais système que d’agir sur lui par la crainte au lieu d’en appeler à sa conscience.
— Tu peux ceci, je le sais. Si tu le veux, tu le feras. Si tu ne le fais pas, tu es coupable et quelque chose en toi ne sera pas content. Tu pourras jouer, rire, t’étourdir, te croire parfaitement tranquille, une petite voix intérieure te reprochera de n’avoir pas fait ton devoir.
Eveiller, s’il se peut, ce sens du devoir, parler à ce qu’il y a d’incertain, de mal assuré mais de déjà noble dans un jeune esprit, lui révéler ses régions élevées, lui donner peu à peu le sentiment de sa responsabilité, de sa valeur, de son importance, au risque de lui inspirer un peu d’orgueil, combien d’éducateurs sont capables de cela ?
Pour ma part, que de fois ai-je entendu, prononcée avec regret ou réprobation, cette petite phrase qui m’emplissait secrètement de fierté :
— Cet enfant n’est pas comme tout le monde.
De fait, je ne partageais guère les jeux bruyants de mes camarades. De santé débile, inégal d’humeur, en proie à d’exaltantes tristesses, je recherchais le silence. J’allais durant les récréations, mirer aux vitres des classes mon visage morose. J’aimais déjà la solitude.
Je fus privé, une année, du plaisir d’assister au dîner de la Saint-Charlemagne. M. Hamel par punition, m’envoya coucher de bonne heure. Je m’en consolai en pensant que j’étais le seul de toute la pension, le seul à qui ce sort était réservé.
Le grand dortoir, son ombre, sa paix, m’appartenaient. Le festin dont j’étais exclu, je n’y songeais guère. Je n’aimais pas à faire partie d’un troupeau, à être gai sur un signal. Pour quelques heures, ce soir, j’échappais à la règle, j’étais l’objet d’une exception, j’y goûtais une sorte de charme.
Plus tard combien de fois ne m’a-t-on pas dit :
— Tu n’aimes pas cette chose ? Tout le monde l’aime. Tu es le seul de ton avis.
Le seul ? J’aurais bien voulu qu’il en fût ainsi. Etre singulier d’une façon naturelle, sans ruse, sans tricherie, sans déguisement !
Au vrai, je ne le fus que par mon entêtement à vivre, ma volonté de trouver une excuse à tout ce que nous ne pouvons comprendre et qui nous paraît cruel dans la nature, ma renonciation aux joies qui ne sont point indispensables et, à une époque où la folie règne sur le monde, mon humble sagesse.
Bientôt il fut évident que je n’apprendrais plus rien dans cette pension. Je bâclais mes devoirs en cinq minutes. Je n’avais de goût que pour la lecture. Mon meilleur ami à cette époque fut certainement Poitevin, un externe dont les parents avaient une bibliothèque inépuisable et qui me faisait, en cachette, passer des romans.
Romans d’aventures, histoires merveilleuses qu’on lit à l’étude du soir, à l’abri d’un dictionnaire, sans cesse en alerte, sans cesse attentif à ne pas paraître trop absorbé ! Ferveur de la découverte ! Emotions abolies !
Six ans plus tard, ayant depuis longtemps quitté l’institution Hamel, les romans occupaient encore mon esprit. Mais cette fois, je ne me contentais pas d’en lire. J’en écrivais.
Quel genre de romans pouvait concevoir, aux environs de 1893, un tout jeune homme non pas élevé mais couvé, chéri par la plus aimante des mères et qui, toute sa vie, eut pour devise : « Je ne crains que mon cœur » ? Etude de mœurs ou de caractères ? Il ne connaissait rien des hommes et, pour ce qui est de lui-même, il ne connaissait guère que le trouble, l’émoi, la fièvre, le tourment, l’amer délice dont l’emplissaient l’attente, la vue, la présence, le souvenir ou le regret de la femme aimée. Avec lui, dans les régions mêmes de l’amitié, il traînait toujours un peu d’amour. L’amour lui apparaissait tout naturellement comme la plus douce chose de la vie et, bien mieux, comme la plus importante, la seule. Aimer, il lui semblait qu’il n’y avait rien au monde de plus beau. Un tel être, les racines de ses pensées sont dans son cœur ; c’est le cœur qui leur donne ces couleurs si tendres et parfois — il se peut — si charmantes. Je fus cet être plein de candeur. La femme que j’aimais, je n’étais pas à son niveau mais bien au-dessous d’elle et je levais humblement les yeux pour l’admirer. En réalité, elle ne pouvait être ni aussi bonne, ni aussi mauvaise que, tour à tour, je le croyais, car elle n’était ni meilleure, ni pire que la plupart des femmes ; elle était une femme. Mais je ne savais pas alors que, sur une femme qui veut être dominée, toujours la force, la ruse et l’expérience auront plus de prise que la fraîcheur, la jeunesse et la sincérité. Je ne savais pas alors que la vie n’épargne pas les faibles et qu’en amour, hélas ! les tendres sont des proies.
Quand parut mon premier roman, Sarcey, auquel il avait été envoyé comme à tous les critiques de ce temps-là, le prit par hasard et le mit dans sa poche un jour qu’il se rendait à Nanterre. Il le lut dans le train et, comme un brave homme qu’il était, il entreprit le soir même, par un grand article, de le faire connaître au public.
A la suite de cet article, de divers côtés, on demanda à M. Hamel :
— Est-ce que ce Louis de Robert n’est pas votre ancien élève ?
— Je ne sais pas... Oui, ce doit être lui...
Il lut les éloges que Sarcey me décernait et se découvrit alors pour moi un intérêt sans bornes. Un matin, il sonnait à ma porte. On l’introduisit dans une pièce qui me servait de cabinet de travail, où je le fis attendre un grand moment. Quand je parus, il vint à moi, me serra chaleureusement les mains. J’avais quitté un homme tranchant, autoritaire et obéi. Je retrouvais, dépouillé de tout prestige, un individu commun, d’apparence subalterne, qui sentait la pharmacie. Il me félicita de mon succès, me dit qu’il m’avait toujours tenu pour un esprit très doué. Nous étions debout. Il me tapait sur l’épaule, s’efforçant de se montrer bourru, cordial et familier. Puis il me fit part de l’ambition modeste qu’il avait de voir s’arrondir en rosette son ruban d’officier d’Académie. Je ne bronchai pas et pris plaisir à l’embarrasser par mon silence. Ce n’est pas que je sois enclin à la rancune, mais je ne pouvais perdre de vue que cet homme ne m’avait jamais aimé, que ce n’était pas la sympathie, mais la curiosité, un peu de vanité même, qui, aujourd’hui, le ramenaient vers moi. Il me pria de lui donner mon livre. J’objectai qu’il ne m’en restait plus d’exemplaires à la maison :
— Alors, il faudra me l’envoyer. J’y tiens : un ancien élève ! Promettez-moi de me l’envoyer sans faute et avec une belle dédicace encore !
Je dois dire qu’il ne le reçut jamais. Mais comme il tenait à son idée, je sus plus tard, par un de mes anciens camarades, qu’Un Tendre figurait bien en vue sur la table de son salon, orné de cette dédicace qu’il avait dû tracer lui-même en déguisant son écriture :
A Monsieur Hamel,
en reconnaissance de tout ce que je lui dois,
Son ancien élève respectueux.
Que des bêtes domestiques adaptées à l’homme par atavisme, que certains insectes habitués à vivre dans nos maisons nous reconnaissent sans nous avoir jamais vus et se comportent familièrement avec nous, cela se conçoit. Une mouche vulgaire se pose sans façon sur votre nez et, chassée, revient avec flegme, malgré le terrible cyclone que représente pour elle un simple coup de mouchoir. Vous la voyez se promener philosophiquement sur la surface lisse d’une vitre, sachant qu’il est vain de chercher à franchir cet obstacle transparent, alors que la guêpe ou l’abeille, attirée dans la cuisine par l’odeur des confitures et si astucieuse qu’elle a trouvé le moyen d’entrer par le trou de la serrure, montrera, quand elle voudra sortir, en se heurtant vingt fois à cette même vitre, une stupidité qui nous confond.
Semblable à l’abeille est cette hirondelle qui, tout à l’heure, tentait désespérément de s’évader de ma chambre où, par imprudence, elle s’était aventurée. A peine l’avais-je vue entrer que, sournoisement, j’avais refermé la fenêtre. Dès qu’elle se vit prisonnière, elle s’affola. Ses ailes puissantes faisaient un tel déplacement d’air qu’à quelques mètres de là j’en avais le visage ventilé. Elle allait de la glace de la cheminée à la glace de l’armoire, s’y heurtait, s’y meurtrissait la tête, tellement acharnée à trouver une issue qu’elle se fût tuée sur place si je ne l’avais délivrée. Aussitôt qu’elle vit la fenêtre ouverte, elle partit d’un seul élan, tout droit, avec une telle magie de vitesse que, tandis que mes yeux étonnés la cherchaient au-dessus de Sannois, elle était déjà à Montmorency.
Evidemment, c’est l’instinct exaspéré de la liberté qui trouble, si je puis dire, le jugement de cette abeille, de cette guêpe, de cette hirondelle, si intelligentes par ailleurs. Car les bêtes, les insectes les moins familiarisés avec nous, témoignent parfois de la manière la plus saisissante qu’ils nous comprennent, pénètrent nos intentions.
C’est ainsi que, passant un jour de l’automne dernier devant une de ces grosses araignées brunes et rayées de gris qui, en octobre, envahissent nos jardins, je m’amusai, me trouvant à l’envers de sa toile, à l’envoyer, d’une pichenette, à quelques pas de là. Le lendemain, elle avait repris sa place, mais dès qu’elle me vit, elle me reconnut et, sans m’attendre, sauta prestement dans le gazon, avec un air de me dire :
— Ah ! non, mon vieux, ça ne prend pas deux fois, cette plaisanterie-là !
Un autre jour, c’est un crapaud que je rencontrai dans l’allée, avançant par bonds maladroits et retombant chaque fois avec un petit bruit flasque. Je m’approchai. Il cessa de bouger, averti par un instinct infaillible que l’immobilité abuse l’adversaire. C’était là le génial musicien qui, caché entre deux pierres, exhale dans la nuit sa note unique, ce son de flûte triste. Les pattes repliées, son ventre palpitait de peur. Je me penchai et, à l’aide d’un brin de paille, je lui chatouillai le cou. A ma grande surprise, il comprit que je lui voulais du bien, et c’est avec un plaisir visible qu’il me tendit obliquement son pauvre cou pustuleux, d’un mouvement câlin, comme l’eût fait une chatte.
Qui lui avait appris à ce crapaud, peut-être inconscient de sa laideur, mais craintif et pourchassé de tous, qu’il existe une douce chose par quoi l’homme témoigne un peu d’amour ou seulement de sympathie aux plus humbles créatures, et qui s’appelle la caresse ?
Et ce rouge-gorge, qui fut un moment le compagnon ailé de ma solitude, qui lui révéla l’amitié ?
Il était tombé du toit dans un conduit de fumée et, de là, dans le fourneau de la cuisine où il avait passé la nuit et où il faisait un bruit d’ailes qui effrayait ma vieille bonne.
— Je n’ose pas allumer le feu. Il y a quelque bête là-dedans que je vais faire rôtir, bien sûr. Moi, ça me fait peur. C’est peut-être une chauve-souris.
J’ouvris le four. Dans la partie inférieure, il y a une petite trappe que soulèvent les ouvriers fumistes quand ils ramonent le fourneau. Sous cette trappe était l’oiseau. Je le pris dans ma main. Il se laissa faire. Comme il était couvert de suie, je l’en débarrassai comme je pus à l’aide d’une serviette. Je lavai à l’eau tiède son bec et surtout ses petits yeux de jais brillant, dont je guéris ainsi la cécité. Ensuite, j’ouvris la porte de la cuisine qui donne sur le jardin et lui rendis la liberté. Il alla se percher sur le marronnier qui est devant la fenêtre de ma chambre. Je remontai dans celle-ci. Bientôt, j’entendis frapper au carreau. C’était le rouge-gorge qui, sur la barre d’appui, heurtait du bec la vitre comme pour me remercier.
Certains trouveront que j’exagère et moi-même je me suis demandé, à ce moment-là, par quel miracle d’instinct il avait pu savoir que c’était à ma chambre et que je m’y trouvais. N’était-il pas plus vraisemblable que, sortant de sa prison, encore à demi-aveugle, il se heurtât, sans intention aucune, à tout ce qu’il rencontrait ? Mais alors pourquoi adopta-t-il désormais mon jardin ? Pourquoi, dès le matin, quand on écartait mes persiennes, était-il là sur le marronnier qui faisait entendre son léger cri ? Pourquoi, l’après-midi, venait-il s’établir sur le sorbier qui ombrage le petit kiosque où généralement je passe mes journées ? Ma mère l’appelait :
— Pui... pui...
Il descendait, sautillait sur le sol auprès de nous, plus chatoyant qu’un bijou, puis : frrt ! s’envolait avec un petit bruit de soie. Il s’était si bien familiarisé avec les gens et les choses qui nous entouraient que lorsque le père Jérôme, un jardinier à façon, venait retourner la terre du potager, il le suivait, pas à pas, pour happer chaque ver que sa houe découvrait.
Le père Jérôme disait :
— Ça n’a pas peur, cette bestiole-là... Ça n’est pas fier... Je n’en ai pas vu beaucoup de comme ça.
Un jour qu’il travaillait au potager, nous l’entendîmes qui poussait une exclamation désolée. Puis il vint à nous et dit à ma mère :
— Madame, j’ai fait un malheur ; j’ai tué le rouge-gorge.
— Vous avez tué le rouge-gorge ?
— Ah ! c’est sans le vouloir, bien sûr ! Il était si hardi qu’il venait entre mes jambes sans que je le voie... J’avais affaire à une motte de terre un peu dure... Je donne un coup dessus et, malheureusement, c’est le rouge-gorge qui l’a reçu.
Ainsi périt, par excès de confiance, mon petit compagnon aérien, le seul parmi tant d’oiseaux qui m’entourent en été, à cause d’un vieux parc abandonné voisin de mon jardin, où ils gîtent en grand nombre, le seul dont il m’ait été donné de conquérir l’amitié. C’était un peu avant la guerre. Temps révolus, temps idylliques où la mort d’un rouge-gorge était un événement !...
La journée du solitaire[1] est une plaine nue. La plus légère impression y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au jour cru de la rue.
[1] Cette page est empruntée au Roman du Malade, au chapitre « Rêverie dans un jardin ».
Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien ?...
Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que tout bonheur a déserté ma vie ? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on a perdu et qu’on se tourne vers ce qui nous reste, on cesse d’appeler le bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa maison en criant : « Où es-tu ? » et, cessant de le chercher, on le trouve, on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose, l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui ?
Quelle vertu secourable a ce soleil déclinant qui caresse, à cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des vieillards assis sur les bancs ! Comme il assoupit nos regrets, fait fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme, affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la poussière ! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de biens que nous ne pouvons atteindre ! Avec quelle force tranquille de persuasion il dit : « Résignez-vous », à ceux qui savent entendre sa leçon !...
Nous voici à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que, durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades.
Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par mois, redescend marche à marche, comme il est venu, rappelé dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.
Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal, son dernier rayon chemine lentement, ce soir, parmi le gravier de l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs qui perdent avec lui leur bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir ; et quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile, comme assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même point dénoncent la route qu’il a prise...
Le rayon chemine lentement sur le gravier de l’allée. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon cœur, je songe combien de fois, jadis, j’ai suivi du regard une robe qui s’en allait ainsi. Ainsi elle s’en allait sans bruit dans quelque allée de jardin et à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi...
J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi, étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour mieux sentir, dans l’enveloppement doré d’une belle journée de septembre, ces douces influences qui veulent consoler...
L’enfant qui regarde un nuage cherche dans le dessin de ses bords la ressemblance d’une figure d’homme et, la cherchant, il la trouve. On finit toujours par voir dans le ciel ce que l’on veut.
Ce matin, l’azur intact offrait aux yeux la chaude coloration des ciels d’Orient. Mais de petits nuages ont émergé bientôt de la cime des sapins. Certains étaient si gracieux de forme, si arrondis qu’on eût aimé à les caresser de la main. Il en venait sans cesse qui s’attiraient, se joignaient, se soudaient pour former peu à peu une masse imposante dont les contours se découpent maintenant à la façon d’un rivage sur une mer immobile et bleue. J’ai ainsi, au-dessus de moi, comme un géant atlas où figurent de vastes mondes. Avec un peu de bonne volonté, je crois voir l’Afrique en forme de pyramide renversée, un peu creusée à l’ouest et en partie tronquée au nord. Voici la mer Rouge, la vallée du Nil, l’Egypte. Je songe à la Mort de Philæ où Loti, nous montrant la caverne murée du dernier bœuf Apis, rappelle l’émotion qui saisit l’égyptologue Mariette bey, lorsque, sur le sable, il aperçut très nette l’empreinte laissée par les pieds nus d’un homme qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.
Peu à peu, je m’abandonne au fil de ma rêverie. Je ne suis plus dans ce jardin. Je suis à Hendaye dans la petite maison de Loti, où j’avais pris la douce habitude, autrefois, quand j’étais jeune encore et que j’avais l’illusion de la santé, de passer chaque année, une partie de l’été. Je suis dans la tourelle bâtie à l’extrémité du jardin, sur la Bidassoa. J’entends sous ma fenêtre de petits bruits furtifs, quelque chose comme des chuchotements, des rires étouffés. C’est l’eau tapie au creux des sables qui commence à s’éveiller de sa torpeur sur un ordre mystérieux. Elle pousse en avant une petite vague timide qui, avec des bonds maladroits de jeune animal, se heurte à chaque pierre, retombe et cependant gagne du terrain. Elle s’élargit ; elle s’enfle, sans cesse accrue par une source intérieure et inépuisable. Déjà elle effleure la première marche de l’escalier qui contourne ma tourelle ; elle la touche, elle la caresse, elle s’en empare, s’y étale et monte, monte avec un léger clapotis qui rafraîchit l’oreille aux heures chaudes de l’après-midi d’été.
Ainsi ressuscite pour moi le charme un peu mêlé d’ennui de mes séjours à Hendaye, particulièrement aux moments de solitude que j’employais à lire ou à rêver. Est-il d’ailleurs un coin de terre mieux fait pour la rêverie ? Tout dans ce pays porte à la paresse. Il y a en lui comme une soumission à la fatalité. Je l’aime pour l’action inexplicable qu’il eut toujours sur moi et qui ressemble à un enlisement ; je l’aime pour son parfum si triste, pour son doux et attirant secret.
Et je pense à celui qui fut mon plus sûr, mon meilleur, mon plus grand ami. Je pense à ses dernières années, à sa vieillesse attristée par la maladie, alors que nous crûmes si longtemps, nous qui l’aimions, que sa jeunesse serait éternelle. Je me rappelle nos causeries, coupées de silences, sur la terrasse d’où la vue est si belle, tandis que passait et repassait dans l’air l’odeur amère d’un grand laurier. Mille souvenirs m’assaillent qui s’éveillent un à un, font un petit bruit d’ailes et puis s’éteignent doucement comme un murmure d’abeilles endormies par le soir.
Une fois, dans cette étroite petite salle à manger étouffée par des portières, que je revois si bien, je signalai à mon hôte une fissure de la cheminée.
— Voyez comme la fumée sort par cette fente.
— Pourquoi, me dit-il, voulez-vous l’empêcher de sortir par là si ça lui plaît ?
Nulle plaisanterie dans cette réponse. Tout Loti était dans cette soumission à la volonté des choses. Par là s’explique la séduction exercée sur lui par l’Islam. Que de fois, durant nos courtes soirées, je le vis distrait, rêvant à son cher Stamboul, le seul lieu du monde où il eût aimé vivre ! Il me parlait de ses amis turcs, du sultan Abdul-Hamid pour lequel il avait un faible que je ne pouvais comprendre. Comment cet être tout de générosité put-il se prendre d’amitié pour ce prince fourbe et sanguinaire ? Ensorcellement de ce pays, prestige du passé, grandeur et puissance du padischah ! Je me souviens qu’à l’un de ses retours de Constantinople, Loti me confia, non sans quelque mystère, que le sultan inquiétait ses dignitaires, ses serviteurs (tous ceux sans doute qui redoutaient pour leur charge ou leur emploi un changement de règne) parce qu’ayant passé l’âge de l’amour, il s’était épris d’une belle esclave circassienne — ce que l’on appelle là-bas une conformité. — Il m’en parlait avec l’intérêt affectueux qu’on prend à la santé d’un ami. Mais ce qu’il ne me dit pas, c’est la fin de l’aventure qui est tragique. Les médecins de Sa Hautesse lui avaient fait respectueusement observer que ses forces avaient besoin d’être ménagées. On imagine les combats que dut se livrer à lui-même cet homme voluptueux et cruel. Chaque fois qu’il quittait la créature dont il était possédé, il se promettait de renoncer à elle. Mais, le lendemain, il sentait renaître plus ardents les feux du désir. Il mirait à la glace sa maigreur, son teint livide, son dos voûté. Et ce tyran, qui tremblait à l’idée de la mort, changeait de chambre chaque nuit afin de prévenir un attentat possible — en constatant au miroir son épuisement physique, voyait en lui son propre assassin.
Enfin, son parti fut pris. Il donna un ordre et, par un de ces doux soirs d’Orient où la nature mieux qu’ailleurs verse aux faibles hommes l’enchantement d’exister, la belle esclave, cousue dans un sac, fut jetée vivante dans le Bosphore.
A cette même époque, un jour d’été à Saint-Sébastien, j’attendais Loti dans un parc, tout en écoutant une marche espagnole qu’exécutait brillamment un orchestre militaire. En face de moi, derrière les vitres d’une véranda, un jeune garçon de onze à douze ans, vêtu d’un costume marin, vint d’un air maussade regarder le parc. Il me vit et, surpris par la présence à cet endroit d’un homme qu’il ne connaissait pas, il parut donner un ordre en me désignant du doigt.
C’était le roi d’Espagne.
Aussitôt, un personnage chamarré d’or vint courtoisement m’inviter à le suivre et m’introduisit dans un vaste salon où, me dit-il, je serais plus à l’aise pour attendre mon ami.
Enfant, par ses airs autoritaires, ses façons hautaines, Alphonse XIII inquiétait la reine régente qui craignait que son règne ne fût pas heureux. A la moindre résistance, il frappait du pied, il disait :
— Je suis le roi !
Quelques années plus tard, au lieu d’affirmer à tout propos ce qu’il était, il cherchait, semblait-il, par sa bonne grâce, à le faire oublier. Quand il se fiança à la princesse Ena de Battenberg, il vint un jour de Biarritz à Cambo en automobile. Ils étaient seuls. Le roi conduisait. Une joie gamine débordait de lui. Arrivé dans le bas Cambo, devant l’établissement des bains, il demanda au gardien :
— Pardon, monsieur, vous n’auriez pas vu passer le roi Alphonse XIII ?
Et, sans attendre la réponse, il ajouta :
— On dit que c’est un charmant garçon.
Cette transformation d’un enfant morose et hautain en un homme d’humeur gaie, vraiment simple, ouvert aux idées de son temps, accueillant et sympathique, démontrerait, s’il en était besoin, que l’être qu’elle a conçu reste une énigme pour une mère, et qu’il en est de nous comme de ces rivières dont parle le grand Frédéric, « de ces rivières qui conservent leur nom mais dont les eaux sans cesse écoulées ne sont jamais les mêmes ».
Et, d’ailleurs, est-ce que toute belle plante humaine ne tend pas naturellement à s’améliorer ?
Quelles ressources inconnues sont en nous pour le bien, que la nécessité nous fait découvrir en les mettant en lumière d’une façon inattendue ? Combien d’êtres sont condamnés à ignorer toujours ce qu’ils contiennent de beau et peut-être de grand, faute d’un événement important dont le choc pourrait seul les révéler à eux-mêmes ? Souvent, c’est dans l’ombre d’une grande épreuve, d’une douleur profonde, d’un deuil inconsolable, que l’âme s’épure, comme les roses poussent blanches dans l’obscurité.
Le trait que je vais citer serait plus saisissant si j’imprimais les noms. Mais ils appartiennent à des personnages dont quelques-uns sont encore vivants. Je néglige donc les noms pour ne retenir que le fait. Il suffit à montrer que tous les beaux exemples ne sont pas dans Plutarque.
Un grand romancier, mort aujourd’hui, avait eu, hors du mariage, deux enfants. Sa femme n’était pas une résignée. Energique, pleine de droiture, elle souffrait de cette situation et ne s’en cachait pas. Il advint qu’à la suite d’un procès politique, qui eut à cette époque un immense retentissement, l’écrivain illustre dut se réfugier en Angleterre. Secrètement, il y fit venir ses enfants, ainsi que leur mère. Sa femme l’apprit. Mais ce qui l’irrita le plus, c’est que quelques amis du maître ne craignirent pas de franchir le détroit pour aller lui rendre visite dans son foyer illégitime. Plus particulièrement elle en voulut à l’un d’eux qui, jusqu’ici, avait épousé sa cause et qu’elle voyait, avec une surprise mêlée de colère, passer à l’ennemi. Aussi, quand le grand écrivain rentré en France eut repris sa vie régulière, ses habitudes, ses soirées hebdomadaires, le premier soir où le transfuge osa s’y montrer, elle se porta au-devant de lui et, le doigt tendu vers la porte, lui enjoignit de sortir.
Le lendemain, le maître allait voir son ami, excusait sa femme et, non sans peine, après bien des pourparlers et, le temps aidant, parvenait à ramener la concorde entre eux.
Survint la mort tragique et accidentelle du grand écrivain. Ce fut le même ami qui, au chevet de sa veuve, elle-même presque mourante, se chargea de poser avec beaucoup d’hésitation la question suivante :
— Faut-il mettre dans le cercueil le portrait des enfants ?
Alors cette femme que son courroux, la veille, empêchait d’apercevoir les trésors de bonté, d’amour, d’abnégation, qui étaient en elle, cette femme qui, depuis cette minute, ennoblie par la douleur, n’a plus vécu que pour ces enfants — obtenant du Conseil d’Etat la propriété d’un nom glorieux que, sans elle, ils n’auraient jamais porté — qui les a élevés, qui les a dotés, qui les a fait vivre, cette femme au grand cœur répondit simplement :
— Vous y mettrez aussi le portrait de leur mère.
Le facteur se présente ce matin avec une lettre recommandée. En pareil cas, il a l’habitude de monter dans ma chambre pour recueillir lui-même ma signature. Mais, depuis deux jours, il est grippé et se plaint d’avoir la fièvre. Afin de lui épargner la peine de gravir un étage, j’ai prié ma vieille bonne de m’apporter le carnet. Or, loin de pénétrer mon intention charitable, il est parti en disant :
— Oui, je comprends. On craint d’attraper la grippe là-haut.
Te souviens-tu, mon cher Brulat, de ce soir de notre jeunesse où tu nous invitas, Lapaix et moi, à dîner au Petit-Riche ?
Riche, aucun de nous ne l’était. C’est pourquoi, à un certain moment, comme Lapaix venait de commander un plat qui ne me semblait pas indispensable, je me penchai vers son oreille pour lui dire :
— Attention. N’exagère pas. C’est Brulat qui paie.
Or, déjà soupçonneux, tu fus persuadé qu’au contraire je l’avais incité sournoisement à grossir l’addition.
J’achetai un jour pour ma cousine un fauteuil de jardin en jonc damassé afin qu’elle pût s’y asseoir plus commodément que sur le pliant de ma mère, dont elle se servait quelquefois et qui n’est pas à sa taille. Quand elle le vit, elle me dit :
— Ah ! vous avez craint que j’abîme le pliant de ma tante !
C’est une chose qui m’a toujours frappé que cette défiance instinctive que se manifestent non seulement deux étrangers, mais deux amis, deux parents. Ne pourrait-on s’accorder mutuellement un peu plus de crédit ? Ne pourrait-il exister entre deux êtres qui s’estiment, la volonté de croire au bien ; et, s’il arrive qu’un de mes actes puisse s’interpréter de différentes façons, ne me ferez-vous pas l’honneur de choisir ou d’admettre l’interprétation la plus favorable ?
Vous devez une somme d’argent à quelqu’un qui ne vous la réclame pas. Vous préférez croire à une défaillance de sa mémoire plutôt qu’à sa générosité. Ce qui est sans beauté chez l’homme paraît toujours plus plausible.
J’ai souvent vu des gens sourire de ma candeur, parce que je me refusais à accueillir, sans preuves, des bruits destinés à rabaisser dans mon esprit un homme qui me semblait digne de considération. Mais n’est-il pas une sorte de crédulité à rebours qui consiste à toujours croire au mal ? Je ne sais pas où j’ai lu qu’une bonne action ne sort pas de la maison, mais qu’une mauvaise a bientôt fait des lieues.
On ne doit pas la vérité à tout le monde.
Autrefois, je me faisais un tel devoir de la dire à quiconque m’interrogeait, qu’en remettant certain manuscrit à mon éditeur, comme il voulait savoir si j’en étais satisfait, je répondis :
— Non, je crois que ce n’est pas fameux.
Je vis aussitôt qu’il hésitait à le publier.
Evidemment, cet homme, intelligent par ailleurs, ignorait que le contentement de soi est souvent le signe d’une grande médiocrité d’esprit. Il faut avoir une nature d’artiste pour comprendre le désenchantement de l’artiste devant l’œuvre qu’il a réalisée. En la concevant, il n’entrevoyait que des trésors sans prix, la beauté intacte que nul n’a jamais atteinte. Mais quelle différence entre l’œuvre conçue et l’œuvre réalisée ! A mesure qu’elle se précise, comme elle se décolore, comme elle pâlit, se rapetisse et nous déçoit ! Quel que soit le talent ou le génie d’un homme, jamais la main n’a tenu les promesses de l’esprit, jamais l’ouvrier n’a égalé le créateur.
Il est vrai que l’artiste vit dans une telle illusion, il est si vibrant, si mobile, qu’à cause d’un détail rectifié il est capable de s’enthousiasmer demain pour une partie de son œuvre qu’il exècre aujourd’hui.
Zola, quand il écrivait un livre, passait généralement par trois phases. D’abord, l’enthousiasme pour son sujet. Pendant le premier tiers, il répondait à qui l’interrogeait :
— Ça va. Ça marche.
Au second tiers, découragement.
Au troisième, reprise d’espoir et d’optimisme.
Or, le directeur d’un grand journal avec lequel il venait de traiter à prix d’or pour la publication d’une œuvre nouvelle, rencontrant le grand romancier pendant qu’il traversait la seconde phase, ne put se tenir de lui demander des nouvelles de l’œuvre en train.
— Exécrable, mon bon ami, exécrable, lui répondit Zola. C’est au-dessous de tout.
Quand le roman fut terminé, l’autre marqua une grande perplexité. On le vit un moment tourmenté par une objection qu’il hésitait à formuler. Enfin il se décida :
— Mon cher maître... cette partie qui ne vous plaisait pas, vous ne l’avez pas laissée ainsi... J’espère que vous l’avez revue, que vous l’avez refaite...
Non, on ne doit pas la vérité à tout le monde.
On ne la doit qu’à ceux qu’on aime.
Avec ceux-là, la sincérité qui consiste à penser tout ce qu’on dit ne me suffit pas. Je veux la franchise qui consiste à dire tout ce qu’on pense. Il me semblerait que je suis coupable si je dissimulais la moindre de mes pensées à l’être que j’aime le plus au monde. Mon premier devoir est de n’avoir aucun secret pour lui, car le don le plus précieux que je puisse lui faire, c’est celui de ma confiance absolue.
Je souhaite, non pas qu’il se fasse de moi une idée trop favorable, mais qu’il me voie tel que je suis. Je veux être transparent à ses yeux. Si je lui cachais quelque chose, il me semblerait que je lui fais tort, que je le trompe, que je le trahis.
Mais avec les autres, les indifférents !... Si cet ingénieur, pour occuper les loisirs de sa retraite, s’amuse à barbouiller des toiles et, se croyant un grand peintre, les montre à tous orgueilleusement, vais-je le détromper ?
Pourtant, si c’était mon frère ou mon meilleur ami, ne devrais-je point lui dire :
— Attention. Amuse-toi si tu veux à ces innocents coloriages, mais ne les exhibe point avec tant de naïve satisfaction, car tu divertis le monde à tes dépens.
Celui qui m’est cher, je souffre de ses erreurs, de ses maladresses ; je suis brusque avec lui, alors que je suis doux et poli avec le premier venu.
Une mère grondera son petit garçon, parce qu’il a son vêtement déchiré ou seulement de l’encre aux doigts et elle sera pleine de mansuétude en entendant une de ses amies gronder son enfant pour un motif analogue. Vis-à-vis de celui-ci, elle ne se sent pas de responsabilité ; son éducation ne lui incombe pas ; elle n’a pas pour mission de lui préparer un meilleur avenir. Elle dira :
— Allons, c’est fini. Il ne l’a pas fait exprès. Ne le grondez plus.
Elle ne sera sévère et véridique qu’à l’égard de son propre enfant.
Il est bon qu’avec le commun des mortels la politesse accompagne, excuse ou déguise notre indifférence.
Malheureusement la politesse, comme toute chose, a ses abus.
Certes, il est délicat de dire à autrui quand on lui rend service : « Souffrez que j’agisse ainsi. Vous m’obligerez en acceptant. L’honneur est pour moi. » Cela ne trompe personne. Mais qui, vivant en société, résiste à la tentation de forcer, de majorer les termes d’un compliment ? « Vous avez un magnifique talent » signifie : « Vous avez un certain don que j’estime ». La politesse, comme le soleil, a tôt fait de transformer une loque en oriflamme et, seuls, des yeux neufs voient de l’onyx et de l’or, là où il n’y a que du plâtre peint. Il faut donc être bien naïf pour se laisser prendre comme je le fis autrefois à la marque d’intérêt que voici :
C’était à une soirée chez Alphonse Daudet. J’étais fort jeune, seul de mon âge et assez intimidé. Maurice Barrès vint s’asseoir à côté de moi sur un canapé.
— Préparez-vous quelque chose ? A quoi travaillez-vous ?
J’ouvrais la bouche pour répondre quand je vis que sa politesse faite, sans plus s’occuper de moi, il se tournait déjà vers un seigneur de plus d’importance.
Evidemment, c’est un jeu, pour quiconque a un peu d’expérience, de réduire à sa vraie valeur toute manifestation de pure courtoisie. Instinctivement on rectifie, on met au point. On prend peu à peu, et tout naturellement, l’habitude de retrancher à tout ce qui vous est dit d’aimable ou d’élogieux.
Et il le faut bien !...
Celle qui a reçu des dieux le plus extraordinaire don verbal qui ait été départi de nos jours à un cerveau féminin m’écrivit, dix ans avant de me faire l’honneur de sa visite et à propos d’un livre de moi qui émut quelques lecteurs délicats :
« Je vous regarde, monsieur, comme un esprit élu par la puissante Destinée, qui prend quelques-uns par la main et les mène, le long des abîmes, par les gels, les ouragans, les soleils et le mortel ennui, vers cette gloire qui ne serait rien pour nous si elle n’était l’amour, l’amour de tous les êtres, jusqu’à la fin des temps. »
Qu’eût-elle donc écrit à Flaubert, à Hugo, à Chateaubriand ?
La femme d’un grand poète qui m’avait connu fort malade, se trouvant quelques années plus tard en visite dans une maison où je passais une partie de l’hiver, demanda à me voir. Dès que je fus annoncé, elle s’écria :
— Merveilleux ! Quelle mine superbe ! C’est une résurrection !
Je traversais pendant ce temps une galerie obscure et n’avais pas encore atteint la région éclairée où elle se trouvait.
Elle ne pouvait donc pas me voir.
Hervieu, qui était la droiture même, qui aimait à distribuer la justice, à traiter chacun selon son mérite ou son rang, défendait auprès de moi un jeune homme comblé par la naissance, la fortune et le talent et que je trouvais trop louangeur, trop caressant, trop prodigue d’une amitié superficielle ou feinte.
— En somme, c’est gentil de vouloir faire plaisir à tous. Cela part d’un bon naturel.
N’importe, je préfère ceux qui portent leur velours en dedans et je pense, comme les Espagnols, que celui qui vit dans le miel a quelque chose de gluant.
A travers la vitre, je regarde la rue. Des enfants jouent à la balle. Parfois cette balle passe au-dessus de la grille et tombe dans le jardin. Alors ils sonnent à la porte et me demandent la permission d’aller la chercher. Combien j’en ai connu de ces enfants, qui sont aujourd’hui des hommes, et que je ne reconnais pas lorsqu’ils me saluent ! Bientôt ceux-ci seront grands à leur tour. D’autres enfants joueront à cette place. Comme aujourd’hui, comme hier, une balle maladroite franchira la grille ; la sonnette tintera ; une voix timide demandera la permission d’entrer. Mais je ne serai plus dans cette maison, ni ailleurs, ni nulle part ; je ne serai plus de ce monde.
Nos impressions se nourrissent de contrastes. Autour de moi tout n’est qu’un hymne à la vie. Le papillon qui voltige encore pour quelques heures, l’hirondelle qui poursuit ses compagnes, le soir, avec de petits cris joyeux, et emplit le ciel de cercles insensés, la guêpe qui bourdonne, la fourmi qui s’active, le moucheron, le ver de terre, proclament : « Je suis la vie, la vie ! » Et ces liserons qu’on a oublié d’arracher sur le chemin, les plus humbles fleurs disent : « Je suis la volonté qu’a la terre obscure d’ouvrir des yeux à la lumière. Je suis la joie ; je suis la vie. » Et ces myriades d’atomes qui dansent dans un rais de soleil disent : « Je suis la vie qui foisonne dans l’air transparent, ce que tu respires, que tu ne vois pas. » Et la poussière de la route dit : « Je suis l’usure, la destruction de tout ce qui a vécu ; un peu de vent me soulève, me fait palpiter ; je vis encore, je suis la vie ! » Et tout cela s’élance vers quelque chose de lumineux, d’au-dessus de nous, d’inconnaissable, tout cela appelle un Dieu. Il y a un tel besoin au fond de la plus humble chose, un tel besoin que Dieu existe !...
On s’habitue plus facilement à un grand mal qu’à un petit.
Tel qu’impatiente le moindre coup d’épingle affrontera de grandes épreuves avec sérénité. Il n’a de stoïcisme que pour un malheur qui est à la mesure de son courage.
L’héroïsme quotidien, obscur, terre à terre est-il donc le plus difficile ?
Un grand mal, l’esprit l’accepte quand il a la certitude qu’il n’y peut rien changer. Cela revient à dire que nous obéissons toujours à la nécessité. Mais il faut que nous la reconnaissions à un signe certain. Alors nous cessons de lutter.
Il n’est pas de misère à quoi on ne s’accoutume si l’on a la certitude que rien ne peut nous l’ôter. A l’extrémité de l’espoir il n’y a place que pour la soumission.
Il existe pourtant des gens peu nerveux, bien équilibrés, qui subissent avec patience, avec douceur les mille petites déconvenues de la vie courante. Mais qu’un grand malheur fonde sur eux et les voilà désemparés. Ayant dépensé leur héroïsme en menue monnaie, il ne leur en reste plus pour faire face à ce coup inattendu. Alors, se révèle en eux une nature amère, chagrine, ordinairement cachée, enfouie dans les régions inférieures de l’être, — comme ces pierres posées à de certains endroits des grands fleuves, que l’eau ne met à découvert que pendant les grandes sécheresses et où l’on peut lire cette inscription : « Quand tu verras cette pierre l’année sera mauvaise. »
Est-il donc plus humain, en matière de courage moral, d’être grand dans les grandes choses et petit dans les petites ?
En faisant les cent pas dans l’unique allée de mon jardin, je suis frappé du peu d’insectes qu’il y a cette année. Toutes les larves qu’ont détruites en avril le pinson, la fauvette, le loriot, le merle, le rossignol eussent répandu cet été mille joyaux sur l’herbe. Le jardin en est donc appauvri ? Non, car tout cela s’est transformé en mélodie et les pierreries dont il est privé sont devenues dans le gosier des oiseaux ces chants si purs, ces sons de flûte ou de hautbois qui charment ma promenade et ma solitude.
O solitude qui m’appris à rêver, à tisser d’or l’intérieur d’une vie sombre en apparence ! Privation grâce à quoi je goûtai mieux la douceur des choses ! Immobilité qui me fis visiter en esprit toutes les contrées de la terre !...
Plus heureux que ce voyageur à qui certaines parties du Japon sont apparues platement semblables à l’Aunis et à la Saintonge, aucune réalité ne vient me démentir quand j’évoque à ma guise ces baies ensoleillées des Antilles d’où partent des bateaux chargés de café, de rhum et de bois de santal, les forêts tropicales où le forçat évadé, épargné par la fièvre et la soif, n’échappe pas aux reptiles, la Chine léthargique, si riche de poussière que Pékin semble bâti sur un nuage, les roses et les jets d’eaux de la Perse, je ne sais quelle salle obscure, basse et secrète au fond d’un vieux palais d’Orient, le Désert, son silence vierge, l’immense ennui de ses sables...
Tu crois disposer de tous les biens et, sans doute, les as-tu dans ta main, mais c’est moi qui les possède. Ta fenêtre est ouverte sur la mer, mais c’est moi qui entends la vague et, au bout de son fracas, ce petit bruit d’écume fondante... Du haut de la colline de Fiesole tu tiens Florence sous ton regard, mais c’est moi qui la contemple. Il me suffit d’ouvrir Le Lys rouge. Comme cette jeune femme au cœur troublé qui va jeter une lettre à la poste, je découvre la coupe élégante qui porte dans son creux la ville fortunée, et la paix du soir me fait tressaillir.
Ici, je m’aperçois qu’un feuillet me manque. L’aurais-je déchiré par mégarde ? Je me souviens que j’en étais venu par une pente naturelle à parler de la sagesse. Certes vous n’y perdez rien. C’était une page comme les autres. Mais comment a-t-elle pu disparaître ?
Par la fenêtre ouverte entrent des guêpes qui bourdonnent et me disent que l’été est là, qu’il faut en jouir, qu’il est si court ! La belle journée un instant oubliée m’appelle, veut que je retourne au jardin.
Me voici donc de nouveau dans l’allée. Le soleil que j’ai dans le dos détache de moi une ombre courte, mobile, précise, alerte, jamais lasse, qui me précède, m’incite à marcher, m’entraîne en avant. En même temps, derrière moi, une volonté chaude, lumineuse, bienfaisante, me pousse, me dit : « Va, ne pense à rien. Repose ton esprit par la vue des choses. Va toujours ». Et je vais jusqu’au noyer qui est au bout de l’allée, je vais jusqu’au petit mur de clôture si peu élevé que je m’y accoude, dominant une suite de jardins en contre-bas et, plus loin, de très vieux toits bruns et fanés qui ont le charme des choses d’autrefois. Malgré moi, le feuillet perdu me préoccupe. Je reviens sur mes pas. A présent, j’ai le soleil devant moi, dans les yeux ; il m’éblouit, entrave ma marche et semble, par une douce, une fluide résistance, s’opposer à ce que je retourne vers la maison, vers le souci... C’était une page comme les autres. Mais du seul fait qu’elle me manque, elle s’embellit, comme il arrive toujours, et prend à mes yeux un prix inestimable. Rien ne m’empêche d’imaginer que les qualités absentes de ce recueil, condensées en quelques lignes, ont fui par cette lacune. Ce sera mon excuse auprès du critique sévère. Je laisse donc subsister cette petite fenêtre. A chacun d’y méditer un instant et d’ajouter à ce livre ce qui lui fait défaut. Ainsi ce qu’il aura de meilleur, c’est ce que vous y aurez mis.
Il est aisé d’être sage quand la sève redescend dans l’homme, quand les artères ne charrient plus qu’un sang affaibli. Mais celui qui sent dans les siennes, dans son cerveau un bruissement de forêt, qui est vibrant, tendu, ouvert à toutes les sollicitations de l’heure, celui-là n’a que faire de notre sagesse.
Tu connaîtras un jour, jeune homme, que c’est une grande folie que de se comporter dans la vie comme si le bonheur nous était dû. Mais tu l’apprendras bien assez tôt.
Si tu es intelligent, cultivé, mais vif, enclin au parti pris, le penseur que tu nies, c’est, aux yeux d’une parcelle de l’intelligence humaine, comme s’il n’existait pas. En le niant, tu réduis son empire. Son pouvoir s’arrête et tombe inerte au seuil du monde que tu es. Celui dont tu te détournes est appauvri d’un admirateur ou d’un disciple.
Il le faut. Va, fais toi-même ta propre expérience et ris-toi du philosophe qui ne t’apporte rien. Car toutes les vérités sont en toi et chacune n’attend que son heure pour se révéler. Tu n’as pas besoin de courir les mers, tu contiens tous les climats, tous les pays, les pays de lumière qui donnent le goût de la beauté, les pays de brume qui donnent le goût du scrupule, le Midi qui fait naître les artistes, le Nord qui fait naître les penseurs.
Ce n’est qu’une question d’âge. En ce moment, tu sens avec une certitude magnifique, qui vient de l’ardeur du sang, que la seule chose qui compte dans l’univers, c’est ton désir. Le soleil te dilate, te fait déborder. Bientôt l’air qui t’entoure perdra son velouté ; les ciels de perle, d’argent terni, les ciels voilés te rendront méditatif, te feront rentrer en toi-même. Toute vie d’homme bien faite va ainsi du Midi au Nord, du plaisir au devoir.
Car la sagesse dont la voix n’atteint pas encore ton oreille est aussi en toi. Elle est en toi comme une doublure que les autres ne voient point et que tu ne vois pas toi-même. Elle est en toi comme les cheveux blancs sont dans les cheveux noirs. Un jour, qui est proche, tu entendras son langage.
Ce jour-là tu retrouveras sur un rayon de bibliothèque ou dans un cabinet de débarras l’un de ces livres poussiéreux que tu avais parcourus autrefois. Tu l’ouvriras gravement et tu seras surpris d’y découvrir tant de belles choses qui t’avaient échappé. A ce moment tu ne seras plus un jeune homme et les paroles de sagesse que tu pourrais prononcer à ton tour ne toucheraient pas l’esprit de ceux qui te suivront. Alors tu souriras et, ne pouvant mieux faire, tu leur tiendras à peu près le langage que je te tiens aujourd’hui.
La distance qui sépare le plaisir du déplaisir se réduit pour moi chaque jour.
Serais-je en train de devenir indifférent à toutes choses ?
Quand tombe le soir, la maison clôt ses volets et ses portes ; elle s’isole, s’enferme dans elle-même et se rend sourde aux bruits du dehors. Ainsi font les vieux hommes.
En est-il de même pour moi ? Assurément non. L’affection d’un ami dont me sépare, depuis vingt ans, toute la longueur de la France m’est aussi chère qu’au premier jour. Comme au temps de ma jeunesse mon cœur tressaille au récit d’une belle action ; et une chose juste, s’accomplit-elle au bout du monde, au bénéfice d’êtres que je ne verrai jamais, m’emplit toujours de la même joie désintéressée.
Quand, chaque matin, les grands faits universels arrivent à ma connaissance et viennent à la même heure comparaître en quelque sorte devant le tribunal de chaque homme, par ma manière de comprendre et de juger je me sens en communion d’esprit avec un grand nombre d’êtres que je ne connais pas. Ce que je pense, je sais qu’ils le pensent en même temps que moi. Ainsi je perds un instant le sentiment de ma solitude qui à d’autres heures m’est chère.
Il en est de certains vieillards comme de ces routes que l’on suit à la tombée du soir et où, selon que tels endroits ont mieux recueilli, capté la chaleur du soleil, l’on est surpris par la persistance de zones encore tièdes dans l’air refroidi.
Persistance de l’ardeur, de la jeunesse, de la vie dans un corps soumis au déclin ! Je crois que cela tient à cet instinct de curiosité — source de toute sympathie — à cet immense désir de connaître qui chez certains êtres, vivraient-ils mille ans, ne serait jamais épuisé.
Ceux qui déclarent avec sincérité qu’ils n’aimeraient pas à recommencer leur vie avouent par là qu’ils ont ignoré ou méconnu la seule chose qui donne du prix à la vie et qui s’appelle apprendre.
Apprendre ! chose qui semble vaine puisque, à peine épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. L’auteur génial d’une grande découverte ignore quelles applications en feront ceux qu’il laissera derrière lui. Le livre dont il a écrit le premier chapitre lui est à jamais fermé. Et cependant cet instinct merveilleux qui l’a conduit, poussé, soutenu à travers toutes les difficultés, les obscurités du chemin, ne l’a pas trompé. Admirable destinée de l’homme qui, sans souci de son vêtement, de son physique, de ce qu’il mange, de ce qu’il boit, du lieu même où il travaille, a vécu ce beau rêve de poursuivre toute sa vie une idée féconde et de la réaliser !
Enviable pauvreté d’un Branly !
Mais l’homme sans génie, l’homme simplement éclairé, cultivé, l’homme de bien, qui, tant que les forces de son cerveau le lui permettent, cherche à augmenter son faible savoir, à agrandir chez lui le champ de la connaissance, pour celui-là quel résultat, quelle récompense ?
Celui qui accumule les richesses matérielles ne travaille pas en vain. Il se trouvera toujours quelqu’un pour les recueillir, les gaspiller ou les augmenter. Mais le sage qui accumule les trésors de l’expérience, pour qui travaille-t-il ? A quoi servira sa méditation ? Il sent que les forces le quittent, que la vie s’enfuit hors de lui, que bientôt il cessera de respirer, et cependant il lit, il pense, il réfléchit ; il se voudrait plus éclairé, meilleur. C’est l’honneur de la nature humaine qu’il en soit ainsi — du moins pour quelques-uns.
Apprendre, quand tout s’apprête à s’obscurcir en nous, accroître nos clartés intérieures à l’approche de la nuit éternelle et, quand on descend par le corps, tenter encore de s’élever par l’esprit !...
Ceux qui viendront après nous sur la terre le sentiront frémir en eux comme nous-même, ce sublime besoin de connaître. Cet instinct, cette flamme, cette fièvre de recherche les jetteront hors de leurs limites. Et c’est par cela sans doute qu’avec le temps sera améliorée non seulement la condition mais aussi la nature de l’homme.
Quelques penseurs à courte vue tirent argument des horreurs de la dernière guerre pour nier la loi du progrès humain. Mais combien s’est-il écoulé de temps depuis que les hommes vivent à l’état de société ? La lumière qui nous éclaire vit passer, il n’y a pas trois mille ans, Lycurgue qui fit Sparte et Romulus fondateur de Rome. Qu’est-ce que trois mille ans, et même, si l’on remonte aux civilisations les plus anciennes, qu’est-ce que six mille ans par rapport à la durée de la terre ? Que pèsent trois milliards de minutes dans les destins du monde ?
M’est-il indifférent que les hommes soient meilleurs quand je n’y serai plus ? Ai-je l’âme assez basse pour me désintéresser de ce problème ? Une chose que je ne dois pas voir, un bienfait dont je ne dois pas jouir, puis-je dire qu’ils m’importent peu ?
Quelle que soit l’énigme de l’univers, comment croire que toutes les données du problème n’ont pas été pesées avec une sereine, avec une suprême clairvoyance et que la solution adoptée n’est pas la meilleure et la plus sage ? Choisis parmi tant d’autres qui n’ouvrirent pas les yeux, nous seuls avons été admis au spectacle de la vie. Nous y sommes, nous passons, nous allons mourir. Mais quoi qu’il advienne de nous, il faut se dire que le seul fait d’avoir vécu était une chose belle, grande, magnifique, incompréhensible et souhaitable.
Certains lecteurs préoccupés de mon salut m’ont reproché affectueusement de n’avoir pas la foi. Un officier qui s’est distingué pendant la guerre m’écrivit notamment :
« Relisez le pari de Pascal ».
Le pari de Pascal peut, il me semble, se résumer ainsi :
« Je crois en Dieu. Si j’ai raison je gagne tout ; si je me trompe je ne perds rien. »
C’est là évidemment un raisonnement ingénieux par lequel celui qui a la foi se justifie à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui ne l’ont pas. C’est une sécurité supplémentaire qu’il se donne. C’est comme un verrou de sûreté qu’il met à sa maison. Mais cela suppose qu’on a déjà la maison. Vous m’offrez ce verrou à moi qui n’ai pas encore de maison, pas de biens spirituels à protéger. Je vois bien le verrou : je ne vois pas la porte où le fixer. J’ai beau me dire : « Croire est une opération qui ne comporte aucun risque. Donc je crois », en suis-je plus avancé ? La foi, hélas ! ne dépend pas de la volonté.
Est-ce de gaieté de cœur que je renonce à l’idée si douce de retrouver après la mort les êtres qui me furent ou me sont chers, que je me prive de cette suprême consolation ? Croit-on qu’il ne faille pas de courage à l’homme privé d’espérance et qui pense chaque jour à la mort pour se résigner au trou noir qui l’attend ?
Que Dieu existe selon la conception de l’Eglise romaine, se peut-il que me présentant devant lui les mains et la conscience pures je doive me défendre comme d’un crime de n’avoir pas cru à l’immortalité de l’âme ? Mais, mon Dieu, ce cerveau que vous m’avez donné commandait par sa complexion même la nature de mes pensées. Si cet instrument que je n’ai pas choisi, que je n’ai pu échanger contre aucun autre, dont j’ai dû me servir tel que je l’ai reçu de vos mains, si cette lampe éclairant les choses d’une certaine façon, bonne ou mauvaise, ne m’a pas conduit à la foi, est-ce ma faute ? Une montre est-elle responsable de l’heure qu’elle marque ? Si elle avance, si elle retarde, cela dépend du jeu de ses rouages. J’ai cherché la vérité. Me suis-je trompé ? J’ai cru et souhaité le contraire. Mes pensées ont été les fruits naturels de la plante que je suis. Il ne dépendait pas de moi qu’elles fussent autres. Si vous avez voulu que les éléments dont je suis composé ne fussent bons qu’à produire une manière de voir qui devait vous déplaire, pouvez-vous m’en faire grief puisque je n’ai rien fait pour qu’il en fût ainsi ?
Au cœur de la forêt, sous la multitude des feuilles, perdu dans cette foule sans voix, ce peuple immobile, silencieux, solennel, nous sentons autour de nous comme un génie des choses, comme une pensée confuse qui, des profondeurs du règne végétal, en marche vers nous, trouve dans notre cerveau son siège naturel. Nous sentons que c’est en ce cerveau étroit, fragile et merveilleux que l’immense vie éparse, que l’universel effort aboutissent, cherchent à prendre conscience d’eux-mêmes. Comment résisterions-nous à cet ordre irrésistible ?
Il faut que l’homme cherche, qu’il découvre, qu’il invente. C’est sa mission, sa tâche, son devoir. Et loin d’offenser la source de toute vie en se servant de son cerveau, il répond à son vœu. Nous le sentons si bien que, la tâche accomplie, quelle qu’elle soit, fait naître en nous cet allégement, cette détente, ce sentiment de délivrance, cette joie sereine et sacrée que nous ne retrouvons ni dans les plaisirs, ni dans les triomphes, ni dans la volupté. Nous le sentons si bien qu’à peine oisifs, le sournois et déprimant ennui entre dans notre vie. Travailler, c’est être bon, équilibré, sage, loyal, probe, moral. On se conduit bien quand on travaille. Les grands travailleurs ont la conscience nette. L’indulgence, la bonté, une conception plus tolérante, plus juste des choses résultent du travail et de sa sainte fatigue. Ce sont les désœuvrés qui sont immoraux et vicieux, qui conçoivent ou commettent les actes vils et bas. Si Dieu existe, celui qui travaille plaît à Dieu. Et alors où est la limite dans l’effort ? Où est la barrière ? Où le domaine légitime et le domaine usurpé ? A quel moment offensons-nous la puissance divine ? Et comment pourrions-nous l’offenser puisque nous sommes loyaux, droits, purs, désintéressés ? Quelle recherche peut être mauvaise puisque rien ne se fait de beau, de grand, d’élevé que par cet instinct qui porte l’homme au delà de ses limites et le pousse sans cesse vers l’inconnaissable afin de réduire s’il se peut l’obscurité qui nous entoure ? Mais c’est là notre plus impérieux devoir, notre unique objet en ce monde !
Vous me dites : « Ne raisonnez pas. Croire en Dieu, c’est l’aimer. C’est par l’amour que vous viendra la foi. » Mais qui plus que moi souhaite qu’il existe ? Dans quelle poitrine bat un cœur mieux fait pour le comprendre et pour l’aimer ? Ah ! que je voudrais croire qu’il est là, qu’il me voit, que sa pitié m’assiste et qu’au terme de la vie il me recevra dans ses bras ! Qu’il me serait doux de l’appeler mon père !
A qui n’est-il pas arrivé d’éprouver, certains matins de pure lumière ou bien le soir, à l’heure, si émouvante où celle-ci décline, une félicité singulière, une sorte d’ivresse inexprimable en contemplant la grande féerie qui enchante les faibles hommes ? C’est surtout au temps de ma jeunesse que j’ai éprouvé cette félicité sans paroles. Je sentais mon cœur se fondre et je n’avais pas besoin de comprendre, parce qu’en moi un sens supérieur à l’intelligence s’était merveilleusement accordé avec cet instant de la beauté éternelle. Quelque chose de grand dont une parcelle m’habitait était là, invisible et rayonnait. Transporté au-dessus de moi-même, il me semblait que Dieu avait choisi mes yeux pour regarder la création.
Mais toujours la raison est venue faner ce moment éblouissant, éteindre l’étincelle mystérieuse et me persuader que j’avais été dupe d’une émotion des sens, d’un peu de fièvre, d’une courte exaltation poétique.
Si la cause première est esprit — et peut-on admettre que ce qui est en nous ne soit pas en elle ? — cet esprit nous sera toujours inconcevable. Nous lui prêtons nos qualités, nos défauts, en un mot notre ressemblance. Mais ce Dieu en qui la bonté, la justice, la pitié, l’amour doivent trouver leur expression la plus parfaite, comment croire qu’ayant jeté sur la terre en nombre incalculable des créatures sans défense, aveugles, faibles, innocentes, inquiètes, effrayées, meurtries au moindre heurt, sollicitées par mille tentations, abusées par les apparences, éblouies par tous les prestiges, comment croire qu’il consente à ce que chacune d’elles si elle trébuche, si elle ne découvre pas la vérité éternelle, soit perdue à jamais ?
Gœthe a écrit : « Il y a des milliers d’âmes qui auraient aimé Dieu comme un ami si on le leur avait dépeint comme un ami et non comme un tyran capricieux toujours prêt à foudroyer de son tonnerre tout ce qui n’est pas la perfection absolue. »
Pour moi, ce Dieu en qui repose l’équilibre de l’univers, source de toute vie, qui règle la marche des mondes dans l’espace, fait les lois et les révise et qui doit résoudre continuellement des problèmes dont le moindre nous donnerait le vertige, je ne le vois pas dérangé à toute minute par la nécessité de noter qu’en un point imperceptible de l’infini ce grain de poussière qu’on appelle un homme a transgressé sa loi. Certes il faut souhaiter le triomphe de la vertu, et c’est à nous de faire en sorte que ce triomphe soit un jour possible. Mais croit-on que l’objet de l’univers se résume tout entier en une question de morale, et n’est-ce pas se faire de la divinité une idée un peu étroite que de se la représenter uniquement occupée à tenir registre du bien et du mal ?
Si ces pages n’atteignent pas ceux auxquels elles sont destinées, aurai-je eu tort de les écrire ?
Je n’ignore pas que, pour la plupart des hommes, et dans toute entreprise, réussir est la seule façon d’avoir raison.
Mais comptez-vous pour rien le plaisir d’avoir fixé hâtivement sur le papier quelques rêveries, quelques souvenirs et de se délivrer ainsi un peu — si peu ! — de l’univers que chaque être enferme en soi et qu’il voudrait exprimer ?
Si l’on me proposait ce marché :
« Pendant dix ans tu pourras travailler normalement sans craindre aucun trouble organique, sans accroître tes maux. Mais à peine sortie de toi, ton œuvre ne t’appartiendra plus ; tu n’en recueilleras pas, s’il y a lieu, le bénéfice moral. A toi le labeur obscur. A un autre l’applaudissement. »
Que répondrais-je ?
J’accepterais.
Je n’ai pas eu à choisir. Je n’ai pu écrire ces pages qu’en dérobant, çà et là, une heure aux soins de ma santé. Je n’ai pu les écrire que du bout de l’esprit, sans tendre mes cordes, et si, deux ou trois fois, j’ai fait entendre quelques accords de violoncelle, c’était en sourdine.
Souhaitons que cent esprits se donnent la peine d’accueillir ces Paroles d’un solitaire. Car, ainsi qu’aime à le répéter un des rares amis qui viennent encore me voir environ une fois l’an :
— La plus belle destinée pour un écrivain, ce n’est pas d’avoir du succès, c’est d’avoir des partisans.
Lorsque dans ma chambre il se fera un grand silence et que le médecin en descendant l’escalier baissera la voix pour dire à la personne qui le reconduira : « C’est fini. Il n’y a plus d’espoir », je voudrais qu’il ne me vînt aux lèvres que des paroles de sagesse, de bonté et d’amour, comme le rosier qui va mourir donne une dernière rose.
Le cœur de la femme s’attache par ce qu’il donne, le cœur de l’homme se détache par ce qu’il reçoit.
Victor Hugo.
A Monsieur François Chaumont.
Les Tilleuls, Saint-Germain-en-Laye.
Janvier.
Monsieur,
Combien je suis heureuse que ma Symphonie Nocturne vous ait plu ! La manière dont elle est exécutée aux Concerts du Châtelet ne me satisfait pas complètement. Je vous dirai pourquoi si j’ai, comme je l’espère, un jour prochain, le plaisir de vous rencontrer et de vous connaître. Mais que vous ayez pris la peine de m’écrire à ce sujet, vous ne sauriez croire à quel point cela me touche. Est-il, pour une artiste sincère, de plus douce récompense que de se savoir appréciée de ceux qu’elle admire ? Certes, je ne mérite pas tous vos éloges, et c’est moi qui vous en dois. Car votre dernier roman, le Sens de la vie, qui accompagnait votre lettre, m’a, en ce morose mois de janvier, fait pour quelques heures changer de climat. En vous lisant, il me semblait qu’en moi un terrain longtemps durci s’amollissait, que mon esprit, tout à l’heure brumeux et froid comme le temps, soudain traversé d’un rayon magique, s’emplissait de la chaude lumière d’un beau jour d’été.
Toujours, votre belle intelligence, votre grand art de peintre et ce charme sourd, ce lent enveloppement poétique de chacun de vos livres me font regretter de vous quitter une fois ma lecture achevée. Cette fois, je ne puis vous dire combien, à sentir plus léger sur un côté du volume le poids des pages qu’il me restait à lire, j’aurais voulu prolonger la douce présence d’Elisabeth et de Dominique si purement profilés sur le ciel de Florence, combien j’aurais voulu retenir devant mes yeux toutes ces belles images contrastées du plaisir et du devoir, et ce parfum de bonté, de tendresse cachée, d’héroïsme secret, qui, dans vos œuvres, ennoblit même la défaite. Chacune de ces œuvres, si différente de la précédente, contient quelque chose de secourable, de bienfaisant, qui élève l’esprit de ceux qui vous lisent et qui donne à tout ce que vous écrivez un air de famille. Souvent, j’ai cherché à deviner à travers elles et comme par transparence l’âme généreuse qui s’y est épanchée, le caractère qui, à son insu peut-être, y a mis sa ressemblance. Car il me semble que la page où l’écrivain a enclos un peu de lui-même, reçoit comme une lumière spéciale qui la signale aux yeux qui savent voir. C’est ainsi, monsieur, que je crois vous connaître sans vous avoir jamais vu.
Je dis sans vous avoir jamais vu, et c’est inexact. Car nous nous sommes rencontrés au moins une fois, il y a douze ou treize ans, à la Revue des Deux Mondes. Je m’en souviens nettement. Vous êtes entré dans le salon d’attente après vous être nommé à un garçon de bureau. Puis vous vous êtes assis près d’une jeune femme, presque une enfant, qui était moi. Francis Charmes, qui connaissait mon père et qui admirait, bien que ce ne fût pas sa partie, ce musicien incomparable qu’on a justement nommé le frère douloureux de Chopin, Francis Charmes m’avait demandé, sur la saison de Bayreuth, quelques notes que je lui apportais avec beaucoup de timidité. A cette époque, vous veniez de publier le Bonheur des autres. Je connaissais votre nom ; j’aimais votre talent ; je n’ai pas osé vous le dire, mais je n’ai pas oublié notre rencontre.
Et maintenant, je pense que nos relations n’en resteront pas là. C’est donc au revoir que je vous dis en vous priant de croire, monsieur, à toute ma sympathie.
Denise Rambaud.
Février.
Cher Monsieur,
A moi aussi, elles ont paru bien courtes, ces quelques heures que vous avez passées dans ma petite maison où j’espère vous revoir souvent. Nous ne connaissons presque jamais les êtres que nous voudrions connaître ; notre dévouement, nos conseils, notre présence affectueuse sont acquis souvent à qui ne les mérite pas ; la vie ne nous laisse pas le loisir de faire ce qui nous plairait le mieux. Comment n’apprécierais-je pas l’amitié naissante d’un être de votre qualité ? Quel beau cadeau de la vie !
Vous m’avez dit en me quittant : « Tâchez de travailler un peu ». Vous avouerai-je que le succès retentissant de ma Symphonie nocturne m’a tout d’abord effrayée. J’étais accoutumée à la pénombre. Je vivais enfermée dans un cocon de silence, et j’y trouvais quelque charme. J’avais même fini par renoncer à laisser exécuter ma musique. Je n’écrivais que pour moi-même et pour le délassement de quelques indulgents amis. Or, quand je me suis vue subitement mise en pleine lumière, j’ai tremblé. Qu’en allait-il résulter ? Je n’ai pas le talent qu’on me croit. La faveur dont j’étais l’objet devait nécessairement créer en moi le souci d’en être digne. Cela n’allait-il pas empoisonner ma vie ? Etais-je capable de donner au public ce qu’il attendait de moi ? Quand on a triomphé une fois, on croit déchoir si la défaveur vient.
Heureusement que la petite rumeur du succès commence à s’éteindre à mon oreille. On n’est pas longtemps, à Paris, un personnage en vedette et le silence retombe vite autour de ceux qui ne luttent pas pour s’imposer.
Contrairement à votre souhait affectueux, je n’ai aucune disposition à lutter. Quand je travaille, je n’ai que mon instinct. C’est mon seul guide, ma lueur, ma lampe. Composer, je ne sais pas ce que c’est. Quand j’ai envie d’écrire une page de musique, c’est qu’elle est déjà faite dans ma tête. Mais quel chaos ! Il faut qu’au bout du compte la clarté, la proportion, la mesure, l’harmonie s’y retrouvent. Or, comment tout cela s’y retrouve-t-il ? Je n’en sais rien du tout. Tant que cela n’y est pas, je souffre, voilà ce que je sais bien.
Travailler dans ces conditions n’est pas un simple amusement. Or, je n’ai pas la belle santé que vous voyez en moi. Il ne faut pas juger sur la mine. Jamais fruit tombé de l’arbre et qui s’est meurtri sur le sol n’eut plus trompeuse apparence. Et en pourrait-il être autrement ? Si le grand artiste que fut Patrice Rambaud, consumé à sa propre flamme, est mort prématurément, comment sa fille n’expierait-elle pas à son tour, par une santé délicate, son génie tourmenté ?
Je ne vous parle que de moi. C’est votre faute, car vous m’avez mise, par vos paroles d’adieu et ensuite par votre lettre, dans la nécessité de vous répondre sur ce point. Mais que d’autres choses je voudrais vous dire ! Elles se résument en ceci : revenez vite. Hélas ! nous nous rencontrons un peu tard et il nous faut rattraper le temps perdu. Or, n’est-ce pas une des plus douces choses de la vie que de sentir autour de soi quelques chers appuis, quelques cœurs fraternels ?
Votre amie,
Denise Rambaud.
Mars.
Non, cher ami, vos lettres ne seront jamais de la littérature pour moi. Quand je reçois l’une d’elles, la seule vue de votre écriture opère sur mon esprit son doux sortilège. J’aime tout ce que vous me dites, j’aime tout ce que vous faites, parce que tout ce que vous dites ou faites porte l’empreinte d’un cœur semblable au mien.
Quels moments délicieux j’ai passés avec vous, mardi, à me raconter avec cette sincérité qui, j’en suis sûre, ne me fait pas tort ! Je pense à notre causerie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu parler sans larmes de ces moments douloureux. Maintenant, je regarde ma vie passée comme je regarderais celle d’une autre femme...
Mon ami, n’ayez aucune crainte. Mon cœur est prompt mais non pas vers tout le monde ; il suit la sympathie instinctive, il ne se donne pas après des calculs et des raisonnements ; et surtout il n’est pas léger. Je vous aime déjà beaucoup parce que votre caractère, votre sensibilité, votre fierté et même les défauts que vous pouvez avoir s’accordent avec les miens. Et si vous ne m’aimez pas de la même façon, je serai très déçue...
Maintenant — il faut être franche — je n’oserais pas vous écrire cela si nous étions plus jeunes ; je n’oserais pas le penser ; du moins, je m’en défendrais... Mais nous avons bien gagné, je crois, l’un et l’autre, le droit de penser sans danger qu’une amitié tendre nous est permise. Nous ne nous tromperons pas par des mots innocemment équivoques et nous serons tout naturellement sincères parce que l’amitié plus encore que l’amour a besoin de vérité.
Quand on est très jeune, l’amitié vous paraît un sentiment moyen, trop sage, presque médiocre ; on refuse un si mince présent. On veut l’amour qui est plus héroïque, plus fou. Mais quand on a reçu les chocs de la vie et qu’on en a tiré un peu d’expérience, on sait que l’amitié est comme Cendrillon et tout ce qu’elle cache sous son apparence subalterne. On découvre que c’est peut-être le sentiment le plus beau et le plus doux, qu’il est le plus noble, le plus libre, le plus pur, le plus désintéressé qui existe, puisque rien ne nous l’impose, ni les liens du sang, ni la servitude des sens et qu’étant le privilège de certaines âmes élevées, il est le plus rare aussi.
Parfois je me demande avec crainte si nous n’avons pas été un peu prompts à nous décerner ce beau titre d’ami si galvaudé et auquel nous donnons toute sa valeur. Mais il me suffit pour être rassurée de voir votre brun visage tout resplendissant d’intelligence, la sincérité, la loyauté qui se lisent sur vos traits. Donnez-moi souvent la certitude que cette amitié vous fait du bien, n’oubliez pas que si vous avez plus de vitalité que moi, j’ai peut-être plus de sagesse.
Et puisque je suis en train de tout vous dire, sachez qu’il ne faut jamais, même pour les plus petites choses, me faire des promesses en l’air, car rien n’est petit pour moi et de vous je prends tout au sérieux. Par exemple, lorsque vous me dîtes gentiment : « Maintenant que vous êtes mon amie, vous aurez la corvée de lire mes œuvres en manuscrit », songez que cette parole, dite dans un moment d’abandon, vous engage, que si elle vous sort de la mémoire, la mienne l’aura retenue, que vous n’étiez pas obligé de me la dire, que je l’ai accueillie gravement en considérant moins le plaisir que le devoir qu’elle m’apportait et que, par conséquent, si vous ne tenez pas votre promesse, il me semblera que vous me faites tort, que je ne suis pas tout à fait pour vous l’amie que j’ai cru être.
Je vous parle un peu solennellement. C’est que notre amitié me paraît être une chose grave et belle. Et d’ailleurs ne m’avez-vous pas écrit : « Je regarderais comme un crime d’engager votre cœur dans une affection qui doit être pour nous chose sérieuse, chose sacrée, si j’étais capable de vous décevoir un jour. » Oui, nous sommes bien d’accord. Nous sentons de même. Quelle douce sécurité !
Je vous quitte à regret. Je causerais ainsi des heures avec vous. Mais cette lettre est suffisamment longue. A bientôt. Donnez-moi votre main. Vous êtes mon ami. Vous avez toute ma confiance.
Denise Rambaud.
Avril.
Mon ami, depuis hier, je suis tourmentée par le conseil grave que vous êtes venu demander à ma clairvoyante affection et je songe à ce sentiment qui est né dans votre cœur pour un être que j’ignore et qui, j’en suis sûre, doit en être digne. Je songe que vous n’êtes pas très heureux dans votre ménage, avec une compagne qui n’a ni vos goûts, ni vos idées, qui ne vous comprend pas, qui est sans culture, sans esprit, mais qui vous aime. En même temps, je considère la situation que vous occupez dans le monde et les devoirs moraux qui en découlent. En peu de temps, après de longues et injustes années d’obscurité, vos livres si lumineux, si émouvants vous ont conquis la plus légitime notoriété. L’admiration, l’estime vous entourent. Et c’est à cette minute d’apogée que, par une étrange défaillance de votre cœur si viril, vous songez à briser les liens qui depuis vingt années vous unissent à celle qui n’a pas su être l’inspiratrice de vos travaux. Vous sentez plus que jamais auprès d’elle votre solitude morale et vous croyez avoir trouvé ailleurs la femme élue de votre esprit et de votre cœur. Mon ami, écoutez-moi : une âme de votre qualité ne saurait échapper à ces crises de conscience où l’on cherche douloureusement son devoir ; mais elle puise toujours dans sa bonté essentielle le courage et la force de franchir tous les passages difficiles. Lorsque le soir, après une longue journée de travail, vous souhaiterez plus ardemment la présence de celle qui n’est pas là, vous regarderez, assise dans son fauteuil, occupée à lire ou à broder, la compagne de vos années d’obscurité, celle que vous avez choisie à l’époque où nul ne discernait qui vous étiez, et vous songerez : « Certainement nous n’avons plus grand contact ensemble, mais la période vaillante, héroïque de ma vie, celle qui a fait toute ma valeur morale, l’aurais-je connue avec une autre que toi ? Il a fallu l’épreuve, l’infortune pour tirer de moi ce son qui m’a révélé à moi-même le métal dont j’étais fait. Toi seule as entendu ce son ; toi seule connais ce que je vaux. Et maintenant que grâce à moi tu vis paisible, honorée, presque heureuse, si ma pensée, ce soir s’en va ailleurs, si je souffre, si je suis triste, du moins il m’est doux de me dire que c’est parce que je ne suis ni faible ni lâche que tu es là, que c’est grâce à mon courage et par mon sacrifice que tu ne t’en vas pas diminuée, déchue, dans quelque petit appartement solitaire où il fait froid, que tu ne passes pas dans la rue bousculée par les passants, vieillie bientôt, le dos courbé, courant sous la pluie et croisant des gens qui, la veille, te saluaient avec respect et qui ne te reconnaissent plus. Cette pensée vous sera douce et consolante. » Et, plus tard, retiré dans votre chambre, même si vos bras ouverts n’étreignent que le vide, vous vous direz : « Il y a dans mon cœur un sentiment très beau, très noble, très élevé, un rêve que je n’ai pas réalisé et dont chacun de mes instants est illuminé parce qu’il est resté un rêve, parce qu’il a gardé, avec ses ailes, la liberté, parce que de ce qui n’est pas, source de tout attrait, je n’ai pas fait ce qui est, qui ternit tout. »
Ainsi, cet amour très noble gardera toujours sa somme d’idéal, sa parure, sa pureté. Si celle qui vous l’inspire en a reçu l’aveu, peut-être acceptera-t-elle d’être pour vous l’épouse secrète, la consolatrice que vous méritez ; peut-être préférerez-vous l’un et l’autre, en cultivant une sainte amitié, goûter des joies inaccessibles aux âmes médiocres... Songez, mon ami, à tout cela que je vous exprime fort mal mais qui, du moins, vous donnera la certitude que vous pouvez en toute occasion compter sur le souci amical, sur la fraternelle affection de votre amie.
Denise.
Mai.
Mon ami, je regarde se faner les roses de votre bouquet. Je feuillette votre carnet de notes scolaires. C’est peut-être le plus attendrissant souvenir que j’aie reçu de vous. Je vois si bien le petit François Chaumont que vous deviez être dans ce temps où je jouais au tambourin dans le jardin du Luxembourg avec ma sœur et où je bouchais de la main les robinets des fontaines Wallace afin d’éclabousser les passants. C’était vers 1898 ou 1899. Je n’ai jamais regretté ces années-là. Je n’aimais pas mon enfance. Mon âme était trop impatiente et trop curieuse de vivre ; elle s’ennuyait dans un corps inachevé. Je ne rêvais que drames, catastrophes, actions héroïques, et il me semblait qu’il était très facile de mourir comme Jeanne-d’Arc ! Et puis, vers quinze ans, j’ai voulu devenir une sainte. Et à seize ans, je n’ai plus souhaité que d’être une femme comme les autres. Il me semble en vous écrivant que mon cœur d’adolescente se réveille au fond du cœur plus mûr que la vie m’a façonné. Je retrouve cette tendresse délicate, ce goût de la mélancolie, ce besoin de consoler, de guérir, d’enchanter que j’avais à dix-sept ans quand je rêvais de me donner en récompense à un héros malheureux. Il y avait dans cet enfantillage romanesque un sens secret de ma vraie nature, une divination des vrais besoins de ma sensibilité, car je n’ai jamais été attirée par ceux que le succès a rendus orgueilleux.
Voilà à quoi je pense en feuilletant ce carnet qui évoque pour moi votre enfance que je n’ai pas connue. C’est une courte lettre que vous recevrez de moi aujourd’hui. Elle vous porte mon affection attentive, un peu inquiète. Ne travaillez pas trop. Je vous ai trouvé mauvaise mine la dernière fois que je vous ai vu. Il faut que vous soyez fort et bien portant pour que je me sente contente de vivre.
Au revoir, mon ami. Vous m’êtes bien cher.
Denise.
Juin.
Mon ami, si j’étais raisonnable, je ne vous écrirais pas, car je suis très émue. Chacune de vos visites m’attache à vous davantage. Je vous regarde avec une surprise émerveillée envahir mon cœur et ma vie. Mon ami, mon ami, je pense à vous avec une douceur, une force, une joie si profondes, si nouvelles, si inconnues qu’il me vient aux yeux des larmes bienfaisantes. Je ne vous trouve pas, je vous retrouve. Vous êtes le premier rêve et le premier désir de ma jeunesse, celui que la vie n’avait pas réalisé et que je n’attendais plus. Cher François, j’aime votre nom. C’est celui de ma mère. Je n’avais pas osé encore vous appeler ainsi, mais j’y avais pensé.
Il faut que je vous dise la découverte que je viens de faire. En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé une collection de la Revue des Deux Mondes de l’année 1908. Le numéro de novembre contient mes notes sur Bayreuth. C’est donc en octobre probablement que nous nous sommes rencontrés. Il y a quinze ans, mon ami, quinze ans. Je veux en rire pour n’en pas pleurer.
1908 ! Toutes mes illusions chantaient dans ma tête. Mon ami, je vous connais depuis quinze ans. Je suis presque une amie d’enfance. Car vous n’étiez pas un monsieur bien grave dans ce temps-là. Vous n’aviez pas l’air tendre, peut-être parce que vous étiez timide.
Ce jour-là, vous ne vous doutiez pas, en attendant d’être introduit chez Francis Charmes, que votre voisine deviendrait votre chère, votre tendre et fidèle amie. Mais le destin veillait.
Pour moi, il me semble que ces quinze années sont un rêve et que je me retrouve telle que j’étais en 1908. C’est que, précisément, cette année-là, une amitié s’offrait à moi, qui ressemblait à la vôtre, mais en apparence seulement, car vous en êtes la réalité et je n’ai trouvé, en ces temps lointains, que la parodie, le mirage et l’illusion. Mais il y avait dans mon cœur tout ce que la vie n’a pu m’enlever, tout ce que j’ai gardé pour vous, à travers les douleurs, les erreurs et les catastrophes, à travers l’amour même qui fut mon bonheur unique ; il y avait ce désir mystérieux et poignant d’un être pareil à moi, d’un être qui était vous, et tant de bonne volonté, tant d’enthousiasme, tant de tendresse passionnée et de courage...
Il y avait tout cela dans mon cœur. Regardez : tout cela y est encore, et je vous le donne. C’est le seul bien qui me reste, c’est le meilleur de moi-même, c’est le cœur de mon cœur que je ne connaissais pas.
... Je viens de recevoir votre lettre. Comme nous nous comprenons bien, comme nous sentons au même moment les mêmes choses ! S’il faut que je sois heureuse pour vous donner du courage, il faut aussi que je vous sache heureux pour que je sois courageuse.
Mais croyez-vous vraiment que je sois si réservée avec vous ? Oh ! non, je ne veux pas refréner les élans de ma tendresse. D’ailleurs je ne pourrais pas.
Mon ami, je voulais vous donner un souvenir de cette année 1908, et j’étais bien embarrassée parce que je n’ai plus rien qui m’en reste, excepté des meubles et des livres.
Or, tout à l’heure, en m’habillant, j’ai demandé un ruban bleu. La femme de chambre ne trouvant pas de ruban convenable est allée chercher, pour me l’apporter, un carton qui est un cimetière de frivolités. Et qu’ai-je trouvé parmi les rubans et les fleurs de mes anciens chapeaux ? Un petit collier de velours bleu turquoise et de tulle pailleté d’or que j’ai porté en 1908, exactement avec une robe noire et bleue décolletée.
Comment était-il resté, cet objet sans valeur, démodé, fané, inutile dans ce carton, que je n’ouvre jamais ? Je l’ai pris, je l’ai regardé avec un peu d’émotion et je l’ai mis de côté pour vous le donner, si ce présent ne vous fait pas sourire... Ce ruban de velours aurait l’âge de notre tendresse si les dieux l’avaient permis. C’est la seule chose matérielle qui m’ait touchée, qui ait fait un peu partie de moi et qui subsiste encore après tant d’années. Le voulez-vous ? Vous y sentirez revivre quelque chose de ma jeunesse.
A demain, mon ami, mon ami bien-aimé. Mon âme est pleine de vous. Où vous n’êtes pas, je sens un vide, une tristesse que je ne puis exprimer...
C’est bien le même parfum qui est dans le petit mouchoir que vous avez de moi et dans ma lettre. C’est une essence arabe que j’ai achetée au souk de Tunis à un beau jeune homme à turban vert, à robe rose. Deux gouttes d’essence d’œillet dans un tube de cristal bouché suffisent à parfumer tout ce qui les approche.
Si je pouvais parfumer toute votre vie avec deux mots, comme je les dirais ! Je les dis tout bas dans mon cœur quand je pense à vous.
Denise.
Juillet.
Mon amour, ce jour ne finira pas sans que je vous aïe répété encore une fois que je vous aime. Je vis dans un rêve. Mon amour, je suis à vous, toute à vous. Dieu, que vous êtes loin, que ce départ a été triste ! Mon cœur me quittait pour monter avec vous dans la voiture qui vous emportait. Comme je suis seule, maintenant, comme cette maison est vide et sonore, étrange, désembellie par votre absence ! Je n’ai pas faim, je n’ai pas sommeil et pourtant je suis rompue par les émotions de cette journée. Ah ! si tu savais à quel point j’étais bouleversée, déchirée depuis deux mois, depuis que je comprenais que je t’aimais non pas d’amitié, mais de l’amour le plus tendre. Je me rappelais le conseil que tu étais venu me demander en cette après-midi d’avril, qui restera pour moi inoubliable. Pouvais-je m’y tromper ? N’était-ce pas à cause de moi que tu étais tenté de défaire et de refaire ta vie ? Je ne regrettais pas de t’avoir dissuadé de briser les liens d’une affection antérieure et sacrée. Mais n’avais-je pas été plus loin que ne l’exigeait la raison ? Opter pour l’amitié quand l’amour s’offrait à moi, n’était-ce pas trop exiger de mon courage ? Et qui me demandait un pareil sacrifice ?
J’étais tourmentée, oppressée ; j’avais mal. Mais tu m’aimais, toi aussi, et on ne lutte pas contre l’inévitable. Tu es si bon, si généreux, si délicat, tel que je te souhaitais ! Comment aurais-je pu me défendre ? Mon ami, je suis à toi, bien heureuse de l’être, avec une confiance si douce, une tendresse si sûre d’elle-même, qu’elle est sans trouble, qu’elle supprime même cette pudeur qui me bâillonnait si douloureusement en ces derniers temps. Mais le bonheur ne me rend pas égoïste. Je ne te dis pas : « Sois sans remords », car l’amour le plus innocent fait, hélas ! autour de lui des victimes. Du moins, nous tâcherons de réduire le mal autant qu’il sera possible. Et pour cela, ta bonté naturelle sera ton plus sûr guide. Mon ami, je suis celle qui te mérite le moins. Qu’ai-je fait pour toi ? Il me semble que je n’aurai jamais assez de patience, d’attentions, de tendresse, de dévouement pour être digne de ce que tu me donnes. Je tiens entre mes mains ce que j’ai toujours appelé, que je croyais ne pas exister et qui était là, si doux, si grave, plein de jeunesse encore et si confiant, malgré les leçons de l’expérience. Où trouverais-je un être tel que toi ? Je me dis que c’est trop beau ; il me faut encore du temps pour m’accoutumer à un si grand bonheur... Ah ! ce beau jour de janvier, où tu es entré pour la première fois dans cette maison, qu’il soit béni ! J’ai connu, depuis, bien des heures tristes, bien des tourments, surtout lorsque je me débattais contre moi-même, mais que cette agitation de l’âme avait de charme, malgré tout ! Quand je te voyais, tes paroles étaient pleines de réserve, mais tes chères lettres étaient si transparentes ! J’y lisais si bien tes sentiments ! En même temps je sentais en moi l’amour contenu, inexprimé que j’enfermais jalousement. Il m’appartenait à moi seule ; il ne dépendait que de moi-même. Parfois, je souffrais de me taire, j’en étais malheureuse jusqu’à l’angoisse, surtout quand je craignais que, découragé par moi, tu ne finisses par te tourner vers une autre femme, mais parfois, rassurée, je jouissais de mon secret avec une joie silencieuse, avec une douceur, une mélancolie, un regret charmant, une émotion !...
Et maintenant, cet amour si longtemps captif, je lui ai donné la liberté ; il est hors de moi ; il a sa vie propre ; il ne dépend plus de ma volonté qu’il reste grave, profond, poétique, durable, pur, éternel. Il est en toi aussi. Sais-tu que je tremblerais si tu n’étais pas l’être noble que tu es ? Un homme moyen pourrait le réduire à sa taille, ce sentiment que je crois unique, tandis que, par toi, il va grandir magnifiquement. Mais il ne m’appartient plus. Son destin m’échappe et, d’instant en instant, ses conséquences vont se développer. C’était une graine que je tenais dans le creux de ma main et que j’aurais pu écraser entre mes doigts. A présent, c’est un arbre que nos bras réunis ne sauraient étouffer.
Je ne veux pas faire de la littérature, ah ! non, Seigneur ! Je désire être devant toi simple et vraie comme une petite fille. Je t’écris dans ce petit salon rouge que tu préfères et qui est si plein de toi. Je suis brisée, brisée, et cela me fait un mal si doux ! Je prends ta tête chérie entre mes mains pour la couvrir de baisers. Tu es ma joie, mon espoir, ma force et ma foi.
Denise.
Août.
Je ne peux pas ne pas t’écrire... Je relis tes lettres ; je regarde avec émotion les objets que tu as touchés. J’ai tes livres sur ma table et je les ouvre au hasard, et je suis triste en les lisant, parce que je pense à ta jeunesse que je n’ai pas connue, à ma jeunesse que je ne t’ai pas donnée. Toutes mes impressions se fondent et disparaissent dans cette grande mélancolie de l’attente. Tu seras là demain. Je te prendrai dans mes bras et je ne désirerai plus rien. Mais tu n’es pas là aujourd’hui et je ne puis me faire à l’absence. Je ferme les yeux, je m’imagine que tu es présent, j’appuie ma tête contre ta poitrine. J’ouvre les yeux, je vois ce salon rouge et le jour pluvieux de ce vilain mois d’août.
Ah ! devine ce que je n’écris pas et dans quel souvenir brûlant je vis ! Je t’aime avec les plus belles raisons qu’on ait d’aimer et avec toute la déraison qui est bien plus belle encore. Je t’aime avec une douceur, une folie que je n’ai jamais connues, que je t’avoue bien bas. Je compte les heures. Te revoir, te chérir, te caresser, enfermer entre quatre murs tout mon univers, comment pourrais-je penser à autre chose ?
Tes deux chères lettres de ce matin sont sur ma poitrine. Je sens le froissement léger du papier chaque fois que je respire. Je te dirai demain laquelle était la plus chaude. Je parie pour le côté du cœur.
J’ai eu tantôt la visite de cette malheureuse Fanny que Paul C... vient d’abandonner. Ah ! quelle horreur que de marcher sur un être pour aller vers un autre être, que de piétiner un amour qui souffre ! Comment cet homme a-t-il pu faire cela sans en mourir de remords ? L’infortunée a éclaté en sanglots, mais elle n’a pas eu un reproche. Comme elle t’aurait fait pitié ! Tu es si différent de Paul C..., toi, qui n’es que tendresse, inquiétude et bonté. Tu es un de ces êtres adorables qu’on chérit de plus en plus quand on a la joie de les posséder et qu’on ne pourrait pas remplacer.
Mon ami, je me reproche d’avoir manqué de tact avec cette pauvre Fanny. En me quittant, elle m’a dit : « Vous êtes heureuse, vous, Denise, cela se voit. On ne sait que vous souhaiter. » J’ai répondu : « Souhaitez-moi de garder ce que j’ai en ce moment. Je ne veux rien d’autre. » Elle m’a dit : « Oui, vous avez rajeuni et embelli depuis quelque temps. » Et elle est partie sur cette vision d’un bonheur que j’aurais dû lui cacher, parce qu’il est une offense à ceux qui souffrent. Il est vrai que, quoi que je fasse ou dise, l’amour qui m’illumine est si fort qu’au fond de mes yeux il y a toujours, il me semble, quelque étincelle qui me trahit.
Que le méchant destin épargne notre tendresse qui ne fera, je l’espère, jamais pleurer que nous, qu’il se contente de mon sacrifice comme rançon d’un si grand bonheur ! C’est si doux, si rare d’aimer ainsi ! Tu as toutes mes pensées, mon cher espoir, mon grand désir. Entends-tu à travers la distance ma voix qui t’appelle ? A demain, mon bien-aimé.
Denise.
Septembre.
Que tu es raisonnable, mon ami ! Que ta lettre est sage ! C’est ainsi qu’il faut être et tout ce que tu me dis je le pense comme toi, et si tu ne me le disais pas, je te le dirais. Mais — comprends la nuance — c’est moi qui devrais te le dire.
Attends. Tout cela s’est fait un peu vite, et je suis encore trop troublée, par ce grand bonheur inattendu. Que tes mains soient délicates pour me prendre et tu verras que bientôt je pourrai tout entendre. Mais en ce moment, ma sensibilité est trop aiguë. Je sais que tu ne peux pas me dire : « C’est toi que j’ai aimée le plus. » Je le sais bien et je ne te le demande pas, alors tu devrais ne rien me dire du tout.
Je n’en souffre pas. Ne va pas croire que je puisse être jalouse. Ah ! mon chéri, je t’aime d’un amour trop pur pour qu’un sentiment égoïste vienne s’y mêler et le corrompre. Mais quand tu as la gentillesse de me dire que je suis vraiment ton double, as-tu besoin d’ajouter que tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher, que ce serait là un mensonge de complaisance qui ne m’abuserait pas ? Cela va sans dire, n’insiste pas.
Mon ami, ta lettre pourrait être lue par tout le monde ; elle te fait trop honneur, voilà ce que je lui reproche.
Tu m’élargis un champ de joie presque illimité et, au tournant de la page, par une phrase très sage, très raisonnable mais qui aurait pu rester sous-entendue, que j’aurais lue quand même entre les lignes, tu rétrécis ce champ de bonheur et tu serres mon cœur comme dans un étau.
Vois-tu, il est bien vrai que les paroles abîment parfois les plus belles choses, qu’elles les trahissent. N’abusons pas des paroles, surtout lorsque le regard, la voix, ne sont pas là pour les corriger. Tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher. Est-ce que tu me l’apprends ? N’en avons-nous pas parlé cent fois ? Pourquoi revenir là-dessus ? Ma tête travaille. Je cherche une raison, une intention cachée que tu n’as pas eue. Je suis dans cette disposition vibrante où l’on se fait un monde d’un rien. Mais pour une fois, c’est ta faute. En me répétant sans nécessité ce que je sais aussi bien que toi, en voulant définir avec précision la situation qui m’est faite et que j’ai acceptée, il semble que tu me retires une initiative, que tu m’enlèves un peu le mérite que j’ai à vouloir qu’il en soit ainsi. Tu soulignes, tu accentues, tu me fais sentir mes limites avec une sagesse qui s’adresse à ma raison, au lieu de parler à mon cœur qui est plein pour toi d’une ivresse de sacrifice et d’immolation.
Je relirai ta lettre plus tard ; je la trouverai parfaite ; elle l’est ; mais pour le moment, taisons-nous.
Voilà, mon ami chéri. J’aurais voulu t’écrire sur un tout autre ton. Vois-tu, nous écrivons trop. Nous ne mettons pas assez de divin silence sur des choses qui sont trop belles pour être dites. Taisons-nous quelquefois, mon cher amour.
Et, dans ce petit coin, je mets toutes les pensées les plus déraisonnables et les plus amoureuses, la plus tendre étreinte, le baiser qui est si doux, si doux...
Denise.
Octobre.
Oh ! François, quel affreux malentendu ! Parce que ta femme est souffrante depuis trois semaines et qu’un moment tu as craint pour sa vie, samedi, après une brève entrevue, je t’écris dans la naïveté de mon cœur, m’efforçant de m’oublier moi-même :
« Je sens revivre en moi l’amie des premiers temps. »
Aussitôt tu me réponds :
« Ta lettre est tout à fait selon mon souhait. Je ne demande qu’à te chérir avec une tendresse fraternelle, sans trouble, sans ombre. Ne regrettons pas ce qui a été et qui n’était pas le meilleur. Vois-tu, je n’étais pas fait pour le partage, l’hypocrisie, l’écartèlement sentimental... »
Est-ce bien vrai ? Je ne rêve pas ? C’est bien toi qui m’as écrit cela ? Comment est-ce possible ? Je lis et je relis ta lettre et c’est toujours la même stupeur. Il faut que je te voie, que je te parle, que se dissipe au plus tôt cet atroce malentendu. Comment pourrais-je vivre jusqu’à demain avec cette fièvre, cette angoisse ? Je te fais porter cette lettre par Justine. J’attends la réponse dans une voiture. Afin de ne pas attirer l’attention, la voiture ne stationne pas devant ta porte, mais tu n’auras qu’à suivre Justine. Ne tarde pas, je t’en supplie. Je compte les minutes.
Denise.
Le même jour.
Mon ami, je suis comme un être tombé d’un toit et qui tâte ses membres, étonné d’être encore en vie. Il n’est pas une parcelle de ma pensée, de mon cœur qui ne soit endolorie. Tu ne peux pas savoir le coup que tu m’as porté.
Parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre, il ne faut pas croire que je n’aie pas un cœur capable, lui aussi, de souffrir et qu’on puisse m’arracher sans que je crie.
Te souviens-tu de ce jour qui n’est pas encore très lointain où n’ayant que peu de temps à passer auprès de moi, après m’avoir prise fougueusement dans tes bras, tu voulais me quitter et où je m’écriai, rougissante et froissée : « Mais, François, l’amant n’est pas tout pour moi. J’ai besoin aussi de l’ami ! » J’ai souffert ce jour-là parce que je croyais perdre ce qu’il y avait de plus tendre, de plus délicat en toi. Alors l’amour m’a paru dénué de toute beauté. Mais j’ai souffert bien plus encore aujourd’hui quand j’ai cru perdre l’amour et que tu m’offrais l’amitié comme consolation — parce que c’est toujours la chose que l’on perd qui semble la plus belle.
Je me suis affolée. J’ai vu en une seconde tes lettres espacées, le ton refroidi, l’affection décroissant par degrés jusqu’à l’indifférence, la perte par fragments d’un être chéri qui tour à tour m’avait enflammée et me glaçait. Je me suis rappelé mille promesses, de si doux serments et tant de paroles enivrantes. J’ai réfléchi qu’il faut pour s’enrichir dépouiller quelqu’un et que, parce que je n’avais voulu dépouiller personne, ma bonté se retournait contre moi. J’ai vu cette lente agonie d’un cœur qui perd sa raison de vivre. Et quand je me suis retrouvée en présence de toi et que, tout d’abord, au lieu de me rassurer, tu m’affirmas une volonté si cruelle, l’excès de la douleur m’a portée au désespoir. En perdant mon bonheur, j’ai cru perdre la raison. Si tu n’as jamais connu une heure comme celle que j’ai vécue ce matin auprès de toi, tu ne peux pas me comprendre.
Hélas ! personne ne comprend personne. Les paroles mauvaises que tu as entendues ont jailli de moi comme le cri même de l’innocent qu’on exécute. Mais au fond, sache-le bien et n’en doute jamais, la bonté demeure et, quelle que soit l’injustice que je doive subir, je ne pourrai jamais te haïr. Je t’ai dit des choses mauvaises qui ne devaient pas rester en moi, qui auraient empoisonné ma tendresse. Il fallait les éliminer. Je ne puis croire que cela ait été mortel pour notre amour, ou alors c’est que l’amour était déjà mort.
Je comprends, je m’explique ce qui s’est passé en toi. La maladie de ta femme t’a contraint de réfléchir. A la lueur de cet événement tu as mieux mesuré la place qu’occupe dans ton cœur chacun des êtres qui te sont chers. L’exaltation amoureuse tombée, la tête froide, tu aperçois enfin le néant de l’illusion où tu as vécu depuis quelques mois. Je comprends le revirement qui s’est fait dans ton esprit. Mais ai-je pu faire que ce revirement qui me dépossédait ne m’ait été cruel à mourir ?
Sois tranquille, je ne te parlerai plus de celle envers qui je ne crois pas avoir manqué de générosité. D’ailleurs, comment pourrais-je désormais te parler de quoi que ce soit, de qui que ce soit avec colère ? Comment pourrais-je être violente ? Après cette secousse, je me sens si triste, si abattue, si peu désireuse de vivre !...
Ce que j’ai été, je ne le serai plus jamais. Le voudrais-tu que jamais je ne regagnerai la cime. Tu seras mon ami, plus tendre qu’un ami. S’il y a encore un peu de tendresse pour moi dans ton cœur, tu passeras ton bras autour de mon cou et j’appuierai ma tête sur ton épaule. Mais le bonheur qui m’a fui ne reviendra plus.
Car même si je vois renaître un jour l’amant que j’ai cru perdre, il y aura dans mon cœur plus de tendresse que de délire. Même si tu me voulais passionnée, je ne pourrais plus l’être. Tu traverses une crise passagère, tu changeras peut-être ; moi, je ne changerai pas. Je ne crois pas que rien puisse jamais m’ôter ce goût décevant que je trouve à chaque chose. Tout s’est terni pour moi. Hélas ! je suis de ces êtres qui ont appris qu’on peut vivre sans bonheur et qui se consolent en pensant que leur course, peut-être, ne sera plus très longue.
Mais pourquoi se laisser aller au découragement comme je le fais ? J’ai tort. Pardonne-moi. Je ne sais si c’est un mouvement généreux qui, au moment de nous quitter, t’a rendu à moi, si c’est l’amour, si c’en est l’ombre. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce n’est pas moi qui te causerai jamais volontairement la moindre peine. La sagesse, la douceur, la patience, la gravité de l’esprit, tout ce qui t’a attiré vers moi se retrouvera quand je cesserai de souffrir. Et tu aurais voulu que je ne mette plus jamais ma tête sur ton cœur ? N’en parlons plus. Oublions. Ah ! tâchons d’oublier !
Denise.
Novembre.
Je vais mieux, mon ami. Le sommeil revient et, avec lui, le courage et l’optimisme. Je recommence à aimer la vie.
Tu as été si gentil, si prévenant, si tendre depuis un mois, cherchant par tous les moyens à me faire oublier ce premier malentendu ! Et n’ai-je point senti, en cette douce journée d’hier où tu étais tout à moi, n’ai-je point senti que rien n’était changé entre nous, que je tenais serré contre mon cœur le François qui m’est si cher et que je suis toujours pour lui la plus aimée ?
Après une journée de bonheur, on est comme en convalescence. Ce qu’on éprouve est délicieux, un peu rêveur, un peu mélancolique. C’est comme une sorte de clair de lune intérieur. Dans cette disposition, tu imagines combien m’a touchée le billet que tu m’as écrit après m’avoir quittée. Sa lecture m’a fait pleurer. Non, mon ami, je ne demande pas que tu penses à moi à toutes les minutes du jour. C’est trop, et puis ce n’est pas souhaitable.
Ce que l’on fait sans interruption, on finit par le faire d’une façon machinale. La dévote qui dévide son chapelet refait ses comptes de ménage tout en murmurant les paroles d’où son esprit est absent. Pense à ton amie souvent, mais non sans cesse. N’use pas en toi si vite son image. Car pour tout dire :
Je te prie de remarquer que ces vers sont de moi. Ce sont les premiers que j’ai faits de ma vie. Je suis en train, à ton contact, de devenir poétesse.
Soyons sérieux. Mon ami, tu ne sais pas combien l’histoire de ce flacon d’ambre est symbolique. C’est bien de l’ambre que tu as reçu. Sidi-Abdoun est un honnête marchand de Tunis qui ne trompe pas ses clients. Au reçu de ma lettre, il a couché dans la même boîte, sur le même lit de coton, le flacon d’ambre que je te destinais et le flacon d’œillet commandé pour moi. Malgré l’épaisseur du cristal, les deux flacons ont échangé un peu de leur parfum propre. Mon œillet est ambré et ton ambre sent l’œillet. Ainsi deux amants après une longue étreinte.
Au revoir, mon bien-aimé. Que n’es-tu là ? Si tu savais quel besoin sans cesse renaissant j’ai de te voir, rien que de te voir, même sans te parler, même à travers la vitre d’une fenêtre !
Denise.
Décembre.
Mon ami, ce n’est pas bien. Tu sais que je compte toujours que tu m’écriras le lendemain du jour où nous nous sommes vus. Tu sais que je tiens, que je m’attache à ces petites choses, que, dans ta vie affairée, dispersée, une menue attention, la moindre prévenance de toi ont à mes yeux un prix inestimable. Je ne suis pas bien encombrante ni bien exigeante et je crois que nulle amie n’aurait un tel désir de s’effacer ni plus de bonne volonté que moi. Pourquoi me fais-tu involontairement, je veux le croire, ces petites peines si fréquentes ? Crois-tu que cela soit bon pour notre tendresse ? Crois-tu que l’amour le plus tenace, le plus acharné à vivre et à durer ne soit pas amoindri, appauvri, blessé par ces mille déconvenues qu’un amant pourtant doux et tendre ne fait rien pour lui épargner ? Je voulais t’écrire une lettre si chaude, si caressante ; mais comment en trouverais-je les termes devant ton apparente distraction ?
Tu me dis que tu es moins tendre que moi. Ce n’est pas ce que tu me disais au commencement. Tu as même tout fait pour me convaincre du contraire.
Hélas ! nous nous voyons si peu ! Malgré toi, à ton insu peut-être, tu te déshabitues de moi. Tu ignores ma journée, ma rêverie, ma promenade, mes pensées, ma tristesse. Je ne reçois plus de toi qu’une attention distraite, un rayon affaibli qui décline, un regard oblique qui va se détourner. Je sens bien, je sens trop que ma tendresse inquiète ne t’apporte aucune force et même que tu n’as pas besoin que je t’aime.
Autrefois, quand je voyais le porteur de dépêches, mon cœur battait d’espoir ; j’ouvrais d’un main tremblante le papier bleu et quand du premier coup d’œil j’avais lu la signature François, je savais, j’étais sûre qu’elle m’annonçait ta venue alors que je ne t’attendais pas. A présent, ce même papier bleu m’annonce toujours que tu ne viens pas quand je t’attends. Assurément, tes excuses sont valables, tes raisons sont de celles devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Mais le fait est là. Autrefois, tu me disais : « Nous sommes deux êtres si semblables que nous étions nés pour nous connaître et nous aimer... Je te cherchais ; j’allais à ta rencontre. Chacun de mes pas me conduisait vers toi. » Aujourd’hui tu me dis : « L’amour ne peut pas suffire à remplir ma vie » ; ou bien, en parlant d’une femme quelconque : « Elle est charmante ; elle me plaît beaucoup. » Et je dois me taire, te cacher ma peine pour ne pas t’irriter. Mais quelle tristesse de voir s’affaiblir, s’émietter, de jour en jour, un sentiment qu’on croyait si fort, si durable !...
Tantôt tu te jettes dans le travail avec une fureur qui m’inquiète, tantôt tu recherches les distractions, les plaisirs, les fêtes. Notre liaison, tu peux lui accorder çà et là une heure, mais ensuite l’engrenage de ta vie te prend et tu m’oublies. Cela est inévitable, sans doute. Mais moi, pendant ce temps, je suis là, retournant mes pensées, reprenant ce que tu m’as dit, découvrant un sens terrible à des mots innocents. Je suis là tout occupée de toi, ne vivant que pour toi, attendant une lettre, attendant ta venue. Ah ! la fièvre de l’attente ! Soupçonnes-tu ce que c’est ? Encore quatre jours. C’est mercredi qu’il doit venir. Encore trois jours. C’est pour après-demain. C’est pour demain, pour aujourd’hui. Ah ! ce tourment d’imaginer mille obstacles, cette impatience qui rend les mains moites, cette anxiété qui serre la gorge. Plus que vingt minutes, plus que dix-neuf, plus que dix-huit. Le train doit être en gare. On pense aux tendres reproches qu’on taira tout à l’heure, à la folle inquiétude qu’il faudra cacher. On regarde l’heure qu’on a oublié de consulter depuis un long moment ; mais non, une minute à peine s’est écoulée. Plus que dix-sept. Et enfin, enfin, plus qu’une. Et rien. L’aiguille indifférente continue sa marche comme si ce moment n’avait rien d’exceptionnel. La porte est toujours là, muette, immobile et close. Rien que ce soleil de fin d’automne qui caresse la pierre du perron et insensiblement glisse vers l’ouest. L’oreille tendue, les sens aiguisés, on cherche à percevoir le bruit d’une voiture. Oui, on ne se trompe pas, c’est bien une voiture qui roule, qui approche. On court à la fenêtre. Non, ce n’est pas lui ! On se dit : « Il aura manqué le train. C’est une demi-heure à attendre. » On prend un livre, on se réfugie dans la pièce la plus retirée ou bien, si le temps est beau, au fond du jardin. Et soudain, le tintement de la sonnette vous fait tressaillir, vous rend les jambes défaillantes, emplit votre poitrine d’une onde de vie qui l’étouffe. On voudrait courir, on se maîtrise, on s’efforce de paraître calme, de marcher lentement. On ne sent plus le sol sous ses pieds. Et c’est le télégramme, le télégramme redouté, auquel on ne voulait pas penser et qu’on n’a pas besoin d’ouvrir pour savoir ce qu’il contient.
Excuse-moi de libérer aujourd’hui tout mon cœur, de te montrer toute l’étendue de ma misère. Je vais partir. Je vais aller passer deux mois à Saint-Jean-de-Luz. Ma santé exige ce déplacement. Durant deux mois je ne te verrai pas. Car si tu m’offrais de venir m’y rejoindre pour quelques jours je n’accepterais pas. Je sais trop ce qui m’attendrait après ton départ. En ce pays triste et voluptueux, où l’âme ne trouve ni appui ni ressort, tu me laisserais, après une courte étreinte, en proie à une mélancolie inexprimable, pendant que tu t’en irais, insouciant et joyeux, vers tous les agréments et les plaisirs de la vie. Je renonce à la joie si douce que j’aurais à t’avoir tout à moi pendant quelques jours, là-bas, parce qu’ensuite je serais mille fois plus sensible au retard d’un courrier, à un mot oublié, au geste que tu ne songerais pas à faire. Non, non, c’est dans ce pays où rien ne me parlera de toi, que je veux me ressaisir.
Hélas ! la pensée qu’un jour viendra où tu ne seras plus pour moi qu’un ami banal qu’on retrouve avec plaisir mais auquel on réduit sa place, dont les lettres ne vous font pas battre le cœur, dont l’attente vous laisse calme et l’absence sans émoi, cette pensée me semble plus désolante que tout. Et voilà pourtant où nous allons, où tu me conduis. Et voilà la lettre que je suis en train de t’écrire lorsque tant de paroles pressées, chaudes et enflammées voudraient s’exhaler de mon cœur vers toi. Je t’écris sans élan parce que je le dois. Mais les sentiments qu’on simule on finit parfois, à la longue, par les éprouver...
Vois-tu, mon ami, ce n’est pas quand elle est malheureuse qu’il faut juger le cœur d’une femme. C’est quand elle est heureuse, c’est aux heures de grande sécurité quand elle pourrait se permettre impunément d’être moins tendre, qu’elle donne la mesure de ce qu’elle vaut. Alors elle peut être tentée parfois, parce qu’elle est comblée, de faire le moindre effort. J’ai la fierté de penser que c’est aux heures où j’ai le mieux senti mon pouvoir sur toi que je me suis montrée le plus attentive, le plus dévouée à ton bonheur. Mais il est malheureusement vrai et quelqu’un l’a dit avant moi, que la plupart des hommes n’ont de zèle que lorsqu’ils sont inquiets. Ils ne consentent à s’ingénier, à se dépenser en mille soins que s’il s’agit de ressaisir ce qui leur échappe, et c’est seulement pour la raison qu’on les fuit qu’ils se décident à presser le pas, à courir. Il me semble que celui qui attend d’être menacé dans son bonheur pour témoigner à l’être aimé son dévouement ne démontre que son égoïsme.
Je te quitte. Je suis lasse. Dehors, le soleil brille. Quelle belle matinée de décembre ! Moi, le soleil m’offense quand tu n’es pas là. Mais je m’efforce de le considérer avec sympathie parce qu’à l’heure où je t’écris il attend derrière les volets que ton domestique vienne lui ouvrir pour pénétrer dans ta chambre. Tu cligneras des yeux en le voyant entrer. Ton cœur en sera peut-être éclairé, mais tu ne sauras pas que son rayon ami t’apporte un peu de ma pensée.
Au revoir. Prends soin de toi, ne travaille pas trop, ne t’amuse pas trop, et ne me laisse pas, ne me laisse pas sans nouvelles.
Denise.
Janvier.
Mon ami, c’est donc vrai que je suis partie, que je suis loin de toi ? Comme tu as été bon et affectueux le dernier soir ! Ce souvenir m’est bien doux. Tu avais un visage tiré, tu ne songeais pas à séduire ; ma robe n’était pas jolie et nous n’étions pas amoureux. Mais comme je t’aimais ! Je me sentais heureuse et triste, enfin rassurée après ces jours de folle inquiétude. Je te revois sur le quai de la gare. Je revois ton regard malicieux et plus ému qu’il ne voulait le paraître, ton sourire qui tremblait un peu. J’aurais voulu ne pas te quitter, ne pas partir, j’aurais voulu que tu fusses très méchant pour être très patiente et très tendre. J’aurais voulu passer ma vie auprès de toi.
Et maintenant, je suis loin. J’ai quitté la pluie hostile, la gifle du vent pour retrouver ici cette même pluie devenue caresse, ce même vent devenu velours. Mais depuis ce matin, le soleil règne. C’est bien le doux soleil de janvier qui convient à ce pays ; l’air est ouaté ; le silence à lui seul enchante et repose l’oreille. Le timbre des voix, le mouvement des gens, tout est apaisé, nonchalant, tout a gardé la poésie amortie de l’automne. Avant de t’écrire, je suis allée me promener sur la route d’Aïcerrota. C’est un lieu solitaire et charmant. Entre les branches des arbres effeuillés, le soleil oblique caressait ma joue. Je pensais à toi : je te parlais. Ton cher fantôme accompagnait mes pas. Ta voix chuchotait à mon oreille ; ton léger parfum d’ambre voltigeait autour de moi. Comme ce pays est bien fait pour les séparations, la mélancolie des adieux, les douleurs d’amour, les regrets éternels ! Je marchais à pas lents. Parce que le carnaval est proche, quelqu’un jouait de la guitare dans une rue voisine et des gens dansaient en plein air. Je songeais à des paroles de toi qui me furent douces, il y a deux mois, après notre premier malentendu. Tu me disais : « Est-ce bien moi qui ai pu te causer tant de chagrin ? Est-ce possible ? Ai-je donc été fou ? » Tu me tenais dans tes bras ; le soir obscurcissait la fenêtre. Et tu ajoutais : « Ce soir est si beau, je suis si heureux, si comblé que ce serait un bienfait de mourir en un pareil moment. » O mon ami, me dirais-tu encore cela aujourd’hui ?
Denise.
Février.
Mon ami, j’ai lu ta lettre et puis je l’ai relue et je ne parviens pas à la comprendre. Je ne comprends ni sa mauvaise humeur ni surtout son ton excédé. Je la trouve insensée. Il n’est pas possible qu’une simple phrase innocente où je t’avertis qu’après un mois de séjour ici je suis comme anesthésiée par ce climat, mais qu’à mon retour je penserai à toi avec plus d’inquiétude, il n’est pas possible, je ne puis comprendre que cela me vaille cette réplique qui a comme un son de rupture.
Tu entends être libre, me dis-tu, et non pas harcelé par des plaintes continuelles. Tu veux bien être un ami, non un esclave. Qu’est-ce que cela veut dire ?
François, il se passe dans ta vie quelque chose qui m’échappe. Tu es loyal ; peut-être t’ignores-tu toi-même. Peut-être ne vois-tu pas clair en toi ? Je m’obstine à tirer de loin sur la corde d’une cloche qui depuis longtemps ne sonne plus dans ton cœur. Se peut-il que le mien soit si vibrant quand le tien est déjà sourd ? D’où vient qu’ils ne battent plus à l’unisson ? Nous nous sommes rencontrés ; nous avons cru marcher du même pas ; mais tu allais plus vite, et je mesure, impuissante, l’écart qui est entre nous. Ton amour essoufflé est au bout de sa course quand le mien est si près de son point de départ. Il est midi dans l’un ; dans l’autre c’est déjà l’ombre.
Quel motif t’entraînait ? Qu’avais-tu à courir ? Qu’ai-je fait pour te lasser ? Pourquoi cette lettre d’aujourd’hui ? Tu n’as pas obéi à ta propre impulsion en me l’envoyant. Tu es trop généreux pour m’écrire sur ce ton, de toi-même, en toute liberté d’esprit, lorsque deux jours de courrier, aller et retour, nous séparent. Il y a là quelque chose de dur, de cruel qui ne te ressemble pas. Je te supplie de regarder en toi, de t’interroger. Ce que tu m’as écrit est tellement injuste que j’en suis plus abasourdie qu’affligée.
Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que ces reproches ne m’étaient pas destinés. Ils se sont trompés d’adresse. Si tu as été excédé par quelqu’un, ce n’est pas par moi. Ce n’est pas moi qui suis responsable de ta mauvaise humeur. Ce n’est pas moi qui te prive d’un atome de ta liberté.
Au contraire, je comprends, j’admets tous tes caprices d’écrivain et d’artiste gâté par le succès. J’admets tous tes changements et que tu puisses considérer aujourd’hui que le plus grand des biens c’est l’indépendance, tandis que l’an dernier tu ne rêvais que de sacrifier cette indépendance à ta nouvelle amie. Alors le plus grand des biens, à tes yeux, était ma tendresse.
Mais tu es libre, mon ami, libre, hélas ! libre même de ne plus m’aimer. Je te demande seulement, si cela est, de ne pas inventer de prétexte, d’être loyal. Si cela est, ne me ménage pas, dis-moi la vérité.
Vois-tu, François, tu es trop heureux. Célèbre, accueilli en tous lieux par des sourires, des flatteries, partout fêté, tu as perdu, peu à peu, les vertus héroïques qui, à ton début, faisaient de toi un être exceptionnel. Tu ne penses plus qu’à tes plaisirs, et tu ne peux plus souffrir la plus légère entrave à leur accomplissement. Tu te plains quand tu devrais bénir le destin de t’être si clément. Il te manque quelque grande épreuve, accompagnée de quelques petites épreuves secondaires, pour te ramener au sentiment réel de la relativité de tous les bonheurs.
Mais je ne te souhaite aucune épreuve, même si elle doit te rendre meilleur. Je te souhaite seulement de descendre en toi-même et d’y trouver tout naturellement ton cœur qui, sans doute, ne cesse de te parler que parce que depuis quelque temps tu as cessé de l’écouter.
Je t’embrasse tendrement.
Denise.
Mars.
Mon ami, voilà donc la nouvelle qui m’attendait à mon retour et que je redoutais plus que la mort ! Une femme est passée dans ta vie et t’a pris à moi. C’est bien simple, c’est si banal. Ah ! la terrible chose !
Cette nuit, chaque fois que je me réveillais, j’éprouvais au milieu de ma torpeur un malaise insoutenable. Quelque chose était en moi, caché dans un repli de ma pensée encore confuse, et qui, en se dévoilant, je le pressentais, allait me faire un mal horrible. Aussi voulais-je désespérément me réfugier dans le sommeil, me rendormir, pour ne pas savoir. Mais tout de suite c’était l’évidence, cruelle comme une révélation. Je recommençais à apprendre mon malheur : François n’est plus dans ma vie !
Malgré les troubles fréquents, les inquiétudes passagères, tout ce que je croyais être, cette illumination secrète, cette griserie de mes journées, cette surprise enchantée d’ouvrir les yeux le matin en me disant que les erreurs de ma jeunesse étaient bénies puisqu’elles étaient le chemin qui m’avait conduit à un si grand bonheur, tout cela que je n’ai plus, comment n’en sentirais-je pas la perte avec un désespoir qu’aucun mot ne saurait exprimer ?
Mon ami, tu connais peu ma vie ; tu ne sais pas comme j’ai été jeune, confiante, courageuse. Je n’ai pas désiré la gloire ; je n’ai désiré que l’amour. Tu ne peux pas savoir... Quand je me refermais par pudeur pour ne pas laisser entrevoir mon âme à une âme trop médiocre, quand je me suis écartée parfois résolument d’un être inférieur qui pourtant m’attirait, toujours, toujours, l’espérance de trouver enfin un cœur digne du mien m’a soutenue.
C’est là le vrai drame de ma vie.
A présent, mon ami, je ne suis plus toute jeune. Il n’y a rien devant moi, puisqu’il n’y a plus l’amour. Il était venu au moment où je ne l’attendais pas, avec tant de bonté, de douceur, d’abandon, de confiance, de compréhension, me dire : « Tu vois, malgré la distance, la solitude et les obstacles, je viens toujours à mon heure puisque je suis là. » Il était venu ; c’était mon bien le plus cher. Comprends-tu pourquoi je tremblais de le perdre ? Comprends-tu que j’aie pu te dire un jour au début : « Si vous n’êtes pas sûr de vous, épargnez-moi, épargnez-moi. » Comprends-tu ?
Mon ami, je ne suis pas née docile ; mais pour toi je le suis devenue. Je n’étais pas très sûre de mes opinions dès qu’elles n’étaient pas conformes aux tiennes ; je reniais mes goûts, mes penchants à l’instant même où ils risquaient de te déplaire. Si j’avais connu tes amis, je n’aurais pas pu supporter leur réserve ou leur froideur ; il m’eût fallu à tout prix entrer dans leurs bonnes grâces pour m’en faire des alliés auprès de toi. En ta présence, j’étais conquise et sans jugement. Tu étais là ; rien d’autre ne m’importait plus et je ne sentais pas fuir les heures que mon délice avait comme immobilisées. Tu régnais si absolument sur moi que j’aimais à me donner tort quand il n’était pas certain que tu avais raison. Mais je n’ai aucune humilité ; je sais tout ce que je donnais et que tu as perdu.
Hélas ! Ce mouvement d’orgueil ne me sied pas ; il ne me peint pas ; il travestit mon immense détresse. C’est moi qui ai tout perdu. Me voici presque vieille, plus vieille depuis que je sais... Je n’ai plus assez d’illusions pour croire encore au bonheur et je n’attends plus rien, ni la gloire dont je n’ai cure, ni l’amour que j’ai tant aimé. Et ce qui doit venir sera plus noir que ce qui est.
Tu me dis que depuis six mois tu t’es efforcé de me donner l’illusion de ce qui n’était plus, afin de me rendre heureuse s’il se pouvait et que tu n’as réussi qu’à te rendre malheureux toi-même ; tu me dis que si l’on t’avait donné toute puissance sur ton cœur tu aurais voulu n’aimer que moi ; tu me dis que cet hiver tant de choses pouvaient t’abuser sur la nature d’une sympathie que tu as éprouvée dès le premier jour pour quelqu’un... d’une sympathie qui était si parfaitement pure et qui s’enveloppait de silence... tu me dis que tu étais dans les serres de l’amour quand tu l’as reconnu... Ah ! je ne veux plus savoir tout ce que tu me dis. Cela me fait trop de mal.
Et pourtant, il faut que j’achève. Tu crois que l’on peut cesser d’être amants et rester amis quand il n’y a pas eu d’hypocrisie et de déloyauté de part ou d’autre. Rester amis quand on a, sans cesse, devant les yeux, des images qui vous crucifient, quand la seule vue du bonheur de l’infidèle vous est une mortelle offense, rester amis, ah ! François, crois-tu vraiment que cela soit possible ?
Denise.
Avril.
Adieu, François. Je suis plus courageuse. J’ai beaucoup réfléchi et je demeure sans haine. L’amour est toujours innocent. C’est ce que nous disions à l’époque où nous avons commencé de nous aimer et je dois le redire aujourd’hui, parce qu’une vérité ne saurait être une vérité à mes yeux seulement quand elle me sert et une erreur quand elle se retourne contre moi.
Il est vrai : j’ai peut-être demandé à la vie, à l’amour quelque chose de grand et de démesuré qu’ils ne pouvaient me donner. Je ne regrette pas la supériorité de ce rêve qui m’a aidée à vivre. Quand je t’ai connu, une grande espérance est entrée dans mon cœur. J’ai conçu que rien de médiocre ni de bas n’entacherait jamais le sentiment que j’y sentais naître. Ne m’eusses-tu apporté, au lieu de ce bonheur entrevu et un instant étreint, qu’une occasion de sacrifice, si ce sacrifice n’avait pas été vain, s’il avait été utile, fécond, s’il avait pu contenter ce besoin singulier que mon âme a de s’exalter, de se surpasser et ce goût qui n’est pas du tout religieux, ce goût peut-être artiste que j’ai de mettre un peu de ciel dans ce qui est terrestre, tu ne m’entendrais pas me plaindre. Je dirais simplement qu’il était bon et juste qu’il en fût ainsi.
Car, mon ami, ce désir absurde et magnifique de me dévouer que je portais à vingt ans ne s’est pas affaibli en moi. Je voudrais, au dernier jour de ma vie, fermer les yeux sur cette pensée : « Celui que j’ai le plus aimé n’a pas trompé mon attente. C’est le sort, c’est le destin qui me furent insensibles et durs. Lui, au contraire, fut ma douceur et ma consolation. » Si je reste toute meurtrie par les heures terribles que je viens de vivre, je m’en détourne résolument. J’ai remarqué qu’en nommant le courage on l’appelle à son secours et qu’en s’avouant désarmé, on se désarme davantage. Je veille à ce que, dans mon cœur solitaire, l’amertume se dissipe. Et je pourrais encore goûter une grande douceur mélancolique à songer que l’amour enfui, l’amitié demeure, qu’elle met en nous, non plus ces grands feux passagers et désormais éteints, mais cet éclairage intime, tranquille et doux des lampes du soir, avec quelque chose d’infiniment émouvant qui est la poésie silencieuse d’un beau souvenir.
Mais, François, cela est-il possible ? Tu es dupe de ta propre éloquence, de toutes les nobles raisons que tu te donnes à toi-même pour embellir tes actions. Nous avons parlé le même langage, mais nous n’exprimions pas les mêmes choses. Tu as pris pour l’amour le plus pur un trouble passager, le simple désir ; tu as paré de grands mots un sentiment subalterne. Et ne pares-tu pas en ce moment des couleurs les plus brillantes le même trouble qui te porte vers une autre ?
Moi, je ne me suis pas trompée sur ce que j’éprouvais. Je t’aurais aimé sans le lien du plaisir, et pour ta seule intelligence, parce que, avec toi, les heures sont tour à tour légères, chaudes, colorées et toujours, toujours belles. Je t’aurais aimé disgracié, infirme, vieilli. Je t’aurais aimé dans l’épreuve et l’infortune. J’aurais voulu me dépouiller pour toi.
Toi, tu n’es pas tendre, tu es passionné. La tendresse est pleine d’attentions, de zèle, de soins délicats dont tu t’affranchis et que seul l’état de passion peut t’inspirer. Chez toi, la source de toute exaltation est dans tes sens ; chez moi, elle est dans mon cœur.
Mon ami, j’ai relu toutes tes lettres et, à la lueur des derniers événements, tu m’apparais dégagé du mirage qui m’a longtemps abusée. Je voudrais te dire, sans élever le ton et avec une sagesse attristée : c’est une grande responsabilité qu’encourt un homme de ta valeur, de ton prestige, lorsqu’il dépose dans un cœur vulnérable le feu que m’insufflaient tes lettres. Cette fièvre, cette flamme, tu t’en délivres vite. Mais elles demeurent comme un ardent poison dans les veines de l’être que tu as incendié. Je te parle sans irritation. Je ne me plains pas ou, du moins, je ne me plains plus. De quoi me plaindrais-je ? Que m’apportait, depuis huit mois, notre triste amour déclinant ? Ai-je goûté une heure pure de toute inquiétude ? J’ai senti, peu à peu, se refroidir, se tarir toutes les sources de chaleur, de tendresse qui me venaient de toi. J’ai vu s’éteindre ce foyer et, jour par jour, l’indifférence se répandre sur ton visage et dans ton cœur. Qu’est-ce que je perds ? Des transes, des nuits d’insomnie, un choc au cœur chaque fois qu’on me remet une lettre et l’affreux pressentiment d’une mauvaise nouvelle qu’on sent venir, qui n’est que différée, toute une vie d’angoisse et de tourments ? Et je pleurerais ? Et je pleure ?
Insensée ! Depuis des jours et des jours, tu te débats contre toi-même. Tout ce que tu as conservé de sain, de sage, de courageux, l’instinct profond qui palpite et qui souffre en toi te crie : « Tu ne dois plus le revoir ». Il dépend de toi d’échanger la servitude contre la liberté. Et tu hésiterais ? Cet homme, source de tous tes maux, ne te fera plus souffrir. Il se détourne de toi. Tant mieux ! Dans quelques mois ou dans quelques années, si tu le rencontres, tu chercheras, étonnée, sur son visage le signe, la trace disparue de ce pouvoir qui, aujourd’hui encore, te subjugue. Tu vas respirer, tu vas l’oublier. La puissance isolante de l’amour rompant son enchantement, ta cécité, ta surdité vont cesser. Tu vas devenir sensible à la poésie des choses. La grande voix de Beethoven va de nouveau toucher ton oreille avec le murmure des sources et le chant des oiseaux. Ton art, que tu as négligé, va te rendre ses trésors perdus. Tu goûteras la présence de tes amis, la lecture, la douceur de l’été dans ton jardin. Tu vas penser, tu vas revivre. Et tu pleures ?
Quand je pourrai me remettre au travail, je demanderai à ma chère musique la consolation et l’oubli de ces mauvais jours. L’œuvre que je composerai, si elle parle à l’âme, si elle est, comme je l’espère, émouvante et pathétique, fera venir à moi celui qui m’apportera la récompense de mon courage, celui que j’attendais vraiment et qui, peut-être, en ce moment, me cherche. Je serai soutenue par cette douce espérance. Mais alors même que celui que j’attends ne viendrait pas, l’art seul me serait un réconfort. C’est un peu la fonction de l’artiste de souffrir. Si l’amour nous blesse, c’est pour nous inspirer, et lorsque nous avons été très malheureux, il nous reste, hélas ! d’écrire notre chanson.
Adieu, François.
Denise.
FIN
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
ALBIN MICHEL, Editeur, 22, Rue Huyghens, PARIS
Vol. | |
BARBUSSE (Henri) (Lauréat du Prix Goncourt 1916) | |
| L’Enfer | 1 |
BENOIT (Pierre) | |
| L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) | 1 |
| Pour Don Carlos | 1 |
| Les Suppliantes (poèmes) | 1 |
| Le Lac Salé | 1 |
| La Chaussée des Géants | 1 |
| Mademoiselle de la Ferté | 1 |
BERAUD (Henri) Prix Goncourt 1922 | |
| Le Martyre de l’Obèse | 1 |
| Le Vitriol-de-Lune | 1 |
| Lazare | 1 |
BILLOTEY (Pierre) | |
| Un Cœur ardent | 1 |
BETZ (Maurice) | |
| Rouge et Blanc | 1 |
BRULAT (Paul) | |
| La Gangue | 1 |
| L’Ennemie | 1 |
CARCO (Francis) | |
| Bob et Bobette s’amusent | 1 |
| L’Homme traqué (Grand Prix du Roman 1922) | 1 |
| Verotchka l’Etrangère | 1 |
CHADOURNE (Louis) | |
| L’Inquiète Adolescence | 1 |
| Terre de Chanaan | 1 |
| Le Pot-au-Noir | 1 |
CHAMPEAUX (Georges) | |
| La Prima Donna | 1 |
CHENU (Charles-Maurice) | |
| Jacqueline émerveillée | 1 |
CORTHIS (André) | |
| Pour Moi seule (Grand Prix du Roman 1920) | 1 |
| L’Entraîneuse | 1 |
DAIREAUX (Max) | |
| La Toscanera | 1 |
DERENNES (Charles) | |
| Vie de Grillon | 1 |
| La Chauve-Souris | 1 |
DORGELES (Roland) | |
| Les Croix de bois (Prix Vie Heureuse 1919) | 1 |
| Saint Magloire | 1 |
| Le Réveil des Morts | 1 |
DUCHENE (Ferdinand) | |
| Au pas lent des Caravanes (Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921) | 1 |
| Thamil’la (Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921) | 1 |
DUMUR (Louis) | |
| Nach Paris ! | 1 |
| Le Boucher de Verdun | 1 |
| Les Défaitistes | 1 |
ELDER (Marc) (Lauréat Prix Goncourt 1911) | |
| Thérèse ou la Bonne Education | 1 |
| Le Sang des Dieux | 1 |
ERLANDE (Albert) | |
| L’Immortelle bien-aimée (Prix Force Française) | 1 |
GALOPIN (Arnould) | |
| Les Poilus de la 9e | 1 |
| Sur le Front de Mer (Prix de l’Académie Française) | 1 |
| Les Gars de la Flotte | 1 |
| Mémoires d’un Cambrioleur | 1 |
GRAFFIGNE (Aimé) | |
| L’Inconsolée | 1 |
KEYSER (Edouard de) | |
| Les Passionnés | 1 |
| La Baraka | 1 |
LANG (André) | |
| Le Responsable | 1 |
| Fausta | 1 |
LECOQ & HAGEL | |
| Sid-Ghorab Surcorbeau | 1 |
LOUWYCK (J.-M.) | |
| Un Homme tendre | 1 |
| La Dame au Beffroi | 1 |
LOUYS (Pierre) | |
| Aphrodite | 1 |
| La Femme et le Pantin | 1 |
MALHERBE (Henry) | |
| La Flamme au poing (Prix Goncourt 1917) | 1 |
MILLE (Pierre) | |
| La Détresse des Harpagon | 1 |
NAEGELEN (Marcel-Edmond) | |
| La Conversion de Georges Burkardt | 1 |
PERNETTE-GILLE | |
| Un Amour | 1 |
POURRAT (Henri) | |
| Gaspard des Montagnes (Prix Littéraire du Figaro) | 1 |
PSICHARI (Jean) | |
| Le Solitaire du Pacifique | 1 |
RANDAU (Robert) | |
| La Ville de Cuivre | 1 |
RENAITOUR (Jean-Michel) | |
| L’Enfant chaste | 1 |
t’SERSTEVENS (A.) | |
| Les Sept parmi les Hommes | 1 |
| Un Apostolat | 1 |
| Le Dieu qui danse | 1 |
| Le Vagabond Sentimental | 1 |
STEPHAN (Raoul) | |
| La Dévotion à l’Amour | 1 |
| L’Homme-Chien | 1 |
TRAZ (Robert de) | |
| Fiançailles (Prix littéraire du Figaro) | 1 |
VALDAGNE (Pierre) | |
| Ce bon M. Poulgris | 1 |
| Constance, ma tendre amie | 1 |
VAN OFFEL (Horace) | |
| L’Oiseau de Paradis | 1 |
| Nuits de Garde | 1 |
| Le Tatouage bleu | 1 |
| Le Don Juan ridicule | 1 |
| Suzanne et son Vieillard | 1 |
| L’Exaltation | 1 |
VILLETARD (Pierre) (Grand Prix du Roman 1921) | |
| M. et Mme Bille | 1 |
| Les Poupées se cassent (Couronné par l’Académie Française) | 1 |
WERTH (Léon) | |
| Clavel Soldat | 1 |
| Clavel chez les Majors | 1 |
| Yvonne et Pijallet | 1 |
| Les Amants Invisibles | 1 |
| Dix-Neuf Ans | 1 |
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